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Accueil Arts & Culture PartagerFacebookTwitterPinterestEmail La rédaction LeMagduCiné Dernière mise à jour:22 janvier 2026La peinture coule comme de la chair liquide sur la toile. Sous le pinceau de Jenny Saville, les corps se déforment, s’empâtent, débordent du cadre en masses monumentales de rose, de blanc bleuté, d’ocre. Dans l’atelier de Lynette Yiadom-Boakye, l’huile glisse en un jour sur le lin, capturant des visages fictifs qui n’ont jamais existé mais semblent plus vivants que nature. La peinture contemporaine ne représente plus le corps — elle devient corps. Cette fusion entre matière picturale et corporalité traverse aujourd’hui tous les arts visuels. À l’écran, Darren Aronofsky filme la métamorphose sanglante de Nina Sayers dans Black Swan (2010) comme un tableau expressionniste qui se peindrait en temps réel. Julia Ducournau transforme la chair en métal dans Titane (2021), hybride organique aussi brutal qu’une toile de Cecily Brown. Sur les plateaux d’Euphoria, la maquilleuse Doniella Davy applique strass et pigments sur les visages comme des coups de pinceau gestuels. Et sur les podiums de Paris, Iris van Herpen sculpte des robes organiques imprimées en 3D, Demna déconstruit les silhouettes pour Balenciaga, John Galliano masque les visages chez Margiela, Rick Owens drape les corps en sculptures gothiques. De la toile au teint, du geste pictural au geste vestimentaire, du musée au défilé : bienvenue dans l’ère où l’art contemporain fait du corps sa matière première, où la chair devient pigment, où chaque surface — peau, écran, tissu — se transforme en territoire à peindre, déformer, réinventer. I. La peinture comme chair : fondations contemporaines Quand le corps devient matière picturale Dans l’histoire de l’art, le corps a toujours été sujet. Mais chez les peintres contemporains, il devient matériau même. Jenny Saville l’explique avec une clarté brutale : « I paint flesh because I’m human. Flesh is just the most beautiful thing to paint. » Cette affirmation inverse la hiérarchie traditionnelle entre représentation et matière. La chair n’est plus ce qu’on représente — c’est ce qu’on fabrique avec de la peinture. Willem de Kooning, maître spirituel de cette génération, avait formulé l’équation fondamentale : « Flesh was the reason oil paint was created. » Saville, Cecily Brown, Marlene Dumas et Lynette Yiadom-Boakye héritent de cette conviction : la peinture à l’huile existe pour rendre la texture, la densité, la vulnérabilité de la peau humaine. Mais là où de Kooning détruisait et fragmentait, ces artistes du XXIe siècle reconstruisent, amplifient, questionnent. Lynette Yiadom-Boakye pousse la métaphore plus loin encore : « Oil painting is fleshy and unpredictable—it has a kind of human quality to it. » La peinture se comporte comme une peau, elle réagit, elle respire, elle vit. Yiadom-Boakye peint ses portraits fictifs en une seule session — technique du premier coup héritée de l’impressionnisme — pour capturer cette qualité organique, cette imprévisibilité du vivant. II. Jenny Saville : l’empâtement comme épiderme Monumentalité et distorsion Jenny Saville peint le corps humain à une échelle qui dépasse l’humain. Propped (1992), son autoportrait de fin d’études à la Glasgow School of Art, mesure plus de deux mètres de haut. Une femme nue, perchée sur un tabouret minuscule, nous regarde avec une intensité défiante. Son corps déborde du cadre. Les genoux, les cuisses, les mains semblent sur le point d’exploser hors de la toile. Ce n’est pas une représentation du corps — c’est le corps lui-même, dans sa matérialité écrasante. Sur la toile, gravé en miroir pour être lu dans le reflet (l’œuvre était exposée face à un miroir), un texte de la philosophe féministe Luce Irigaray : « If we continue to speak in this sameness, speak as men have spoken for centuries, we will fail each other. » Saville ne peint pas pour complaire au regard masculin. Elle