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Colère sur pellicule : Tsugumo, le vengeur d’Harakiri

Durant tout le mois d’avril, LeMagduciné analyse avec passion le parcours de certains personnages marquants du cinéma, placés sous le signe d’une émotion particulière. Notamment celle de la colère. Hanshiro Tsugumo, protagoniste d’Harakiri de Masaki Kobayashi, représente la colère à bien des égards : celle qui est aussi noble que destructrice. 

Tsugumo est un rônin et en temps de paix, il est difficile pour lui de gagner sa vie. Il ne peut donc pas subvenir à ses besoins ni à ceux de sa famille. Sa seule issue est donc de se donner la mort de manière digne grâce aux us et coutumes des samouraïs. Harakiri débute donc avec ce postulat : un homme fatigué, au regard habité et à l’allure presque négligée qui vient faire pénitence et demander la mort. Sauf que derrière cette demande solennelle se dissimule une colère qui est l’une des principales conséquences d’une tragédie qui s’est dessinée bien en amont. Masaki Kobayashi réussit avec brio là où peu de cinéastes réussissent : faire que le fond et la forme ne fassent qu’un. 

Une colère politique

Chaque rouage du film, que cela soit ces longues plages de dialogues expliquant les velléités de chacun ou même ces multiples flashbacks évoquant le passé de Tsugumo, permettent petit à petit au film de sacraliser la colère et de lui donner un visage. Une articulation faite de flashbacks avec une mise en parallèle entre la vengeance qui s’abat et la description du passé qu’a reprise avec son style post moderne, Quentin Tarantino pour Kill Bill et son légendaire personnage : Beatrix Kiddo. Cette colère est tapie dans l’ombre : elle se regarde, elle s’écoute et fait voler en éclat tous les fondamentaux d’une société qui se ment à elle-même. Comme dans Rebellion du même réalisateur, le film construit des plans rigides et méticuleux pour clarifier et désunir à la fois cette vision du grand féodalisme face à la petitesse de l’humain. Pendant que les sabres restent au sol pour laisser parler les regrets et les revendications, Harakiri voit Tsugumo et le clan des Li se battre sur le terrain des idées. Chaque chose a un objectif et chaque fait et geste est le fruit d’une pensée réfléchie : Harakiri devient alors une œuvre politique bouleversante voyant un système presque binaire dévoiler avec finesse et parcimonie la misère de nombreuses familles japonaises. Familles qui font face à une institution qui prône un code d’honneur comme socle de pensée et de ligne de vie. Pourtant cette base, ce dogme, cette dite loyauté, va vite être mise à mal par Tsugumo : méthodique, froid dans son discours, cynique dans sa manière de raconter son passé, il ne se laisse jamais déborder par ses propres émotions. Son plan est parfaitement articulé : la vengeance est un plat qui se mange froid et qui est délité dans le temps. Ce même délitement et cette même latence dans la finalité qu’on retrouvait dans Rashômon d’Akira Kurosawa. Kobayashi voit en Tsugumo le soulèvement des opprimés, ces familles unies dans l’amour et le respect qui se voient broyées par leur révérence, et la détresse d’une partie de la société noyée et étouffée par un système déshumanisant et qui ne laisse aucune place à la faiblesse : c’est une colère politique. 

Une colère esthétique 

Et c’est ce qui fait que Harakiri, au travers notamment de son personnage, est un film prodigieux qui matérialise avec fougue un protagoniste héroïque : un homme qui va se servir du système, qui va pervertir et faire mentir un code d’honneur balbutiant, tout en gardant son honneur et laver l’affront qui a été fait à sa famille. Mais cette rigueur dans la machination n’est pas seulement perpétrée par la logique pyramidale du scénario : mais aussi par son esthétique. Celle qui est martiale, rectiligne dans ses moments de dialogue mais aussi celle qui se veut souple, ample et remplie d’émotions dans les combats : comme si la finalité de cette vengeance, outre le fait de vouloir faire naître la vérité, était celle de tuer la fausseté de l’honneur pour faire rejaillir le trait du cœur de l’Homme. Cœur que l’on retrouve dans des duels au sabre filmés de manière contemplative, iconique comme un western de Sergio Leone et presque irréelle avec des sabres qui coupent le vent ou qui caressent les hautes herbes des plaines comme aurait pu l’imaginer postérieurement un Terrence Malick. Mais le sang de la colère sacrificielle qui coule dans les veines d’Harakiri vient aussi beaucoup de son acteur : Tatsuya Nakadai. Un charisme presque surhumain, une élégance dans la violence, un physique aussi brut qu’éreinté, une liaison presque charnelle avec la mort et une dureté dans l’émotion qu’on a déjà entraperçus dans les Sabres du Mal. Une incarnation visuelle et émotionnelle qu’on retrouvera plus tard, dans un tout autre contexte, avec Choi Min-Sik dans Old Boy. 

