L’Eden : métaphore du purgatoire

À l’inverse du récent Un Varón et de sa sensibilité, L’Eden préfère plonger dans la noirceur et parler de la violence colombienne de manière bien plus métaphorique et universelle. Un premier long-métrage captivant, bien qu’ayant également quelques maladresses qui le rendent difficilement abordable.

Synopsis de L’Eden : Eliú, un garçon de la campagne, est incarcéré dans un centre expérimental pour mineurs au cœur de la forêt tropicale colombienne, pour un crime qu’il a commis avec son ami El Mono. Chaque jour, les adolescents effectuent des travaux manuels éprouvants et suivent des thérapies de groupe intenses. Un jour, El Mono est transféré dans le même centre et ramène avec lui un passé dont Eliú tente de s’éloigner…

Il est tout de même malvenu de comparer Un Varón de Fabián Hernández avec L’Eden d’Andrés Ramirez Pulido. Certes les deux œuvres possèdent quelques similarités, comme ce statut de premier long-métrage pour leur réalisateur respectif, ou encore la thématique de la violence chez les jeunes colombiens, livrés à eux-mêmes et baignant dans les vices (drogue, sexe…). Mais cela s’arrête là ! En effet, alors qu’Un Varón épousait un style documentaire – Hernández allant jusqu’à s’inspirer de son vécu –  pour livrer un film sensible tout en pointant du doigt une masculinité toxique, Pulido fonce à pieds joints dans la fiction pure et dure pour être avant toute chose une métaphore. Poussant L’Eden aux frontières du fantastique et du biblique, c’est pour dire !

Car si le long-métrage s’intéresse à un programme de réinsertion de jeunes criminels, c’est plus précisément pour nous dépeindre une nouvelle vision du purgatoire. Oubliant intentionnellement tout élément spatio-temporel, le récit suit un groupe d’adolescents condamnés à restaurer une hacienda défraîchie et ainsi bâtir, de manière imagée, un tout nouveau jardin d’éden. Mais pour eux, le chemin pour le paradis – qui se traduit ici sous forme de rédemption – ne sera pas facile à atteindre tant ils seront mis à l’épreuve. Que ce soit par leurs conditions de travail (en pleine jungle, en pleine chaleur, pouvant être vus comme des esclaves…) ou leurs démons qui ne cessent de revenir les hanter. Pour le personnage principal, Eliú, ces démons sont principalement représentés par la violence qui ne cesse de parasiter son quotidien. Entre son ami El Mono qui ne regrette en rien leur crime – avoir tué un inconnu en s’étant trompé de cible –, son frère qui semble suivre le même chemin, le neveu de la victime désirant se venger et le chef de garde plus apte à les mater que de leur montrer la moindre clémence… tout autour du protagoniste l’empêche d’abandonner sa noirceur d’âme. Même le directeur du programme, ancien détenu cherchant à aider les jeunes en difficulté, n’est pas épargné ! Lui, présenté comme un signe de bonté et d’espoir, voit son programme sans cesse remis en cause et devient une douloureuse alternative de ce que pourrait être Eliú. À savoir se laisser hanter au quotidien jusqu’à commettre l’irréparable dans un moment de folie.

Vous l’aurez compris, L’Eden est avant toute chose un récit imagé au possible, et pleinement assumé dans ce sens. Et autre que l’écriture, Andrés Ramirez Pulido offre par sa mise en scène et ses choix artistiques une ambiance qui ne cesse de renforcer l’aspect lourd et mystique de l’ensemble. Via une photographie soignée et une bande son qui sait être discrète quand il le faut, le cinéaste parvient à nous livrer des plans captivants. Comme ce halo de lumière à la limite du divin, dans une grotte obscure, ou bien cette scène tout droit sortie de l’Enfer où Eliú se baigne seul dans la piscine sale de l’hacienda parmi débris, qui pourraient s’apparenter à des têtes flottantes à la surface. Et sans oublier cette image où les jeunes se retrouvent adossés à des colonnes, donnant aux spectateurs l’impression d’être loin de toute réalité. Autant dire que pour son tout premier long-métrage, Pulido ne s’est en aucun cas reposé sur ses lauriers !

Malheureusement, tout comme Un Varón – et cela sera la dernière similarité, promis ! – L’Eden porte les stigmates d’une première œuvre. Car parmi ses indéniables qualités plastiques et d’intention, le titre ne parvient pas à cacher quelques maladresses venant alourdir le résultat. Ce constat, il se traduit principalement par le fait que le titre manque cruellement d’émotion, de sensibilité. Par « maladresses », il faut entendre par là le choix du cinéaste de prendre des comédiens majoritairement non professionnels pour leur spontanéité, mais qui n’ont pas suffisamment d’expérience pour donner vie à leur personnage respectif. « Maladresses » également dans la manière qu’à Pulido de traiter l’importance de la figure paternelle. En effet, si le réalisateur s’emploie à dire que l’absence d’un père ou bien la présence d’un parent toxique est le point de départ de la violence chez nos personnages, jamais cette thématique n’est abordée autre qu’en filigrane. Tout reste à l’état de dialogues ou de background (certains protagonistes ayant le statut de « bâtards ») pour finalement ne jamais prendre le dessus. À cause de ces défauts non négligeables, L’Eden peine à se sortir d’une pesante austérité qui vient contrebalancer avec son récit et son ambiance pourtant captivants.

Mais tout comme Fabián Hernández, il est évident qu’Andrés Ramirez Pulido saura rebondir pour la suite de sa carrière grâce à son savoir-faire. Avec L’Eden, le réalisateur colombien prouve qu’il est capable de livrer une œuvre à la mise en scène léchée, maîtrisée. Et surtout qu’il peut emmener le public dans son imaginaire. Ce n’est clairement pas pour rien que ce premier long-métrage ait brillé lors du dernier Festival de Cannes, lors de la Semaine de la critique – remportant à cette occasion le Grand Prix ainsi que le Prix SACD. Ne lui reste donc plus qu’à peaufiner certains éléments, certaines petites corrections, et sa prochaine œuvre ne pourra que marquer les esprits !

L’Eden – Bande annonce

L’Eden – Fiche technique

Titre original : La Jauría
Réalisation : Andrés Ramírez Pulido
Scénario : Andrés Ramírez Pulido
Interprétation : Jhojan Estiven Jiménez (Eliú), Maicol Andrés Jiménez (El Mono), Wismer Vásquez (Calate), Jhoani Barreto (Ider), Juan Diego Mayorga (Cabezas), Dubán Aguirre (Chucho), Felipe Ortiz (Matajudios), Miguel Viera (Álvaro)…
Photographie : Balthazar Lab
Décors : Johana Agudelo Susa
Montage : Julie Duclaux et Juliette Kempf
Musique : Pierre Desprats
Producteurs : Jean-Etienne Brat, Lou Chicoteau et Andrés Ramírez Pulido
Maisons de Production : Alta Rocca Films, Valiente Gracia et Micro Climat
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 86 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  22 mars 2023
Colombie, France – 2022

 

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Festival

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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