De « L’Homme le plus flippé du monde » à « Avocat du diable », deux petits formats à découvrir chez Delcourt

Les éditions Delcourt publient simultanément Avocat du diable et Tentatives d’adaptation, le second tome de L’Homme le plus flippé du monde. Ces deux albums ont en commun un format réduit, la primauté accordée à l’humour et des histoires brèves qui s’étendent tout au plus sur quelques planches.

Théo Grosjean souffre d’anxiété généralisée. Sur Instagram, où il est suivi par une communauté de 145 000 personnes, il publie de courtes histoires dessinées autobiographiques. C’est une manière pour lui d’exorciser ses démons intérieurs. La série L’Homme le plus flippé du monde rassemble ces récits doux-amers, où l’humour le dispute au malaise, en quelques cases tricolores (noir, blanc, orange). Si la formule de Théo Grosjean fonctionne si bien, c’est avant tout parce que le lecteur peut s’y identifier. Il n’est en effet pas nécessaire de connaître des états pathologiques d’anxiété pour se reconnaître dans certaines situations gênantes mises en vignettes par l’auteur et dessinateur français.

Ex-professeur d’arts plastiques, Téhem a un parcours en BD moins autocentré. Son dernier album en date, Avocat du diable, met en scène une sorte de Jacques Vergès accentué. L’album raconte en cent strips les pérégrinations d’un représentant du barreau ayant l’habitude de plaider la cause des pires personnages imaginables : Hitler, Staline ou Kim Jong-un côtoient ainsi le xénomorphe d’Alien, Frankenstein ou Dark Vador. Si ces brèves dessinées s’avèrent inégales, certaines n’en demeurent pas moins désopilantes. Et le fait de conjuguer des monstres réels et fictifs, mais aussi de se pencher sur des individus plus « ordinaires » (à l’instar d’un Donald Trump obsédé sexuel ou d’un Gad Elmaleh plagiaire), contribue au plaisir de lecture.

L’Homme le plus flippé du monde fait lui aussi quelques incursions dans la culture populaire. C’est certes plus implicite que dans Avocat du diable, mais non moins efficace. Il suffit ainsi de consulter le verso de la couverture pour découvrir un premier clin d’œil à Pokémon : « … Une crise d’angoisse nocturne apparaît ! » est ainsi signifié dans un dessin dont les graphismes rappellent la licence développée par Game Freak sur Nintendo. Un peu plus tard, c’est au travers d’un jeu de cartes portant sur les phobies de l’auteur qu’apparaît une nouvelle allusion aux Pokémon. Pendant ce temps-là, Téhem met en scène King Kong, Dracula, Hannibal Lecter, le monstre du Loch Ness ou encore Cyclope, soit autant de personnages mythiques, accompagnés d’un avocat bien en peine de défendre leur cause.

La démarche de Théo Grosjean est à rapprocher de celle récemment adoptée par Nicolas Keramidas dans l’album À cœur ouvert, publié chez Dupuis. L’un comme l’autre se racontent avec ironie et se servent de l’écriture comme d’un exutoire. Dans L’Homme le plus flippé du monde, on voit ainsi l’auteur et dessinateur français « psychoter sur la mort », faire des crises d’angoisse, peiner dans les interactions humaines, se montrer incapable de sortir d’une zone de confort pourtant très étriquée (elle se réduit à son domicile, et encore…), se départir péniblement de troubles obsessionnels compulsifs et d’un pessimisme à tout crin. Les situations sociales les plus banales sont pour lui une source d’anxiété : on l’observe raconter une anecdote de manière pathétique, stresser à l’idée de recevoir un prix en raison de l’allocution publique que cette récompense suppose ou encore théoriser sur les poignées de mains et la manière d’optimiser son temps libre.

Tant chez Théo Grosjean que chez Téhem, l’image est au service du propos. Le premier use par exemple de phylactères ondulés pour représenter l’incertitude ou le malaise de son personnage autobiographique. Le second imagine, avec un réel sens de l’absurde, ce que pourraient cacher ses personnages : derrière le masque de fer apparaît ainsi une paire de fesses, tandis que le seul couvre-chef de Charles Manson est en fait un chapeau conique du Ku Klux Klan. Notons enfin que Théo Grosjean glisse dans son album un « journal du confinement » plutôt bien conçu et que Téhem, au-delà de la caractérisation de ses « inculpés » en quatre vignettes, propose quelques épisodes se rapportant à la vie de son avocat, partagée entre une femme âpre et une collaboratrice qu’il trouve à son goût.

L’Homme le plus flippé du monde – 2. Tentatives d’adaptation, Théo Grosjean
Delcourt, janvier 2021, 128 pages

Avocat du diable, Téhem
Delcourt (Pataquès), janvier 2021, 104 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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