Les Filles vont bien : les belles au bois dormant

La saison des amours, nous avons la sensation qu’Itsaso Arana y a toujours vécu, jusqu’à devenir une particule incandescente qui n’a cessé de s’illuminer au fil de ses apparitions. C’est également dans la même ambiance qu’on la retrouve au sein d’un groupe de cinq femmes, chantant leur amitié et dansant dans une ronde solidaire. Un conte intime et solaire qui passe au scanner chacune de ces princesses modernes, perdues dans les bois, et de constater si Les Filles vont bien.

Synopsis : C’est l’été. Un groupe de jeunes femmes se réunit dans une maison à la campagne pour répéter une pièce de théâtre. À l’abri de la chaleur écrasante, elles partagent leurs savoirs sur l’amitié, le jeu, l’amour, l’abandon et la mort, avec le secret espoir de devenir meilleures.

Resplendissante dans Eva En Août, Itsaso Arana est une comédienne accomplie, que ce soit devant la caméra ou sur les planches du théâtre. En 2004, elle a créé la compagnie La Tristura, où elle  développe encore ses compétences dramaturgiques. Puis sa rencontre avec le cinéaste et producteur Jonás Trueba (La Reconquista, Venez voir) lui a permis d’ajouter les mêmes cordes que les siennes à son arc. Il est donc impensable de passer outre le premier long-métrage de cette nouvelle autrice en devenir. En témoigne son envie de convoquer la capacité du cinéma à capturer la vie, avec la ritualité et la puissance évocatrice du théâtre.

L’amour brille sous le soleil

Cinq femmes se retirent dans une campagne, où il n’y a que de des rayons de soleil pour les accueillir. Elles viennent les compléter avec une chaleur humaine indispensable à ce conte d’été. Ce petit comité et la complicité qui lie les personnages entre eux sont une nécessité qui trouve peu à peu son sens dans le prétexte d’une répétition d’une pièce. Au micro de la revue espagnole Revista Mutaciones, la réalisatrice a déclaré qu’il s’agit d’un cinéma que l’on peut faire entre amis. Il a fallu quinze jours de tournage pour justifier cette aura singulière qui dilue le film d’époque et le film contemporain dans une seule et même mixture enchantée. On y trouve plusieurs éléments d’un conte classique : des princesses, des robes, un crapaud, un prince charmant et un village plein de vie. Il ne reste plus qu’à investir ce lieu, servant à la fois de décor et propice à la méditation.

Au cours de cette excursion, c’est une ode à la sororité et aux désirs féminins qui se joue. On y évoque ainsi le courage de Bárbara Lennie, Irene Escolar, Itziar Manero et Helena Ezquerro, qui gardent leurs prénoms. Chacune, durant sept jours d’errance et de cohabitation forcée, est poussée à verbaliser ce qu’elle ressent. Ainsi Itsaso Arana, à l’initiative de cette démarche, invite les spectateurs à se focaliser sur sa capacité d’écoute, comme si nous étions mis dans la confidence des personnages ou des comédiennes. Cette frontière reste d’ailleurs suffisamment floue pour qu’on distingue ce qui pourrait tenir de la fiction ou d’une œuvre documentaire. Le générique constitue littéralement une lettre manuscrite à destination de l’audience, afin de nous rassurer dès le début d’un voyage, qui promet d’être intime et bouleversant.

Ces femmes se livrent avec une telle sincérité que le dispositif convoque audacieusement celui d’Éric Rohmer et ses contes des quatre saisons (Conte de printemps, Conte d’hiver, Conte d’été, Conte d’automne). Le cinéaste français de la Nouvelle Vague nous apporte encore sa précieuse lumière dans ces moments de doute et d’hésitation. « Tout être vit dans l’incomplétude. Et c’est seulement l’amour qui lui permet de se réaliser pleinement. » C’est parfaitement ce que les femmes au bois dormant de ce récit traversent et Itsaso Arana le met en scène avec beaucoup d’élégance et de sagesse.

Ce partage sur l’amour, leur foi, la mort, la maternité, la solitude, le jeu d’acteur, tout cela sert de socle pour nous parler en réalité de leur fragilité et de leur métier. Les dialogues, qui décrivent de lointains souvenirs, semblent souvent spontanés et rendent hommage aux mères absentes du cadre. Au zénith de cette révérence, nous retenons la chaleureuse conversation entre Itziar et sa mère, un des moments forts parmi toutes les confessions que le film nous a permis de recueillir. Ce sont ces très brefs instants, brisant parfois le quatrième mur, qui nous rappellent tout ce qu’il y a de bon, subtil et mélancolique dans Stand By Me de Rob Reiner. Et dans une vue d’ensemble, il est également possible d’y trouver une sorte de contre-jour à Mustang, où l’on vit son conte enchanté jusqu’au bout, sans aucune contrainte sociale ni autorité parentale pour contredire une vie d’indépendance.

Itsaso Arana peint à même le miroir qu’elle oriente vers ses héroïnes, en y révélant une profonde et sincère histoire de réconciliation entre les femmes de cette époque, celles d’avant et celles à venir. Au terme d’un séjour fusionnel pour les locataires d’une maison de campagne, c’est avec apaisement que l’on quitte ces lieux, en y laissant une part de nous-mêmes. Tout comme ces femmes qui ont eu le loisir de se prêter à de nombreuses réflexions personnelles et intergénérationnelles, la cinéaste peut s’estimer heureuse d’affirmer que Les Filles vont bien et qu’elles le resteront longtemps jusqu’au prochain été.

Bande-annonce : Les filles vont bien

Fiche technique : Les filles vont bien

Titre original : Las chicas están bien
Réalisation et Scénario : Itsaso Arana
Image : Sara Gallego
Musique : Keith Jarrett, Niño Josele
Son : Carla Silván, Pablo Rivas Leyva
Montage : Marta Velasco
Décors : Laura Renau
Producteurs : Itsaso Arana, Javier Lafuente, Jonás Trueba
Production : Los ilusos films
Pays de production : Espagne
Distribution France : Arizona Distribution
Durée : 1h25
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 29 novembre 2023

Les Filles vont bien : les belles au bois dormant
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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