« L’Île où le roi n’existe pas » : poursuivre ses désirs

Dans son ouvrage graphique L’Île où le roi n’existe pas, publié par les éditions Bamboo, Raphaël Drommelschlager offre une exploration subtile et nuancée des thèmes de l’accomplissement personnel et du rêve face à la réalité. À travers le personnage de Max, un libraire aspirant à une vie au-delà des contraintes quotidiennes, l’auteur charpente une trame narrative riche en symbolisme et en introspection.

Max est un libraire introverti, célibataire et solitaire, confronté à l’absence de clients dans son commerce. Ainsi, au début du récit, une matinée entière s’écoule sans que personne mette les pieds dans sa librairie… Son ami Gus, qui ne tourne pas autour du pot, ne manque pas de lui rappeler cette problématique des plus contemporaines : la lutte des commerces traditionnels face aux géants numériques, incarnés par des plateformes telles qu’Amazon. Mais l’économie du secteur du livre n’est pas tout à fait le sujet de L’Île où le roi n’existe pas. Ses enjeux sont plutôt à chercher dans le nom de la librairie de Max : Le Grand Départ.

Ancien grand rêveur, toujours doué d’une vie intérieure riche, Max s’est enraciné dans un quotidien qui semble le satisfaire. Mais cette façade masque en réalité une aspiration à une vie plus significative, loin de l’immobilisme et de la monotonie dans laquelle il s’est encastré. Sa librairie, ainsi que sa relation avec son chat et ses proches, notamment Camille, offrent une fenêtre sur sa perception de la société humaine, marquée par une certaine distanciation et un désir d’évasion qui va se matérialiser au moment où sa librairie part en fumée. Raphaël Drommelschlager intègre dans son histoire une comparaison pertinente avec le James Stewart de Fenêtre sur cour : les deux hommes observent passivement le monde, renforçant un sentiment d’aliénation.

Max déclare avoir « jeté l’ancre dans un océan de livres ». Il vend des ouvrages sur le tourisme sans jamais quitter son quartier. « Je vais vivre ma journée dans la folle société des hommes », annonce-t-il à son chat, le matin, juste avant de partir travailler. Son rapport au monde est complexe et une rencontre avec son « moi » d’enfance en atteste amplement. Cette introspection brutale met en lumière l’évolution de Max, passant d’une jeunesse pleine d’utopies à un présent marqué par l’angoisse et le manque de passion. Ce dialogue intérieur agit comme un catalyseur pour une réévaluation de sa vie.

Le thème central de l’œuvre est la quête de l’accomplissement personnel. Max, à travers ses expériences et ses rencontres, explore les possibilités d’une vie au-delà des limites imposées par la société. Le voyage de Max (« Vous êtes revenu dans le décor du passé mais en tant que adulte ») est une invitation à la réflexion sur nos propres aspirations et rêves, avant que l’incendie ne lui permette de faire table rase de son quotidien pour s’échapper et s’épanouir.

L’Île où le roi n’existe pas est une œuvre poétique, joliment illustrée, et profondément humaine. Raphaël Drommelschlager réussit à capturer, avec finesse et sensibilité, les tourments et les aspirations de l’homme moderne. L’album se présente, au-delà de ses aspects critiques, comme un hymne à la poursuite des rêves et à l’importance de l’accomplissement personnel.

L’Île où le roi n’existe pas, Raphaël Drommelschlager
Bamboo, janvier 2024, 96 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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