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FFCP 2024 : Mimang, état d’impermanence

Empruntant un dispositif et un pitch similaires au Past Lives de Celine Song ou encore à la trilogie Before de Richard Linklater, Mimang apparaît comme un délicieux ensemble de trois refrains mélancoliques. Plus qu’une lettre d’amour adressée aux personnages, qui déambulent sans destination précise, Kim Tae-yang se permet d’avoir une conversation visuelle, sensorielle et silencieuse avec une ville, surchargée d’enseignes lumineuses et en proie à la gentrification.

Synopsis : Il a rendez-vous à Jongno, pour un cours de dessin. Elle se dirige vers un cinéma où elle doit présenter un film. Ces deux anciens amis ne se sont pas vus depuis plusieurs années. Ils tombent l’un sur l’autre, en plein cœur de Séoul, et décident de marcher ensemble, dans ce quartier qu’ils ont tant fréquenté dans le passé.

Théâtre de transformations spatiales mais aussi sociales, Séoul est toujours en quête d’identité. Il est possible de traverser une ruelle inchangée depuis sa création ou de traverser des lieux emblématiques qui ont entendu le réseau de transport urbain. La mutation de cette ville est captée au même rythme que celle des personnages sur une durée de quatre ans. Pour son premier long-métrage, Kim Tae-yang segmente sa promenade de la vie en trois chapitres, avec les mêmes visages (Lee Myung-ha et Ha Seong-guk), mais sans protagoniste principal. Chaque histoire évoque la mélancolie d’individus qui déambulent et qui font des rencontres hasardeuses, un peu comme dans Boy Meets Girl de Leos Carax.

C’est dans l’arrondissement de Jongno-gu, non loin de la statue de l’amiral Yi Sun-Shin, qu’un homme et une femme se croisent. Entre amis d’enfance ou d’études, le récit ne cherchera jamais à explorer le passé des personnages en profondeur. Les dialogues orientent néanmoins les spectateurs, comme pour se familiariser avec leur présent, comme si nous les connaissions un peu de loin. C’est justement ainsi que la composition et l’utilisation du téléobjectif par le cinéaste entretiennent une certaine distance avec les personnages et surtout avec le décor d’un Séoul en mutation. Outre les échanges sur d’éventuelles relations sentimentales ou évolutions professionnelles, c’est le décor naturel, de jour comme de nuit, qui s’exprime. Ces gens qui le peuplent ne seraient-ils pas juste les témoins d’une force invisible qui influence leurs émotions durant leur marche ? Sont-ils en train de se retrouver, de s’encourager, de se réconcilier, de tomber amoureux ? Si les réponses sont floues, c’est justement pour que nous puissions prendre le temps de nous imprégner de ces balades et d’analyser ce qui a bien pu changer à l’autre bout d’une ellipse, sous l’angle de la nostalgie. Même sans connaître personne ou sans avoir foulé la capitale coréenne, le film réussit à nous transmettre ce sentiment de grande douceur.

Les deux premiers axes nous donnent ainsi à contempler toute la justesse de Lee Myung-ha, dans le rôle d’une femme qui s’interroge sur sa solitude et son avenir. C’est en son milieu que le film dévoile toute sa splendeur, subtile jusque dans chaque mot prononcé, avoisinant la poésie d’un Wong Kar-wai, et jusque dans chaque travelling qui dépose les personnages d’un point à un autre. Tout cela est cependant contrebalancé par le troisième et dernier chapitre, où l’on sent un déficit d’émotion évident lorsqu’il s’agit d’explorer frontalement la psyché des personnages. À l’inverse de la maîtrise de Ryusuke Hamaguchi (Drive my car, Contes du hasard et autres fantaisies, Le mal n’existe pas), une scène en voiture nous assomme, tout comme le personnage de Ha Seong-guk. De même, une séquence de chant dans un bar fait basculer le film dans un autre univers déconnecté de ceux d’avant, aussi bien sur le plan esthétique que rythmique. Reste que l’on plonge volontiers dans cette douce balade à travers l’espace et le temps. En somme, Mimang, dont le titre possède plusieurs significations en coréen, peut aussi bien être vu comme un film romantique ou un film de rupture, les interprétations sont nombreuses et c’est ce qui rend cette œuvre sur l’errance fascinante.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Mimang : bande-annonce

Mimang : fiche technique

Réalisation et Scénario : Kim Tae-yang
Directeur de la photographie : Kim Jin-hyeong
Montage : Lee Ho-seung
Chef décorateur : Kim Nam-sook
Son : Kim Ju-hyeon, Kim Jun-yong, Yang Hye-jin
Musique originale : Kim Tae-san
Producteur exécutif : Son Young-hak
Producteur : Noh Ha-jeong
Production : Jacob Holdings, Milkyway Cinema
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h32
Genre : Drame

Programme du 28ème Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

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Illustrée par un cliché des pétillantes sœurs Dorléac, jumelles vedettes des Demoiselles de Rochefort (1967), la 28ème édition du festival Les Œillades, dédiée à « la musique au cinéma », se déroulera du 19 au 24 novembre. Au programme : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois cinémas albigeois partenaires Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 11 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 15 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année 2024, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages et un focus sur le réalisateur Jacques Demy, mettant à l’honneur le genre de la comédie musicale. Un ciné-concert Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais (2019), en présence de l’auteur-compositeur toulousain Michel Cloup, clôturera en beauté le festival.

Le festival « Les Œillades » célèbre la musique au cinéma

Affiche Les Œillades 2024

Pour sa 28e édition, le festival du film d’Albi jouit d’une programmation riche et éclectique, à la fois exigeante et accessible. Comme chaque année, Monique et Claude Martin, entourés des bénévoles de l’association Ciné Forum, offrent bien plus que des projections mais aussi des rencontres avec des invités prestigieux, des avant-premières en présence des équipes des films, des séances dédiées au jeune public et des débats passionnants qui rythment cette célébration du cinéma francophone.

À l’honneur cette année : la musique sous toutes ses formes, populaire, savante, traditionnelle ou contemporaine, qui, lorsqu’elle rencontre le septième art, adoucit les mœurs et invite à une méditation sur l’être humain. En effet, la solidarité, l’engagement et la résilience sont autant d’enjeux et de notes qui composent notre partition culturelle collective. Le festival met donc en lumière des œuvres mêlant l’art à l’histoire, évoquant les constats, les espoirs et les combats dans une société, parfois en crise, mais toujours en mouvement.

En ouverture du festival, le réalisateur Jacques Otmezguine et ses actrices Laurence Côte et Léa Lagrange, viendront présenter Le Choix du pianiste, drame historique mettant en scène Oscar Lesage dans le rôle de François Touraine, un jeune prodige parti jouer en Allemagne pour sauver Rachel, la femme qu’il aime.

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Oscar Lesage dans Le Choix du pianiste de Jacques Otmezguine.

Les films en compétition

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Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2025. Cette année, trente longs-métrages ont été sélectionnés ; onze d’entre eux concourent pour le prix du public.

Parmi les films en compétition, figurent deux premiers longs parmi lesquels : Vingt Dieux réalisé par Louise Courvoisier, récit initiatique centré sur les rêves et les désillusions de la jeunesse rurale, qui, tourné dans le Jura avec des comédiens non-professionnels, a récemment reçu le prix Jean Vigo, et la comédie romantique Jane Austen a gâché ma vie de Laura Piani.

Le public albigeois découvrira En Fanfare, feel-good movie réalisé par Emmanuel Courcol et porté par le duo Lavernhe-Lottin mettant à l’honneur la pratique musicale en amateur ; Mikado de Baya Kasmi, avec dans les rôles principaux, Félix Moati, Vimala Pons et Ramzy Bedia, mais également À Bicyclette !, émouvant road-trip à vélo de deux amis sur les traces du fils décédé du réalisateur Mathias Mlekuz.

