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« L’Alibi » : ailleurs, ou rien

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Les éditions Phileas publient l’anthologie L’Alibi, qui regroupe dix récits d’une grande pluralité graphique.

L’Alibi est une anthologie qui réunit rien de moins que Séverine Lambour, Hugues Labiano, Jimmy Beaulieu, Laurent Astier, Olivier Berlion, Benoît Blary, Richard Guérineau, Xavier Bétaucourt, Benoît Springer, Étienne Le Roux, Vincent Froissard, Laurent Galandon, Jack Manini, Jeanne Puchol et Thierry Robin. Tous ces illustrateurs et scénaristes tournent autour d’un même thème : l’alibi, qui disculpe un coupable, qui se marchande, qui mystifie ou qui confond, que l’on plaide ou que l’on tait.

L’album s’ouvre avec l’excellent « Alibi en rouge ». Ce qui ressemble au départ à une descente du KKK pour débusquer un « noiraud » est en fait une relecture tragico-romantique du conte Le Petit Chaperon rouge. Avec une ironie mordante, Thelma Redhood, une oie blanche, va exercer une vengeance posthume sur ceux qui l’ont injustement privée de l’amour de sa vie. Une même ironie préside au récit de « Mon cadavre pour alibi » et de « L’œil était dans la tombe ». Le premier raconte l’histoire de deux jumeaux, dont l’un, le bien nommé « Nobody », n’a aucune existence légale, avec tous les jeux de duplicité que cela peut occasionner, entre intrigues familiale, mafieuse et professionnelle… Le second se penche sur le jugement final d’un faux bienfaiteur de l’humanité.

Les bonnes surprises affluent en cours de lecture. « S.O.S Alibi » a quelque chose de décapant : un mari trompe sa femme et recourt aux services d’une agence spécialisée pour lui mentir… sauf que cette dernière fait exactement pareil ! « Contre tout alibi » radiographie un couple hautement dysfonctionnel : Simone et Serge se détestent tout sauf cordialement, au point de se coller des petits mots affectueux sur le réfrigérateur : « Cette nuit, j’ai rêvé que tu te noyais dans ta poche de pisse. J’ai joui ! » Non contente d’exaspérer son mari, Simone le fera jusqu’au bout… et même au-delà !

Les textes d’Anaïs Bon viennent compléter utilement – et cyniquement – ces petites bulles fictionnelles, tantôt classiques sur la forme, d’autres fois plus proches de l’exercice de style, ou plus affirmées sur le plan stylistique. Avec « Salut, je dois partir » ou « Champion » , on touche à l’absurde. Avec « Troubles de voisinage », le lecteur fait face à un personnage mi-attachant mi-révulsant, puisqu’un vieillard sénile, insoupçonnable, se rend coupable d’un meurtre dont il ne se souvient probablement pas.

Cette anthologie cuisinant l’alibi à toutes les sauces est plurielle dans son art mais plutôt cohérente dans la tonalité adoptée et la qualité des récits proposés. Et si alibi il y a, c’est que l’homme – ou la femme ! – doit se protéger d’une chose qui a, disons, dérapé. Forcément, cela amène les auteurs à sonder la nature humaine dans ce qu’elle peut montrer de plus pathétique et tragique. C’est un peu l’argument qui sous-tend tout l’album : que peut-on faire valoir quand on est mis en face de nos responsabilités, de nos lâchetés, de nos crimes ? Quoi qu’il en soit, après le succès du premier recueil (Le Crime parfait), les éditions Philéas parviennent une nouvelle fois à faire mouche.

L’Alibi, collectif
Phileas, novembre 2023, 120 pages

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« Résidence Saha » : marginalisation

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Le roman Résidence Saha, de Cho Nam-joo, publié aux éditions Robert Laffont, offre une exploration dystopique d’une société hyper-capitaliste, articulée autour d’une entreprise-État. Les disparités criantes et le destin tragique de ses personnages l’inscrivent aux côtés des modèles du genre.

L’écrivaine sud-coréenne Cho Nam-joo présente Résidence Saha comme un écho distordu de notre société, où les strates sociales, ici définitivement fixées, déterminent l’existence même des individus. Town, ville-cadre, possède ses citoyens privilégiés, les Habitants, ses résidents précaires de classe inférieure, les L2, mais aussi les indésirables Sahas, équivalents des intouchables, relégués dans un bidonville moderne. L’immeuble que ces derniers ont investi est ainsi caractérisé par une séparation matérielle et symbolique profonde. Privés de statut comme de perspective, les Sahas vivotent plus qu’ils ne vivent, subissent plus qu’ils n’agissent et ce, au nom de principes arbitraires décrétés par un Conseil de Premiers ministres aussi opaque que dictatorial. Impuissants, ils ont appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Car si les personnages de Cho Nam-joo, présentés successivement de manière chorale, constituent à n’en pas douter des incarnations de la souffrance sociale – ils sont étouffés par la précarité –, ils semblent s’accommoder, vaille que vaille, de ce quotidien douloureux. Les Sahas connaissent en effet des conditions de vie misérables : sans eau ni électricité, si ce n’est celle fournie par intermittence par quelques panneaux solaires, ils ne peuvent se chauffer ou allumer des appareils électriques. Ils doivent recueillir l’eau utilisée pour la cuisine ou l’hygiène via un robinet commun. Ils n’ont pas accès à l’emploi ou aux soins de santé. Ce sont des déshérités, des fantômes dont on fait peu de cas, sauf si une enquête criminelle les concerne de près ou de loin…

C’est précisément le cas ici. Jingyeong et son frère Dogyeong habitent la résidence Saha. Ce dernier disparaît soudainement après que sa compagne est retrouvée morte dans une voiture. Cet événement, et l’enquête qui s’ensuit, est un fil rouge dans le récit de Cho Nam-joo, bien que la romancière privilégie les descriptions de la stratification sociale de Town et de son fonctionnement général. La topographie des lieux est également portée à la connaissance du lecteur : un bureau de conciergerie, un jardin potager, des aires de stationnement, le robinet public, les étages aux appartements vides… L’organisation politique de cette entreprise-État et la façon dont elle conditionne les individus, en leur déniant parfois toute identité, prend largement le pas sur une affaire criminelle vite cantonnée à l’arrière-plan.

La disparition de Soue sert néanmoins à expliciter les mesures sanitaires en vigueur. Pédiatre, la compagne de Dogyeong a récemment été renvoyée de son travail pour avoir pris en charge des enfants de Saha, en contradiction avec les règles établies. Elle sombre dans un désespoir qui la pousse au suicide. Toute l’inhumanité de Résidence Saha est là, dans l’appréhension publique de l’enfance et ses conséquences désastreuses. Les portraits des uns et des autres ne feront qu’accentuer cette impression générale de désenchantement dystopique. Cho Nam-joo dévoile souvent les dessous de Town par le truchement des femmes. Elle porte un regard tendre et compassionnel sur elles, mises à l’épreuve par un système qui les enserre et les rejette.

On retrouve également, dans le roman, une épidémie qui n’est pas sans rappeler celle de la Covid-19, une bureaucratie oppressive et tentaculaire, une critique de l’exploitation économique des populations vulnérabilisées, des situations mi-orwelliennes mi-kafkaïennes. Cho Nam-joo pousse certains traits constitutifs de nos sociétés à leur paroxysme : les travailleurs migrants persécutés, l’impuissance des individus précarisés, la hiérarchisation sociale… Et si Résidence Saha se garde bien de tout expliquer – et même de boucler tous ses arcs –, il parvient néanmoins à dresser un plan d’ensemble saisissant. Avec un peu plus de souffle romanesque et des personnages mieux caractérisés, il aurait eu sa place parmi les grandes contre-utopies modernes.

Résidence Saha, Cho Nam-joo
Robert Laffont, octobre 2023, 274 pages

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« Boule et Bill » de retour pour une troisième intégrale

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La bande dessinée Boule et Bill est un classique de la littérature francophone pour enfants. Créée par Jean Roba, cette série met en scène les aventures quotidiennes et humoristiques de Boule, un jeune garçon, et de son chien Bill. Les éditions Dupuis proposent une troisième intégrale reprenant les gags des tomes 9 à 11, parus entre 1967 et 1969.

Ce volume de 264 pages s’enrichit d’illustrations humoristiques en couleur, de planches publicitaires inédites et il comprend une quinzaine de chroniques de L’Avis de chien de Bill, ainsi que deux contes publiés dans la collection du « Carrousel ». Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un travail de contextualisation nous replonge au cœur de la maison Dupuis des années 1960. L’éditeur de Marcinelle voit alors sa rédaction se diviser après une campagne publicitaire mettant à l’honneur l’armée belge. L’heure n’est plus vraiment aux conservatismes dans le microcosme de la bande dessinée. La revue Pilote a par exemple vu sa rédaction se dresser contre René Goscinny. Chez Dupuis, c’est Yvan Delporte, rédacteur en chef du magazine Spirou depuis 1956, qui prend des libertés avec les canons de la maison. Ces événements qui ont opposé certains auteurs à leur direction et à la régie publicitaire, mais aussi la manière dont le commentaire critique a discrètement infusé dans Spirou, forme l’essentiel de la première partie de cette troisième intégrale, qui comporte plusieurs documents inédits.

