Accueil Blog Page 166

FFCP 2023 : Rebound, marquer des points

La victoire est la récompense ultime de nos efforts individuels. Que dire lorsque cette détermination est mise au service d’un collectif déséquilibré, mais qui partage le même objectif ? Donnez un ballon de basketball à Jang Hang-jun, laissez-lui le temps de cirer le parquet, de redresser le panier, de composer son équipe hétéroclite et venez constater qu’une seconde chance est toujours permise. Pour ce faire, Rebound joue autant sur l’empathie que sur son humour pince-sans-rire pour marquer des points auprès des spectateurs, ravis qu’on les convertisse habilement en supporters.

Synopsis : Ancienne promesse du basket, Yang-hyun est embauché pour coacher l’équipe du lycée Jungang de Busan, qui a connu son heure de gloire mais n’obtient plus aucun résultat. Il réunit des joueurs rejetés par les autres équipes, du plus maladroit (mais très motivé) au plus doué et les entraîne dans un seul but : concourir au championnat national et tenter de ne pas passer pour des losers.

Après le thriller Forgotten, le quatrième long-métrage Jang Hang-jun relate le parcours exceptionnel de l’équipe de basketball du lycée Jungang de Busan en 2012. Contrairement au choix narratif de The First Slam Dunk, en flashbacks tout au long d’un seul match, Jang Hang-jun préfère valoriser le progrès de ses personnages sur plusieurs confrontations. Chaque instant de doutes, chaque moment d’euphorie, on les répète et on les assemble encore et encore. On ne perd pas une miette des compétences acquises lors des matchs. Les films de sport ont ainsi le don de rassembler le public derrière une équipe d’outsiders, ce qui est notamment le cas ici du fait de son effectif, rapidement réduit à son strict minimum.

High Five

Lors d’une réunion pour discuter de la nécessité de relancer le club de basketball du lycée, l’ancienne star de la discipline, à présent fonctionnaire, Yang-hyun (Ahn Jae-hong) se voit propulsé à la tête d’une équipe recomposée. Les joueurs les plus expérimentés se tournent forcément vers les clubs de la capitale, tandis que le nouveau coach trime pour dégoter les perles rares qui n’ont pas encore été débauchées. Et suite à un mercato un peu expéditif, les premières sessions d’entraînements permettent à Ahn Jae-hong de livrer une interprétation qui flirte avec l’absurde. Cela aurait pu l’enfoncer dans un ridicule grinçant, mais il n’en est rien, car le cinéaste est au fait d’un timing comique qui fait souvent mouche.

D’une balle perdue à une autre, Yang-hyun se retrouve alors avec six athlètes, dont un gringalet passionné par le basketball, mais mal à l’aise avec le ballon en main. De plus, il n’est pas fichu de mettre un panier. S’il n’est clairement pas le favori, il marquera tout de même des points et c’est ce que le film cherche à véhiculer. Ne rien lâcher, tout donner, ne rien regretter. Jouer avec le cœur, le film sait bien l’illustrer grâce à ses beaux discours émouvants. Cette équipe peut également compter sur la prestation de Lee Sin-young, le liant du groupe. Et les moments les plus forts de cette folle aventure, humaine et remplie d’une joie de vivre, sont ceux qui font gonfler les scores au tableau d’affichage.

So let’s set the world on fire

Le championnat national des lycées n’a peut-être pas le niveau de la KBL (Korean Basket League), mais avec un filon aussi pur, difficile de ne pas être séduit par le parcours atypique de l’équipe de Jungang. Le cinéaste s’efforce donc de rendre les matchs aussi dynamiques et réalistes que possible. Des caméras grand angle posées sur le terrain à la caméra d’épaule, tout est bon pour créer de l’intensité sur des séquences de jeux qui semblent spontanées. Il y parvient également grâce au dévouement et à l’acharnement des comédiens, qui ont eu tout le temps de faire grincer le parquet et de secouer le panier en amont du tournage, afin que l’on puisse reconstituer des faits de jeu palpitants. Une fois le ballon en main, le jeu est capté avec rigueur et chaque geste technique rapproche les personnages d’une délivrance collective. Ce n’est que dans les temps morts que l’on peut espérer reprendre son souffle.

« Il n’y a pas de tirs manqués, seulement des rebonds. » Tout le monde peut se contenter d’un tel credo, pourvu que l’on y croie. C’est en le répétant souvent dans les phases de jeu les plus difficiles que les protagonistes trouvent un regain d’énergie inespéré. Pas besoin d’ajouter plus de pression en hurlant. Yang-hyun ne se lance pas dans la même vocation que le Coach Carter, pour qui le basketball et la jeunesse californienne devraient partager la même discipline. Ici, on se laisse simplement guider par les rêves d’une nouvelle génération de joueurs, tantôt têtus, tantôt prodigieux.

Courir, chuter, se relever, rebondir. Toute cette séquence constitue un début de revanche dans le match de la vie. Et il est toujours bon de rappeler que ce témoignage provient d’une histoire vraie, qui prend tout son sens dans son épilogue, rendant hommage à la détermination des jeunes joueurs de Jungang et de leur coach. Nul besoin d’être un mordu de sport ou de connaître les règles et tactiques du basketball pour apprécier ce feel-good movie. Rebound coche toutes les cases d’un film sur la croissance et le développement personnel. De quoi encourager toutes les générations à se tourner vers un terrain de basketball, que l’on soit sur le terrain, le banc ou dans les gradins.

Bande-annonce : Rebound

Fiche technique : Rebound

Réalisation : Jang Hang-Jun
Scénario : Kim Eun-Hee, Kwon Sung-Whee
Directeur de la photographie : Moon Yong-Goon, Kang Joo-Shin
Producteur :  Park Yoon-Ho
Production : BA Entertainment, Workhouse Company
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Barunson E&A
Durée : 2h02
Genre : Comédie dramatique, Sport
Date de sortie : Prochainement

FFCP 2023 : Dr. Cheon and the lost talisman, demon slayer

Un faux shaman arnaqueur, un technicien maladroit, une femme qui voit des morts, un vieillard qui joue avec des doigts humains, cette énumération incongrue compose pourtant Dr. Cheon and the lost talisman. Un tel pitch ne peut qu’attiser la curiosité des moldus, qui ne sont pas venus se charger l’esprit en réflexions futiles. C’est justement ce que le premier film de Kim Seong-sik a à offrir, une aventure délirante, fantastique et pas du tout machiavélique.

Synopsis : Le Dr Cheon gagne sa vie en pratiquant de faux exorcismes pour des clients persuadés qu’ils sont hantés par des fantômes. Il en profite pour alimenter une chaîne YouTube qui fait sa renommée. Un jour, une jeune femme vient le trouver pour lui demander d’exorciser sa soeur, possédée par un esprit maléfique bien réel.

Assistant-réalisateur dans des œuvres de luxe (Parasite, Deliver Us From Evil, Decision To Leave), Kim Seong-sik passe à présent derrière la caméra, afin d’adapter le webtoon Possessed, écrit par Fresh et illustré par Kim Hong-tae. En plus d’un CV rassurant, le metteur en scène démontre son aisance à orchestrer une scène d’exposition qui marie le suspense et un humour pince-sans-rire. Nous sommes donc bien loin du premier degré horrifique et psychologique du récent The Strangers, une pépite réalisée par Na Hong-jin. Le cinéaste compte ainsi sur des artifices grossiers, car plus c’est voyant, plus le ridicule est tranchant. Cela ne fonctionne malheureusement qu’un temps avant que l’on s’embourbe dans un néant scénaristique, que l’on essaie de relancer avec des boutades ou des séquences épiques qui perdent leur charme dans la durée.

Mauvais esprits

Passé maître dans l’art de cerner les points faibles de ses clients, qui invoquent la possession à tout-va, le Dr. Cheon (Dong-won Gang) ne se laisse submerger que par l’appât du gain. C’est un peu comme s’il était une version malicieuse et bienveillante d’un Sherlock Holmes qui a pleinement digéré sa désintox. Ce héros déchu reste séduisant dans sa démarche un peu farfelue, car il profite de chacune de ses interventions pour réparer les pots cassés dans les familles dysfonctionnelles. Accompagné de son fidèle et peu lucide apprenti, In-bae (Lee Dong-hwi), dont les outils technologiques ont le don de nous faire rire, il semble partir à la chasse d’un élément mystérieux, qui nous est évidemment expliqué dans un flashback nostalgique.

