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O dia que te conheci (le jour où je t’ai connue) : destinés, ils étaient tous les deux destinés !

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Un duo de personnages fragiles, un peu fêlés et très attachants, sont filmés avec tendresse et lenteur dans O dia que te conheci (le jour où je t’ai connue). Cette petite pépite brésilienne d’André Novais Oliveira est un film court qui a tout d’un long. Il a reçu le Grand Prix Jeanine Bazin du festival Entrevues de Belfort. C’est un rendez-vous très réussi de la deuxième édition de CLAP, le festival de cinéma latino-américain de Paris qui s’est tenu du 2 au 7 avril 2024.

O dia que te conheci est un film de déambulation, de conversation et d’écoute. Pendant 24 heures, nous suivons Zeca, un grand gaillard sans âge, grassouillet et hirsute – tant du cheveu que de la barbe – sans lui lâcher les baskets d’une semelle.
Zeca travaille dans la bibliothèque d’une école de la petite ville voisine. Mais, problème, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut pas se réveiller le matin, prisonnier d’un sommeil lourd et écrasant.
Cette donnée, sur laquelle repose tout le film, est l’objet d’une longue première scène non dénuée d’humour, au cours de laquelle Zeca négocie avec son coloc Lucas pour qu’il le réveille à l’aube : « Il faut absolument que je me lève… T’oublies pas… T’es sûr que tu peux ?… Même si finalement je te dis non… Il faudra pas me croire… C’est des paroles de mec endormi… Tu pourras me jeter de l’eau froide…»
Et ça dure, et ça dure, et ça dure…

Le jour le plus long

Bien sûr, Lucas ne parvient pas à réveiller Zeca. Et, quand celui-ci finit par ouvrir les yeux, la journée la plus longue de sa vie commence. Il va falloir courir ! Pas facile pour ce gros Baloo, perturbé dans son rythme naturel et tributaire des transports en commun, de se voir propulsé du Livre de la Jungle de Kipling à la jungle urbaine de Novais.
S’en suivront un enchainement bien calibré de péripéties formant autant de saynètes qui chapitrent l’ensemble. Prétexte également à la découverte de quelques personnages, plus que secondaires mais fort savoureux : les usagers mécontents du bus en panne, le client râleur dans le petit restau de street-food, l’écolière racontant Le Petit Prince, la maman faisant une interminable causette à Zeca sous les portraits monumentaux de Malcom X et de Mickael Jackson.

Tempo dans la ville

Ces scènes diurnes, souvent inondées de lumière, forment une balade dans Contagem, terrain de jeu favori du réalisateur, qui se plait de film en film, à scénographier sa ville sur pellicule. Elles sont, pour la plupart, filmées en plans fixes et cadrées selon « l’espace disponible ». Plan large sous Malcom X, gros plan sur la petite écolière, rapproché dans le restau ou dans le bus. Le cadrage semble donner la parole aux personnages. On les écoute, on les découvre, on entre avec eux dans la conversation. Ce temps qui leur est consacré condense l’essentiel de ce qu’ils ont à dire.
Mais, le propos du film reposant beaucoup sur la temporalité perturbée, nul moment ne semble avoir « le droit » de s’inscrire trop longtemps dans la durée. Alors les scènes sont parfois entrecoupées d’une petite course poursuite musicale qui rompt le tempo et rappelle que le temps file, et qu’il faut sans cesse le rattraper, passer à autre chose, en l’occurrence être à l’heure pour Zeca.

 Mektoub 

Enfin arrivé sur son lieu de travail, Zeca apprend son licenciement par Luisa, sa collègue de l’école. Cette jeune femme, dont le bagou et la voix sonore contrastent avec la léthargie et la voix traînante de Zeca, va prendre une place considérable dans le deuxième mouvement du film. C’est désormais sur son rythme à elle que la caméra se cale. Bien qu’elle soit, elle aussi, caractérisée par un corps assez lourd, ses déplacements fluides et agiles donnent l’impulsion, l’énergie, le mouvement. Tout comme sa voix, aux réjouissants éclats de rire et au timbre bas et légèrement rugueux.
Zeca et Luisa, qui se fréquentaient professionnellement, vont se rencontrer vraiment « grâce » à la séparation, puisque Zeca, licencié, ne reviendra pas à la bibliothèque. Pourtant – destin, karma, mektoub, fatum –, la suite de l’histoire laisse supposer qu’ils feront un bout de chemin ensemble.
Leurs longues déambulations dans la ville, à pied ou en voiture, leurs interminables conversations autour d’un détail qui en amène un autre, leurs confidences de plus en plus précises sur des sujets qu’ils se découvrent en commun les mèneront, par glissements successifs, à finir la nuit dans l’appartement de Zeca. Les longs travellings nocturnes accompagnés d’une musique en harmonie avec leurs sentiments naissants, alors qu’ils n’en n’ont pas encore conscience eux-mêmes, laissent le temps à leur relation de se mettre en place… à leur rythme !

La difficulté d’être soi

Il suffit d’un mot qui rebondit sur un autre pour créer une chaîne narrative et enclencher un changement de parcours tant physique que psychologique. Ainsi les confidences sur leur état psychique les amèneront à parler de médicaments, puis d’ordonnance, que Zeca n’a pas sur lui, mais dont Luisa pourra prendre connaissance à son domicile. Experte en la matière, elle lui ouvrira les yeux avec humour sur les posologies et les heures de prise. Occasion pour le metteur en scène d’entrer plus avant dans le thème des failles et fragilités personnelles sur lesquelles des mots sont posés : anxiété, dépression, béquille chimique pour y survivre…
Comme par enchantement, après une nuit de lourd sommeil, Zeca se réveillera à l’aube d’un jour nouveau, bien décidé à aller chercher un bon petit-déj pour sa belle. Sans doute le titre trouve-t-il ici son sens le plus plein…
O dia que te conheci est un film court (71 min), mais qui parait long, une sorte de comédie italienne au ralenti sous le soleil du Brésil. À voir.