Le lecteur découvre ensuite les planches tant attendues, qui datent de la fin des années 1960, mais aussi des chroniques adoptant le point de vue de Bill et deux contes engageants. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Boule et Bill repose sur une succession de gags prenant place dans des histoires n’excédant que très rarement la planche. La relation entre Boule, un petit garçon plein d’énergie, et Bill, son cocker malicieux, leur complicité à toute épreuve, forme le cœur battant de la série et est dépeinte avec humour et tendresse, offrant des scènes drôles et parfois touchantes. Jean Roba utilise le cadre de la vie familiale pour explorer des thèmes universels tels que l’amour, les facéties et les petits tracas du quotidien. Les personnages secondaires, au premier rang desquels se trouvent les parents de Boule, jouent un rôle crucial dans la narration, apportant leur propre dynamique à l’histoire. L’humour, de situation, de caractère ou de répétition, sert en seconde intention à transmettre des messages sur l’amitié et la famille.

Très accessible, avec un style de dessin simple et expressif, Boule et Bill s’emploie à porter sur ses planches des thèmes universels et intemporels, qui permettent à la bande dessinée de traverser les générations et de conserver une certaine résonance à l’heure actuelle. Si l’on s’amusera de l’idylle entre un cocker et une tortue insomniaque, on se retrouvera forcément, pour partie, dans les nombreuses aventures vécues par les deux protagonistes qui donnent leur nom à cette série : les impératifs du temps dictés par une horloge, les jeux domestiques (qui finissent parfois… sur une piste de décollage aéroportuaire !), les moments de détente en vacances ou les activités familiales quotidiennes. Bill, la véritable star de Jean Roba, pleure au cinéma devant des comédiens canins, se fait passer pour un requin en pleine mer, suit la piste d’os en plastique, rapporte le journal à son propriétaire ou subit un nettoyage forcé en raison de ses puces… Son caractère facétieux s’exprime parfaitement dans Boule et Bill en pique-nique, où il provoque des incidents en cascade.

On le retrouvera ailleurs suscitant l’admiration d’un taxidermiste, commentant la place de la voiture dans nos sociétés ou contrevenant aux attentes lorsque le père de Boule reçoit son patron afin de solliciter une augmentation de salaire. Ce dernier point, issu d’un « avis » et non d’une planche dessinée, est symptomatique de toutes ces situations où le tempérament spontané et primaire de Bill a des répercussions immédiates – et souvent drôles – sur ses propriétaires. Bill est en quelque sorte l’extension tapageuse de l’innocence de Boule. Il entraîne quiproquos, catastrophes, situations incommodes… Mais il n’en demeure pas moins indissociable d’une famille qui l’accueille et l’aime comme l’un de ses membres à part entière. Il est toujours plaisant de renouer avec cet univers, souvent abandonné après l’enfance, et de se replonger dans les gags d’un tandem aussi attachant qu’efficace.

Boule et Bill, l’intégrale (tome 3), Jean Roba
Dupuis, novembre 2023, 264 pages

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Fifam 2023 : Le Sommeil d’or de Davy Chou

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Le Sommeil d’or est le premier film réalisé par Davy Chou, venu le présenter le mardi 14 novembre au Fifam. Le documentaire tente de faire revivre un cinéma disparu : celui des années 60 au Cambodge, juste avant le massacre opéré par les Khmers rouges, au pouvoir au Cambodge de 1975 à 1979. Ils mettent fin à un cinéma florissant, et aux rêves des acteurs, réalisateurs, producteurs et spectateurs qui trouvaient dans le cinéma une manière de s’exprimer, et de s’évader. Un film hommage rempli de cinéma, de récits et de trouvailles.

Davy Chou au Fifam 2023, photo de Chloé Margueritte

Le premier plan du film est un travelling monté à l’envers (les voitures semblent reculer) avec, en voix off, la discussion de deux personnages qui cherchent à faire revivre un film vu dans les années 60. Son existence semble parcellaire, fantomatique dans l’esprit des voix. Le Sommeil d’or est une tentative de réveiller un cinéma disparu, dont il ne reste aucune image ou presque. Pourtant, lorsque Davy Chou découvre l’existence d’un grand-père producteur de cinéma dans les années 60 au Cambodge, il se demande si son désir de cinéma vient de là. Davy Chou n’est pas né au Cambodge, il décide donc de s’y rendre pour retrouver les films perdus. Or, il cherche dans le vide, puisque la plupart de ces images n’existent plus. Loin de se décourager, Davy Chou invente du cinéma partout où il traîne sa caméra.

Il cherche d’abord des témoignages et recueille les souvenirs des films pour les faire renaître dans l’esprit des spectateurs d’hier et d’aujourd’hui. Comme un fil invisible que l’oralité permet de tendre pour retrouver un monde oublié. Davy Chou s’intéresse également au son. Il reste quelques extraits sonores des films, mais surtout des musiques, parfois plus célèbres que les films eux-mêmes. Ces musiques existent toujours. Enfin, Davy Chou retourne dans les lieux qui ont autrefois abrité des studios ou des cinémas. Des décors aujourd’hui décrépis qui n’ont plus rien de salles de projection, puisque soit à l’abandon, soit réinvestis pour des habitations de fortune (qui sont là depuis 1979 pourtant).

Davy Chou convoque alors des fantômes en filmant des détails, des lieux avec une caméra qui longe la ville, les bâtiments dans un esprit contemplatif. Cet esprit est aussi celui d’un chercheur de cinéma, d’un créateur d’images. Partout où il passe, Davy Chou fait cinéma. Il cherche dans des ouvertures, des pans de mur, une lumière qui traverse un décor en ruine, à recréer la forme de l’écran, du cadre de la caméra. Les discours sur ce monde disparu sont de plus en plus poignants. Ce que raconte Davy Chou, c’est aussi et surtout une déchirure, un exil, une mort annoncée. Pourtant, les cinémas ont longtemps résisté à la guerre civile en restant ouverts et très fréquentés.

Quand enfin quelques images apparaissent sur un mur en briques, leur force est d’autant plus puissante qu’elle fait écho à tous les récits entendus, aux images imaginaires. Davy Chou filme un monde disparu dans un Cambodge souvent comme figé dans le temps, les lieux sont parfois insalubres, vides… Pourtant, et malgré cette volonté du premier plan de tout inverser, les images ne reviendront pas. Heureusement, Le Sommeil d’or est un travail de mémoire, de renaissance tout à fait singulier et au final bouleversant.

Davu Chou est présent durant le Fifam pour le programme « anti-archive ». Producteur au Cambodge, il accompagne de nombreux films qui seront proposés au public (en plus d’une rétrospective de ses propres réalisations). Davy Chou fait donc bien du cinéma au présent, il expliquait d’ailleurs lors de la rencontre, que parmi ses références inconscientes (mais citées par des critiques de cinéma), il y avait de nombreux réalisateurs contemporains (comme Apichatpong Weerasethakul) : « il fallait certainement ces références aux réalisateurs du cinéma asiatique moderne pour combler le trou de l’absence d’images des années 60 ». Une façon de réveiller le cinéma, d’aller de l’avant.

Bande-annonce : Le sommeil d’or

Fiche technique : Le sommeil d’or

Synopsis : Le cinéma cambodgien, né en 1960, a vu son irrésistible ascension stoppée brutalement en 1975 par l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges. La plupart des films ont disparu, les acteurs ont été tués et les salles de cinéma transformées en restaurants ou karaokés. Le sommeil d’or filme la parole de quelques survivants et tente de réveiller l’esprit de ce cinéma oublié.

Réalisation : Davy Chou
1h 40min / Documentaire
Avec : Dy Saveth, Ly Bun Yim, Yvon Hem

Cinemania 2023 : Hors saison – La saison de la dépression et de l’ennui

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On ne pourra reprocher à l’immense Stéphane Brizé, spécialiste hexagonal du cinéma social sur le monde du travail, de vouloir tenter autre chose. C’est une gageure et il l’avait déjà fait à ses débuts. Il choisit donc d’écrire et de réaliser une comédie romantique à connotation balnéaire (c’est lui qui le dit dans sa note d’intention). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas une réussite. En effet, Hors saison est triste et terne comme jamais et nous donnerait presque des envies dépressives à la sortie de la salle. Ce n’est que très rarement drôle, pas plus que romantique, et même si on le prend comme un drame, c’est particulièrement ennuyant et long. La sinistrose ambiante qui s’en dégage fout le cafard. Stéphane, retourne donc faire des films sur le travail !

Synopsis : Mathieu habite Paris, Alice vit dans une petite cité balnéaire dans l’ouest de la France. Il caresse la cinquantaine, c’est un acteur connu. Elle a dépassé la quarantaine, elle est professeure de piano. Ils se sont aimés il y a une quinzaine d’années. Puis séparés. Depuis, le temps est passé, chacun a suivi sa route et les plaies se sont refermées peu à peu. Quand Mathieu vient diluer sa mélancolie dans les bains à remous d’une thalasso, il retrouve Alice par hasard.

On peut aisément comprendre qu’un auteur veuille changer de braquet après avoir fait le tour d’un genre ou de certains sujets. Stéphane Brizé, qui était un peu en train de devenir notre Ken Loach national, a donc décidé de laisser les méandres du monde du travail de côté (pour le moment). Lui qui nous avait gratifié de grandes œuvres engagées et éminemment sociales sur le travail et les dérives du capitalisme moderne, avec la trilogie inégale mais complémentaire En guerre, La loi du marché et Un autre monde, revient vers un cinéma plus romanesque, mais toujours autant ancré dans le réel. Malheureusement, c’est plutôt raté, surtout s’il voyait son nouveau film comme une comédie romantique.