peint pour déstabiliser, pour forcer le spectateur à reconsidérer ce que signifie « beauté ». « Beauty is usually the male image of the female body. My women are beautiful in their individuality. » Le geste chirurgical Dans les années 1990, Saville passe du temps dans des cliniques de chirurgie plastique à New York. Elle observe les opérations, étudie comment les chirurgiens tirent, coupent, déplacent la chair. Cette expérience transforme radicalement sa pratique. Elle commence à penser la peinture comme une intervention chirurgicale sur la toile : « When I see a surgeon’s hand pulling up the flesh on the side of a face and their hand’s going in and exposing layers, I start to think about the anatomy of a painting, what I can do in paint. » Des œuvres comme Branded (1992) montrent des corps marqués de lignes — les contours tracés par les chirurgiens avant liposuccion. Plan (1993) est un autoportrait vu d’en dessous, comme si Saville se regardait depuis le point de vue du chirurgien. Le corps devient territoire cartographié, surface à manipuler. Saville travaille debout sur une échelle, appliquant la peinture par couches épaisses, comme si elle construisait un relief topographique. Elle utilise de très grands pinceaux, parfois ses mains. La peinture s’accumule jusqu’à former des crêtes, des vallées, une géographie de chair. L’empâtement n’est pas décoratif — il est structurel. Chaque coup de pinceau ajoute de la masse, du poids, de la présence physique. « If there’s a narrative, I want it in the flesh. » Paysage de chair À partir des années 2000, Saville crée ce qu’elle nomme des « paysages de chair ». Fulcrum (1998-99) accumule des corps empilés, enchevêtrés, au point qu’on ne sait plus où commence l’un et finit l’autre. La toile devient un champ continu de peau, de volume, de texture. Plus de portrait, plus de figure identifiable — seulement de la matière organique qui se plie, se froisse, respire. Cette période marque aussi son intérêt pour l’échelle animale. Elle peint des cochons monumentaux — des truies dont le ventre, les tétines, la peau rose rappellent troublant les chairs humaines. L’anatomie porcine et l’anatomie féminine se confondent, révélant la continuité du vivant, l’animalité sous-jacente à toute corporalité. III. Lynette Yiadom-Boakye : le geste instinctif Portraits fictifs et spontanéité Lynette Yiadom-Boakye peint des gens qui n’existent pas. Ses figures sont entièrement inventées, composites de scrapbooks, de photographies trouvées, de mémoire visuelle. Et pourtant, elles semblent vivantes, présentes, comme si elles vous regardaient depuis un autre temps. La peintre britannique d’origine ghanéenne travaille à une vitesse hallucinante — souvent un tableau par jour. Cette rapidité n’est pas négligence mais méthode : capturer l’instant avant que la réflexion ne vienne figer le geste. « I write about the things I can’t paint and paint the things I can’t write about. » Yiadom-Boakye est aussi écrivaine, poétesse. Ses titres — Tie the Temptress to the Trojan, To Improvise a Mountain, In Lieu of a Louder Love — fonctionnent comme des « coups de pinceau supplémentaires », dit-elle. Ils n’expliquent rien, mais ouvrent des espaces imaginaires autour de la peinture. Matière et identité Presque tous les personnages peints par Yiadom-Boakye sont noirs. Mais ils ne sont pas des « portraits de personnes noires » au sens documentaire. Ce sont des figures hors du temps, insituables, qui échappent à toute assignation historique ou géographique. Souvent sans chaussures, rarement avec des objets qui pourraient les dater. Cette atemporalité est délibérée : « My relationship to time is perhaps that of anyone who’s never felt particularly fixed anywhere. » Yiadom-Boakye rejette toute lecture purement politique de son travail, même si elle en reconnaît la dimension : « People are tempted to politicize the fact that I paint black figures, and the complexity of this is an essential part of the work. But