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« Le Grand Livre de la F1 » : le vadémécum de la Formule 1

Les éditions Marabout publient Le Grand Livre de la F1, de Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives. Beau-livre richement illustré, doté d’un grand format de 250mm X 245mm, l’ouvrage, encyclopédique, témoigne avec force détails de l’évolution de la compétition automobile reine.

L’acte de naissance de la Formule 1 remonte à l’année 1950, avec le Grand Prix de Grande-Bretagne à Silverstone. Le monde d’après-guerre trouve dans le sport automobile un symbole de progrès et d’excellence. La Fédération Internationale de l’Automobile (FIA) codifie alors les règles d’une nouvelle compétition et pose les fondations d’un championnat mondial où se mesureront les plus grands constructeurs et les meilleurs pilotes. Le Grand Livre de la F1 revient d’ailleurs abondamment sur ces derniers. Regroupés dans un « Hall of Fame » qui n’a jamais aussi bien porté son nom, Niki Lauda, Ayrton Senna, Alain Prost, Juan Manuel Fangio ou encore Michael Schumacher ont tous droit à un focus les mettant à l’honneur.

« Doté d’un sens de la résilience hors du commun », Niki Lauda reprend la course six semaines à peine après un grave accident qui lui a brûlé une partie du visage. Michael Schumacher, décrit comme « un pilote imbattable et un ogre sans pitié », serait mu par « un pragmatisme de tous les instants ». Concernant Senna, au-delà de la grande rivalité avec Prost, les auteurs rappellent qu’il a été biberonné aux karts dès le plus jeune âge. Juan Manuel Fangio, l’Argentin aux cinq titres mondiaux, incarne quant à lui mieux que personne la première ère des titans. Le Grand Livre de la F1 est ainsi, en premier lieu, une grande aventure sportive et humaine, qui s’est articulée autour d’une constellation de champions que Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives présentent successivement.

Mais la mécanique n’est pas en reste. Les véhicules de course, cœur battant de la Formule 1, ont subi des transformations stupéfiantes au fil des années. Des premiers moteurs post-guerre aux ailerons en passant par les pneus ou les unités de puissance hybrides d’aujourd’hui, la quête de vitesse, de sécurité et d’efficacité a remodelé leur ADN. L’aérodynamisme, la gestion des pneumatiques, les systèmes de récupération d’énergie : chaque composante a été réfléchie, soupesée, testée, puis réinventée. Cette évolution est le fruit d’une alchimie entre ingénieurs visionnaires, pilotes concernés et réglementations évolutives, visant un équilibre entre le spectacle et la sécurité. Parallèlement, la Formule 1 s’est adaptée à un monde de plus en plus globalisé, explorant de nouveaux territoires, que ce soit sur le plan géographique avec des circuits aux quatre coins du monde, ou digital, avec une présence renforcée sur tous les médias.

Ce sont d’ailleurs les retombées médiatiques grandissantes de la Formule 1 qui vont attirer les grands constructeurs généralistes. Et au même moment, dans les années 1980, une bataille autour des droits commerciaux de la F1 se fait jour ; la FOCA menace même de créer un championnat parallèle. L’ouvrage livre ainsi une vision panoramique de ce sport. Il en présente la face solaire : c’est au Grand prix de France que Jacky Ickx signe la première victoire d’une monoplace équipée d’ailerons. Mais aussi les côtés plus sombres : les accidents mortels d’Ayrton Senna ou de Gilles Villeneuve, par exemple. Parallèlement est présentée l’évolution technique de la F1 à chaque décennie, les enjeux liés aux pneumatiques (« le lien incontournable entre la machine et la piste ») ou encore le moteur turbo F1, dont les débuts ont lieu en 1977 au Grand prix de Grande-Bretagne.

Complet, très documenté, manifestement aussi passionné que passionnant, Le Grand Livre de la F1 est une évocation parfois vertigineuse de l’histoire de la Formule 1. Les auteurs en décryptent les rivalités, les dispositifs mécaniques, les règlementations, pour mieux contextualiser les grands exploits qui jalonnent leur ouvrage. 

Le Grand Livre de la F1, Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives 
Marabout, novembre 2023, 288 pages

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4.5

En rémission : dialogue de sourds

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Dans un futur indéterminé, un homme pas tout jeune et malade vit avec sa compagne dans un lieu semble-t-il assez à l’écart. L’homme est un rêveur qui fait des cauchemars alors qu’elle est assez râleuse.

Le futur imprécis où l’histoire se situe permet à Jonathan Djob Nkondo, issu de l’animation et ici dessinateur-scénariste, de laisser libre cours à son inspiration concernant les décors, ce qui constitue à mon avis le meilleur atout de cette BD petit format (14,8 x 10,6 cm) qui se lit rapidement malgré ses 174 pages. Il faut dire qu’une bonne partie se passe de dialogue et que les planches ne comportent qu’une ou deux cases. L’homme est obsédé par une fleur (celle de l’illustration de couverture) qu’il semble vouloir protéger à tout prix. On peut penser qu’elle représente à ses yeux une valeur symbolique : la protection de la vie, sachant probablement la sienne menacée. A noter que l’album est en noir et blanc, le rouge qui domine l’illustration de couverture représentant la seule touche colorée.

Chacun ses activités

L’essentiel de l’histoire tient en une virée de la femme qui emprunte un petit vaisseau spatial pour aller faire des courses pendant que l’homme s’active dans leur jardin, sorte de forêt sous dôme. Lors de son trajet, la femme remarque un astéroïde sur lequel des humains s’activent au marteau-piqueur. On ne saura pas exactement à quelle activité ils se livrent, mais ils exploitent l’astéroïde à des fins qui déplaisent foncièrement à la femme. On comprend que le message est un coup de gueule vis-à-vis de ces humains qui s’approprient tout ce qui leur tombe sous la main et détruisent ou dénaturent ce qui fait la beauté de l’univers, à des fins mercantiles déguisées en recherche de confort. Cela rejoint l’acharnement et la délicatesse menées par l’homme pour protéger la fleur qui absorbe son énergie.

Un avenir peu enviable

L’album est donc élaboré avec des intentions louables, c’est déjà ça. Malheureusement, hormis le soin apporté aux décors, ainsi qu’un dessin élégant, il déçoit par son manque de profondeur, le tout restant assez superficiel. Même les caractères des deux personnages principaux restent au stade de l’ébauche, puisqu’on ne les voit qu’assez peu ensemble. On imagine certes qu’ils vivent en couple depuis longtemps et qu’une certaine usure s’est installée. On remarque aussi que le futur montré par l’auteur est marqué par un isolement des humains qu’il met en scène. Heureusement, la fin montre qu’entre l’homme et la femme, il reste quelque chose de fondamental qui apparaît sous la forme d’un symbole particulièrement significatif.

En rémission – Jonathan Djob Nkondo
Éditions Réalistes (collection n°1) : sorti le 1er mars 2024
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2.5

Monkey Man : il faut parfois apprendre à un singe à faire la grimace…

La genèse et la distribution du film laissaient présager une petite bombe. Eh bien c’est plutôt à un petit pétard mouillé qu’on a affaire ici. Se positionnant comme le nouveau John Wick (oui, encore…), ce premier film de l’acteur Dev Patel compile beaucoup des défauts récurrents des premières œuvres sans jamais atteindre la maestria de son modèle déclaré. On est face à un script à la fois linéaire et basique composé de vengeance incarné par des bastons auquel on insère une tonne de sujets et thématiques survolés pour un ensemble fouillis et inabouti. Et si quelques fulgurances visuelles se dessinent parfois et que le contexte de Mumbai se révèle (un peu) dépaysant et exotique on ne peut que pester devant le peu de séquences d’actions qui soient mémorables (il n’y en que deux sur deux heures et elles n’ont rien de révolutionnaire). Pas totalement déplaisant mais le typique film bien trop buzzé qui s’apparente à une arnaque.

Synopsis : Un jeune homme gagne péniblement sa vie dans un club de combat clandestin où, nuit après nuit, en portant un masque de gorille, il est battu à sang par des combattants plus populaires en échange d’argent. Après des années de rage refoulée, il découvre un moyen de s’infiltrer dans l’enclave de l’élite sinistre de la ville. Alors que son traumatisme d’enfance déborde, ses mains mystérieusement cicatrisées déclenchent une campagne explosive de représailles pour régler ses comptes avec les hommes qui lui ont tout pris.

À l’origine, Monkey Man avait été acheté par Netflix il y a deux ou trois ans. Sauf que le film est resté dans les cartons de la firme durant un laps de temps assez long sans aucune annonce quelconque de diffusion. Visiblement, certains aspects politiques du long-métrage pouvaient froisser les esprits en Inde, ce qui aurait refroidi la firme. Entre temps, la bête aurait tapé dans l’œil du réalisateur et producteur Jordan Peele (Get Out, Us, …) qui l’a racheté et permis sa distribution à l’international. Vendu comme un John Wick à Mumbai, le premier film de l’acteur indien Dev Patel (Slumdog Millionaire) se dotait d’un buzz plutôt flatteur. Malheureusement, on est très loin du modèle et même de ses nombreux succédanés.

Un personnage solitaire, une vengeance et des combats en veux-tu en voilà… On connaît la chanson depuis une décennie et la saga mythique et au succès grandissant porté par Keanu Reeves. Niveau action, elle est devenue le mètre étalon du genre à l’international même si on a tendance à oublier les nombreuses productions asiatiques tout aussi impressionnantes et innovantes en la matière, et sorties avant. Depuis, entre les versants féminins et les copies plus ou moins assumées, on a eu droit à beaucoup de films tentant de singer cette recette. Et Monkey Man en fait partie. Sa seule originalité étant de situer l’action à Mumbai en Inde avec ce que cela implique de composantes culturelles différentes et de décors moins vus dans le genre.

