Les géants en petit format : Le Chat noir d’Edgar Allan Poe

Le Chat noir est une nouvelle écrite par Edgar Allan Poe en 1843. Elle paraît d’abord dans les pages de l’hebdomadaire The Saturday Evening Post avant de paraître dans le recueil Nouvelles histoires extraordinaires en 1857 sous la houlette et la traduction de Charles Baudelaire. Cette étude, souvent glaçante, de la folie, mélange habilement réalité et fantastique dans un récit resserré et non dénué d’humour aussi noir que le héros à quatre pattes qui donne son titre à la nouvelle. L’occasion pour nous de parler d’Edgar Allan Poe à l’occasion de la série d’analyses « les géants en petit format ».

Maléfice et culpabilité 

Le chat noir est très souvent associé au malheur, au diable et à la malchance. Edgar Allan Poe ne s’y est pas trompé en publiant, en 1843, sa nouvelle Le Chat noir. Le récit débute directement sur cette idée que le chat noir serait une entité maléfique, porteuse d’une mauvaise nouvelle. L’auteur annonce donc ses intentions dès les premières lignes : « En parlant de son intelligence, ma femme, qui au fond n’était pas peu pénétrée de superstition, faisait de fréquentes allusions à l’ancienne croyance populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorcières déguisées ». Cette phrase vient en directe opposition avec la description faite (dans les premiers paragraphes du récit) du caractère du personnage principal qui aime les animaux, leur compagnie douce et rassurante. L’auteur met ainsi directement en parallèle l’amitié du chat noir et de l’homme avec le changement du caractère de ce dernier. La haine progressive que le personnage principal va développer pour son chat Pluton est synonyme de la naissance de sa folie. Folie ou devrait-on plutôt dire alcoolisme le poussant aux pires exactions sans conscience aucune de ses actes. Sa conscience est présente, il pleure ou regrette immédiatement en agissant mais cela ne l’arrête cependant pas puisqu’il est alors sous emprise (de sa folie, du chat, de l’alcool ?…)

Un récit habile

L’habileté du récit tient au fait que, commençant comme une honnête confession, il va peu à peu basculer entre fantastique et réalité pour mieux exposer la folie aux yeux du lecteur. Les indices sont disséminés dès le début de la lecture, mais tout est fait pour apparaître stupéfiant comme un tour de magie (noire !) :  « Cependant, je ne suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas » /« […] quelque intelligence plus calme, plus logique et beaucoup moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte avec terreur qu’une succession ordinaire de causes et d’effets très naturels ». Ces deux passages qui ponctuent le premier paragraphe de la nouvelle font directement écho à la note d’intention du récit : nous mettre dans la tête du personnage, vraisemblablement très atteint par ce qu’il a vécu. Surtout, nous positionner du côté des lecteurs rationnels qui devront faire la part des choses entre fantastique et réalité. Ou plutôt, il nous appartient, à nous lecteurs, de trouver une cohérence aux évènements qui nous sont proposés. Cependant, le récit très impressionnant trouve aussi sa source dans le fantastique, l’inexplicable et le lecteur pourra, comme le personnage, se laisser simplement impressionner (« torturé », « pétrifié », « anéanti » comme l’est le « je » du texte).

Entre deux mondes 

Le récit nous plonge successivement dans les deux états. Ainsi, plus le récit avance de manière cruelle et dramatique, plus l’auteur tente de faire le lien entre les sévices affligés au chat noir et une sorte de vengeance perverse au-delà de la mort : « Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre l’atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je rends compte d’une chaîne de faits, — et je ne veux pas négliger un seul anneau ». Ce passage intervient juste après le récit d’un incendie destructeur survenu la nuit suivant la pendaison gratuite du chat noir par le personnage principal. Cette concordance de faits, centrés autour d’un seul et même animal, n’est pas sans rappeler le roman japonais Le Chat dans le cercueil (Koike Mariko,  1990). Plus le récit avance, plus l’on sait que l’on va inévitablement vers un drame. Les deux chats possèdent un point commun : leur beauté et l’exclusivité des relations tissées avec un humain en particulier. Si Lala est blanche, elle n’en n’est pas moins inquiétante, sa quiétude n’étant qu’une apparence. Pluton, lui, est d’emblé présenté comme une sorcière ou plutôt comme une excuse du « je » pour expliquer ses actes. Dans Le Chat dans le cercueil, l’auteur (le « je ») du récit n’est qu’un témoin des actes odieux perpétrés, il n’en n’est pas l’auteur contrairement au personnage du récit récit d’Edgar Allan Poe. Le chat noir est donc un catalyseur de perversité pour l’esprit du personnage qui tente d’apaiser sa conscience.

La question de la responsabilité est sans cesse développée par Poe, elle nous guide tout au long de la nouvelle. Désormais disponible dans des ouvrages auprès d’autres récits de l’auteur, Le Chat noir est un classique, une étude de mœurs passionnante. Edgar Allan Poe questionne la cruauté qui réside en chacun de nous et la manière de gérer sa propre culpabilité. Tout cela en un récit resserré d’une dizaine de pages qui contient, dès les premières lignes, sa propre chute. En effet, la mort du personnage y est imminente tout comme sa folie qu’il se plait pourtant à nier. Cependant, les faits parlent d’eux-mêmes quelle que soit l’explication rationnelle ou irrationnelle finalement retenue par l’esprit du lecteur.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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