Colère sur pellicule : Black Mamba, la lionne enragée de Kill Bill

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En avril, LeMagduciné dresse le portrait de personnages qui ont marqué le cinéma en incarnant une émotion vive, à l’état brut. La chasse vengeresse à laquelle s’adonne Black Mamba dans Kill Bill illustre de façon frappante l’expression de la colère, dans une lutte sanguinaire et acharnée au corps à corps, poings dressés, sabres tirés.

Un regard de tueuse, la rage d’une lionne, le nom d’un serpent à la piqûre mortelle… La plus célèbre héroïne de Quentin Tarantino personnifie la colère par un plat qui se mange froid, ou plutôt saignant : un désir insatiable de vengeance. Celui-ci ne s’assouvit  qu’au terme d’une quête périlleuse, parfois suicidaire, exprimée dans une simple liste de noms. Une caste d’assassins à éliminer à tout prix, par tous les moyens nécessaires, au risque presque insignifiant de perdre la vie. Dans sa combinaison jaune tâchée de sang, armée de son seul sabre, Black Mamba déverse sa haine dans un déchaînement de violence.

L’histoire de Beatrix Kiddo, alias Black Mamba, reste encore gravée dans l’esprit du public. Une tueuse talentueuse, tombée enceinte, décide de raccrocher, de fuir pour protéger son enfant. Mais on ne saurait quitter impunément la dangereuse guilde des Vipères assassines, régie par ses propres lois. Lors d’une cérémonie de répétition, la nouvelle Beatrix, vêtue de sa robe de mariée et prête à s’amender de son passé, est massacrée dans l’église par son ancienne équipe, dirigée par l’impitoyable Bill. Ce dernier, non par pitié ni amour, mais par application d’un certain code d’honneur, laisse Black Mamba survivre dans un état léthargique. Alors que la Belle semble plongée dans un sommeil éternel, son futur époux, les témoins et les religieux gisent au sol dans une mare de sang. Comment se remettre d’un tel carnage ? Quel sens donner à son existence après un pareil traumatisme ? Une seule réponse : le désir de vengeance. Entièrement guidée par celui-ci, Black Mamba se lance dans une longue et méthodique chasse à l’homme. Le plan semble simple : se remettre d’attaque, obtenir un sabre de combat digne de ce nom et tuer un à un les membres des Vipères assassines, en terminant par le numéro un, Bill.

Black Mamba reste une héroïne assez atypique. Malgré son background de tueuse implacable, et le nombre impressionnant des victimes dues à sa vengeance foudroyante, elle parvient à susciter la compassion du spectateur. D’abord car elle souhaitait se ranger avant de devenir mère, afin d’éloigner son enfant de cet univers de haine et de violence. C’est donc la perspective de la maternité qui la conduit à se transformer, à renoncer à son sinistre mode de vie au profit d’un cadre plus sécurisé. Ce souci permet d’humaniser son personnage. Black Mamba n’est pas qu’une meurtrière, elle demeure avant tout une mère, prête à tous les sacrifices pour sauver son bébé. L’une des dernières scènes de Kill Bill : Volume 2 exprime parfaitement cette idée à travers les commentaires d’un documentaire animalier que regardent ensemble Beatrix et sa fille. Il y est raconté que la lionne ayant retrouvé son lionceau, le calme peut désormais revenir dans la savane. Cette phrase traduit en réalité toute la force et le sens des épreuves affrontées par Black Mamba. Ensuite, le sort atroce réservé à cette guerrière repentie, en voie de rédemption, peut lui-même justifier, aux yeux du public, la créance de sang réclamée par Beatrix. D’ailleurs Budd, tout comme Bill, admettent sans la moindre difficulté le « droit » de vengeance dont est titulaire Black Mamba.