Sauf qu’hormis cela, le premier essai de Dev Patel derrière la caméra n’a pas grand-chose à offrir. Oui le contexte est assez bien optimisé et on a droit à quelques idées de mise en scène. Celles-ci se reflètent aussi bien sur le pur versant formel (les jeux d’ombres et certains plans éclairés aux néons qui rappellent le cinéma de Nicolas Windig Refn) que dans la chorégraphie des combats (la scène du couteau dans l’ascenseur ou celle de la hache dans le bordel). L’accompagnement musical, que ce soit certaines notes lorgnant sur le thème principal de Top Gun ou simplement le choix des musiques, est également pertinent et bien choisi. On peut également dire que Patel assure dans le rôle principal, d’ailleurs peut-être plus que derrière la caméra. Mais si ce n’est ces quelques points validés, rien que du très classique dans ce film d’action. Et parfois même du raté malgré des ambitions et des intentions que l’on sent sincères.

Si on n’a pas été au cinéma pour voir ce genre de film depuis quelques années, on pourrait, avec un peu d’indulgence, être tolérant devant ce petit frère hindou de John Wick. Le personnage iconique du Baba Yaga est d’ailleurs cité dans Monkey Man, ne cachant jamais les velléités de cette production. Cependant, entre les versions féministes qu’elles soient sérieuses comme Atomic Blonde ou azimutée comme Bloody Milkshake, en passant par une itération tricolore coup de poing qui nous avait mis KO avec Farang, le spectateur amateur d’action a déjà été rassasié dans le domaine et il est très difficile de trouver des points originaux ou marquants et des qualités supérieures aux productions citées précédemment avec celle de Dev Patel. Monkey Man est en effet bourré de défauts propres aux premiers films et s’avère quelque peu maladroit souvent et indigeste parfois.

Il y a déjà un gros problème de narration et de proportion. De ne connaître les raisons des agissements du personnage principal qu’au compte-gouttes dans la seconde partie du film fait qu’on passe toute la première à se demander le but de ses actes. Conséquence logique: difficile de s’attacher et de comprendre ce jeune homme. Ensuite, Monkey Man est censé être un gros film d’action ou, en tout cas, on nous le vend comme tel. Sauf qu’il n’y a que deux séquences vraiment mouvementées sur les deux heures de film… Et la première se déroule à presque à une heure de bobine quand la seconde se révèle tout simplement être le final. Et si celle qui inaugure les hostilités fait le travail avec un rythme soutenu et des chorégraphies sympas, elle n’est pas non plus mémorable en dépit d’accès de violence sèche et généreuse. Quant au final, il n’a vraiment rien de transcendant, tant on nous fait monter la sauce pour rien. En témoigne, le combat entre les deux antagonistes principaux qui s’avère conforme à n’importe quel film d’action du samedi soir. Sachant que le but premier du spectateur s’il va voir ce film consiste à en prendre plein la vue avec des combats, il va être déçu.

Enfin, le scénario est lourd. Trop de sujets traités pour se donner un semblant de consistance derrière l’habit du simple film d’action bourrin. On parle ici d’élites sans vergogne, de trafic de femmes, d’un pays gangréné par la corruption, de spiritualité et de légendes et même d’identité de genre (!). Un programme bien trop chargé, presque indigent, pour un film comme celui-là. Surtout que tout cela est survolé et n’apporte rien au film. En outre, le sauvetage du personnage principal par cette peuplade reculée au milieu du long-métrage intervient comme un cheveu sur la soupe et frôle l’invraisemblable. Dans ces conditions et même si tout cela se laisse regarder, difficile d’adhérer totalement à ce premier film certes ambitieux et plein de bonne volonté mais au final terriblement trivial et maladroit.

Bande-annonce – Monkey Man

Fiche technique – Monkey Man

Réalisateur : Dev Patel.
Scénaristes : Dev Patel, Paul Angunawela et John Collee.
Production : Thunder Road & Netflix.
Distribution France : Universal Pictures France.
Interprétation : Dev Patel, Pitobash, Sharlto Copley, …
Durée : 2h00.
Genres : Action.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA – Inde.

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2.5

Reims Polar 2024 : The Last Stop in Yuma County, l’espérance du vice

En panne sèche ? Venez déguster la tarte à la rhubarbe de Francis Galluppi en attendant de repartir. The Last Stop In Yuma County possède un large choix d’ingrédients tout droit sortis des seventies pour que l’on passe un bon moment en compagnie d’individus, dont il sera compliqué d’anticiper les actions. Sur ce point, le suspense gagne à être au sommet de ses atouts, car le reste du programme sent parfois le réchauffé.

Synopsis : Un marchand de couteaux itinérant est contraint d’attendre dans un diner (restaurant américain). Il se retrouve pris en otage quand deux braqueurs en cavale débarquent après un hold-up.

Le rêve américain n’a jamais existé et LaRoy, en ouverture de ce Reims Polar, en atteste. Francis Galluppi ne renonce pas entièrement à cette idée, en jouant des codes du western et de huis clos pour nous piéger dans l’attente. Déjà récompensé au Sitges, le cinéaste prouve son habileté dans l’écriture de situations assez cocasses. Si les frères Coen avaient ouvert un diner à l’écran, celui du jeune cinéaste ne serait pas loin d’avoir la même architecture. Il manque toutefois à ce premier long-métrage une meilleure fluidité, car on y confond le temps qui passe et la montée en tension.

Les beaufs, la belle et le trouillard

Un vendeur de couteaux ambulant, une belle serveuse et femme du shérif, deux gangsters en fuite, un opérateur qui vit dans la station avec son chien, un couple chétif qui se revendique Bonnie & ClydeUne myriade de personnages se greffe ainsi de suite au récit et tous échouent dans la seule station-service du coin paumé du comté de Yuma. Chaque groupe semble venir d’un film différent et les références sont assez nombreuses si l’on souhaite jouer la comparaison, mais l’intérêt n’est pas là. Pas d’enquêtes à mener, pas de ripou à démasquer, la personnalité des personnages transparaît à l’écran. Il fallait donc les stimuler un peu pour que l’intrigue vaille le détour, car le spectateur sait pertinemment que le camion-citerne n’arrivera jamais à bon port pour les ravitailler.

La photographie met toutefois ce décor de western à l’honneur, justifiant ainsi l’isolement et la fournaise du désert de l’Arizona. Bien au chaud et sans climatisation, les esprits s’échauffent rapidement, à l’image des Huit Salopards, que l’on tente d’égaler en matière de dialogues pétillants et de huis clos cérébral. On penche cependant vers Sale temps à l’hôtel El Royale, avec les mêmes défauts. Richard Brake est intimidant, Jim Cummings est névrotique et Michael Abbott Jr. est tremblant. Le jeu des comédiens n’est pas la cause et les clichés qu’ils incarnent non plus. Mais la présentation des nouveaux venus et de leurs motivations effacent souvent les enjeux précédents, jusqu’à en perdre le fil rouge. Dans le même mouvement, on repousse l’inévitable impasse mexicaine que l’on redoute.

Jour de paye

Doté d’un cadrage précis et d’un montage qui travaille le hors-champ dans ce lieu pourtant trop serré, c’est dans la spontanéité du jeu et des réflexes que l’humour vient à point nommé. S’il ne fait pas mouche à chaque intervention, il a au moins le mérite de révéler la nature des personnages qui se découvrent être peureux, courageux, maladroits ou complètement barges. À la manière d’une roulette russe, Galluppi a consciencieusement laissé traîner tout un arsenal de Tchekhov qui attend que la prise d’otages dérape pour de bon. La violence est crue et ne manque pas d’efficacité, malgré un épilogue frustrant, qui ne parvient plus à renouveler la magnifique tension du début de film. The Last Stop In Yuma County manque donc d’être à la hauteur de ses ambitions, trop grandes pour que Francis Galluppi puisse contenir tout le gras qui dégouline de son récit. Reste néanmoins une belle surprise qui, s’il transfigure sa mise en scène avec le bon carburant, est prédestinée à accomplir son hold-up. À suivre au prochain arrêt !

The Last Stop In Yuma County : bande-annonce

The Last Stop In Yuma County : fiche technique

Réalisation et Scénario : Francis Galluppi
Production : Matt O’Neill, Atif Malik & Francis Galluppi
Image : Mac Fisken
Montage : Francis Galluppi
Musique : Mathew Compton
Pays de production : États-Unis
Année de production : 2023
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Thriller, Policier
Durée : 1h30

Reims Polar 2024 : Dark Market, satisfait et remboursé

Il n’existe plus vraiment de secrets de nos jours, à l’heure du numérique, notamment sur les plateformes de vente entre particuliers. Il s’agit de la couverture parfaite pour les arnaques… et les meurtres. Dark Market nous met ainsi en garde sur l’abus de notre outil du quotidien, le téléphone portable, mais également sur un mode de consommation qui bouleverse les interactions sociales. Nous sommes à un clic des bons plans, mais malheureusement pour les protagonistes de cette intrigue viscérale, ils se révèlent généralement foireux.

Synopsis : Soo-hyun achète sur internet une machine à laver d’occasion à un prix défiant toute concurrence. Et pour cause, elle est en panne. Mais en plus d’être un arnaqueur de génie, le vendeur est aussi un psychopathe.

Passées sous les radars, les réalisations de Hee-kon Park vont à présent trouver un second souffle maintenant que son quatrième long-métrage atteste d’un savoir-faire qui tend à satisfaire les amateurs de série B. Avec un sujet d’actualité tout chaud, le film ouvre sur des gestes communs et à la portée de tous. Telle une vitrine qui inciterait les férus d’achats compulsifs à dégainer leur carte bancaire, les premières minutes nous embarquent dans l’envers du décor. Parmi les vendeurs se cache un homme malintentionné et habile dans la pêche aux acheteurs. Il ne faut pas très longtemps pour comprendre qu’il n’est pas seulement là pour vider leur portefeuille, mais également pour assassiner les plus vulnérables.