my starting point is always the language of painting itself. » Elle peint d’abord en tant que peintre, pas en tant que militante. La matière prime sur le message. Ses fonds sont souvent sombres — bruns profonds, noirs nuancés de bleu ou de vert. Les figures émergent de cette obscurité comme des apparitions. La palette est restreinte mais d’une subtilité infinie : chaque nuance de brun contient du rouge, du violet, de l’ocre. La peau noire devient prétexte à explorer toute la richesse chromatique que la peinture à l’huile peut offrir. IV. Cecily Brown : érotisme gestuel et abstraction charnelle Entre figuration et dissolution Cecily Brown peint le sexe, la chair, le désir avec une violence gestuelle qui fait exploser les frontières entre figuration et abstraction. Dans des toiles comme The Gang’s All Here (1998) ou On the Town (1998), les corps s’enchevêtrent en orgies colorées où bras, jambes, seins, sexes se confondent dans un magma de peinture orange, rose, turquoise. On reconnaît des fragments anatomiques — un sourire, une fesse, un sexe dressé — avant qu’ils ne se dissolvent à nouveau dans le tourbillon chromatique. « The place I’m interested in is where the mind goes when it’s trying to make up for what isn’t there. » Brown joue sur cette limite perceptuelle : le moment où le cerveau tente de reconstituer une forme complète à partir d’indices fragmentaires. Ses tableaux exigent du spectateur un travail actif, un va-et-vient constant entre reconnaissance et désorientation. L’alchimie de la matière La peintre britannique (installée à New York depuis 1994) décrit son processus comme une transformation alchimique : « I think that painting is a kind of alchemy. The paint is transformed into image, and paint and image transform themselves into a third and new thing. » Ni pure abstraction, ni pure figuration — quelque chose d’autre, qui oscille entre les deux états comme la matière picturale elle-même oscille entre liquide et solide. Influencée par de Kooning, Francis Bacon, Joan Mitchell, Brown hérite de l’expressionnisme abstrait tout en le féminisant, en le chargeant d’une sensualité qui n’a rien de la masculinité héroïque des pionniers. Comme le note la peintre Amy Sillman : « This woman paints flesh. She paints the drama of what it means to have a body and to have desire and to have that body be a surface. » Le geste comme acte sexuel Dans l’œuvre de Brown, le geste pictural et l’acte sexuel se superposent. Les coups de pinceau miment les mouvements des corps, la peinture coule comme des fluides. Cette équivalence n’est pas métaphorique — elle est littérale. Peindre, pour Brown, c’est faire l’amour avec la toile, dans toute la violence et la tendresse que cela implique. V. Marlene Dumas : vulnérabilité et fluidité La peinture comme trace humaine Marlene Dumas, née en Afrique du Sud en 1953, installée à Amsterdam depuis 1976, travaille à partir d’images de seconde main : photographies de magazines, clichés pornographiques, Polaroids d’amis. Mais contrairement à la peinture hyperréaliste, Dumas dissout ces images sources dans une technique humide, liquide, où les couleurs se mélangent avant de sécher. « Painting is about the trace of the human touch; it is about the pleasure of the human body making something. » Ses portraits — souvent de personnages célèbres (Amy Winehouse, Oscar Wilde, Pasolini) ou de figures anonymes — sont reconnaissables mais déformés par la matière même. Les visages semblent fondre, se dissoudre dans l’eau et la peinture. Cette liquéfaction n’est pas accident technique mais stratégie esthétique : montrer la fragilité, la mortalité, la vulnérabilité de tout corps. Sexualité et abjection Dumas peint des nus frontaux, sans fard, parfois explicitement sexuels. Dans Miss Pompadour ou The Gate, des femmes exposent leur sexe et leur anus directement au spectateur. Mais loin de la pornographie, ces images troublent par leur fragilité, leur humanité crue. Dumas explique : « At the moment