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Les bleus des mères, Le blues des filles, oh my Little Blue Girl de Mona Achache

C’est un film de filles, un film de femmes aux destins ravagés, écrabouillés par le poids de l’archive, un film à la mémoire des mères génitrices et sacrificielles, un film au désespoir de la lacune des pères.

Dans une œuvre hybride, dense et atypique, exigeante et mélancolique, Mona Achache  fille de Carole Achache, écrivain et photographe de plateau, elle-même fille de Monique Lange éditrice et écrivain de la belle époque des penseurs et poètes célèbres tels Marguerite Duras et Jean Genet, Mona donc se lance dans une enquête documentaire impérieuse sur les raisons du suicide par pendaison de sa mère.

D’où monte l’archive ? 

Le film s’ouvre sur la masse d’archives laissées par la mère( photographies, carnets, agendas de toutes les tailles, livres, textes épars, enregistrements sonores) jonchant tel un syndrome de Diogène le sol, les murs, les psychés du lieu.

Ces images (des milliers de feuilles et photographies, lierre vigoureux et anémié recouvrant et dévorant tout l’espace d’un bureau où la réalisatrice attend son actrice Marion Cotillard) sont sidérantes. Ces amoncellements d’archives inanimées et cependant tellement vivaces produisent l’enjeu du film: à la fois redonner vie aux archives et les dépasser. Animer l’archive pour l’exorciser et ne pas mourir englouti par l’histoire dont elle est l’empreinte morte. 

Une enquête psycho-documentaire

Mona Achache nous embarque dans une aventure réflexive, sensible et profondément intelligente, une sorte d’investigation romanesque, psychagogique, sociologique sondant les traumas transgénérationels qu’ont subi sa mère Carole donc, et sa grand mère Monique, qui fût dans le contexte libertaire des années 1960 une adolescente sacrifiée, objets des souillures verbales de Genet et des perversions de son amant.

Dans ce montage prenant et passionnant que la réalisatrice effectue, elle convoque en muse transformiste  Marion Cotillard.

Marion à l’effigie de Carole

L’actrice docile, visage-palette vierge et plastique revêt dans un silence imperturbable et un jeu insolite les restes et effigies de la panoplie de Carole Achache (ses chaussures, son gilet, son jean, son collier). La scène tient presque de la cérémonie mortuaire et sonde l’enjeu du film, son esthétique, son défi: faire de la vie avec la mort. Faire du bougé, du bouleversé avec des traces inertes et immobiles: papiers, carnets, photographies, voix. INCARNER. COMPTER SUR L’AUTRE. L’ACTRICE. LUI FAIRE CONFIANCE POUR VIVRE ET RESSENTIR MIEUX . S’asseoir et compter . Sit there count your fingers.

Et puis il y a le fond, la transmission d’une emprise de soumission, la transmission d’une vie pleine de fascinations et de morbidités, d’audaces et de ratages, la transmission d’une sorte de gène qui aurait nom: cafard, spleen, mal être ou absence de confiance en soi que la mère note dans son journal. Contre sa propre mère. Pour sa fille.

Toujours la toxicité des passés, les répétitions des parcours de vie au présent( Marion Cotillard en mode pause remarquera adroitement: pourquoi répéter une manière de boire le thé si ça a déplu?) comme si la répétition pouvait venir réparer le chagrin et maitriser ce que ressent la Little Blue Girl du titre.

What else, what else is there to do?

Réécouter Nina Simone, réecouter Janis Joplin chanter  cette Little Girl Blue et savoir que Mona Achache fait avec son film-vie ce qu’il y a d’autre à faire: rien d’autre que d’aller de l’avant and sit there count your fingers.

Bande-annonce : Little Girl Blue

Fiche technique : Little Girl Blue

De Mona Achache
Par Mona Achache
Avec Marion Cotillard, Marie Bunel, Marie-Christine Adam
15 novembre 2023 en salle / 1h 35min / Drame
Distributeur Tandem

Interview de François Caillat réalisateur du sensible et vivifiant Edouard Louis, ou la transformation

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Depuis plus de vingt ans François Caillat, philosophe documentariste, filme dans une série de portraits des grands esprits qui diagnostiquent un certain état du présent. Avec Edouard Louis, ou la transformation, il revient sur la trajectoire brillante, profonde et réformatrice d’un de nos intellectuels les plus performatifs, invitant le spectateur à un programme : désincarcère-toi de ton passé, transforme-toi toi-même.

Le MagduCiné : Filmer la parole est toujours un pari périlleux, ce désir vous a-t-il été inspiré de vos propres années d’études de la philosophie, notamment à Vincennes ? Y a-t-il eu très tôt une fascination pour le discours des maîtres tels Foucault, Deleuze, Lacan ? Ou est-ce venu du théâtre ?

François Caillat : Je n’ai pas fait d’école de cinéma ni suivi la moindre formation à la réalisation, je suis autodidacte et me suis formé sur le tas en tournant mes films. En revanche, j’ai fait des études de philosophie (j’étais élève de l’école normale supérieure, étudiant à Vincennes et Nanterre) et j’ai eu la chance d’étudier à une époque où officiaient de grands esprits comme Gilles Deleuze ou Michel Foucault. De ces années formatrices (que j’ai un peu prolongées en enseignant la philosophie après avoir passé l’agrégation), il m’est resté un certain goût pour la réflexion, un appétit pour le concept. De là est né mon désir de filmer des penseurs – au sens large : intellectuels, écrivains, etc. – dans une série de portraits et rencontres que j’ai réalisés depuis vingt ans. Edouard Louis est le sixième personnage de cette série, dernier venu après Michel Foucault, Julia Kristeva, Jean-Marie Le Clézio, Peter Sloterdijk, et le trio Malraux-Aragon-Drieu la Rochelle. Cette série représente le côté un peu cérébral de mon travail, distinct d’une autre voie bien plus romanesque, que j’ai suivie dans une dizaine de longs-métrages documentaires (produits pour le cinéma et la télévision), construits sur une narration sensible, ayant pour thèmes le passé, la mémoire, les traces, l’oubli…

Quelle est pour vous la nécessité aujourd’hui de filmer la réflexion d’un écrivain tel que Edouard Louis ?

Le travail d’Edouard Louis s’inscrit au cœur d’une réflexion contemporaine sur l’identité et le changement. Il traverse les débats d’aujourd’hui sur la permanence, la conservation, le repli sur soi, ou au contraire l’ouverture aux possibles, aux changements – c’est-à-dire à la transformation, qui est le sous-titre du film. La formule qu’Edouard Louis emploie parfois, “Je suis ce que je deviens”, balaie d’un grand souffle les sempiternelles idées sur la nature humaine et ses codes figés, sur notre présent qui risquerait de disparaître s’il se modifiait. La crainte du devenir, chez Edouard Louis, se retourne en désir de se réinventer.

À l’heure où les cours de Gilles Deleuze sont publiés aux Éditions de Minuit, auriez vous pu vouloir filmer Deleuze ? Y a-t-il selon vous une parenté entre la parole d’Edouard Louis dans votre documentaire et celle de Deleuze qui fabriquait de la pensée en parlant et s’adressait à tout le monde ?

Je pense, en tout cas j’espère, que chaque penseur veut s’adresser à tout le monde ! C’est le cas d’Edouard Louis, et il le justifie avec raison en affirmant que sa parole est politique (au sens de la cité), parce qu’elle vise un espace public, un lectorat multiple, la plus large communauté sociale. C’était bien sûr le cas de Gilles Deleuze, qui aimait philosopher (il disait “bricoler des concepts”) devant ses étudiants de Vincennes, ou en direct devant la caméra de Claire Parnet dans ”L’abécédaire de Gilles Deleuze”, le magnifique film d’entretiens improvisés qu’elle a tournés avec lui. C’est le cas aussi de Michel Foucault qui pensait en direct, c’est-à-dire en s’inscrivant dans son époque, jour après jour, quitte à modifier sa pensée d’un ouvrage à l’autre, à parfois se renier, “se déprendre de soi” – d’où le titre du documentaire que je lui ai consacré en 2014 : Foucault contre lui-même. Dans ce film, je parlais donc déjà de transformation…

Le titre de votre film est Edouard Louis ou la transformation, en même temps votre documentaire et l’œuvre d’Edouard Louis font réfléchir aux parcours et métamorphoses multiples d’une vie. Pourquoi avoir choisi le singulier plutôt que le pluriel ?

Pour la raison que j’évoquais ci-dessus, d’une parole publique, politique, adressée à chacun de nous, exprimée par-delà les cas particuliers. Il s’agit de LA transformation, comme horizon possible et généralisable. Certes le film parle de changements particuliers survenus dans la trajectoire d’Edouard Louis, mais il les cite comme exemples, il cherche à en tirer un usage plus large. Il souhaite donner, à partir de là, un mode d’emploi utile à toute transformation. Le sous-titre du film, la transformation au singulier, est important. Il annonce qu’on ne sera pas dans un registre personnel (autobiographie, confessions, etc.), mais dans un film programmatique : Edouard Louis, voilà une transformation qui pourrait inciter à la vôtre.

Votre démarche résonne avec la maïeutique socratique. Êtes-vous d’accord avec Socrate qu’une vie qui ne s’est pas questionnée est une vie sans valeur?

Je ne sais pas trop ce que serait “une vie sans valeur“ : toute vie me semble digne et valeureuse. Faut-il nécessairement la questionner ? Oui, si l’on est philosophe comme Socrate, qui réussit à faire accoucher son interlocuteur d’un savoir qu’il croyait ignorer (en quoi consiste la maïeutique) ; pour autant, je ne crois pas que la vie soit dépourvue de valeur si un tel questionnement n’advient pas. La réflexion et l’analyse sont des outils, des guides pour avancer dans le monde alentour, mais elles doivent être elles-mêmes informées par la vie, par ses surprises et ses aléas, pour rester pertinentes. Sinon, on tombe vite dans l’abstraction inutile, rhétorique ou sophiste.