Avant cela, il est nécessaire de prendre du recul sur ces combines faciles. Kim Seong-sik se permet alors de brosser le portrait d’une Corée du Sud de moins en moins superstitieuse et qui s’éloigne de plus en plus de sa propre culture. Les multiples arnaques du Dr. Cheon ne sont qu’un aperçu du virage que le pays a pris vers le capitalisme, au détriment des citoyens dans le besoin. Cependant, le cinéaste choisit de ne pas creuser dans cette direction et réoriente rapidement ses protagonistes vers une nouvelle affaire. La petite sœur de Yoo-gyeong (Esom), qui voit le mal autour d’elle, souffrirait d’une réelle possession, malgré le scepticisme du duo. Malheureusement pour eux, la clochette « détecteur de démon » qui accompagne le Dr. Cheon à son poignet retentit pour la première fois. Cet enfant est bel et bien sous une emprise démonique et c’est à partir de là que l’intrigue prend la direction opposée à celle de l’Exorciste de William Friedkin.

On quitte assez vite cette maison, située dans un coin isolé et brumeux. Puis un vilain revenu du passé, Beom-cheon (Jun-ho Heo), annonce son plan en fronçant les sourcils. Un atout charismatique qui lui permet d’être cohérent avec la mutilation forcée qu’il impose aux disciples qui ont failli à leur mission. Et notre héros cherche évidemment à finir le travail de ses ancêtres, en scellant son âme dans le fameux talisman du titre. Les objectifs sont simples, mais les détours sont nombreux dans cette quête, qui croise modérément le Scooby-Gang et la troupe des Ghostbusters.

L’humour sarcastique parsème alors toute l’œuvre, ce qui souligne immédiatement un manque de rythme évident. Il faut patienter jusqu’à la dernière demi-heure pour qu’un arc surexplicatif vienne justifier tout le parcours des protagonistes. Il ne reste plus qu’à apporter un peu de frissons par l’action, ce qui n’est pas totalement assumé lors d’une succession hasardeuse de possessions en pleine nuit dans un village. Où sont donc cachés les démons de minuit ? Le film ne parvient plus à être aussi amusant qu’au départ. La galerie de personnages secondaires gonfle subitement dans la seconde moitié du récit et disparaît aussitôt, comme si on les avait intentionnellement attachés et bâillonnés dans un coin jusqu’à un climax en CGI. Ce qui est d’autant plus regrettable, car le film ne s’en tire pas mal dans ses duels à l’épée, malgré quelques raccourcis attendus. Sur le moment, deux mondes s’entrechoquent et nous n’avons qu’à contempler son issue.

Tandis que Hallyuwood (industrie cinématographique de la Corée du Sud) a d’ores et déjà conquis les plateformes de streaming par chez nous. A l’avenir, il faut donc s’attendre qu’il bouscule davantage ses concurrents directs, venus de Hong-Kong et de Hollywood. Le film de Kim Seong-sik en est le parfait exemple, étant donné l’ambition d’en faire une franchise. Ce qui est dommage, car cette mise en bouche a de quoi frustrer par son manque de générosité, comme si on souhaitait garder le meilleur morceau pour plus tard. Et malgré des faiblesses évidentes, Dr. Cheon and the lost talisman démontre un savoir-faire indéniable du cinéma grand public sud-coréen. Il s’agit d’un agréable divertissement qui se consomme en groupe, car le film joue sur les réactions des spectateurs. Sans quoi le récit perdrait trop rapidement son intérêt. C’est à prendre ou à laisser et nous songeons très fortement à la seconde option.

Bande-annonce : Dr. Cheon and the lost talisman

Fiche technique : Dr. Cheon and the lost talisman

Titre original : Cheonbaksa toima yeonguso : seolgyeongui bimil
Réalisation : Kim Seong-sik
Montage : Gang-hee Lee
Son : Chang-sub Kim, Chul-woo Moon
Effets visuels : Jin-hea Hwang, Han Joon Kim
Production : Filmmaker R&K
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : CJ Entertainment
Durée : 1h38
Genre : Fantastique
Date de sortie : Prochainement

Arras Film Festival, Jour 2 : Extension du domaine de la lutte

0

À quoi bon le cinéma ? Deuxième jour de l’AFF, et déjà un pour leitmotiv cette cuvée 2023. Une Affaire d’honneur nous a proposé une formidable piste de réflexion hier, les films proposés en ce jour en dégagent une autre : le goût de la lutte.

« Une vie de combats » : c’est le sous-titre de L’abbé Pierre, parfait contender de la résilience du grand écran… Sur le papier. À l’image, on évitera de s’appesantir sur un BIOPIC qui dépose les armes devant TOUTES les conventions du genre, en majuscules et à caractère bien gras. Autant dire qu’à côté, l’académisme pontifiant d’un Bohemian Rhapsody fait figure d’alternative expérimentale. Autant écouter le prochain single des Enfoirés, ça a le mérite de durer moins longtemps.

Dans Vincent doit mourir, Karim Leklou incarne un M.Tout le monde que tout le monde se met à agresser… Pour rien. Un formidable high-concept qui prend corps dans celui burlesque et élastique de Leklou, monstre d’intériorité et formidable punching-ball humain qui prend les gnons comme dans un film de Sam Raimi. Le film se repose beaucoup sur la performance de l’acteur, parfois un peu trop. Notamment dans un ventre-mou d’une vingtaine de minutes, où le film expose les angles morts de son concept à force de tirer à la ligne.

Mais Stéphane Castang emporte l’adhésion avec le virage en film-catastrophe dans son dernier acte, et peut compter sur le formidable couple Karim Leklou/Vimala Pons pour fournir du carburant quand le moteur commence à caler. Car Vincent est un personnage qui prend les coups, mais apprend à les encaisser lorsqu’il trouve une raison de se battre. Une véritable œuvre romantique dans un emballage de sale gosse (voir cette baston dans une fosse sceptique), comme chez tous les réalisateurs qui cachent leur cœur, gros comme ça sous plusieurs couches de trash.

Pour ce qui est de la résistance au quotidien, l’héroïne de Backwards constitue un cours magistral à l’année. Mère célibataire et (vraiment) seule d’un enfant pas désiré dans la Pologne post-chute du Mur de Berlin, ce n’est déjà pas une sinécure. Mais aux galères du quotidien et des rêves d’études brisées s’ajoutent à l’autisme de son fils et le rejet des crèches, écoles, et tout ce que le pays compte d’institutions peu désireuses de s’adapter à ce qui a le malheur d’enfreindre la norme… On en passe et des meilleurs, le réalisateur n’épargnant pas plus le spectateur que l’héroïne dans un rollercoaster d’emmerdes qui filerait des complexes au Lars Von Trier de Dancer in the Dark.

Pour autant, Jacek Lusinski n’emprunte pas la voie du dolorisme punitif du danois. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le problème, mais la façon dont les individus les moins volontaires et préparés à gravir les montagnes se révèlent capables de les soulever pour trouver des solutions. Backwards fait ainsi écho au Lorenzo de George Miller, autre sujet de mélodrame prompt à assécher les canaux lacrymaux de Margaud qui choisissait la voie du combat vent-debout contre la fatalité. « Le combat est dans la nature humaine, la victoire où la défaite est entre les mains des dieux » : le dernier plan du film ouvre une porte de sortie vers une tranquillité tant espérée, mais pourtant la suite ne laisse aucun doute. La guerre du quotidien au cinéma change les hommes et les femmes, ici pour le meilleur. Une vie de combats, au sens propre.

Ce besoin de se lever, on le retrouve au cœur de Notre Monde, deuxième film (à seulement 22 ans !) de l’actrice et ici réalisatrice franco-kosovarde Luàna Bajrami, qui raconte comment deux amies inséparables quittent leur campagne natale pour la grande ville dans un Kosovo encore marqué par les stigmates de son histoire récente. Notre monde, c’est celui de ces deux héroïnes, bien ancrées dans la réalité socio-politique qui est la leur, mais aussi celui d’une jeunesse qui aura toujours universellement raison d’exprimer sa colère.

