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La Fièvre : aux armes citoyens !

4.1

La Fièvre vient d’être diffusée sur Canal Plus. La série d’Eric Benzekri, déjà derrière Baron Noir, étudie dans ses moindres détails le chaos de la société française actuelle. Une série qui divise autant les critiques, c’est assez révélateur pour parler de fragmentation de la société, de sa polarisation surtout. Plongée dans un univers à la Borgen où la moindre prise de parole est analysée, scrutée et … manipulée. Tout tourne autour de la catastrophiste mais lucide Sam Berger et de l’habile mais dangereuse Marie Kinsky. Deux actrices qui se régalent à jouer leurs personnages qui s’affrontent jusqu’au point de non retour.

La Fièvre se distingue avant tout pour ses deux premiers épisodes vampiriques, rythmés et cataclysmiques dans lesquels l’acte raciste et violent d’un joueur de foot star se transforme en une « tempête de merde ». Derrière cette scène qui tourne en boucle sur les réseaux se joue une crise identitaire qui n’a pas dit son dernier mot et qui se présente comme irréconciliable. Sam Berger tente d’éteindre l’incendie entre sa parano à gérer et ses connaissances des mécanismes de crise. De son côté, Marie Kinsky se délecte de l’huile qu’elle jette sur le feu. Les deux femmes ont un passé commun d’amitié, leur présent est celui d’un défi permanent. Sam craint Marie, quand Marie tente d’écraser Sam et sa déprime communicative. Au milieu de ça, une histoire de foot et de racisme qui voudrait n’être « que du foot » mais qui devient une affaire politique.

Autour de cette polémique naissante et explosive gravitent des personnages associés à des camps identitaires et militants qui tentent de faire entendre leurs voix, d’écraser les autres voix. Souvent, on a l’impression de voir lus des publications de réseaux sociaux tant la polarisation est maîtresse des dialogues. Dialogues polarisés donc mais nettement mieux écrits (trop?) que sur la plupart des réseaux sociaux. L’analyse est creusée au fil des épisodes où la crise passe par toutes les couleurs politiques et sociales ou plutôt change de visage. Voilà qu’une menace de guerre civile pointe le bout de son nez.  La série pourrait paraître poussive tant chacun est obligé d’être son propre cliché pour crier plus fort que le voisin. C’est pourtant bien le reflet de la société française actuelle, épidermique et incapable de penser toute seule. Rien qu’à voir les dernières polémiques (autour d’une certaine chanteuse et des JO, autour d’une projection d’un film lesbien récemment dans un festival en Belgique) ou à suivre certains comptes sur les réseaux, les prises de positions sont radicales (enfin devenues acceptables voire raisonnables… Overton sort de cet texte !), et les coups pleuvent.

La Fièvre prend tout de même le temps d’exposer ses idées, Sam ne fait qu’expliquer le fond de sa pensée, que se justifier et tenter d’arrêter le feu. Elle passe son temps à raisonner les autres, tout en affrontant la crise en face, et à avoir peur dans le même mouvement. A ce jeu, Nina Meurisse déjà impressionnante partout où elle passe, est parfaite. Son jeu est assez halluciné pour paraître catastrophiste, assez ancré pour avoir l’air de raconter un futur possible. Quant à Ana Girardot, qu’on ne perdra pas de temps à présenter (parce que ça aussi c’est une polémique dans la polémique, le casting très « fils/fille/neveu de … »), elle surprend dans ce rôle un poil diabolique d’une fille qui fait un virage à 180 degrés pour la joie de manipuler ses petits jouets, seul problème : ses jouets sont des humains et des comptes Twitter. Une simple soif de pouvoir ? Beaucoup de personnages le laissent penser, à commencer par le président du club de foot, pas prêt lui non plus à tout perdre, quitte à s’enfoncer dans la tourmente. On pense aussi à un ministre sensible, en apparence seulement, à Stephan Sweig et surtout, surtout à un certain Président de la République dont l’apparition laisse présager que Baron Noir n’est (vraiment) pas si loin.

L’autre force de La Fièvre tient dans ses deux personnages féminins qui, pour le coup, échappent à une écriture trop cliché : jamais n’est posée la question de leur genre ou de leur statut social. Elles sont là, elles foncent, elles refusent de renoncer. Ce sont des personnages  qui maitrisent le langage, la manière dont on peut jouer avec, l’impact des images, des symboles et des souffrances. L’embrasement de la société (quelques crises passées l’ont démontré) ne tient qu’à un fil, et La Fièvre entend bien être au cœur du chaos, sans oublier de prendre le temps de penser la fabrique de l’opinion. Qu’est-ce que l’opinion fait d’autre que d’être fabriquée, remaniée, entraînée ? On lui dit d’être blasée, elle détourne le regard. On lui murmure d’être indignée, elle s’indigne. Jusqu’à ce qu’on lui suggère, enfin croit-elle, d’être fatiguée et de ranger les armes. Soudain, on lui rappelle la colère, la rage… l’envie de tout renverser ! Bientôt, on demande à l’opinion de voter, de se positionner, de choisir et si elle est indécise, qu’importe, le challenge est d’autant plus galvanisant.

Bande-annonce : La fièvre 

Créée par Eric Benzekri
Avec Nina Meurisse, Ana Girardot, Benjamin Biolay…
Depuis 2024 | 52 min | Comédie dramatique

Fallout, It Just works

Il fut un temps, pas si lointain, ou une malédiction planait sur les adaptations de jeux-vidéo au cinéma (et inversement). Pourtant, depuis quelques années et au fur et à mesure que ce média obtient enfin la reconnaissance qu’il mérite, les chosent s’améliorent. Difficile de ne pas prendre pour exemple la série The Last of Us, jamais à la hauteur du jeu dont elle s’inspire mais ô combien récompensée et saluée. On parle du show HBO comme la meilleure adaptation jamais réalisée. Et, pourtant, Fallout pourrait changer la donne..

Au service de l’accessibilité

On était inquiet, forcément lors de l’annonce du projet. Bon, on se rassurait, sachant Netflix loin de cette histoire (on en reparlera quand ils massacreront Bioshock). Difficile de ne pas garder en tête le nombre incalculable de catastrophes arrivées sur nos écrans ces vingt dernières années. Puis, entre l’annonce et aujourd’hui, soit quatre ans, quelques pépites sont arrivées. Entre temps, le jeu-vidéo a encore gagné en reconnaissance et en popularité. Alors, après Mario ou The Last of Us, on s’est dit… pourquoi pas ? Amazon a certes déçu avec la première saison du Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de pouvoir, mais ils restent les auteurs de certaines des plus grandes séries de l’histoire, comme The Boys. Alors, que vont-ils faire ? Adapter un opus en particulier, comme l’a fait HBO pour les aventures de Joel et Ellie ? Non et c’est en cela que l’adaptation est extrêmement brillante et, selon moi, supérieure à The Last of Us. Fallout va prendre l’univers, le lore, les thématiques, le ton et le background des jeux pour créer une toute nouvelle intrigue, inédite. Et, franchement, ça fonctionne !

