Le retour du capitaine Nemo, sous le signe de Jules Verne

Avec cet album, le Belge François Schuiten et le Français Benoît Peeters signent… leur retour dans la série des Cités obscures. Le précédent album officiel de la série commençait à dater, puisqu’il s’agit de La Théorie du grain de sable (2e partie), sorti en 2008.

Une fois de plus, le duo nous propose un album vraiment original, à tel point qu’on atteint aux limites du neuvième art que constitue la bande dessinée. En effet, cet album ne comprend que six planches qui peuvent à la limite être rattachées au domaine de la bande dessinée classique. Encore faut-il savoir qu’elles se rapprochent de ce qui se faisait il y a de nombreuses décennies, avec du texte sous un dessin et bien-sûr aucun dialogue dans des phylactères. Et pourtant, ce n’est pas comme si les personnages ne parlaient pas ici. A vrai dire, le seul à s’exprimer est le capitaine Nemo, qui n’est autre que le personnage dont Jules Verne nous fait vivre des aventures peu communes comme personnage central de Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870), puis comme personnage secondaire de L’île mystérieuse (1875).

Des Voyages extraordinaires aux Cités obscures

Pour celles et ceux qui n’auraient pas lu ou n’auraient qu’un souvenir trop vague des deux romans de Jules Verne, aucune importance, car le présent album en rappelle les points essentiels en les intégrant à l’intrigue. En effet, l’album commence avec un homme qui émerge du néant. Il retrouve progressivement ses esprits pour réaliser qui il est et ce qu’il a vécu. L’essentiel de l’intrigue consiste à faire le point sur ses souvenirs.

Le capitaine Nemo

Maintenant me direz-vous, à quoi bon cet album s’il se contente de mettre en scène le capitaine Nemo se souvenant des péripéties essentielles des deux romans en question ? Premier point, les auteurs décident que le capitaine Nemo n’a pas disparu, alors que Jules Verne l’avait laissé inexorablement entraîné dans un gigantesque maelström. Autre point, ils imaginent une improbable circonstance qui lui vaut de se retrouver sauf. Enfin, ils donnent au capitaine une sorte de destin en lien avec Jules Verne qui mérite réflexion (nous y reviendrons) et ils donnent à comprendre le capitaine, avec ses origines, son caractère et son vécu qui expliquent ses actes et décisions hors du commun.

Les Cités obscures

Il faut également évoquer la présentation générale de l’album qui ne comporte quasiment pas de partie réellement BD. Ce n’est pas tellement surprenant de la part de Schuiten et Peeters qui proposaient déjà quelque chose dans ce style avec le quatrième album de la série La route d’Armilla (1988), mais avec davantage de texte et de couleurs, ainsi que d’éléments de BD classique. Concrètement, la majeure partie de l’album se présente avec une succession de doubles pages où une grande illustration noir et blanc occupe la page de droite, en lien avec l’intrigue. Sur la page de gauche, un peu de texte commente l’avancée de l’intrigue, avec un dessin plus petit pour l’accompagner. Le style rappelle celui des dessins qu’on peut observer dans les livres de la collection des Voyages extraordinaires publiés en son temps par les éditions Hetzel, style qui convient parfaitement à Schuiten. Les auteurs rattachent donc leur univers des Cités obscures à celui de Jules Verne. Cela amène à quelques observations et réflexions, car depuis le début de la série des Cités obscures (Les murailles de Samaris – 1983) on se demande où situer ce monde qui ressemble étrangement au nôtre, avec de nombreux détails qui ne collent pas, malgré des noms de villes (Pârys et Brüsel) qui laissent entendre que ce pourrait être un futur de notre monde (ou un monde parallèle), avec peut-être des bouleversements géologiques, puisque les cartes qu’on peut observer ne présentent pas une géographie connue. On observe encore quelques cartes ici. Or, la fin nous place dans notre monde. Il ne faut y voir à mon avis qu’une pirouette scénaristique, certes astucieuse, qui m’amène à conclure qu’il ne sert à rien de chercher à préciser où et quand se situe le monde des Cités obscures. Il se situe plus simplement dans l’imaginaire des auteurs.

Un auteur, un éditeur

Mais l’album ne s’achève pas avec son intrigue, puisque les auteurs reviennent sur la genèse de l’œuvre de Jules Verne, ainsi que les relations de l’écrivain avec Hetzel son éditeur et ami. Cette partie pourrait se contenter d’avoir comme objectif de justifier l’album. Finalement, au-delà de ce qu’elle apprend, elle évoque un titre méconnu de Jules Verne, qu’Hetzel le dissuadait de travailler Paris au XXe siècle qu’on a longtemps cru perdu. Il fut retrouvé en 1989 (publié en 1994) et les auteurs le présentent à leur manière, avec un extrait par chapitre (17) accompagné d’une illustration grand format en noir et blanc, selon le même principe que la première partie de cet album et c’est bien mieux qu’un simple bonus.

Style général

Il constitue un des principaux atouts de l’album. Le dessin met parfaitement en valeur le texte, mais ne se contente pas de l’illustrer. Disons que le texte et les dessins se font écho pour titiller notre imaginaire, marque d’une œuvre de qualité. Et l’ensemble des dessins de grande taille des planches de droite est remarquable. Par contre, ce qui se trouve à l’origine de la nouvelle vie du capitaine Nemo a de quoi surprendre et certaines des péripéties ne me convainquent pas vraiment. Enfin, il faut bien dire que les auteurs se contentent ici de broder à partir d’une idée, certes originale. Mais l’album ne déçoit pas et il a bien sa place dans la série des Cités obscures.

Le Retour du Capitaine Nemo, François Schuiten et Benoît Peeters
Casterman, octobre 2023
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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