Quel penseur ou artiste accompagne votre travail ?

J’ai fait un film sur Michel Foucault parce que c’est un penseur que j’admire énormément et en qui je me retrouve facilement. Malgré sa complexité et ses variations, il m’a toujours semblé très familier. C’est donc qu’il m’inspire personnellement, y compris dans la manière d’être et de réfléchir au jour le jour.

Concernant les artistes qui pourraient m’inspirer, je suis – paradoxalement – sur le versant opposé, attiré par des auteurs très sensibles et peu conceptuels, pratiquant le doute et la confusion volontaire – par exemple, en littérature, un écrivain un peu flottant comme Patrick Modiano. Ceux-là inspirent sans doute l’autre versant de mon travail, avec mes films que je qualifie de “romanesques”.

Que vous a appris Edouard Louis ?

Je connaissais déjà sa pensée et ses livres, c’est pourquoi j’ai voulu faire un film avec lui. Ce n’était pas une découverte. En revanche, j’ai découvert sa manière de communiquer sa pensée à autrui. Quand nous avons tourné le film, il s’est montré d’une grande générosité, acceptant d’être pris en charge par mon projet, de suivre ses improvisations, de partager une grande liberté. Il était très disponible, chaleureux, amical. J’ai découvert que l’amitié, la simplicité des relations humaines, pouvaient aller de pair avec une grande rigueur de pensée – ce qui n’est pas le cas chez tous les penseurs !

Quelle est la personne que vous aimeriez filmer ?

Celui ou celle qui sera le sujet de mon prochain film, sans doute. J’y réfléchis, mais rien n’est encore décidé.

Vous sentez vous héritier d’un mouvement, d’un élan, d’un auteur, ou sans héritage particulier? 

Mon héritage est aux confins d’une époque. J’ai eu vingt ans dans les années 1970. J’ai vécu cette jeunesse dans une décennie qui conjuguait l’extrême sensible (libération des mœurs, nouvelles manières de vivre sa liberté au quotidien) et la pensée théorique à son firmament (on parlait de Deleuze et Foucault, la liste est longue des grands penseurs de ces années). C’est donc un héritage à la fois riche et parfois contradictoire : vivre avec son corps, vivre avec sa tête… Je retrouve cette dualité dans ma filmographie, je l’ai poursuivie et expérimentée en tournant à la fois des documentaires romancés et des portraits d’intellectuels.

Quelle est la question que vous aimeriez que l’on vous pose ?

Tout était parfait, merci !

Testament : La satire du siècle ? Ou en tout cas d’une époque malade

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Jubilatoire, jouissif et complètement en phase avec notre époque, l’un des plus grands cinéastes québécois livre une œuvre incontournable qui tire à boulets rouges sur notre société et ses dérives actuelles qui confinent à l’idiocratie. Testament enchaîne les séquences cultes à mourir de rire, en plus d’être fines et extrêmement bien vues. Entre pamphlet et satire, le long-métrage risque de faire grincer les dents de la bien-pensance sans oublier d’être beau, sur le fond comme sur la forme, avec un zeste de tendresse et un script qui ne faiblit jamais. Un futur classique !

Synopsis : Dans une ère d’évolution identitaire, Jean-Michel, un célibataire de 70 ans, a perdu tous ses repères dans cette société et semble n’avoir plus grand chose à attendre de la vie. Mais voici que dans la maison de retraite où il réside, Suzanne, la directrice, est prise à partie par de jeunes manifestants qui réclament la destruction d’une fresque offensante à leurs yeux. Alors qu’il observe avec ironie cette époque post pandémique où tout lui semble partir à la dérive, Jean-Michel reprend en main sa vie… et celle des autres.

Au vu de l’âge très avancé de Denys Arcand (80 ans tout de même), il est fort possible que son Testament soit une œuvre au titre prémonitoire pour lui. Et si c’est le cas, l’un des cinéastes québécois les plus compétents, illustres et reconnus à l’international risque de sortir par la grande porte. On lui doit quand même des classiques tels que les inoubliables Les Invasions barbares  ou La Chute de l’Empire américain, des œuvres d’une acuité folle qui analysent et décortiquent aussi bien la société de la Belle province que notre monde dans sa globalité. Son dernier film est le carton de l’automne au Québec et c’est amplement mérité.

Testament se présente véritablement comme le premier long-métrage à poser un regard acerbe et critique sur l’idéologie woke. Ou plutôt ses dérives lorsqu’elle devient extrême, car au début c’était plutôt un courant progressiste et bienveillant. Et que l’on soit en phase ou pas avec le propos (mais c’est peut-être mieux si on l’est), c’est d’une justesse de regard et d’une finesse d’esprit qui frôlent la perfection. Le film est merveilleusement écrit tant les situations et les dialogues sont en or massif. Il est également à l’origine du scénario qui parvient en moins de deux heures à traiter en profondeur tous les aspects des errances de nos sociétés modernes. Rarement on a vu satire aussi mordante, affutée et réussie. Un véritable pamphlet qui donne à réfléchir et nous fait nous poser des questions sur une minorité silencieuse bruyante et agaçante à qui on donne peut-être (volontairement) une tribune trop importante.

Tout y passe au rouleau compresseur de son écriture incisive et surtout très drôle. La cancel culture est tristement épinglée au travers de la disparition des livres et de la perte de la notion de l’art. Les nouvelles formes d’écriture abusivement inclusives y sont moquées à raison, avec une démonstration empirique implacable. La discrimination positive, ou plutôt ses excès, sont démontés avec bruit et fracas. Les dérives totalitaires de la période Covid et la bêtise de nos dirigeants politiques sont mises en évidence avec une drôlerie déconcertante. Les médias sont ridiculisés par leur côté sensationnaliste et d’information par le vide. La bêtise ambiante qui gangrène le monde est présentée telle qu’elle est et cela fait du bien de voir qu’un long-métrage ose défier les narratifs qui polluent tous les canaux d’information.

Mais, attention, Testament n’est pas un film réactionnaire ou cynique (ce que des médias forcément susceptibles ont pu lui reprocher). Il ne dénigre pas les progrès sociétaux et les avancées identitaires il démolit juste les excès de ces nouvelles normes, montrant que dans chaque avancée, la mesure est de rigueur. C’est à la fois politique, sociétal et un peu moqueur mais jamais méchant. En revanche, pour qui goûte à ce type d’humour, c’est complètement jubilatoire et galvanisant. Car c’est avant tout une comédie satirique où humour sarcastique et bons mots ne déméritent pas durant près de deux heures. Et le rire est sincère, les séquences où on se plie en quatre sont amenées à devenir cultes et s’enchaînent sans temps mort.

S’il n’y avait que le fond qui soit probant, maîtrisé et génial. Mais non. La mise en scène d’Arcand est élégante et pleine de style avec une caméra qui sait capter avec aisance les moments drôles comme ceux plus nostalgiques. Il nous procure de très belles images automnales à l’étalonnage très agréable à l’œil. Testament dévoile également des aspects tendres avec le fil rouge de la relation entre le personnage de Rémy Girard, qui est un peu le grand sage du film et grâce à qui on perçoit cette société moderne et qui se cherche, et la directrice de la maison médicalisée où il réside. Girard et Sophie Lorain sont tous deux impeccables. Le film prône ainsi et aussi les vertus de l’amour et des gestes gratuits avec beauté et panache.

Le dernier long-métrage de Denys Arcand pourrait donc devenir un classique et sera peut-être même vu comme avant-gardiste sauf si ces tendances menant à une sorte d’idiocratie meurent d’elles-mêmes. Alors il passera comme périmé mais aura eu le mérite de tirer l’alarme. Et on se souviendra longtemps de certaines séquences vraiment amusantes et jouissives. De l’entame, avec la remise de prix, à la tirade sur les nouvelles habitudes de vie végan et consorts en passant par les scènes à la Chambre (l’équivalent de notre Assemblée nationale, où bêtises et hypocrisie règnent) ou celles avec les boomers manifestants pour des peccadilles, c’est du caviar fait film. Un futur classique et un sacré défouloir à recommander sans modération. Réjouissant de bout en bout !

Bande-annonce : Testament

Fiche technique : Testament

Réalisateur : Denys Arcand.
Scénaristes : Denys Arcand.
Production : Denise Robert.
Distribution France : Jour2fête.
Interprétation : Rémy Girard, Sophie Lorain, Marie-Mai, …
Durée : 1h55.
Genres : Comédie – Satire – Drame.
22 novembre 2023 en salles.
Nationalités : Québec.

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4.5

Sambre : la violence et ses hommes

Dans sa nouvelle mini-série méticuleuse et captivante Sambre, Jean-Xavier de Lestrade explore pendant près de trente ans la lente traque d’un serial violeur et les investigations sinueuses menant à son arrestation.

Comme à l’accoutumée, le style de Jean-Xavier de Lestrade (Oscar en 2002 pour Un coupable idéal  et auteur de l’intransigeante et glaçante mini-série Laëtitia adaptée de l’enquête d’Ivan Jablonka Laëtitia ou la fin des hommes) est reconnaissable entre tous par sa subtile sobriété, sa méthodique investigation sociale offrant ici le constat de l’impuissance humaine à prendre en charge l’atrocité. Et si le violeur n’était pas « un immigré marginal, un tordu isolé mais bien notre voisin, quelqu’un tout près de nous », un quelconque et même un de nos proches ? Pouvons nous dévisager cette possibilité, au sens strict, sommes nous prêts, capables de donner un visage à l’horreur parmi nous, ou l’excluons-nous systématiquement hors de notre périmètre familier ?