my art is situated between the pornographic tendency to reveal everything and the erotic inclination to hide what it’s all about. » Elle peint aussi la mort — cadavres, autopsies (notamment celle de Marilyn Monroe dans Dead Marilyn, 2008). Éros et Thanatos se confondent dans une matière picturale qui refuse toute glorification, toute idéalisation. Le corps est vulnérable, mortel, animal. « I have always been interested in how you can depict suffering without being heavy-handed. » VI. Black Swan : la métamorphose comme empâtement Corps torturé, corps transformé Black Swan (Darren Aronofsky, 2010) est un film sur la transformation corporelle poussée jusqu’à l’auto-destruction. Nina Sayers (Natalie Portman) s’inflige une discipline impitoyable pour incarner simultanément le Cygne Blanc (perfection technique, pureté) et le Cygne Noir (sensualité, abandon). Son corps devient champ de bataille : ongles arrachés, peau qui pèle, os qui craquent, plumes qui poussent sous l’épiderme. Le directeur de la photographie Matthew Libatique filme cette désintégration avec une intensité picturale. Lumières dramatiques, contrastes extrêmes entre blancs éclatants et noirs profonds. Les miroirs omniprésents fragmentent le corps, le multiplient, créent des doubles inquiétants. Comme dans les tableaux de Jenny Saville, le corps de Nina semble sur le point d’exploser hors de son enveloppe, de déborder de lui-même. Maquillage comme matière Le maquillage dans Black Swan fonctionne exactement comme l’empâtement en peinture : il ajoute de la matière, de l’épaisseur, transforme le visage en surface sculptable. Le Cygne Noir exige un maquillage excessif, théâtral — rouge à lèvres violent, smoky eyes charbonneux. Ce n’est plus un visage humain, c’est un masque pictural. La scène finale, où Nina danse le Cygne Noir puis se poignarde accidentellement, mélange sang réel et maquillage de scène dans une confusion délibérée. Le rouge du sang et le rouge du costume se confondent. La blessure devient ornement, la mort devient performance. Le corps sacrifié sur l’autel de l’art — thème profondément romantique, mais traité ici avec la brutalité de l’art contemporain. VII. Under the Skin : l’étrangeté de l’épiderme Corps alien, corps autre Dans Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013), Scarlett Johansson incarne une entité extraterrestre qui habite un corps de femme pour piéger des hommes. Le film explore l’idée du corps comme costume, comme surface qu’on peut revêtir sans jamais vraiment l’habiter. La créature apprend progressivement ce que signifie être un corps : avoir faim, avoir froid, ressentir du désir, de la peur. Le directeur de la photographie Daniel Landin utilise une lumière clinique, presque documentaire pour les scènes tournées en caméra cachée dans les rues de Glasgow. Puis passe à un noir absolu, onirique, pour les scènes de prédation où les hommes séduits s’enfoncent dans une substance noire liquide, perdant progressivement leur forme humaine. Leurs corps se dissolvent, se décomposent, ne laissant que la peau flottant à la surface comme une mue abandonnée. La peau comme frontière Le film pose une question fondamentale : qu’est-ce que la peau ? Enveloppe protectrice, interface sensorielle, ou simple surface trompeuse ? Quand la créature alien se regarde dans un miroir, elle voit un visage humain — mais elle ne sent pas ce visage comme le sien. Le corps est un mensonge, une apparence qui ne correspond à aucune intériorité. Cette inquiétude rappelle les portraits de Marlene Dumas, où les visages semblent toujours sur le point de se défaire, de révéler quelque chose d’autre sous la surface. Ou les doubles menaçants dans Black Swan. Le corps contemporain est un corps incertain, instable, dont l’identité ne cesse de se dérober. VIII. Titane : hybridation métal/chair Le corps cyborg Titane (Julia Ducournau, 2021) pousse la fusion corps/matière à son extrême. Alexia (Agathe Rousselle) porte une plaque de titane dans le