Soyons clairs, Hors saison n’est que très rarement drôle et encore le peu de fois où le film nous fait esquisser un timide sourire, c’est un humour à froid, à la scandinave, qui ne fera pas forcément rire le grand public. Ces touches censées être humoristiques ne sont que de petites pastilles parsemées de-ci de-là sporadiquement. Quant à l’aspect romantisme, il est plutôt triste. Brizé investit davantage le terrain de la mélancolie et de la chronique dépressive. Ce qui n’est pas un mal, mais d’attribuer le terme de comédie romantique à son nouveau film est quelque peu étrange et inadéquat. Cette histoire de deux anciens amants qui vont se retrouver par hasard dans un centre balnéaire de luxe manque d’étincelles et de lumières. Mais, déjà, pour que cette partie de l’histoire débute il faut presque attendre une heure de film…

Le versant le plus réussi (ou le moins raté) est celui concernant le métier du personnage principal incarné par Guillaume Canet. Il semble presque jouer son propre rôle déguisé en version dépressive (encore une fois) puisqu’il incarne un acteur très renommé qui broie du noir, angoisse et culpabilise suite à son départ précipité d’une pièce de théâtre. Canet joue la star en plein spleen et crise existentielle (un rôle voisin de celui de Le grand bain, en version star) et cela donne un léger effet miroir suite à la catastrophe du dernier Astérix. Comme si ce rôle venait à point juste après, rendant la coïncidence étonnante.

En revanche, quand on voit la réussite de Guillaume Nicloux qui mettait également deux personnalités dans un centre balnéaire dans le génialement cynique et méchant Thalasso (il s’agissait de Gérard Depardieu et Michel Houellebecq qui jouaient vraiment leur propre rôle), « Hors saison » en est à mille lieues. Au moins, on se marrait bien si on goûtait à ce type d’humour. Ici, on sourit une ou deux fois. Mais les scènes les plus réussies concernent tout de même celles où le personnage de Canet parle de cinéma. Au détour de moments avec des figurants (les plus amusantes) ou avec sa femme jouée – vocalement seulement – par Marie Drucker qui a écrit le scénario avec Brizé et qui jouait dans Un autre monde.

Le long-métrage s’étire inutilement dans son entièreté, tout comme dans la plupart des séquences prises à part. On trouve le temps long, très long : clairement, on s’ennuie. C’est (volontairement ?) triste et austère, probablement pour coller avec l’état d’esprit de Mathieu. Cette sinistrose ambiante dans l’image et ce qui se déroule donnent le bourdon. On sort de la séance avec un sentiment dépressif (et oui, encore) et désagréable. Ce côté terne des paysages, aseptisé des décors et triste des sentiments fout vraiment le cafard.

En ce qui concerne cette redite d’histoire d’amour passée, on a en plus du mal à y croire. On ne peut pas dire que l’alchimie entre Canet et l’italienne Alba Rohrwacher saute aux yeux même si leurs prestations sont tout à fait correctes. Heureusement, une éclaircie vient illuminer ce triste tableau cinématographique : en plein milieu de film, une vidéo d’interview d’une septuagénaire lesbienne et amie du personnage féminin qui se confie sur sa vie et sa sexualité. Un moment émouvant, perpétué dans le film par la fête de mariage de la concernée. Un beau moment qui dénote du reste, mais qui fait du bien. Car Hors saison est vraiment peu agréable. Et on en serait presque étonné vu la réussite de « Quelques heures de printemps », dernière incursion de Brizé dans le mélodrame qui nous avait quant à lui bouleversé.

Fiche technique : Hors saison

Réalisation : Stéphane Brizé.
Scénario : Stéphane Brizé et Marie Drucker.
Production : Gaumont Productions.
Pays de production : France.
Distribution France : Gaumont Distribution.
Durée : 1h56.
Genre : Drame – Romatisme.
Date de sortie : 20 mars 2024.

Gueules noires : mauvaise pioche

Le huis clos est un exercice qui consomme beaucoup d’oxygène, du fait de l’espace réduit et d’une tension qui va crescendo. Mathieu Turi connait son affaire grâce à ses précédentes expériences. Si elles ne sont pas toujours concluantes, elles révèlent néanmoins une capacité à mélanger les genres. Gueules noires ne fait pas exception et nous invite à entrer dans un labyrinthe de calcaire horrifique, pour le meilleur et pour le pire.

Synopsis : 1956, dans le nord de la France. Une bande de mineurs de fond se voit obligée de conduire un professeur faire des prélèvements à mille mètres sous terre. Après un éboulement qui les empêche de remonter, ils découvrent une crypte d’un autre temps, et réveillent sans le savoir quelque chose qui aurait dû rester endormi…

Un monde de traquenards

Mathieu Turi s’est rapidement imposé comme assistant-réalisateur chez de grands cadors du cinéma hollywoodien (Quentin Tarantino, Stephen Sommers, Clint Eastwood, Guy Ritchie). Et depuis 2011, il s’est lancé dans la réalisation, avec un goût prononcé pour des traquenards claustrophobiques. Cela a donné lieu à deux courts-métrages remarqués et remarquables. Le premier, Sons of Chaos, est une science-fiction qui travaille la tension avec une bonne dose d’effets pratiques. Le second, Broken, est certainement le plus abouti en matière de dramaturgie. Deux locataires d’un immeuble se trouvent piégés dans un ascenseur. À bout de souffle et sans avoir le bon vocabulaire pour communiquer, une complicité finit par se créer entre ces deux êtres solitaires.

Il n’est donc pas étonnant de voir le cinéaste partir sur cette base lorsqu’il réalise Hostile, sorti en 2017. Le monde post-apocalyptique en toile de fond cache en réalité une histoire de rédemption et d’amour. La narration en flashbacks en fait également une œuvre originale et risquée. C’est ainsi que sa carrière est lancée, au rythme des défis qu’il s’impose, tout en gardant le cinéma américain des années 80 comme référence. Quatre ans plus tard, Méandre voit le jour, contrairement à son héroïne piégée dans des boyaux métalliques avec tout un tas d’obstacles à franchir. Turi emprunte les codes des jeux vidéo afin de bâtir un rollercoaster ludique et onirique. Encore une fois, c’est osé, mais ça paye malgré des imperfections.

Sept pieds sous terre

Direction le Nord-Pas-de-Calais, précisément sur le site minier d’Arenberg Creative Mine à Wallers et au musée de la mine de Bruay-la-Buissière. Ce dernier lieu a également été fréquenté par Claude Berri lorsqu’il a mis en scène Germinal. Étant donné que l’univers prend place aux côtés des mineurs des années 50, autant jouer le jeu à fond et la première partie est résolument une bonne reconstitution de leur environnement souterrain. Surnommés les « gueules noires » après avoir été marqués au charbon à chaque remontée, les mineurs sont finalement peu représentés au cinéma, hormis dans des films catastrophes notoires comme Les 33 de Patricia Riggen et dans des westerns, où les protagonistes se lancent dans une ruée vers l’or.

Il s’agit avant tout de brosser le portrait d’un prolétariat autour de ce métier à risque, qui a rapidement trouvé de la main d’œuvre dans les pays frontaliers, puis sur le continent africain. Cette petite note historique permet ainsi à l’intrigue de partir sur de bonnes fondations, avant de travailler la synergie d’un groupe hétéroclite, complémentaire dans les compétences, mais loin de former une famille soudée, malgré un prologue où on les découvre en train de chanter à l’unisson.

On prend sa pioche, ses petites dynamites, son casque et on n’oublie surtout pas sa lampe torche. Il est temps de dompter la roche grâce au savoir-faire de Roland (Samuel Le Bihan), patriarche d’une expédition isolée, aux côtés d’un professeur un peu trop curieux (Jean-Hugues Anglade) et le mystérieux grimoire qu’il ne lâche pas des mains. Sans perdre de vue le virage horrifique qui nous attend, Turi en profite pour intégrer un récit d’aventure, à la manière d’Indiana Jones et la Dernière Croisade. Une écriture runique à déchiffrer et une ancienne crypte à identifier… tous les éléments sont alors en place pour préparer cette fameuse bascule qui attend le contingent de sept mercenaires, une véritable descente aux enfers.

Les cavernes hallucinées

Et pour cause, une influence lovecraftienne traverse le récit, ce qui ne peut que décupler nos attentes autour de cette expédition. Malheureusement, les sensations espérées ne sont pas au rendez-vous. Après quelques amuse-bouches bien senties au moment de la révélation de la menace, la caméra de Turi ne parvient que très rarement à exploiter le hors-champ. Et c’est d’autant plus frustrant quand on identifie des références à Alien, le huitième passager et Predator. On finit par perdre de vue l’empathie envers le vilain petit canard de la bande, Amir (Amir El Kacem), fraîchement débarqué du Maroc. Il est un gringalet que l’on a envie de suivre jusqu’au bout, car il est bien le seul à respirer l’humanité, même dans les moments de crise. Les autres membres du groupe ont une fonction archétypale, tout au plus. Pas de quoi voler la vedette aux intrépides spéléologues de The Descent.

Fort heureusement, toutes les ambitions du film ne sont pas perdues. Le chef opérateur Alain Duplantier trouve un magnifique équilibre entre les petites torches des personnages et l’obscurité qui semble tout pouvoir engloutir. Le travail de fond sur l’esthétique est de qualité, sachant que les décors sont bien en dur. Mais cela ne saurait contrebalancer le fait que Mathieu Turi n’a pas encore fini de digérer ses inspirations, auxquelles on peut rajouter John Carpenter. Peut-être bien qu’il aurait fallu creuser un peu plus autour du film catastrophe, au lieu de conclure sur un coup de grisou qui nous oblige encore à patienter jusqu’à la prochaine tentative du réalisateur.