Cette année encore, le festival fait la part belle au potentiel du cinéma belge (Le Dossier Maldoror de Fabrice Du Welz, suffocante plongée dans une histoire de disparition inspirée par l’affaire Dutroux), québécois (Hôtel Silence, voyage d’un homme rongé par le mal de vivre mis en scène par Léa Pool), et suisse (le déni de maternité dans Les Paradis de Diane de Carmen Jaquier) mais aussi la beauté des paysages francophones (comme celle du littoral corse dans Le Mohican, western contemporain réalisé par Frédéric Farrucci).

Consacré au parcours du père de la littérature ivoirienne, le documentaire Bernard B. Dadié, un homme de liberté viendra clôturer la compétition.

Autres avant-premières attendues sur le thème de la musique, la comédie musicale Dans la cuisine des Nguyen de Stéphane Ly-Cuong, Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch avec l’incandescente Nisrin Erradi dans le rôle-titre, La Pie voleuse de Robert Guédiguian réunissant Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin, ainsi que les documentaires Se souvenir des tournesols de Sandrine Mercier et Habibi, chanson pour mes ami.e.s de Florent Gouëlou.

Les festivaliers pourront également découvrir Olympe, une femme dans la révolution, biopic d’Olympe de Gouges interprété et mis en scène par Julie Gayet, mais aussi Jouer avec le feu de Delphine et Muriel Coulin, adaptation du roman « Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin avec Vincent Lindon, Benjamin Voisin et Stefan Crepon, Pauline grandeur nature, portrait d’une mère célibataire réalisé par Nadège de Benoit-Luthy ou encore L’Attachement de Carine Tardieu avec Valeria Bruni Tedeschi, Pio Marmaï et Raphaël Quenard.

Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, acteurs et producteurs. Le festival invite notamment les compositeurs Michel Petrossian et Vincent Cahay, connus pour leurs collaborations avec Robert Guédiguian et Fabrice Du Welz.

Les séances reprises

La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions, documentaires et films d’animation déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment le drame musical Emilia Pérez réalisé par Jacques Audiard, L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, Les Fantômes de Jonathan Millet, Le Roman de Jim de Arnaud et Jean-Marie Larrieu, Borgo de Stéphane Demoustier, Sur la terre comme au ciel de Nathalie Saint-Pierre, Tehachapi de JR, Dahomey de Mati Diop ou encore Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau de Gints Zilbalodis.

La compétition courts-métrages

Cette année, huit films ont été sélectionnés par l’équipe des Œillades et deux prix seront attribués à l’issue de la séance :

261 de Juliette Henry
Assoiffé de Lisa Sallustio
Atomic Chicken de Thibault Ermeneux, Lucie Lyfoung, Solène Polet, Capucine Prat, Morgane Siriex et Anna Uglova
Foreigners de Thady Macnamara
Monochrome de Cédric Prévost
Pour exister de Fabien Le Corre et Kelsi Phung
Une grande roue au milieu du désert de Lénaïg Le Moigne
Volcelest d’Éric Briche

Gros plan sur Jacques Demy, l’enchanteur

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Pour cette édition 2024, les projecteurs se tournent vers le regard poétique du cinéaste Jacques Demy et de ses comédies chantées aux couleurs pastel qui, grâce aux partitions inoubliables de Michel Legrand, ont traversé les âges et les époques. Entre la vie et le rêve, la réalité et le conte, la musique de la langue et la danse des corps, la nostalgie pluvieuse de Cherbourg et la magie ensoleillée de Rochefort, les Œillades lui rendent hommage lors d’une séance patrimoine. L’occasion de se pencher sur le documentaire Jacques Demy, le rose et le noir signé Florence Platarets et Frédéric Bonnaud, déjà présenté à Cannes et consacré à son éclatante mais trop brève filmographie.

Les projets avec les scolaires

Depuis 2012, le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des établissements Jean Jaurès d’Albi et Saut de Sabo de Saint-Juéry sonoriseront en direct des courts-métrages muets. Les élèves des collèges Balzac d’Albi et Alain Fournier d’Alban travailleront sur Vingt Dieux au sein du projet « Un Film, Un Auteur ». Les lycéens en spécialité Musique du Lapérouse d’Albi et Saint-Sernin de Toulouse, créeront quant à eux la bande-son d’un court-métrage. Le compositeur Olivier Cussac (Les As de la Jungle) animera une Masterclass dans la salle Athanor.

Encadré par Alice Vincens, professeure d’esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour de la série Irma Vep (2022) d’Olivier Assayas sera proposé aux lycéens en option cinéma et audiovisuel de la région.

Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres Modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».

« Les Œillades » du 19 au 24 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici.

« La Maison des impies » : un thriller entre horreur et polar noir

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Avec La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips nous plongent dans l’Amérique des années 1980, en pleine « panique satanique ». Cet album marie horreur et polar noir, abordant les ravages psychologiques de cette époque tout en maintenant le suspense jusqu’à la dernière page. Le célèbre duo, fidèle à son esthétique, aboutit une nouvelle fois à un récit sombre et habilement construit.

La Maison des impies revisite un épisode controversé de l’histoire américaine : la « panique satanique », une période durant laquelle les États-Unis furent marqués par des accusations d’abus rituels satanistes et une montée de la peur face aux cultes diaboliques. Ed Brubaker et Sean Phillips insèrent leurs personnages dans cette atmosphère délétère, où mensonges et manipulations s’entrelacent inlassablement. L’histoire suit l’agent du FBI West et Natalie Burns, une femme hantée par un passé trouble, alors qu’ils tentent de résoudre une série de meurtres associés à des rituels sataniques. La narration bascule entre le présent et des flashbacks de l’enfance de Natalie, révélant progressivement les répercussions de cette paranoïa collective sur ses souvenirs et son identité.

Cette structure permet à Ed Brubaker de questionner la manière dont des souvenirs d’enfance, déformés par des influences externes, peuvent transformer une vie adulte. L’auteur s’intéresse moins à la véracité des rituels sataniques qu’à l’empreinte durable que ce type de panique morale laisse sur les individus. Ce choix de mise en récit instaure une ambiance de doute constant, rappelant le traitement des faux souvenirs dans des œuvres comme Shutter Island.

L’atmosphère visuelle joue un rôle essentiel dans La Maison des impies. Sean Phillips, maître s’il en est, déploie une esthétique de la violence et du malaise qui nous rappelle forcément les codes de l’horreur gothique et renforce le côté angoissant du récit. Le duo parvient à recréer le sentiment d’une époque trouble, sans jamais sombrer dans la caricature. Natalie Burns semble menacée en raison d’une affaire qui remonte à son enfance – et qui a été fantasmée, nourrie par les peurs que les adultes inculquaient alors à leurs enfants. Mais cette menace non identifiée est elle-même conditionnée à une lecture fallacieuse du monde. Ed Brubaker et Sean Phillips brodent ainsi longuement, et ingénieusement, sur nos perceptions et psychés.

Les personnages principaux, notamment Natalie Burns, incarnent les séquelles d’une enfance déformée par les peurs collectives. Traumatisée par de faux souvenirs de rituels sataniques, Natalie devient une adulte désillusionnée, mal à l’aise avec ses propres souvenirs. Ed Brubaker parvient à rendre cet état de fait avec subtilité, en évitant le piège du pathos ou de la simple victimisation. Natalie est une femme forte et indépendante, bien que tourmentée. Sa caractérisation est très réussie, même si l’on regrettera la trop chiche attention accordée à ses relations avec son frère.

L’aspect le plus intriguant de La Maison des impies réside finalement dans sa réflexion sur l’impact social et culturel de la panique satanique. La frontière entre fiction et réalité s’efface dans le dédale des théories conspirationnistes. Un parallèle avec la prolifération des fake news et la désinformation actuelle peut évidemment être pertinent. Parfois, on se rapproche même des dérives des chasses aux sorcières, orchestrées par des individus sur lesquels les faits ont peu de prise. 

