Kokomo City : Documentaire sur les travailleuses du sexe transidentitaire

Le premier film documentaire de D. Smith réussit à capturer des femmes au vécu extraordinaire, offrant des récits authentiques qui ne semblent en aucun cas truqués. Malheureusement, le film, cherchant à éviter tout aspect misérabiliste, manque son objectif et étouffe les témoignages de ces femmes prostituées transidentitaires noires par un montage trop lourd et superflu. En tentant probablement de transmettre un message sur la transidentité dans son ensemble, D. Smith oublie même de filmer ces femmes dans leur spécificité, la prostitution.

Synopsis : Daniella, Dominique, Koko et Liyah se livrent sans tabou, avec humour et lucidité, sur le travail du sexe, la communauté noire-américaine, la transidentité, les rapports femmes/hommes et l’amour. D. Smith, réalisatrice elle-même concernée par ces enjeux, offre un regard cru, nerveux et rare sur la vie de ces femmes extraordinaires. Un documentaire coup de poing, surprenant et éclairant.

D. Smith propose, dans son premier film, une exploration complète de la transidentité du point de vue des femmes noires américaines engagées dans la prostitution. En tant que personne transidentitaire elle-même, elle s’efforce, à travers ce documentaire, de dépeindre le quotidien de ces femmes et les violences auxquelles elles sont confrontées dans leur cercle social, ainsi que de certains clients. Ce long-métrage d’une durée de 1h13 a déjà remporté plusieurs distinctions lors de divers festivals tels que Sundance, Berlin, ainsi que le festival du film LGBTQI+ Chéries-Chéris, qui lui a attribué la plus haute récompense dans sa catégorie.

Le film explore le quotidien de quatre femmes qui, à travers un montage alterné, révèlent leur expérience de la prostitution en tant que femmes trans noires, tout en examinant leur relation avec la société pendant leur transition. La plupart de ces femmes sont plongées dans une misère économique totale au moment où elles débutent dans la prostitution.

Avec sa caméra, D. Smith parvient à dépeindre une sphère sociale qui transcende toutes les strates de la société, impliquant tant des hommes noirs que des hommes blancs. Le discours des femmes met en lumière deux types d’hommes distincts : ceux qui perpétuent une violence dominatrice envers les femmes et ceux qui tentent d’inverser ce rapport de domination à travers la transidentité des travailleuses. Le film excelle particulièrement dans cette mise en contraste des expériences de ces femmes, permettant ainsi au spectateur de discerner à la fois l’homme cherchant à reproduire la domination patriarcale et ceux qui préfèrent être soumis dans ce contexte spécifique. (Un constat de domination déjà bien étudié chez une Virginie Despentes ou Christine Delphy dans L’ennemie principal)

Explorant toujours les ambivalences entre les genres, les prostituées abordent les perceptions des femmes extérieures à leur milieu. Cela englobe à la fois celles qui ignorent que leurs maris ont recours aux services sexuels rémunérés et celles qui jugent ces travailleuses en raison de leur profession.

Rater son propos pour diffuser un message plus global

La véritable force du film réside dans les moments où les femmes partagent leurs récits de vie et leurs anecdotes liées à leur métier. Malheureusement, malgré une photographie sublimée par le grain du noir et blanc, le long-métrage n’explore pas suffisamment cet aspect. La scène la plus marquante survient dès le début du film, lorsque l’une des prostituées relate une expérience où elle a découvert qu’un homme était armé et qu’elle a craint pour sa vie. C’est l’un des moments les plus saisissants du film, bien que trop rare et souvent interrompu de manière artificielle par des remises en situation ou des bruitages comiques.

Tout au long du film, D. Smith n’aborde pas seulement le rapport des femmes travailleuses à leur métier. Elle présente de nombreuses séquences de dialogue axées sur l’acceptation des femmes trans dans la société. C’est un sujet trop peu présent et important pour un mouvement qui peine à s’imposer dans le débat public. Cependant, ces moments ne sont pas les plus percutants du film, car ils traitent souvent de banalités. Ce qui aurait véritablement fonctionné, c’est d’immerger le spectateur dans le quotidien authentique d’une prostituée noire trans aux États-Unis.

Dans ce portrait de travailleuses du sexe, il est notable que jamais on ne les voit effectuer leur travail, ce qui pose un problème. Le film adopte davantage une approche documentaire, basée sur des entretiens et des témoignages de femmes transidentitaires, plutôt que de permettre au spectateur d’éprouver la réalité crue et difficile de leur quotidien.

Bien que le film aspire à traiter ces thématiques de manière brute, sa réalisation ne parvient pas à refléter cette intention. L’esthétique du film semble aseptiser les femmes et leur travail. On comprend clairement que le film évite résolument de sombrer dans le fatalisme ou la lourdeur par rapport aux expériences de ces femmes. Il adopte une tonalité joyeuse et est ponctué de musiques. Cependant, cette approche dessert le propos spécifique du film. Il aurait été possible de ne pas verser dans le misérabilisme tout en conservant une certaine froideur afin de représenter au mieux le quotidien des travailleuses du sexe. Néanmoins il faut le reconnaître, le film fonctionne très bien et reste en mémoire pour longtemps. 

Bande-annonce : Kokomo City

Fiche technique : Kokomo City

Réalisation : D. Smith
Scénario : D. Smith
Photographies : D. Smith
Montage : D. Smith
Société de production : Magnolia Pictures
Société de distribution : Dean Médias
Pays de production : États-Unis
Langue originale : Anglais
Genre : Documentaire
Date de sortie : 06 Décembre 2023

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