Car c’est surtout cela qui vient tisser l’écriture scrupuleuse et délicate du réalisateur, déployant en 6 épisodes les linéaments invisibles d’une incapacité : celle d’une époque peu éduquée à  reconnaître la violence d’un crime tel que le viol, celle d’une police locale empêtrée dans sa propre maladresse ou les stéréotypes de sa bêtise, celle de tous les ressorts d’une mécanique humaine et sociale empêchée dans ses dénis et tabous.

C’est sous le prisme clair et effrayant de l’introspection sociologique que la série construit sa vigueur et son authenticité.

Montrer à quel point les efforts de certains des protagonistes pour chercher la vérité (la juge, la maire, la scientifique, le commandant) sont sans cesse contrebalancés et presque annulés par le poids des aveuglements et dénis d’autres personnages (les flics de la police locale, la première victime jouée par Alix Poisson). Cet effet de bascule constant (courageusement incarné par le personnage du major Blanchot, Julien Frison montrant plus d’une fois la négligence, voire la bêtise face à la gravité des faits) produit la tension, le questionnement concourant à générer chez le spectateur les émotions les plus vives : colère, stupeur, incompréhension, envie contagieuse de vérité.

Jean-Xavier de Lestrade toujours s’attache à montrer ce que l’histoire et l’enquête disent de la société et de l’être humain. Ici une inaptitude presque conjoncturelle et structurelle à envisager que le serial violeur puisse être un homme stable, tranquille, l’homme d’à côté, marié et père de famille.

Adoptant une narration originale par chapitres consacrée à 6 des protagonistes (quitte à déstabiliser son spectateur en abandonnant certains personnages-titres, ici la juge, pour  suivre l’intégrité du récit) et portée par des comédiens d’une franchise et santé de jeu incroyables (mention spéciale à Pauline Parigot dans le rôle de la juge obstinée mais qui devra laisser tomber),  Sambre arpente et se déplace très finement sur une longue durée pour nous faire comprendre l’enquête complexe et ardue, ses marécages, ses oublis, ses latences.

Surtout Sambre prend en charge avec une intelligence dramatique hors pair et une justesse incroyable le sujet de la violence, et le regard que nous portons sur sa possibilité en nous même et chez l’autre. 

Si l’époque est une faille, nous dit Sambre, la violence n’est pas une lacune ni une faiblesse. La violence n’est pas folle ni faible. La violence est familière, intime, proche. C’est nous. N’importe qui. Vertige !

Sambre – Bande-annonce

Sambre – Fiche technique

Réalisation : Jean-Xavier de Lestrade
Scénario : Alice Géraud, Marc Herpoux
Photographie : Elin Kirschfink
Musique : Raf Keunen
Montage : Sophie Brunet
Sociétés de production : Versus Production, France Télévisions, Federation Entertainment, What’s Up Films
Producteurs : Matthieu Belghiti et Jean-Xavier de Lestrade, Pascal Breton et Lionel Uzan
Genre : Mini-série dramatique
Nombre d’épisodes : 6
Date de première diffusion en France : 13 novembre 2023

Un Hiver à Yanji pour un trio improbable

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Venu de Shanghai, Li Haofeng est à Yanji (Chine du nord), pour le mariage d’un ami qui épouse une coréenne. C’est l’hiver et son climat rigoureux, à l’image du ressenti initial de Li Haofeng, jeune homme mal dans sa peau. Anthony Chen, réalisateur originaire de Singapour, met en scène un réchauffement à sa façon.

Synopsis : C’est l’hiver à Yanji, une ville au nord de la Chine, à la frontière de la Corée. Venu de Shanghai pour un mariage, Haofeng s’y sent un peu perdu. Par hasard, il rencontre Nana, une jeune guide touristique qui le fascine. Elle lui présente Xiao, un ami cuisinier. Les trois se lient rapidement après une première soirée festive. Cette rencontre intense se poursuit, et les confronte à leur histoire et à leurs secrets. Leurs désirs endormis dégèlent alors lentement, comme les paysages et forêts enneigées du Mont Changbai.

A la réception du mariage – dans une ambiance coréenne typique – Li Haofeng (Liú Hào-Rán) se sent perdu et mal à l’aise, essentiellement par manque d’assurance. Pour profiter avant son retour à Shanghai, il participe ensuite à un voyage organisé permettant de visiter la région, très proche de la Corée. On l’a vu plusieurs fois répondre à des appels téléphoniques sur son portable pour dire qu’il s’agissait d’erreurs, alors qu’on lui signifiait qu’il n’avait pas honoré un rendez-vous médical. Lors d’une visite, il annonce à celle qui pilote le groupe qu’il a perdu son portable. Malgré la bonne volonté de Nana (Zhōu Dōng-Yŭ), le téléphone semble perdu. Mais cela éveille l’intérêt de la jeune femme qui invite Haofeng à dîner le soir, alors qu’elle devait déjà rejoindre son ami Xiao (Qū Chŭ-Xiāo) avec qui elle entretient une relation qui nous laisse dans l’incertitude, car Nana et Xiao ne semblent pas voir les choses de la même façon. Finalement, ne seraient-ils pas tout simplement sexfriends ? Un peu coincé, Haofeng finit quand même par réaliser que Nana s’intéresse vraiment à lui, au point de rechercher des moments d’intimité de plus en plus poussés. A cette occasion, il découvre chez elle quelque chose d’inattendu : une vilaine cicatrice à la cheville qui d’abord le rebute. Elle le rassure d’une explication rapide, mais on comprendra plus tard dans quel genre de circonstances elle a pu être blessée. Mais, n’oublions pas Xiao qui ne se retrouve pas mis à l’écart. C’est un vrai trio façon Jules et Jim, auquel Anthony Chen voue une véritable admiration, qui se met en place. Xiao est un jeune homme qui cache un manque de confiance derrière une attitude décontractée qu’il affiche aussi bien en famille qu’à l’extérieur. Ainsi, il ne s’investit que mollement auprès de Nana et il donne l’exemple de la nonchalance devant son petit frère qui n’en retient qu’une chose : à quoi bon travailler pour l’école ?

Un trio et des failles

Le film montre donc l’évolution des relations au sein du trio Xiao-Nana-Haofeng, avec une certaine ambiguïté. Ainsi, pourquoi Xiao accepte-t-il que Nana se rapproche de Haofeng sans se gêner ? Mon interprétation est qu’il sent qu’il n’a pas les moyens d’empêcher Nana de faire ce qu’elle veut vraiment. De plus, Haofeng ne peut rester à Yanji que pour un court séjour. Mais, bien entendu, le fait que Nana se rapproche d’un autre sans le moindre ménagement pour Xiao fait son effet dans le cerveau de ce dernier qui s’est toujours contenté d’un horizon limité, malgré une moto (certes peu fiable) qui lui procure de l’autonomie. Les failles de Nana émergent progressivement, celles de Haofeng seulement par sous-entendus. Concrètement, on le sent suicidaire, alors qu’il a visiblement une bonne place à Shanghai, dans la finance. Aux yeux de Xiao par exemple (qui ne connait que Yanji), cela lui assure un avenir enviable. Une belle scène nous fait sentir ce que Nana a perdu en venant s’installer à Yanji où elle a échoué en fuyant une situation dramatique. Mais sa blessure physique était-elle seule en cause ? On peut en douter lorsqu’on voit comment elle reçoit une ancienne amie qui l’a retrouvée suite à une véritable enquête.

Le chaud et le froid

Le froid de l’hiver à Yanji, on le sent dès la séquence d’ouverture nous montrant une équipe découpant de gros blocs de glace (qu’on retrouve plus tard dans une belle scène de labyrinthe très symbolique) sur la couche gelée d’un lac, avec le danger que cela représente. La glace, c’est aussi celle des glaçons que Haofeng croque régulièrement. Le froid est également bien présent lors de l’expédition du trio vers le Mont Changbai à la recherche du lac du Paradis (magnifiques paysages aériens de cette région), dans une contrée neigeuse qui nous vaut quelques péripéties notables, puisque de nombreux dangers émergent. Et si le froid est également dans les cœurs au début, le réalisateur montre ces cœurs capables de s’enflammer. D’ailleurs, le chaud est présent dans cette boîte de nuit où on observe les uns et les autres s’agiter dans une ambiance très colorée et bruyante, bien qu’impersonnelle. Quels seront les effets de ce réchauffement ?

Un film à interpréter

Présenté à Cannes (section « Un certain regard » 2023) Un hiver à Yanji représentera Singapour aux Oscars 2024. Dans ce film, Anthony Chen donne beaucoup à observer, aussi bien du côté de ses trois personnages principaux que du côté de la région où ils évoluent. Mais, on peut regretter qu’il se contente de suggérer certaines pistes et nous laisse avec pas mal d’interrogations au moment de conclure son film. On note que le réalisateur de Ilo ilo (2013) et Wet Season (2019) aime la confrontation des cultures. Ici, il situe son intrigue en Chine, dans une région où résident de nombreux coréens. Mais il se contente de montrer des touristes venus de Corée pour retrouver leurs traditions, sans qu’on comprenne les origines de cette communauté locale. Il reconnaît que son état dépressif pendant la pandémie de Covid-19 se retrouve dans l’état d’esprit général de ses personnages et il dit aussi avoir voulu sortir de sa zone de confort en venant tourner à Yanji, dans des conditions difficiles. Le résultat mérite le détour, notamment grâce à des personnages qui bénéficient d’interprétations de qualité et une région dépaysante que le réalisateur utilise et montre de façon convaincante, laissant aux spectateurs une certaine liberté, en particulier celle d’imaginer le devenir de ses personnages.