La Maison des impies s’inscrit sans conteste dans la lignée des grandes créations de Brubaker et Phillips. On tient là un polar noir efficace, rehaussé de touches horrifiques et d’un propos utile sur le complotisme. L’album séduira à coup sûr les adeptes du duo.

La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips 
Delcourt, octobre 2024, 144 pages

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3.5

« Parjure » : la fatalité des liens brisés

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Avec Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye signent une fresque noire et tragique sur fond de légendes vikings et de dilemmes spirituels. Ce roman graphique explore les liens de fraternité et de loyauté soumis aux passions humaines et aux injonctions culturelles. Parjure se distingue autant par sa densité narrative que par son réalisme visuel en noir et blanc, qui confère à l’histoire une atmosphère à la fois épique et mélancolique.

L’intrigue de Parjure s’ouvre sur le choix définitif de Baldrik, un guerrier viking qui abandonne ses croyances païennes par amour pour une femme chrétienne. En embrassant une religion étrangère, il trahit non seulement les dieux de ses ancêtres, mais aussi son frère de sang, lié à lui par un pacte indissoluble, scellé après qu’ils ont abattu ensemble un loup légendaire. Ce lien, sacré aux yeux de la culture nordique, devient ici le nœud tragique de l’histoire.

Le basculement de Baldrik vers la foi chrétienne constitue en effet un affront pour son frère, entretemps devenu roi, qui perçoit cette conversion comme un reniement des valeurs nordiques et du pacte scellé auparavant. La tension entre les deux frères prend une forme nouvelle lorsque Baldrik, devenu veuf, revient pour accomplir un dernier rite païen : envoyer sa femme défunte vers l’au-delà, sur un bateau funéraire en flammes. Il confie aussi à son frère la garde de son fils Brunr.

Dans une structure de tragédie héréditaire, Parjure fait écho aux sagas où les fils répètent les erreurs de leur père. Brunr est adopté par le roi et grandit aux côtés d’Arulf, le fils de ce dernier. Cette adoption crée une nouvelle fratrie, réminiscence du lien sacré autrefois noué entre Baldrik et le roi. Mais cette fraternité va elle aussi être mise à l’épreuve, non plus par des questions de foi, mais par la jalousie et l’amour.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Arulf et Brunr forment initialement un duo de jeunes guerriers attachés l’un à l’autre, tout en étant opposés dans leurs aspirations profondes. Leur amitié, leurs liens de fraternité, se fissurent lorsqu’ils se disputent, dans la dernière partie de l’album, l’amour de Freydis, une femme promise à Arulf par un mariage arrangé. Freydis devient ainsi l’objet d’une rivalité qui plonge les deux jeunes hommes dans une spirale de violence. La fatalité de leur destin rappelle des œuvres classiques comme Roméo et Juliette, où l’incommunicabilité et l’incompréhension mènent les protagonistes à leur perte…

L’esthétique de Parjure  passe par un dessin en noir et blanc, ainsi que des planches à la composition variée. Le choix de petits cadres successifs pour les scènes d’ellipse ou de contemplation muette fait pleinement sens et permet de suivre l’évolution des personnages, ainsi que leurs états d’âme, avec une certaine économie de moyens. Le cœur de Parjure réside cependant ailleurs, puisque c’est la récurrence de la tragédie, qui se transmet de génération en génération, qui en forme le propos. Chaque personnage semble pris au piège d’un destin qu’il ne peut contrôler, un peu comme dans les tragédies antiques d’Eschyle ou de Sophocle. 

Parjure allie la brutalité de la mythologie viking à une réflexion sur l’héritage et la fatalité. Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye réussissent à insuffler une dimension humaine et universelle à leur récit, en relatant la fragilité des liens fraternels soumis à l’épreuve de l’amour, du désir et de la jalousie. De très bonne facture. 

Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye
Delcourt, octobre 2024, 184 pages 

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4

« BRZRKR : Bloodlines » : les revers de l’immortalité

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L’univers de BRZRKR s’élargit avec Bloodlines, un album qui comporte deux nouvelles histoires de l’immortel guerrier B., inspiré des traits de Keanu Reeves. Ce premier tome, divisé entre « Poésie de la folie » et « L’Empire déchu », nous plonge dans des royaumes anciens aux destins sombres, où les batailles sanglantes ne sont que les pointes avancées de la violence et de la vengeance. 

Si la trilogie d’origine de BRZRKR avait offert une vision intrigante de ce personnage assoiffé de sang, Bloodlines nous invite à un retour dans son passé, dévoilant de nouvelles facettes de sa quête destructrice et des histoires intimement vouées à la tragédie.

Dans « Poésie de la folie », l’action se situe dans l’Atlantide mythique, royaume prospère où B. est le protecteur attitré du roi Azaes, qu’il accompagne depuis sa prise de pouvoir durant son enfance. La force brute et l’immortalité de B. en font une arme redoutable contre les armées ennemies, et la survie de l’Atlantide dépend entièrement de ses pouvoirs surhumains. Pourtant, sous les apparences de la paix, une corruption s’insinue auprès du trône : un culte secret, conduit par des sorciers, manipule le roi pour faire revenir un dieu vengeur d’un autre âge.

Le scénario de Steve Skroce, à la fois simple et puissant, nous projette dans une confrontation titanesque où le héros immortel affronte une entité monstrueuse rappelant les créatures cosmiques de H.P. Lovecraft. L’apparition de cette divinité, mi-dieu, mi-poulpe, intensifie l’atmosphère cauchemardesque du récit, transformant la protection en une bataille contre des forces qui dépassent B. lui-même. Le dessin « brut de décoffrage », toujours aussi direct et gore, contribue à l’expérience immersive, avec des scènes de combats où chaque coup porté se traduit par des effusions de sang intenses. 

Dans le second récit, « L’Empire déchu », le cadre se déplace dans un royaume désertique et millénaire. Ici, le guerrier immortel devient un instrument de vengeance entre les mains d’une princesse ambitieuse. Manipulé pour détruire des factions rivales, B. s’engage dans un cycle de carnages inévitables, alors même qu’il commence à découvrir les sentiments d’une trahison amoureuse. Ce récit, signé par Mattson Tomlin se distingue par une profondeur émotionnelle plus prononcée. La violence, omniprésente, s’accompagne cette fois-ci de nuances de tristesse et de regrets, le rendant tragiquement poétique. B. se lie à une femme, pense pouvoir s’affranchir auprès d’elle de sa condition, mais n’est finalement guère plus qu’un outil de destruction à ses yeux.

L’album BRZRKR: Bloodlines enrichit la série principale par des récits épiques, ultra-violents mais loin de s’y résumer, qui explorent des thématiques telles que la corruption du pouvoir, la tragédie des amours impossibles et l’aliénation d’un immortel contraint à la violence perpétuelle. L’approche de Bloodlines, discontinue et multi-temporelle, favorise une exploration plus symbolique de B., avec des royaumes visités devenant de nouvelles arènes de conflits et de chaos, mais aussi des prétextes à l’évocation du caractère protecteur et sentimental du guerrier. 

Ce premier tome pose les bases d’une mythologie élargie, laissant entendre que de nombreuses histoires restent à dévoiler, et que chaque fragment de ce passé pourrait apporter un éclairage nouveau sur la condition d’immortel du BRZRKR. Bloodlines réussit à conserver l’intérêt du lecteur grâce à ses scènes d’action magnifiquement mises en vignettes et à une ambiance visuelle immersive. Le deuxième tome devra contribuer à étoffer davantage encore la complexité psychologique du personnage, en approfondissant davantage les dilemmes d’une existence sans fin.