Fiche technique : « O dia que te conheci » (Le jour où je t’ai connue)

Réalisation : André Novais Oliveira
Zeca : Renato Novaes
Luisa : Grace Passô
Comédie dramatique
Brésil 2023, 1h11
Filmes de Plastico

Terre errante dans l’immensité de l’univers

Dans ce récit plus proche de la nouvelle que du roman, le Chinois Liu Cixin imagine que la fin annoncée du Soleil amène les habitants de la Terre à tenter une manœuvre désespérée.

Non situé dans le temps mais forcément futuriste, ce récit nous place au cœur d’une science-fiction où l’auteur va au plus simple, nous mettant en position de comprendre parfaitement ce qui se passe. D’ailleurs, la situation de base est très compréhensible malgré son aspect scientifique. Comme nous le savons parfaitement, notre monde n’est pas éternel, puisque le Soleil est une étoile, soit un astre essentiellement composé de gaz en fusion. Ce qui veut dire que lorsque la quantité de gaz qui le constitue sera épuisée, le Soleil deviendra un astre mort qui cessera de nous envoyer chaleur et lumière dont nous nous nourrissons. L’aspect rassurant, c’est qu’on nous a dit, enfants, que cette situation est pour un futur tellement éloigné que nous ne sommes pas concernés. D’après leur étude des étoiles, les astronomes considèrent que notre Soleil est destiné à devenir une géante rouge, par accélération de la conversion de l’hydrogène en hélium. A vrai dire l’aspect scientifique n’a ici qu’une importance anecdotique. Ce qui compte, c’est ce colossal imprévu : le Soleil arrive en fin de vie, catastrophe qui devient imminente (quelques années). Que faire dans ces conditions ? Faut-il se résoudre à attendre la mort stoïquement ou bien peut-on envisager une action dont les humains auraient les moyens ? D’emblée, l’auteur nous place devant une situation où, à l’aspect technique, s’ajoute une dimension philosophique : l’humanité a-t-elle les moyens de se trouver un avenir au-delà de l’existence du Soleil ? On peut considérer que l’idée de l’exploration spatiale vient de là. Le vrai souci, c’est que nous ne sommes pas prêts et qu’il paraît difficile d’imaginer l’être dans un futur proche comme l’auteur nous place, au vu de l’aspect scientifique du récit. Face à l’énormité d’une telle problématique, Liu Cixin se contente de l’aborder modestement. En effet, il escamote une difficulté fondamentale en nous plaçant d’emblée dans un futur où la grande décision a été prise. On ne sait pas comment et on se prend à imaginer ce qui se passerait si on devait affronter une telle situation demain. Imaginez, trouver un accord fondamental à l’échelle planétaire…

L’astronef  Terre

Ce que l’auteur met en évidence, c’est que nous autres humains sommes embarqués sur un même navire dont le sort nous concerne tous : son état, ses habitants, son organisation. Il nous montre également jusqu’à quel point nous sommes capables de le malmener dans le but de sauver l’espèce humaine. On remarquera qu’envisager de sauver tout ce qui fait la Terre elle-même (toutes les autres espèces vivantes, son aspect général, etc.) passe alors au second plan. On note cependant l’ampleur des sacrifices envisagés. Ce qui fait le plus défaut dans ce récit, ce sont les conséquences du bouleversement de notre habitat naturel (la Terre) sur l’avenir des humains. Un avenir est-il possible dans un contexte fortement dégradé de l’écosystème que nous connaissons ? En d’autres termes, peut-on effectivement sauver l’humain si on ne sauve pas avant tout son environnement naturel ?

Un projet aux conséquences incalculables

Il faut également évoquer le fait que la décision prise pour sauver ce qui peut l’être engage l’humanité sur une centaine de générations et que la narration est assurée par un individu de la génération « initiale » celle qui décide de passer à l’action. Il est donc logique que la narration n’aille pas aussi loin qu’on aimerait, ce qui évite à l’auteur d’imaginer certains points fondamentaux. Je pense en particulier à l’aspect psychologique pourtant évoqué dans le texte, avec les revirements d’une partie de la population mettant le projet en danger. Qu’en sera-t-il lorsque tout retour sera devenu impossible et que pour les générations intermédiaires, le seul but envisageable sera de poursuivre l’aventure dans l’espoir que les générations du futur trouvent autre chose ? L’auteur nous fait comprendre que, pour une génération, des conditions d’existence à la limite du supportable à nos yeux, peuvent passer aux yeux de celles et ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Certes, mais il peut tellement s’en passer lors d’un espace de temps correspondant à une centaine de générations. La conclusion au récit comme à ce texte, c’est qu’il s’agit d’une autre histoire.

Terre errante – Liu Cixin
Actes Sud, 15 janvier 2020 (France, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric) – Parution originale en juillet 2000

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« Les Âmes noires » : aux marges de la Chine

Les Âmes noires paraît aux éditions Dupuis et nous présente la Chine rurale sous ses dehors les moins avenants : trafic de charbon, vengeance, précarité, corruption… À travers le périple de Yuan, un routier chinois trahi et laissé pour mort, Aurélien Ducoudray et Fred Druart dessinent un portrait saisissant de la vie aux marges d’une économie souterraine…

Yuan est symptomatique de ces Chinois qui luttent au quotidien pour leur survie, qui se débattent dans les mailles d’un commerce illicite mais vital pour leur famille. Chauffeur, il arpente les routes pour charger et livrer du charbon issu de mines clandestines, dans un paysage marqué par la précarité et la corruption. Chaque étape de son travail, du chargement à la vente, est ponctuée de bakchichs, de négociations, mettant en lumière une économie parallèle où la corruption est monnaie courante.