La bonne affaire

Les plus vulnérables sont celles et ceux qui sont dans le besoin, et Soo-hyeon (Shin Hye-sun) fait partie de cette catégorie. Travailleuse consciencieuse et surchargée, elle a hâte de jouir du confort de son nouvel appartement. Malheureusement, son lave-linge défectueux la pousse à en chercher un autre d’occasion. Il va sans dire que la confrontation avec son vendeur ne se passe pas comme prévu. Suite à son intervention, son appareil reste inefficace et sa vie est piratée de bien des manières.

Cependant, Soo-hyeon est plutôt du genre rancunier. Lorsque que la police ne peut rien pour elle, cette dernière se met en chasse pour saboter les nouvelles tentatives frauduleuses de cet inconnu. Ce qu’elle ne redoute pas, c’est que la barrière est très fine entre elle et le criminel. Hee-kon Park prend alors un malin plaisir à restaurer cette aura démoniaque qui circule sur le net. Il absorbe le thème du cyberharcèlement pour alimenter sa machine à suspense, donnant ainsi une vision peu commune du genre home invasion. Comment se sentir chez soi lorsque les clôtures de l’intimité sautent ? Les hommes ne sont d’aucun secours ici.

Telle la sorcière qui attire les Hansel et Gretel dans sa tanière sucrée ou une sangsue qui s’accroche à sa victime, le vilain de l’histoire (Im Seong-jae) vampirise Soo-hyeon jusqu’à bouleverser son quotidien. N’achetez pas l’acheteur, de son premier titre d’exploitation, c’est l’avertissement qui peut donner froid dans le dos, mais qui échoue à nous captiver de bout en bout. L’écriture des personnages, et de l’héroïne notamment, ne semble pas stimuler pas le metteur en scène coréen. Ce dernier préfère une étude plus empirique dans son récit inspiré de faits bien réels. Voir comment la victime, le criminel et la police se répondent et en exposer les impasses juridiques, trop nombreuses pour que la justice ait un véritable poids dans le domaine du numérique. Cette démonstration à coups d’effets de style est cependant si répétitive dans le dernier tiers que la tension s’effrite assez rapidement. Reste que cette série B assure le divertissement minimum, par sa violence physique et surtout psychologique, qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de contacter le service client.

Finalement, faire ses achats en ligne, c’est un peu le jeu de la roulette, miser sur la confiance d’un inconnu. Ce jeu risqué est-elle une bonne affaire pour autant ? En parallèle du cyberharcèlement sur les réseaux sociaux les plus tendances, Dark Market sonde les vices des plateformes « communautaires » où il est possible de déchanter aussi vite qu’on a été piraté et arnaqué. Ce thriller psychologique joue ainsi avec les nerfs du spectateur qui en connaît les ressorts, de près ou de loin, afin qu’il y songe à deux fois avant de sauter sur une belle offre !

Fiche technique

Réalisation : Park Hee-kon
Production : Park Hee-kon & Cho Byeong-yeon
Scénario : Park Hee-kon & Kim Dong-hoo
Image : Back Yoon-seok
Montage : Han Eon-jae & Han Young-kyu
Musique : Jang Yeong-gyu
Pays de production : Corée du Sud
Année de production : 2023
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Thriller
Durée : 1h41

Les brèves de CLaP 2024 : deuxième édition du festival de cinéma latino-américain de Paris

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Fort du succès de sa première édition en 2023, le festival CLaP 2024 persiste et signe ! Huit films en compétition officielle aux propositions cinématographiques pointues et exigeantes, six films hors compétition et une série de courts métrages de neuf pays d’Amérique latine ont été projetés dans de mythiques salles parisiennes, comme le Grand Action, le Saint André des Arts, l’Archipel ou le Reflet Médicis. Le cercle des partenaires s’élargit autour de ce jeune festival très remarqué, puisque Les Cahiers du Cinéma (entre autres) sont désormais de la partie. Certains films ont fait leur première européenne ou parisienne. Morceaux choisis en attendant, très impatiemment, la troisième édition en 2025.

« A transformação de Canuto » : l’homme jaguar
A transformação de Canuto (d’Ernesto De Carvalho et Ariel Kuaray Ortega, Brésil, Argentine, 2023, 130 min), Grand Prix du festival CLaP 2024, évoque la légende de Canuto, l’homme qui se transforma en jaguar il y a de nombreuses années, chez les Mbyá-Guarani, une communauté vivant dans la forêt amazonienne. Conservant le mystère du mythe qu’il ne peut d’ailleurs résoudre, le film se place aux frontières du réel et du surnaturel, du documentaire et de la fiction. Il tente de mettre des images sur l’inexplicable et des mots sur l’intraduisible. Cette pièce maîtresse du festival est un film des mémoires : géographique, historique et anthropologique.

« El realismo socialista » : le phénix
El realismo socialista (Raoul Ruiz, Valeria Sarmiento, Chili, 2023, 78 min) revient d’entre les morts ! Ce film exceptionnel, tant par son propos que par sa genèse, a fait sa première parisienne grâce au festival CLaP et au travail acharné de Valeria Sarmiento, veuve de Raoul Ruiz, qui a remué ciel et terre pour qu’il voie le jour… 50 ans plus tard. En effet, le tournage situé entre 1972 et 1973 a été interrompu par le coup d’Etat d’Allende et n’a jamais repris à l’époque, faisant tomber le projet dans l’oubli. Cette œuvre, militante, radicale et révoltée, a été recomposée à partir d’archives et de rushes en noir et blanc.
Entre documentaire et fiction, « El realismo socialista » tente de tisser un dialogue entre le monde ouvrier, les intellectuels-poètes et les petits bourgeois, qui s’affrontent dans une réthorique très politisée. Balançant sans cesse de l’amitié souhaitée à l’opposition cruelle, il dépeint une époque et une société révolues, réservoirs en tension d’une lutte des classes qui finit par éclater et se termine, comme de bien entendu, dans un bain de sang.

« A invençao do outro » : les uns, les autres
A invençao do outro (Bruno Jorge, Brésil, 2023, 144 min) est un documentaire FASCINANT qui suit une expédition menée par la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai), en totale immersion dans la forêt amazonienne. Une entreprise risquée pour aller à la rencontre des indigènes vivant sur un territoire jouxtant le Brésil, le Pérou et la Bolivie et pour retrouver des membres d’une tribu égarés dans la jungle. Le film se déploie sur près de deux heures trente, laissant souvent la caméra tourner en plans séquences hypnotisants. L’invention des autres porte bien son nom. Fraternel et extrêmement spectaculaire.

« El polvo » : poussière d’amour
El polvo (de Nicolás Torchinsky, Argentine, 2023, 73 min) présenté en première européenne au Saint André des Arts par le festival CLap.
Un film pudique et déroutant sur le deuil de Julio-Juli, artiste trans, oncle-tante du réalisateur. Les vivants, confinés dans un respectueux hors-champ (on ne voit que leurs mains affairées), vident son appartement en commentant les trouvailles qu’il recèle. Accomplissant ces gestes rituels, ils libèrent aussi la parole qui leur permet de faire « reconnaissance » avec l’artiste. Celle-ci n’apparaît que sur des archives filmées d’une pièce du dramaturge argentin Copi, où il-elle laisse libre cours à sa personnalité exubérante. La lecture de textes intimes découverts sur les lieux vient parfaire cet émouvant portrait, qui témoigne également de la grande sensibilité du réalisateur.

« Medea » : le ventre vide
Medea (Alexandra Latishev, Costa Rica, 2017, 70 min), variation sur le mythe de Médée, est un film dérangeant et difficile à défendre. Et pourtant, il touche à des thèmes majeurs : la maternité refusée, le corps ignoré, l’identité troublée. Il peut susciter rejet ou dégoût, mais aussi une certaine fascination. Comme celle que l’on ressent pour María José, incarnée par l’étonnante et très physique Liliana Biamonte. Celle-ci nourrit le film de son corps à chaque plan, alors même que son personnage refuse la chair de sa chair. Une scène particulièrement difficile fera date. Pour des yeux avertis.

« Los Bilbao » : du cœur et de la testostérone
Los Bilbao (Pedro Speroni, Argentine, 2023, 73 min) est un pluriel bien singulier. Il désigne les Bilbao, une drôle de famille dont le chef, Ivan, sort tout juste de prison. Ancien boxeur, il renfile les gants, règne sur son quartier et se fait craindre plus que respecter. Los Bilbao, c’est aussi une femme solide et maternelle, Yamila, et sa gamine espiègle, élevée par Ivan. On ne sait pas trop à quoi s’en tenir. Ce film est-il un portrait réel, une fiction, un documentaire ? Il brouille les pistes, mais qu’importe, c’est le spectacle qui compte. Celui de la personnalité explosive d’Ivan Bilbao qui règle ses comptes avec son passé et attend la naissance, pleine de promesses d’un enfant de son sang. 

« Estranho Camino » : t’es où, papa, où t’es ?
Estranho Camino (Guto Prente, Brésil, 2023, 83 min), a reçu une mention spéciale du jury du festival. C’est effectivement un petit ovni cinématographique relatant le parcours semé d’embûches qui mène un jeune cinéaste, David, jusqu’à son père dont il est séparé depuis des années. Ce dernier, un ours mal-léché vit en ermite dans un appartement capharnaüm et écrit des bouquins de développement personnel prônant les relations harmonieuses, alors même qu’il a coupé les ponts avec sa famille. Les retrouvailles, la perte puis le deuil forment avec humour et tendresse ce long chemin (camino) sur fond de confinement, donnant parfois lieu à des scènes oniriques qui frisent le psychédélique…

Palmarès

– Le prix Grand CLaP (décerné par un jury professionnel) a été attribué au film A transformação de Canuto, des cinéastes brésiliens Ariel Kuaray Ortega et Ernesto de Carvalho. Le jury a également décidé d’attribuer une mention spéciale au film brésilien Estranho Caminho, du cinéaste Guto Parente.
– Le prix CLaP des Universités (décerné par un jury étudiant des différentes universités partenaires) a été attribué au film El polvo du réalisateur argentin Nicolás Torchinsky.
– Le prix CLaP du Public (décerné par le public du festival) a été attribué au film Guapo’y, de la réalisatrice paraguayenne Sofía Paoli Thorne.

