« Inexistences » : l’humanité en jachère

Œuvre graphique d’une grande pluralité, résultant de plusieurs années de travail et parfois proche de l’artbook, Inexistences (éditions Soleil), de Christophe Bec, immerge le lecteur dans un monde post-apocalyptique où la notion même d’existence est remise en question. À travers une narration visuelle riche (mais dépourvue de fil conducteur clair) et des thèmes aussi profonds qu’universels, le scénariste et illustrateur dessine un futur glacial et désolé, mettant en scène la survie d’une humanité fragmentée et la quête désespérée de sens dans un monde au bord de l’extinction.

Inexistences déploie un univers fictionnel où la Terre est à son crépuscule. L’humanité, résiduelle, réduite à quelques clans dispersés, lutte pour sa survie dans un paysage de désolation et de froid éternel. Le titre même de l’album résonne comme un écho à la perte de sens et à la précarité de la vie dans ce monde gelé seulement peuplé d’édifices en ruines et d’individus rivalisant entre eux pour les maigres ressources encore disponibles. « Nous ne faisons que surnager dans ces étendues vierges… », annonce, désillusionné, un protagoniste. Comment mieux décrire cette existence sur le fil du rasoir, où chaque rencontre peut être la dernière et où l’alimentation se compose désormais en grande partie… de cafards ?

Christophe Bec excelle plus que jamais dans la création d’images iconiques et de paysages à couper le souffle. Il parvient à capturer l’immensité et la désolation de cet environnement glacé face à une humanité qui apparaît comme écrasée par un destin qu’elle a provoqué (une vue d’exposition, en contre-plongée, assoit précisément cette représentation). Les pages dépliantes de l’album offrent de généreux et détaillés panoramas horizontaux, à la fois vertigineux et très immersifs. La grandeur des désastres écologiques et la petitesse de l’homme investissent ainsi ce qui s’apparente, disons-le, à des chefs-d’œuvre de composition et de perspective. Si Christophe Bec a été très actif ces dernières années, Inexistences démontre qu’il assume ses références artistiques (la nouvelle bande dessinée française de Métal Hurlant) et qu’il est capable de prendre le temps de concevoir des projets ambitieux et inventifs.

Inexistences aborde des thèmes universels et teintés d’urgence : la survie dans un monde sans avenir, l’amnésie historique et scientifique, la raréfaction des ressources naturelles, l’hostilité interhumaine dans un contexte post-apocalyptique (qui peut rappeler des œuvres telles que The Walking Dead). La dystopie se pique de fantastique avec l’existence d’un mystérieux enfant bleu, la découverte d’une sphère détentrice de la mémoire de l’humanité ou encore la présence d’un artéfact aussi incontrôlable que possessif. Ces éléments ajoutent une dimension symbolique à l’histoire, qui se structure davantage autour de son cadre/arène que d’une intrigue bien identifiable. Car c’est bien cette humanité diminuée, clairsemée et ignorante d’elle-même, ainsi que cet environnement rendu au dernier degré de l’hostilité, qui forment l’essence de l’album.

Inexistences emprunte au récit illustré, à la bande dessinée et à l’artbook. Christophe Bec propose en ce sens une œuvre hétéroclite, mélangeant en outre habilement des éléments de science-fiction, de fantastique, de dystopie et de drame post-apocalyptique. Avec ses illustrations étourdissantes et sa narration en pointillé, l’album offre une expérience immersive et réfléchie, interrogeant l’existence, la survie et la nature de l’humanité dans un monde qui rend son dernier souffle. Certains enjeux peuvent certes paraître impalpables, mais ils sous-tendent pourtant tout le « récit » (bien qu’on puisse, en l’état, questionner l’usage du terme). Il revient à chaque lecteur de projeter sur Inexistences ses propres préoccupations et tropismes. 

Inexistences, Christophe Bec
Soleil, décembre 2023, 154 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.