Cet équilibre entre le présent et l’intemporel, le local et le global n’est pas la moindre qualité du film qui va chercher le très gros plan pour enfermer ses spectateurs avec ses deux siamoises de cœur, et élargit le cadre à mesure que les choses de la vie séparent leur chemin. Un parti-pris fragile mais le plus souvent payant à l’écran. Bien servi par un superbe duo d’actrices, Notre Monde avance sans peur de faire fi des conventions pour suivre son instinct. Le combat du grand écran, c’est aussi oser et proposer des nouvelles façons de ne pas faire les choses comme avant . À l’Arras Film Festival, la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Du thé pour les fantômes : un roman captivant entre sororité à inventer et magie

4.5

Du thé pour les fantômes est le deuxième roman de Chris Vuklisevic. Ancré dans un décor niçois très réaliste et un enjeu teinté de quotidien – conquérir l’amour d’une mère – le roman distille pourtant un fantastique sombre et élégant. Un récit au réalisme magique raconté au coin du feu, autour d’un thé dans une ambiance qui se tient jusqu’au bout et sans destinée royale ou sanguinaire. Une vraie réussite !

Résumé : Agonie est sorcière. Félicité, passeuse de fantômes. Le silence dure depuis trente ans entre ces deux filles de berger, jusqu’au jour où la mort brutale de leur mère les réunit malgré elles. Pour recueillir ses derniers mots, elles doivent retrouver son spectre, retracer ensemble le passé de cette femme qui a aimé l’une et rejeté l’autre. Mais le fantôme de leur mère reste introuvable, et les témoins de sa vie, morts ou vivants, en dessinent un portrait étrange, voire contradictoire. Que voulait-elle révéler avant de mourir ? Qui était vraiment cette femme fragmentée, multiple ? Leur quête de vérité emmènera les sœurs des ruelles de Nice au désert d’Almería, de la vallée des Merveilles aux villages abandonnés de Provence, et dans les profondeurs des silences familiaux. Entrez dans le salon de thé. Prenez une tasse chaude à l’abri de la pluie. Écoutez leur histoire.

Chris Vuklisevic a 31 ans et après un premier roman lauréat du concours de Folio SF (pour ses 20 ans), elle publie Du thé pour les fantômes. Son premier roman; ayant pour titre Derniers jours d’un monde oublié, pourrait être la note d’intention du second. Soit une mère qui refuse de quitter l’endroit perdu où elle vit désormais totalement isolée. Un lieu entre morts et merveilles, hanté par ses personnalités multiples et des colères terribles. Sa mort réunit deux sœurs jumelles, ses filles, séparées et fâchées depuis trente ans. Les retrouvailles sont explosives entre Félicité, la passeuse de fantômes et Agonie, la sorcière. Dans un univers en apparence très quotidien, comme l’ont aussi très bien exploité la série Les Revenants ou le plus récent Le Règne animal, le fantastique s’invite par petites touches. Ces fantômes d’abord qui sirotent un thé pendant qu’un conteur s’adresse à nous et nous raconte une histoire. Ces autres fantômes que Félicité croise (et aide aussi!) lors de ses ascensions vers le mont Bégo pour retrouver sa mère. Pourtant, dans les ruelles de Nice, dans la quête d’Agonie pour l’amour de sa mère ou dans celle de Félicité pour trouver sa place dans l’endroit où elle entame ses études, et plus largement dans le monde, les enjeux demeurent accessibles, loin des épopées habituelles. C’est certainement ce qui va le mieux définir le réalisme magique, si tant est que l’autrice veuille se cantonner à un genre.

Ces enjeux en apparence simples rendent d’autant plus fort le rapport à la monstruosité que Chris Vuklisevic développe dans son roman. Dès qu’elle raconte la naissance des deux jumelles, Félicité puis Agonie, l’écriture est précise, faite d’images qui convoquent aussi bien l’accouchement à la campagne que la création de Frankenstein.  « C’est un  jour de brouillard; on n’y voit pas à trois mètres. La sage-femme est prise de remords. Elle le sait, elle, à cette brume qui recouvre tout,  que c’est un jour où naissent les démons (…) Les jumelles ont grandi. Les filles de bergers savent s’occuper d’elles-mêmes plus tôt que les autres (…) C’est au retour d’un de ses voyages que Félicité a reçu son tout premier service à thé (….) La porcelaine était si fine qu’on pouvait voir, à travers, la foudre zébrer la nuit certains soirs d’orage ». Voici comment s’entremêlent les deux niveaux de récit dans l’écriture de la jeune romancière (ici dans l’extrait du 2ème chapitre « Monstres »).  Dès la naissance les deux sœurs sont donc comparées, séparées par l’adoration de la mère pour l’une et la détestation pour l’autre. Il sera question tout au long du récit d’inventer une relation entre ces deux sœurs, de les rapprocher autour du secret de la vie de leur mère qui disparaissait deux semaines par an et revenait trempée les bras chargés de fruits exotiques. Des mets auxquels Agonie n’avait pas le droit de goûter.

En cherchant le fantôme de leur mère, Félicité et Egonia (c’est le nom que la sage-femme a fait inscrire en mairie ne pouvant se résoudre à donner celui décidé par la mère), s’allient et défrichent leur passé. Elles rencontrent des personnages hauts en couleurs, fantômes ou vivants et apprennent à s’apprivoiser.  En choisissant le thé, dont celui des Merveilles seul capable de faire parler les fantômes, Chris Vuklisevic instaure un rituel au sein de son récit. Elle file aussi la métaphore de l’accoucheuse entamée dès son deuxième chapitre, en proposant sans cesse de faire naître la vérité, quitte à l’extorquer.  Elle fait du Thé pour les fantômes un récit de passage ; et apprend à ses personnages à accepter d’aller de l’avant, de quitter le labyrinthe du passé. Enfin, avec son narrateur qui s’adresse au lecteur comme un passeur d’histoires (toute l’ambiance de la pluie qui s’abat au dehors, du coin du feu, est extrêmement bien retranscrite), elle fait de son roman un cocon où les pires sentiments s’expriment, mais où elle offre la capacité aux personnages de trouver la clef pour s’apaiser. Un grand roman qui mêle habilement différents styles, de grands et beaux sentiments, qui nous fait doucement passer de l’autre côté du miroir. C’est bien ainsi que l’autrice elle-même résume son travail pour Du thé pour les fantômes : « une enquête intime sur des secrets de famille, dans une Provence brute et sombre, teintée de contes et de magie ».

Du thé pour les fantômes. 448 pages, 140 x 205 mm
Fantastique
Collection Lunes d’encre
Parution : 03-05-2023

« Jane Austen », une encyclopédie visuelle

0

Les éditions Hachette publient Jane Austen : L’encyclopédie visuelle, de Claire Saim et Gwen Giret. Richement illustré, ce beau-livre retrace la vie, l’œuvre et l’héritage de la plus célèbre des écrivaines britanniques.

Cette encyclopédie visuelle s’adresse tant aux inconditionnels de Jane Austen qu’à tous ceux qui désireraient s’ouvrir à son œuvre. Passionnées, Claire Saim et Gwen Giret proposent une exploration documentée de l’écrivaine britannique, disséquant au passage ce qui a constitué l’étoffe de sa littérature.

Portraiturer son temps

Figure emblématique du roman britannique du XIXe siècle, elle a excellé dans l’art de la critique sociale à travers des récits où l’amour, la moralité et l’indépendance féminine constituaient son assise narrative. Dès ses premiers écrits, Jane Austen a manié l’ironie avec la volonté d’exposer les failles de la bourgeoisie rurale anglaise. Dans Orgueil et Préjugés – qui se serait vendu à quelque 20 millions d’exemplaires dans le monde depuis sa première publication en 1813 –, la sagacité de son esprit transparaît à travers Elizabeth Bennet.

Le mariage, pivot central de l’existence féminine selon les conventions de son temps, est souvent, chez Austen, le théâtre d’une bataille entre la raison et l’affection. Si Raison et Sentiments met en scène ce duel interne, Emma le traite avec une légèreté moqueuse, suggérant que la maturité émotionnelle et intellectuelle précède l’union conjugale harmonieuse.