 

Reims Polar 2024 : Highway 65, au malheur des femmes

Quand bien même la condition de la femme en terre israélienne est de moins en moins ambiguë, il reste encore du chemin à parcourir avant de rééquilibrer le rapport de force, toujours dicté par la culture du patriarcat. Maya Dreifuss ne cache donc pas son envie d’en étudier les contours dans ce Highway 65, une route circulaire, qui ramène les personnages vers ce point de rupture qu’ils ont trop longtemps esquivé.

Synopsis : Quelques mois après sa mutation forcée de Tel Aviv à la petite ville d’Afula, Daphna, brillante détective, découvre le téléphone abandonné d’Orly Elimelech. Connue pour ses liens avec la puissante famille Golan, cette ancienne reine de beauté est introuvable. Alors que personne ne semble s’inquiéter de cette disparition et malgré la défiance de la ville qui lui reproche avant tout d’être une femme célibataire et sans enfant, Daphna se lance à corps perdu à la recherche d’Orly…

Les jeux de pouvoir entre les hommes et les femmes tenaient déjà une place importante dans She is coming, son premier long-métrage. Cette fois-ci sans romance pour approfondir le sujet, Highway 65 se présente comme une denrée rare dans le paysage cinématographique israélien et tournée en hébreu. Véritable défi de production, ce film policier possède tous les éléments qui rendent hommage au cinéma de Chabrol, Hitchcock et Melville, si chère à la cinéaste. On se réjouit qu’un tel registre soit mis en avant par une militante aussi impliquée. Malheureusement, le fantasme ne dure que le temps de l’exposition. Le reste de l’intrigue manque d’éveiller cette fureur féminine, ou ce souffle sororal, qui justifieraient toutes ses lettres de noblesse au polar.

Hommes perdus, femmes invaincues

Une ancienne reine de beauté manque à l’appel. Personne n’a l’air de s’en soucier, mais Daphna ne compte pas laisser cette affaire dans la brume et dans l’oubli. Tali Sharon lui donne tout le crédit nécessaire pour que l’intrigue tienne bon jusqu’au bout. Sa Daphna est loin d’être la plus féminine du coin paumé d’Afula. À 41 ans, sa nature contredit toutes les mœurs établies par la culture locale et son sens radical de la justice ne l’aidera pas forcément à réparer cette fracture sociale qui touche son pays. Indépendante, sans désir d’enfant ni de mariage, démarche et attitude masculines, pas d’amis sur lesquels s’appuyer, il ne reste que son statut d’enquêtrice à défendre, malgré les réserves de sa supérieure directe, totalement résignée.

Même loin de la capitale, Daphna continue d’encaisser de nombreux coups tordus avant de pouvoir librement s’exprimer. Alors, comment exister en ce monde ? Comment survivre en tant que femme ? Cela commence par le refus de sa féminité, puis le refus de se soumettre à la volonté des hommes. Plongée corps et âme dans cette disparition, elle possède un petit côté Mark McPherson, envoûté par sa Laura, ou sa Orly en l’occurrence. Cette mystérieuse belle et jeune femme est l’opposée parfaite de Daphna. Son envie de la sauver d’une mort certaine contraint l’enquêtrice à pousser ses suspects à bout et à franchir d’autres limites… Mais encore une fois, ni la pseudo-romance qu’on lui accorde, ni sa révolte intérieure ne peuvent rehausser l’image d’un pays qui ne demande qu’à refleurir. En attendant, les diverses plantations contribuent à préserver la bienséance et l’illusion qu’un avenir radieux est possible.

Ainsi, Highway 65 manque tristement d’efficacité dans ce qu’il entreprend. D’une scène à l’autre, l’intensité ne génère aucune tension, rendant ainsi les enjeux du récit obsolètes. Maya Dreifuss mise sur une approche trop théorique sur la condition des femmes dans son pays et nous perd dans un faux-rythme. Elle échoue cependant à joindre les deux bouts lorsque vient le moment de rendre des comptes. La performance de la comédienne principale ne peut effacer toute cette frustration, mais il faut reconnaître que la problématique des femmes dans l’Israël actuel ne laisse personne indifférent.

Fiche technique

Réalisation et Scénario : Maya Dreifuss
Production : Estee Yacov-Mecklberg, Haim Mecklberg, Miléna Poylo, Gilles Sacuto & Alice Bloch
Image : Amit Yasour
Montage : Nili Feller & Ronit Porat
Musique : Pierre Oberkampf
Pays de production : Israël, France
Année de production : 2023
Ventes internationales : MK2 Films
Genre : Drame, Thriller
Durée : 1h48

Reims Polar 2024 : ouverture (LaRoy)

Autrefois basé à Cognac et Beaune, le célèbre festival du film policier et du polar a trouvé refuge plus au nord de l’hexagone, dans la Marne. En attendant de pouvoir caresser les palmiers de la Croisette ou de fouler les fameuses planches de Deauville, Reims, la cité des rois et du champagne, accueille pour son 4e printemps (malgré une 1ère édition numérique) des festivaliers mordus de polars et thrillers en tout genre.

Et il y a bien des couronnes à distribuer parmi les films présentés à Reims Polar, du 9 au 14 avril. Au terme des cinq jours dédiés à la gloire des films noirs à l’italienne, des seconds souffles pour les films restaurés et bien évidemment du cinéma de Claude Chabrol (La Cérémonie, Inspecteur Lavardin, …), tous les spectateurs seront sollicités. Jury, critique, la police et le public, tous ont une voix qui porte, tous ont une voix qui est amenée à résonner au-delà de ces cinq jours d’enquêtes sur la toile du 7e art.

Et pour l’ouverture des festivités (ou des hostilités, à vous de voir), quoi de mieux que de démarrer avec la dernière grande sensation du festival de Deauville, triplement auréolée (prix de la critique, du public, et du Grand Prix). Nous vous avions déjà exprimé tout notre amour de LaRoy à ce moment-là, mais à maintenant une semaine de sa sortie en salle, il fallait bien entendu en remettre une couche.

Après un court-métrage remarqué pour son irrévérence Coenienne en 2013 (Penny Dreadful), suivi d’une truculente comédie policière sur la Côte d’Azur (The Ambassador), Shane Atkinson a scénarisé un feel-good movie à base de Pom-pom ladies du troisième âge pour Netflix avant de se lancer dans son premier long-métrage. Et rares sont ces premières œuvres dont l’humour décapant est brillamment servi par une mise en scène et des dialogues tarantinesques. Le décor nous renvoie à l’âge d’or du western, traditionnel ou spaghetti. Tout un cortège de comédiens, aussi performants les uns que les autres, assurent également le spectacle et peuplent la petite ville fictive du Texas qu’est LaRoy.

Tout le monde cherche à élever son niveau de vie et à quitter ce bled paumé où les commerçants bradent continuellement leurs articles et où il semble difficile de s’aimer, avant ou après le mariage. La vie est assez impitoyable pour Ray, incarné avec justesse par un John Magaro (First Cow, Showing Up, Past Lives). Heureusement que l’énergumène en tenue de cow-boy, Skip (Steve Zahn), qui l’accompagne, peut l’aider à surmonter ses envies de meurtre, notamment contre lui-même. Car LaRoy constitue avant tout un road-movie sur une étonnante amitié, qui pousse les personnages à la faute. Certains ne s’en relèveront pas, mais on se garde d’en dévoiler davantage. Shane Atkinson sait largement de quoi sont faits les cinéphiles pour que son menu, subtilement épicé, nous appâte. Et malgré des ficelles scénaristiques tentaculaires, force est de constater que le cinéaste californien réussit pratiquement tout ce qu’il entreprend (en 22 jours de tournage seulement) dans une histoire très resserrée mais rarement surchargée de bonnes intentions, avec une telle fluidité que nous ne voyons jamais le temps passé dans ce désert inhospitalier.

Rendez-vous tout le long de cette semaine pour tirer le meilleur des sensations fortes de chaque sélection, renouvelée et revisitée.

Bande-annonce : LaRoy

Fiche Technique : LaRoy

Réalisation et Scénario : Shane Atkinson
Production : Sébastien Aubert, Jeremie Guiraud, John Magaro & Caddy Vanasirikul
Image : Mingjue Hu
Montage : Sebastian Mialik
Musique : Rim Laurens, Delphine Malaussena & Clément Peiffer
Pays de production : États-Unis
Année de production : 2023
Distribution France : ARP Sélection
Genre : Comédie, Policier, Thriller
Durée : 1h52
Date de sortie : 17 avril 2024

Quitter la nuit : interview de Delphine Girard

Après un échange enjoué et passionnant auprès des deux comédiens principaux de Quitter la nuit, Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, c’est au tour de la réalisatrice de nous recevoir. Venue de Bruxelles pour une avant-première dans la capitale, nous l’avons interceptée pour en savoir davantage sur les maillages de son premier long-métrage, en salle dès 10 avril prochain.

Je pense que c’est un film qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là.

Votre film décortique les limites de la vérité judiciaire et d’une incapacité à réparer émotionnellement les victimes d’agressions, tout en mettant en avant la sororité comme source de soutien quasi universel. Vaste programme, donc. Comment en êtes-vous venue à réaliser Quitter la nuit ? Était-ce déjà une piste pour vous à l’époque où vous sortiez du court-métrage Une Sœur ?