BRZRKR Bloodlines, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, octobre 2024, 112 pages

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4

« Les Météores » : tranches de vie

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Avec Les Météores, Jean-Christophe Deveney et Tommy Redolfi nous offrent une fresque intimiste sur fond d’apocalypse imminente. À travers une narration chorale, les auteurs explorent les vies ordinaires face à une situation extraordinaire : une météorite gigantesque se dirige vers la Terre. L’album s’attache aux failles humaines, aux relations sociales et aux interactions du quotidien, dans un décor enneigé où le silence et la menace de fin du monde résonnent en arrière-plan.

Le point de départ de l’histoire est une météorite dont l’impact est annoncé comme dévastateur. Pourtant, le récit ne s’attarde que marginalement sur l’aspect scientifique ou sensationnaliste de cet événement cosmique. La météorite est là, en toile de fond, comme un rappel constant de l’impermanence des choses, mais les protagonistes ne s’engagent aucunement dans une quête de survie épique. Au contraire, JC Deveney choisit de s’intéresser à des existences banales qui continuent, malgré tout. Ce contraste entre la grandeur de la menace et la trivialité des vies humaines crée une tension narrative subtile mais omniprésente.

L’absence relative de réaction met en lumière une forme d’inertie sociale et individuelle. Chaque personnage affronte l’annonce de la fin du monde avec ses propres préoccupations, souvent plus immédiates et personnelles. Gary, Floyd, Casey, Charlie et Hollie vivent dans l’ombre de la catastrophe, mais ne se transforment pas en figures de résistance ou d’héroïsme. Ils continuent de vaquer à leurs occupations, et c’est précisément cette approche réaliste qui confère à Les Météores une profondeur touchante. La météorite devient presque un prétexte pour sonder l’âme humaine, et non une fin en soi.

Au cœur du récit se trouve Floyd, un géant doux mais intellectuellement diminué, qui symbolise la vulnérabilité dans un monde impitoyable. Victime de ses « absences » et de sa maladie, ce colosse va notamment subir un licenciement sans ménagement ni égard, acte qui reflète la brutalité d’une société où le capitalisme prime l’humain. Autour de Floyd gravitent d’autres personnages aux vies fragiles et complexes. 

Il y a Elijah, adolescent, qui incarne les troubles de la jeunesse moderne : dépendance à la technologie, incapacité à communiquer avec sa mère Hollie, tentatives souvent maladroites, voire dangereuses, de s’affirmer… Hollie, de son côté, est une infirmière célibataire, cherchant à maintenir sa famille à flot et devant composer avec un métier où elle doit régulièrement faire face à la maladie et à la mort. Gary, ancien alcoolique, fait office de tuteur pour Floyd et apporte une touche d’humanité au diagnostic clinique qui lui est opposé. 

À travers ces vies ordinaires, JC Deveney échafaude un panorama social fort. Il porte aussi quelques coups au capitalisme dénué de scrupules : le licenciement de Floyd, la fermeture du magasin dans le plus grand secret et le discours hypocrite d’une grande enseigne qui se présente comme une « famille » tout en ignorant les réalités auxquelles font face ses employés sont autant de signes d’un système qui valorise le profit au détriment de l’humain. Cette critique ne s’affiche pas avec fracas, mais se répand à travers les détails du quotidien.

Le désir sexuel s’exprime quant à lui de différentes façons, et notamment à travers un homme bientôt père mais obsédé par une inconnue, employée dans un magasin. Il y a un peu de Lester Burnham (American Beauty) dans ce personnage, manifestement en quête de sens et enferré dans un quotidien qui ne l’épanouit pas. 

Les illustrations de Tommy Redolfi complètent parfaitement le scénario de Deveney. La neige, omniprésente, donne au récit une ambiance sourde et feutrée, comme si le monde entier était suspendu dans une sorte de limbes glacés, en attente de l’inévitable. L’absence occasionnelle de dialogues dans certaines planches laisse la place à une contemplation visuelle, où le lecteur se perd dans les gestes silencieux des personnages, et l’inexorable progression de la météorite. Le format à l’italienne accentue cette sensation d’inertie. 

Les Météores est un récit puissant par sa simplicité et sa sincérité. En nous plongeant dans un quotidien perturbé par l’annonce d’une catastrophe imminente, Deveney et Redolfi nous invitent à nous pencher sur la manière dont nous vivons nos vies, absorbés par des préoccupations terre à terre et la nécessité de se construire et trouver sa place dans un monde conflictuel et complexe (rentabilité, pression, incommunicabilité, racisme, angoisses, maladie, etc.). Le talent des auteurs réside probablement dans leur capacité à rendre l’ordinaire passionnant, à travers des personnages profondément humains, fragiles et imparfaits. 

Les Météores, JC Deveney et Tommy Redolfi
Delcourt, octobre 2024, 304 pages

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4

Cinemania 2024 : La Pampa – Une jeunesse rurale (et moderne)

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Voilà un premier film qui touche en plein cœur. Entre chronique rurale, récit d’apprentissage, drame et portrait d’un adolescent, La Pampa se dévoile par petites touches, par à-coups et serre ce cœur qui est le nôtre par la simplicité et le réalisme de ses situations. Très naturaliste, le film ne nous épargne tout de même pas quelques belles envolées lyriques et de jolis moments de mise en scène, aidé par une bande sonore profonde, singulière et ample. Construit sur une ribambelle de personnages très bien écrits et incarnés, le long-métrage d’Antoine Chevrollier doit cependant beaucoup à son personnage central, Willy, incarné par un stupéfiant Sayyid El Alami, une véritable révélation qui imprègne la pellicule. Un jeune acteur dont on devrait entendre parler de nouveau très vite, tout comme le réalisateur prometteur de cette œuvre à la fois simple et profonde mais assurément envoûtante et incandescente.

Synopsis : Willy et Jojo sont amis d’enfance et ne se quittent jamais. Pour tuer l’ennui, ils s’entraînent à la Pampa, un terrain de motocross. Un soir, Willy découvre le secret de Jojo.

La Pampa, drôle de titre. Et qui ferait davantage penser à une comédie générique comme le cinéma français en offre à la pelle qu’à ce petit film magnifique qui révèle à la fois un cinéaste et son comédien principal. Pourtant, ce titre provient de l’appellation du terrain de motocross où se retrouvent les personnages principaux. À postériori, cela lui va donc plutôt bien dès lors que l’on a découvert cette chronique précieuse et vraie. Le motocross n’est d’ailleurs pas du tout le sujet du film, juste un fond contextuel comme peut l’être le football pour l’excellente série feel-good Ted Lasso, tout aussi adulée par les fans de ballon rond que par ceux que ce sport débecte. Ce premier film va donc nous plonger au cœur de Longué, un petit village du Maine-et-Loire, proche d’Angers. Et l’aspect rural mais sans cliché de ce bourg (on n’est pas chez les fermiers ou dans une zone rurale qui se meurt) donne beaucoup de charme et un cachet certain au film.

Difficile à classer véritablement dans un quelconque genre, La Pampa en embrasse plusieurs, allant du récit d’apprentissage (car ce sont les événements du film qui vont faire passer Willy de l’adolescence à la maturité, l’âge adulte) à la chronique campagnarde (de par l’évolution d’une myriade de personnages au sein de ce petit village) en passant par le drame (certains enjeux du film et chemins empruntés sont proches de la tragédie) et une pointe de comédie, les réparties de ces gamins occasionnant souvent des sourires. Mais toutes ces couches et tonalités se marient à merveille et convergent vers le portrait d’un jeune homme pour qui ces moments vont être charnières dans sa construction personnelle en tant qu’homme. Il vit à la fois la découverte du secret de son meilleur ami, le premier amour, des deuils et le fameux choix entre la passion sportive ou les études. Et tout cela est fluide, bien rendu, bien traité, avec application et une justesse de trait indéniable.