Quand bien même Mathieu Turi ne montre pas son meilleur jour avec Gueules noires, il démontre encore une fois sa rigueur pour créer un environnement unique. Manque encore une véritable profondeur horrifique à son cinéma, plutôt qu’un effroi de surface.

Bande-annonce : Gueules Noires

Fiche technique : Gueules Noires

Réalisation et Scénario : Mathieu Turi
Directeur de la photographie : Alain Duplantier
Directeur de production : Philippe Godefroy
1er Assistant Réalisation : Mickaël Cohen
Musique originale : Olivier Derivière
Montage : Joël Jacovella
Son : Alexandre Andrillon
Décors : Marc Thiébault
Costumes : Agnès Noden
Designer Mok’Noroth : Keisuke Yoneyama
Producteurs : Thomas Lubeau, Eric Gendarme
Production : Fulltime Studio, Marcel Films
Pays de production : France
Distribution France : Alba Films
Durée : 1h43
Genre : Aventure, Fantastique
Date de sortie : 15 novembre 2023

Gueules noires : mauvaise pioche
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2.5

Cinemania 2023 : Interview portrait de la cinéaste Catherine Corsini

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Catherine Corsini est peut-être l’une des réalisatrices en activité les plus prolifiques et âgées du cinéma français, comme elle aime à le rappeler. Elle vient présenter son dernier film Le Retour au festival de films francophones Cinemania. C’est sa troisième venue à Montréal pour cet événement après avoir présenté La Répétition il y a plus de vingt ans, puis après avoir eu l’honneur d’être membre du jury il y a deux ans, tout en présentant La Fracture. On a eu le plaisir de l’interviewer. Portrait…

Entre présentation du film au public et séance de questions-réponses…

Elle a assisté à la présentation de son film au magnifique cinéma Impérial et répondu aux spectateurs dans la foulée. Nous l’avons rencontré le lendemain dans les salons du Sofitel Carré d’or pour un entretien d’une trentaine de minutes où, loquace et inspirée, elle s’est dévoilée sur sa carrière, la place des femmes au cinéma, mais aussi sur la polémique cannoise de cette année qui l’a visiblement beaucoup touchée et déçue.

Lors de la présentation de Le Retour, la salle était étrangement à moitié vide, ce qui tranche avec celle comble de La Fracture il y a deux ans, une période pourtant encore bien impactée par les mesures Covid extrêmes, voire excessives ayant cours au Québec. Elle n’a pas semblé s’en formaliser et nous a présenté le film avec beaucoup d’aplomb. Et raconte qu’elle est contente d’être présente dans cette salle mythique de la culture montréalaise contrairement à 2021, où le cinéma avait subi l’effondrement d’une partie du plafond conduisant à la fermeture du lieu et le report des projections dans d’autres salles.

Elle parle de Le Retour comme d’une envie, comme ses personnages, de retrouver ses racines. Catherine Corsini raconte qu’elle est née en Corse d’un père corse, là où se déroule le film et qu’elle a tourné dans des lieux où sa famille a vécu, comme la maison de sa grand-mère qu’on voit dans le film. Une expérience forcément singulière pour elle. « C’était étrange, j’ai dormi dans le lit de ma grand-mère, dans une maison supposément hantée… » s’amuse-t-elle.

Les lumières s’éteignent et on visionne Le Retour. Pas forcément son film le plus mémorable, il peut être vu comme une œuvre mineure dans sa filmographie. D’ailleurs, à la lecture du résumé, on est étonné de voir qu’elle a choisi un tel sujet. On comprend mieux ce qui l’a intéressé dans cette histoire lorsqu’on a vu le long-métrage. Un beau récit d’apprentissage qui peut se voir autant comme une chronique adolescente et estivale qu’une œuvre sur les différences sociales et la découverte des origines. Mais ce retour, c’est autant celui de ses héroïnes que le sien.

À la fin de la projection, elle nous explique également son envie de retravailler avec Aïssatou Diallo Sagna qu’elle avait révélée dans La Fracture. Cette infirmière dans la vraie vie, elle l’avait rencontrée à l’hôpital lors d’un accident. Un moment de vie qui lui a inspiré aussi le script de La Fracture. Son actrice non professionnelle a ensuite reçu le César du meilleur espoir féminin et elle se refusait à ce que leur collaboration s’arrête là. « Je ne voulais pas la laisser tomber après cette consécration, ce n’est pas mon genre. » précise-t-elle. Corsini tenait à tenir sa promesse et lui a donc offert un nouveau rôle dans Le Retour.

La cinéaste nous parle également de sa compagne, de sa sexualité et de son appétence pour les films de femmes. Le lendemain de la projection, c’est nous qui essuyons les plâtres et la rencontrons en premier. Assise devant la fenêtre, elle apparaît un peu froide au début. Puis, lorsque les questions débutent, elle se livre sans fard sur son film, ses envies et cette fameuse polémique cannoise. En effet, Le Retour a été sélectionné en compétition officielle puis retiré quinze jours après suite à des accusations anonymes de mauvais comportements sur le plateau de la part de la réalisatrice ainsi que d’une scène de sexe non déclarée, impliquant des mineurs. Pour être ensuite remis dans la sélection en catimini. Drôle d’affaire…

Et entretien en tête-à-tête…

On lui demande si elle est contente de retrouver Montréal et Cinemania. Ce qu’elle confirme est notamment la rencontre qu’elle a eu avec le directeur du festival, Guilhem Caillard. Une personne qui a insisté pour qu’elle préside donc le Jury il y a deux ans. Ce fut une expérience très agréable pour elle, notamment par le fait qu’elle ait dans son jury deux artistes québécoises qu’elle a adorées et découvertes dans les films de Xavier Dolan : Monia Chokri et Suzanne Clément. « En plus d’avoir des femmes que j’admirais et du cru à mes côtés, les trois quarts des films que j’ai pu voir étaient excellents. » s’enflamme-t-elle.

Elle parle aussi de son coup de cœur pour la ville de Montréal, où elle a fait une balade nocturne sur le Mont Royal qui l’a marquée à vie au point de dire à Guilhem Caillard de la conseiller à tous ses hôtes. Se livre ensuite sur une tournée des boîtes de nuit de la ville qui l’avait impressionnée, de l’époque où elle était venue faire le mixage de La Répétition de nuit durant trois semaines pour profiter de la ville le jour. Ou encore, de manière plus intime, de ses deux ex venues s’installer à Montréal. Dont l’une pour vivre son homosexualité au jour le jour, prouvant l’ouverture d’esprit d’une ville très inclusive.

L’entretien se recentre ensuite sur Le Retour où l’on s’intéresse à ce qu’elle a ressenti en retournant sur cette terre qui signifie beaucoup pour elle. Catherine nous livre qu’elle a vécu ce tournage aussi bien comme une libération que comme un enfermement. La maison de sa grand-mère, la famille de son père, une mère qui s’en est enfuie, des traumas passés… Mais aussi qu’elle faisait un discret hommage à un père amoureux de cinéma et de théâtre, et dont la disparition l’a beaucoup marqué. « Tout cela a façonné aussi mon envie de septième art, il y a eu beaucoup de signes qui ont concouru à ce que je me retrouve dans ce milieu », comme elle aime à la dire. « Il n’y a pas de hasard, il y a même comme une espèce d’ironie qui me lie à mon père et sa terre natale ! ». Un tournage donc bien plus émotionnel qu’à l’accoutumée pour elle.

Elle prend une petite pause, regarde dans le vide. « Un film, finalement, il se révèle en le faisant. Et même encore après quand on le revoit, il y a le récit objectif et le récit méta… ». Et quand on lui fait remarquer que son film est autant l’histoire d’un retour aux racines qui parle en filigrane de différences sociales qu’un récit d’apprentissage en mode chronique estivale, elle acquiesce. Notamment par les histoires d’amour vécues par les filles et leur mère. « C’est un faux film d’été, celui où tout sera différent », comme elle le précise.

Quand on lui précise aussi que rarement les fêtes technos s’avèrent bien retranscrites et dans le vrai dans les films actuels, la réalisatrice dévoile encore son appétence pour la fête et nous gratifie de quelques anecdotes. Comme celle d’un jeune garçon deejay à Cannes qui est venu la féliciter pour le réalisme de la soirée techno en fin de film, en l’abordant sur une terrasse. Ou le fait que sa co-scénariste pour le film soit une deejay connue du milieu underground techno (les soirées Possession). Et qu’en passant elle adore le milieu de la nuit comme on l’avait soupçonné plus haut. Et ces moments qui sont propres à ce contexte, entre drogues, flottement, lâcher prise et mouvement des corps. Ces moments si significatifs, notamment à l’adolescence où on joue à se faire peur et où teste ses limites.