Claire Saim et Gwen Giret reviennent longuement sur les personnages austéniens. Les héroïnes par exemple, bien que contraintes par leur époque, révèlent une aspiration profonde à l’autonomie. Mansfield Park, avec Fanny Price, ou encore Persuasion, par le personnage d’Anne Elliot, illustrent ce désir d’indépendance, cette quête d’un espace où la femme pourrait s’affirmer au-delà des carcans sociaux. De leur côté, les figures antagonistes ne sont jamais unidimensionnelles. Ainsi, le personnage de Willoughby dans Raison et Sentiments oscille entre le charme et l’inconstance, reflétant la complexité des choix moraux et des influences sociales.

Jane Austen est décrite dans ce beau-livre comme une observatrice avisée de son temps. Si sa correspondance avec Cassandra laisse entrevoir une jeune femme gaie et spontanée, elle n’en demeure pas moins d’une acuité extraordinaire. C’est peut-être cela qui lui permet de radiographier si finement les réalités économiques de son temps. L’insécurité financière est un spectre qui hante ses personnages, de la famille Dashwood dans Raison et Sentiments aux héritières de Orgueil et Préjugés, soumises aux lois de l’héritage défavorables aux femmes. Ces descriptions révèlent les incohérences et les absurdités de l’époque.

Héritage

Jane Austen laisse en tout cas derrière elle un héritage particulièrement fécond. Maintes fois adaptée – les auteures en font abondamment état –, elle a également été mise en scène, par exemple dans l’œuvre de Stephanie Barron (ses Jane Austen Mysteries) ou chez Fabrice Colin ou Julia Golding. La réception critique de ses romans, mais aussi la considération (souvent tardive) de ses pairs, de Vladimir Nabokov à Virginia Woolf, sont également exprimés dans cet ouvrage.

Disparue à 41 ans, Jane Austen était, comme le rappellent les auteures, une femme indépendante qui gagnait son propre argent à une époque où cela constituait une anomalie. Des promenades thématiques lui étant consacrées à Londres aux goodies la représentant en passant par l’évocation minutieuse d’une vie et d’une bibliographie effeuillée avec passion, Jane Austen : L’encyclopédie visuelle a le mérite de se pencher longuement, et avec érudition, sur l’une des plumes les plus affûtées – et satiriques – de l’histoire du roman britannique.

Jane Austen : L’encyclopédie visuelle, Claire Saim et Gwen Giret
Hachette, octobre 2023, 312 pages

 

Note des lecteurs4 Notes
4.5

« Renard rusé » : contes en série

0

Les éditions Dupuis publient La Faune Symbolique : Renard rusé, de Jean-Claude Servais. L’album se constitue d’une série de contes poétiques et astucieux, indépendants les uns des autres, mais liés par la présence du renard.

Le renard, agile et rusé, caractérisé par sa fourrure épaisse et son regard vif, est depuis longtemps un personnage central dans de nombreuses cultures à travers le monde. Ses caractéristiques sont mises en lumière dans de nombreuses fables, contes et mythes, où il apparaît souvent comme un personnage chevronné qui parvient à triompher de ses adversaires par la ruse plutôt que par la force. L’une de ses représentations les plus célèbres est le personnage de Renard le goupil dans la littérature médiévale européenne. Ou celle du flagorneur dans les contes de La Fontaine ou d’Ésope, ce dernier étant brillamment adapté dans l’album.

Dans la culture populaire moderne, le renard n’est pas en reste, que ce soit dans les livres, les films, les dessins animés ou les jeux vidéo. Par exemple, le renard Nick Wilde dans le film d’animation Zootopie des studios Pixar est un personnage intelligent et malicieux, pas méchant mais loin d’être irréprochable. L’animal peut également être perçu comme un prédateur nuisible dans le monde agricole, en raison de ses habitudes de chasseur de volailles et de petits animaux domestiques. Cette dimension transparaît clairement sous la plume de Jean-Claude Servais. La dualité du renard irrigue en réalité tout Renard rusé, puisque l’animal amène la providence sur l’un tout en condamnant à mort l’autre, s’empare du bien d’autrui tout en déployant des trésors d’imagination pour préserver les siens.

Comme toujours, le dessin est fin, presque vivant, et les représentations de la nature demeurent splendides. Jean-Claude Servais met en scène son animal-totem de multiples façons, dans un improbable concours de queues, à l’oeuvre pour projeter les quatre saisons sur le monde, tour à tour fourbe et loyal. Ode à la nature, contempteur de la condition humaine, Renard rusé confirme tout le talent du scénariste et dessinateur liégeois, créateur de mondes originaux et sophistiqués, capable de révéler l’homme (cupide, profiteur, égoïste…) par le biais de son environnement – et dans le cas présent, des animaux qui le peuplent.

La Faune Symbolique : Renard rusé, Jean-Claude Servais
Dupuis, octobre 2023, 80 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Ciné Illimité » : effeuillage amusé du septième art

0

Ciné Illimité, paru aux éditions Marabout, se distingue par une approche ludique et souvent désopilante du cinéma. À travers ses quelque 300 pages d’analyses, mais surtout d’anecdotes et d’humour, cette encyclopédie partiale et partielle porte une vision à la fois comique et critique de certains films emblématiques, ou non.

L’ouvrage Ciné Illimité procède toujours de la même façon : un film, son résumé, ses points forts et faibles, des anecdotes, une citation, les conditions idéales dans lesquelles le visionner ou encore ce qu’il faut en retenir. Mais la singularité de ce volume concerne le ton adopté, puisque les auteurs privilégient l’humour à l’analyse pure, même si cette dernière n’est pas tout à fait absente.

Prenez John Hammond (Jurassic Park) : « Il songe d’abord à racheter le Paris Saint-Germain pour en faire le plus grand club de football d’Europe. Jugeant cette idée trop irréaliste, il préfère finalement recréer des dinosaures en laboratoire. » Une balle perdue pour le club francilien tout à fait représentative d’une ligne éditoriale portant l’ironie – et le mauvais goût – à incandescence. Vous en doutez ? On lira à propos du cinéma de Xavier Dolan : « Encore plus fort qu’une langue morte, le québécois est une langue qui donne envie de mourir. » Et la fiche sur Le Silence des Agneaux évoquera les tutos couture de Buffalo Bill tout en épinglant « l‘énorme faille du scénario qui consiste à faire faire quelque chose d’autre que du café à un stagiaire ».

Il en va ainsi de bout en bout. Le second degré, omniprésent, n’est jamais tout à fait gratuit. Qu’ils se moquent gentiment de la vanité de la saga Fast & Furious ou qu’ils évoquent Fight Club en rappelant que « la schizophrénie est une maladie très difficile à vivre dans la réalité mais tellement cool au cinéma », les auteurs font toujours preuve d’une certaine acuité. Le cinéphile se délectera ainsi à lire que « A History of violence, c’est un peu le John Wick des lecteurs de Télérama », ou que Taxi Driver prouve que la violence n’est pas toujours motivée par les jeux vidéo. Plus sérieusement (ou pas), les qualités de mise en scène et des effets spéciaux de Jurassic Park ou 2001, l’Odyssée de l’espace, les performances outrées de Klaus Kinski chez Werner Herzog ou encore les spécificités figuratives et programmatiques de La Nuit du chasseur ou Citizen Kane trouveront également leur place dans le volume.

Parfois, ce dernier se drape d’originalité, par exemple en recréant un jeu de plateau où les aléas des stars et des producteurs influencent une progression vers les Oscars. Cette mécanique parodique révèle évidemment des vérités sous-jacentes : le monde du cinéma est autant dicté par son art que par les vicissitudes humaines et les caprices du destin. Ailleurs, c’est une ligne du temps cinématographique subjective et comique, ou des duels imaginés entre des films dont le seul lien semble tenir à la parenté relative de leur titre (La Ligne verte versus La Ligne rouge, La Momie versus Mommy), qui donneront le sourire (on s’y engage) au lecteur. Et si cela ne suffit pas, la perspective de voir un reboot de The Dark Knight par Xavier Dolan, articulé autour d’une histoire d’amour fusionnel entre Dick Grayson et Bruce Wayne, fera peut-être mouche.

L’humour de l’ouvrage oscille régulièrement entre l’acide et l’affable. Ainsi, apprécier À bout de souffle serait synonyme d’affection pour les activités marginales, tandis que les tentative de suicide les plus mémorables de Tim Burton auraient lieu au moment de Noël à en juger par Batman, le défi ou Monsieur Jack. À défaut d’effeuiller les films, les auteurs les décapent, et cela fonctionne souvent très bien.