Le pari mais aussi le plus grand risque d’une adaptation, c’est de capter les néophytes. Un auteur aura tendance à vouloir dresser le fan dans le sens du poil, en multipliant les références ou en partant du principe qu’il connait déjà tout de l’univers adapté. Le problème de cela, c’est que le spectateur lambda se sentira exclu. Imaginez regarder un film à l’extérieur de la pièce, à travers la fenêtre. Tel était, par exemple, le plus grand défaut du film Warcraft, essentiellement destiné aux fans et qui ne prenait jamais le temps d’expliquer son intrigue et son univers. Ici, Amazon ne tombe jamais dans ce travers. L’histoire est totalement compréhensible, de A à Z. Les éléments fan-service sont discrets ou fort bien intégrés. On ressort des 8 épisodes avec une furieuse envie de découvrir les jeux.

La guerre de meurt jamais 

Fallout, c’est un monde post-apocalyptique dans un univers ou la Guerre Froide s’est achevée à coup d’ogives nucléaires dans la tronche. Passée une fabuleuse scène d’introduction, l’histoire plonge le spectateur 200 ans après la fin du conflit. Bienvenue sur une Terre ravagée par les radiations, la violence et la survie à tout prix. Dans ce monde, le manichéisme n’a pas sa place. C’est loin de cette hostilité que nous retrouvons le personnage de Lucy (Ella Purnel), jeune femme ayant eu le privilège de grandir dans les Abris, gigantesques bunker créés avant l’apocalypse et destinés à assurer la survie de l’espèce. Un événement sanglant va la forcer à quitter son paradis pour l’enfer : le monde réel. Dès le premier épisode et avec l’introduction des autres personnages principaux, on retrouve toutes les qualités de Fallout. Univers riche, dialogues intelligents, pertinents, finalement très actuels, absence de manichéisme, humour noir savoureux. Tout est là. Même les gens qui ne tiennent pas le kitch en haute estime pourraient s’y plaire. Oui, Fallout est un show souvent kitch, mais jamais ridicule (ou presque). Tout est justifié par le scénario et la psychologie de ses personnages. Et, quand la série décide de jouer la carte du sérieux, ce qu’elle fait très souvent, tout fonctionne parfaitement. On regrettera malheureusement une version française globalement décevante et à la synchronisation labiale catastrophique. réduisant à l’état de poussière certains dialogues géniaux.

En plus de Lucy, Fallout offre une belle galerie de personnages principaux. En dehors de la communauté des Abris, deux autres protagonistes partagent l’écran avec Ella Purnel. Le premier épisode introduit efficacement Maximus (Aaron Moten), écuyer un tantinet ridicule de la confrérie de l’Acier. Sympathique, intéressant bien que légèrement agaçant par moments, on lui préfèrera de très loin le personnage de La Goule, chasseur de prime sans scrupule incarné par un Walton Goggins en pleine forme. Des trois protagonistes principaux, il en est le plus drôle, le plus fascinant et le plus impressionnant. Les principales intrigues alternent efficacement avec un rythme sans temps mort, enchaînant les twists et les cliffanghers avec talent. On dévore les huit épisodes d’une traite, captivés par cette satyre post-apo. Même les sous-intrigues gagnent furieusement en intensité, qu’il s’agisse des flashbacks ou d’autres enquêtes que nous vous laissons découvrir.

Un mélange des genres

Le dernier point ou brille la série, c’est par la maitrise quasi totale des genres qu’elle présente. Le personnage de La Goule, par exemple, porte sur ses épaules l’aspect Western du show. Les références aux plus grands films de l’histoire du cinéma fusent, des plans aux postures, en passant par la musique. l’intrigue de Lucy se veut plus terre à terre, liant parfaitement le comique, l’épique et le dramatique. Maximus se veut déjà moins catalogué, piochant un peu de tout. Enfin, deux autres intrigues majeures dont nous tairons la nature se rangent bien plus du côté du thriller politique, voire de l’horreur. Maitriser un genre n’est rien sans une belle capacité à mettre en scène. A ce jeu et à l’instar de très nombreuses séries, différents réalisateurs se sont passé le flambeau. Jonathan Nolan, le créateur de la série Westworld. Si certains des huit épisodes sont mieux réalisés que d’autres, l’ensemble reste suffisamment homogène pour que le spectateur lambda n’y voit pas de différence majeure. On regrettera seulement quelques légers soucis de repérage dans l’espace, lié notamment à l’abondance de lieux désertiques qui se ressemblent tous.

Heureusement, ce défaut reste mineur tant le show se révèle visuellement généreux. Et, après les horreurs proposées par Disney, on apprécie grandement de retrouver une série aux effets spéciaux terminés et agréables à l’œil. Spectaculaire, Fallout peut se vanter d’être l’une des plus impressionnantes séries récentes. Les décors ont tous bénéficié d’un soin particulier, certains plans larges sur ce monde dévastés sont bluffants et la série ne lésine pas sur le gore. Costumes et maquillages sont nickel, particulièrement celui de La Goule (encore lui.. je n’y suis pour rien s’il crève littéralement l’écran). Que du bon, donc, qui n’annonce que du bon pour la suite ! Comme l’a dit le patron de Bethesda, It Just Works.

Bande-annonce : Fallout 

Série de Jonathan Nolan et Lisa Joy · 1 saison
Avec Ella Purnell, Aaron Moten, Walton Goggins…
Diffuseur : Prime Video
Genres : Action, Science-fiction
Pays d’origine : États-Unis
1 h 14 min · 11 avril 2024 (France)

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4.3

Reims Polar 2024 : clôture (Un homme en fuite) et palmarès

Entre les rares averses de saison, les biscuits roses, le ratafia et autres spécialités rémoises, nous avons découvert une multitude de films, de la compétition au sang neuf, en passant par une sélection hors compétition qui n’a pas à pâlir. Petit point sur le palmarès de cette 4e édition de Reims Polar, ainsi que sur le film de clôture de Baptiste Debraux, Un homme en fuite.

S’il est coutume de baisser le rideau par un flamboyant feu d’artifice, les cérémonies de clôture sont généralement jonchées de discours interminables et politiquement corrects. C’est effectivement ce qui nous a été servi dans cette région de Champagne-Ardenne, qui a perdu toute son effervescence du début de semaine.

La précédente édition a vu Limbo, Border Line (initialement Upon Entry) et About Kim Sohee repartir avec les honneurs. Des succès bien mérités, mais qu’en est-il de cette année ? Bruno Barde, le Public Système Cinéma et la ville de Reims peuvent se réjouir d’avoir une hausse de fréquentation, ce qui n’est pas près de redescendre d’aussi tôt. Tout au long de cette semaine, admirablement maîtrisé grâce aux soutiens de bénévoles souriants et impliqués, cette clôture possède à la fois le goût d’un au revoir et d’une célébration qui ne fait que commencer.

La jeunesse cinéphile a répondu présent et son jury de la région Grand Est a opté pour l’ambivalence d’une gardienne et la plongée immersive dans la prison de haute sécurité danoise de Sons de Gustav Möller (en salle le 10 juillet), déjà connu pour The Guilty.

Puis après un discours qui étire le suspense et qui vend un peu la mèche avant même l’annonce du lauréat Sang Neuf, Blaga’s Lessons (en salle le 8 mai) s’est vu couronné par François Busnel et ses acolytes, dont il assure la stricte unanimité.

Vient le tour du jury critique, qui a pris soin d’étudier toutes les pièces à conviction dont il disposait, mais le verdict de Philippe Rouyer est irrévocable. Ce dernier rappelle à quel point Steppenwolf  est un bijou de polar et de cinéphilie venu du Kazakhstan, qui s’inspire, entre autres, des magnifiques westerns de John Ford dans un portrait d’une nation en pleine guerre civile. Son duo atypique explose tout sur son passage et il n’y a pas besoin d’en savoir plus pour se plonger dans cet univers post-apocalyptique, orné d’un humour noir bien corrosif.

