« Lucky Luke, l’intégrale », un cinquième tome passionnant

Les éditions Dupuis publient le cinquième épisode de Lucky Luke, l’intégrale, qui réunit René Goscinny et Morris. La satire sociale se mêle à l’aventure, tandis que s’amorce une ère de transition dans la bande dessinée franco-belge.

Mise en perspective 

Le contexte éditorial nous est rappelé dans la première partie de cette intégrale. Charles Dupuis, alors à la tête des éditions du même nom, a peu d’estime pour la comédie dans la bande dessinée. Son choix d’opter pour des couvertures souples pour Lucky Luke en est l’un des nombreux témoignages. René Goscinny se charge des scénarios de la série à une époque où c’est le dessinateur, tout-puissant, qui est contractuellement lié à l’éditeur. Il a personnellement la charge de partager ses émoluments avec le scénariste, qui n’apparaît sur aucun contrat.

René Goscinny endosse d’abord le rôle de ghostwriter, puis gagne en autonomie et voit sa contribution enfin valorisée. Il faut dire que les temps sont en train de changer et qu’en sus, il a apporté une nouvelle dimension au personnage, en enrichissant l’intrigue avec des références culturelles, en adoptant un humour décalé, en inscrivant dans la durée des gimmicks (le coucher de soleil du final), en introduisant des personnages secondaires qui deviendront récurrents ou en recourant à une pagination standardisée à 44 pages. Mais l’homme se trouve dans une position délicate au sein de la maison Dupuis, en partie due à ses tentatives de syndicalisation chez World Press.

Les albums

« Le Juge » va s’inspirer d’un personnage réel tout à fait loufoque, Roy Bean. Homme de loi et tenancier de saloon, parfois simultanément (il se contente de retourner un panneau en fonction du contexte pour changer la catégorisation des lieux), il ne recule devant rien pour quelques sous et finit le récit en étant à la fois juge et accusé. L’homme a « le cou rigide mais l’index flexible » : il a survécu à une pendaison grâce à la corde de mauvaise qualité qu’il avait vendu à son bourreau et a installé un saloon près d’un chemin de fer pour profiter des passagers en transit, n’hésitant pas à tirer sur tous ceux qui s’opposent à son entreprise.

Dans « Ruée sur l’Oklahoma », le récit se concentre sur la conquête des terres indiennes, mettant en lumière les astuces de Luke pour maintenir l’ordre (les lieux, rachetés aux Indiens, doivent être vides pour que les terres soient ensuite partagées de manière équitable). Cette histoire reflète les conflits et les défis de la colonisation de l’Oklahoma, présentés avec une touche d’humour caractéristique de Goscinny, qui s’étend à l’élection d’un maire et à un mouvement de soulèvement populaire (mais pas que). « L’Évasion des Dalton » met aux prises Lucky Luke et ses ennemis jurés, les quatre frères Dalton, qui viennent de s’évader de prison (un leitmotiv de la série).

Ce cinquième tome de Lucky Luke, l’intégrale permet de prendre le pouls de la maison Dupuis dans les années 1950 et fait état des premières collaborations entre Goscinny et Morris, qui allient humour, sens du rythme, critique sociale et aventure, tout en bâtissant certains fondements de la série. Ce volume représente une période charnière dans l’histoire du neuvième art, où Lucky Luke devient plus qu’un simple cowboy mais un symbole culturel puissant, en même temps que le scénariste de BD gagne enfin en droits et en visibilité.

Lucky Luke, l’intégrale (tome 5), René Goscinny et Morris
Dupuis, novembre 2023, 208 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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