Non, je ne savais pas que j’en ferais une forme plus longue que ça en faisant le court. Quand on l’a présenté, j’ai commencé à pressentir que les personnages me hantaient encore un peu et je me posais cette question de ce qui allait leur arriver dans l’après-coup. C’est vraiment cette question-là qui a guidé le début de l’écriture du long-métrage et mon envie de créer un récit qui puisse contenir de la complexité et de la subtilité. Le format plus long me donnait le temps d’observer ça chez chacun des personnages. C’est vraiment cette trajectoire intime des personnages-là qui m’a donné l’envie et la curiosité que j’avais par rapport à la proposition judiciaire qui leur serait faite. Qu’est-ce que la justice fait de ces histoires-là ? Qu’est-ce que ça offre ou pas ? Est-ce que c’est un rendez-vous qui peut avoir lieu, joyeusement ou pas, par rapport à ce que vivent les personnages ?

Avez-vous changé des plans tirés de votre court pour le passage au long ?

Le court correspond exactement aux quinze premières minutes du long, si ce n’est qu’on a retourné la partie qui est dans le call center de la police, parce qu’on devait changer de décor. C’était pour des raisons très triviales, mais ce sont les mêmes plans, les mêmes dialogues, tout est pareil.

N’était-ce pas trop compliqué de se relancer dans ce même projet ?

Ça a été particulier, sur le coup je ne l’ai pas forcément pressenti. Quand c’est devenu plus concret, c’était vraiment une expérience étrange de devoir retourner des plans qu’on avait déjà faits. Pas particulièrement agréable en fait, puisqu’on est très hanté par ce qui a déjà été fait. Après, j’ai trouvé ça riche de continuer à explorer de plus en plus profondément cette thématique et il y a tellement d’aspects en plus qui ont pu s’inviter dans ma réflexion. Ce n’est pas non plus anodin de passer autant de temps sur un sujet comme celui-là, j’ai trouvé.

Au-delà des appels téléphoniques dont vous vous êtes inspirés, des établissements judiciaires que vous avez fréquentés, avez-vous pris appui sur des œuvres de fiction en particulier, d’autres types de témoignages, des documentaires peut-être ?

Pas directement. Je pense que j’étais quand même chargée de plein d’œuvres de fiction que j’ai lues sur des thématiques similaires depuis très longtemps. Il n’y avait pas une référence claire. J’ai l’impression que je me suis plus basée sur toutes les discussions que j’ai eues avec les policiers, les avocats, les procès auxquels j’ai assisté, les discussions que j’ai eues avec des victimes. Certaines lectures aussi. Mais il n’y avait pas un film de référence.

Selma et Guillaume m’ont raconté leur parcours depuis le court-métrage, mais qu’en est-il de Veerle Baetens ? Comment s’est-elle greffée à l’histoire et vous a-t-elle été d’un grand soutien dans votre démarche ?

J’ai rencontré Veerle parce que j’étais coach pour enfants avant et j’ai travaillé avec un petit garçon qui jouait son fils dans un film. Du coup, ça m’a donné une place de choix pour l’observer pendant tout ce tournage et j’ai eu un énorme coup de cœur sur son travail et sur elle. Quand on a commencé à chercher quelqu’un pour le court-métrage, on a pensé à elle tout de suite et je me disais que ce serait incroyable qu’elle puisse venir parce qu’elle a vraiment cette capacité d’intensité, avec très peu de choses. Dans tout le début du long, donc le court-métrage, ce n’était que son visage et son écoute. C’est très subtil. Elle m’a fait le cadeau de venir faire Une Sœur, puis quand je lui ai dit je l’allongeais, ça la bottait. Elle était contente de pouvoir approfondir ce personnage et de trouver les ressorts de cette Anna qui est très enfermée en elle-même, dans une logique de discipline, mais sans joie.

Elle incarne Anna, l’opératrice qui intercepte l’appel d’Aly. Elle agit donc comme témoin et vous lui consacrez un contrechamp sur sa vie privée, en déphasage avec sa famille recomposée. Était-ce important pour vous d’intégrer ce personnage à l’histoire ?

Oui, en fait c’est assez étonnant. Quand j’ai commencé à écrire, je savais qu’elle serait là mais au début je ne comprenais pas bien pourquoi. J’ai vraiment eu la sensation que le personnage s’invitait dans l’histoire et, dans le temps de l’écriture, j’avais l’impression d’avoir mené une enquête sur pourquoi ce personnage-là devait faire partie de l’histoire. Puis au fur et à mesure, je l’ai compris et je l’ai affiné dans le sens où je trouvais ça beau qu’un personnage d’une institution décide de continuer à faire partie de l’histoire. Même lorsque son rôle est terminé. Je trouvais aussi beau qu’elle, qui a été témoin de l’émotion d’Aly, est en fait la seule qui ne la questionne pas et qui la croit. C’est pourquoi elle considère qu’elle a un rôle à jouer dans cette histoire-là. Et ça me permettait aussi d’explorer ce que j’observe beaucoup au quotidien, qui est la sororité et la façon dont les femmes sont encore tenues de se réparer entre elles en bricolant des solutions.

Elle s’est également lancée dans la réalisation avec Débâcle, un premier film qui explore comme vous les limites et les failles dans les relations humaines. Mais plutôt à l’échelle de l’enfance.

Oui, on a beaucoup parlé. C’est vrai que Veerle aussi était chargée de son film. Elle venait de le tourner quand elle est venue tourner le nôtre. Je pense que d’avoir été dans des thématiques similaires aussi, ça la renseignait beaucoup sur son personnage et sur le silence. Parce que dans Débâcle, c’est un personnage qui apportait beaucoup de choses sans les dire. Et donc, l’enfermement en elle-même, elle m’en a beaucoup parlé. Elle en savait quelque chose de l’exploration qu’elle avait faite en tant que réalisatrice.

Comment avez-vous travaillé la complicité entre Aly et Anna à l’écran, sans qu’elles ne se rencontrent ?

C’est surtout Anna qui est porteuse d’une envie de faire partie de l’histoire. Disons qu’Aly, avant de peut-être rencontrer Anna, ne sait pas que c’est important pour elle. Mais elle le découvre tout de suite, c’est-à-dire que c’est instantané. Pour moi, Aly rencontre une difficulté énorme pendant tout le récit à trouver la bonne personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle ressent. Et du coup, elle ne le fait pas parce que la justice n’est pas capable de l’entendre et parce que pour ses proches, ce qu’elle a à dire serait trop violent pour eux. Anna est donc peut-être la seule personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle a vécu, sur ce qu’elle ressent. Pour Anna, je n’arrêtais pas de lui dire mais c’est comme un rendez-vous secret. Il y a quelque chose de cet endroit-là que tu dois faire, un endroit où tu es aimanté vers ça, tu dois faire partie de cette histoire. Et puis, j’avais envie que ce soit quelque chose qui puisse être aussi intense qu’idiot et que ça puisse prendre une forme d’une fête absurde comme d’une discussion cruciale. On se voit, on se rencontre et on ne sait pas forcément à quoi ça va mener. Puis le grave peut basculer en rire juste derrière. Ça m’intéressait qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une vitalité.

C’est ce qui se ressent dans leur physicalité. On les observe tous sombrer dans la solitude et chacun tente de chercher du réconfort et de guérir. Mais le cas de Dary est différent.

Il est tellement dans la confusion qu’il doit d’abord regarder les choses pour ce qu’elles sont. Guérir, c’est plus tard, il n’y a pas encore droit. Il est au stade d’une potentielle prise de conscience. Mais je pense qu’il y a un moment où il doit d’abord comprendre pourquoi il a agi, confronter la réalité et pouvoir la raconter. Il y a encore beaucoup d’étapes pour lui, je pense.

À un moment donné, vous choisissez de lever les doutes sur ce qui s’est réellement passé durant cette fameuse nuit, à travers une séquence à la fois intense et pudique. Que vouliez-vous mettre en évidence en donnant ainsi toutes les clés aux spectateurs ?

Je pense que c’est un film, et c’est ce que je constate lors des projections, qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là. Le doute peut donc s’inviter. Beaucoup, beaucoup. Je voulais qu’il y ait un moment dans l’histoire où on se rassemble tous sur une vision commune. Et je trouvais aussi que c’était important pour le personnage de Dary, parce que c’est un flashback qui est revisité par lui. C’est lui qui le revoit. Aly n’en a pas besoin, elle le sait. Mais lui, j’estimais qu’à ce moment-là, c’est la partie de l’histoire qu’il ne se raconte plus. Il a besoin, à un moment donné, de reprendre en charge et d’assumer la charge violente de son geste. Et donc, je trouvais que c’était intéressant qu’il revoit ça, nous avec lui, pour qu’on se mette tous d’accord.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant le tournage ou dans la salle de montage ? Vous avez fait le choix d’un film un peu choral.

Au tournage, on avait séparé le film en trois blocs. J’ai eu l’impression de faire trois films avec chacun. On avait la chance de tourner à peu près dans le bon ordre, ce qui aidait beaucoup pour faire évoluer les personnages au niveau émotionnel. Après au montage, ça a été un vrai travail de précision et d’équilibrage entre les différents personnages. Les endroits où chacun se trouve, comment justement les voir répondre à certaines situations… Le film avait été écrit comme ça, mais au montage, on a vraiment pris le temps de réfléchir à chaque chose. Il y a quand même aussi pas mal de scènes qui ne sont pas dans le film finalement, parce qu’on cherchait un endroit d’équilibre qui maintienne une tension émotionnelle et plein de questions. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui va leur arriver maintenant ? Cela, tout en se permettant de prendre des tangentes. C’est-à-dire que le film n’est pas juste sur un truc d’efficacité ou d’enquête, il y a aussi leur vie, leurs enfants, la mère… ça a donc été beaucoup de travail d’équilibrage et de réflexion sur ce qu’on dit de qui et à quel moment, sans jugement.

Vous penchez-vous déjà sur un nouveau projet ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a la vie un peu (rires). Mais j’ai effectivement remis mes mains dans une autre écriture là, très doucement. J’essaie de voir ce qui va s’accrocher. Pour moi, ça a de l’importance de bien choisir avec quoi je vais passer mes 3 à 4 prochaines années. Donc là, j’ai recommencé à écrire quelque chose que j’avais commencé à écrire avant celui-là. J’essaie de voir si je trouve une histoire qui fait vraiment sens pour moi, plus que l’envie d’enchaîner dans la précipitation.