N’oublions pas le comité de police, dont l’intérêt s’est essentiellement porté sur le réalisme des séquences urbaines à base de gangsters. C’est le coup de Shock pour ce jury, qui y a vu du vrai dans les dilemmes humains que rencontrent les personnages, notamment un médecin dont la loyauté est malmenée par des deals qu’il ne contrôle plus.

Et le public a également son mot à dire. Son enthousiasme s’est porté sur The Last Stop in Yuma County, un huis clos coénien et tarantinesque dans un diner où gangsters, vendeur de couteaux ambulant, serveuse, couple maladroit et bien plus encore se prennent eux-mêmes en otage face à l’appât du gain.

Mais toutes les bonnes choses ont une fin et trois derniers prix restent encore à distribuer parmi la compétition. Son jury, présidé par Danièle Thompson, s’est mis d’accord pour mettre un récit halluciné et un film qui renvoie à l’univers carcéral en Corse exæquo. Only The River Flows et Borgo (en salle le 17 avril prochain) se partagent ainsi les honneurs.

Quant au Grand prix, il revient à Highway 65. Un film dont on peut douter de son efficacité, mais aucunement de sa pertinente dans le portrait que Maya Dreifuss fait des femmes en Israël. Le sujet politique étant encore chaud, cette récompense est à double sens et ne démérite pas non plus la reconnaissance du public qui, s’il ne l’a pas encore découvert, va naviguer dans l’obscure réalité de Daphna, une inspectrice dont les penchants masculins ne l’empêchent pas de vivre sa féminité.

La cité des sacres maintient ainsi son prestige en récompensant de brillants artistes qui nous tardent déjà de redécouvrir en salle.

Suite à quoi, nous nous sommes mis à pourchasser un homme en fuite aux côtés d’une Léa Drucker très investie. Hélas, cette course-poursuite un peu mélancolique à Rochebrune, aux bords du chaos, reste à l’état de brouillon. Et au milieu d’une fable sociale, dont la métaphorique à l’Île au Trésor de R. L. Stevenson est étirée jusqu’à en perdre toute cohérence avec le récit, nous y décortiquons l’amitié brisée entre un meneur révolutionnaire en cavale et son ancien ami qui a déserté sa ville natale pendant 15 ans pour vivre de sa passion. Doit-on donc vivre dans la fiction ou revenir affronter la réalité, quitte à franchir les limites du raisonnable ? Accordons-nous encore un peu de suspense pour le dernier film présenté lors de la cérémonie de clôture. Nous vous parlerons plus longuement d’Un Homme en Fuite (en salle le 8 mai prochain), le thriller français porté par Bastien Bouillon, Léa Drucker et Pierre Lottin qui a jeté un coup de froid dans la salle.

Rendez-vous à la prochaine édition, qui aura (toujours) lieu dans les enceintes de l’Opéraims, du 1er au 6 avril 2025.

Accattone de Pier Paolo Pasolini : la flagellation d’un monde sans espoir

À la fois cinéaste, poète et critique littéraire, Pier Paolo Pasolini réalise son premier film, Accattone, en 1961. Cette oeuvre, d’une authenticité bouleversante, devient le premier film de l’histoire du cinéma italien à être interdit aux moins de dix-huit ans. Retour sur un classique qui a fait couler beaucoup d’encre.

Synopsis : Privé de Maddalena, en prison par sa faute, Accattone, petit proxénète lâche et sans scrupule, doit trouver un moyen de gagner sa vie. Il tente de retourner chez la mère de son fils, mais celle-ci le met dehors. Puis il rencontre Stella, une jeune fille pure et naïve, dont il tombe amoureux…

Un film néoréaliste ?

Avant tout, qu’est-ce que le néoréalisme ? Dans ses grandes lignes, le néoréalisme est un courant apparu en Italie, durant la Seconde Guerre mondiale. Il prône l’absence d’artifice, proche du documentaire. Cependant, les films néoréalistes sont des fictions, et cherchent à montrer la réalité telle qu’elle est. C’est un cinéma authentique, loin de tout studio de tournage, et qui préfère recruter des acteurs non professionnels. En d’autres termes, le cinéma néoréaliste se délivre de toutes les conventions formelles qui le précède.

Certaines caractéristiques néoréalistes se retrouvent dans Accattone, à commencer par le sujet du film. Les personnages, issus de la classe prolétaire, doivent se battre pour réussir à survivre dans un monde sans perspective. Pasolini ne cache pas la violence de ce milieu : il la montre sans retenue. Franco Citti, qui  joue Accattone, se confond avec la bestialité de son personnage. Cette association est d’autant plus intéressante sachant qu’il n’est pas un acteur professionnel.

Pour autant, le réalisateur ne se revendique pas du mouvement néoréaliste. En effet, alors que les films de la mouvance optent pour des plans larges qui montrent les ruines et le chaos d’un espace, Pasolini préfère filmer ses acteurs. L’important, selon lui, est la représentation des corps, des émotions, des expressions du visage, qui doivent dominer sur le reste du paysage. Ce choix explique les nombreux gros-plans du film, connectant les spectateurs aux intérieurs des personnages. Le cinéaste délaisse également les plans-séquences, éléments caractéristiques du néoréalisme car en prise avec la réalité.

La violence et le sacré

Pasolini n’hésite pas à associer La Passion de Saint-Matthieu de Bach, un chant religieux, à la violence du milieu prolétaire dans deux séquences. La première est celle de Maddalena, compagne d’Accattone, qui se fait battre dans un champ sur la musique de Bach. Puis, c’est au tour d’Accattone lui-même de se battre devant chez lui, au son de la même musique. Cette association déroutante sacralise la violence ; elle en devient effrayante de sublime. Pasolini cherche constamment à élever ses personnages au rang de symbole religieux, même dans la brutalité. À ce titre, le nom de Maddalena n’est pas choisi au hasard : elle est une disciple de Jésus dans la Bible. Stella, quant à elle, est l’ange salvateur d’Accattone. Elle est l’échappatoire vers une vie pure et sans excès.

Par ailleurs, Pasolini opte pour une lumière brute et crue, qui flagelle les corps des personnages. Il a notamment utilisé des filtres oranges sur l’objectif de la caméra afin d’accentuer les contrastes de lumières. Ainsi, le spectateur ressent la chaleur des rues de Rome, écrasées par un soleil qui agresse les corps. Dans son ouvrage Il sogno del centauro, Pasolini écrit : « Quand je fais un film, je me plonge dans un état de fascination devant un objet, une chose, un visage, des regards, un paysage, comme s’il s’agissait d’un dispositif dans lequel le sacré était sur le point d’exploser ».

La fatalité d’une ville éternelle

Accattone est un personnage martyr, dont la seule issue est la violence. Il clame : « Être mort, être vivant, c’est la même chose. » Il est privé de perspective, accablé par le fatalisme. Autour de lui, la saleté de Rome accentue cette impression. En effet, la ville est laissée à l’abandon, elle est une terre de souffrance, où chacun doit se battre pour survivre.

Enfin, les personnages se confondent avec Rome, notamment par cette lumière aveuglante qui unit les corps et les bâtiments. La ville apparaît comme une terre meurtrie et désespérée, sans possibilité de rédemption. Accattone y évolue avec peine tout en y restant fixé, comme s’il était impossible de s’en détacher. Rome est connue sous le nom de Ville éternelle, mais Pasolini la représente comme une ville du passé, délaissée et ravagée par la guerre.

