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Sciamma, Honoré, Guiraudie : mettre l’amour caché en scène

Février, c’est le mois de l’amour commercial. Mais au cinéma, l’amour est toujours plus puissant quand il est interdit, rempli d’obstacles et de douleur. Quelques cinéastes cependant rendent ces amours « marginaux » possibles en leur offrant des territoires pour s’épanouir. C’est le cas de Céline Sciamma, Christophe Honoré et Alain Guiraudie.

Explorer l’amour

Pour rencontrer les amoureux de L’Inconnu du lac (Alain Guiraudie, 2012), il faut s’aventurer dans les fourrés, attendre un peu et recevoir la jouissance en partage. Il faut aussi aimer le danger car près du lac où s’enlacent des couples éphémères, une bête rôde. Toute la question, dans la rencontre amoureuse, est de savoir si la bête existe vraiment où si elle est incarnée dans l’homme dont Franck tombe amoureux. Guiraudie filme ce lac comme un grand terrain de jeu, où la drague se pratique un peu à l’ancienne. C’est d’ailleurs dans un territoire lui aussi reculé, loin des hommes presque, que se déploie une scène très charnelle dans Rester vertical du même réalisateur. Toute la scène se déroule dans une grotte où la nature est aussi luxuriante et sexualisée que celle des Garçons sauvages. Ici l’amour est dangereux, venimeux, mais surtout pleinement corporel. Ce sont des sexes que l’on voit filmés en gros plans, des corps qui s’étreignent, loin des regards. Pourtant, nous les regardons avec la même fascination timide que Franck.

Se découvrir à découvert 

Dans Les Chansons d’amour (Christophe Honoré, 2007), l’amant d’Ismaël, qui vit son deuil sans l’affronter vraiment, est découvert par un autre regard. Soudain le jeu entamé entre les deux corps aimantés, qui se chantent combien ça n’arrivera pas et se retrouvent soudain ensemble dans le même lit, s’interrompt. La découverte se fait encore une fois dans un territoire caché, intime qui se dévoile au regard. Le lit d’Ismaël, sa chambre donc, est au beau milieu du salon. Alors quand Jeanne débarque dans l’appartement d’Ismaël sans s’annoncer, elle tombe nez à nez avec les fesses de l’amant. C’est un corps nu qui crée la discorde. Chez Honoré, ces amours qui détournent du malheur ne restent pas cachés bien longtemps. Tout se fait en plein Paris sous les regards des autres personnages, on se tourne autour, on ne se dit rien ou à demi-mots (à travers les chansons d’Alex Beaupain). Pourtant, avec une mise en scène « in medias res » (les commerçants ou passants croisés par nos personnages ne sont pas des figurants), l’amour est comme jeté à la figure de chacun, cruel. Il n’y a que pour mourir que les personnages fuient les regards, comme l’illustre la bouleversante scène de la mort de Chiara Mastroianni dans Les Bien-aimés (2011). L’amour se vit donc ici comme la mort, les personnages déambulent, se contorsionnent, se fuient pour mieux s’enlacer. Ce n’est pas un hasard si la scène finale des Chansons d’amour est encore un regard qui découvre, à peine dissimulé, le couple soi-disant caché, qui s’embrasse sur le rebord d’une fenêtre. Ils sont prêts à se jeter dans le vide, voilà qu’ils s’étreignent.

« Je peux vivre sans toi, oui mais, le seul problème mon amour c’est, que je ne peux vivre sans t’aimer »

Se jeter dans le vide, c’est ce que fait Marianne dans les premières minutes de Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019). Elle s’éloigne déjà du monde des hommes. C’est loin d’eux et seule avec Héloïse qu’elle va vivre son amour. Là encore tout est fait pour isoler le couple naissant au milieu du tumulte. Tous les jeux de regards intimes sont en fait exposés au regard de Sophie, la servante et plus tard de la mère. Pourtant, c’est isolées et seulement dans ce contexte bien particulier que les deux femmes s’aiment dans un véritable corps à corps. Elles ne cesseront de s’aimer ensuite mais l’objet du désir sera éloigné, observer de loin dans la foule. En jetant son personnage à l’eau, Céline Sciamma suggère franchement que Marianne franchit une barrière. Elle n’est plus du côté des conventions, mais dans celui de la passion. C’est d’ailleurs le même mouvement qu’elle devra imprimer à son art pour faire un tableau réellement vivant de son modèle, un tableau qui lui ressemble.

Aimer et exister

Chaque fois, l’amour éclate et plus il veut se cacher, plus il s’extériorise. Il devient réel, si matérialisé qu’il n’échappe pas aux regards extérieurs. Il n’y a guère que chez Guiraudie que l’amour ressemble le plus à un fantasme projeté sur l’écran. Cependant, le réalisateur suggère que cet amour consommé et consumé mène à l’animalité, au lien profond avec la terre. Il n’y a donc plus de territoire caché, mais une vaste étendue à perte de vue, et finalement la rencontre ultime (qui est incarnée par un loup dans Rester vertical). Chez Sciamma, les personnages ne restent pas enfermés dans le territoire qu’on leur assigne et, en plongeant leurs corps dans l’eau, les deux femmes suggèrent qu’elles peuvent aller n’importe où. Enfin, chez Honoré, l’amour continue même une fois les corps éloignés. Il n’est question que de la survivance de l’être aimé dans les corps des nouveaux amants. Chaque amant devient alors « un corps qu’on traverse, un pont vers l’amour » comme le chante Beaupain. Voilà comment les amants marginalisés par leur statut, reviennent au centre et envahissent l’espace. Ils prennent la place, peu importe qu’on la leur donne ou non. En s’aimant, en consommant leur amour, ils existent.

Reporter/Rédacteur LeMagduCiné