crâne depuis un accident d’enfance. Cette prothèse devient point de contact avec le monde des machines. Elle développe une attirance sexuelle pour les voitures, tombe enceinte d’une Cadillac, fuit en se faisant passer pour un homme, transformant progressivement son corps en hybride métal/chair/masculin/féminin. Le directeur de la photographie Ruben Impens filme cette métamorphose avec une palette qui oscille entre froid industriel (bleus métalliques, gris béton) et chaud organique (rouges sang, ors chauds). Les scènes de transformation corporelle — Alexia se brise le nez, se bande les seins jusqu’à l’étouffement, injecte des stéroïdes — sont tournées avec une frontalité documentaire qui rappelle l’approche de Saville face à la chirurgie esthétique. Matière vivante, matière inerte Comme chez Cecily Brown où les corps deviennent magma pictural, dans Titane les frontières entre organique et mécanique se dissolvent. Le ventre d’Alexia secrète un liquide noirâtre, mélange d’huile moteur et de fluide amniotique. Son corps enceint se déforme de manière grotesque, peau tendue à craquer, comme une toile surchargée de peinture. Le film culmine dans une scène d’accouchement cauchemardesque où Alexia donne naissance à… quelque chose. On ne voit pas clairement ce qui sort de son corps. Peu importe. Ce qui compte, c’est la transformation elle-même, le corps devenu usine à produire de l’hybride, du monstrueux, du neuf. IX. The Neon Demon : le corps comme surface Beauté mortelle The Neon Demon (Nicolas Winding Refn, 2016) interroge le corps féminin en tant que surface pure, dépourvue d’intériorité. Jesse (Elle Fanning), jeune mannequin de 16 ans arrivée à Los Angeles, possède une beauté tellement parfaite qu’elle devient dangereuse. Les autres mannequins, jalouses, finissent par la tuer et la manger — littéralement — pour s’approprier sa beauté. La photographie de Natasha Braier baigne le film dans des lumières néon saturées — roses, bleus électriques, violets — qui transforment chaque plan en tableau hyperréel. Les corps deviennent objets décoratifs, surfaces réfléchissantes sans profondeur. Jesse elle-même n’a presque pas de personnalité — elle est pure image, pure apparence. Cannibalisme esthétique La scène finale, où les trois cannibales vomissent des morceaux du corps de Jesse sur le podium d’un défilé, fonctionne comme une métaphore brutale de l’industrie de la mode : consommer les corps, les digérer, les régurgiter. Le corps n’existe que pour être regardé, désiré, possédé, détruit. Cette vision nihiliste dialogue étrangement avec les portraits de Yiadom-Boakye : là où Refn montre des corps réduits à leur surface, Yiadom-Boakye invente des figures fictives mais dotées d’une profondeur psychologique palpable. Deux visions opposées du portrait contemporain. X. Euphoria : visages comme toiles Doniella Davy et le maquillage gestuel Dans la série Euphoria (2019-), la maquilleuse Doniella Davy transforme chaque visage en œuvre d’art éphémère. Strass collés autour des yeux, larmes de paillettes, fards paupières multicolores appliqués comme des coups de pinceau expressionnistes. Le maquillage ne vise pas le « naturel » — il assume pleinement sa nature de geste artistique, de performance picturale sur la peau. Chaque personnage a son esthétique propre. Rue (Zendaya) porte des maquillages audacieux — paillettes bordeaux sous les yeux, gloss métallique — qui contrastent avec sa fragilité émotionnelle. Jules (Hunter Schafer) arbore des looks avant-gardistes, inspirés de la mode conceptuelle. Cassie (Sydney Sweeney) oscille entre ingénue et femme fatale. Maddy (Alexa Demie) cultive un glamour agressif, presque guerrier. Esthétique saturée Le directeur de la photographie Marcell Rév baigne Euphoria dans une lumière saturée, artificielle, presque toxique. Néons, lumières de fête, éclairages de salle de bain : chaque source lumineuse est poussée à son maximum d’intensité chromatique. Le grain de l’image est visible, palpable, comme