Est-ce qu’on resterait dans le même registre ?

Non, je ne pense pas que ce serait le même registre. Après, je pense qu’il y a des thématiques et des choses qui se réinvitent tout le temps. Je ne sais pas encore exactement lesquelles m’appartiennent et vont se réinviter en revanche. L’idée, c’est de faire une étude d’être humain et de toujours rendre compte de la drôle d’expérience que c’est d’être vivant. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Peut-être, j’aimerais bien que de film en film il y ait un pourcentage de lumière plus grand. Si j’en fais d’autres, c’est ça mon projet.

Votre film débarque très prochainement en salle, dès le 10 avril. Un dernier mot à partager avec les spectateurs et les spectatrices qui iront le voir ?

J’attends qu’ils s’en emparent. J’attends que le film leur appartienne, s’il leur est utile. Mon expérience est faite quelque part avec ce film. Je pense que l’endroit qui est le plus juste pour moi, c’est la fabrication, c’est le tournage, tout ça. Donc là, je suis heureuse de le partager, je suis heureuse de voir ce qu’il provoque chez les autres.

Vous avez dû garder ce film longtemps avec vous depuis le processus d’écriture.

J’ai commencé à l’écrire en avril 2020. Ça va encore, mais c’est long quand même (rires). Comparé à d’autres temporalités de long, des fois c’est beaucoup plus. L’écriture a été rapide en fait, mais c’est plus long à mettre en place avec le financement et la post-production. Là, le film est terminé depuis l’été 2023.

On lui souhaite en tout cas de trouver son public dans une longue et belle vie en salles.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opéra Hôtel).

Bade-annonce : Quitter la nuit

Quitter la nuit : interview de Selma Alaoui et Guillaume Duhesme

À l’occasion de la sortie de Quitter la nuit, nous avons rencontré l’équipe du film dans le réfectoire d’un hôtel à l’ambiance chaleureuse. Nous y avons abordé les motifs ambigus d’un agresseur ainsi que la guérison d’une victime par la sororité, en compagnie de Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, incarnant respectivement les rôles d’Aly et de Dary.

En salles à partir du 10 avril 2024, Quitter la nuit est le premier long-métrage de Delphine Girard et constitue le prolongement de son court-métrage Une Sœur (nommé aux Oscars en 2020). On y suit la trajectoire de trois personnages, après une nuit où une femme en danger, Aly, appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté, il s’agit de Dary. Les semaines passent et la justice cherche des preuves. Les trois personnages font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.

Ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses.

Comment avez-vous rejoint le casting d’Une Sœur, le court-métrage à l’origine de Quitter la nuit et dont vous restez les interprètes ? N’était-ce pas trop difficile de reprendre un rôle là où vous l’avez laissé ?

Selma : Je ne connaissais pas Delphine personnellement, mais elle m’a déjà vu jouer. Elle m’a donc proposé de faire des essais quand elle cherchait une comédienne pour Une Sœur. Et puis, le tournage était super. C’était intense, très intense. En plus, on a tourné en plein hiver au fin fond de la Belgique. Il faisait bien froid et il neigeait. Ensuite, le film a eu une belle vie par la suite (dont une nomination aux Oscars en 2020). C’est à ce moment qu’on a appris à se connaître. Et pour Quitter la nuit, c’est vraiment parti d’elle avant tout, cette envie de continuer la vie de ses personnages, etc. Et c’est super cette proposition pour un comédien, il n’y a eu aucune hésitation (rires).

Guillaume : Quand Delphine cherchait son personnage masculin pour le court-métrage, elle avait vu beaucoup de comédiens belges, peut-être aussi des français, je ne sais pas. En tout cas, elle n’arrivait pas à trouver exactement ce qu’elle cherchait. Puis, elle m’avait vu dans un court-métrage où je jouais une espèce de petit voyou qui emmerdait des nanas dans un métro. Donc, il y avait déjà un peu la thématique en creux, mais c’était une petite scène assez courte. Du coup, elle m’a contacté pour faire des essais. On a beaucoup parlé de ce qu’on aimerait mettre dans ce personnage pour qu’il raconte quelque chose. Une Sœur a été assez intense parce que c’est vraiment l’une des parties les plus tendues, contrairement au long métrage.

Vos rôles sont imprégnés d’une certaine spontanéité, d’un jeu assez physique parfois. Comment avez-vous travaillé votre personnage ? L’avez-vous préparé ensemble ?

Selma : Ensemble, non. Surtout que le parcours de nos personnages diverge, même si on a quelques scènes communes, évidemment. Par contre, c’est marrant parce qu’on a tous les deux fait une préparation physique même s’il n’y a pas de séquences spectaculaires ou de cascades. C’était une demande de Delphine pour des raisons différentes avec Guillaume. En tout cas pour ma part, j’ai fait beaucoup de sport avant le tournage. Delphine disait beaucoup qu’Aly est une femme qui se bat en fait. Et donc, il y avait quelque chose à incarner physiquement. À partir du moment où il y a cet événement, cette agression, il n’y a pas de laisser-aller. C’est comme si la tension l’avait entièrement envahi. C’était donc dans le but d’être dans une bonne condition physique. Ce qui était bien aussi parce que, émotionnellement, il y a des choses que je ne trouve pas simples à jouer. Mieux vaut être en forme (rires).

Guillaume : Pour moi, c’est pareil. J’ai fait une grosse préparation physique, mais pour le personnage de Dary c’était un peu différent dans le sens où il s’agissait d’un pompier, donc quelque chose d’intrinsèque à son travail. Ça rejoignait aussi sa problématique où, pour lui, être dans une condition physique irréprochable, être très athlétique, c’était une façon de se conformer et d’être à la hauteur de son idéal masculin. Cet idéal un peu cliché du pompier, toujours à la hauteur, qui ne laisse jamais transparaître la moindre faiblesse. Et donc il y avait un enjeu psychologique pour le personnage, d’être aussi en forme et aussi affûté physiquement. C’était de là qu’il tirait une forme de fierté, mais c’était aussi sa prison. Et sa prison, c’était de se dire : « moi, je corresponds à cet idéal masculin, pourquoi la vie ne me donne pas tout ce que je devrais avoir ? » Et du coup, ça crée un décalage chez lui qui le rendait finalement dangereux et pas très stable.

Vos personnages tentent désespérément de surmonter les traumatismes de cette nuit. D’un côté Dary, que l’on devine être l’agresseur, possède son lot de tourments. De l’autre, Aly ne succombe pas à un esprit vengeur. Comment expliquez-vous le profond malaise que vivent vos personnages, qui doivent confronter leurs proches et reprendre le cours de leur vie et « guérir » d’une certaine manière, notamment à travers la sororité ?

Guillaume : Pour Dary, je ne sais pas s’il y a une forme de rédemption à la fin. C’est la question que pose le film. En tout cas, il y a une prise de conscience, ce qui est un début. Mais je ne crois pas qu’il aille mieux, parce que pour aller mieux, il faudrait qu’il fasse tout le travail, après cette prise de conscience qui donne une perspective de dépassement ou d’avancée. Il doit constater de ce qui l’a amené à faire ça, de comment on peut en arriver à faire ça et je ne sais pas s’il peut réparer finalement.

Selma : Il a été blessé, je sens que c’est quelqu’un qui est un peu déclassé dans sa vie, en fait. Peut-être qu’il a pris conscience qu’il a été capable de faire ça d’ailleurs. Et par rapport à Aly, le film pose effectivement une question importante sur sa guérison. Comme il y a un écoulement sur deux ans dans ce film, même si tu ne vois pas tout, tu les vois bouger. Et Aly, je me dis, qu’elle y a laissé quelque chose d’elle-même, clairement. Peut-être une forme de légèreté, des choses comme ça. Et en effet, ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses. C’est un peu comme ces expériences de vie où tu comprends que ce ne sera plus jamais comme avant. Il y a quelque chose qui tombe. Pour le coup, ce n’est pas le verdict du procès, c’est le verdict du fait que tu vas devoir composer ta vie avec ça. Ce qui ne veut pas dire que c’est une souffrance à vif, tous les jours de ta vie. C’est comme pour une blessure grave. Elle cautérise, mais la cicatrice est là. Et parfois elle sera vive, je n’en sais rien, mais c’est là, c’est en elle, c’est quelque chose qui est imprimé dans son corps. Donc je ne sais pas si c’est positif ou négatif.

Ces cicatrices sont justement partagées avec les proches et au milieu de tout ça, on découvre que la police est piégée par sa neutralité professionnelle. Elle doit s’arrêter aux faits et elle est donc incapable de réparer quoi que ce soit ou d’assurer la réinsertion des victimes.

Selma : Je trouve que c’est intéressant de poser la question de la réparation qui est complexe. Et puis la question de la réinsertion, je la trouve aussi intéressante pour quelqu’un qui a commis un acte grave. Est-ce que la justice doit le punir ? Est-ce qu’on a le droit de changer ? On peut avoir le droit de changer, aussi espérer changer, etc. Et la prison, les peines, ce sont des questions très larges. Dans le cas d’un viol, il y a directement quelque chose qui se colle à la victime, de l’ordre de : « c’est ta responsabilité ». C’est un truc qui est matricé dans nos sociétés depuis 40 000 ans, et donc comment tu te réinsères aussi, c’est-à-dire que tu ne portes pas que le sceau de l’infamie, parce qu’il y a une honte qui va avec le parcours d’une victime, le « c’est de ta faute » et comment tu peux continuer à vivre ta vie. C’est pas mal aussi comme thématique.