Ciné Illimité s’impose comme un recueil sans nul pareil qui, au-delà de sa nature divertissante, s’avère être un témoignage (eh oui) de la richesse infinie du cinéma. Entre satire et hommage, cet ouvrage offre une réflexion légère et amusée sur la manière dont le cinéma façonne et est façonné par nos imaginaires. En dépit de l’absence assumée de profondeur analytique, le livre réussit le tour de force de nous faire voir le cinéma sous un jour nouveau. C’est là toute la (l’im)pertinence de Ciné Illimité : en se prenant peu au sérieux, en se moquant même parfois de lui-même, il atteint une forme d’érudition (eh oui, bis), ludique mais éducative.

Ciné illimité, ouvrage collectif
Marabout, octobre 2023, 288 pages

 

Note des lecteurs1 Note
4

« Super Pixel Boy #2 » : expériences vidéoludiques

0

On l’a constaté notamment à travers la collaboration entre Glénat et Ubisoft : les adaptations de jeux vidéo pullulent dans le monde de la bande dessinée. Super Pixel Boy #2 s’en démarque toutefois par son alliage entre le récit de jeunesse et l’expérience vidéoludique. Loïc Clément remet le couvert aux éditions Delcourt et propose au lecteur une nouvelle incursion dans l’esprit d’un adolescent ébahi par les consoles de salon.

Le choix de Loïc Clément de transposer l’univers du jeu vidéo en bande dessinée n’est pas qu’un simple exercice de style. Le scénariste et dessinateur rend hommage, dans une démarche introspective, aux expériences formatrices de son enfance. Le jeune Pixel, avatar de ces jeunes joueurs des années 1980, évolue dans un contexte social typique de l’époque et découvre, en même temps que le lecteur, des jeux tels que Golden Axe ou Duck Hunt, qui deviennent aussitôt les réceptacles d’un certain héritage culturel.

Chaque chapitre de Super Pixel Boy #2, comme son prédécesseur, passe par un dessin nostalgique rappelant l’esthétique propre aux jeux vidéo de l’époque. Le lecteur est ainsi immergé dans l’expérience elle-même, que Loïc Clément commente avec ses yeux de l’époque. Les transitions narratives permettent d’organiser le passage entre le monde « réel » de Pixel – ses amis, sa petite amie du moment – et le monde « virtuel » des jeux vidéo, source d’émerveillement et, parfois, d’agacement ou de déception. Ces éléments structurels agissent comme des passerelles entre deux univers qui, bien que distincts, s’enchevêtrent dans la mémoire et l’expérience du personnage.

Au-delà des quêtes virtuelles et des découvertes (de Dragon Ball à Super Mario 2), l’album soulève une problématique ô combien universelle : celle de l’amitié et de l’amour du temps de l’adolescence. Les maladresses de Pixel, qui néglige Elo pendant les vacances, deviennent rapidement le nœud dramatique qui tapisse l’intrigue. Il y a dans cette « reconquête » espérée une symbolique qui évoque, presque métaphoriquement, les « niveaux » à franchir dans un jeu vidéo. Et ça tombe plutôt bien, puisque Loïc Clément ne cesse d’entremêler les deux mondes.

Super Pixel Boy #2 en fait amplement état : les jeux vidéo, loin d’être de simples passe-temps, font partie intégrante de notre patrimoine culturel et même émotionnel. Loïc Clément parvient à orchestrer avec talent et humour, mais aussi nostalgie, une œuvre bidimensionnelle, jouant habilement entre passé et présent, réalité et virtualité. Il n’omet pas, chemin faisant, d’évoquer ce qui constitue l’attrait et les faiblesses des jeux mentionnés, ce qui demeure probablement la grande force de cette série. 

Super Pixel Boy #2, Loïc Clément
Delcourt, octobre 2023, 96 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

« Les 1000 séries à voir sans modération » : fresque télévisuelle

0

La consécration des séries télévisées au cours des dernières décennies marque une révolution culturelle majeure. De l’étrange et avant-gardiste Twin Peaks aux sitcoms emblématiques telles que Seinfeld et Friends, en passant par les chefs-d’œuvre narratifs de HBO (The Wire, Six Feet Under, Les Soprano), chaque période a engendré des transformations profondes dans la fabrication sérielle. Aujourd’hui, avec la sortie de l’ouvrage Les 1000 séries à voir sans modération, les éditions Glénat nous proposent de redécouvrir ces séries devenues phénomènes de mode, œuvres de qualité ou même plaisirs coupables.

Il n’est jamais inutile de le rappeler : la naissance de Twin Peaks, avec le réalisateur de renom David Lynch à la barre, a constitué une dissonance flagrante avec les normes télévisuelles de l’époque. L’atmosphère onirique, ponctuée par une intrigue de meurtre en apparence simple mais en réalité multidimensionnelle et profondément complexe, a inauguré une ère où le public désirait plus que des récits linéaires. Parallèlement, X-Files explorait les confins de la science-fiction et du surnaturel, cumulant une mythologie patiemment construite, des personnages finement caractérisés et des épisodes standalone de grande qualité. Avec un subtil mélange de scepticisme et de croyance incarné par le duo Mulder et Scully, cette série a su captiver, semaine après semaine, une audience avide de conspirations et de phénomènes inexpliqués.

Dans ce riche corpus, HBO occupe évidemment une place de choix. La petite chaîne câblée a révolutionné la sphère télévisuelle avec des séries telles que Les Soprano, The Wire, Deadwood, Six Feet Under ou Game of Thrones. Chaque production a élevé le niveau d’exigence narrative, offrant une peinture plurielle de la société et de la psyché humaine. Ces séries ont délivré une fresque de personnages nuancés et imparfaits. Elles ont non seulement enrichi le paysage télévisuel mais aussi posé de nouveaux canons dans la fabrication sérielle. L’une des limites de l’ouvrage de Pierre Serisier et Marjolaine Boutet est d’ailleurs la place relativement chiche accordée à ces pièces maîtresses, puisque les notices associées n’en fournissent qu’une présentation générique – bien que qualitative. Difficile de revenir sur mille séries (!) sans sacrifier un peu de la dimension analytique.

Après un âge d’or caractérisé par les productions HBO, d’autres chaînes se sont engouffrées dans la brèche. Showtime et AMC ont suivi la voie tracée, proposant des séries à grand succès telles que Dexter, The Walking Dead, Mad Men ou Breaking Bad. L’une adopte le point de vue d’un tueur en série aussi glaçant la nuit que sympathique le jour, l’autre réhabilite la figure du zombi, les dernières portent respectivement sur les publicitaires new-yorkais des années 60 et un prof de chimie atteint d’un cancer se muant du jour au lendemain en trafiquant de méthamphétamine. Toutes ces séries figurent en bonne place dans l’ouvrage, de même que les incontournables sitcoms…

Teintée de légèreté et d’humour, la sitcom a connu une évolution significative à partir des années 1990. Seinfeld, souvent considéré comme « une série sur rien », a révolutionné le genre en se concentrant sur les détails absurdes du quotidien. Friends a ensuite pris le relais avec un succès mondial absolument extraordinaire, créant un espace pour l’identification et la comédie relationnelle, tout en questionnant la société moderne. Elle sera bientôt imitée par How I Met Your Mother, qui en reproduit la formule. The Big Bang Theory, avec son approche de la culture geek et son humour souvent basé sur l’intelligence et les maladresses sociales, a de son côté confirmé que la sitcom pouvait emprunter différents terrains, ce que les faux documentaires Modern Family ou The Office ne nieront pas. 

Pierre Serisier et Marjolaine Boutet vont plus loin, puisqu’ils fragmentent leur ouvrage en quatorze chapitres, privilégiant une segmentation par thèmes et humeurs et révélant de cette façon la série télévisuelle moderne dans toute sa pluralité. Les prismes choisis — portraits de femmes, héros du quotidien, humour ou voyage dans le temps, pour ne citer que ces exemples — sont autant de fenêtres ouvertes sur les explorations que le médium sériel cherche à réaliser. Il est intéressant de noter que Fabrice de la Patellière, dans sa préface, offre une perspective pertinente en associant des sagas cinématographiques comme Star Wars et Indiana Jones au schéma sériel, illustrant la porosité ancienne des frontières entre ces formes d’art séquentielles. 