Bande-annonce : Un Hiver à Yanji

Fiche technique : Un Hiver à Yanji

Titre original : Ran Dong
Titre international : The Breaking ice
Pays : Chine
Langue : Mandarin, Coréen
Réalisateur : Anthony Chen
Scénariste : Anthony Chen
Sortie française : le 22 novembre 2023 – 1h37
Producteurs : Meng Xie et Anthony Chen
Directeur de la photographie : Yu Jing-Pin
Musique originale : Kin Leonn
Distribution France : Nour Films
Avec :
Zhōu Dōng-Yŭ : Nana
Liú Hào-Rán : Li Haofeng
Qū Chŭ-Xiāo : Xiao

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3

Rien à perdre : Virginie Efira vs l’ogre administratif français

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Delphine Deloget s’impose déjà comme une réalisatrice prometteuse et à suivre avec son premier film très réussi. De manière factuelle, implacable et avec vivacité, elle nous présente l’enfer que peut devenir la machine administrative française à partir d’un simple incident. La démonstration est à la fois pleine de finesse mais aussi magistrale et puissante. Pour cela, elle s’est adjoint les services d’une des meilleures actrices de sa génération qui ne déçoit pas, encore une fois. Il s’agit de Virginie Efira, décidément partout, de nouveau magistrale et au-dessus de toute critique dans une nouvelle composition pourtant pas facile.

Synopsis : Sylvie vit à Brest avec ses deux enfants, Sofiane et Jean-Jacques. Une nuit, Sofiane se blesse alors qu’il est seul dans l’appartement. Les services sociaux sont alertés et placent l’enfant en foyer, le temps de mener une enquête. Persuadée d’être victime d’une erreur judiciaire, Sylvie se lance dans un combat pour récupérer son fils…

Les films à forte connotation sociale ne sont pas l’apanage du Royaume-Uni et de Ken Loach, la France ayant aussi ses auteurs profondément ancrés dans ce type de cinéma. On pense bien sûr à Stéphane Brizé (En guerre, La loi du marché, …) ou, dans un genre plus décalé, au duo Kervern-Delépine. Et on peut aussi élargir avec les chantres de ce type de cinéma, venus de la contrée voisine qu’est le Belgique et doubles récipiendaires d’une Palme d’Or (comme Ken Loach) : on parle bien sûr des frères Dardenne. Mais le cinéma social, ce n’est pas que les conflits au travail ou la misère sociale. Un sous-genre dans ce cinéma, plus rare mais passionnant, est celui qui traite de l’ogre administratif, de ses errances, de ses dysfonctionnements et de sa folie destructrice parfois.

À ce niveau, Rien à perdre fera date tant il cristallise le côté kafkaïen et absurde que peut parfois revêtir le système social et administratif français, pourtant caché sous ses bonnes intentions. On pense un peu à un autre film méconnu, tout aussi réussi, mais doté d’un côté plus sarcastique et pince-sans-rire : Très bien merci d’Emmanuel Cuau avec Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain. L’engrenage et l’effet domino ubuesque subis par le personnage principal y ressemblent. La démonstration est ici implacable, chaque nouvel événement plus que plausible entraînant une réaction en chaîne malheureuse pour le personnage principal. Cette mère de famille, légèrement bohème et inconséquente mais aimante, va subir l’étau et la folie administrative à cause d’un malheureux petit incident dont les conséquences auraient pu être plus dramatiques.

Rien à perdre évite le côté rebattu du film de foyer pour enfants placés pour se concentrer sur ce que va endurer le personnage de la mère, mais aussi celui du grand frère. Ce dernier joué par l’excellent Félix Lefebvre, découvert dans le sublime Été 85 aux côtés de Benjamin Voisin qui demeure l’un des plus beaux films de Ozon, apporte un regard assez original et une focale différente mais tout aussi pertinente sur ce qui se déroule sous nos yeux. On est révolté, frustré, agacé et en rage à cause de ce qui arrive à cette mère. Néanmoins, Deloget a le bon goût de ne pas diaboliser les services sociaux, montrant qu’ils font juste leur travail mais qu’en l’absence de certaines données le jugement peut être biaisé. En cela, on nous montre le travail complexe de ceux qui travaillent dans ce domaine, sans jugement. Mais on pointe du doigt également, avec ce cas réaliste et édifiant, le côté parfois déconnecté desdits services.

La réalisation de Delphine Deloget est très professionnelle pour un premier film. À l’affût des réactions de ses personnages, alerte et toujours au bon endroit, sa caméra capte au plus profond des âmes et des cœurs, le ressenti de chaque situation. Choisissant, pour une fois, le décor d’une petite ville de province bretonne plutôt que la grande ville, que ce soit la capitale, Lyon ou encore Marseille, elle nous happe dans son tourbillon d’images au montage percutant qui ne laisse rien au hasard. Et surtout pas les clés de compréhension et de réflexion nécessaires à un tel sujet. Rien à perdre nous heurte et nous bouscule, mais le fait bien et à raison.

Ce premier film ne serait pas aussi fort et incandescent sans une actrice qui donne tout pour ce rôle à la fois complexe et intense. À l’instar d’une Karin Viard ou d’une Marina Foïs, Virginie Efira figure désormais au panthéon des meilleures actrices de sa génération. On la voit certes beaucoup, prenant pour elle le risque de la lassitude. Mais cette comédienne frustrée par ses débuts a soif de rôles. Que dis-je, de grands rôles ! Et elle les enchaîne à une vitesse et avec une régularité métronomique. Rien à perdre s’ajoute à la longue liste des prestations incroyables de la comédienne après les immenses – et au hasard – Les Enfants des autres ou Madeleine Collins. Ici, en mère courage qui va se battre pour récupérer son fils, elle est parfaite à chaque plan. Dans certaines séquences, elle aurait pu sombrer dans le ridicule mais elles les prend à bras-le-corps, comme dans celle au gymnase où elle fustige d’autres mères dans ce cas pour leur inaction. Ou encore la scène inattendue mais réjouissante du coup de tête. Un nouveau un rôle à César et encore une composition monstre où l’actrice EST le personnage jusqu’au bout des ongles.

On rechignera peut-être sur la fin, facile et peu crédible. Mais on aura passé près de deux heures intenses sur un sujet captivant, haletant et qui donne à réfléchir. Et pour un premier film, c’est un coup de maître de la part de Delphine Deloget. Le sujet est traité avec sens et passion et tout le film est irrigué d’une énergie presque contestataire et qui fait du bien envers des institutions pas toujours au point. Un bon moment de cinéma qui infuse encore après la projection.

Bande-annonce : Rien à perdre

Fiche technique : Rien à perdre

Réalisateur : Delphine Deloget.
Scénariste : Camille Fontaine et Delphine Deloget.
Production : Olivier Delbosc.
Distribution France : Ad vitam.
Interprétation : Virginie Efira, Félix Lefebvre, Arieh Worthalter, …
Durée : 1h52.
Genres : Drame – Social.
22 novembre 2023 en salles.
Nationalité : France.

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3.5

Fifam 2023 : Palmarès et bilan

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Le 43e Festival International du Film d’Amiens se termine ce samedi 18 novembre par la diffusion des films primés. Le vendredi 17 novembre avait lieu la soirée de clôture avec la traditionnelle remise des prix. L’occasion d’un bilan !

Longs métrages

Le jury longs métrages du 43e Festival International du Film d’Amiens était composé de : Vicentia Aholoukpé (programmatrice du cinéma le Méliès de Pau pendant plus de 15 ans et co-créatrice du festival Continent Afrique), Sébastien Betbeder (réalisateur), Laurence Conan (Documentaire sur grand écran), Elvire Duvelle-Charles (journaliste, réalisatrice, autrice et activiste féministe) Mirion Malle (dessinatrice et autrice de bande dessinée).

Grand Prix

El Castillo de Martín Benchimol ex aequo avec Mon Pire ennemi de Mehran Tamadon 

El Castillo, notre coup de cœur du festival, est un film d’une humanité folle, d’une réconciliation entre une mère et sa fille. Deux femmes, des animaux, de l’humour et ce lieu improbable au milieu de nulle part, le fameux château du titre. Une vraie lutte des classes filmée dans une nature crépusculaire, avec un personnage de femmes libres et insaisissables !

Mon Pire ennemi, dernière séance du festival pour nous et certainement la plus marquante, est une histoire de la violence autant qu’un rêve utopique qui tourne au cauchemar. Une tentative de dialogue filmée avec un dispositif simple qui est pourtant d’une grande puissance. Le film a également reçu la mention spéciale du jury étudiants.

Prix du jury

Sans cœur de Nara Normande et Tião

Été 1996, Nordeste Brésilien, Tamara profite de ses dernières vacances avant de partir à Brasilia pour ses études. Un jour, elle entend parler d’une fille surnommée « Sans Cœur » à cause de la cicatrice qui lui traverse la poitrine.Tamara ressent une attirance immédiate pour cette fille mystérieuse, qui va grandir tout au long de l’été.

Extrait d’un avis sur le film (à retrouver ici) : « Produit par Kleber Mendonça Filho, Sans cœur s’ouvre en immersion sous-marine ; c’est une plongée merveilleuse où les animaux marins sont filmés comme des créatures fantastiques. Mais qu’en est-il sur terre ? Où le cœur des protagonistes de Sem Coração bat-il ? Tout ressemble à des vacances dans le long métrage, tout semble terrain de jeu. Sans cœur est une école sentimentale buissonnière, c’est aussi – notamment pour les gamins queer – un apprentissage dans la clandestinité. Car derrière le soleil, derrière la superbe eau turquoise, il y a un sens du danger ».

Courts et moyens métrages

Le jury courts et moyens métrages du 43e Festival International du Film d’Amiens était composé de :

Kelly Carpaye (artiste, compositrice, interprète, autrice, musicienne et comédienne), Jeanne Le Gall (distributrice chez Arizona Distribution – About Kim Sohee de July Jung, primé au FIFAM 2022 – et co-créatrice du Smells like teen spirit Festival), Cécile Welker (docteure qualifiée en esthétique et sciences de l’art, directrice artistique des Safra’Numériques).

Grand Prix du court métrage 

Mast-Del de Maryam Tafakory

Mast-Del est un court que nous avions également beaucoup aimé par ses images en surimpression de films iraniens datés d’avant la révolution islamiste. Au centre : le récit d’une femme à une femme sur une rencontre amoureuse clandestine. Entre les corps possibles et les étreintes impossibles, le film se construit comme un long poème au présent.