On est étonné de voir que, pour la première fois, Catherine Corsini ne travaille pas avec des acteurs très connus hormis Ledoyen et Podalydès dans des seconds rôles. Elle répond que c’est une volonté. Qu’à l’âge qu’elle a, après tout ce qu’elle avait déjà fait, elle préférait donner leur chance à de nouveaux visages, des actrices inconnues. Un risque voulu et calculé donc. « J’en avais marre de tout le temps voir les mêmes têtes et les mêmes stéréotypes. La société française est faite de mixité et c’est du coup dommage. Les gens veulent être rassurés et préfèrent aller voir untel ou untel qui est déjà connu, c’est malheureusement un fait… » précise-t-elle. Plus étonnant, elle dit qu’en Roumanie – où il y a peu d’immigration de personnes noires – ou au Japon, le film ne les intéresse pas… « C’est violent » ajoute-t-elle. « Je savais que le film n’allait pas faire un million d’entrées, surtout un petit film intimiste comme celui-là. Mais je ne m’attendais pas ça. Clairement. Je le sais maintenant, je l’ai compris, on n’est loin d’être dans une société aussi ouverte qu’elle veut bien le faire croire… ». Elle pointe donc le problème de l’intégration des gens racisés en France… Même au cinéma.

Et c’est à ce moment précis qu’elle nous confie que ce fut compliqué pour Le Retour et qu’elle nous parle plus en détail de la kabbale qu’a subie le film. En effet, elle revient sur cette polémique qui a, selon elle, abîmé le film et ses actrices. Elle pointe du doigt misogynie, racisme et homophobie dans ces dénonciations anonymes de mauvais comportements sur le tournage. Et le fait qu’une scène sexuelle avec mineur n’a pas été déclarée n’a clairement pas arrangé les choses même si, lors de celle-ci, on ne voit rien et personne n’est nu. Elle espère que l’avenir mettra d’ailleurs les choses – et la vérité – en lumière.

On parle ensuite de comment le film a été reçu et accueilli par le public au niveau des entrées. La réalisatrice est dans une constante entre 200 000 et 300 000 entrées, mais s’est payé un beau succès avec Partir et ses 600 000 tickets vendus, tandis que Le Retour n’en a même pas fait 30 000. Puis, de lui demander si elle s’intéresse au box-office, ce à quoi elle répond par l’affirmative. « Bien sûr. Car ça joue sur l’avenir de mes films. Et comme je vis avec ma productrice, ça joue aussi sur l’avenir de la société et la confiance des investisseurs. ». « Et mon couple… », ce qui le fait sourire. Si la sortie s’est faite en juillet pour tenter de jouer sur l’effet Cannes, elle pense en revanche que c’était une mauvaise idée une sortie estivale et que c’est la polémique qui a tué le film.

Elle se voit comme une femme de caractère, engagée et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Ce qui peut déplaire comme elle le confesse. Elle avoue avoir été dure avec quelques personnes jugées incompétentes sur le tournage, ce qui a pu et dû déplaire. Ajouté à la lâcheté des hommes, le côté pernicieux des réseaux sociaux et la jalousie, cela donne un petit scandale qui n’aurait pas eu lieu, selon elle, si le film avait été tourné avec des stars. « On ne s’attaque pas aux stars de cette façon-là ». En tout cas, cela l’a beaucoup affectée, mais elle était quand même heureuse de pouvoir monter les marches avec l’équipe qui l’a soutenue et d’avoir eu le soutien de beaucoup d’amis cinéastes.

L’attachée de presse nous interrompt, car c’est l’heure de la séance photo. On n’aura pas eu le temps de faire le tour de toutes les questions, tant Catherine Corsini parle beaucoup et s’est livrée avec passion. On terminera donc par lui demander si, pour une fois, elle comptait un jour diriger un film d’hommes. Elle avoue y penser et vouloir retravailler avec Pio Marmaï, déjà présent dans La Fracture, et vouloir tourner avec Benoît Magimel. Cependant, son prochain film sera encore un film de femmes, une œuvre de groupe sur l’amitié. On ne saura pas pour autant quelles seront les comédiennes élues, l’interview étant terminée.

Fifam 2023 : Le bonheur est pour demain, de Brigitte Sy

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Brigitte Sy et Damien Bonnard sont venus présenter Le bonheur est pour demain le lundi 13 novembre 2023 au Fifam. Une rencontre faite d’instants présents et de nécessité d’écrire. Le film raconte l’histoire d’amour entre Sophie et Claude, dans les années 90, sur fond de prison. Au casting, deux funambules dont l’une espère toujours voir arriver la joie, jusqu’à ce qu’elle accepte de simplement la savourer.

Damien Bonnard, Brigitte Sy lors du Fifam 2023
                                                                                                               Photo de Chloé Margueritte

Juste après la sortie de L’Astragale en 2015, Brigitte Sy s’attelait déjà à l’écriture de son troisième long métrage, Le Bonheur est pour demain, qui sera finalement tourné en 2022 (entre problèmes de financement, réécriture et COVID). Comme L’Astragale, ce film parle d’une femme amoureuse et d’un compagnon emprisonné. Sophie aime Claude au moment même où il lui échappe. Sophie l’attend mais comme elle n’a pas « la vertu des femmes de marins », elle trépigne de voir Claude dehors. Que peut-elle imaginer pour cet homme coupable de meurtre et condamné à 30 ans ?

Brigitte Sy a longtemps travaillé en prison avec des détenus. Elle explique que c’est l’impossibilité de faire un film avec eux qui l’a poussé à passer, à l’extérieur par la fiction. Le Bonheur est pour demain est habité par l’obsession du dedans (la prison) pour le dehors et inversement. Le film est fait du manque des autres, de la peau de l’être aimé. Ce « manque de vivre » dont parle Brigitte Sy et que Damien Bonnard transmet en incarnant Claude. Malgré son calme et sa maîtrise, on le sent comme un lion en cage. A l’inverse du choix fait par Xavier Giannoli dans D’argent et de sang, Brigitte Sy assume le romantisme de son œuvre. Pourtant, il n’est pas question d’idéaliser ici non plus la figure du voyou.

Sophie incarne la rupture de ce romantisme, avec ses couleurs qu’elle promène partout et qui viennent se heurter au côté monochrome de la prison. Comme si ces hauts murs venaient signer la fin de la vitalité et pourtant il faut bien vivre, même sans avenir, sans perspectives. Chez Brigitte Sy, le cinéma est élégant, on se souvient du noir et blanc de L’Astragale, chaque cadre est travaillé. On le découvre dès l’un des tout premiers plans sur un vieux couple qui danse et qui nous hantera longtemps. Ou encore avec la toute première vision du vidéo-club sous la lune. Tout est savamment construit. Le directeur de la photo du film est aussi co-scénariste, ça change tout.

Dans cet espace stylisé, aux mots savamment choisis (l’échange des lettres fait battre les cœurs, la personnalité de Claude entrant sans cesse en contradiction avec son statut de voyou), une autre histoire s’écrit. Celle de Sophie, qui fait écho à l’Albertine d’autrefois. Elle vit, elle se cherche. C’est Claude qui viendra lui retirer sa perruque rousse comme tout droit sortie d’un songe. Sophie qui attend mais sans se morfondre. Au milieu du chaos, elle se rêve femme au foyer pour simplement aimer et être aimée, élever ses enfants. Quand elle rencontre la mère de Claude ou la maîtresse de son ancien compagnon toxique, elle crée un espace de solidarité avec ces femmes. A ce titre, le duo entre Béatrice Dalle et Laetitia Casta est magnifique de répliques qui fusent et de cet « entre-femme », qui fonctionne complètement, on y croit.

Le film, comme Sophie, est sans cesse en quête du bonheur et parvient à atteindre cet instant présent, ce moment où Sophie, enfin, peut profiter d’être là, simplement là, sans plus rien espérer d’autre.

Bande-annonce : Le Bonheur est pour demain

Fiche technique : Le Bonheur est pour demain

Synopsis : Sophie a un enfant, un conjoint, mais son quotidien lui semble désespérément plat, sans plaisir, sans envies. Jusqu’au jour où elle rencontre Claude. Il est drôle, séduisant, intelligent. Elle tombe immédiatement sous le charme. Mais Claude n’est pas un prince charmant. C’est un braqueur. Or, au cours d’une attaque de banque, un homme est tué. Claude est arrêté et condamné à une lourde peine de prison. Ce qui aurait dû être la fin devient alors le début d’une histoire folle, passionnelle et sans limites. Soutenue par Lucie, la mère de Claude, Sophie ne renonce pas à son amour pour Claude. Elle est prête à aller jusqu’au bout. Quelles qu’en soient les conséquences.

Réalisation : Brigitte Sy
1h 39min / Drame
Avec : Laetitia Casta, Damien Bonnard, Béatrice Dalle
Date de sortie : 31 janvier 2024

Fifam 2023 : rencontre avec Nadav Lapid pour Le Genou d’Ahed

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Dimanche 12 novembre 2023, Nadav Lapid était présent au Fifam pour présenter son film Le Genou d’Ahed. La rencontre avec le public était animée par Ariel Schweitzer, rédacteur aux Cahiers du Cinéma. Un échange forcément traversé par les événements récents dans la Bande de Gaza, mais qui a aussi été l’occasion de parler de cinéma et de choix artistiques. De déchirements également et de contradictions.

Nadav Lapid et Ariel Schweitzer Fifam 2023- Photo de Chloé Margueritte


Il y a une théorie d’après laquelle n’importe quelle œuvre artistique au cinématographique est, à un certain niveau, une autobiographie de son auteur. Cependant, je dirais qu’il y a des œuvres plus autobiographiques que les autres. C’est le cas du Genou d’Ahed. Dans quelle mesure le film est autobiographique ?

Je pense que c’est un film que l’on fait au maximum une fois dans sa vie, dans le sens où c’est un film qui était vraiment très lié à ma vie personnelle à l’époque. C’est un film qui a été écrit en trois semaines. Pour comparer, ça fait trois ans que je travaille sur un scénario. Je n’avais pas envisagé cela au début de l’écriture et trois semaines plus tard, le film était déjà là.