Guillaume : Oui, c’est un peu la même problématique. Qu’est-ce qu’il peut faire ? Qu’est-ce qu’on pourrait attendre ? Qu’est-ce qu’on peut espérer, dans ce contexte terrible, de la part de l’agresseur, pour apporter des formes, des perspectives. Et je crois que le film esquisse juste le fait qu’il prenne conscience. C’est déjà un début. Mais les gens qui l’entourent lui permettent aussi de fonctionner comme il fonctionne. Le personnage de la mère qui l’aime comme une mère aime son fils, c’est un peu plus naturel, mais on voit comment elle l’accompagne, peut-être en l’aidant à refouler ce qui s’est passé, à ne pas regarder en face certaines choses qu’il a fait. Et quand Dary lui raconte la vérité, il lance un appel et prouve qu’il ne peut plus être seul. Il y a donc un questionnement sur le système qui entoure ce personnage masculin et qui l’aide à nier ce qu’il a fait.

Vos personnages ont finalement peu de scènes où ils sont réunis, car ils suivent des trajectoires parallèles. De même si on considère celui d’Anna, l’opératrice téléphonique de la police, incarnée par Veerle Baetens. Comment le tournage s’est organisé pour que vos trois personnages puissent trouver une telle justesse dans un jeu de miroirs à l’écran ?

Selma : On a vraiment tourné toute la partie avant le procès par bloc. Comme les personnages ne se croisent pas tellement, on s’est très peu vus pendant toute une partie du tournage. Ce qui était aussi dans la logique des personnages. Et pour Veerle, Delphine vous en dira plus, mais on ne s’est pas rencontré physiquement avant la fin du tournage d’Une Sœur. C’était un peu une volonté de se dire qu’on s’est d’abord rencontré par la voix en fait. On a joué ensemble, c’était hyper émouvant et c’était véritablement une rencontre de partenaires de jeu.

Guillaume : Veerle est aussi une actrice qui veut vraiment vivre les choses jusqu’au bout pour porter son personnage. Elle parlait vraiment à l’autre bout du téléphone dans les quinze premières minutes du film. Quand on jouait notre partie à l’intérieur de la voiture, il était une heure ou deux heures du matin, et Veerle tenait à rester réveillé pour nous parler. Ce n’était pas un enregistrement.

L’interaction était donc authentique.

Selma : Ouais, ou ça aurait pu être un comédien qui donne la réplique, quelqu’un sur le plateau, etc. Parce que toi aussi (à Guillaume), tu l’as d’abord rencontré par la voix (rires).

Guillaume : Oui et la seule scène où je l’ai croisé, c’était le procès. J’avais juste son regard dans le dos (rires). Un regard qui participe beaucoup à la prise de conscience du personnage avec l’enregistrement audio qu’ils réécoutent. Anna est un personnage hyper important dans l’articulation du récit.

Elle est le témoin de la scène et la plupart des plans filmés de dos nous incitent à explorer les faces cachées des personnages. Mais de votre côté avez-vous apporté quelque chose de vous-même ou avez-vous composé vos personnages autrement ? Comment incarner cette ambiguïté et cette noirceur finalement ?

Selma : Pour moi, évidemment, parce qu’il y a une rencontre entre la personnalité et une écriture. Ce sont nos corps, nos voix, nos imaginaires et tout ça à la fois. Delphine écrit et réécrit beaucoup. Et elle l’a fait pour nous en sachant qu’elle voulait être avec nous. Je pense que parfois il n’y a pas d’improvisation dans le texte, tout est super écrit. Mais comme c’est adapté à nos personnalités, je sais qu’il y a des bouts de dialogue où ma mère, qui a vu le film, m’a dit qu’il y a des blagues que j’aurais pu faire par exemple (rires). Alors ce n’est pas du tout moi, mais il y a des petites facettes de notre personnalité qu’elle a chopé.

Guillaume : Et pour l’homme, je trouvais que l’opportunité qu’il y avait, c’était d’en faire vraiment un homme ordinaire et assez lambda. Ça me tenait à cœur de ne pas essayer de refaire une espèce de cliché, un personnage que j’aurais pu voir ou m’inspirer dans des films.  Pour tout ce qui était sa façon d’être au quotidien, j’ai essayé de le créer de la façon la plus authentique possible. Et la suite consistait à trouver, dans des fonctionnements très masculins, quels curseurs on peut pousser et quels curseurs on peut appuyer pour finalement l’amener au point de déséquilibre voulu.

Des rôles sur-mesure donc. Mais si vous pouviez avoir le choix dans un futur projet, quel type de personnage aimeriez-vous incarner ? Peut-être même dans d’autres registres que vous n’avez pas encore explorés.

Selma : Moi j’aimerais bien faire une comédie (rires). On me caste plus souvent ce genre de rôle, car tu dégages parfois un truc comme ça. Même si je trouve qu’il y a de l’humour dans Quitter la nuit, il y a beaucoup de tension, il y a un truc très serré. On le sentait aussi parmi le public à certaines projections.

Guillaume : Moi j’aimerais bien jouer un personnage très doux, très sensible.

Selma : De la douceur, plus de drames (rires).

Guillaume : Peut-être un père de famille dépassé parce qu’il a trop d’enfants, un truc très doux et très délicat. En tout cas, à l’opposé de cette construction très masculiniste.

Je vous le souhaite évidemment, parce que ça doit peser d’incarner des personnages ténébreux aussi longtemps.

Selma : Bien sûr, c’est long, parce qu’il y a un gros travail de préparation et de réflexion. Le film reste longtemps avec toi, en fait.

Guillaume : Je crois que c’était trois rôles lourds à porter.

Pour finir, avez-vous des projets en cours ou à venir ? Est-ce qu’on est déjà dans des comédies, des rôles plus légers ?

Selma : Non, je suis désolée, je n’ai rien à annoncer (rires).

Guillaume : En décembre, j’ai tourné Prosper, une comédie. Ce qui m’a fait du bien. C’était avec Jean-Pascal Zadi et il sera peut-être présenté au Festival de Cannes. Dans 15 jours je serai fixé.

Selma : J’ai fait un drame en décembre, qui ne m’a pas fait du mal (rires). Et ta série ?

Guillaume : Oui j’ai une série qui sort fin avril et qui s’appelle Knok. Ce sera disponible sur la chaine 13e rue et la plateforme Universal+.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opera Hotel).

Après une courte pause, c’est au tour de la réalisatrice Delphine Girard de nous recevoir, dans la même pièce à l’ambiance tamisée qui rappelle que la nuit n’est déjà plus très loin… Retrouvez notre échange juste ici.

Bande-annonce : Quitter la nuit

Quitter la nuit : sur la route de l’exil

Chacun possède son petit monstre à nourrir et ses traumatismes à surmonter. Mais alors, comment sortir d’un mauvais rêve si nous sommes déjà réveillés ? Dans son premier film vertigineux, Delphine Girard fait en sorte que ses personnages puissent enfin trouve le moyen de quitter la nuit, de restaurer une dignité volée en l’absence d’un système judiciaire pertinent dans son processus impartial.

Synopsis : Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves, Aly, Anna et Dary font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.

Présenté à Venise, puis rapidement récupéré à Saint-Sébastien et au Cinémania de Montréal.

Sans détour, le film ouvre sur une voiture qui avance dans les ténèbres. À son bord, un conducteur s’agace de voir la femme qui l’accompagne au téléphone. Ce qu’il ignore, c’est qu’elle simule un appel avec une proche afin de joindre les urgences de la police. Cette situation semble, de prime abord, offrir le contrechamp du redoutable thriller danois, The Guilty, mais la comparaison s’arrête là. En réalité, le film de Delphine Girard souhaite explorer les mécanismes du déni dans l’après-coup, tout en redéfinissant la nature du monstre au masculin. Quitter la nuit constitue alors un curieux prolongement de ses courts-métrages Monstre (2014) et Une sœur (2018), au service d’une satire qui déconstruit le dédale juridique dans lequel un trio de protagonistes s’embourbe.

La justice du doute

Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. Il existe une fracture psychologique évidente que l’on souhaite aborder et cela se fait sans jugement. Loin de correspondre à la « victime parfaite » d’une agression sexuelle, Aly est mise en doute par la police. Ce qui démontre l’incapacité du système judiciaire à isoler le mal et à traiter les victimes avec compassion. Les interrogatoires qui suivent témoignent de la brutalité des procédures, avec des échanges froids. Il n’est donc pas étonnant qu’Aly ne coopère pas naturellement face à la neutralité professionnelle des agents. Comment peut-on alors espérer qu’un dépôt de plainte puisse aboutir à une sanction satisfaisante ? Il existe encore suffisamment d’ambiguïtés et de contradictions pour que la vérité judiciaire puisse trancher. Et la première partie donne le ton et la forme sur l’état mentale de cette femme que on veut bien croire, mais qui a encore tout à prouver de la culpabilité de son agresseur.

Delphine Girard invite les spectateurs à prendre part au récit depuis la banquette arrière d’une voiture ou de l’espace réservé au public dans la cour d’assise. Nous observons trois trajectoires et trois personnages de dos, comme s’il était compliqué de faire face au dramatique incident qu’ils partagent. Elle comprime le temps et la tension au cœur de son cadre, trop serré pour que ses personnages puissent s’échapper de cette nuit, qui les hantent tout le long de l’enquête. Il ne s’agit pas là d’employer le filon du genre policier, mais d’arrondir les angles sur la digestion d’un drame qu’il faut à présent confronter au sein de son propre cercle intime et familiale. Selma Alaoui impressionne dans cette démarche et dans une retenue déstabilisante. Elle se glisse parfaitement dans la peau d’une mère anéantie par la garde partagée de sa fille avec son ex. En regardant son seul rayon de soleil partir en coup de vent, il ne reste donc plus que la solitude pour l’accueillir dans sa demeure.