L’ouvrage ne se contente évidemment pas d’une simple énumération commentée ; il procède à une analyse du phénomène télévisuel via des focus spécifiques : sur les séries sud-coréennes, l’empire Marvel ou les adaptations de Stephen King, par exemple. Il précise que « la première fonction du générique reste de nous convoquer pour des retrouvailles » et qu’il s’agit bien entendu d’« un espace dédié pour présenter les noms de celles et ceux qui ont contribué à la fabrication de l’épisode, comme dans un film de cinéma », mais qu’il peut également revêtir un caractère programmatique, comme dans le cas de The Wire.

On a aussi droit à quelques infographies ludiques. Les budgets astronomiques alloués par épisode à des séries phares comme Friends, Game of Thrones et Stranger Things attestent ainsi de la transformation du secteur, par ailleurs propulsé ces dernières années par les colosses du streaming que sont Netflix, Prime Video et Disney+. Les quelques entretiens avec les artisans du microcosme télévisuel offrent de leur côté une immersion intéressante dans les coulisses créatives. Et les auteurs n’oublient pas d’épingler dans leurs petits textes les séries qui ont contribué à redéfinir le paysage télévisuel : Clair de lune dans les années 80, Urgences et son réalisme médical dans les années 90, Les Soprano, sa choralité et sa densité thématique dans les années 2000 – en plus des Twin Peaks, X-Files, Les Simpson et autres.

Les 1000 séries à voir sans modération se pose comme un ouvrage plaisant, agréable à feuilleter, bien qu’insatisfaisant pour ceux qui voudraient radiographier par le menu telle ou telle série. Mais l’ambition était de toute façon d’une autre nature. Pierre Serisier et Marjolaine Boutet permettent, par un tour d’horizon généreux, d’apprécier la complexité et la richesse du monde des séries. Ils rendent compte, au fil des notices et des focus, des méandres d’un paysage audiovisuel en perpétuelle mutation.

Les 1000 séries à voir sans modération, Pierre Serisier et Marjolaine Boutet 
Glénat, novembre 2023, 304 pages

Note des lecteurs1 Note
3

FFCP 2023 : The Dream Songs, un rendez-vous manqué

Quand bien même la jeunesse est capable d’être ouverte sur l’identité sexuelle, déclarer ses sentiments à son premier amour reste le premier facteur d’angoisse. Se sentir aimé et désiré, le duo d’adolescentes de The Dream Songs ne réclame rien d’autre lors d’une journée emblématique qui scellera à jamais leur amitié. Dans cet élan, Cho Hyun-chul en tire une fable bouleversante, quitte à prendre des risques esthétiques et narratifs.

Synopsis : C’est le printemps, la veille d’une sortie scolaire. Se‑mi voit la mort de Ha‑eun en rêve. Quelques jours plus tôt, l’adolescente s’est cassée la jambe dans un accident de vélo. Se‑mi tente alors de convaincre sa meilleure amie de l’accompagner en voyage de classe malgré son plâtre. Les deux jeunes filles vont passer une dernière journée ensemble avant le grand départ.

Après de multiples apparitions en tant qu’acteur dans des films et des séries, et fort d’une expérience de co-réalisateur sur le court-métrage Dempseyroll : Confessions, sortie en 2014, Cho Hyun-chul se lance seul aux commandes d’un premier long-métrage. Non sans maladresses, inhérentes à son début de carrière, il faut reconnaître certaines idées notables dans son approche de l’adolescence. Sa caméra tourne autour d’une relation fusionnelle entre deux lycéennes. Entre déclaration d’amour et avertissement de mauvais augure, on y évoque le rendez-vous manqué de deux âmes sœurs, à l’aube d’une tragédie nationale.

Les enfants du paradis

Au printemps 2014, un voyage scolaire se prépare afin de rejoindre l’île de Jeju. Le premier carton de texte foudroie pourtant les spectateurs lorsque l’on comprend que l’intrigue précède le naufrage du ferry Sewol. A son bord, la majorité fut des lycéens de l’école d’Ansan, la même que fréquentent les héroïnes d’un récit qui prend immédiatement une tout autre dimension. Le cinéma coréen s’est déjà emparé du sujet dans Birthday, où Lee Jong-eon rend hommage aux parents, victimes indirectes de l’incident. D’autres ont continué à chercher des réponses, ce qui a donné Intention, un documentaire de Kim Ji-Young qui déroule les résultats d’une enquête méticuleuse sur les causes et les conséquences du naufrage à l’échelle nationale. Cette toile de fond suffit à Cho Hyun-chul pour capter toute notre attention sur le sort de ses protagonistes, qui vivent fatalement le denier jour de leur amitié contrariée.

Se-mi (Park Hye-su) rêve d’une grande plaine où le corps de sa meilleure amie reste allongé inanimé. A son réveil, c’est le chaos absolu dans son esprit. Que doit-elle déduire de ce qui semble être une prémonition ? Un seul objectif occupe ses pensées : convaincre son amie de l’accompagner au voyage scolaire le lendemain, malgré une blessure à la jambe qui la laisse boiteuse. Elle parcourt ainsi les alentours de son lycée pour la retrouver, tandis que l’identité visuelle du film nous frappe aux yeux. La photographie est aveuglante. Cho Hyun-chul utilise une surexposition pour créer un sentiment de légèreté entre ces filles dans cette journée ensoleillée. D’un autre côté, c’est également une façon d’annoncer l’inévitable, que chacune d’entre-elles se situerait toute proche des portes de l’au-delà. C’est ce qui apporte le grain onirique et poétique à l’intrigue. Sans revenir sur la catastrophe qui arrive à grands pas, le cinéaste mobilise son attention autour d’une relation ambiguë, car Se-mi s’accroche plus que tout à Ha‑eun. Cette dernière est d’ailleurs incarnée par Kim Si-eun, que l’on a récemment découvert dans le rôle-titre de About Kim Sohee. Et un peu comme dans le film de July Jung, le deuil traverse tout le récit.

Il est cependant regrettable que le film se montre aussi bavard, alors que la qualité de jeu des comédiennes suffit à projeter toutes leurs détresses respectives. Le cinéaste en vient même à pousser la chansonnette un peu loin lors d’une scène de karaoké, dont l’intensité émotionnelle est atténuée par des paroles que l’on déduit parfaitement dans le regard des personnages. La subtilité épouse rarement la mise en scène, tandis que le temps défile à toute vitesse. Se-mi questionne de plus en plus sa relation et ses sentiments à l’égard de Ha-eun, qui vient de perdre son animal de compagnie. Lorsque l’opportunité se présente, ramener un chien égaré à son propriétaire devient une quête obsessionnelle pour Se-mi, qui ne parvient pas à saisir la tristesse que cache chaque sourire de son amie. Le dénouement de cet arc narratif est d’ailleurs aussi tire-larmes que tout le reste, mais il s’agit sans doute de la séquence bouleversante la plus sincère que Cho Hyun-chul soit parvenu à capturer.

Il n’a pas l’intention de faire un procès sur l’orientation sexuelle du couple d’adolescentes, comme Jamie Babbit a pu le faire sur un ton satirique dans But I’m a Cheerleader. Il ne rejoue pas non plus la carte libidineuse de Naissance des pieuvres, car Cho Hyun-chul souhaite avant tout encenser la force de la sororité. Ces adolescentes, comme tant d’autres, sont en avance pour leur âge et la participation de Park Jung-min, dans le rôle d’un piètre séducteur-harceleur, en témoigne. Dans le cas de Se-mi et de Ha-eun, leur union est à l’image d’un verre d’eau, posé au bord d’une table. Le but n’est plus de savoir si la coupe est à moitié pleine, mais de constater que l’équilibre de leur relation dépend de leur confiance et de leur volonté à progresser ensemble. Cette image est sans doute la plus intelligente du film, avec tout ce qu’il faut en nuances pour que l’on s’attache aux protagonistes, mal dans leur peau.