Quelque chose d’assez similaire à ce qui est décrit dans le film m’est arrivé. On m’a invité à présenter un film en 2015. Dans cette région de l’Arava, j’ai été appelé par une femme très sympathique, chaleureuse,  vivante et aussi dévouée à son travail et qui connaissait très bien mon cinéma. Au tout dernier moment, elle m’a parlé d’un formulaire, où il fallait que je détaille les sujets abordés lors de la rencontre. J’ai agi à l’opposé de mon personnage. J’ai hésité  pourtant et j’ai appelé une amie journaliste qui m’a dit : « il faut que tu la rappelles et que tu enregistres la conversation ». Je ne l’ai pas fait donc j’étais obligé de faire un film pour commettre cet acte qui aurait pourtant été assez simple… Au même moment, j’étais en plein montage de mon film précédent, Synonymes. Je le montais avec ma maman, qui avait monté tous mes films jusque-là, et qui était en train d’agoniser d’un cancer. Elle est décédée pendant le montage. Pendant mon séjour dans l’Arava, je lui avais envoyé des photos et aussi des vidéos de cette région. Quelques mois plus tard, j’ai commencé l’écriture du Genou d’Ahed.

D’une certaine manière, je pense que c’était une réaction à chaud, sans prendre aucune distance, sur un deuil personnel et collectif. Je me retrouvais face à l’amour de ma mère et symboliquement celui de mon pays, qui me paraissait comme une sorte d’abysse sans fin. Un an et demi plus tard, j’ai quitté Israël.

D’une manière plus générale, quel est ton rapport à l’autobiographie au cinéma ? Parce que ce n’est pas seulement ce film. Peut-on parler plus globalement d’une autobiographie fictionnalisée ?

Il y a au cœur de mon cinéma, un être qui a un point de vue, une attitude et un regard. J’ai imaginé ce parallèle avec moi-même. Il est filmé à plusieurs âges dans mes films. A l’âge de 31 ans, mais aussi quand il arrive à Paris et jure de ne plus jamais retourner en Israël. Et ici, dans Le Genou d’Ahed, comme réalisateur d’à peu près 50 ans. Ce qui le caractérise, c’est qu’il se trouve toujours en conflit avec cette entité qui s’appelle Israël ou l’âme israélienne. Le conflit est tragique, parce que cette entité se trouve à l’intérieur de lui. Il en fait partie. J’ai toujours l’impression que ces deux protagonistes se heurtent et se battent.

Il y a une continuité évidente avec les films précédents. Mais il y a aussi une forme de rupture pour moi… Les films précédents étaient très urbains. Et ici tu as choisi de tourner dans le désert. D’abord, pourquoi ce choix ? Quelles décisions as-tu pris au niveau de la mise en scène pour placer tes protagonistes au milieu de nulle part ?

La raison est très simple, parce que c’est là où ça s’est passé. Par exemple, le lac du film, en plein désert, est évoqué comme un miracle. Le film est très préoccupé par cette notion du miracle. Je filmais ce lac pour ma mère, les repérages étaient donc très simples. Le désert dans le film, c’est pour moi une sorte de confrontation épique et mythologique, biblique même. Le personnage est un peu comme un prophète, mais il hurle en plein désert alors que personne n’écoute. Il fustige le peuple, mais le peuple n’est même pas là. En même temps, je ne voulais pas rendre ce désert romantique. Une thématique qu’on croise trop souvent dans le cinéma français… Le citadin qui arrive, qui découvre les charmes du paysage. Il y a une dimension grandiose dans mon film. Mais surtout, mon protagoniste déteste le désert, n’aime pas cette région, donc il est aussi un peu sale, un peu vague…

Enfin, je pense que le film joue entre des moments de beauté crue de la nature et des moments où c’est plus trivial. Le lendemain du 7 octobre, j’ai fêté l’anniversaire de mon fils au Jardin du Luxembourg. J’ai été habité par toute cette beauté et je me suis dit que la tragédie du peuple israélien, c’est de se massacrer pour prendre le contrôle de ce terrain poussiéreux.

Il y avait surtout une urgence à faire le film et nous n’avons pas été soutenus par les institutions israéliennes.

A la dernière minute, pratiquement in extremis, quand le film a été sélectionné au Festival de Cannes, le film a reçu une aide à la post-production. Tout cela a fini par créer une grande polémique sur la vision négative d’Israël qui serait transmise par le film à travers le monde. A l’époque, tu as dit une phrase très belle que je cite très souvent : « Il faut mordre la main qui nous donne à manger ». Est-ce que tu peux parler un peu de ça ?

Surtout quand cette main te donne 20 000 euros. C’était le budget des frites dans le film ! C’était assez facile de mordre.

Je connais mon pays : « puisqu’on vous finance, vous ne pouvez pas dire du mal de nous » ! Vraiment une belle idée si vous vivez dans un pays fasciste, c’est le sujet du film. Dans ce sens-là, je peux leur répondre  « vous avez raison ». C’est fou comment ces gens, en étant enragés ainsi, ont d’une certaine manière donné du crédit à la thèse du film. Ils ont bien joué leur rôle, comme dans le film.

Pour un cinéaste Israélien qui fait un film sur la lune, on va quand même lui demander son avis sur la politique israélienne. En faisant le film, je me suis répété de ne pas être un ambassadeur de mon pays.

On constate depuis quelques années un déclin évident du cinéma politique en Israël. Ton film est l’un des rares films politiques tournés en Israël ces dernières années. On parle d’un problème de censure officieux et officiel, mais je pense qu’il y a aussi un problème d’auto-censure, c’est-à-dire que les cinéastes eux-mêmes savent que s’ils veulent faire des films, il faut éviter certains sujets…

La question qu’on se pose c’est : « est-ce que je peux dire ça ? ». On ne veut pas dire du mal pour dire du mal, on préférerait dire du bien. Dans le monologue de mon film, le protagoniste n’arrête pas d’insulter les Israéliens pendant 4 minutes… Pendant les projections en Israël, je n’étais pas très à l’aise. Dans des pays avec une grave crise politique, on ne veut pas paraître opportuniste… La politesse, c’est le plus difficile des efforts dans ce cas-là !

Comment le film a-t-il été reçu en Israël, mais aussi ailleurs dans le monde entier ? Est-ce qu’il y a une écoute ou est-ce que c’est un film qui prêche dans le désert ?

Le début était pas mal, il y a eu le prix à Cannes et tout… Il est sorti en plein COVID donc en Israël comme en France, c’était une sortie compliquée.

Le personnage principal du film n’est pas facile. Et le film aussi. Il n’est pas gentil. Il est cru parfois, j’ai l’impression que c’est un film très émotionnel, avec des émotions crues à l’écran. D’habitude, on crée des scènes et au bout de celles-ci, il y a des émotions. Ici, on va directement aux émotions. C’est mon film le plus condensé, le plus énergique. Ce film offre une vérité très crue d’un moment où je faisais face à un deuil personnel et une mort collective. Après bon, c’est évident que tout le monde ne va pas aimer.

Au-delà de quelques fous qui t’appellent pour te dire qu’ils vont te tuer… je pense qu’il est reçu en Israël de la même manière finalement qu’il est reçu partout. Ce qui divise, c’est qu’on ne sort pas de la séance avec un sentiment de soulagement. Au contraire c’est un cinéma qui déstabilise et qui nous hante en quelque sorte. J’ai l’impression que c’est une histoire très simple:  un mec arrive dans le désert. C’est sympa. On arrive au village. Il tire partout, puis se met une balle dans la tête. C’est comme un western !

Je pense que l’un des aspects les plus forts qui traverse ton œuvre, c’est ce rapport d’amour et de rejet vis-à-vis d’Israël. Est-ce que quelque chose a changé dans ton regard vis-à-vis d’Israël depuis que tu as pris la décision de quitter le pays ?

Si cette rencontre avait eu lieu le 6 octobre, je t’aurai dit une chose différente d’aujourd’hui. Où se trouve la vérité ?

Je suis parti pour plusieurs raisons, mais surtout parce que j’avais l’impression que ce pays me rongeait la tête. Je ne veux plus y penser, j’ai envie de faire des films sur la lune, sur l’amour et sur le sexe. Or, je suis Israélien, c’est inévitable.

En partant, je me suis dit que je pourrais regarder ce pays, mais comme un étranger.

Mes opinions politiques n’ont pas trop changé depuis l’âge de 18 ans. Quand je suis de passage en Israël, je trouve ça moins conflictuel pour moi. Parfois, j’ai l’impression d’être en territoire ennemi, mais en même temps, c’est mon pays. Si on n’accepte pas les contradictions, on vit dans un monde très pauvre.

Peux-tu dire quelques mots sur ton prochain film qui sera tourné en Israël ? Est-ce qu’il risque de changer un peu au regard des derniers événements ?

Évidemment, je pense. Puisque comme je l’ai dit auparavant, quand une telle chose arrive, tu ne peux pas l’ignorer. C’est un peu comme celui qui prépare un film sur un village de pêcheurs au Japon et en jour il y a un tsunami… Dans deux ans, je vais revenir à Amiens pour parler du film au Fifam !