La Pampa est aussi et avant tout un film d’acteurs. Des comédiens adultes et connus qui confirment le bien que l’on pense d’eux ou tentent le contre-emploi avec beaucoup de brio. Des seconds rôles inconnus qui brillent et servent parfaitement la soupe aux autres. Et, enfin et surtout, des jeunes acteurs dont ce sont les premiers rôles et qui nous ébahissent par leur talent. Dans la première catégorie, on a Damien Bonnard qui joue un père obtus et obstiné avec beaucoup de nuances, ainsi qu’Artus, physiquement méconnaissable, dans une prestation totalement inattendue dont il s’acquitte avec énormément de réussite. Dans la seconde catégorie, on a Florence Janas dans le rôle de la mère du personnage principal. Toute en retenue mais pas moins imposante et emplie de justesse, sa composition est tout aussi remarquable. Dans la dernière catégorie, ce sont les jeunes Amaury Foucher et Sayyid El Alami qui impressionnent. Le premier est peu présent à l’écran mais y imprègne une force brute, animale, qui frappe fort. Quant au second, c’est une véritable révélation. Il irradie l’écran en étant présent dans presque tous les plans et se place très haut dans la catégorie des jeunes espoirs du cinéma français qui iront loin. Un casting de haute volée impeccable qui fait pour beaucoup dans la réussite de La Pampa.

Le film d’Antoine Chevrollier fait parfois penser, par son déroulé, à Close de Lukas Dhont, acclamé en compétition à Cannes il y a trois ans et récompensé du Grand Prix du Jury. Mais on préfèrera peut-être La Pampa pour son caractère moins maniéré, plus brut et naturaliste, qui ne l’empêche pas de présenter quelques belles embardées lyriques soutenues par une bande sonore à la fois sobre et puissante. On traite de beaucoup de thèmes ici, mais jamais le script ne se noie dans un trop-plein ou, à l’inverse, n’oublie pas de vraiment les approfondir. Cette tranche de vie d’un gamin qui devient adulte pue la véracité et se dote d’une sensibilité et d’une profondeur folles. Tout comme de l’insouciance de la jeunesse et de la douleur de ces traumas. On est cueillis par ce bel instantané de vie humble et fort qui, malgré quelques imperfections propres aux premiers films (petits coups de mou, sous-intrigues dispensables…), nous touche et nous heurte pour infuser durablement en nous. Un film de révélations qui plus est… Incandescent, envoûtant et beau.

Bande-annonce : La Pampa

Fiche technique : La Pampa

Réalisation : Antoine Chevrollier.
Scénario : Antoine Chevrollier, Bérénice Bocquillon et Faiza Guène.
Casting: Sayyid El Alami, Artus, Damien Bonnard, Amaury Foucher, Florence Janas, …
Production : Agat Films & Cie.
Pays de production : France.
Distribution France : Tandem.
Durée : 1h43.
Genre : Drame.
Date de sortie : 4 février 2024.

FFCP 2024 : Padak, poisson cru

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Amateurs de sushis, de maquereaux, de dorades ou de bars, vous ne regarderez plus jamais votre assiette de la même façon. Padak de Lee Hee-Dae, un animé à couteaux bien aiguisés, propose un conte sombre et engagé à réserver aux adultes. Volontairement choquant, parfois écœurant, le film invite à une prise de conscience sur la maltraitance des animaux marins destinés à notre alimentation. Une expérience singulière qui a l’art de ne pas noyer le poisson. 

Synopsis : Padak a été capturée dans un filet de pêche en pleine mer, et voici la maquerelle qui se retrouve dans l’aquarium d’un restaurant de poissons. Au milieu de ses congénères captifs comme elle, Padak est bien décidée à s’échapper et à retrouver la liberté de l’océan…

En comparaison de son voisin japonais, le cinéma coréen n’est pas particulièrement réputé pour ses films d’animation. La production reste limitée et très peu d’œuvres trouvent leur chemin jusqu’aux salles françaises. Pourtant, certaines d’entre elles, injustement ignorées, méritent une attention toute particulière. Padak nage précisément dans ces eaux troubles et méconnues.  Premier long-métrage de Lee Hee-Dae, il reste à ce jour le seul film d’animation du réalisateur, après deux courts-métrages, Paper Boy et We are the Punk, sortis au début des années 2000. En suivant le parcours d’une maquerelle pêchée en mer et cloîtrée dans l’aquarium d’un restaurant, l’animé alerte sur nos modes de consommation tout en questionnant jusqu’où nous serions prêts à aller pour survivre.

Le monde de Padak

Et si nous vivions à la place des poissons qui finissent dans notre estomac ? C’est le point de départ de Lee Hee-Dae, un réalisateur coréen manifestement très affecté par le sort de ces animaux à écailles cuisinés quotidiennement dans son pays. Avec Padak, il compose ainsi un manifeste brutal contre les sévices infligés aux crabes, aux maquereaux ou encore aux turbots.

Sauvagement arrachés à leur milieu naturel, ces poissons atterrissent dans des cuves, serrés comme des sardines, en attendant paniqués le jour de leur mort. Dans l’aquarium des restaurants, ils sont même exposés dans l’objectif d’attirer les clients, qui pourront choisir de visu leur prochain repas. Cloisonnement, faim et dépeçage sanguinolent à coups de couteaux, voilà ce qui attend les poissons entre leur vie libre dans l’océan et le cadavre gisant tristement sur notre assiette. Au profit de sa démarche radicale, où manger des produits de la mer devient un crime contre l’environnement, Lee Hee-Dae exacerbe la violence humaine en montrant sans pincette têtes coupées, organes éviscérés et carcasses encore animées.

C’est dans ce cadre effroyable que Padak, une jeune maquerelle, cherche à survivre entourée notamment d’un bar, d’une daurade, d’un congre et d’un turbot. Nouvelle arrivée au sein de cet aquarium à l’ordre bien établi, elle découvre rapidement les règles de sa prison aquatique. Padak apprend alors une pratique fondamentale : faire la morte si des humains s’approchent de l’aquarium. Un moyen rudimentaire pour gagner un sursis face à des clients potentiels. Bien décidée à s’échapper pour regagner la mer, dramatiquement située à quelques mètres à peine de cette vitre invisible et incassable, la maquerelle encourage ses congénères à s’évader.

Huis clos à la fois ténébreux et fascinant, le domaine de Padak se révèle à des milliers de lieues de l’univers coloré et foisonnant du Monde de Nemo et de Dory, où malgré les dangers, l’entraide et l’amitié dominent. Lee Hee-Dae adopte en effet un traitement radicalement opposé, bâti sur l’horreur et l’aggressivité, jusque dans une référence particulièrement dévorante à son ainé Pixar, sorti neuf ans plus tôt. La beauté des poissons et des crustacés, animés en 2D, contraste alors avec des décors gris, foncés, volontairement ternes et bruts, bien loin des bleus profonds de Nemo. Si la qualité de l’animation, qui date de douze ans, n’est pas parfaite et parfois grossière, surtout sur les fonds, elle renforce l’apprêté de l’existence de ces poissons enfermés dans un aquarium de la mort.

Dans cet univers clos, les humains n’apparaissent que brièvement sous la forme de visages atrocement curieux, ceux de clients affamés aux traits effrayants, ou d’ombres menaçantes comme celle du cuisinier armé d’une lame ou de son fils. Face à ces individus désincarnés, froids et impitoyables, ce sont les poissons qui s’humanisent par leur peur, leur désespoir et leur lutte pour la survie.