C’est à la suite de la trahison d’un intermédiaire véreux que le récit quitte sa phase d’exposition – très réussie – pour embrasser les thèmes de l’obstination et de la vengeance. Après avoir été laissé pour mort et dépossédé de son camion, précieux outil de travail, Yuan se trouve plongé dans une quête désespérée pour récupérer cet unique moyen de subsistance. Il reste à distance des siens, de peur de les plonger plus encore dans la précarité. Et sa lutte pour reprendre ce qui lui appartient fait écho à la résilience face à l’adversité.

Le récit met en exergue la corruption omniprésente qui régit les transactions et interactions entre les différents acteurs du trafic de charbon. De l’accès aux mines clandestines à la négociation des prix du charbon, chaque moment est placé sur un fil tendu, solidement accroché aux besoins et aux opportunités. Cette Chine de l’arrière-plan, celle des chauffeurs, des revendeurs, des laveurs de camions, nous est révélée à travers le regard et l’histoire de Yuan, bien loin des grands centres urbains hyper-modernes.

Pour mieux nous immerger dans cet univers frelaté, Fred Druart laisse exprimer son trait semi-réaliste, à même de traduire la désolation et la lutte. Les visages sont marqués, les paysages presque éteints, l’odyssée humaine désespérée. Il apparaît presque incongru de placer dans ce panorama une corde à sauter, qui rattache pourtant Yuan à sa famille, et plus largement à la pureté de l’enfance, à mille lieues des épreuves qu’il traverse. 

Les Âmes Noires s’inscrit dans un contexte de marginalité économique et sociale, qu’Aurélien Ducoudray et Fred Druart réussissent à restituer avec une narration riche et des illustrations éloquentes. À travers le périple de Yuan, c’est une histoire universelle de survie et de quête de justice qui nous est contée, faisant écho bien au-delà des frontières de la Chine rurale. 

Les Âmes noires, Aurélien Ducoudray et Fred Druart 
Dupuis, mars 2024, 128 pages

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« Vivre est dangereux pour la santé » : humour noir

Vivre est dangereux pour la santé paraît aux éditions Fluide glacial. Espé y explore avec un humour noir et décapant des thématiques universelles telles que l’éducation, le sexe, l’identité, la mort ou le monde de l’entreprise. À travers une grande variété de situations, absurdes mais rarement gratuites, il renvoie l’homme à ce qu’il a de plus pathétique.

Volontiers ironique, tournant en dérision à peu près tout et n’importe quoi, Espé met en scène des situations impliquant l’alcoolisme, l’intelligence artificielle, la vieillesse ou la mort, usant d’un humour noir efficace, tour à tour visuel et textuel.

Chaque planche de Vivre est dangereux pour la santé est un récit autonome qui fonctionne comme un miroir déformant de notre société, révélant son visage le plus absurde. Que ce soit à travers le prisme de la vie de couple, où la communication dysfonctionne parfois cruellement, ou via l’illustration grotesque des pratiques des entreprises de pompes funèbres, qui recyclent ici le champ lexical de la restauration, Espé dresse un portrait amusé et sarcastique de notre époque.

Loin de tomber dans la facilité du mauvais goût pour le mauvais goût, l’humour d’Espé trouve un équilibre plutôt satisfaisant. La finesse de l’écriture concourt à donner du relief à chaque gag, chaque chute, et les situations les plus incongrues, comme celle de l’atelier Origami confondu avec un atelier polygamie, ou encore celle des prétendus commentateurs sportifs s’avérant être des adultes régressifs détaillant un film pour adultes, sont autant de détournements humoristiques réussis.

Qu’il s’agisse d’une improbable greffe de bras, de la crainte parentale du changement de sexe mise en miroir avec le souci de la performance des adolescents ou d’assistants téléphoniques faisant preuve d’une mauvaise foi vertigineuse, Vivre est dangereux pour la santé fait souvent mouche, en riant de tout, ou presque, et surtout des quiproquos et des failles humaines. Léger, divertissant et réussi.

Vivre est dangereux pour la santé !, Espé
Fluide glacial, avril 2024, 56 pages

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3.5

« Philiations » : les empreintes de la mémoire

Dans Philiations, Gwen de Bonneval orchestre une introspection remontant à son enfance et s’étendant à sa vie d’adulte, façonnée par un entrelacement complexe de souvenirs, d’expériences familiales et de préoccupations écologiques. Cet ouvrage, à la fois autobiographique et réflexif, s’articule autour de la quête personnelle de l’auteur pour comprendre les forces qui l’ont modelé, tout en s’interrogeant sur l’avenir de notre planète.

L’album de Gwen de Bonneval débute par une exploration des jeunes années de sa vie, formatrices et notamment marquées par des moqueries relatives à son prénom et par une relation complexe avec ses parents. Ces souvenirs restitués constituent les premiers jalons d’une quête identitaire qui va traverser tout l’ouvrage. La figure paternelle, ambivalente, distante puis écartée, peut être lue en miroir des propres interrogations de l’auteur quant à l’héritage familial et son propre rôle de père. 

Les souvenirs occupent une place centrale dans Philiations : on les questionne, les embrasse ou les rejette, mais ils finissent toujours par nous façonner. L’ouvrage met en lumière la manière dont la chute de Philémon, le fils de Gwen de Bonneval, agit comme un catalyseur, renvoyant l’auteur à ses propres expériences traumatisantes d’enfance, et repassant en boucle dans la tête de l’auteur. Il est aussi question de mémoire à travers le vécu du grand-père, proche du Général de Gaulle, taiseux quant à ses expériences passées. 

