Pour La France: Allons Z’Enfants… : Arras Film Festival 2022

Le fait-divers est tellement devenu un genre en soit dans nos contrées qu’il convient d’écarter immédiatement le film de Rachid Hami de cette appellation. Oui, Pour la France est inspiré d’une vraie et tragique: la mort d’un aspirant à Saint-Cyr au cours d’un bizutage qui a mal tourné. Les origines algériennes du défunt passent mal avec le protocole de la Grande Muette, inchangé depuis l’invention de l’uniforme. Le reportage de l’indignation vertueuse est à portée de camera à l’épaule, mais le cinéaste ne crie pas action pour simuler un réel pré-fabriqué.

Il fait du cinéma, et sublime ses personnages en peignant le mouvement silencieux de leurs émois. La composition picturale est une affaire de synchronicité. Dans Pour La France, la maitrise du moindre pixel de lumière ne s’additionne pas mais se multiplie avec la direction d’acteurs. Leur synergie font parler les non-dits et suggèrent ce qui n’est pas montré. On appelle ça un travail d’orfèvre, qui permet au film d’elargir l’espace d’intériorité des personnages.

Car Pour la France est un film qui voyage et fait voyager, au sens géographique et romanesque du terme. Le deuil, c’est le moment où le présent se fige dans le passé, mais Ismaël vit ses souvenirs comme si c’était maintenant. Sur le papier, on appelle ça des flash-backs, mais ils surgissent à l’écran comme des rêves de l’instant. Ismaël poursuit le fantôme de son frère défunt en remontant le fil d’Ariane de son subconscient. Lui, le vilain petit canard de la fratrie, qui lit dans les yeux de ses proches que la mort s’est trompé de frère. Dans le rôle, Karim Leklou creuse 50 nuances de profondeur de son personnage à chaque scène. Chez lui, l’épaisseur est plus que jamais le meilleur ami de la finesse, et son caractère naturellement disruptif joue harmonieusement à contre temps avec la droiture de jeune premier de l’excellent Shaïn Boumedine.

Au cinéma comme dans la vie, tout le monde a ses codes, de l’armée coupable aux familles endeuillées, mais celui d’Ismaël n’est reconnu nulle part. Dans un monde où chacun a trouvé sa place dans le paysage symbolique, lui stationne hors cadre. Aïssa, le défunt avait tout d’un héros en devenir, de l’acabit de ceux qui changent l’histoire avec un grand H. Ismaël devra s’assurer que sa mort n’en soit pas le fin mot.

Les symboles c’est ce qui permet au récit d’avancer, qu’il soit filmique où national. On peut et on doit les déconstruire, mais impossible de faire sans. L’histoire se raconte avec des images qui valent mille mots, et Rachid Hami en a conscience. Le fait-divers qu’il porte à l’écran ne doit pas être une histoire comme une autre, sinon Aïssa sera mort pour rien. Il faut donner du sens à la tragédie, à défaut de lui trouver une raison.

C’est la mission qui incombe à Ismaël: transformer l’accident en sacrifice en organisant les funérailles de son frère avec les responsables de sa mort. Il faut prendre sur soit pour trouver un compromis sur la base d’une injustice absolue, mais c’est comme ça qu’on fait avancer les choses pour tout le monde. Le deuil d’Aïssa devient ainsi une cause nationale, où le corps d’armée le plus traditionnel dialogue avec une famille musulmane pour élaborer un rite funéraire commun. Deux frères et deux France qui ne font plus qu’un, comme de ce dernier plan où la Mafia K’1


Fry  intègre l’hymne national. Une page d’histoire se tourne dans le bon sens: celui où Aïssa est mort pour quelque chose de plus grand que lui. Pour la France.

Bande-annonce : Pour la France

Un film de Rachid Hami

Par Rachid Hami, Ollivier Pourriol
Avec Karim Leklou, Shaïn Boumedine, Lubna Azabal
15 février 2023 en salle / 1h 53min / Drame

Rédacteur LeMagduCiné