Cinemania 2023 : Rosalie – Elle nous tient par la barbichette

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Un véritable coup de cœur pour cette impétueuse et obstinée Rosalie. Un superbe personnage de cinéma dont on se souviendra longtemps et auquel Nadia Teresckowicz infuse à la fois toute son innocence, sa force et son obstination. Brodé dans une mise en scène classique et académique de toute beauté, jamais poussiéreuse, le film nous envoûte, nous touche, nous déchire le cœur jusqu’à son final au-delà de tout sublime. Et le sujet si singulier traité ici, sur la différence et son acceptation par la société, est au final résolument moderne.

Synopsis : Rosalie est une jeune femme dans la France de 1870 mais ce n’est pas une jeune femme comme les autres, elle cache un secret : depuis sa naissance, son visage et son corps sont recouverts de poils. Elle est ce qu’on appelle une femme à barbe mais n’a jamais voulu devenir un vulgaire phénomène de foire. De peur d’être rejetée, elle a toujours été obligée de se raser. Jusqu’au jour où Abel, un tenancier de café acculé par les dettes, l’épouse pour sa dot sans savoir son secret. Mais Rosalie veut être regardée comme une femme, malgré sa différence, qu’elle ne veut plus cacher. Abel sera-t-il capable de l’aimer quand il découvrira la vérité ?

En voilà une belle surprise que ce second film de Stéphanie Di Giusto après La Danseuse. En adaptant très librement la vie d’une illustre femme à barbe du début du XXème siècle, la cinéaste nous gratifie d’une œuvre belle et forte en forme d’ode à la différence. Tout comme un manifeste pour l’acceptation de celle(s)-ci. Car, en effet, Rosalie pourrait cristalliser tout ce qui ne rentre pas dans le moule. Tout ce que la société n’est pas prête à accepter. En ce sens, Rosalie est une œuvre résolument moderne qui résonne aussi bien dans l’époque où elle se déroule qu’elle pourrait le faire aujourd’hui pour d’autres choses (les personnes trans, les personnes autistes, etc.).

Dans l’obstination, le courage et la force de caractère de Rosalie pour faire accepter sa pilosité peu commune, voire presque inédite pour une femme, le film parle à tous ceux qui souffrent d’exclusion et de rejet de la part de l’autre. Ce dernier pouvant aussi bien être la société dans sa presque entièreté que des individus pris indépendamment. La manière dont elle veut garder bec et ongles sa pilosité faciale est admirable, inspirante même. Et Rosalie de le montrer avec beaucoup d’abnégation et de beauté. Di Giusto aime son personnage et cela se ressent. Et nous fait l’aimer.

La jeune Nadia Teresckowicz se pare d’un rôle vraiment pas facile et le transcende majestueusement. Grâce à sa Rosalie, elle s’envole directement pour les nominations aux Césars 2025 (puisque le film sortira début 2024 en France) et fait suite à ses prestations remarquables dans Babysitter et Les Amandiers. Cette jeune comédienne prend ce rôle à bout de bras, entre douceur et force de caractère et nous émeut aux larmes. On a peur pour elle (plus que pitié). Peur de la bêtise de l’époque qui, comme souvent, est la conséquence de la crainte de l’inconnu, de ce qui sort des clous. La comédienne est déchirante, bouleversante et le nombre de scènes où elle brille ne pourrait tenir sur nos deux mains.

En face d’elle, Benoît Magimel, dans un rôle moins immédiatement louable, ne démérite pas et s’avère un contrepoids nécessaire et salutaire. L’évolution de leur relation, entre dégoût, amour et fascination, est captivante en plus d’être touchante. Le final tragique se passe de mots. Enrobé par la sublime musique de Max Richter, composée pour la non moins sublime série The Leftovers, elle achève de nous faire fondre le cœur et couler les larmes. La progression dramatique du film est parfaite, nous ménageant surprises et alternant moments de liesse et instants de peur.

Les images composées par Di Giusto pourraient sembler académiques. Mais ce classicisme d’apparence est en adéquation avec le propos et l’époque où se déroule le long-métrage. Certains plans ressemblent à de sublimes tableaux d’antan et la reconstitution de cette communauté en autarcie régie par un notable méprisant et cruel (Benjamin Biolay tout à fait adapté) ravit nos pupilles. Rosalie ne souffre d’aucune longueur, d’aucune scène de trop et se positionne comme une œuvre belle, simple et qui parle d’un sujet a priori incongru mais finalement magnifié. De la tragédie haute couture, tout sauf poussiéreuse quoiqu’on pourrait en penser. Bouleversant !

Fiche technique : Rosalie

Réalisatrice : Stéphanie Di Giusto.
Scénaristes : Stéphanie Di Giusto, Sandrine Le Coustumer et Alexandra Echkenazi
Production : Trésor Films.
Distribution France : Gaumont Distribution.
Interprétation : Nadia Teresckowicz, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, …
Durée : 1h55.
Genres : Drame – Romance – Film d’époque.
24 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.

Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, un tirage favorable

Retour sur Panem, retour dans l’arène. Les Hunger Games n’ont pas fini de dévoiler tous leurs secrets et quoi de mieux qu’un préquel pour en détailler l’origine. Avant de devenir le président et le patriarche de ces jeux de la faim, Snow était un jeune homme rêveur et plein d’ambition. C’est à travers son regard et celui du Capitole que Francis Lawrence relance le nouvel arc de Suzanne Collins, en revenant à l’essentiel et en valorisant l’étude des personnages. Est-ce un retour triomphant ou bien la suite de trop ?

Synopsis : Le jeune Coriolanus est le dernier espoir de sa lignée, la famille Snow autrefois riche et fière est aujourd’hui tombée en disgrâce dans un Capitole d’après-guerre. À l’approche des 10ème HUNGER GAMES, il est assigné à contrecœur à être le mentor de Lucy Gray Baird, une tribut originaire du District 12, le plus pauvre et le plus méprisé de Panem. Le charme de Lucy Gray ayant captivé le public, Snow y voit l’opportunité de changer son destin, et va s’allier à elle pour faire pencher le sort en leur faveur. Luttant contre ses instincts, déchiré entre le bien et le mal, Snow se lance dans une course contre la montre pour survivre et découvrir s’il deviendra finalement un oiseau chanteur ou un serpent.

Pressenti pour relancer Keanu Reeves, aka Constantine, parmi les démons de l’univers DC et en pole position pour l’adaptation du jeu vidéo Bioshock pour Netflix, le réalisateur de Je suis une légende, De l’eau pour les éléphants, Red Sparrow et du récent La Petite Nemo et le Monde des rêves revient aux commandes d’une saga qui s’est achevée en demi-teinte. Bien avant la naissance de Katniss Everdeen, Suzanne Collins offre un nouveau regard sur Panem et les origines des Hunger Games. Ces fameux jeux de tuerie ont la particularité de prendre le contre-pied des jeux télévisés, où la survie des candidats constitue à la fois l’enjeu et la récompense. Pourtant, il ne s’agit pas de nous jeter grossièrement dans l’arène. On change de point de vue, mais l’histoire reste la même. Les jeux sont toujours vus de l’intérieur, mais les coulisses nous sont dévoilées.

Au carrefour de l’espoir

La guerre fait rage pour des raisons inconnues et les ventres crient famine à l’ouverture. Coriolanus Snow (Tom Blyth) connaît donc bien ce sentiment d’inconfort et d’insécurité, quand bien même il est issu d’une lignée estimable du Capitole. Pourtant, il vit encore dans les anciennes ruines de la guerre auprès de sa sœur (Hunter Schafer) et de sa grand-mère (Fionnula Flanagan). Le jeune orphelin a un avenir prometteur devant lui, car tout ce qui compte à ses yeux est de mettre sa famille à l’abri de la misère, qui existe bel et bien au Capitole, siège suprême de Panem. Son apprentissage parmi l’élite du Capitole ne se passe malheureusement pas comme prévu, car le mauvais audimat des Hunger Games vient bouleverser la remise de prix qui aurait dû mettre fin à son calvaire. Casca Highbottom (Peter Dinklage) invite, arbitrairement et obligatoirement, ses élèves à se soumettre au mentorat des futurs participants. Sous les apparences progressistes de cette démarche, visant à reconquérir le cœur des spectateurs, la scientifique Volumnia Gaul (Viola Davis) rajoute une pression supplémentaire sur les épaules de cette jeunesse encore sauvage et immature. Ces deux nouvelles figures se révèlent être les créateurs des jeux, dont le but est de tuer dans l’œuf tout espoir de révolte . Ce plan se dessine peu à peu avec l’appui insoupçonné de Snow et sa naïveté.

Nous arrivons à la dixième édition des jeux et il est capital de faire gonfler le rang des spectateurs autour de cet événement, méprisé par l’ensemble des districts qui composent le pays. Tout l’enjeu est de prolonger le divertissement, tout en créant une attache émotionnelle entre celles et ceux qui se situent de part et d’autre de l’écran de diffusion. C’est ainsi que l’autrice nous amène subtilement sur le terrain inattendu des Hunger Games, où la compétitivité bat son plein dans les rangs du Capitole. Collins nous rappelle alors que cette lutte ne concerne pas uniquement les tributs, mais également les mentors, qui s’affrontent pour un titre prestigieux qui les mettrait définitivement à l’abri de la famine et de toute pression politique. S’il faut attendre une bonne heure avant de faire couler du sang dans l’arène, le combat le plus passionnant et le plus psychologique se situe hors-champ des caméras, loin des regards indiscrets.