L’ouvrage ne se contente pas d’explorer les dynamiques familiales intimes ; il englobe des enjeux écologiques et sociétaux majeurs. En évoquant à plusieurs reprises les neuf limites planétaires, et en se demandant comment agirait son grand-père résistant à l’aune de la crise écologique, Gwen de Bonneval interpelle sur la responsabilité individuelle et collective face à un avenir de plus en plus compromis. Cette dimension du récit invite à une réflexion sur la capacité de l’individu à influencer le cours de l’histoire, que ce soit à l’échelle familiale ou globale.

Sur le plan graphique, Philiations se caractérise par l’utilisation du blanc et d’une couleur changeante au cours du récit. L’album épouse une structure non linéaire qui permet de mettre en parallèle souvenirs et réflexions, dans une fluidité savamment organisée. Le cas de Philémon mérite également d’être souligné : hypersensible, il vit tout à 200%, ce qui peut mener à des crises de colère, par exemple. Il était suivi par un thérapeute avant la pandémie de Covid-19, mais cette dernière a mis fin à leurs séances. Il est certes intelligent mais a toutefois du mal à se fondre dans la masse et à sociabiliser. 

Que cela soit à travers les souvenirs, les réflexions ou les caractères, Philiations fait valoir une profondeur et une sensibilité remarquables. À travers le prisme de sa propre expérience, Gwen de Bonneval offre une réflexion universelle sur ce qui nous constitue et nous unit, tout en soulignant l’urgence écologique actuelle. Ce récit autobiographique s’impose parfois comme un miroir, dans lequel chaque lecteur peut se reconnaître pour partie, et réfléchir à sa propre singularité.

Philiations, Gwen de Bonneval 
Dupuis, mars 2024, 224 pages

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« Atlas des États-Unis » : miroir des complexités américaines

Les États-Unis continuent d’exercer une influence prépondérante sur le monde, tant par leur puissance économique et militaire que par leur soft power culturel. L’Atlas des États-Unis, dont la troisième édition est proposée par Christian Montès et Pascale Nédélec chez Autrement, permet, avec les cartographies de Cyrille Suss, une analyse détaillée et nuancée de cette nation aux multiples facettes.

L’Atlas entame son exploration par un retour sur l’Amérique précolombienne, marquée par l’arrivée des colons européens et l’émergence d’une économie mercantiliste. La lutte pour l’indépendance, cristallisée par des événements tels que la Boston Tea Party, marque le début d’une expansion territoriale vers l’Ouest, enrichissant le pays de nouvelles terres, de la Floride à l’Alaska. Cette première section retrace le parcours d’un pays en quête d’identité, s’étendant au gré des opportunités et des conflits, jusqu’à forger une nation unie sous un gouvernement fédéral.

Très vite est mis en lumière le rôle central de l’immigration dans le développement des États-Unis. Première destination mondiale pour les migrants, le pays, dont les auteurs exposent l’évolution des politiques d’immigration, connaît une diversité croissante de sa population. Les tensions raciales ont marqué l’histoire américaine et elles ont été exacerbées par des présidences controversées, à l’instar de celle, récente, de Donald Trump. Tout en offrant un aperçu de la dynamique territoriale américaine, entre urbanisation, métropolisation et préservation des espaces ruraux, les auteurs se penchent sur la distribution géographique des croyances religieuses et les questions épineuses de la possession d’armes ou de la pauvreté. Il en ressort le sentiment, tenace, de divisions profondes au sein de la société américaine.

L’ouvrage plonge également au cœur des dynamiques économiques et sociales qui animent les États-Unis. Les auteurs scrutent la résilience de l’économie américaine, tout en pointant du doigt les inégalités persistantes et l’impact des crises financières. L’analyse s’étend aux aspects culturels, notamment l’American way of life, et aux défis sociétaux comme la santé. La consommation énergétique et l’empreinte environnementale des États-Unis sont critiquées, mettant en relief la nécessité d’une réflexion sur le modèle de développement adopté par le pays.

Les auteurs se penchent sur le système politique américain, le fédéralisme et l’influence du néolibéralisme, illustrant comment les crises ont modelé l’architecture institutionnelle du pays. L’importance stratégique de l’armée américaine et son rôle sur la scène internationale sont évalués, révélant les complexités de la position des États-Unis en tant que « gendarme du monde ». L’évolution de la perception internationale des États-Unis, notamment sous les présidences de Joe Biden, Donald Trump et Barack Obama, est également explorée, témoignant des fluctuations de l’image américaine à l’étranger.

L’Atlas des États-Unis réussit à capturer l’essence d’une nation contradictoire, tiraillée entre admiration et répulsion. L’ouvrage de Christian Montès et Pascale Nédélec met en lumière l’ambiguïté de la fascination qu’inspirent les États-Unis, entre le rêve américain et les réalités souvent moins reluisantes d’une société soumise à de multiples défis. En offrant une perspective détaillée et nuancée, cet atlas se révèle indispensable pour quiconque cherche à comprendre les multiples dimensions d’une superpuissance en constante évolution.

Atlas des États-Unis, Christian Montès et Pascale Nédélec
Autrement, avril 2024, 96 pages

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Le mal n’existe pas : l’ordre de la nature

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Après Drive My Car et Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi expérimente dans Le mal n’existe pas, Grand Prix à la Mostra de Venise 2023, un retour à la nature musical et contemplatif. Sous l’inspiration de la compositrice Eiko Ishibashi, il propose un drame écologique et poétique, où les hommes vivent, se cherchent et se révèlent sous la silhouette majestueuse des arbres éternels. 

Une bouffée d’oxygène au cœur des forêts japonaises, c’est ce que nous offre Le mal n’existe pas, comme une respiration dans l’œuvre, déjà dense, de son réalisateur. Car le film ne ressemble à aucun long-métrage de Ryusuke Hamaguchi, et que l’on plonge ou non dans son récit relativement lent, rythmé par des scènes du quotidien, ses images n’ont pas fini d’occuper notre esprit. 