Bande annonce – Accattone

Fiche technique – Accattone

Titre : Accattone
Réalisation : Pier Paolo Pasolini
Assistants réalisateurs : Leopoldo Savona et Bernardo Bertolucci
Scénario : Pier Paolo Pasolini
Photographie : Tonino Delli Colli
Montage : Nino Baragli
Musique : Jean-Sébastien Bach
Décors : Flavio Mogherini
Son : Luigi Puri
Collaboration aux dialogues : Sergio Citti
Production : Alfredo Bini et Cino Del Duca
Pays d’origine : Italie
Langue : Italien
Format : Noir et blanc
Genre : Film dramatique
Durée : 115 minutes

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4

Reims Polar 2024 : Steppenwolf, le bien n’existe pas

Un nouveau chapitre s’ouvre sur les plaines kazakhes, particulièrement arrosées du sang de ses citoyens. Steppenwolf est un road-movie de vengeance sanglant, porté par un duo atypique qui détourne les codes du western à son avantage. C’est un véritable plaisir de retrouver le cinéma d’Adilkhan Yerzhanov, tirant à balles réelles, dans la continuité des précédentes chroniques apocalyptiques du réalisateur sur son pays.

Synopsis : Tamara recherche son fils disparu dans une petite ville consumée par les affrontements et la violence. Dans un acte désespéré pour le retrouver, elle décide d’offrir une récompense à un ancien enquêteur de la police corrompu, aux méthodes extrêmes. Déterminée, Tamara va mener à bien sa quête avec ce flic nihiliste quel qu’en soit le coût.

Jamais à court d’idées, mises en boîte à la volée, Adilkhan Yerzhanov est dorénavant un parrain du festival Reims Polar. Pour la quatrième édition consécutive, nous prenons un immense plaisir à découvrir sa production, remplie de péripéties qui déconstruisent l’image de son pays natal et toujours imprégnée d’un humour corrosif. Après Ulbolsyn, Goliath, L’Éducation d’Ademoka et Assaut, il revient avec une guerre civile qui fait rage. Les forces de l’ordre ne sont plus en mesure de contenir la colère des habitants, qui pillent et détruisent tout sur leur passage. Et au milieu de cette mêlée apocalyptique, qui pourrait très bien servir de prémisse à Mad Max, deux individus sont amenés à « coopérer ». La traversée est périlleuse et leur complicité forcée tout autant.

Le loup et la bergère

Quand tout s’effondre autour de nous, seul compte la survie. Mais pour un criminel en quête de vengeance (Berik Aitzhanov) et Tamara (Anna Starchenko) qui recherche son fils, kidnappé pour des raisons mystérieuses, ils n’ont plus rien à perdre. Commence alors une traque dont on distingue à peine le fil rouge qui les amène d’une prison à un camp isolé dans les steppes kazakhes, en passant par des rencontres fortuites et souvent éphémères. Yerzhanov nous prend plusieurs fois à revers avec son montage et son scénario alambiqué, qui reposent surtout sur la spontanéité des séquences où les personnages interagissent entre eux.

Comme le petit peuple kazakh, Tamara encaisse les coups pour tous les opprimés, délaissés par le gouvernement et que personne ne veut protéger ou aimer. Si on compte également son handicap mental, le message est lourd de sens pour cette sainte mère, à la fois toute tremblotante et déterminée. Plusieurs fois dans le récit, elle revêt des lunettes qui rappellent la Lolita de Stanley Kubrick, mais la comparaison s’arrête là. Yerzhanov comprend pertinemment ce qu’il cite, au grand dam des nombreuses séries B d’action qui se heurte à leurs propres caricatures. Ce cinéaste ne se repose pas uniquement sur son programme brutal pour capter notre attention. En quelques travellings judicieux à l’ouverture, il nous donne à voir en quoi son intrigue gorgée de sang se révèle bien plus complexe que n’importe quel pastiche de Rambo ou de western.

Mon nom est personne

Le dandy qui accompagne Tamara se révèle également être un loup imprévisible qui n’a plus toute sa tête. Comme quoi les petits esprits se rencontrent. Quand il ne dézingue pas des gangsters entre deux clopes, il se force à se rappeler tout l’enjeu de sa croisade. S’il semble dans un premier temps vouloir aider Tamara à retrouver son fils, il garde toujours à l’esprit une grande culpabilité. Tout se joue finalement sur les apparences et Yerzhanov nous invite petit à petit à gratter la surface de la personnalité de ses personnages pour en extirper le nihilisme de l’histoire, sa violence, sans concession et par instant émouvante. Toutefois, le ciel n’est jamais gris très longtemps car le cinéaste parvient également à capturer toute la beauté des lieux appartenant à la nature, et délimités par un horizon inatteignable. De jour comme de nuit, la photo de Yerkinbek Ptyraliyev encapsule ainsi tous ces espaces vides que les héros doivent traverser et utiliser à leur avantage.

Minimaliste, absurde, mais terriblement captivant, Steppenwolf dépeint la nature humaine à travers un duo qui renonce à la raison pour espérer quitter en paix ce monde. Adilkhan Yerzhanov n’hésite pas non plus à mélanger les genres et à assaisonner son menu sanguinolent d’une grande brutalité. Chaque détonation d’armes et chaque coup porté aux corps meurtris des personnages foudroient les spectateurs, qu’ils soient habitués ou non avec ce ton décalé. Ceux qui savent déjà à quoi s’attendre ne le seront jamais totalement et ceux qui feront leur premier pas dans l’univers du prolifique cinéaste kazakh y verront une friandise multicolore et difforme. On peut se demander comment mâchouiller une telle structure pour en extraire son essence, mais la stupéfiante cohérence de saveurs aura fait son effet à l’arrivée. Notre grand coup de cœur du festival.

Fiche technique

Réalisation et Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Production : Aliya Mendygozhina, Alexander Rodnyansky & Olga Khlasheva
Image : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Arif Tleuzhanov & Adilkhan Yerzhanov
Musique : Galymzhan Moldanazar
Pays de production : Kazakhstan
Année de production : 2023
Ventes internationales : Blue Finch Films Releasing
Genre : Drame, Thriler
Durée : 1h42

Civil War – L’art de passer à côté de son sujet sans pour autant rater son film

Après nous avoir mis l’eau à la bouche et fait trépigner d’impatience depuis l’annonce du sujet, la découverte de la première bande-annonce très impressionnante et en sachant que c’est le premier gros budget d’A24, il faut avouer qu’Alex Garland nous déçoit (un petit peu) avec son nouvel opus Civil War. Un film qui ne porte pas son nom si bien qu’on pourrait le croire. En effet, le principal reproche que l’on pourrait faire au film est de passer en partie à côté de son sujet éminemment politique, passionnant et surtout en plein dans l’actualité. Comme si Garland bottait en touche, effrayé par ce qu’il pouvait raconter. On parle en effet ici peu de guerre civile, qui devient un arrière-plan au final très opaque, mais on a droit à un excellent film sur le journalisme de guerre, haletant, profond et surtout doté d’un final explosif et impressionnant. On n’était pas venu pour ça, on est un peu frustré mais on n’y perd pas tant que ça au change…

Synopsis : Dans un futur proche où les États-Unis sont au bord de l’effondrement et où des journalistes embarqués courent pour raconter la plus grande histoire de leur vie : la fin de l’Amérique telle que nous la connaissons.

