« Une nuit avec toi » : le péril d’une masculinité toxique

Après Patrick Dewaere, qu’elle a illustré – et qui apparaît de manière méta-textuelle dans Une nuit avec toi –, Maran Hrachyan s’essaie, cette fois en solo, à un thriller nocturne où son personnage principal, une jeune femme prénommée Brune, a maille à partir avec une masculinité toxique.

Le trait de crayon singulier de Maran Hrachyan sert à merveille l’intensité et l’ambiguïté du récit. Dès les premières vignettes, une superposition programmatique vient signifier au lecteur ce qui l’attend : pendant que Brune s’apprête, un reportage sur un tueur en série meuble le silence de son appartement. Il n’en faut pas davantage pour instaurer un climat anxiogène qui tapissera le récit de bout en bout. Une fois dehors, Brune s’expose à la sexualisation et au harcèlement dans l’espace public. Des inserts graphiques sur ses formes corporelles, et notamment ses fesses, intensifient cette sensation d’objet de désir réifié, objectivé par un regard masculin intrusif et gênant.

La masculinité toxique prend différentes formes dans Une nuit avec toi. Avant même que Brune ne sombre dans un cauchemar éveillé, son amie raconte avoir fait une mauvaise rencontre sur Tinder : son rendez-vous du jour cachait des vidéos pornographiques sur son téléphone portable. À ce stade, la progression du récit apparaît quelque peu fléchée. Quand Alex se propose de raccompagner Brune chez elle, bien qu’il ait tout du gendre idéal, on devine aisément qu’un piège va se refermer sur la jeune femme. On pourrait d’ailleurs reprocher à la scénariste arménienne des indices un peu trop flagrants. Mais heureusement, elle va instiller ce qu’il faut d’ambiguïté pour que la suite des événements nous interpelle.

Comme on pouvait s’y attendre, Alex se montre insistant vis-à-vis de Brune. Au lieu de la déposer chez elle, comme il s’y était engagé, il l’invite à visiter son appartement, malgré les nombreuses doléances exprimées par la jeune femme. Cette dernière finit par céder : après tout, ils sont amis, pourquoi devrait-elle se montrer désobligeante envers Alex en refusant de passer quelques minutes chez lui ? Probablement échaudée par les faits divers médiatiques et l’attitude irrespectueuse des hommes dans l’espace public, Brune commet l’irréparable quand Alex entreprend de se rapprocher d’elle – ce qui constitue en l’état, rappelons-le, un cas potentiel d’agression sexuelle.

Brune doit désormais prendre des décisions hâtées. Que faire du corps ? À qui demander de l’aide ? Doit-elle prévenir, ou non, son compagnon Yassine, qui ne se doute de rien ? Finalement, elle se tourne vers Pacôme, son meilleur ami, qui lui porte secours et se propose de l’aider à enterrer le corps à la campagne. Mais Maran Hrachyan ne ménage pas les hommes, et elle ne sacrifie pas l’opportunité de planter un dernier clou au cercueil d’une masculinité qui afflige les femmes. Une fois encore, les attentes déplacées, les péchés d’orgueil, les désirs inassouvis vont faire leur œuvre et compliquer un peu plus la situation dans laquelle se trouve Brune… D’autant plus que les apparences nous ont peut-être induits, pour partie, en erreur.

Une nuit avec toi échappe en réalité à toute interprétation unidimensionnelle. Tous les actes potentiellement délictueux ou criminels peuvent être examinés sous différents angles. Alex, par exemple, s’est montré bien trop présomptueux ; il a violé l’intimité de Brune. Mais jusqu’où aurait-il été sans l’intervention désespérée – et extrême – de cette dernière ? Quant à elle, c’est une presse sensationnaliste qui effectue son procès en place publique, avant une conclusion en tous points glaçante. Si l’on peut regretter l’absence de préface et de postface, lesquelles n’auraient pas été superflues pour contextualiser le récit, Maran Hrachyan réussit en tout cas son pari : elle construit une réflexion à tiroirs sur la condition féminine dans le monde contemporain et sur les rapports parfois dysfonctionnels entre les genres.

Une nuit avec toi, Maran Hrachyan
Glénat, septembre 2023, 168 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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