« Paroles de scénaristes » : là où le malaise des auteurs de cinéma et de télévision affleure

Depuis le 1er décembre, des témoignages anonymes de scénaristes francophones affluent sur Facebook. La page « Paroles de scénaristes » recueille des récits, souvent glaçants, sur la précarité et l’invisibilisation qui touchent une profession pourtant au cœur de la création audiovisuelle.

Dans un autoportrait publié en mars 2019, les Scénaristes de cinéma associés s’épanchaient déjà sur la précarité qui les frappe : « Puisque chaque projet de film est un prototype, puisqu’on ne peut deviner s’il sera un échec ou un succès et même, avant cela, s’il réunira les financements requis pour sa réalisation, notre activité nous place nécessairement en situation de précarité. Or, à la différence des autres professionnels impliqués dans la conception et la fabrication d’un film (réalisateurs, techniciens, interprètes, producteurs et salariés des entreprises de production), notre statut ne nous offre pas de couverture sociale adaptée aux spécificités de notre pratique. »

Lors d’entretiens au long cours que nous avons publiés entre le 12 octobre et le 2 novembre 2019, nous avions pu mesurer à quel point cette instabilité pouvait vulnérabiliser les scénaristes. Yacine Badday, co-auteur de Sous le ciel d’Alice (réalisé par Chloé Mazlo), soulignait qu’« en France, les scénaristes ne relèvent pas du droit de travail et ne sont donc pas intermittents du spectacle ». Il ajoutait : « Nous n’avons pas de salaire, pas de cotisation chômage, pas de temps de travail contractuel. » Son collègue Nicolas Ducray nous confiait : « Comme beaucoup de scénaristes, je divise mon cerveau en compartiments et travaille toujours sur plusieurs projets à la fois. C’est un moyen d’augmenter mes chances de revenus – plus il y a de graines, plus il y a potentiellement de récoltes – et de tisser un filet de sécurité mental : si un projet tombe à l’eau (ce qui arrive hélas souvent), ce n’est pas la fin du monde. » Enfin, Léa Pernollet nous rappelait qu’« en France, l’écriture des films est sous-estimée et sous-financée ». Elle appuyait son propos en arguant que le budget scénario avoisine les 10% du financement total d’un film aux États-Unis, alors qu’il plafonne généralement à 1% ici.

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Au-delà d’un statut peu sécurisant, il y a tous les aléas du métier. « Paroles de scénaristes » abonde de témoignages douloureux, la plupart évoquant les difficultés des auteurs à faire reconnaître la valeur de leur travail, mais aussi à en tirer une juste rémunération. Lorsque nous l’avons interviewée, Léa Pernollet résumait ainsi les choses : « La rémunération trop faible consacrée à l’écriture des films et l’absence de cadre sur cette rémunération font que les discussions entre auteurs autour de la répartition des droits entre eux sont toujours délicates, le clash n’est jamais loin. Mais la reconnaissance, ce n’est pas qu’une somme d’argent, c’est notre nom sur une affiche, cité dans un journal, notre présence aux projections, aux discussions autour des films, etc. Même si les choses s’améliorent tout doucement, le scénariste est encore très souvent invisibilisé, oublié, alors qu’il a passé des années à travailler pour faire en sorte que le scénario, pierre angulaire du film, puisse exister. »

Cette dépréciation du travail des scénaristes a été l’incubateur de « Paroles de scénaristes », comme nous le confient les deux administratrices de la page*, actives tant au cinéma qu’à la télévision. « Des années de pratique du métier, de discussions avec nos pairs, nous ont permis de mettre en lumière des pratiques abusives, proches de celles de la discrimination : invisibilisation, réappropriation du travail, rapports de force déséquilibrés, abus de pouvoir… Mais face à l’omerta régnante (ceux qui se rebiffent sont grillés), personne n’osait prendre la parole. À la suite d’un énième abus, nous avons eu l’idée de créer un groupe pour libérer cette parole en permettant aux témoins de rester anonymes, ce qui les libérait de la crainte de froisser des gens et de se faire griller. On savait qu’on nous écrirait, on savait que les problèmes existaient, mais on ne s’attendait pas du tout au déferlement de témoignages qui a suivi. »

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Car les mésaventures relatées par les scénaristes se comptent désormais par dizaines. Les uns sont ignorés au moment de présenter au public, à la presse ou devant des commissions les films qu’ils ont écrits. Les autres doivent effectuer de nombreuses relances avant d’être payés (quand ils le sont effectivement). Tous sont susceptibles de croiser un jour un producteur ou un réalisateur se réappropriant indûment leur travail, de voir leurs pitchs récupérés de manière détournée par la télévision sans qu’ils en bénéficient ni en soient crédités, de subir les contrecoups d’un changement organisationnel affectant leur travail, d’écrire et réécrire pendant des mois un script dans l’espoir de décrocher un contrat, avant que le projet ne soit finalement abandonné sans que le moindre euro leur soit versé…

Avec leur page Facebook, les deux administratrices espèrent « libérer la parole des scénaristes et les sortir de leur isolement ». « Savoir que d’autres vivent les mêmes choses est réconfortant, et cela rend aussi plus fort. » Elles savent que « mettre des mots, identifier les abus et les nommer comme tels est aussi une première étape pour se libérer de ces emprises et prendre du recul par rapport à elles ». « Ce que les scénaristes cherchent à faire depuis des années c’est aussi attirer le regard des institutions et du public, sur les difficultés rencontrées par la profession. » Avec les relais de la Guilde française des scénaristes, des Assistants opérateurs associés ou encore du quotidien Libération, l’entreprise semble en bonne voie.

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* Les administratrices de la page, elles-mêmes scénaristes, ont préféré rester anonymes. « Nous ne souhaitons pas que nos identités apparaissent publiquement, car nous ne sommes pas le sujet de ce groupe et ce qui se passe sur son mur est bien plus important que savoir qui l’a créé. 

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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