On pensait trouver avec Civil War le portrait d’États désunis où deux camps opposés (cristallisant probablement la fracture idéologique et politique du pays actuelle) qui se tirent la bourre et mettent le pays en état de siège. Au fil des différents outils promotionnels savamment orchestrés et nous donnant terriblement envie, on a compris que ce serait par le biais de journalistes qu’on s’immergerait dans cette guerre civile. Au final, le titre du film est vendeur mais ne représente qu’à moitié sa teneur réelle et principale. Car si Garland, au mieux frileux, au pire dépassé, passe un peu à côté de son film de guerre civile et de fracture du peuple ainsi que des considérations politiques afférentes, il nous propose un autre film en arrière-boutique. Donc pour le brulot pamphlétaire attendu, on repassera. Et même si on est quelque peu frustré, on n’y perd pas forcément au change car on obtient ici une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre, telle qu’on n’en avait pas vu depuis le magnifique Harrison’s Flowers d’Élie Chouraqui il y a vingt ans.

Après avoir été un scénariste réputé et recherché (La Plage par exemple), Alex Garland s’est tourné vers la mise en scène avec un trio gagnant de films de genre de très haute qualité. Il a débuté avec l’intéressant film de science-fiction Ex Machina sur l’intelligence artificielle, a enchaîné avec le très ambitieux, féministe et visuellement sublime film mêlant horreur et science-fiction Annihilation et nous a ensuite offert son film le plus clivant, le film d’horreur monstrueux dans tous les sens du terme et très métaphorique Men. Une claque. Souvent des œuvres en avance sur leur temps, on attendait donc pour son plus gros budget à ce jour – et le plus gros de la petite société indépendante qui monte A24 – un film tout aussi contemporain et surtout visionnaire. Ça l’est dans un sens mais on aurait aimé que ce soit plus clair, plus corrosif et surtout qu’on puisse se dire, au vu de l’actualité du pays, « ce genre de situation nous pend au nez ». Mais il manque des marqueurs et des points d’accroche politiques, sociaux, temporels et contextuels pour que ce soit plus probant et compréhensible.

Donc, malheureusement sur ce versant, il ne nous conquiert qu’à moitié. Probablement volontaire mais un peu lâche, le script souffre en effet de ce gros problème de contextualisation. Le récit n’avait pas besoin d’être si nébuleux concernant les tenants et les aboutissants de cette guerre puisqu’on sait qu’elle se déroule intra-muros aux USA. Les dialogues nous donnent des bribes d’informations sur deux États qui font sécession et s’allient (le Texas et la Californie…) et qu’un troisième prend le même pli (la Floride). On aurait aimé que Garland nous développe ce choix à la fois étrange et audacieux car il n’y a pas plus éloigné que les deux premiers États cités, sur les plans politiques et idéologiques. On aurait aimé aussi comprendre les raisons et motivations d’un Président visiblement autoritaire qu’on ne verra presque pas et ce qui pousse les citoyens à choisir un camp plutôt que l’autre. Se faire sa propre opinion sur certaines choses inexpliquées au cinéma peut être stimulant et adapté mais dans le cas de Civil War c’est fâcheux et un peu malhonnête. Comme si le cinéaste avait voulu nous rendre aussi impartiaux que ses protagonistes dans leur métier.

En revanche, on ne s’attendait pas à une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre et on l’a. Et le quatuor choisi pour incarner cette profession est un panel parfait et représentatif de ce métier, que ce soit par l’âge, les idéaux, la façon de voir le métier et les traits de caractère. Un spectre humain impeccable de cette profession complexe et passionnante. Cette équipe qui va vouloir rallier Washington pour interviewer le Président et tenter de prendre la photo du siècle nous convie à un road-movie à travers le pays peuplé de rencontres et de visions qui illustrent ladite guerre civile (mais toujours sans l’expliquer). Des images fortes et marquantes qui font irrémédiablement penser aux films apocalyptiques à base de zombies. Mais bien plus réalistes. La violence qui ressort au vu du contexte (on pense aussi un peu à la saga American Nightmare) est retranscrite de manière réaliste et juste. En soi, pas de censure mais pas non plus d’exagérations dans la violence ou les affrontements. Les scènes plus posées, représentées par des pauses sur le chemin, creusent admirablement les personnages et surtout leur profession. À ce titre, Civil War est réussi. Une scène très réussie et sous haute tension dominée par Jesse Plemmons montre bien l’état délétère et belliqueux dans lequel certains américains pourraient se vautrer.

Dans tous les cas, s’il y a peut-être des petits coups de mou niveau rythme entre l’entame brutale et très immersive et le final, on est captivé tout du long. Ledit final est peut-être le morceau le plus inattendu du film. On ne pensait pas que Garland serait aussi doué dans l’action et il nous livre une scène d’assaut de la Maison Blanche proprement scotchante. On est rivé sur notre siège et la maestria de la séquence est incroyable. La compétence technique et son intensité sont renversantes jusqu’à un dernier plan et une fin un peu abrupte mais lourde de sens. Alors, si au final on s’attendait quand même à autre chose et qu’on aurait préféré que ce soit plus poil à gratter et plus conforme à la proposition initiale on n’est pas pour autant face à un raté. Paradoxalement, Civil War est aussi étonnant que frustrant. Mais il demeure une proposition de cinéma à la pointe de l’actualité, peu commune, ambitieuse et tout de même qualitative tout en validant le fait que Garland devient de plus en plus un cinéaste qui compte.

Bande-annonce – Civil War

Fiche technique – Civil War

Réalisateur : Alex Garland.
Scénaristes : Alex Garland.
Production : A24.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kirsten Dunst, Cailee Spaeny, Wagner Moura, Stephen McKinley Henderson, …
Durée : 1h47.
Genres : Action – Guerre.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA.

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3.5

Reims Polar 2024 : Only The River Flows, à la recherche du vide

Étant donné que le cinéma chinois peine parfois à dépasser sa frontière, il convient de chérir ces œuvres qui portent en eux cette force tranquille qui, une fois les turbines lancées, naviguent dans une grâce solennelle. Only The River Flows fait partie de ceux-là, de ceux qui cherchent et qui ne trouvent pas toujours un sens aux questions. Et ce film noir ne laisse que des indices en surface, car il invite les spectateurs à remonter une piste inattendue, aux côtés d’un homme qui fusionne peu à peu avec les propres incertitudes.

Synopsis : En Chine, dans les années 1990, trois meurtres sont commis dans la petite ville de Banpo. Ma Zhe, le chef de la police criminelle, est chargé d’élucider l’affaire. Un sac à main abandonné au bord de la rivière et des témoignages de passants désignent plusieurs suspects. Alors que l’affaire piétine, l’inspecteur Ma est confronté à la noirceur de l’âme humaine et s’enfonce dans le doute…

Abonné des grands rendez-vous au festival de Cannes (Quinzaine des cinéastes, puis Un Certain Regard), le public de Reims Polar peut se régaler de découvrir le savoir-faire de Wei Shujun, un cinéaste en pleine exploration de son art. Du portrait de la jeunesse chinoise (Courir au gré du vent) à une comédie noire la veille d’un tournage (Ripples of life), il s’essaie à présent au film policier tout en adoptant une approche hallucinée de l’intrigue. Il adapte ainsi une nouvelle de Yu Hua, dont on a déjà vu l’un de ses romans adaptés pour le cinéma par Zhang Yimou (Vivres !). Dans la même veine surréaliste qu’un Maupassant, la célèbre peinture du Cri d’Edvard Munch ou encore L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne, le cinéaste chinois nous invite dans son antre de la folie.