La colère dominant Black Mamba laissera cependant place, à la fin de Kill Bill : Volume 2, aux larmes et au bonheur. La vérité éclate, les sentiments muent et se nuancent, même si la mort de Bill conserve son caractère inéluctable. La rage de Beatrix, qui lui aura permis non seulement de survivre, mais aussi de se venger, de rétablir un ordre de justice, et de récupérer sa fille de façon inattendue, disparaît dans un regard tendre rempli d’amour. Celui d’une mère satisfaite et apaisée.

Osmosis : La SF Made in France

À la façon de Black Mirror, la série française Osmosis met en lumière jusqu’où la technologie peut contrôler nos vies et nos sentiments.

Synopsis : En France, dans un futur proche ou la neurotechnologie a fait des avancées extraordinaires, l’application Osmosis promet aux célibataires de révéler leur véritable âme sœur. Encore en période de test, les créateurs, Paul et Esther, vont être surpris des résultats inattendus de leur invention.

Osmosis est une nouveauté française, créée par Audrey Fouché et lancée sur Netflix depuis le 29 mars. Proche de l’univers de Black Mirror, la série d’anticipation technologique nous fait croire en la possibilité de rencontrer le grand amour grâce à un algorithme. Mais dans ce scénario utopique, pouvons-nous vraiment faire confiance aux machines pour dicter nos sentiments ? C’est ce que les créateurs et les cobayes d’Osmosis vont apprendre à leur dépens….

Dans cet univers futuriste convaincant (très proche de notre réalité actuelle finalement,) Paul (Hugo Becker) et Esther (Agathe Bonitzer) sont frère et sœur, en charge du projet Osmosis. Paul gère – avec quelques difficultés – l’image et le financement du projet, alors qu’Esther est la geek à l’origine de cette invention miracle : un implant dans le cerveau qui établit une connexion neuronale avec l’âme sœur, la vraie. Un beau rêve qui risque de tourner rapidement au cauchemar pour les premiers testeurs de l’implant.

En seulement 8 épisodes, la série parvient à nous transporter facilement dans un décor oppressant. Un mélange bien dosé de scènes oniriques entre obscurité et néons artificiels. Enfin, le suspense prend forme et s’intensifie au fur et à mesure des rebondissements. Nos personnages de cobayes restent malheureusement plutôt archétypaux et secondaires. Ana, la fille ronde et méfiante en amour ; Lucas, l’homosexuel qui a peur de l’engagement et Tom, le jeune accro au porno ayant du mal à gérer ses émotions.

En opposition, nos personnages principaux que sont Paul et Esther parviennent à captiver et relancer l’intrigue. En réalité, le mystère de la série plane autour de leur réelle intention de voir ce projet utopique se réaliser. Paul, lui-même implanté, connaîtra des revers avec sa propre âme-sœur ; quant à Esther, elle tente d’utiliser la technologie de l’implant pour réveiller sa mère du coma. Étrangement, Paul, lui, ne partage pas le même engouement de revoir sa mère…

Enfin, l’expérience d’Osmosis prouve au moins une chose : si les séries françaises de science-fiction se font rares, elles restent assez exceptionnelles. L’an passé au festival Serie Mania 2018, c’était Ad Vitam, une autre série d’anticipation française qui avait surpris son public. La fiction de Arte nous plongeait dans un monde où la technologie pouvait rendre les humains immortels. Cette fois, c’est Netflix qui se lance dans le pari fou des séries françaises, au plus grand plaisir des amateurs de science-fiction.

Osmosis : Bande-Annonce

Fiche Technique

Créée par Audrey Fouché
Distributeur : Netflix
Genre : SF, drame
Format : 50 min
Nombre d’épisode: 8

Date de sortie : 29 mars 2019

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3.5

Shazam! : la formule magique pour un succès sans trop se fouler

Le tandem Warner/DC semble avoir trouvé la formule magique pour attirer le public dans les salles : faire simple, voire banal, mais de manière assumée et efficace. Shazam! poursuit donc la voie initiée par Aquaman en se présentant à nous comme un divertissement super-héroïque tenant la route et étant diablement fun, au grand dam des défenseurs de Zack Snyder.