la texture d’une toile. Cette esthétique rappelle directement les palettes saturées de Cecily Brown ou les couleurs improbables de Marlene Dumas (ses bébés verdâtres, ses visages aux teintes cadavériques). La série refuse le réalisme au profit d’une vérité émotionnelle qui passe par l’exagération colorée, le geste appuyé. XI. Mode : sculpter et draper le corps Balenciaga : déconstruction radicale Sous la direction artistique de Demna Gvasalia (depuis 2015), Balenciaga déconstruit systématiquement la silhouette. Épaules exagérées qui transforment le corps en architecture, jeans ultra-baggy qui effacent les jambes, robes cocons qui gomment toute forme reconnaissable. Les défilés Balenciaga ressemblent à des expositions de sculptures ambulantes. Cette approche fait écho directement à Jenny Saville : déformer le corps pour le rendre étrange, questionner les normes de proportions, refuser la beauté facile. Les mannequins Balenciaga marchent comme des géants difformes, portant des vêtements qui semblent les écraser ou les gonfler de manière grotesque. Rick Owens : gothique sculptural Rick Owens drape les corps en sculptures néo-gothiques. Ses robes en jersey étiré, ses vestes aux épaules démesurées, ses pantalons aux entrejambes qui descendent jusqu’aux genoux créent des silhouettes extraterrestres. Sa palette — presque exclusivement noir, gris, taupe — et sa fascination pour les matières brutes (cuir, laine épaisse, coton lourd) évoquent les monochromes sombres de certaines œuvres de Marlene Dumas. Owens parle souvent de « brutalist glamour » — beauté brutale, sans compromis. Ses modèles — souvent des physiques non-conventionnels — marchent pieds nus ou en bottines plateformes, cheveux gominés en arrière, visages sans expression. Le corps devient monument, colonne, architecture. Maison Margiela : anonymat et déformation Depuis l’arrivée de John Galliano en 2014, Maison Margiela (maison fondée par Martin Margiela, créateur culte du déconstructivisme) pousse l’idée d’anonymat et de transformation. Les défilés Margiela présentent souvent des mannequins au visage masqué, caché, ou déformé. Masques de cuir, voiles, perruques qui couvrent entièrement les traits. Cette obsession de l’anonymat dialogue avec les portraits fictifs de Lynette Yiadom-Boakye : des visages qui ne renvoient à personne de réel, qui existent seulement comme formes picturales. Les vêtements Margiela — déconstruits, reconstruits, souvent faits de matériaux récupérés — insistent sur la matérialité du tissu, exactement comme les peintres contemporains insistent sur la matérialité de la peinture. Iris van Herpen : organicisme technologique La créatrice néerlandaise Iris van Herpen occupe une place unique : elle fusionne haute technologie (impression 3D, découpe laser, matériaux biomimétiques) et artisanat ancestral (couture main, plissage, drapé). Ses robes ressemblent à des organismes vivants — coraux, méduses, synapses neuronales, ailes d’oiseaux. « With 3D printing, I am very much drawn to the organic… because in organic structures such as fossils, for instance, you have structures that you can’t easily replicate by hand. » Van Herpen, formée à la danse classique, pense chaque collection à partir du mouvement. Elle explique : « Fashion is a laboratory of identity. » Cette conception fait de la mode non pas simple vêtement mais territoire d’expérimentation sur le corps, sur ses limites, ses possibles transformations. Matières vivantes Pour sa collection Sympoiesis (2025), van Herpen collabore avec le biodesigner Christopher Bellamy pour créer un tissu contenant des algues bioluminescentes vivantes. Le vêtement réagit à la chaleur et au mouvement du corps, créant des motifs lumineux qui évoluent en temps réel. La robe devient organisme symbiotique, fusionnant avec son porteur. Cette recherche sur les matériaux vivants rappelle la conviction de Yiadom-Boakye que la peinture elle-même est « charnelle et imprévisible ». Van Herpen transpose