Le vrai voyageur ne sait pas où il va

Dès la première scène d’ouverture, intrigante jusque dans ce dernier plan où des jeunes enfants jouent aux gendarmes et aux voleurs dans un immeuble en ruine. Celui qui tient l’arme débouche sur une porte donnant sur le vide et sur la cité de Banpo et sa banlieue. Démarre alors une série de meurtres où les pistes sont maigres et les suspects trop nombreux, même dans un petit village d’une cinquantaine d’habitants à peine. La police investit alors un cinéma local en faillite pour leur prochaine opération, preuve qu’il n’est plus possible de s’épanouir culturellement et que des fous errent un peu partout. Mais personne ne se doutait qu’elle serait aussi laborieuse, surtout du point de vue de l’inspecteur Ma Zhe (Zhu Yilong), également chef d’une brigade. Sous son aile, un jeune apprenti détective peine à garder toute son attention dans cette affaire sordide. Pourtant, les cadavres continuent de s’empiler sans qu’un témoignage soit radicalement décisif.

Et malgré avoir tiré la sonnette d’urgence, Ma Zhe perd peu à peu ses alliés dans cette enquête. Les scènes de crime, les suspects et la pression de son supérieur finissent ainsi par le hanter et l’obséder. Il tient alors la solitude pour seul refuge et ce sont dans ces moments-là que Wei Shujun s’amuse à brouiller la frontière entre le rêve et le réel avec sa caméra. Le grain de la pellicule 16mm capture magnifiquement les fantômes qui tourmentent cette Chine aux abois, car ce sont eux qui peuplent cet environnement pluvieux où rien ne se passe, mais où tout va de travers. Comme le cycle de l’eau qui s’écoule dans la rivière et qui retombe par le ciel, Shujun met ainsi en évidence le fait que l’on ne puisse contrôler son destin. Tout l’enjeu du long-métrage consiste alors à observer si ces âmes vagabondes peuvent l’accepter.

Danse avec les fous

Ma Zhe ne cesse d’observer des coïncidences sans pouvoir joindre les deux bouts et valider un rapport d’enquête parfaitement rationnel, comme le désire son supérieur hiérarchique. Mais la mort le suit et la mort le guette même dans ses rêves les plus fous. Entre les faits et le spectacle paranoïaque qu’il nous est donné de voir, difficile d’y voir clair dans ce dédale mental. Et si on ne le voit pas tout le temps, il pleut à l’intérieur des personnages, il pleut sur ces visages éteints, qui traduisent le désespoir qui les empêche de vivre. Y a-t-il donc véritablement un tueur dans cette histoire ? La réponse est oui, mais son identité peut vous surprendre. Non pas parce qu’il s’agit d’un twist comme les romans d’Agatha Christie en sont remplis, mais parce que la clé du mystère n’est pas forcément palpable.

Épatant visuellement et stimulant intellectuellement, Only The River Flows est un film noir en surface et une étude ténébreuse de l’âme humaine dans son sous-texte. La descente aux enfers des personnages, qui courent après des titres honorifiques qui n’existent pas, est insufflée d’une aura fantastique, un peu comme si le monde misérable qu’on y décrit constitue une passerelle entre la vie et la mort. Rien qu’à la vue d’un puzzle, miraculeusement résolu, où une mère est représentée avec son enfant suffit à démontrer que Shujun préfère jouer avec les symboles, qui jalonnent tout le film et qui mutent dans l’esprit de Ma Zhe. Le metteur en scène incite ainsi le public à les assimiler, sans quoi il ne verra qu’un verre à moitié plein ou à moitié vide.

Fiche technique

Réalisateur : WEI Shujun
Scénaristes : KANG Chunlei, WEI Shujun (Adapté de la nouvelle de YU Hua)
Chef étalonneur :  David RIVERO
Monteur : Matthieu LACLAU
Cheffe costumière : SU Chao
Chef décorateur : Zhang Menglun
Son : TU Tse-Kang, TU Duu-Chih
Directeur de la photographie :  Chengma
Co-producteur : LIANG Ying, WAN Jun
Producteurs : HUANG Xufeng, LI Chan, SHEN Yang, WANG Caitao
Une production : KXKH Film
Produit par :  TANG Xiaohui
Pays de production : Chine
Année de production : 2023
Ventes internationales : Mk2 Films
Distribution France : Ad Vitam
Genre : Policier
Durée : 1h42

Reims Polar 2024 : Borgo, le baiser de la mort

La Corse, une oasis au milieu de la Méditerranée ou une forteresse aux secrets bien gardés ? Après un procès sous tension dans La Fille au bracelet, Stéphane Demoustier amarre sur la célèbre île de Beauté afin d’approfondir son étude de l’enfermement. À mi-chemin entre le film policier et le film de prison, Borgo oppose la culture des continentaux à celle des insulaires, tout en laissant le mystère planer autour d’une affaire de moralité.

Synopsis : Melissa, 32 ans, surveillante pénitentiaire expérimentée, s’installe en Corse avec ses deux jeunes enfants et son mari. L’occasion d’un nouveau départ. Elle intègre les équipes d’un centre pénitentiaire pas tout à fait comme les autres. Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens. L’intégration de Melissa est facilitée par Saveriu, un jeune détenu qui semble influent et la place sous sa protection. Mais une fois libéré, Saveriu reprend contact avec Melissa. Il a un service à lui demander… Une mécanique pernicieuse se met en marche.

Déjà aperçue dans Le Ravissement, Hafsia Herzi est de nouveau dans un rôle sous pression, de déni et avec une famille à charge. Mais qu’en est-il réellement pour cette matonne, fraîchement débarquée de la banlieue parisienne et qui doit désapprendre tout ce qu’elle a connu auparavant ? Le regard neutre, l’uniforme ajusté et d’une voix haute et toujours en confiance, c’est ainsi qu’elle tente de s’intégrer dans l’Unité 2 de la prison de Borgo. D’un professionnalisme mécanique, Mélissa doit malgré tout prendre du recul sur son comportement, que ce soit avec ses collègues ou avec les détenus, quitte à franchir certaines limites. Elle se retrouve ainsi prise en otage dans un jeu de manipulation où les services rendus s’accumulent. Cette générosité vante également la pétillante fraternité au sein d’une communauté ou d’un clan. Comme un chien égaré, tout le monde s’assure que chacun puisse retourner chez soi à la fin de la journée. Mais pour Mélissa et sa famille, le chemin est semé d’embûches.

Celui qui ne risque rien n’a rien à ronger

Loin de l’image que l’on se ferait des cellules individuelles, comme on pouvait en trouver sur le rocher d’Alcatraz ou dans la tanière de Shawshank, l’établissement pénitentiaire corse s’apparente davantage à une colocation de fortune, dont l’entretien et le loyer sont à la charge du gouvernement. Et ce régime est exclusivement réservé aux citoyens originaires de l’île. Pour ce qui est du reste, c’est une affaire de complicité, basée sur une culture de la confiance. Mais jusqu’où peut-on aller pour résoudre ses problèmes ? En face d’un Saveriu (Louis Memmi) fort sympathique en surface, Mélissa ne se doute pas qu’il se révèle être un bandit des plus intraitables. Que ce soit derrière les barreaux, sur les routes qui font le tour de l’île ou jusqu’au paillasson de la gardienne, le cinéaste met en évidence le contrôle que son personnage exerce sur ce petit monde, où tous les protagonistes sont amenés à se croiser tôt ou tard.