Takumi, homme à tout faire, et sa fille Hana, vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Ils mènent une existence simple, paisible et proche de la nature, au milieu des arbres et des animaux sauvages. Cependant, le projet de construction d’un camping dans le parc naturel voisin sème le trouble chez les résidents, tout en menaçant le fragile équilibre écologique du site.

Bons sauvages, mauvais profits

Dès les premiers plans, Rysuke Hamaguchi prend le temps de poser le cadre, serein et harmonieux, du village de Mizubiki. Une forêt dense dont les arbres immenses, filmés en travelling ou en contre-plongée, semblent toucher le ciel. Un homme coupe du bois, prélève de l’eau de source. Une enfant vagabonde près d’un lac. Sur les notes pacifiques d’Eiko Ishibashi se dévoile une vie douce, naturelle, idyllique, un îlot de paix où le mal n’a aucune prise. Cette introduction lente, non dialoguée, expose une relation singulière entre l’Homme et la nature, comme un retour aux sources où le bon sauvage, conscient de son environnement, respecte et défend la pureté de son milieu.

Takumi apprend ainsi à sa fille à reconnaître les arbres selon leurs écorces, un enseignement naturel tout aussi essentiel, si ce n’est plus, que la classe de primaire, pour ce père entretenant un lien fusionnel avec la forêt. Car c’est la nature qui fait vivre les rares résidents. L’eau de source les abreuve et sert à la préparation des udon. Le bois fournit la chaleur. Les feuilles sauvages de wasabi épicent la cuisine du restaurant local. Les plumes de faisan sont ramassées, collectionnées et étudiées. Ce parfait microcosme voit son équilibre menacé lorsqu’un projet de glamping, concept touristique issu de la contraction des mots glamour et camping, plane comme une ombre inquiétante et insidieuse au-dessus du village. 

Le mal n’existe pas bascule donc lors d’une banale réunion d’information organisée par deux promoteurs, Takahashi et Mayuzumi. Venus présenter les avantages du programme pour l’attractivité de la région, les interlocuteurs perdent rapidement pied face à la crainte et à la colère des habitants. Lorsque la discussion s’anime autour du lieu d’installation de la fosse septique, trop proche du puits, et de la nécessité d’une surveillance permanente du site, Takahashi et Mayuzumi comprennent qu’ils ne connaissent rien à l’environnement réel du projet. Progressivement, le voile se déchire sur la recherche du profit maximal par un directeur mercantile, soucieux d’accélérer les travaux pour bénéficier d’une subvention Covid. Le maire du village lance alors un avertissement cinglant. Tous les changements réalisés en amont auront des impacts à traiter en aval. Autrement dit, l’Homme ramasse toujours ce qu’il sème, qu’il vive en harmonie avec la nature ou déséquilibre sa balance délicate.

Dans les pas du cerf sacré

Symboles de longévité et de prospérité, les cerfs japonais s’associent volontiers aux esprits protecteurs de la forêt. Élégants et proches de la nature, ils s’imposent comme des gardiens de l’équilibre naturel souvent bouleversé par l’Homme. Le Dieu-Cerf de Princesse Mononoké, capable de donner la vie et la mort, constitue une figure emblématique de cette représentation. Dans Le mal n’existe pas, le cerf n’est doté d’aucun pouvoir surnaturel mais il incarne tout autant cette idée de pureté et de préservation de la forêt. Pacifique, il n’attaque les hommes que lorsqu’il est chassé et touché par balle.

Or, le projet envisagé se situe précisément sur le trajet des cerfs, au risque de perturber l’ordre naturel. En empiétant ainsi sur le territoire des cerfs, c’est toute l’harmonie d’un écosystème qui se voit menacée. C’est pourquoi Tamuki s’y oppose farouchement. Appelé à devenir gardien du futur site, il est amené à définir son rôle au sein de ce futur environnement en proie au dérèglement. Dans les traces des cerfs qu’il cherche tant à protéger, Tamuki choisit le parti de la nature, idéal et impartial. 

Takahashi et Mayuzumi sont également confrontés à cette quête d’identité. Célibataires, isolés et professionnellement reconvertis, ils ne semblent pas encore avoir trouvé leur chemin. Au contact de la nature et de Tamuki, ils entrevoient un autre mode de vie, plus simple et dénué des artifices de leur existence bâtie sur des apparences et des applications de rencontre. Ils se montrent donc soucieux d’aider les habitants du village et de partager leur savoir.

Si le mal n’existe pas dans la nature, il s’insinue en l’Homme en corrompant lentement l’équilibre de son cadre de vie. Par ce film poétique conservant, à l’ombre des arbres, d’intrigantes zones d’interprétation, Ryusuke Hamaguchi nous fait réfléchir sur notre place dans le monde et notre rapport à l’environnement. Une œuvre au récit minimaliste mais d’une grande richesse philosophique. 

 Le mal n’existe pas – Bande-annonce

Le mal n’existe pas – Fiche technique

Réalisation : Ryusuke Hamaguchi
Scénario : Ryusuke Hamaguchi
Casting : Hitoshi Omika (Takumi), Ryo Nishikawa (Hana), Ayaka Shibutani (Mayuzumi), Ryuji Kosaka (Takahashi)…
Musique : Eiko Ishibashi
Photographie : Yoshio Kitagawa
Montage : Ryusuke Hamaguchi, Azusa Yamazaki
Producteur : Satoshi Takada
Société de distribution : Diaphana Distribution
Genre : drame
Durée : 1h46
Japon – Sortie France le 10 avril 2024

S.O.S. Fantômes : La menace de glace, la belle clim

On avait apprécié le dernier opus de la saga, sorti en 2021. Véritable blockbuster nostalgique aux allures de reboot fort sympathique, l’héritage offrait suffisamment de neuf pour poser les bases d’une nouvelle saga. Dommage, S.O.S. Fantômes : La menace de glace ne parvient pas à tenir ses promesses, malgré quelques bons moments.