Synopsis : On a tous un super-héros qui sommeille au fond de soi… il faut juste un peu de magie pour le réveiller. Pour Billy Batson, gamin débrouillard de 14 ans placé dans une famille d’accueil, il suffit de crier « Shazam ! » pour se transformer en super-héros. Ado dans un corps d’adulte sculpté à la perfection, Shazam s’éclate avec ses tout nouveaux superpouvoirs. Est-il capable de voler ? De voir à travers n’importe quel type de matière ? De faire jaillir la foudre de ses mains ? Et de sauter son examen de sciences sociales ? Shazam repousse les limites de ses facultés avec l’insouciance d’un enfant. Mais il lui faudra maîtriser rapidement ses pouvoirs pour combattre les forces des ténèbres du Dr Thaddeus Sivana… 

Ce n’est désormais plus un secret pour personne : le tandem Warner Bros./DC Entertainment a abandonné l’univers cinématographique de ses super-héros lancé par Zack Snyder avec Man of Steel. Ou du moins il essaye de poursuivre la saga (un film Flash avec Ezra Miller, Wonder Woman 1984, Aquaman 2 et de nombreux spins-off…) tout en lui changeant littéralement son identité, en adoptant un ton beaucoup plus léger et ludique à l’instar de la concurrence « marvelienne ». Ou bien tente-t-il de faire des films indépendants pour poursuivre l’exploitation des personnages du catalogue de DC (reboot de Batman, The Suicide Squad de James Gunn, Joker…) ? Honnêtement, avec ces constats et interrogations, nous ne savons plus où donner de la tête en ce qui concerne les projets de la firme. Depuis la débandade de Justice League, le studio semble aller dans tous les sens possibles pour sauver les meubles. Laissant leur saga littéralement en suspens et allant même jusqu’à se lancer dans une nouvelle série cinématographique, indépendante, qui commencera en octobre prochain avec Joker. Mais si le méli-mélo se montre improbable et surtout incompréhensible, une chose est sûre : la firme a trouvé la recette du succès avec le récent Aquaman. Oui, plutôt que de proposer un super-héros sombre et torturé dans un univers fait de métaphores et de symbolismes, plongeons dans la simplicité, le kitsch pleinement assumé et la légèreté bon enfant ! Cela a fonctionné avec le super-héros aquatique (plus d’un milliard de dollars au box-office mondial). Il est donc normal que le studio décide de poursuivre sur cette voie avec ses nouveaux projets.

Et qui de mieux que Shazam pour se prêter au jeu ? Pour ceux qui ne le connaitraient pas – et pour faire court, car l’existence et la conception du personnage est tout aussi tortueuse que la saga cinématographique Justice League –, il s’agit d’un adolescent pouvant se transformer en super-héros rien qu’en prononçant son nom. Bref, un étrange mariage entre Big et Superman qui exploite la thématique déjà éculée de l’enfant dans un corps d’adulte. Un cliché de comédie mille fois vu qui peut encore fonctionner si on ne le prend nullement au sérieux. Si l’on assume pleinement ce qu’on a entre les mains. Et cela, tout comme l’a très bien fait son mentor James Wan (producteur de ses films Dans le noir et Annabelle 2) avec Aquaman, le réalisateur David F Sandberg l’a compris. En effet, plutôt que de se perdre dans une intrigue complexe et sombre, il a préféré aller à fond dans le postulat. C’est-à-dire livrer un véritable film de super-héros n’ayant pas peur du ridicule – et de la ringardise –, tout en mettant l’accent sur son aspect humoristique. Et franchement, de la part d’un projet redouté car vendu par des bandes-annonces peu accrocheuses et un super-héros totalement méconnu du grand public, autant dire que la surprise est bienvenue.

Réussie même, tant tout ce qui nous est présenté dans Shazam! fonctionne à merveille. Le côté super-héroïque du projet ? Il est tout bonnement cohérent de bout en bout. Un constat que nous devons notamment à des séquences d’action rondement menées, des effets spéciaux de bonne qualité (malgré quelques ratés visuels lors des séquences de vol) et surtout une production design aux petits oignons. C’est d’ailleurs sur cette dernière que revient tout le mérite car donner du prestige à l’univers de Shazam relevait presque du miracle. Et pour cause, l’intrigue mettait en scène un super-héros en collants flashy issus de la mythologie grecque. Un pari des plus risqués remportés haut la main par des décors soignés (le temple du sorcier Shazam en est le parfait exemple), des créatures (les sept péchés capitaux) manquant certes d’originalité dans leur apparence respective mais restant tout de même crédibles à l’écran, et le costume du héros confectionné avec beaucoup de savoir-faire (la cape en mode veste à capuche est plausible). À l’instar d’Aquaman, ce qui nous est présenté à l’écran semble kitsch, mais parvient à perdre le côté ridicule que le rendu final aurait pu avoir. Et à nous plonger sans la moindre difficulté dans cet univers au final attrayant.