Grand Prix du moyen métrage 

Le bruit de l’eau, le gris du parking – le vert de Théo Sauvé

Il y a un parking gris. Au bord, l’Ardèche coule. D’un côté, un stade de foot. De l’autre, un bois où des hommes se rencontrent. Des gestes et des habitudes, des rendez-vous et des messages notés sur les arbres. Patrick, ses voix, ses doigts. Christian marche, fleurit une maison. Il y a du bleu qui traverse le marron, il y a le bruit de l’eau qui traverse la pierre et le vert. Il y a, il y a, il y a.

L’avis de Tënk lors de sa programmation sur la plateforme :

« Il y a des lieux qui abritent, des gens qui ont besoin de temps pour se dire.
Petit à petit on assemble des morceaux, derrière le bruit des voitures, on devine un endroit.
Cet endroit dont Théo Sauvé prend le temps d’esquisser les contours sans pour autant le circonscrire, permet d’accueillir une parole précieuse, une vie qui se raconte.
Il est question d’interstices et de lumière dans ce film. La lumière qui traverse les feuilles, illumine le parking et les gens. Les interstices qui permettent d’exister, et même de s’essayer un peu au bonheur ».

Prix du documentaire sur grand écran

Anhell69 de Théo Montoya

Une voiture funéraire circule dans les rues de Medellin, tandis qu’un jeune réalisateur raconte son passé dans cette ville violente. Il se souvient de la pré-production de son premier film. La jeune scène queer de Medellín est engagée pour le film, mais le protagoniste principal meurt d’une overdose d’héroïne à l’âge de 21 ans, tout comme de nombreux amis du réalisateur. Anhell69 explore les rêves, les doutes et les peurs d’une génération anéantie, et la lutte pour continuer à faire du cinéma.

Un film trans entre Eros et Thanatos à travers une génération anéantie de Medellín.

Prix du jury étudiants 

The Bride de Myriam Birara

Rwanda, 1997. Trois ans après le génocide contre la minorité tutsie, Eva est enlevée par un inconnu et violée. Ses tantes acceptent un mariage forcé. Lorsqu’Eva trouve un confident en la personne du cousin de l’homme, elle découvre le passé traumatique de la famille. 

Quelques mots de la réalisatrice sur son film : « Le Rwanda est un pays qui a fait d’énormes progrès dans la protection des droits des femmes et des filles. Mais avec ce film, j’ai voulu mettre en lumière cette réalité presque oubliée d’un Rwanda qui semble si lointain et pourtant les dernières victimes de ces mariages traditionnels vivent parmi nous avec des blessures inimaginables et invisibles. À ceux qui sont restés et à ceux qui ont fui, ce film est mon hommage à leur résilience ».

Prix du public

Bye bye Tibériade de Lina Soualem

Bye bye Tibériade est un film d’images du passé et du présent, qui est un hommage aux femmes de sa famille par Lina Soualem. On y retrouve l’actrice Hiam Abbass, mère de la réalisatrice, et des questionnements sur l’exil forcé ou désiré. Un pont est sans cesse jeté entre toutes ces femmes dans un récit touchant et pudique. Une belle réussite.

Et notre palmarès dans tout ça ? Toutes catégories confondues, nous avons cette année été particulièrement touchés, bouleversés, transportés par :

1 – Daw de Samir Ramdani (court)

2 – Smoke Sauna Sisterhood de Anna Hints (documentaire)

3- El Castillo de Martín Benchimol (documentaire)

4- Le genou d’Ahed de Nadav Lapid (long métrage)  et Tiger Stripes d’Amanda Nell Eu

5- Mon Pire ennemi de Mehran Tamadon

Smoke Sauna Sisterhood de Anna Hints

SIFF 2023 : Nezouh par Soudade Kaadan, de la poésie sous les bombes

Réalisé par Soudade Kaadan, Nezouh raconte l’histoire d’un pays en guerre et d’un dilemme familial à travers le prisme de l’adolescence. Parfaitement à sa place dans la sélection du SIFF (Sharjah International Film Festival), Nezouh est un film empreint d’innocence, de tragique et d’une pointe d’humour qui parle à toutes les générations.

Synopsis : Damas, Syrie. La jeune Zeina, 14 ans et ses parents, Motaz et Hala, vivent dans un quartier qui tombe en désuétude. Du fait de la guerre, presque tous leurs voisins sont partis ou s’apprêtent à partir. Motaz, attaché à sa maison et à son honneur, refuse de fuir. Lors d’une nouvelle frappe d’obus sur le quartier, le toit de la chambre de Zeina est troué. Dès lors, de nouvelles possibilités de liberté vont changer le cours de sa vie.

Quelques mots sur la réalisatrice

Réalisatrice syrienne née en France, Soudade Kaadan a étudié la critique théâtrale à l’Institut supérieur d’Arts Dramatiques (Damas) et est diplômée de l’Institut des Études Scéniques, Audiovisuelles et Cinématographiques (IESAV) de l’Université libanaise de Saint-Joseph. Son premier long-métrage Le jour où j’ai perdu mon ombre (2018) a gagné un Lion du futur dans la catégorie Orizzonti de la Mostra de Venise. Son film, Nezouh (2022)a été présenté dans nombreux festivals à l’international et a été récompensé à plusieurs reprises, notamment par le prix du meilleur long métrage lors de la 10e édition du SIFF.

Nezouh, l’exode vers la liberté

Nezouh signifie exode en arabe. Et ce film, tristement dans l’air du temps, pose la question manichéenne qui s’impose souvent aux familles de pays en guerre, celle qui ramène à des questions primitives de survie : partir ou rester ? Dans un presque huis-clos à cheval entre le comique et le tragique, Soudade Kaadan réussit le pari de réaliser un film poétique et politique sur la Syrie dans lequel personne ne meurt.

Ce qui fait la force de Nezouh, c’est la profondeur de ses personnages qui se veulent tous allégoriques. Motaz (Samer El Mesri) incarne un optimiste exacerbé, au service du pathos. Il apparaît à la fois comme un tyran patriarcal naïf et comme un utopiste aguerri. Peu importe les bombes et le danger, il est prêt à tout pour ne pas devenir un réfugié. Avec Motaz, la réalisatrice aborde la complexité du statut de réfugié : un terme qui a une connotation parfois péjorative vu de l’extérieur, alors qu’il est souvent assimilé à une perte d’honneur pour ceux qui partent. Hala (Kinda Allouh), incarne la femme syrienne, celle évoluant dans une société encore très traditionnelle mais qui, par sa force de caractère, s’émancipe. Elle représente même un renversement de cette image classique de la mère en prenant les devants pour sauver sa fille Zeina. Elle est quasi-révolutionnaire. Paradoxalement, elle représente aussi les limites de cette émancipation. Zeina (Hala Zein) symbolise la fin de l’enfance, animée par le rêve et l’espoir. En passant hors de sa chambre par le trou de son plafond, mais également dans son amitié avec son jeune voisin, elle est l’image de la liberté. Elle se hisse à bout de bras vers la lumière malgré le poids qui repose sur ses épaules.

Nezouh s’adapte à son public en véhiculant parfaitement la vision de ses personnages. Dans les yeux d’un enfant, c’est un hymne à l’espoir et à la liberté pour une Syrie en guerre. Dans ceux d’un adulte, un récit presque réaliste qui banalise le conflit pour les familles syriennes. Avec une fin intelligemment ouverte, Soudade Kaadan nous laisse la possibilité d’imaginer l’issue de son film. Sa dernière scène, coupée au milieu de l’action, se termine à l’image de la vie, de manière absolument imprévisible. Ainsi, elle transcende l’horreur par la poésie en montrant qu’il existe d’autres possibilités qu’une fin funeste pour un film sur la guerre en Syrie.

Nezouh, pièce maîtresse du SIFF

Avec un décor à l’effigie d’une chambre d’enfant sous les décombres, dans le hall principal du cinéma, Nezouh était sans équivoque l’œuvre la plus attendue du festival. Et à raison. Nezouh est un film brillant pour la jeunesse. Entre la légèreté de l’enfance et la cruelle véracité de la guerre, le film remplit avec brio sa vocation éducative et artistique. Il ouvre les enfants et les adolescents à la réalité du monde d’une façon douce et onirique. C’est un film qui pousse chaque spectateur, peu importe son âge, à redéfinir ce qui est fondamentalement important.

Bande annonce – Nezouh

Fiche Technique – Nezouh

Titre : Nezouh
Réalisation et scénario : Soudade Kaadan
Musique : Rob Lane et Rob Manning
Décors : Osman özcan
Costumes : Selin Sozen
Photographie : Hélène Louvart et Burak Karbir
Son : Serter Alkaya
Montage : Soudade Kaadan et Nelly Quettier
Production : Soudade Kaadan, Yu-Fai Suen, Marc Bordure
Sociétés de production : Berkeley Media Group, Kaf Productions, Ex Nihilo
Société de distribution en France : Pyramide Distribution
Pays : Syrie, France, Royaume Uni, Qatar
Genre : Drame
Date de sortie en France : 21 juin 2023

Fifam 2023 : Mon pire ennemi

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En compétition au Fifam 2023, Mon Pire ennemi est le 4e long-métrage de Mehran Tamadon. Il y rejoue une violence indescriptible pour tenter de chasser ses démons peut-être, et d’une manière plus utopique dit-il, ouvrir le dialogue avec un ennemi immense, le pire de tous : l’interrogateur du régime islamiste en Iran. Le dispositif est simple, mais ce qui en ressort est vertigineux.