Je crois que j’ai jeté un froid

Pourquoi avait-on apprécié l’opus précédent ? Pour sa mise en scène inspirée, l’écriture réussie de ses protagonistes et son humour. On l’aime également pour l’intelligence de sa narration, toujours consciente qu’elle est une nouvelle histoire, dans un univers déja établi, sans oublier les vieux et leur amour pour le fan-service. L’essence même de S.O.S. Fantômes : L’Héritage, c’est d’être un projet fait avec le cœur. La menace de glace ressemble plus à un film de commande. Malgré une indéniable volonté de bien faire, il faut se rendre à l’évidence : cette suite n’atteint jamais la cheville de son ainée, et ce, pour de très nombreuses raisons.

Prenez l’expression : « c’est le premier en moins bon » et vous obtenez SOS Fantômes : La menace de glace. Les choses débutent bien, pourtant, avec une scène d’introduction à la photographie soignée, à l’ambiance efficace et aux décors réels saisissants. Malheureusement, la suite du film se révèle paresseuse à tous les niveaux. La volonté  de Gil Kenan d’offrir le moins d’effets spéciaux possible est admirable. Malheureusement, à l’écran, il en résulte une intrigue qui met un temps fou à démarrer, une menace de glace qui n’apparaît que durant les dix dernières minutes et une absence totale d’épique. Dans les faits, on pourrait presque parler de publicité mensongère, tant le New York glacé des affiches et des bandes-annonces se révèle anecdotique. On pourrait dire la même chose des anciens, ici relégués au rang de boulets que l’on ne sait jamais où placer (coucou Jurassic World 3) et totalement inutiles dans l’intrigue.

Ambitions fantomatiques

Malheureusement, ils ne sont pas les seuls protagonistes maltraités par l’intrigue. On avait adoré Phoebe (Mckenna Grace) dans le dernier opus, elle se révèle moins agréable à suivre ici, son personnage accumulant les clichés de la crise d’adolescence. Pas de quoi fermer les yeux d’agacement pour autant, d’autant qu’elle continue de porter plus ou moins bien le film sur ses épaules. On aurait malgré tout aimé la suivre avec autant d’intérêts qu’à ses débuts. Les parents sont le plus souvent réduits au rôle de comic relief. Quant au frère, il a le mérite d’exister… On suivra distraitement les nouveaux venus, assez réussis et sympathiques, à l’exception du méchant catastrophique et n’apparaissant véritablement qu’à la toute fin. On suit une autoroute, vue et revue et sans aucune valeur ajoutée. Enfin, difficile de se reposer sur la mise en scène, quand il ne se passe rien durant neuf dixièmes du film. Un film de commande, ni plus ni moins. Quelle cruelle déception  !

Bande-annonce – S.O.S. Fantômes : La menace de glace

Fiche technique – S.O.S. Fantômes : La menace de glace

Titre original : Ghostbusters: Frozen Empire
Réalisation : Gil Kenan
Scénario : Gil Kenan / Jason Reitman
Casting : McKenna Grace / Paul Rudd / Finn Wolfhard / Bill Muray / Carrie Coon / Kumail Nanjiani
Genre : Comédie fantastique / Science-fiction
Production : Columbia Pictures
Durée : 115 minutes
Sortie française : 10 avril 2024 en salles

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2.5

« Système solaire » : une nouvelle collection didactique aux éditions Glénat

Deux bandes dessinées, Mars, la planète rouge et Jupiter, le berger des astéroïdes, paraissent aux éditions Glénat dans une nouvelle collection intitulée « Système solaire ». Scénarisés par Bruno Lecigne, et impliquant les dessinateurs Fabien Bedouel, Xavier Dujardin et Afif Khaled, les deux albums s’inscrivent dans une démarche à la fois éducative et divertissante.

Les auteurs organisent une rencontre convaincante entre des éléments scientifiques rigoureux et une trame narrative fictive empreinte de mystère et d’aventure. L’introduction, marquée par la découverte d’un vaisseau extraterrestre ancien mais avant-gardiste, plante immédiatement le décor d’une saga interstellaire qui, sous couvert de quête spatiale à la recherche d’un équipage disparu, servira surtout à démystifier les planètes visitées.

L’objectif pédagogique ne saurait cependant éclipser la dimension ludique : à travers les yeux d’une équipe internationale aux compétences diversifiées, le lecteur est invité à redécouvrir Mars et Jupiter sous un jour nouveau, à faire face à des mésaventures d’ampleur biblique, faisant de la science un vecteur d’émerveillement et de rebondissement.

Le tome dédié à Mars se distingue par sa capacité à mêler réflexions scientifiques et interrogations existentielles. La représentation de la planète, avec sa surface oxydée conférant sa couleur rouge caractéristique, sert de toile de fond à des découvertes aussi fascinantes qu’inquiétantes. Les dangers inhérents à l’exploration de Mars, tels que les tempêtes de poussière et l’exposition aux rayons cosmiques, sont abordés avec une précision technique indéniable. La découverte d’un océan de glace (le cratère Korolev) et les spéculations sur l’origine de la vie terrestre (projetée depuis Mars ?) enrichissent la trame d’une dimension quasi-philosophique.