Il est donc certain que ce sont bien les détenus qui surveillent les gardiens et non l’inverse. Ce que déclare la directrice de la prison de Borgo n’est pourtant pas pris au sérieux pour maintenir l’ordre sur un groupe soudé, du moins à l’intérieur de cette enceinte. De même, le choix de Demoustier de quitter le continent pour la Corse n’est pas uniquement pour son soleil ou ses plateaux paradisiaques. Il s’agit plutôt de reposer sa narration autour des différents degrés d’enfermement que subit la protagoniste. La langue ajoute également une distance, même si l’on joue assez peu sur les origines maghrébines de la matonne. Tout l’intérêt est de remonter la piste d’un meurtre qui a eu lieu en plein jour. L’ouverture témoigne justement d’une nonchalance générale à ce sujet, car cette violence souterraine semble être une seconde nature. Les codes du western s’appliquent d’ailleurs sans peine à cet environnement. Et en parallèle des déboires que rencontrent Mélissa et sa famille, bousculée par le comportement radical des autochtones, Michel Fau, en costume de commissaire, se prend le chou avec son analyste des images de vidéosurveillance. Commence alors une longue et lente étude sur les images que l’on renvoie et qu’on laisse derrière soi.

Citoyens sous couverture

La criminalité serait finalement une affaire de moralité sur cette île où la loi est dictée par le voisinage ou des impératifs extra-professionnels, mais soyez certain qu’il y a un corse au sommet de cet engrenage vicieux. En réalité, le cinéaste lillois nous brosse le portrait d’une société corse en colère et mise en échec par la bipolarité des relations. Dans tous les cas, mieux vaut appartenir à la famille que le contraire. Choisir son clan est une nécessité et nul doute que Mélissa a exclusivement prêté allégeance à sa famille. Reste à savoir qui sera le prochain à hériter d’une balle perdue, car il s’agit d’une véritable roulette russe qui rebondit d’une personne à une autre. Cependant, tout le propos et le suspense sont inutilement étirés par les fils blancs qui composent l’intrigue. La tension y est rarement cérébrale. Et côté mise en scène, difficile de s’y retrouver entre la caméra épaule immersive en prison et les travellings en plan large nous déconnectent plus du réel qu’ils nous y invitent.

Si la Corse peut servir de théâtre dans une quête initiatique (La Petite Bande) ou d’un point de chute nostalgique (Le Retour), elle peut également servir d’arène pour les fauves qui s’y trouvent. Dans son quartier, dans la prison et cette île maudite par sa « culture de l’entraide », ne font plus qu’un pour la protagoniste qui ne maîtrise plus aucune situation. « L’immédiateté seulement prime, les gens ont la mémoire courte. » Ce proverbe corse est ainsi représentatif de toutes les articulations de Borgo, troisième long-métrage de Stéphane Demoustier, dont la force tranquille est à double tranchant.

Bande-annonce : Borgo

Fiche technique : Borgo

Réalisation : Stéphane DEMOUSTIER
Scénario : Stéphane DEMOUSTIER (avec la collaboration de Pascal-Pierre GARBARINI)
Image : David CHAMBILLE
Montage : Damien MAESTRAGGI
Musique : Philippe SARDE
Prise de son : Mathieu DESCAMPS, Francis BERNARD
Montage son : Nicolas MOREAU, Sarah LELU
Mixage : Stéphane THIÉBAUT
Étalonnage : Yov MOOR
Production exécutive : Amélie JACQUIS
Direction de production : Julie ALLIONE, JULIA CANARELLI
Décors : Catherine COSME
Costumes : Céline BRELAUD
Maquillage et coiffure : Flore CHANDÈS
Producteur : Jean DES FORÊTS
Production : Petit Film
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Ventes internationales : Charades
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 17 avril 2024

« Yan » : vengeance dans le temps

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Avec Yan, paru aux éditions Glénat, Chang Sheng plonge le lecteur dans une aventure échevelée, où vengeance, justice et quête identitaire s’entremêlent. Au cœur de cette saga, on trouve une jeune fille de 15 ans emprisonnée à tort et désireuse de venger la mort de sa famille. 

L’Opéra de Pékin, symbole de prestige et de tradition, occupe une place centrale dans la vie de Yan, comédienne. Elle se produit sur scène en compagnie de ses proches, dont l’éducation semble quelque peu corsetée. Tout bascule avec l’assassinat brutal de sa famille, qui marque le début d’une descente aux enfers pour l’adolescente. Incarcérée à tort pour des meurtres qu’elle n’a pas commis, elle est enfermée dans un centre d’expérimentation scientifique, dont les mystères ne sont pas encore révélés, et suite à l’explosion duquel les autorités la pensaient morte. Mais celle qui vient revisiter le passé n’a fait que parachever son désir de vengeance…

Chang Sheng fait cohabiter divers éléments narratifs sans pour autant que ces derniers se parasitent. Robots géants, complots politiques, capacités surnaturelles, scènes d’action spectaculaires, vengeance à la Old Boy : chaque composante contribue à l’édification d’un univers unique. Cette hybridation des genres est un terrain de jeu idéal pour l’auteur, qui ne refuse aucun apparat graphique mais qui tient manifestement à l’équilibre de son récit.

Au-delà de Yan, personnage central animé par une soif de vengeance implacable, le manga introduit des figures complexes telles qu’un flic alcoolique et une championne de go dotée de facultés prédictives. Ces protagonistes, aux destins entrelacés, sont appelés à enrichir la trame narrative d’enjeux personnels. Ils s’associent à Yan pour former une ronde de personnages bigarrée et détonante. Graphiquement, la maîtrise semble totale et certaines planches méritent vraiment que l’on s’y perde tant elles recèlent de détails. 

Yan est une œuvre multidimensionnelle dont les zones d’ombre demeurent nombreuses. Chang Sheng a commencé à éventer un complot qui devrait tenir en haleine le lecteur dans les tomes à venir. Pour l’heure, sa grande force réside dans ses personnages : ils sont portés vers l’après, la vengeance, la fin de l’affaire policière, et sont déterminés à parvenir à leurs fins, même si des puissances encore ignorées tentent de les contrecarrer. Comme on dit dans ces cas-là : à suivre… 

Yan (1/3), Chang Sheng
Glénat, avril 2024, 352 pages

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4

« Mon Infractus » : les nerfs et la chanson d’Hervé Bourhis

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La bande dessinée autobiographique permet d’explorer des trajectoires de vie aux multiples reliefs. Dans Mon Infractus, Hervé Bourhis se livre sur ses problèmes cardiaques, mais prend grand soin d’entremêler ses mésaventures médicales avec sa passion, bien plus légère, du DJing. 

Il n’a pas encore cinquante ans quand Hervé Bourhis subit un infarctus qui bouleverse son existence. Plutôt que de s’enliser dans un récit hospitalier, dont la bande dessinée francophone est devenue friande ces dernières années, l’auteur choisit d’aborder ce sujet en optant pour une voie moins conventionnelle. Mon Infractus s’hybride en effet d’un amour précoce et durable pour la musique ; les évocations médicales n’y constituent finalement que des parenthèses. Et ce qu’il perd en pathos, le bédéiste semble le gagner en justesse.

