« Pitcairn » : société fragmentée

Dans ce troisième opus de la série graphique Pitcairn, Mark Eacersall et Gyula Németh, inspirés par l’œuvre de Sébastien Laurier, par ailleurs coscénariste, nous plongent dans la tourmente d’une société déchirée, sise sur l’île de Pitcairn. Au cœur de ce récit se dévoile la lutte pour le pouvoir et la survie dans un paradis perdu, dressant un tableau sombre mais fascinant de la nature humaine.

En 1793, l’île de Pitcairn, devenue refuge pour les mutins du Bounty et leurs compagnes polynésiennes, promettait un idéal de liberté et d’harmonie. Ce havre de paix, loin de la rigidité de la Royal Navy, offrait en effet une perspective des plus séduisantes. Cependant, la réalité s’avère bien plus sombre. L’île, sous le joug de tensions croissantes, s’enfonce dans une spirale de méfiance et de violence. La montée inexorable des conflits internes, exacerbée par les inégalités et les rivalités, témoigne d’une utopie en déclin. Christian est dans l’incapacité de maintenir l’ordre et l’unité…

Mark Eacersall et Sébastien Laurier construivent un récit captivant. Ils ne se contentent pas de narrer la révolte, puisqu’ils explorent avant tout les dynamiques complexes au sein de cette microsociété. La tension monte crescendo, rendant tangible la désillusion d’une communauté fragmentée par des conflits internes. Sur cette île isolée, la moindre rumeur peut semer la confusion, les différences ethniques se muent en motifs de violence et les hommes se disputent des femmes en quantité limitée…

Gyula Németh offre une continuité visuelle remarquable avec les deux premiers tomes de la série. Sa technique, empreinte d’un réalisme saisissant, parvient à capturer l’essence sauvage et tumultueuse de l’île. Plus généralement, ce troisième tome de Pitcairn se distingue par sa capacité à allier intrigue dramatique et peinture désenchantée de la nature humaine. La dégradation progressive de l’utopie en cauchemar est mise en scène avec brio, et elle se matérialise par les actes abjects de Menalee, la suspicion qui entoure Young et le destin déjà entamé qui attend Mary Ann Christian. En qualité de narratrice, elle assène ainsi : « Le jour de ma naissance, j’ai choisi la vengeance et la haine. »

La position de Maimiti est intéressante à plus d’un titre. Jeune mère devenue veuve le jour de la naissance de sa fille, elle se trouve face à un dilemme : venger la mort de son conjoint au risque de mettre le feu aux poudres ou parlementer et trouver un compromis afin de parvenir à la paix, son influence lui permettant de peser sur les décisions de ses pairs. Mais au-delà de sa personne, c’est toute l’île qui va être amenée à prendre position, d’une manière ou d’une autre, sur les événements en cours.

Ce troisième tome de Pitcairn prend le parti de radiographier les dynamiques de groupe et les postures humaines dans un contexte de conflit ouvert. Le talent narratif d’Eacersall et Laurier combiné aux qualités graphiques de Németh font de cette bande dessinée une œuvre aussi aboutie que prenante. Elle suggère par ailleurs une suite sépulcrale, puisque la vengeance n’a, de toute évidence, pas fini de s’exprimer.

Pitcairn, Mark Eacersall, Sébastien Laurier et Gyula Németh
Glénat, octobre 2023, 56 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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