« Entre deux gares » : contrastes

Dans Entre deux gares, Sébastien Samson, professeur d’arts plastiques et auteur de bandes dessinées, tisse un récit poétique et introspectif, où se mêlent réalité et fantaisie, introspection et critique sociale. Ce récit graphique édité par La Boîte à bulles se déploie comme un voyage dans le temps et l’espace, explorant les contrastes entre la ruralité et l’urbanité, l’enfance et l’âge adulte, l’ambition et la nostalgie.

La couverture d’Entre deux gares ne saurait être plus symbolique : un enfant marche sur une voie ferrée, quittant un passage à niveau rural pour se diriger vers un « ailleurs » qu’on imagine plus urbain et animé. Le petit village retiré de Sébastien est rythmé par le passage très occasionnel des trains. Cette vie simple, loin des tumultes des grandes villes, est dépeinte avec une tendresse mélancolique. L’un des fondements de ce roman graphique autobiographique consiste en effet à se reconnecter à ce passé oublié.

Adulte, Sébastien s’envole pour New York, afin d’y réaliser une tournée promotionnelle dont il craint que les recettes de son livre ne suffisent pas à couvrir les frais. C’est au cours de ce voyage presque inespéré qu’il effectue un travail d’introspection et se décide à renouer avec une enfance rurale que le recul pousse à envisager avec tendresse. Son retour dans son village natal est un moment-clé du récit. Il redécouvre les lieux de son enfance, un monde à la fois immuable et transformé par le temps. Cette partie du récit est marquée par un échange imaginaire entre Sébastien adulte et son moi enfant, un dialogue intime qui lui permet de revisiter et de réévaluer son passé, éclairé par les confidences de ses parents.

Dans Entre deux gares, Sébastien Samson ne se contente pas de narrer une histoire personnelle ; il dresse aussi un tableau poignant de la France rurale contemporaine. La désertion du centre-ville de Loudun, la fermeture des commerces, des bars ou des bureaux de poste, la désindustrialisation latente reflètent une réalité sociale plus large, celle de la France périphérique telle que décrite par le géographe Christophe Guilluy. C’est devant le spectacle de cette ruralité qui se meurt que l’auteur est pris de nostalgie pour une enfance douce, malgré des conditions économiques pas toujours enviables – sur lesquelles l’album revient volontiers. Sébastien Samson regrette ce « pays d’oubli », malmené, privé de vie, et « plus encore depuis que le train s’est définitivement fait la malle ».

Histoire géographique et familiale, Entre deux gares ne pouvait taire la passion naissante de Sébastien pour la bande dessinée, décrite comme une révélation presque instinctive. Quand il découvre la magie des bulles, le jeune garçon cherche à les mémoriser, à les faire siennes, puis à se familiariser avec les techniques de dessin. Mine de rien, à travers tous ces aspects, le scénariste et dessinateur se livre beaucoup, avec pudeur et justesse. Ses planches alternent entre des scènes trichromes et d’autres vivement colorées, en fonction de la temporalité adoptée, ce qui tend à accentuer le côté poétique de l’album.

Entre deux gares est une oeuvre introspective et critique, qui allie habilement le personnel et le social. Sébastien Samson offre un miroir à une société en mutation, tout en révélant la richesse cachée de ses origines modestes. Cette oeuvre est un témoignage touchant de la quête d’identité et du sens de la vie, qui devrait résonner auprès d’un large éventail de lecteurs.

Entre deux gares, Sébastien Samson
La Boîte à bulles, janvier 2024, 144 pages

Note des lecteurs7 Notes
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.