Poissons-humains

Au sein du microcosme de l’aquarium, les poissons se dotent d’émotions et de comportements parfaitement humains. Padak, tout juste pêchée, n’aspire qu’à s’enfuir pour retrouver son ancienne existence. Prête à risquer sa vie dans d’obscurs plans d’évasion, elle étonne ses camarades depuis longtemps résignés. Considérée comme supérieure car originaire de la mer et non de l’élevage, Padak gagne progressivement sa place auprès du turbot, le chef de la bande. Ce dernier, d’aspect assez terrifiant, se complait dans son rôle de dominant, de poseur d’énigmes et de guide dans cette cage à bulles.

Tous condamnés à mourir, les animaux marins sont menés par un féroce instinct de survie qui annihile presque toute moralité. Dans un milieu où les congénères deviennent des prédateurs et les amis de la nourriture, se suicider en sautant à l’air libre peut sembler la meilleure option. En humanisant ainsi ses poissons, Lee Hee-Dae nous invite à prendre leur parti et à souffrir avec eux.

Par sa vision tranchée au couteau comme un sashimi, Padak distrait autant qu’il dérange. Son récit et sa tonalité noirs, entrecoupés par quelques chansons faussement joyeuses, marquent indéniablement les esprits. S’il n’est pas du tout sûr que tous les spectateurs refuseront à l’avenir de manger du poisson, l’animé nous sensibilise avec la subtilité d’un chalutier à la maltraitance des animaux et à la surconsommation. Par son réalisme et sa cruauté, cette œuvre militante fait au passage une belle queue de poisson aux films Disney naïfs et aseptisés.

Ce film est présenté à la séance « spéciale animation » de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Padak : bande-annonce

Padak : fiche technique

Réalisation et Scénario : Dae-Hee Lee
Musique originale : Yoo Hee-cheon
Producteur exécutif :
Producteur : Dae-Hee Lee
Production : Daehee Lee Animation Studio Co., Ltd.
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : CJ Entertainment, eigoMANGA
Durée : 1h18
Genre : Animation

Station Eleven : scènes du désastre et résilience artistique

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Saluée par la critique, mais quelque peu passée inaperçue en France au moment de sa sortie, Station Eleven se présente comme une fiction en dix actes qui nous plonge dans un monde ravagé par une pandémie dévastatrice. Loin de se limiter à un simple récit de survie, la série offre une profonde réflexion sur le rôle essentiel de l’art et de la culture dans les processus de reconstruction d’une société.

Saut dans le temps et échos shakespeariens

Adapté du roman de l’autrice canadienne Emily St. John Mandel publié en 2014 (et en 2016 dans son édition française), Station Eleven est une série post-apocalyptique qui explore les conséquences d’une épidémie ravageuse, éliminant en quelques jours quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population et bouleversant la société humaine. L’intrigue se déroule sur plusieurs lignes temporelles, entrelacées pour former un récit complexe. À l’acte un de la série, le rideau se lève sur un théâtre comble, où le public ignore encore le destin tragique qui l’attend. Nous sommes en 2020 et l’acteur Arthur Leander (Gael García Bernal) meurt subitement sur les planches. Jeevan (Himesh Patel), un membre bienveillant du public (et probablement un des personnages les plus attachants de l’histoire), tente de l’aider et finit par raccompagner chez elle la jeune Kirsten (Matilda Lawler). L’épisode deux nous transporte en 2040, où une Kirsten devenue adulte (Mackenzie Davis) fait partie d’une troupe de théâtre itinérante, arpentant de vastes territoires pour jouer des pièces de Shakespeare. En parallèle, nous suivons les destins de personnages clés avant et pendant l’épidémie, dont le Dr Eleven, une scientifique qui tente de trouver un antidote.

Réinventer le genre du récit post-apocalyptique 

Si le moment tragique de la chute de l’humanité occupe une place importante dans la narration, la majeure partie de l’action se déroule vingt ans après l’épidémie, et Station Eleven se présente comme une réflexion sur la résilience de l’humanité et sur la quête de sens dans ce nouveau monde en ruine. La série est créée par Patrick Somerville qui s’est distingué pour son travail sur The Leftovers (2014-2017) et qui démontre encore une fois son talent pour la création d’univers profonds et mystérieux. À la réalisation, on retrouve notamment Hiro Murai, connu pour ses vidéoclips de Childish Gambino et pour son travail sur la série Atlanta (2016-2022). Grâce à une mise en scène soignée, il parvient à créer une atmosphère poétique et inquiétante, oscillant entre étrangeté et réalisme. Si Station Eleven s’inscrit dans le genre des récits post-apocalyptiques, elle se démarque toutefois par son approche mélancolique et son rythme lent qui laisse pénétrer les vapeurs des rêves et d’un passé traumatique. Tout comme The Leftovers, qui explorait les conséquences d’une disparition soudaine d’une partie de la population mondiale, Station Eleven aborde les thèmes du deuil et de la guérison. En mettant en scène une troupe de théâtre ambulant interprétant des œuvres de Shakespeare, la série renouvelle le genre et offre une réflexion originale sur le rôle de l’art dans les sociétés meurtries.

L’art de l’adaptation

Un des thèmes majeurs de la série est celui de l’adaptation. Celle de l’espèce humaine, tout d’abord, qui survit, se reconstruit, renouvelle son rapport au monde, à l’espace et au temps. Et celle, ensuite, des œuvres et des récits littéraires. Station Eleven explore la manière dont l’art (de la bande dessinée aux pièces de Shakespeare) traverse le temps et dont on joue de son usage et de ses (ré)interprétations. Le théâtre est présenté ici comme un lien vital avec le passé, permettant de construire des ponts entre les époques et de renforcer les solidarités. La troupe itinérante de Kirsten, en interprétant des œuvres théâtrales, perpétue une tradition millénaire et offre aux survivantes et aux survivants un refuge, une parenthèse de beauté et de transcendance. Le théâtre joue ainsi dans cette fiction un rôle central, représentant un moyen de préserver les mémoires collectives et de tisser les liens entre les générations.

Fragments, ellipses et tendres liens

La série adopte une structure narrative fragmentée, nouant différentes époques et perspectives pour explorer les conséquences de la catastrophe sur la société. Bien qu’elle puisse au premier abord dérouter un peu le public et compliquer parfois l’attachement à certains personnages en raison de sauts dans le temps qui laissent quelques lacunes dans le récit, cette méthode est ici habilement maîtrisée. Cette approche non linéaire, alternant entre le passé et le futur, favorise en effet une exploration plus approfondie des situations et des thèmes soulevés. Il est certain toutefois que Station Eleven demande à son public de faire preuve de patience, révélant progressivement des informations sur les personnages et sur l’intrigue. Les connexions entre les époques sont cependant renforcées par le lien solide entre les deux personnages principaux, Jeevan et Kirsten. Le duo formé par Himesh Patel et Mackenzie Davis occupe une place clé dans le récit. Leur amitié touchante et la tendresse qui les unit sont mises en avant, avec le personnage masculin adoptant un rôle parental bienveillant et protecteur. Cette dynamique entre les deux protagonistes apporte une profondeur émotionnelle à l’intrigue et souligne l’importance du soin et des relations humaines dans un monde en reconstruction.

Une œuvre à revisiter

Station Eleven s’affirme comme une œuvre originale et intelligente, quelque peu passée sous silence en France, possiblement en raison d’un calendrier défavorable lors de sa sortie, les spectatrices et spectateurs privilégiant alors des récits éloignés des thématiques post-pandémiques. Néanmoins, cette série complexe mérite d’être redécouverte : grâce à sa poésie, au jeu convaincant de ses actrices et acteurs, à sa photographie soignée et à la réflexion qu’elle offre sur le rôle réparateur de l’art dans les sociétés en mutation, elle laisse en nous une empreinte durable et continue de résonner longtemps dans nos pensées.