Si The Dream Songs manque de clarté dans son épilogue, il ne gâche pas tout de son récit initiatique, de ces adolescentes en passe de devenir des femmes. Il prend soin de les rassurer, amenant ainsi le spectateur à redouter la destination douce-amère de ce rêve qui n’en est pas vraiment un. La joie de vivre des deux héroïnes, l’incertitude d’une relation romantique, l’incapacité à discerner la souffrance de l’autre, toutes ces notions et tous ces espoirs sont noyés dans un portrait mélancolique et déchirant. Ce premier film reste encourageant à bien des égards et le style d’écriture du cinéaste ne peut que s’affiner à l’avenir.

Bande-annonce : The Dream Songs

Fiche technique : The Dream Songs

Réalisation : Cho Hyun-chul
Scénario : Cho Hyun-chul, Jung Mi-young
Montage : Se-Young Park
Musique originale : Hyuk Oh
Producteur : An Bo-young
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

MMXX : quatre histoires de parole et d’écoute, au temps du Covid

Le nouveau long-métrage du réalisateur roumain Cristi Puiu entend se pencher sur 2020, MMXX, en chiffres romains, l’année du Covid et des confinements successifs, pour y sonder l’incommunicabilité humaine tout en prenant le pouls, plutôt malade, de sa société.

A partir d’une année volée en éclats, 2020, « MMXX », l’année du Covid, Cristi Puiu (3 avril 1967, Bucarest -) explose son sixième long-métrage en quatre chapitres, quatre panneaux dont les trois premiers s’articulent, alors que le quatrième apporte, dans l’après-coup, une résonance particulière au second. Le réalisateur roumain est un homme du temps long. Chacun de ses récits prend le temps de se déployer au fil de longs échanges, le plus souvent entre deux personnes, mais impliquant parfois d’autres locuteurs.

Non sans humour, le réalisateur-scénariste ouvre son premier volet, inscrit en cette vingtième année du deuxième millénaire qui nous confina tous, nous privant ainsi de notre chère liberté de déplacement, sur l’air de La Traviata, « Sempre libera », qui lui donne son titre. Grand écart d’ailleurs figuré par la position de l’auditrice, basculée en arrière dans un fauteuil, jambes largement ouvertes en V vers le plafond. S’ensuivra une conversation, professionnelle, puisque la jeune femme (Bianca Cuculici) s’avère être psychanalyste, recevant une patiente pour un premier rendez-vous. On s’étonne au passage d’une conduite de séance qui diffère sur plusieurs points des pratiques françaises. En un plan essentiellement fixe – sauf, justement, lors de ces perturbations… -, à distance respectueuse de ce duo féminin, le réalisateur s’attache au déroulé d’un questionnaire visiblement standard (une standardisation signalée par un « nous » auquel recourt la thérapeute) et aux glissements qu’il provoque, à la fois dans l’équilibre des forces et dans les échos qu’il éveille en chacune des locutrices. Si la thérapeute apparaît, au début, comme passablement névrosée et sourde au discours de l’autre autour d’une histoire de stylo, on la voit, au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans son fauteuil professionnel, s’enfoncer également dans son rôle et mener le dialogue avec davantage de maîtrise ; même si de petits ratés révèlent encore des failles. Parallèlement, un subtil et intéressant divorce s’instaure entre les réponses de l’analysante au questionnaire et ce que livrent les expressions de son visage ou parfois même ses seules intonations, hésitations, reprises… D’emblée, Cristi Puiu frappe fort, en donnant à entendre non seulement ce qui est dit, mais aussi et surtout tout ce qui n’est pas dit, n’accède pas à la profération mais sourd secrètement à travers tous les vecteurs que, précisément, le cinéma a le pouvoir et la force de montrer.

« Baba au rhum » remet en scène deux des trois protagonistes initialement observés : Oana, la thérapeute, et son jeune frère Mihai (Laurentiu Bondarenco). Au moyen d’un simple changement de pièce dans le grand appartement d’Oana, sa cuisine et non plus son cabinet-bibliothèque, le climat du huis clos devient autre, justifiant le titre de cette partie, dans laquelle le frérot se montre exclusivement préoccupé par la confection du « baba au rhum » qu’il a décidé de faire pour célébrer son propre anniversaire. Là encore, un glissement va s’opérer, de cette préoccupation aussi agaçante qu’ubuesque à un comportement tout autre, le frère consentant à se voir peu à peu relégué à l’arrière-plan, face à une urgence autrement plus impérieuse que celle qu’il brandissait au début : une amie du couple formé par Oana et Septimiu (Florin Tibre) a dû être transportée d’urgence à l’hôpital où elle a accouché avant terme, se voyant aussitôt subtiliser son bébé par les directives étatiques ; « pour quinze jours », officiellement… Là encore, la conversation est reine, puisque le suivi de la soirée hospitalière s’effectue par le biais d’un nombre incalculable d’échanges téléphoniques avec des tiers absents qui vont progressivement museler le frère, puisqu’il s’agira également de parvenir à mobiliser des intermédiaires qui pourraient assurer un bon déroulement de cette hospitalisation, pour la mère comme pour l’enfant… À cette occasion, le portrait moral d’Oana se précise par ricochet, puisqu’on la découvre plus empathique que dans la situation professionnelle précédente, plus impliquée, et aussi plus brillante, comme le laisse entendre Mihai, lorsqu’il l’interpelle par un « première de la classe »…

Le maillon suivant est assuré par Septimiu, le mari, donc, qui, dans « Norma Jeane Mortenson », se retrouve véritablement incarcéré dans une situation péri-professionnelle : dans la salle de repos hermétiquement close où il peut s’accorder quelque répit durant ses gardes à l’hôpital, Septimiu reçoit les confidences d’un ami à la fois ambulancier et acteur, qui a vécu, quelques années auparavant, une étrange aventure amoureuse avec la maîtresse d’un mafieux. Les codes de la masculinité sont interrogés, du mafieux au subterfuge utilisé par son éventuel rival, en même temps que défilent, dans cet ancien pays du bloc soviétique, nombre de références à la culture états-unienne, signes du changement des temps : la Maryline Monroe du titre, alors sous son nom de naissance, Spiderman, Men in black… Pastichant le premier volet, le dispositif est quasi-psychanalytique, le confessant se livrant à un écoutant placé derrière lui, à la tête du lit sur lequel il se repose également. Mais l’écoutant en question est lui-même à demi allongé, sur un autre lit face caméra, et perpendiculaire au premier. Et, tout en étant distrait par la crainte d’être contaminé par le Covid-19 et par les examens qu’il s’administre coup sur coup, il n’est guère moins attentif que sa propre épouse, dans la situation du premier volet. Distrait mais moins dispersé, puisque le plan peut ici s’offrir le luxe d’être presque continuellement fixe, sauf à la toute fin et lors d’une brève interruption, provoquant toutes deux un léger pivotement.

Le quatrième et dernier volet, sous un titre énigmatique accessible aux seuls lecteurs de l’alphabet cyrillique, introduit un personnage en apparence étranger à l’univers du triptyque précédent : un enquêteur, qui va conduire successivement différents entretiens, d’abord avec un collègue de travail qui n’est pas totalement étranger au suicide d’un autre collègue, et également ami du premier ; puis avec deux personnes interpellées, un homme puis une femme, ancienne prostituée ayant côtoyé des barons du grand banditisme. Là encore, un décalage s’opère entre l’écoute intense de l’inspecteur recueillant un témoignage important et l’indisponibilité de son esprit, que différents petits signaux trahissent comme encore tout entier absorbé par son deuil récent. Un deuil ravivé par le fait que cette déposition s’effectue dans une grande maison particulière où s’est réunie une foule de gens à l’occasion de funérailles. Après une spectaculaire entrée en scène de l’extérieur, à travers un vaste ciel et une végétation verdoyante, à l’occasion de l’arrivée du policier sur ces lieux, l’espace se resserre et se confine à nouveau dans une pièce, le dispositif cinématographique se voyant spécularisé par le fait que cette confession va se trouver enregistrée, mais avec un objectif obturé à la demande de la femme auditionnée. Or sa confession ouvrira, à son insu, un inquiétant dialogue avec l’un des aspects du second volet, et permettra de mieux comprendre l’alarme des protagonistes au sujet du sort réservé au bébé de l’amie… Pendant funèbre à l’aria tiré de l’opéra de Verdi, le long-métrage se referme sur des chants d’enterrement a cappella, produits par une magnifique polyphonie masculine.