Le côté humoristique ? Là aussi, les bandes-annonces laissaient envisager le pire question comique, Shazam! donnant l’impression de s’être livré à un humour des plus faciles. Et sur le papier, le film ne s’est en effet pas trop foulé pour amuser la galerie, usant de son postulat déjà vu (un enfant dans le corps d’un adulte) et des références culturelles à outrance. Mais dans les faits, Shazam! arrive à nous dérider de par son efficacité. En effet, les réparties des personnages sont dans l’ensemble bien senties, imprévisibles, assumées et même parfois moqueuses. Si certaines sont gentillettes, d’autres corrigent le tir en nous faisant rire parfois aux larmes, c’est pour dire ! Les situations y sont également pour beaucoup dans la réussite comique du titre, nous offrant un super-héros usant de ses pouvoirs de manière irresponsable et irréfléchie. Là encore nous avons du rigolo qui frise par moment avec l’excellence. Et enfin, n’oublions pas de citer la prestation des comédiens, ces derniers s’amusant littéralement comme des petits fous. Que ce soit Zachary Levi ou bien le jeune et talentueux Jack Dylan Grazer (découvert dans Ça), en passant par la bande d’enfants composant la famille d’orphelins et le toujours aussi excellent Mark Strong, ô combien crédible en antagoniste. Et si l’humour du film perd en puissance dans une seconde partie plus axée action, il arrive à switcher avec des passages bien plus intimes et émotionnels qui touchent en plein cœur (le héros recherchant à tout prix sa mère). Et cela, avoir un bon équilibre entre légèreté et émotion plus pesante, ce n’est pas une mince affaire !

Mais mise à part cette bonne recette alliant avec efficacité comique et action super-héroïque, que faut-il retenir de Shazam! ? Hélas, plus grand-chose… Car si le long-métrage se présente à nous tel un divertissement sachant aisément remplir son cahier des charges et nous amuser, il n’a rien d’autre à nous offrir. Aucune ambition, aucune recherche artistique, aucune avancée cinématographique… bref, aucune prise de risque. Les films de Zack Snyder étaient vraiment loin d’être parfaits, mais ils avaient le mérite de proposer quelque chose qui sorte du lot, différent de ce que fait Marvel/Disney. De nous présenter une nouvelle image des super-héros, beaucoup plus sombre, profonde et symbolique, voire religieuse et mythologique, de ces figures qui nous ont bercés étant enfants et qui continuent d’émerveiller les générations futures. Shazam!, tout comme Aquaman et les futurs projets de la firme, préfèrent ne se contenter que du strict minimum pour plaire. Alors oui, dans le cas des deux dernières productions Warner/DC, cela fonctionne et même très bien. Mais quelque part, il est des plus navrants de voir que ce qui fait recette en salles, c’est la banalité. Shazam! fait irrémédiablement partie de ces titres interchangeables qui plonge dans la facilité scénaristique (même trame, mêmes enjeux, même ton) pour plaire au public. Ce dernier s’y rend toujours avec autant de plaisir, mais il mérite que les studios hollywoodiens lui livrent bien plus de films comme Spider-Man : New Generation que d’habitude.

Hormis cette note plus péjorative envers le film, ne nions pas les faits : malgré sa simplicité et sa banalité qui en font un film de super-héros lambda, Shazam! est un bon divertissement. Le genre de blockbuster qui parvient à amuser la foule de par son univers, son efficacité et son aspect fun des plus agréables. Le visionnage adéquat pour passer un bon moment en salles et faire patienter jusqu’à l’événement super-héroïque de l’année attendu pour la fin du mois, Avengers : Engdame.

