Kinnara : l’automate céleste (légende asiatique)

Dans le royaume d’Ayodyah (royaume du Siam précise la quatrième de couverture), les auteurs s’inspirent de légendes thaïlandaises pour nous conter l’histoire de la succession du roi Tosarot qui avait deux fils.

Les Argentins Enrique Alcatena (dessin) et Eduardo Mazzitelli (scénario) proposent un album dans un univers exclusivement asiatique. Pourquoi pas, car visiblement cela les inspire. Mais que penser du titre ? Le Kinnara est une sorte de génie à rapprocher de ceux qui sortent des lanternes magiques des contes orientaux comme Aladin. Inactif, le Kinnara se présente sous la forme d’une statuette. Lorsqu’elle devient la propriété de quelqu’un, elle prend la forme d’un être mi-homme mi-animal qui devient une sorte de conseiller tout-puissant pour son possesseur. Le Kinnara se révèle très malin et intelligent, allant jusqu’à agir pour son propre compte alors même qu’il est au service de son maître. Il se montre ainsi capable d’influer sur le cours des événements pour pouvoir changer de maître quand l’actuel ne lui convient pas, en particulier s’il ne le trouve pas assez intelligent. Quant à la qualifier d’automate céleste, c’est probablement parce que ses possesseurs voient en lui la manifestation d’une volonté divine. En effet, au début du récit, le Kinnara conseille le roi Tosarot en personne, considéré comme un homme bon. Malheureusement, la vie de Tosarot touche à son terme. Que deviendra alors le Kinnara ?

La lignée royale

Entre Mongkut l’aîné et Phra Lak son cadet, l’entente des fils de Tosarot est quasi parfaite. La légende affirme que « … les frères devinrent forts, éclairés et indomptables. Comme si, une fois les deux nés, un tout avait été formé. » Leur complicité s’épanouit en grandissant. Son Kinnara avait prévenu Tosarot « Tes fils seront invincibles… tant qu’ils seront unis. Mais un seul pourra devenir roi et tes ennemis feront tout leur possible pour les séparer. Celui qui gouvernera n’aura qu’une moitié de couronne. En plus… quelqu’un va venir t’assassiner. » Ainsi, parvenus à l’âge adulte, Mongkut et Phra Lak font face à la mort de leur père. La légende présente Mongkut comme particulièrement joueur alors que Phra Lak se révèle d’une grande intelligence. En tant qu’aîné, Mongkut devrait logiquement accéder au trône. Les circonstances y amènent finalement Phra Lak qui n’était pas spécialement préparé pour cette charge. Il se révèle néanmoins suffisamment perspicace pour l’exercer de façon quasi irréprochable. Mais bien entendu, cela serait trop simple.

Les personnages

À part le roi et ses deux fils, d’autres personnages interviennent dans l’intrigue. Tosarot étant veuf depuis le décès de la mère de Mongkut et Phra Lak, il enchaine les conquêtes, jusqu’au moment où il se fixe avec la belle Rambhai, venue au palais avec trois chats offerts par sa mère. Menkin son favori est particulier, puisqu’il peut prendre l’apparence d’un homme, ce dont profite Rambhai pour en faire son amant. En effet, vieillissant et trop occupé par les affaires du royaume, le roi délaisse Rambhai tout en sachant pertinemment ce qu’elle fait dans son dos. Outre les personnages déjà évoqués, il faut tenir compte de créatures plus ou moins fantastiques qui interagissent avec les humains. Ainsi, Mongkut s’intègre à la communauté des hommes-éléphants où il côtoie le bas peuple, réalisant les difficultés de ceux qui vivent dans la misère (ce qui l’éloigne d’autant plus des contingences royales). N’oublions pas qu’à Longka, le royaume magique des ogres, ces créatures à l’aspect monstrueux peuvent devenir des alliés redoutables. Intervient également Pipek, le conseiller manipulateur de Phra Lak.

Ambiance générale

Découpé en cinq chapitres, l’album se révèle foisonnant, aussi bien du côté des dessins que du scénario. Les dessins sont d’une grande élégance et particulièrement fouillés, mettant en valeur la richesse d’inspiration des décors asiatiques ainsi que la richesse d’aspect des personnages fantastiques. Le scénario est à la hauteur, avec de multiples rebondissements dus aux interactions entre les personnages. L’album comporte aussi des réflexions à caractère philosophique, sur le pouvoir, le but de la vie, le destin, etc. La richesse graphique est due au fait que l’essentiel se passe dans le palais royal où on trouve d’innombrables objets d’arts, des sculptures en particulier. Le travail sur le décor est complété par celui sur les coiffures et les costumes. Le choix du noir et blanc gomme l’aspect très coloré de tout cet ensemble, mais il rend parfaitement compte de la richesse de l’ensemble et privilégie à mon avis l’aspect fantastique à quelque chose qui ferait trop véridique. Si l’aspect esthétique est une belle réussite, le scénario laisse quand même parfois perplexe, peut-être parce que la mentalité asiatique reste difficile à cerner, mais plus sûrement parce que certains rebondissements tombent comme un cheveu sur la soupe. À mon avis, en cherchant à s’inspirer des légendes thaïlandaises annoncées, les auteurs ont parfois un peu de mal à trouver des enchaînements suffisamment fluides. Ce qui n’empêche pas cet album de procurer un bon moment et d’inspirer l’envie de s’y plonger plusieurs fois. Remarque finale, on observe beaucoup de représentations du Bouddha, mais les pratiques et croyances religieuses des différents personnages ne sont jamais évoquées, alors que l’intrigue confronte des personnages à caractère humain avec d’autres à caractère légendaires.

Kinarra : l’automate céleste, Enrique Alcatena et Eduardo Mazzitelli
iLatina éditions (collection « Grandes Autores), mai 2021

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3.5

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