Dès le premier plan du film (que le réalisateur attribue à sa fille dans le générique final), Mehran Tamadon montre ses deux passeports, l’un français, l’autre Iranien. Ce simple plan raconte son exil de cinéaste, son départ forcé. Il enchaîne sur des dessins de ce que l’on pourrait appeler un storyboard où il rêve son film. Dans ces derniers, il se voit forcément regardé lui-même par la caméra. Il s’imagine interrogé par ses amis iraniens comme ils l’ont tous été en Iran. Son objectif ? Ramener son film en Iran et espérer qu’en le regardant, l’interrogateur fasse appel à sa conscience, du moins accepte un autre dialogue. Une utopie, proclame-t-il en voix off.

Le documentaire met d’abord en scène les demandes formulées par le réalisateur à ses amis. Certains refusent de se prêter au jeu, d’autres racontent ce qu’ils ont vécu. Certains se lancent, les interrogatoires restent en surface, ne vont pas au cœur de ce que recherche Mehran Tamadon avec son dispositif si frontal et brutal. Bientôt, la figure de Zar Amir Ebrahimi se dessine. Son visage est fermé, froid et elle commence à interroger son ami réalisateur. Elle ne laisse pas de place au doute : elle veut savoir. Peu à peu, le film bascule et le jeu  n’existe plus vraiment. Mehran Tamadon rit parfois à la situation, mais comme pour faire transparaître son interrogation face à la situation même qui se joue. Le corps du réalisateur est exposé, jusqu’où vont-ils aller ?

Brutalement encore, l’actrice des Nuits de Mashhad sort de son rôle pour interroger la violence du projet de son ami. Que cherche-t-il ? Croit-il pouvoir toucher la conscience des interrogateurs du régime Iranien, si tant est qu’elle existe encore ? Devant notre propre inconfort de spectateur, une histoire de la violence se joue sous nos yeux. La simplicité du dispositif, de la mise en scène, fait éclater la force de ce qui se trame à l’écran, dans les esprits. Il y a tout ce que l’humain fait à l’humain. Pourtant, ce qui est montré ici n’est rien comparé à ce que ces protagonistes ont vraiment vécu et dont nous n’aurons que quelques bribes dans leurs conversations.

D’où naît la violence ? Peut-on inverser le rapport de force, sans y céder soi-même ? Le geste de cinéma de Mehran Tamadon est d’une force inouïe, c’est un cri d’humanité aussi, mais qui habite complètement le chaos du monde, son horreur et sa perversité. Un film inoubliable porté par des interprètes qui s’extraient du monde pour se replonger dans les limbes de leurs traumatismes, pour mieux les transcender ou s’y perdre …

Bande-annonce

Fiche technique

Synopsis : Mojtaba, Hamzeh, Zar et d’autres ont subi des interrogatoires idéologiques en Iran et vivent aujourd’hui en France. Mehran Tamadon, le réalisateur, leur demande de l’interroger, lui, tel que pourrait le faire un agent de la République Islamique. Le film en devenir se rêve en miroir dressé face aux tortionnaires, révélant leur violence, leur arbitraire et leur absurdité. Mais lorsque Zar Amir Ebrahimi et Mehran Tamadon se prêtent à l’exercice, ni l’un ni l’autre ne semblent plus tout à fait maitriser les rôles qu’ils ont choisi d’endosser, jusqu’à se mettre en danger, ainsi que le projet de film.

Réalisation : Mehran Tamadon
1h 22min / Documentaire
Date de sortie: 28 février 2024

Arras Film Festival 2023 : Le cinéma le poing levé

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Le clap de fin de l’Arras Film Festival a toujours le goût d’une mise en bière. On tombe le rideau en fête et en famille élargie sur 10 jours de curseurs poussés à leur incandescence. De nuits sans (beaucoup) de sommeil, de journées à ne pas voir le jour, de projections d’après interview d’après projections. Plus c’est long, plus c’est bon, plus l’estomac se creuse et la faim grandit. De l’autre, de la vie, et du cinéma, tout ça en même temps et sans avoir à choisir. Bref, une certaine idée du bonheur.

On l’avait écrit au premier jour, mais cette 24ème édition de l’AFF démarrait dans la morosité endeuillée qui règne depuis l’attentat qui frappa le lycée Gambetta le 13 octobre. Ça, ajouté à une météo atteinte d’une dysenterie diluvienne à faire passer Seven pour Les Bronzés, l’humeur générale était plus au Netflix and chill sous plaid les volets fermés. Mais comme l’a très bien dit le sage, « Le soleil, c’est dans la tête que ça se passe ». Et sur les grands écrans.

Parce qu’il y en a eu, du cinéma au cinéma durant cette édition. Du français, du bulgare, du slovaque, du polonais, national et international. Du jeune et du vieux, du live et de l’animé, des gifles qui marquent et des visages qui restent. Celui de l’actrice Éli Skorcheva dans Blaga’s Lesson de Stéphane Kondarev, et son plan final qui t’éclate la pupille et te griffe la conscience comme un Friedkin ou un Fincher. L’aller-retour de Vincent Pérez dans la mâchoire de Ridley Scott avec son Affaire d’Honneur qui envoie le Dernier Duel manger les acariens. Les bons mots de Chasse gardée et ses guinguettes à faire démarrer une chenille entre le siège de la salle. Le bœuf intercellule des taulards corses qui reprennent Julien Clerc dans la langue de Napoléon pour chanter la matonne Hafsia Herzi dans Borgo de Stéphane Demoustier. Wake Me de Marko Santic, et son réveil à la matraque. Laure Calamy qui s’ouvre la voix et les chakras sur du Booba dans Iris et les hommes de Caroline Vignal.  Robert Guédigian, et son cinéma fatigué mais au cœur vaillant qui trinque au combat perpétuel dans Et la fête continue…. On en passe et des meilleurs, pardon pour les absents. On fera en sorte de leur rendre justice ultérieurement.

Comme nous l’a dit la grande Agnieszka Hollande, à l’occasion de son Green Border qui vise le plexus en ligne presque droite : « Le cinéma n’est pas qu’un divertissement, c’est aussi une expérience ». C’est ce qu’on retiendra de cette 24èmeédition de l’Arras Film Festival : des films qui n’ont pas peur de secouer le spectateur et de lui coller un taquet derrière la nuque. Pas pour l’accabler où l’écraser sous le poids de la vie cette pute, mais au contraire pour lui faire RESSENTIR. Les choses, le monde, la présence de l’autre. Le mouvement des plaques tectoniques sous les pieds d’une planète qui change, parfois pour le pire mais surtout pour viser le meilleur. Le gout du combat devant et derrière la caméra, joyeux, vibrant et nécessaire. « La vie n’a de sens que dans la lutte. Le triomphe ou la défaite est entre les mains des Dieux. Alors célébrons la lutte ». « Ensemble », se permettra t-on d’ajouter à Stevie Wonder, et au proverbe Swahili qui ouvrait le Lorenzo de George Miller. C’est la leçon que l’on retiendra de cette édition 2023 l’Arras Film Festival : l’important c’est de se battre. Toujours tout le temps, sans discontinuer, le poing levé et en chantant à tue-tête. Dans la vie, comme au cinéma.

 

Cinemania 2023 : Bilan du plus francophone des festivals canadiens

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Le festival de films francophones Cinemania en est déjà à sa 29e édition ! Un festival alliant majoritairement des long-métrages, mais aussi des documentaires et des courts. Une organisation à but non lucratif, destinée à faire connaître et rayonner le cinéma produit dans la langue de Molière et dont le succès ne se dément pas avec les années. Comme chaque automne, Montréal accueille les festivités à travers ses cinémas les plus emblématiques. Du Québec à la Suisse, de la France au Luxembourg en passant par le Maroc, des films pointus venus de tous horizons vont égrener les dix jours de la manifestation entre avant-premières nord-américaines et parfois mondiales. Retour sur dix jours intenses, entre anecdotes, palmarès et tendances de la compétition sur le plus grand festival de cinéma francophone d’Amérique !

Cinemania a dévoilé sa programmation le 18 octobre, seulement quinze jours avant le début des hostilités. Et le programme est alléchant : près de cent films seront présentés. Ce sont deux films français qui vont ouvrir et fermer la programmation 2023 : « Le procès Goldman de Cédric Kahn en ouverture et Second tour d’Albert Dupontel en clôture. De nombreux artistes, producteurs, comédiens ou réalisateurs seront présents pour présenter leurs films. Il y a aussi de nombreuses conférences de presse ou tables rondes qui sont organisées en marge du festival. Un festival qui ne s’est jamais arrêté depuis sa création puisqu’il s’est fendu d’une version numérique en 2020, ainsi qu’une version hybride en 2021 (entre films en salles et films en téléchargement payant). Une affaire qui roule et un rendez-vous culturel attendu chaque mois de novembre par de nombreux québécois et festivaliers venus de tous les pays de la francophonie.

Malheureusement l’auteur de ces lignes, moi en l’occurrence, était en France avant son retour à Montréal où je vis, durant les deux premiers jours du festival. Accrédité pour le couvrir par votre site de cinéma préféré, je n’ai pu arriver que le troisième jour. Récit d’une course comme peut l’être n’importe quel festival. Tel que Cannes en bien plus grand bien sûr, un festival que j’avais couvert tout jeune en tant qu’attaché de presse lors de mes années d’étudiant. Car, un festival ce n’est pas une sinécure ! C’est un vrai marathon de films, où parfois la fatigue ou la lassitude prennent le dessus. Quand on est à son quatrième film de la journée par exemple et qu’on tombe sur un film d’auteur particulièrement exigeant, il est naturel de fléchir un peu…

Retour sur un programme dense et près de trente films vus !

Vendredi 3 novembre :

J’arrive à peine de l’aéroport, je rentre chez moi en vitesse, le temps de prendre une douche et d’aller récupérer mon accréditation qui m’attend au bureau du cinéma Impérial, quartier général du festival et surtout plus bel édifice dédié au cinéma de Montréal.