Shazam! – Bande annonce

Shazam! – Fiche technique

Titre original : Shazam!
Réalisation : David F. Sandberg
Scénario : Henry Gayden et Darren Lemke, d’après le personnage créé par Bill Parker et C.C. Beck
Interprétation : Zachary Levi (Billy Batson/Shazam), Asher Angel (Billy Batson adolescent), Mark Strong (docteur Thaddeus Sivana), Jack Dylan Grazer (Freddie Freeman), Djimon Hounsou (le sorcier Shazam), Grace Fulton (Mary Bromfeld), Ian Chen (Eugene Choi), Jovan Armand (Pedro Peña)…
Photographie : Maxime Alexandre
Décors : Jennifer Spence
Costumes : Leah Butler
Montage : Michel Aller
Musique : Benjamin Wallfisch
Producteur : Peter Safran
Productions : Warner Bros., DC Entertainment, New Line Cinema, The Safran Company et Seven Bucks Productions
Distribution : Warner Bros.
Budget : 90 M$
Durée : 132 minutes
Genre : Super-héros
Date de sortie : 03 avril 2019

États-Unis– 2019

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3

Colère sur pellicule : Wyatt Earp, la tentation de la vengeance

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Ce mois-ci, LeMagduciné vous propose des portraits de personnages marquants du cinéma, placés sous le signe d’une émotion particulière. Son désir de vengeance après l’assassinat de son frère fait de Wyatt Earp un bon candidat à la représentation de la colère, et aussi à tout un positionnement ambigu par rapport à la justice.

« This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend »

Cette citation, extraite de L’Homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, pourrait très bien s’appliquer à l’histoire de Wyatt Earp. Plus que tous les véritables personnages devenus des symboles de la conquête de l’Ouest (Buffalo Bill, Billy the Kid, Jesse James, George Custer, et tant d’autres encore), le Wyatt Earp de légende a largement dépassé le personnage authentique. La scène finale du film que Lawrence Kasdan lui a consacré (en 1994, avec Kevin Costner dans le rôle-titre) montre comment la légende s’est immédiatement emparée du personnage. Le petit bonhomme, qui fut tour à tour chasseur de bisons ou tenancier de bars dans cet Ouest en construction, et qui mourut dans son petit appartement de Los Angeles en 1929, est non seulement élevé au rang de symbole de la fondation de l’Amérique, mais aussi révélateur des ambiguïtés de la culture américaine par rapport aux armes, à la justice et à la vengeance.

Généralement, le cinéma passe sous silence la partie de la vie de Earp qui se déroule à Dodge City (où il fut adjoint du marshal) pour se concentrer sur Tombstone et son fameux O.K. Corral. Dans ce célèbre duel entre les Earp (aidés par « Doc » John Holliday) et les clans Clanton et McLaury peut se trouver la matrice de tout un récit mythologique de l’Ouest qui s’est construit grâce à l’utilisation des armes, d’un Ouest où les conflits se réglaient colt au poing dans la rue et où se mettait en place une sorte d’ordalie dans laquelle le plus juste tirait aussi le plus vite. Ce mythe continue à innerver une certaine partie de la pensée américaine encore de nos jours.

La légende qui s’est forgée autour de ces « règlements de comptes » met ainsi en évidence les ambiguïtés par rapport au port d’armes, bien entendu, mais surtout par rapport à la notion de justice, et sa frontière avec la vengeance. Ce caractère équivoque est parfaitement représenté dans le film de John Ford La Poursuite Infernale (My Darling Clementine) : après avoir calmé un Indien ivre, Wyatt Earp refuse le poste de marshal de Tombstone, disant voulant vivre tranquillement et se contenter de vendre son bétail. Ce n’est qu’après la mort de son plus jeune frère, assassiné par des voleurs de bétail, qu’il accepte finalement le poste. La question de ses motivations est alors nettement posée : le respect de la loi, ou la volonté de se venger ?

Le problème est là aussi manifeste chez John Sturges. Le cinéaste a consacré deux films à Wyatt Earp : Règlements de comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. Corral, avec Burt Lancaster) et Sept Secondes en enfer (Hour of the gun, dans lequel le fameux personnage est incarné par James Garner). Le second commence là où s’achève le premier : avec le célèbre duel. Puis s’ensuit un procès lors duquel Earp est attaqué en justice. Wyatt Earp, jusqu’alors présenté comme un défenseur inflexible de la loi, est alors confronté à un dilemme : respecter la loi et laisser Ike Clanton libre et tranquille, ou faire parler la colère qui monte en lui et le pousse à poursuivre le vieil homme pour se venger.