Bande-annonce : Station Eleven

Fiche technique : Station Eleven

Création : Patrick Somerville
Réalisation : Hiro Murai (épisodes 1 et 3), Jeremy Podeswa (épisodes 2, 9 et 10), Helen Shaver (épisodes 4, 6 et 8) et Lucy Tcherniak (épisodes 5 et 7)
Scénario : Patrick Somerville, Shannon Houston, Nick Cuse, Cord Jefferson, Sarah McCarron, Kim Steele et Will Weggel
Distribution : Mackenzie Davis (Kirsten Raymonde), Matilda Lawler (Kirsten enfant), Himesh Patel (Jeevan Chaudhary), Nabhaan Rizwan (Frank Chaudhary), David Wilmot (Clark Thompson), Daniel Zovatto (Tyler Leander), Gael García Bernal (Arthur Leander), Danielle Deadwyler (Miranda Carroll), Caitlin Fitzgerald (Elizabeth)
Date de sortie : décembre 2021
Chaine de diffusion : HBO Max
Pays de réalisation : États-Unis
Lieux de tournage : Chicago (États-Unis) et Mississauga (Ontario, Canada)
Producteurs exécutifs : Patrick Somerville, Jessica Rhoades, Scott Steindorff, Dylan Russell, Scott Delman, Jeremy Podeswa et Hiro Murai
Montage : Isaac Hagy, Karoliina Tuovinen, Kyle Reiter, Anna Hauger, Yoni Reiss, David Eisenberg et Anthony McAfee
Direction artistique : Will Armstrong, Michael Allen, Merje Veski, Alistair Edwardson et Joel Richardson
Musique : Dan Romer
Costumes : Helen Huang et Austin Wittick
Décors : Carolyn « Cal » Loucks, Jennifer M. Gentile et Missy Parker
Distinctions : plusieurs nominations et prix, dont deux prix du Critics’ Choice Super Awards : Best Science Fiction/Fantasy et Best Actress in a Science Fiction/Fantasy Series pour Mackenzie Davis
1 saison – 10 épisodes

FFCP 2024 : Lesson, le sens du contretemps

Et si la vie n’était qu’un ensemble de répétitions ? Quand en prendrait-on conscience ? Comme son nom l’indique, Lesson nous apprend que la trajectoire des individus qui peuplent son univers n’est pas rectiligne, mais bien circulaire. C’est un chassé-croisé mélancolique, à défaut d’être romantique, que Kim Kyung-rae nous a concocté pour son troisième long-métrage.

Synopsis : Professeur particulier d’anglais, Kyung-min est en couple avec Seon-hee. Ils s’aiment mais leur relation piétine entre esquives et compromis impossibles. La nouvelle élève de Kyung-min, Young-won, enseigne le piano et lui propose de lui donner des cours en contrepartie des leçons d’anglais. Avec elle, tout est simple. Entamer une liaison devient alors une évidence.

En à peine quelques minutes, le premier vertige se fait sentir. Kyung-min marche avec un vélo à la main puis croise tout un groupe de personnes allongées, se ressourçant à la vitamine D en fin de journée. Toute cette séquence démontre ô combien ce personnage complexe se révèle à contretemps de son environnement. Seul debout, puis seul allongé, sa solitude se lit aussi bien sur son visage étreint que dans sa gestuelle au ralenti. Sa routine se consomme également au même rythme que ses cigarettes, par petites bouffées, d’une discrétion et d’une modération qui auront raison de sa destination finale dans l’intrigue. Son couple bat de l’aile avec Seon-hee, très attachante, mais qui a beaucoup de difficulté à partager le cadre avec son conjoint, même lors de leurs rapports sexuels déséquilibrés.

La première partie du récit nous invite à ausculter le déphasage évident entre ces individus qui ne se situent pas au même stade de leur histoire d’amour. Le cinéaste prend ainsi un grand soin à émietter tout un tas de symboles qui serviront de « déjà-vu » dans une seconde partie qui change de point de vue. Mais avant cela, Kyung-min nous dévoile tout le malaise de sa relation sans issue. Il déambule avec un bagage émotionnel et mémoriel, qui va servir de tremplin pour la suite. Ce professeur particulier d’anglais se trouve alors pris au piège dans un échange de bons procédés où il va soudainement reprendre une leçon de piano auprès de Young-won, une de ses nouvelles élèves. Ce qui s’annonce comme le coup de foudre téléphoné va vite déchanter du côté de Kyung-min.

Un jeu de miroir se met alors astucieusement en place avec la première relation platonique. Malheureusement, à force de se concentrer sur la structure du scénario, le bouleversant conte de Kim Kyung-rae louche sur ses personnages apathiques et ne manque pas de nous éjecter du contrecoup de cette romance. Ce qui a ainsi échoué dans ce film est davantage abouti dans Mimang, un autre film de la section Paysage qui a une conception plus mûre de la mélancolie dans sa promenade de la vie. Sursignifiant à l’extrême, Lesson mise tout sur son dispositif à répétition, au risque de laisser le spectateur anticiper tout le fil rouge du deuxième acte, miroir du premier. On regrette seulement que l’audace ne soit pas récompensée comme il se doit, avec toute la lassitude d’une vie romantique qui rejoue son refrain au fil des saisons et des rencontres.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Lesson : bande-annonce

Lesson : fiche technique

Réalisation : KIM Kyung-rae
Scénario : KIM Kyung-rae, James Chung
Interprètes : CHUNG James, LEE Yu-ha, JEON Han-na
Directeur de la photographie : KIM Jin-bum
Montage : KOO Dae-hee, KIM Kyung-rae
Musique : SHIM Kyu-min
Décors : CHOI Ye-rin
Producteurs exécutifs : LEE Seung-moo, CHOI Yong-bae
Producteurs : LEE Tae-gyum, Nandin Erdene-Ganbaatar
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h34
Genre : Drame

Le Procès : labyrinthe expressionniste

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Le Procès met en scène, avec une certaine maestria, les rouages de la machine judiciaire. Ou quand un procès est là pour broyer et mettre en difficulté un homme qui n’a absolument rien à se reprocher. Un grand film sur le plan sémiotique, qui rend compte de tout ce qui peut être absurde dans ce domaine de façon vertigineuse.

Le Procès est une sorte de conte tragique, un Alice au pays des merveilles qui se finirait mal ou un Pinocchio dramatique. Le rendu en noir et blanc, très graphique, avec ses plans judicieux (souvent en plongée et contre-plongée), nous expose un tribunal labyrinthique et expressionniste où Joseph K. (joué par un Anthony Perkins remarquable), est aussi bien perdu dans ses multiples « compartiments », ses couloirs, parfois montrés comme des corridors secrets avec ses monticules de papiers, que mentalement, bien qu’il ne soit pas toujours totalement dépassé par les événements. Les scènes, fréquemment absurdes, allégoriques, pareilles à un rêve, bien que jamais hallucinatoires, se terminent régulièrement par l’interprétation du personnage principal, qui apporte chaque fois une petite conclusion à ce qu’il vient de se produire, comme pour mieux guider le spectateur. Le film esquisse des perspectives qui n’aboutissent pas (des romances, des unions, des assistances, des collaborations), construit des intrigues qui ne seront pas dénouées. Prises en tant que telles, elles peuvent cependant avoir un certain éclat, une profondeur, un retentissement, une polysémie au pouvoir d’évocation intense, même si l’ensemble est plus psychologique que cérébral en première lecture. C’est une œuvre propice à l’analyse sémiotique/sémiologique. Le jeu de la plupart des acteurs et actrices est souvent très juste, adapté, net et franc, dans un état de flottement permanent, avec des comportements qui semblent irréels. Ce sont des performances qui ne rentrent dans aucune ligne directrice majeure, ce qui fait l’identité, la principale caractéristique de l’ensemble et la particularité du récit. L’atteinte à l’intégrité du héros ne sera pas que psychique, et le motif d’accusation de ce dernier jamais connu. C’est sa liberté de conscience, son indépendance d’esprit, son besoin d’affranchissement, les questions qu’il se pose qui seront problématiques, car opposés aux rouages de l’État. Mais il ne sombrera jamais réellement dans la psychose, la démence ou la folie, malgré quelques états de crise. Dans les grandes lignes, le message terminal, sa grille d’analyse, son langage, est une critique du système judiciaire, décrit comme une machine à fabriquer de l’accusation. En suivant une logique déterministe, si le libre arbitre n’existe pas, si l’individu n’est que le produit d’un processus physico-chimique, d’un contexte, d’un environnement, d’une éducation, d’un héritage familial, d’un formatage culturel, d’une expérience de vie, parfois d’une aliénation, d’un lavage de cerveau, nous sommes tous innocents. Dieu ne juge pas. Il n’y aura pas de purgatoire. On ira tous au paradis.