En effet, je ne voulais pas louper la projection du très attendu Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry. Car Cinemania c’est aussi à peu près la moitié des films qui sont déjà sortis dans leur pays d’origine. Et celui-là, j’en avais entendu parler et en bien. Et effectivement, il restera mon principal coup de cœur du festival. La cinéaste était là pour parler du film à la fin de la projection et son discours sur le sujet du film, la Justice Restaurative, fut passionnant. Un véritable coup de cœur que ce petit bijou, malgré la fatigue et le décalage horaire !

Samedi 4 novembre :

La honte m’habite. Décalage, fatigue et retour à la maison ont fait que je n’ai pas eu le courage d’assister à la projection de « Le temps d’aimer ». Ce qui est bien avec ce festival, comme on ne peut pas tout voir, on nous propose des liens pour rattraper certains films chez nous. Ce que je fis avec celui-là quelques jours plus tard et j’ai bien fait : une nouvelle petite perle !

Dimanche 5 novembre :

Les choses sérieuses commencent ! Je découvre en avant-première internationale Les Rois de la piste, le nouveau film de Thierry Klifa qui ne m’emballe pas. Le réalisateur devait être présent, mais il est absent et s’en excuse pour cause de maladie. Celui qui nous avait offert de beaux mélodrames tels que Tout nous sépare ou Le Héros de la famille livre une comédie poussive et peu drôle avec un casting mal assorti.

On enchaîne sur Soudains seuls qui sort en France le 6 décembre et s’avère une belle petite surprise. Un film de survie et d’amour maîtrisé de bout en bout. Le réalisateur Thomas Bidegain se fond d’un message vidéo complètement perché qui a bien fait rire la salle avant la séance.

Lundi 6 novembre :

Première grosse journée à trois films ! Café, motivation et envie de découverte m’anime en ce beau jour ensoleillé mais frais ! La journée débute par De grandes espérances, déjà sorti en France. Un bon thriller. S’ensuit de Le livre des solutions devant une salle comble et totalement hilare. Personnellement si Pierre Niney excelle, j’ai trouvé le film sympathique et amusant, mais finissant par tourner en rond.

Le soir, c’est la projection de Le retour de Catherine Corsini que je vais rencontrer le lendemain en interview. Elle présente le film devant une salle tristement vide, mais ne s’en formalise pas. Peu emballé par le résumé, j’y allais juste pour savoir de quoi je parle durant l’entretien. Et bien j’ai eu tort, c’est un joli film et une belle surprise.

Mardi 7 novembre :

La journée débute donc par l’interview passionnant avec Catherine Corsini qui revient sur sa carrière, son film, sa place de femme et la polémique cannoise sur son long-métrage qui l’a beaucoup affectée. Vingt minutes top chrono qui ne m’ont pas permis de terminer mes questions, mais une petite discussion en off sur le monde de la techno qu’elle connaît bien, tout comme moi. Surprenant.

Je file ensuite assister à une conférence sur la place de la langue française dans la diffusion des œuvres au Québec. Un rendez-vous parmi d’autres dans le cadre de Cinemania Pro. Une heure trente de discussions à bâtons rompus sur la schizophrénie linguistique du Québec à ce niveau. Un animateur, rédacteur en chef au Film français est présent, ainsi que quatre intervenants du monde culturel canadien : la directrice de la chaîne publique Télé Québec, la directrice des cinémas art et essai montréalais, le directeur de Cinéplex (l’équivalent du circuit UGC ou Pathé-Gaumont en France) et une personne de chez Bell Média (en gros, un Canal+ québécois). Peu de temps pour les questions, mais je parviens à poser l’une des miennes sur la problématique du sous-titrage français…

On enchaîne avec la projection du très réussi Rien à perdre avec Virginie Efira. Un premier film convaincant. Et la journée se poursuit avec le tout mignon àma Gloria que vient présenter son distributeur québécois (K Films) qui a eu un véritable coup de cœur pour le film. Et on continue avec l’âpre mais convaincant Un silence, le dernier film de Joachim Lafosse.

Mercredi 8 novembre :

La journée commence tôt au Cinéma impérial avec la projection du très anecdotique mais mignon La plus belle pour aller danser de Victoria Bedos, qui vient présenter le film pour sa première à Montréal, en précisant qu’elle n’attend que du bien de la ville.

Petite pause déjeuner avant d’attaquer la seconde interview de la semaine. Et une rencontre qui me tenait particulièrement à cœur moi qui suis français de sang, mais belge de cœur, puisque c’est l’incomparable Yolande Moreau que je rencontre. Un moment inoubliable avec une grande dame, simple et qui me nourrit d’anecdotes savoureuses et parle de son film, de son pays et de ma ville, Lille, avec passion.

S’ensuit en fin d’après-midi, le film le plus surprenant que j’ai vu du festival : Le Successeur de Xavier Legrand qui nous avait gratifié de la claque Jusqu’à la garde en 2018. Un film qui m’a fait bondir de mon siège plusieurs fois ainsi qu’une bonne partie de la salle. Et un bon film qui plus est tourné au Québec et qui a obtenu le prix du meilleur film québécois.

En revanche, la journée se termine sur la projection agitée de Le jeune imam en présence de Kim Chapiron, l’un des plus mauvais de la sélection et de son auteur.

Jeudi 9 novembre :

Cette journée va être ardue et la concentration devra être à son paroxysme ! En effet, trois films à la suite en une après-midi. C’est beaucoup ! C’est trop… Heureusement que la qualité était majoritairement au rendez-vous ! On commence avec Captive, un beau film jumeau de Le Bal des folles de Mélanie Laurent.

S’ensuit la projection de Magnificat. Karin Viard, que j’aurais rêvé d’interviewer, présente trois films à Cinemania cette année (avec Nouveau départ et Une nuit). Et on peut dire que son speech était sincère et très rock’n’roll ! En prime une Yolande Moreau venue assister à la projection dans la salle pour un film décevant qui passe à côté de son beau sujet.

Le soir, c’est un film très attendu de la compétition qui est présenté. Le tapis rouge traîne et le photo call est long, ce qui retarde la projection. Il s’agit d’une production entre le Québec et la Belgique pour un premier film qui fait le buzz Quitter la nuit. Et il ne décevra pas en plus d’être maintes fois couronné.

Vendredi 10 novembre :

Journée un peu plus calme ce vendredi puisque j’assiste à seulement deux projections (en salle en tout cas puisque j’en ai rattrapé deux autres à la maison, un vrai festivalier n’est pas là pour enfiler des perles comme on dit). On commence avec Une nuit que Karin Viard présente toujours en grande forme. Et la journée se poursuit avec l’éclat de rire du festival : la comédie / polar totalement déjantée Bonne conduite qui est un peu la bouffée d’air frais de cette édition avec Iris et les hommes que je vois le lendemain, les deux étant avec Laure Calamy.

En parlant de films en ligne, j’ai donc rattrapé le magnifique Le temps d’aimer et La Voie royale. En revanche, d’autres visionnés à la maison m’ont beaucoup moins convaincu. C’est le cas de Les âmes sœurs, de Le Paradis et du film Suisse Foudre. A rappeler que le pays à l’honneur cette année était la Suisse, après le Luxembourg l’an passé. Enfin le sympathique Making-of clôt cette liste de films vus hors salle, car ratés en début de festival ou parce que les heures ne correspondaient pas.

Samedi 11 novembre :

Dernier jour de festival pour moi, car je reprends le travail le lendemain et que ce sont les films de clôture (que j’ai déjà vu en France) et des rappels le dernier jour. Me voilà donc parti pour un autre de mes coups de cœur que je n’ai pas senti venir : le film d’époque Rosalie.

En revanche, ma dernière projection était peut-être l’une des moins plaisantes : je me suis copieusement ennuyé devant le dernier film de Stéphane Brizé, Hors saison. Quant à la conférence de presse et les questions journalistes avec Emmanuelle Béart, la présidente du jury, c’était malheureusement complet.

Petit bilan personnel :

Mes favoris du festival, mon podium, sera constitué de Je verrai toujours vos visages, Le temps d’aimer et Rosalie. S’ajoutent ensuite quelques petits coups de cœur et surprises que sont Le Successeur et Quitter la nuit et le joker Bonne conduite.

Grosse déception en revanche pour Les Rois de la piste et Hors saison très attendus. Quant à Le jeune imam, Foudre, Les âmes sœurs et Le Paradis, ce sont les cartons rouges me concernant.

Palmarès des différentes sélections et catégories :

Cette édition a pris fin hier soir de la plus belle des manières, après 12 jours de festivités mêlant projections, soirées et événements, en établissant un nouveau record d’affluences en salles. Avec 45 séances à guichets fermés et des revenus de billetterie de 25% supérieurs aux précédentes éditions, CINEMANIA se réjouit de ce succès auprès des spectateurs de plus en plus fidèles et qui ont été plus de 100 000 cette année à participer aux festivités.

COMPÉTITION VISAGES DE LA FRANCOPHONIE

Le Jury Compétition Visages de la Francophonie était co-présidé par Emmanuelle Béart (actrice et réalisatrice) et Philippe Falardeau (réalisateur). Sophie Mousel (actrice), Manon Barbeau (cinéaste et fondatrice du Wapikoni Mobile), Geneviève Albert (réalisatrice et scénariste), Anne-Élisabeth Bossé (actrice et humoriste) et Eric K. Boulianne (réalisateur et scénariste) ont composé ce Jury.