Dans le film de Lawrence Kasdan, Earp affirme de façon péremptoire :

« il y a quelque chose qui ne va pas dans la loi »

Se dessine alors cette idée, que l’on retrouve dans tant de films (et de discours populistes), selon laquelle la loi ne sert qu’à protéger les criminels, qu’elle est trop indulgente et que, lorsque la situation l’exige, il est tout à fait envisageable de se faire justice soi-même. C’est le dilemme face auquel est confronté le Earp de Sept secondes en enfer. C’est à cette volonté de vengeance que succombe le Earp de Kasdan ou celui de Pan Cosmatos. Le film de Kasdan rappelle que le « règlement de comptes à O.K. Corral » n’est finalement que le début d’une véritable vendetta. La famille Earp, assoiffée de vengeance, poursuivra et tuera tous ceux qui ont fait partie, de près ou de loin, du clan Clanton/McLaury.

Ainsi donc, l’histoire de Wyatt Earp, transformée en légende, inscrit dans la construction de l’Ouest l’idée d’une auto-justice qui se substituerait à la loi. L’Ouest devient l’endroit où la colère s’exprime à coups de colt, et une partie de l’Amérique rêve d’être ce lieu où on a la liberté d’assouvir sa vengeance comme on l’entend, sans être gêné par des lois « liberticides ». Les deux films de Sturges, regardés bout à bout, montrent bien ce changement chez Wyatt Earp, de représentant obsessionnel de la loi à vengeur colérique, là où Ford est plus ambigu dès le début. Et à travers cette colère, c’est ainsi toute une philosophie américaine, une méfiance face à la loi et une réflexion face à la justice qui se pose.

Corpus de films vus pour cet article (avec, respectivement, les acteurs qui incarnent Wyatt Earp et Doc Holliday) :

  • La Poursuite Infernale (My Darling Clementine), de John Ford, avec Henry Fonda et Victor Mature, 1946
  • Règlements de comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. Corral), de John Sturges, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas, 1957
  • Sept secondes en enfer (Hour of the gun), de John Sturges, avec James Garner et Jason Robards, 1967
  • Tombstone, de George Pan Cosmatos, avec Kurt Russell et Val Kilmer, 1993
  • Wyatt Earp, de Lawrence Kasdan, avec Kevin Costner et Dennis Quaid, 1994

Captive State, ou comment Rupert Wyatt s’est montré beaucoup trop ambitieux

Partant sur son envie de rendre hommage à Jean-Pierre Melville tout en voulant créer une toute nouvelle mythologie SF, le réalisateur Rupert Wyatt se prend les pieds dans son ambition démesurée et livre avec Captive State un film manquant cruellement d’écriture.

Synopsis : Les extra-terrestres ont envahi la Terre. Occupée, la ville de Chicago se divise entre les collaborateurs qui ont juré allégeance à l’envahisseur et les rebelles qui les combattent dans la clandestinité depuis neuf ans.

Jusque-là, Rupert Wyatt pouvait être considéré comme un faiseur pour les studios hollywoodiens. Et pour cause, il aura suffi d’un petit film nominé dans plusieurs festivals britanniques (Ultime Évasion, The Escapist en VO) pour que le bonhomme attise les convoitises de certains producteurs. Des financiers prêts à lui donner les rênes d’une saga ô combien culte (La Planète des Singes : les Origines) ou bien d’un remake (The Gambler, reprenant Le Flambeur de Karel Reisz). Il était même prévu qu’il dirige le film Gambit pour la Fox, c’est pour dire ! Mais le projet n’ayant pas été concrétisé – ce qui est encore le cas à l’heure actuelle –, il aura également fait un détour par la télévision en s’occupant de la série L’Exorciste (là aussi reprise du livre de William Peter Blatty et de l’excellent film de William Friedkin). Jusque là et selon les critiques, Wyatt s’en est plutôt bien tiré, à tel point que les studios décident de lui laisser carte blanche pour plancher sur un projet original et personnel. Sur un scénario qu’il a lui-même coécrit avec sa compagne Erica Beeney. Captive State se présente-t-il donc comme le long-métrage qui saura donner une nouvelle envergure à son cinéaste ?