À armes inégales

Dans la seconde partie, le jeune Snow doit s’en remettre à son tribut Lucy Gray Baird, au caractère bien trempé et encore plus insolente que le geai moqueur qui libérera Panem de son emprise. Personne ne se porterait volontaire pour cette jeune femme qui n’a que sa voix pour se défendre. Il n’est donc pas surprenant de voir Rachel Zegler camper ce rôle, elle dont on a découvert les talents dans le fabuleux West Side Story de Steven Spielberg. Sa voix ensorcèle tous les reptiles qu’elle croise et ce Snow pourrait bien en faire partie. Leurs destins sont intimement liés, mais qui tiendra le plus longtemps dans le jeu de manipulation qu’ils ont eux-mêmes mis en place ?

Pas le temps de tergiverser à ce sujet, c’est finalement en plein Hunger Games que cette interrogation est laissée en suspens. Dans ce théâtre de la mort, le cinéaste est contraint de négocier un virage radical, avec moins d’artifices. Il doit donc compenser avec une violence tribale et en intensifiant l’impact des coups, mais sa mise en scène ne fait que les ramollir et désamorce même plusieurs moments de tension qui échouent sur un cut inapproprié. Filmer de l’action pure, il ne semble pas être déterminé à le faire dans les temps et avec la rigueur exigée. La narration se veut presque omnisciente et les allers-retours entre l’arène et l’esprit embrumé de Snow ne permettent pas de maintenir un enjeu émotionnel suffisant, sachant que certains connaissent forcément la poignée de vainqueurs au sein du district 12.

Le coup du sort est pourtant favorable aux protagonistes, qui ont droit à une caractérisation en bonne et due forme, contrairement aux autres archétypes. Seuls les quelques personnages cités plus haut ont droit à un traitement de faveur. Même le petit malin pas si malin, Sejanus Plint (Josh Andrés Rivera), camarade de Snow, aura une trajectoire linéaire et expéditive. Les jeux ne sont donc plus au cœur du récit et il fallait oser prendre ce risque.

Les amants maudits

Malheureusement, tout s’écroule assez rapidement à la fin des jeux. La tension retombe et l’intrigue conclut sa tournée au-delà des frontières du Capitole, là où on a pu retrouver une explosion de couleurs dans le code vestimentaire, comme pour oublier la couleur cendrée de la guerre passée. C’est à partir de là qu’un nouveau chapitre s’ouvre et que Snow devient peu à peu le félon conquérant qui est prédestiné à créer un nouvel ordre sur Panem. Lors de son pèlerinage à ciel ouvert, ses émotions sont effacées et l’ambiguïté reste totale quant au sort de son entourage. Ce dernier acte semble de trop dans un film qui cumule déjà beaucoup d’interrogations sans réponse. Là où les deux parties de La Révolte n’avaient pas lieu d’être, on se serait bien gardé une tranche pour un autre épisode. Une suite est de toute façon dans les tuyaux, car ce n’est pas une unique édition des Hunger Games qui changera la donne. À voir si le fait d’avoir déterré la hache de guerre en valait vraiment la peine.

Francis Lawrence a ainsi temporisé nos attentes en jouant sur la reconstitution des éléments emblématiques, évoqués autrefois. L’arbre des pendus, l’hymne révolutionnaire qui en découle, des illustrations plus explicites aux récits mythologiques qui inspirent les jeux (Thésée et le Minotaure notamment), tout y est. De plus, James Newton Howard excelle toujours dans sa composition, afin d’iconiser les protagonistes ou bien de tirer sur la corde nostalgique et mélancolique. Tous les arguments sont bons pour relancer la licence, à l’image des Animaux Fantastiques qui avaient tenté de raviver la magie de la saga de Harry Potter. Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur se situe dans le même sillage, avec le net avantage d’avoir Michael Arndt comme scénariste. Force de proposition sur Tron : l’héritage, Toy Story 3, Oblivion et L’Embrasement, probablement l’épisode le plus divertissant porté par Jennifer Lawrence, il parvient à trouver un équilibre redoutable dans les deux premières parties du récit.

En somme, ce spin-off s’adresse aussi bien à ceux qui ont grandi avec Katniss que ceux qui souhaiteraient directement en découdre avec les lois impitoyables de Panem. Le jeu de pouvoir ne fait que commencer. Reste à savoir si la noirceur, parfois mal intégrée et souvent peu assumée dans la quadrilogie, peut davantage s’accentuer dans cette nouvelle épopée. Espérons également que la contrainte du raccord avec le roman original de 2008 n’empêche pas l’innovation des jeux ou la maturité de la lutte des classes, dont le portrait reste à achever.

Bande-annonce : Hunger Games – la Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Fiche technique : Hunger Games – la Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Titre original : The Hunger Games : The Ballad of Songbirds and Snakes
Réalisation : Francis Lawrence
Scénario : Michael Arndt, Suzanne Collins
Directeur de la photographie : Jo Willems
Montage : Mark Yoshikawa
Musique : James Newton Howard
Production : Lionsgate, Color Force
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h37
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : 15 novembre 2023

Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, un tirage favorable
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Fifam 2023 : Bye Bye Tibériade, en présence de Hiam Abbass

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En racontant l’histoire des femmes de sa famille, Lina Soualem fait de Bye Bye Tibériade un témoignage intime, qui se mêle aux destinées de femmes dans l’exil et les choix radicaux qu’une vie impose parfois. Un film pudique et sensible sur une expérience personnelle qui devient collective.

hiam-abbass-fifam-2023-film Nadine Naous, Hiam Abbass, Lucas Simoni (Cinéma Orson Welles) lors de la présentation de Bye Bye Tibériade au Fifam 2023 (photo de Chloé Margueritte)

Hiam Abbass n’a pas caché sa fierté et son émotion lors de la présentation du film réalisé par sa fille, Lina Soualem au Fifam ce dimanche 12 novembre. Une fierté liée à l’exercice d’hommage et de mémoire commencé par la réalisatrice dès son premier film documentaire. Leur Algérie racontait l’histoire familiale du côté de son père. Cette fois, Lina Soualem parle de son arrière-grand-mère de sa grand-mère, de sa tante et de sa mère. Le film mêle plusieurs sortes d’images et différentes manières de raconter les faits, le passé.

Les premières images qui nous sont offertes sont issues des archives familiales de Lina Soualem. On la voit se baigner, enfant, dans le lac de Tibériade avec sa mère, l’actrice Hiam Abbass, qui joue ici son propre rôle ou plutôt témoigne. Il y a donc ces images datées entre 1992 et 1994 qui restituent les traces de la présence de Lina en Palestine où elle ne cesse de répéter qu’elle est la première femme de la famille à ne pas être née. Bye bye Tibériade est aussi le récit du départ de Hiam Abbass pour Paris avec le rêve de devenir actrice. Une rupture brutale qui la sépara de sa famille jusqu’à la naissance de Lina. D’autres images d’archives historiques viennent se mêler à celles de la famille. Des images d’anonymes que Lina et ses équipes ont cherché dans un  pays où elles sont dispersées. De plus, elle ne voulait pas des images déjà vues et revues et cherchait des images de femmes dans ces archives palestiniennes. Un vrai défi ! Pourtant, ces images existent et sont dévoilées à l’écran. Elles viennent mêler histoire familiale et récit collectif. Lina Soualem ajoute à cela des photos qu’elle colle avec sa mère puis ses tantes sur les murs parisiens et les murs palestiniens pour regarder les visages de celles qu’elle a connues ou si peu (son arrière-grand-mère décédée quand elle avait dix ans ou sa grande tante dont elle ne se souvient pas).

L’histoire est avant tout dite, il fallait donc qu’elle devienne cinéma. Lina Soualem fait beaucoup appel à l’écrit dans son film, que ce soit à travers la lettre qu’elle a écrite sur sa famille et qu’elle fait lire par sa mère, à travers les écrits de jeunesse de sa mère ou encore à travers sa voix off. Enfin, Bye bye Tibériade est aussi un récit au présent dans lequel les choses sont vécues presque dans l’immédiateté : les échanges entre Hiam et Lina, avec les tantes, la grand-mère. La réalisatrice utilise aussi le métier de sa mère, actrice, pour proposer quelques mises en situation : Hiam rejoue l’annonce de son premier mariage à son père sur  la scène du théâtre où elle répétait en secret à 20 ans. Devant l’école de photographie, elle et sa sœur rejouent l’entretien de Hiam pour y entrer et échapper au destin qu’elle refuse.

Lina Soualem utilise tous les procédés possibles pour raconter cette histoire sans l’arracher à ses protagonistes. Elle interroge, elle regarde sa mère, elle apparaît aussi à l’écran. Elle veut connaître cette histoire, ne pas l’oublier, la transmettre, car elle est faite de départs forcés ou volontaires, de frontières infranchissables et surtout d’une famille qui sait toujours se retrouver… Des moments émouvants qui produisent une mémoire collective nécessaire : « Il fallait que je prouve que cette histoire intime avait du collectif en elle et que le collectif avait affecté l’intime. J’étais tout le temps entre ces deux dimensions, et ce, dès mon premier jour de tournage » (propos de Lina Soualem à propos de son premier film qui collent parfaitement à l’esprit du second).

Bande-annonce : Bye Bye Tibériade

Fiche technique

Il y a environ trente ans, Hiam a quitté son village palestinien Deir Hanna, en Galilée, où elle a grandit avec son arrière grand-mère Um Ali, sa mère Neemat et ses sept soeurs, pour poursuivre son rêve de devenir actrice, en France, à Paris.

Réalisatrice : Lina Soualem
Avec : Hiam Abbass
Montage : Gladys Joujou
Producteur : Jean-Marie Nizan
Date de sortie : 24 avril 2024 (France)