Prix du Meilleur Film TV5 Québec-Canada
Remis au meilleur film de la compétition
LE PROCÈS GOLDMAN de Cédric Kahn
Prix du Jury Marc-André Lussier
Remis par La Presse au coup de coeur du Jury pour souligner l’originalité d’une oeuvre
QUITTER LA NUIT de Delphine Girard
Prix Sofitel Montréal de la Meilleure Interprétation
Remis à un.e artiste pour souligner la qualité de sa performance de jeu dans une oeuvre
LAISSEZ-MOI de Maxime Rappaz pour la comédienne Jeanne Balibar
Prix SACD du Meilleur Scénario
ANIMALIA pour la réalisatrice et scénariste Sofia Alaoui
Prix Colombier-Dompierre de la Meilleure Musique
Remis par ÉCHO SONORE, en partenariat avec le Consulat Général de France à Québec
FOUDRE de Carmen Jaquier pour le compositeur Nicolas Rabaeus
Prix Elle Québec de la meilleure réalisatrice
Prix transversal aux compétitions Visages de la francophonie et Films du Québec
IL PLEUT DANS LA MAISON pour la réalisatrice Paloma Sermon-Daï

COMPÉTITION FILMS DU QUÉBEC

Le Jury Compétition Films du Québec était composé de Amaury Augé (Responsable de la section Acid du Festival de Cannes), Alex Moussa Sawadogo (Délégué général du Fespaco, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, Burkina-Faso), Claire Diao (Programmatrice au Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand et au Lincoln Film Center à New York) et Hugo Latulippe (Directeur général du Festival de Cinéma de la Ville de Québec).

Prix du Rayonnement Banque Nationale
Remis au meilleur film de la compétition
LE SUCCESSEUR de Xavier Legrand
Prix du Jury Post-Moderne
SUCRÉ-SEIZE d’Alexa-Jeanne Dubé
Prix SARTEC du Meilleur Scénario
QUITTER LA NUIT pour la réalisatrice et scénariste Delphine Girard
Prix UDA de la Meilleure Interprétation d’un film québécois
Remis à un.e artiste pour souligner la qualité de sa performance de jeu dans une oeuvre
LES RAYONS GAMMA de Henry Bernadet pour l’ensemble des jeunes interprètes du film
Mention spéciale à KANAVAL d’Henri Pardo pour Rayan Dieudonné

COMPÉTITION DOCUMENTAIRES

Le jury Compétition Documentaires était composé de Luce Grosjean (Miyu distribution), Nerimen Hadrami (Toni Films), Manon Kerjean (Lost in Frenchlation) et Marie Prouzet (Time Art).

Prix du Meilleur Documentaire Planète+
Remis au meilleur film de la compétition
JE SUIS LA FRANCE de Sarah El Attar

COMPÉTITION COURTS-MÉTRAGES

Le jury Compétition Courts-Métrages était composé de Gabrielle Boulianne-Tremblay (actrice et écrivaine), de Nicolas Gendron (critique montréalais) et de Justine Lévêque (directrice du Champs-Elysées Film Festival).

Prix de la Critique AQCC du meilleur court-métrage
ANGIE de Anthony Conveney
Mention spéciale à MAMINA de Massimo Riggi
Prix Télé-Québec du Meilleur Court-Métrage Québécois
UN TROU DANS LA POITRINE de Alexandra Myotte et Jean-Sébastien Hamel.
Prix Francophonie des Amériques
En partenariat avec le SQRC (Secrétariat du Québec aux Relations Canadiennes)
LE DERNIER RHINOCÉROS de Guillaume Harvey
Prix du Public AIR CANADA
KANAVAL de Henri Pardot

À l’année prochaine Cinemania !

Compétition courts-métrages Fifam 2023 : Ma famille est politique, Home, Infantaria

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Au cœur d’un festival commencé depuis cinq jours, il y a des séances dont les films doivent voyager en nous avant de complètement nous habiter. Habiter un lieu, y faire sens et communauté, c’est tout l’objet des courts-métrages (du programme 3) présentés au Fifam 2023. Ce mercredi 15 novembre, les réalisateurs Thibaut Tavernier (Collisions), Paloma Lopez (Home) et Côme Webembe Tuitcheu (Ma famille est politique) étaient présents pour échanger après la projection.

Collisions

Une plongée vertigineuse au cœur des pensées tumultueuses d’un enfant de 10 ans, dans un monde qui déraille.
Réalisation : Théo Carrere, Thibaut Tavernier
Durée : 20 min

Dans ce court métrage, les deux réalisateurs ne filment pas à hauteur d’enfant, mais bien à la place de l’enfant. Les images reçues sont ainsi teintées d’une inquiétude liée à une plongée, à dix ans, dans le monde adulte. Tout semble prêt, à tout instant, à entrer justement en collision. D’où ce magnifique plan circulaire autour d’un rond-point occupé par des gilets jaunes. Tout est dans ce plan : l’incompréhension de l’enfant face à ce qui se passe, l’impression de tourner en rond, ce jaune qui devient une couleur plus qu’une colère et l’enfant perché sur son tricycle dont la dégaine n’est pas sans rappeler Shining. Au cœur même de l’œuvre : des décors déshumanisés, vides, froids : une banlieue pavillonnaire, un stade de foot vide, une zone industrielle. Dans ce quotidien d’adultes qu’il observe, l’enfant résiste et tente encore, devant une machine à laver (encore un motif circulaire) de poursuivre son émerveillement de petit garçon, de jouer. Les ruptures de plans sont brutales comme pour signifier que tout est encore en construction dans l’esprit qui regarde, qui pense… Un foisonnement teinté d’une gravité sourde, comme en creux.

Ma famille est politique

Le rapport à la politique à travers les générations à l’échelle d’une famille d’immigrés en Seine-Saint-Denis.
Réalisation : Côme Webembe Tuitcheu
Durée : 16 min

Côme Webembe Tuitcheu est issu de l’école Kourtrajmé, et son film d’une commande d’Arte (au moment des dernières élections présidentielles) autour de la jeunesse et de la politique dans le 93. Le réalisateur a utilisé ce prétexte pour filmer sa famille et ses proches sur une journée. De sa voisine qui se lève à 4h, à sa mère qui travaille dans une école maternelle à ses frères et sœurs, Côme Webembe Tuitcheu joue les petites souris. Il prend plaisir à suivre sa famille, à les raconter, en voix off. Puis, il filme une réunion de famille, le soir-même, autour des questions de vote : les plus jeunes ne votant que forcés et les mères désirantes, ne pouvant voter elles-mêmes, que leurs enfants aient la possibilité de saisir cette chance. C’est au milieu du brouhaha et du chaos que naissent des paroles sur l’identité (on devient étranger dans son pays d’origine alors qu’on est aussi étranger dans le pays où l’on a migré) se dessine. Il faut bien tendre l’oreille et l’impression peut paraître brouillon, mais elle est aussi simplement touchante et spontanée.

Egúngún

De retour à Lagos pour l’enterrement de sa mère, une femme aperçoit la silhouette d’une ancienne passion.
Réalisation : Olive Nwosu
Durée : 15 min

Dans la foule de Lagos, une femme au crâne rasé (pour mieux sentir la fraîcheur dit-elle) se met soudainement, en plein milieu de l’enterrement de sa mère, à suivre une silhouette qui devient peu à peu une femme qu’on comprend familière, mais appartenant au passé. Ce jeu du chat et de la souris devient magnifique lorsque les deux femmes se retrouvent, s’effleurent pudiquement et laissent imaginer ce qui aurait pu advenir entre elles… Le film est tout en suggestions, en images fortes et qui questionnent (l’œil qui saigne du mari comme aveugle aux désirs réels de sa femme, la cérémonie étrange qui ouvre le film et bloque une femme qui se veut en mouvement) .

Infantaria

Joana veut ses règles. Dudu veut son père. Verbena, que personne n’a invitée, cache ce qu’elle veut.
Réalisation : Laís Santos Araújo
Durée : 24 min

Dans une maison aux couleurs diverses et éclatantes, Joana va fêter son anniversaire. Chacun dans la maison a pourtant bien autre chose en tête. Seule la mère semble tenir à cette fête où sa fille est déguisée en princesse. Dans ce huis clos étonnant où sont abordés l’avortement, les premières règles et l’absence d’un père, tout se joue dans un équilibre entre comédie et drame. Les personnages ne vont jamais là où on les attend dans ce conte moderne et stylisé. Le rapport au corps y prend une place prépondérante : le sang est d’abord suggéré par des vernis, des vêtements, ou par son absence, avant de jaillir dans la nuit. Les échanges entre les personnages ne sont que des éléments parcellaires qui ne disent jamais franchement la réalité de ce que traverse chacun des personnages. Pourtant, le message devient clair et d’autant plus impactant par ce procédé qui rend le film un peu fantasque. On croit ainsi que Verbena et la mère sont parties pour une soirée, sapées comme jamais, alors qu’elles se rendent à un rendez-vous clandestin qui prendra sens quelques instants plus tard.

Home

Une mystérieuse infestation tropicale se produit dans un appartement parisien.
Réalisation : Paloma Lopez
Durée : 20 min

Le film le plus passionnant de cette sélection de courts-métrages : Home raconte l’histoire d’une famille de Caracas qui débarque à Paris. Les meubles sont emballés dans du plastique et sont beaucoup trop nombreux pour tenir dans cet appartement qui, par rapport à l’ancien, est réduit de 200 mètres carrés. Une petite fantaisie a inspiré à la réalisatrice par une exposition artistique de son père : tous les meubles de la famille exposés ainsi emballés (pour raconter autant le départ que l’arrivée) et qui à la fin se retrouvent, sans aucun but, dans l’appartement familial. De cette histoire déjà fantaisiste, Paloma Lopez tire un récit qui tire vers le fantastique. Peu à peu des grenouilles, emblématiques de Caracas, viennent envahir tout l’appartement. Chaque membre de la famille est ainsi confronté à son exil. Dès sa scène d’ouverture, Paloma Lopez vient interroger le rapport à la langue, à la culture et au manque de ceux qui sont restés. Un huis clos aux allures de conte fantastique  où la réalité est transcendée par les traces du passé qui persistent. Pour faire écho au film de Côme Webembe Tuitcheu, il ne s’agit pas ici de simplement s’adapter, mais de faire sens dans une nouvelle avec ce qu’il reste en soi de sa culture d’origine.