Systeme-Solaire-Tome-02-Jupiter-avisLe second tome, consacré à Jupiter, élargit le spectre de l’aventure en plongeant l’équipage et les lecteurs dans les mystères de la plus grande planète du système solaire. La densité scientifique de l’ouvrage se manifeste notamment à travers l’exploration de la composition atmosphérique de Jupiter et des conditions extrêmes prévalant à sa surface. La tension narrative atteint son apogée lors des péripéties vécues par l’équipage, notamment lors de leur exploration de Ganymède. L’intrigue se teinte d’une réflexion sur l’isolement, le deuil et la quête de sens, incarnée par les dialogues entre Yang-Liping et l’extraterrestre Clarke, occupant originel du vaisseau spatial et désireux de savoir si les siens sont encore en vie.

Bruno Lecigne, à qui l’on doit de nombreux romans de science-fiction, figure centrale de ces créations, affirme : « Le principe est d’instruire en amusant, transmettre en divertissant. » Cette ambition transparaît à travers la collaboration avec l’Observatoire de Paris, garantissant une assise scientifique solide aux récits, et le complément pédagogique, sous forme de dossier, qui est inclus à la fin de chaque album. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est bien à travers les péripéties de Clarke et l’équipage humain qui l’accompagne que le lecteur apprendra que 99,85% de la masse totale du système solaire se constitue du soleil, qu’il faut compter en tout au minimum 10 milliards de galaxies-spirales comme la Voie lactée, que la croûte de Mars est uniforme et que sa dualité se caractérise par une face éruptive et furieuse et une autre plus paisible et sereine, ou encore que Jupiter accueille des orages et des tempêtes titanesques et qu’en tant que planète géante gazeuse, elle aurait pu occuper la zone d’habitabilité du système solaire et repousser les planètes rocheuses plus loin, ou même les dévorer.

Mars, la planète rouge et son pendant jupitérien brillent par leur valeur didactique et divertissante ; ils parviennent à démocratiser la science en la rendant accessible et fascinante. À travers ce voyage au cœur du système solaire, Bruno Lecigne et ses co-auteurs réussissent le pari, qui n’en est encore qu’à ses débuts, d’immerger le lecteur dans une aventure interplanétaire riche en enseignements, questionnements et émerveillements…

… et pas dénuée de réflexions envers l’homme. « Nous partons pour la plus extraordinaire et incroyable aventure de tous les temps, et nous râlons sur l’équipement hôtelier », lira-t-on ainsi, avant que Clarke ne s’interroge : « Vous êtes une espèce difficile à comprendre, Terriens. Pourquoi ne pas prendre soin de votre planète, plutôt que de coloniser ce corps presque mort ? » Comment lui donner tort ?

Mars, la planète rouge, Bruno Lecigne et Fabien Bedouel
Glénat, mars 2024, 64 pages

Jupiter, le berger des astéroïdes, Bruno Lecigne, Xavier Dujardin et Afif Khaled
Glénat, mars 2024, 64 pages

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4

« Nuages » : le tourbillon de l’existence

Dans Nuages, paru aux éditions Glénat, J. Personne met en scène Léo, un personnage animé dès son plus jeune âge par le désir de voler. À travers les pages, nous suivons son parcours de l’enfance à l’âge adulte, constitué d’épanouissements, d’aspirations contrariées, d’amours déçus, bref de tout ce qui fait l’étoffe d’une vie ordinaire.

L’enfance de Léo est placée sous le sceau d’un désir puissant et singulier : celui de s’élancer dans les airs, de voler au-delà des nuages, de se déconnecter de la réalité tangible pour embrasser un au-delà plein de promesses. Ce rêve est cependant loin d’être une simple fantaisie enfantine, puisqu’il s’ancre profondément en lui et va influencer ses choix de vie, ses relations et sa quête de bonheur. Enfant, le protagoniste de J. Personne possède un monde intérieur foisonnant ; il nourrit son imagination et son désir d’évasion. Il se voit en alter ego super-héroïque, projection de lui-même plus forte et rassurante, alors qu’il s’inscrit en réalité souvent dans les marges de la vie estudiantine…

En devenant adulte, Léo s’efforce de concilier ses aspirations avec les impératifs de la vie quotidienne et des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Son amour pour Nour, au contact de laquelle il trouve le bonheur, la naissance de leur fils Adam, ainsi que l’ouverture d’une librairie témoignent d’une quête de sens et d’autonomie. Néanmoins, ces choix de vie ne sont pas exempts de difficultés : la précarité financière, les heures de travail qu’on ne compte plus, les tensions croissantes au sein du couple et même le racisme vécu par Adam à l’école (il a des origines arabes de par sa maman). Ces événements mettent à l’épreuve la résilience de Léo et le confrontent plusieurs fois à une forme d’abîme existentiel, et surtout à la fragilité de ses rêves.

La palette de J. Personne dans Nuages joue un rôle crucial dans la narration. Les couleurs douces, pop et nuancées, tout en sensibilité, restituent avec brio les expériences de vie entre joie, tristesse, espoir et désillusion. Cette approche visuelle renforce le caractère contemplatif de l’œuvre, offrant au lecteur une expérience immersive dans les états d’âme d’un protagoniste attachant, auquel chacun pourra – au moins pour partie – s’identifier. L’évolution de Léo au fil du temps est marquée par une prise de conscience aigüe de la fuite inexorable du temps. La mort de proches, les changements dans ses relations, la désillusion professionnelle, sont autant de rappels au fait que la vie ne se plie pas toujours à nos désirs.

En ce sens, sans être pessimiste, Nuages est porteur d’une mélancolie en prise directe avec les vulnérabilités humaines. C’est par exemple Léo faisant la morale à son fils en prenant, sans le dire, sa propre existence à témoin. À travers le parcours de son protagoniste, J. Personne nous convie à une introspection profonde sur nos propres vies, nos rêves et ce qu’ils deviennent avec le temps. Nos aspirations initiales, auxquelles on se cramponne parfois, peuvent à la fois nous guider et nous égarer. En définitive, Nuages nous interpelle en posant cette question, fondamentale : dans le tourbillon incessant de la vie, comment trouver notre propre manière de voler ?