cette idée au textile : et si les vêtements pouvaient vivre, respirer, évoluer comme la matière picturale ? « Fashion is art to me; it is a laboratory of identity. » XII. Convergences : le corps comme territoire pictural Le geste partagé Que partagent Jenny Saville appliquant de la peinture épaisse sur une toile de trois mètres, Doniella Davy collant des strass sur la paupière de Zendaya, et Iris van Herpen drapant de l’organza sur un mannequin ? Un même geste : traiter le corps (ou sa représentation) comme surface à travailler, matériau à transformer. Le coup de pinceau de Saville, large et violent, trouve son équivalent dans le geste du maquilleur qui étale le fard, dans celui du costumier qui plie le tissu. Tous trois ajoutent de la matière, de la couleur, de la texture à une surface préexistante. Tous trois sculptent, modèlent, déforment. La matière comme langage La peinture à l’huile, le maquillage, le tissu partagent une propriété : ils sont tactiles. On ne peut pas les comprendre seulement visuellement — il faut imaginer leur texture, leur poids, leur comportement physique. Quand Saville explique que la peinture est « des boîtes de chair liquide », elle insiste sur cette qualité haptique. De même, quand on regarde Titane, on sent presque la douleur d’Alexia se brisant le nez, la compression de ses seins bandés. Le cinéma contemporain, inspiré par la peinture contemporaine, cherche à dépasser le simple visuel pour atteindre le sensoriel, le charnel. Le corps transformé De Saville à van Herpen, de Black Swan à Euphoria, un même motif : le corps n’est jamais donné, toujours à construire. La silhouette peut être élargie (Saville), masquée (Margiela), fusionnée avec la machine (Titane), parée comme une toile (Euphoria), hybridée avec des structures organiques imprimées (van Herpen). Cette obsession pour la transformation corporelle traduit peut-être une anxiété contemporaine : à l’ère des filtres Instagram, de la chirurgie esthétique démocratisée, des identités de genre fluides, le corps est devenu chantier permanent. Plus d’essence corporelle fixe — seulement des états transitoires, des performances éphémères. XIII. L’ère de la chair picturale En 2026, le corps n’est plus simplement représenté — il est matériau. La peinture contemporaine a dissout la frontière entre le corps représenté et la matière picturale elle-même. Jenny Saville peint avec de la « chair liquide ». Cecily Brown transforme les corps en magma gestuel. Marlene Dumas les fait fondre dans l’eau et la couleur. Lynette Yiadom-Boakye invente des êtres de pure peinture, plus vivants que les vivants. Cette révolution picturale a contaminé tous les arts visuels. Le cinéma filme désormais les corps comme des tableaux en mouvement — Black Swan, Under the Skin, Titane interrogent la chair avec la même intensité que Saville. Les séries comme Euphoria transforment chaque visage en toile où le maquillage devient geste pictural. Et la mode, de Balenciaga à Iris van Herpen, sculpte les corps en formes inédites, hybrides de chair et de matière synthétique. Le corps contemporain est un corps incertain. Il peut être déformé, masqué, hybridé, transformé. Il n’a plus de forme fixe, plus d’identité stable. Il est devenu support, surface, territoire à réinventer sans cesse. Comme la peinture elle-même : toujours liquide avant de sécher, toujours entre plusieurs états possibles. « Every stroke of paint is a gesture of love, a gift to the world. » — Cecily Brown De la toile au teint, du pigment à la peau, de l’atelier au défilé : nous vivons l’ère de la chair picturale, où chaque corps est tableau en devenir, où chaque surface peut devenir œuvre. Les frontières entre disciplines s’effacent. Il ne reste que le geste — ce mouvement ancestral de la main qui ajoute de la matière sur une surface, qui transforme le vide en présence, le rien en chair.
Thierry Dossogne·Critiques filmsÉchos d’un sombre empire (1990) de Werner Herzog : cruelle opérette centrafricaine