Cristi Puiu n’en finit pas de questionner le cloisonnement entre les êtres, l’incommunicabilité au sein même de l’échange en apparence le plus vif, et de quelle façon le resserrement sur l’intime provoqué par l’année 2020 n’a pas permis de creuser plus loin encore cette intimité, de l’approfondir, et a au contraire été source de malentendus, de replis sur soi, et d’échecs de la communication. A l’occasion de ce constat plutôt sombre, il jette quelques regards acérés, et non moins sombres, sur la société roumaine contemporaine : qu’il s’agisse de la conduite d’une cure psychanalytique normée à l’extrême car s’inaugurant par un questionnaire standard, de l’état de l’hôpital, qui ne semble pas avoir progressé depuis La Mort de Dante Lazarescu (2005), ou de la bonne santé, à l’inverse, des mafias et des différents trafics, de femmes, d’organes, de nourrissons… Une lucidité et une noirceur qui n’excluent pas la beauté d’instants volés, de changements de lumière, du vent, de la musique…

Synopsis du film : Plusieurs portraits, quatre récits, quatre courts moments dans le temps, la poursuite d’un groupe d’âmes errantes coincées au carrefour de l’Histoire.

Bande-annonce : MMXX

Fiche Technique : MMXX

De Cristi Puiu
Par Cristi Puiu
Avec Bianca Cuculici, Laur Bondarenco, Otilia Panaite
1er novembre 2023 en salle / 2h 40min / Comédie dramatique
Distributeur : Shellac

Note des lecteurs0 Note
3.5

FFCP 2023 : Concrete Utopia, cœur de béton

Le monde d’après fascine toujours les curieux du sensationnel. Les films catastrophes ont la particularité de stimuler cet imaginaire afin de renverser la morale au sein d’un groupe. Et c’est dans cette direction que Um Tae-hwa développe sa version sociale et satirique de La Tour infernale (1974). Un immeuble HLM devient ainsi le dernier bastion des locataires, tandis qu’il constitue le dernier refuge pour ceux de l’extérieur. La survie est l’objectif commun des survivants de Concrete Utopia, qui vont peu à peu révéler les limites de leur humanité.

Synopsis : Séoul a été détruite par un gigantesque tremblement de terre. La ville est en ruines. Seul un immeuble tient encore miraculeusement debout, intact. Ses habitants s’organisent pour survivre et résister aux menaces extérieures…

Le soleil matinal caresse les joues d’un couple qui ne manque de rien. Pourtant, il ne faut pas très longtemps pour saisir l’enjeu social et survivaliste qui se jouera pendant un peu plus de deux heures. Quelques pas vers la fenêtre la plus proche et ce sont les ruines d’un Séoul anéanti par un séisme dévastateur qui nous apparaissent à perte de vue. Le monde entier est-il mis en échec ? Um Tae-hwa (Vanishing Time : A Boy Who Returned) préfère ne pas y répondre pour se concentrer sur la communauté de l’immeuble Hwang Gung et du nouvel ordre que les locataires tentent d’instaurer. Il ne va pas chercher la destruction à outrance, comme le ferait Roland Emmerich : son film catastrophe minimise les effets spéciaux pour nous enfermer dans le seul complexe habité qui tient encore debout.

Une histoire sans fin

Quelques séquences ne lésinent pourtant pas sur l’aspect spectaculaire du tremblement de terre, de quoi donner quelques frissons avant de s’attaquer au plat de résistance. Car ce qui intéresse essentiellement Um Tae-hwa et son co-scénariste Lee Shin-ji, c’est bien la gestion dystopique d’une crise. Lorsque des blocs de béton se sont écroulés sur un homme au volant de sa voiture dans Tunnel de Kim Seong-hoon, le gouvernement et les médias se sont mobilisés. Ici, il s’agit de recréer un sentiment de sécurité en employant le même dispositif administratif. Sans s’en rendre compte, la classe populaire commence peu à peu à devenir comme ceux contre qui elle s’est révoltée depuis des années. Cette effrayante perspective n’échappera certainement pas aux spectateurs coréens, car elle peut rappeler les heures sombres du soulèvement de Gwangju, face à la dictature mise en place. Paradoxalement, Concrete Utopia rejoue l’histoire du pays, même après sa chute.

L’argent ne vaut plus rien. Seul le troc de matériels essentiels à la survie compte. Et le partage des richesses communes ne se fait pas sans peine, car les avis divergent forcément lorsqu’il s’agit d’expulser les squatteurs. C’est le cas au sein du couple de l’appartement 602. Min-seong (Park Seo-jun) est un ancien fonctionnaire qui obtient l’opportunité d’exister dans ce nouveau microcosme, tandis que son épouse Myeong-hwa (Park Bo-young) tente de conserver ses valeurs d’infirmière, en aidant son prochain quoi qu’il arrive. Cette scission est représentative de la communauté de l’immeuble, qui semble avoir trouvé son nouveau leader, incarné par un comédien qui revient en force. Directeur de la KCIA (L’Homme du Président) ou père protecteur en pleine crise sanitaire (Défense d’atterrir), Lee Byung-Hun a également été un faire-valoir du cinéma d’action hollywoodien (G.I. Joe, Red 2, Terminator Genesys). Cette fois-ci, l’acteur n’incarne pas un personnage aussi revanchard que l’agent secret de J’ai rencontré le diable, bien qu’il s’en approche avec subtilité. Le monde s’est écroulé et Yeong-tak en a profité pour siéger au sommet d’une société totalitaire naissante.

Tout ce qui reste de la démocratie est écrasé par la terreur que sèment les groupes musclés, qui ne jurent que par la territorialité, que l’on peut également trouver dans High-Rise de Ben Wheatley. Chaque appartement devient alors peu à peu une cellule pour ses locataires, qui tentent malgré tout de garder espoir. Les différentes ruptures de ton que Um Tae-hwa éparpille tout au long de l’intrigue permettent alors de reprendre une grande inspiration. Il n’est pas non plus étonnant de voir le cinéaste manier l’humour comme un argument satirique, notamment lorsque les locataires commencent à mettre en place leur routine. Retrouver le goût d’avant, c’est ce qui les maintient dans cette utopie, dont les piliers ne peuvent que s’effondrer lorsque l’individualisme entre en conflit avec le collectif.

« On s’y sent aussi bien chez soi que chez les autres. » Cela pourrait être un slogan incongru, mais cela reste cohérent avec l’esprit du film, qui tacle amèrement l’inaction gouvernementale face à l’escalade de prix dans l’immobilier. Loger tous les citoyens coréens est un enjeu majeur encore aujourd’hui et le cinéaste en profite pour le rappeler. Il fait ainsi le choix de noyer certains personnages secondaires dans la masse, avant qu’ils incarnent pleinement leurs fonctions dans le film choral. Ceci, afin de ne pas briser le rythme d’un récit très bien structuré.

Sélectionné pour la course aux Oscars, le film de Um Tae-hwa mise évidemment sur l’empathie des spectateurs, car dans le fond, c’est ce qui nous rassemble autour des films catastrophes. Les couleurs cendrées du directeur de la photographie, Cho Hyoung-rae, nous projettent ainsi dans des ruines hivernales au milieu d’une tragédie qui se répète sans cesse. Et s’il faut s’armer de patience avant d’entrer dans l’arène du nouveau monde, Concrete Utopia nous rappelle, de manière ludique et un brin moralisatrice, que les racines du mal ne sont jamais enfouies bien loin dans le genre humain. Seul compte la force du collectif et le film nous montre ô combien cet équilibre peut être fragilisé en un battement de cils.

Bande-annonce : Concrete Utopia

Fiche technique : Concrete Utopia

Réalisation : Um Tae-hwa
Scénario : Um Tae-hwa, Lee Shin-ji
Directeur de la photographie : Cho Hyoung-rae
Montage : Han Mee-yeon
Chef décorateur : Cho Hwa-sung
Son : Kim Hyun-sang
Musique originale : Kim Hae-won
Producteur exécutif : Choi Byung-hwan
Producteur : Byun Seung-min
Production : Climax Studio, BH Entertainment
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Entertainment
Distribution France : The Jokers, Les Bookmakers
Durée : 2h18
Genre : Catastrophe, Drame
Date de sortie : Prochainement