Bande-annonce : Le Procès

Fiche technique : Le Procès

Synopsis : Un matin, des inspecteurs de police font irruption chez Joseph K. Ils le déclarent en état d’arrestation et procèdent à une perquisition. Joseph K. les interroge sur les chefs d’accusation sans obtenir de réponse. Son voisinage porte sur lui des regards suspicieux, sinon accusateurs. Joseph K. cherche de quoi il pourrait être coupable. Serait-ce pour fréquenter une locataire équivoque comme Mademoiselle Burstner ? Il se retrouve dans un gigantesque et étrange bâtiment pour l’instruction judiciaire où toute la procédure est sibylline : Joseph K. est perdu dans les arcanes de la justice et n’en finit pas d’errer de couloirs interminables en bureaux poussiéreux. Confronté à un juge, il n’apprend rien de plus sur les charges qui pèsent sur lui. Que des membres de sa famille, qu’un avocat ou que Léni, une employée pleine de sollicitude amoureuse, se manifestent, ils ne font qu’exacerber son angoisse. Joseph K. abandonne alors toute résistance, comprenant qu’il sera inéluctablement déclaré coupable, peut-être simplement de vivre… 

  • Titre original : Le Procès
  • Réalisation : Orson Welles
  • Scénario : Orson Welles d’après le roman de Franz Kafka, Le Procès (1925)
  • Dialogues : Orson Welles
  • Adaptation française : Pierre Cholot
  • Décors : Jean Mandaroux, assistés de Jacques d’Ovidio et Pierre Tyberghien
  • Son : Guy Villette, Julien Coutellier
  • Montage : Yvonne Martin, Orson Welles, Frederick Muller, assistés de Chantal Delattre et Gérard Pollican
  • Musique : Jean Ledrut
  • Producteurs : Yves Laplanche, Alexander Salkind
  • Sociétés de production : Paris Europa Productions (France), FICIT (Italie), Hisa Films (Allemagne)
    Pays de production : France, Italie, Allemagne
  • Langue originale : anglais, français
  • Format : 35 mm — noir et blanc — 1.66:1 — son monophonique (Optiphone)
  • Genre : drame
  • Durée : 120 minutes
  • Dates de sortie :Italie : août 1962 au festival de Venise, France : 22 décembre 1962, Allemagne : 2 avril 1963
Note des lecteurs1 Note
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FFCP 2024 : Delivery, le temps de lâcher prise

Comment préparer la naissance d’un nouvel être ? Comment devenir une famille ? Conte moderne, plein d’ironie et de candeur, Delivery raconte les déboires d’une parentalité boiteuse à travers l’opposition et la complémentarité de deux couples. Malgré un défaut de rythme, le premier long-métrage de Jang Min‑joon parvient néanmoins à nourrir une réflexion autour des responsabilités de chaque individu avec un humour assez corrosif pour faire passer le tout.

Synopsis : Me-ja et Dal-su vont être parents mais n’ont pas les moyens financiers d’élever leur futur bébé. Gui-nam et Woo-hee veulent un enfant et doivent en avoir un pour hériter de la fortune du patriarche, mais leur couple est stérile. Tous les quatre, ils vont trouver un accord…

Après un éclairage d’une grande tendresse sur les boîtes à bébé (Les Bonnes Étoiles) et la tragédie des adoptions (Retour à Séoul), les scénarios se multiplient pour les parents de sang ou de substitution. La quête identitaire ne s’arrête pas à soi et Jang Min-joon le prouve dans une comédie acide sur la parentalité, ses craintes et ses responsabilités. L’équation est simple : un couple ne pouvant pas avoir d’enfants et un autre sur le point d’en avoir un qui n’en désire pas. Comment pourraient-ils soulager leur peine ? Un échange de bons procédés sonne comme une évidence dans ce contexte surprenant et pourtant loin d’être anecdotique.

Mon enfant, tu seras

Forcé de constater son impuissance et sa stérilité, un comble pour l’obstétricien Gui-nam (Young-Min Kim), ce dernier fait tomber le premier domino du déni sur son épouse Woo-hee (Kwon So-hyun). Ne manquant pas d’assurance sur les réseaux sociaux, un peu comme si sa vie en dépendait, la vilaine étiquette de la stérilité lui tombe alors dessus. Ce couple est pourtant pressenti pour hériter d’une fortune familiale à condition de perpétuer la lignée d’un père très conservateur. Bien heureusement, un autre couple moins aisé financièrement se présente à eux avec des signaux positifs afin que le don d’un nouveau-né non désiré fasse le bonheur de chacun. Sans les ressources financières et sans l’instinct parental pour assurer l’éducation de leur enfant en approche, Me-ja et Dal-su (Kang Taeu) profitent alors de la situation pour modifier le contrat de « livraison » à leur avantage. Ils sont jeunes et n’ont rien à perdre… ou presque.

Si le premier long-métrage de Jang Min-joon tombe dans les travers du classicisme, voire de l’académisme en termes de narration, quelques séquences oniriques se démarquent, comprenant notamment trois tigres assez rancuniers. Ces tentatives de décalages se révèlent toutefois trop fonctionnelles pour espérer nous atteindre, car le cœur de l’intrigue réside dans le bras de fer social qui se joue entre les deux couples et à l’intérieur de ceux-ci. Bien que l’on salue la légèreté dans les échanges cocasses, où la lâcheté des hommes et la cupidité des femmes sont pointées du doigt, tous les personnages finissent par converger vers le même point, celui du déni. Point de départ idéal pour y faire étinceler de fortes tensions psychologiques, le cinéaste préfère se raccrocher à l’humour et à la tendresse de ses personnages pour achever son discours doux-amer sur une génération qui préfère évaluer l’épaisseur du portefeuille au lieu de miser sur la vie qui se développe dans le ventre d’une mère.

Le titre fait autant référence à la delivery room des hôpitaux (salle d’accouchement en français) qu’à la livraison programmée du bébé qui suit son cours. Mais est-ce pour autant une bénédiction pour un nouvel être qui n’a pas d’autre fonction qu’une simple caution en vue d’une vie meilleure ? Le film nous donne matière à méditer, même si les arguments s’alignent maladroitement. Delivery va terriblement manquer de rythme et de liant dans ses transitions pour réussir à exploiter tout son discours ironique et déployer tout son potentiel comique. La nuance se joue à peu de choses, mais on reste sur notre faim concernant ce récit sur la gestation par procuration. On relève cependant chez Jang Min-joon un charme particulier pour le second degré, qui mériterait un peu plus d’audace et de prise de risque pour ses futurs projets.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Delivery : bande-annonce

Delivery : fiche technique

Réalisation et Scénario : Jang Min-joon
Directeur de la photographie : Kim Su-bin
Montage : Jang Min-joon
Producteur : JOH Gun-shik
Production : Korean Academy of Film Arts (KAFA)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Finecut Co., Ltd.
Durée : 1h42
Genre : Comédie dramatique