Réinsertion psychosociale

Dans le cas de l’homme que tout accuse, magnifiquement campé par Guillaume Duhesme, sa réaction suite à l’incident constitue un axe de réflexion fort sur son comportement. Girard met ainsi le doigt sur la sensibilité du consentement, des choses humaines dont les débats restent et resteront d’éternelles quêtes introspectives. Dary est-il réellement passé à l’acte ou sa posture de victime est-elle justifiée ? Aly aurait-elle tout inventer ? L’expérience vécue diffère bien évidemment d’un individu à l’autre. Les enseignements d’Akira Kurosawa (notamment depuis Rashōmon) continuent d’ailleurs de hanter les créateurs de polar qui envisagent un procédé narratif aussi risqué. D’un autre côté le choix d’un film choral, telles les petites mains agricultrices assouvies par le Goliath de Frédéric Tellier, permet un dialogue officieux entre les deux protagonistes. Leurs trajectoires sont parallèles à bien des égards et tout remonte jusqu’à cet appel passé dans la nuit, un « dialogue secret » entre deux femmes.

C’est à partir de cet instant qu’un pamphlet féministe se dessine et que la cinéaste rend la parole aux victimes, aux femmes, sans verser dans la théâtralité d’un Women Talking par exemple. C’est dans la spontanéité que le film distille les contre-coups, les mensonges et les faits, à la force de flashbacks révélateurs. Ils sont autant à destination des spectateurs que des personnages, dont les souvenirs s’entremêlent, se métamorphosent et se reconstruisent. C’est pourquoi celle qui a intercepté l’appel d’Aly semble constituer le liant de cette sombre affaire. Anna (Veerle Beatens) n’est plus en phase avec son monde et passe pour la belle-mère rigide et absente dans une famille où les interactions se font rares. Ce portrait, loin d’être indispensable, trouve toutefois sa pertinence dans un épilogue aussi solaire que dans How to have sex.

La mise en scène est pourtant loin d’être explosive et le champ-contrechamp prédomine mais, par sa distance et une intention formelle d’isolement, la caméra parvient à capturer l’âme de ses personnages, brisés et en quête de réinsertion sociale. La réalisatrice belgo-québécoise déroule ainsi son intrigue avec une sobriété déconcertante, si bien que les amateurs du sensationnel n’y trouveront pas leur compte. Ce qui est toutefois prodigieux avec Quitter la nuit, c’est qu’il parvient sans peine à planter le germe d’une réflexion, pure et sans appel. Et quitte à choisir entre les larmes ou la haine, Girard choisit tendrement la féminité et la sororité comme source de guérison universelle. Un geste authentique et sincère qu’il redonne foi en l’humanité.

Retrouvez également nos échanges avec l’équipe du film (la réalisatrice Delphine Girard, puis les comédiens Selma Alaoui et Guillaume Duhesme).

Bande-annonce : Quitter la nuit

Fiche technique : Quitter la nuit

Réalisation et scénario : Delphine Girard
Image : Juliette Van Dormael
Scripte : Morgane Aubert-Bourdon
Montage : Damien Keyeux
Son : Pablo Villegas, Lucas Le Bart
Montage son : Marie-Pierre Grenier
Mixeur : Bernard Gariepy Strobl
Musique originale : Ben Shemie
Décors : Eve Martin
Costumes : Oriol Nogues
Maquillage : Saori Matsui
Coiffure : Pascal Joris
Casting : Christophe Hermans, Angèle Bardoux
Directrice de production : Caroline Tambour
Régie : Aurone Benoît
Production : Versus Production, Colonelle Films, Haut et Court, The Reunion
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Haut et Court
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 10 avril 2024

Quitter la nuit : sur la route de l’exil
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3.5

Le Salaire de la Peur de Julien Leclercq : nitro beau, nitro bien…

Ré-adapter « Le Salaire de la peur », qui plus est après les versions réalisées par Henri-George Clouzot, mais surtout William Friedkin, avait tout d’une gageure. Las, le réalisateur Julien Leclercq, sans doute pressé par l’ogre Netflix d’étoffer son catalogue, a quand même essayé. Le tout pour un résultat frôlant l’indigence pure et qui a au moins le mérite d’encore plus réévaluer les itérations susmentionnées du roman de Georges Arnaud…

Quiconque connait ses classiques a forcément entendu parler du Salaire de la peur. Un puits de pétrole en flamme, de la nitroglycérine hautement instable comme seul moyen de l’éteindre et quatre quidams aux motivations variées qui vont devoir la convoyer au détour d’une nature implacable et mortelle. Le tout arrosé d’un soupçon de misanthropie pour bien mettre en exergue le véritable leitmotiv de ce récit : la décortication sans filtre, avec toutes ses failles, de la société et de son humanité.

Sous le scope de Clouzot en 1953, cela avait donné une œuvre sombre et désespérée, dans laquelle la grande pourfendeuse qu’est la vie, s’abattait non sans une ironie confinant au puissant cynisme, sur nos quatre « héros » s’engageant dans cette mission suicide uniquement par appât du gain. À travers l’œil de Friedkin, alors golden boy d’Hollywood après ses succès que furent The French Connection (1971) et L’Exorciste (1974), cela donnera à la fois une œuvre mortifère (à plus d’un titre d’ailleurs, car première pierre dans la déliquescence du Nouvel Hollywood) et poisseuse dont l’aura mystique aura su (tout du moins selon l’auteur de ces lignes) dépasser l’œuvre de Clouzot. 

Deux œuvres totales donc, réunies par leur propension à avoir su comprendre ce qu’elles adaptent et qui mettaient logiquement au premier plan les deux éléments phares de l’œuvre : une nature implacable et un danger omniprésent constitué par la nitroglycérine. 

Un saccage tout ripoliné…

Las, Julien Leclercq n’a ni le talent racé de Clouzot, ni le caractère démiurge de Friedkin pour transcender le matériau du roman éponyme. Il n’a qu’avec lui cette dégaine de barbouze et de sale gosse, d’où n’émane qu’une approche pachydermique et donc dénuée de subtilité dans tout ce qu’il touche. Cela sied bien aux films de gangsters et de braqueurs dont il s’est fait le principal artisan en France certes, mais dans une histoire où la Nature et les motivations des personnages sont le cœur du récit, c’est comme vouloir résoudre cette insoluble équation qu’est le mélange entre l’eau et l’huile. Ça ne se fait tout simplement pas. On a beau essayer, et nombre d’éléments présents dans le film étayent cette envie, reste que l’exercice, en plus d’être vain, révèle une profonde incompréhension des rouages de l’œuvre.

Car si on fait le compte, Le Salaire de la peur, c’est quoi ? C’est un combat de nature quasi mythologique entre l’homme et la Nature omnipotente, mais surtout un jeu avec la mort. Un peu comme si nos personnages étaient subitement Max Von Sydow dans Le Septième Sceau qui affronte la Mort personnifiée. Être enclin à jouer à ce jeu à la funeste issue revêt donc un autre motif : le désespoir. 

Or ici, on a beau chercher, les tourments des personnages sont à l’image des étendues qu’ils traversent : désertiques. On peine à comprendre leur motivation à se risquer à un tel périple, ils semblent bien trop propres sur eux pour avoir été atteints par la dureté de la vie mais surtout, ils n’ont pas (métaphoriquement parlant) le feu aux fesses. Ils ne sont qu’une assemblée disparate réunis au nom du sacro-saint algorithme qui régit l’entièreté du récit. Tantôt mécanique, tantôt profondément désincarné, les péripéties s’enchaînent donc sans que la précieuse cargaison à l’arrière n’incarne un réel danger. Pire encore, le désert que traverse notre fine équipe semble être dépourvu d’aspérités : de grandes étendues vides, des routes bien droites et à l’arrivée, une banale étendue de pétrole comme un gage de « fidélité » à la version Clouzot que traverse d’ailleurs sans mal le camion d’Alban Lenoir. 

Tout est ainsi ripoliné au point qu’on devine mal où veut en venir Leclercq : l’accent volontairement humaniste porté par le danger du puits de pétrole en feu (ici, situé à coté d’un township) semble attester d’une volonté de relecture de l’œuvre éponyme. Mais en misant sur l’humain, là où les deux itérations précédentes affichaient une certaine misanthropie, Leclercq verse davantage dans le blasphème que la relecture. Et quitte à continuer dans cette veine religieuse, vouloir distiller un arc de rédemption à ses personnages sent autant la directive fumeuse de Netflix que la preuve que Leclercq n’a pas compris ce qu’il adapte. Et sans vomir sur les remakes à outrance pondus à droite à gauche, mais quitte à prendre le risque d’en faire un, qui plus est sur une œuvre aussi emblématique, peut-être aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de bon sens en distillant une nouvelle lecture viable ? Car si on enlève cette volonté-là, on a tout ce qu’incarne Netflix à l’écran : des images sans âme & uniquement du contenu. Martin Scorsese devrait adorer, tiens…

En ripolinant ce qui faisait le sel de l’œuvre initiale sans y apporter de nouveaux éléments, tout en amenant des péripéties qui n’ont pas lieu d’être, Julien Leclercq fait plus que réaliser un mauvais film. Avec Le Salaire de la peur, il saccage purement et simplement l’œuvre de Georges Arnaud. À fuir !

Le Salaire de la peur : Bande-annonce

Synopsis : Quatre aventuriers mercenaires sont engagés par une compagnie pétrolière. Ils ont pour mission de transporter de la nitroglycérine, chargée dans deux camions. Elle doit être utilisée pour stopper l’immense incendie d’un puits de pétrole. Ils doivent parcourir des centaines de kilomètres dans le désert et éviter divers embûches et obstacles, en échange d’un important salaire.

Le Salaire de la peur : Fiche technique

Réalisation & Scénario : Julien Leclercq
Casting : Franck Gastambide, Alban Lenoir, Ana Girardot, Sofiane Zermani, Bakary Diombera, Astrid Whettnall
Musique : Eric Serra
Costumes : Rachid Adassi
Production : Julien Leclercq & Julien Madon
Producteur Délégué : Philippe Guez
Sociétés de Production : Labyrinthe Films, TF1 Studios et Netflix France
Société de Distribution : Netflix
29 mars 2024 sur Netflix | 1h 44min | Action, Aventure, Thriller

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