Nuages, J. Personne
Glénat, avril 2024, 240 pages

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4.5

« Le Dernier Vol » : destins brisés

Dans Le Dernier Vol (Steinkis), Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia partent d’un fait divers tragique pour explorer, avec sensibilité, les trajectoires intimes de plusieurs passagers liés par un accident fatidique…

L’histoire prend racine dans les préparatifs, tout à fait ordinaires, de chaque personnage, avant un départ de Barcelone pour Düsseldorf. Certains se montrent craintifs, d’autres excités à l’idée de rejoindre l’Allemagne. Ce que Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia mettent en scène, ce sont des individus aux prises avec leurs espoirs, leurs doutes et leurs dilemmes. Chacun appréhende ce qui constituera un dernier vol selon les circonstances et l’humeur du départ, des éléments à taille humaine que la tragédie qui s’ensuit, dans sa narration médiatique, tendra à négliger.

La structure narrative du Dernier Vol est relativement simple : les personnages et leurs tranches de vie se succèdent les uns aux autres, avec pour seul liant l’avion qu’ils s’apprêtent à prendre dans quelques heures. L’amour, le regret, les liens familiaux et la douleur trouvent un écho dans ces récits courts et autonomes. Bien qu’il soit le véritable vecteur de la catastrophe, le pilote demeure dans un angle mort. Plutôt que d’exposer ses motivations, les auteurs préfèrent montrer les cheminements qu’elles interrompent, les individus qu’elles privent de vie.

Au-delà de la reconstitution des événements précédant le drame, l’œuvre invite à une réflexion sur la valeur de l’existence et sur l’imprévisibilité du destin. La question lancinante de ce que l’on éprouverait dans les ultimes moments de vie ajoute une dimension philosophique à la narration, tout en maintenant une empathie profonde pour les protagonistes. Juana a été victime de violence conjugale, Roberto doit composer avec l’adultère dont il s’est rendu coupable, Mark a un passif difficile avec son père et Leya attend impatiemment de retrouver l’homme qu’elle aime… 

Le Dernier Vol se caractérise ainsi surtout par ce qu’il n’est pas : une reconstitution graphique d’un accident aérien devenu célèbre. C’est une célébration de la vie dans sa diversité, ses complexités, sa fragilité, à travers des personnages aux affects profondément humains. Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia font œuvre de sensibilité et de finesse dans les portraits qu’ils brossent. Amarrées aux relations amoureuses et familiales, leurs histoires portent, bien au-delà des situations décrites. Car la tragédie invite à tout reconsidérer à son aune. 

Le Dernier vol, Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia  
Steinkis, mars 2024, 144 pages 

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4

« American Parano » : enquête policière à San Francisco

Dans American Parano : Black House (Dupuis), Hervé Bourhis et Lucas Varela plongent le lecteur au cœur d’une intrigue policière complexe, prenant pour cadre le San Francisco de la fin des années 60. Une enquête sur un meurtre mystérieux permet de radiographier les dynamiques sociétales de l’époque et de donner une certaine épaisseur aux personnages. 

Le contexte historique et géographique dans lequel s’inscrit American Parano : Black House constitue sans nul doute l’une des principales richesses de cette bande dessinée. San Francisco, avec son Golden Gate et ses quartiers pittoresques, offre au récit un cadre idoine, empreint des tensions de l’époque. La fin des années 60 est en effet marquée par l’émergence du mouvement Flower Power, le développement des contre-cultures et un climat social en pleine ébullition. L’intrigue policière qui sert de fil conducteur est en sus dirigée par une femme, au grand dam de ses collègues masculins, peu enclins à la laisser marcher sur leurs platebandes. Les auteurs exploitent avec talent cette ambiance particulière, entre conservatisme crispé et soif de liberté ambiante.

L’intrigue centrale d’American Parano : Black House débute par la découverte macabre d’une jeune femme assassinée, son corps marqué d’un pentagramme inversé. Ce symbole, loin d’être un simple détail, oriente immédiatement l’enquête vers le mystérieux Baron Yeval, figure notoire du culte satanique, absent au moment des faits. Les protagonistes, le lieutenant Ulysses Ford et l’inspectrice Kimberly Tyler, dont les rapports ont quelque chose de filial et de touchant, se retrouvent aussitôt plongés dans un univers où le mysticisme et la noirceur humaine se côtoient. 

Le personnage de Kimberly, inspectrice faisant ses premiers pas dans un milieu viriliste, permet d’introduire des thématiques liées à la misogynie et aux préjugés de genre. Sa rencontre avec le Baron Yeval, individu aussi charismatique que dérangeant, n’est pas sans rappeler celle de Clarice Starling avec Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux. L’interaction entre les deux personnages suppose en effet une part de manipulation, de mystères à percer et un mélange de fascination-répulsion. Une fois encore, l’ambiance de l’époque, avec ses mouvements sectaires et ses changements sociaux, enrichit considérablement le récit, puisqu’elle est déterminante quant au culte concerné.

Sur le plan graphique, le travail de Lucas Varela se caractérise par un style semi-réaliste allié à une mise en couleurs flatteuse, restituant avec soin ces fameuses années 60 tout en duplicité. La sobriété du trait, l’esthétique soignée contribuent pleinement à immerger le lecteur dans l’histoire. En cela, American Parano : Black House initie un diptyque prometteur, qui parvient à un équilibre satisfaisant entre toutes ses composantes. Kimberly est appelée à faire son trou dans la police, malgré l’hostilité de ses collègues, tout en affrontant un passé filial que l’on devine lourd et en démêlant le vrai du faux dans l’enquête qu’elle mène. 

American Parano : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela 
Dupuis, mars 2024, 64 pages

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3.5