L’album se révèle ainsi, en première intention, être une célébration de la musique, élément central de la vie et de la convalescence de l’auteur. Hervé Bourhis y partage avec sincérité ses expériences de DJ amateur, dévoilant un univers riche de références musicales, d’anecdotes et de rencontres. Il raconte les soirées, les sélections de disques, la recherche incessante de la perle rare – le digger – et le stress parfois écrasant des performances en direct. Pour son premier essai, il fait d’ailleurs semblant de mixer mais, paralysé par les enjeux, laisse défiler sa playlist sans aucune intervention…

Au-delà de la musique et du DJing (« Improviser, sentir la salle et les gens, les suivre, puis les surprendre… »), Mon Infractus est une méditation sur la fragilité humaine, le processus de guérison et la place de l’art dans ce parcours. Hervé Bourhis aborde avec une rare honnêteté ses luttes internes (dont sa culpabilité face à son style de vie), son expérience de la maladie et ce qu’il retient de tout cela. L’ouvrage s’inscrit dans une démarche introspective, invitant à réfléchir sur la manière dont les épreuves peuvent nous remodeler. Il y est aussi question de thématiques plus vastes, parfois seulement survolées : la manière dont on traite les professions essentielles, par exemple, paramédicales ; le travail de ses confrères, avec notamment un clin d’œil appuyé à Théo Grosjean ou Pozla ; la psychothérapie…

Avec Mon Infractus, Hervé Bourhis livre un témoignage singulier, qui déjoue les clichés de l’autobiographie médicale. Il offre en effet, de par la structure même de son album, une perspective rafraîchissante sur la résilience et le pouvoir salvateur de l’art. Intime mais universel, son propos devrait résonner auprès des lecteurs, qu’ils soient collectionneurs de disques… ou simplement attentifs à la fragile condition humaine.

Mon Infractus, Hervé Bourhis 
Glénat, avril 2024, 96 pages

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4

« Qui laisse passer la lumière » : voyage dans le passé

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Les secrets de famille pèsent parfois lourd sur les épaules de ceux qui en héritent. Qui laisse passer la lumière, œuvre conjointe d’Antoine Rocher et Lilas Cognet, se raconte à travers les yeux de Diane, une adolescente en quête de vérité, confrontée aux fantômes du passé. 

Diane, douze ans, vit une existence solitaire, sous le sceau d’un monde intérieur foisonnant. Elle vit légèrement en marge de ses pairs, comme en attestent les moqueries de ses camarades de classe. C’est dans ce contexte qu’elle découvre la présence bienveillante d’un esprit, Hadrien, son arrière-grand-père, mort au combat en 1917. Cette rencontre inattendue, qu’elle pense bénéfique, lui offre un réconfort momentané et la perspective d’une amitié au-delà des limites du temps.

L’apparition d’Hadrien ouvre cependant les portes d’un passé familial jusqu’alors occulté. Diane, guidée par cet ancêtre tombé au champ d’honneur, plonge dans une quête de vérité sur les racines de sa famille. C’est une exploration qui l’amène à se confronter aux horreurs de la guerre, contées en noir et blanc, mais aussi à découvrir les secrets et les non-dits. Le récit, dessiné avec finesse et poésie par Lilas Cognet, joue beaucoup sur ces aspects, et sur les vulnérabilités de cette jeune héroïne, exposée à une expérience qui dépasse son entendement.

Alors que Diane s’engage de plus en plus profondément dans les révélations d’Hadrien, sa relation avec sa grand-mère se tend, et elle-même commence à ressentir les effets épuisants de sa quête. La culpabilisation par l’esprit d’Hadrien, qui se révèle avoir ses propres intentions et secrets, ajoute une complexité supplémentaire à son parcours. La jeune fille se retrouve tiraillée entre les avertissements de son camarade de classe Truchet et les exigences, tenaces, de son arrière-grand-père, dans une lutte qui la dépasse et menace de consommer toute son énergie.

Qui laisse passer la lumière est filial, poétique, conçu à hauteur d’enfant. Son propos comporte cependant un certain mystère et semble en partie laissé à la discrétion du lecteur, qui s’appropriera l’œuvre en lui conférant le sens qu’il souhaite. Il reste néanmoins au cœur de cette histoire une protagoniste bien caractérisée, confrontée au harcèlement scolaire, voyant s’instituer une certaine distance entre elle et ses proches, et trouvant dans l’argument fantastique déployé par les auteurs un sens à son existence. Pour le meilleur comme pour le pire. 

Qui laisse passer la lumière, Antoine Rocher et Lilas Cognet 
Glénat, mars 2024, 104 pages 

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3.5

« Delta Blues Café » : au rythme de la vie

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Delta Blues Café, de Philippe Charlot et Miras, paraît aux éditions Bamboo. L’album narre le périple de Laup Grangé, acteur noir de Guyane française, et du professeur Gordon Moore, spécialiste des musiques afro-américaines, qui, ensemble, plongent dans l’univers du blues à la recherche de vinyles oubliés – ainsi que d’une partie d’eux-mêmes.

Suite à la réalisation d’un film dédié à Robert Johnson, qu’il incarne à l’écran, Laup Grangé rencontre le professeur Moore, spécialiste du blues. Appelé à prendre la parole en public, ce dernier boude le long métrage et quitte la salle sans prononcer le moindre mot. Laup cherche à comprendre ce qui a pu rebuter à ce point un amoureux des musiques afro-américaines, convaincu de la qualité de l’œuvre. C’est cela qui va le pousser à s’engager dans un voyage plein de rebondissements, à la fois mélodique, humain et sentimental. 

Moore reproche à Laup d’avoir joué dans un énième film en noir et blanc, alors que les couleurs du Sud des États-Unis ont façonné l’imaginaire de ces chanteurs passés à la postérité – ou oubliés. Les deux hommes trouvent toutefois rapidement un terrain d’entente, leurs intérêts se recoupent, et guidés par la quête de disques rares, ils entreprennent d’explorer ce qui se rattache de près ou de loin au blues. Leur parcours est ponctué de moments forts, tels que la rencontre avec Willie Mae, serveuse au Delta Blues Café, ou encore la confrontation avec un vieil homme en fauteuil roulant, gardien d’un trésor musical qu’il refuse obstinément de céder, en dépit du fait qu’il prend la poussière depuis des années. 

Il est intéressant de noter que Delta Blues Café organise la rencontre entre Laup, jeune et passionné, désireux de prendre langue avec un patrimoine qui l’émerveille, et Moore, une sorte de vieux dinosaure qui s’est mué, au fil des années, en gardien des traditions. Ce tandem apporte un vent de fraîcheur à l’album et permet une authentique ode à la musique. Au-delà, les personnages secondaires (de Jezie à Willie Mae) enrichissent eux aussi le récit, très joliment illustré. Les paysages si caractéristiques du Mississippi offre une immersion totale dans l’univers du blues.

Delta Blues Café est une fenêtre ouverte sur un territoire, un art et ce qui les lie à travers le temps. Profonde et passionnée, cette bande dessinée comprend aussi une romance d’une grande sensibilité, très juste et habilement menée. Philippe Charlot et Miras convoquent quelques grands noms de la musique, en inventent d’autres, et mettent le tout face à deux personnes a priori mal appariées, mais qui se nourrissent pareillement de musique et d’histoire.

Delta Blues Café, Philippe Charlot et Miras
Bamboo, mars 2024, 72 pages

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3.5