Sur le papier, Rupert Wyatt a voulu être des plus ambitieux en ayant pour objectif de nous dépeindre un univers de science-fiction bien à lui. En voulant créer sa propre mythologie, comme l’avait fait Neill Blomkamp avec District 9 il y a déjà de cela dix ans. Ici, le réalisateur revisite le thème de l’invasion extra-terrestre pour suivre les pas de son cinéaste préféré, Jean-Pierre Melleville (Wyatt le cite à chacune de ses interviews), en se focalisant sur une résistance. Celle d’hommes et de femmes voulant repousser l’envahisseur,installé sur notre planète depuis plusieurs années et qui ont su imposer leur présence et leur politique pour exploiter nos ressources. Et les conséquences de tout cela ? Chômage en baisse, écart entre riches et pauvres plus important, doctrine de la terreur à la Big Brother… Bref, une relecture des films à La Guerre des Mondes qui laissait présager un divertissement malin. Un blockbuster inattendu voulant nous parler de politique, de société, d’humanité… de sujets grandement intéressants qui en faisaient un long-métrage passionnant. Sans compter que Wyatt comptait bien nous offrir une SF crédible au possible, en la représentant de la manière la plus cohérente et réaliste qui soit – le cinéaste explique qu’il s’est inspiré de notre société actuelle pour la faire évoluer avec cette invasion extra-terrestre. Malheureusement, l’ambition du film n’éclatera jamais au grand jour et ce à cause de son plus gros défaut : son écriture.

Autant le dire sans passer par quatre chemins, Rupert Wyatt aurait dû laisser l’élaboration du script à quelqu’un de bien plus expérimenté. Quelqu’un qui sache aller dans le sens de sa vision tout en proposant un scénario digne de ce nom, à savoir structuré, construit et surtout lisible. Au lieu de cela, Captive State doit littéralement se contenter d’une ébauche à laquelle il manquerait encore pas mal de travail à effectuer. Tellement axé sur son envie de faire un film à la Melville (l’intrigue se concentre à 200% sur un acte de résistance), Wyatt en a oublié tout ce qui faisait l’attrait de son projet. Les thématiques politiques et sociétales citées plus hauts ? Juste évoquées durant le générique d’introduction et une réplique, pour finalement disparaître en un claquement de doigts. Le background de cet univers SF ? Inexistant comme ce n’est pas permis, le réalisateur/scénariste nous l’envoyant en pleine figure sans prendre le temps de nous le présenter concrètement. Les personnages ? Tout aussi inexistants que le background, la plupart apparaissant au beau milieu de l’intrigue l’air de rien et dont le sort se veut poignant alors que rien ne nous permet de nous y attacher (aucune identité, aucune réplique pour certains, aucune histoire, rôle dans l’intrigue méconnu…). Certains ne sont là que pour faire de la figuration (pauvre Vera Farmiga). Même le supposé héros de l’histoire – le protagoniste joué par Asthon Sanders (Moonlight, Equalizer 2) – ne sert à rien tant son rôle de présenter l’univers au spectateur est compromis par son absence de l’action (il disparaît au beau milieu du film pour revenir quand tout est fini…). Quant aux fameux extra-terrestres, ils n’ont pas subi de traitement de faveur, leur (trop) rare présence à l’écran témoignant du budget peu conséquent du projet. Entre effets spéciaux peu crédibles, production design discutable et quelques séquences mal gérées (une attaque d’extra-terrestre plongée dans le noir, illisible pour le spectateur). Et c’est vraiment dommage, pour ne pas dire que c’est un réel gâchis, car il y avait matière à faire un divertissement qui tienne la route. Pour le coup, Rupert Wyatt s’est montré tellement gourmand en termes d’ambition qu’il ne s’est pas posé la question de savoir s’il avait les épaules nécessaires pour porter un tel projet.

Par contre, pour ce qui est de rendre hommage à Jean-Pierre Melville en insistant bien sur la thématique de la résistance, Wyatt parvient à sauver Captive State de la noyade grâce à l’action principale de son intrigue. Celle où l’on voit plusieurs personnes s’atteler à un plan ayant pour but de provoquer la rébellion qui saura contrecarrer l’envahisseur. Agir face au danger qui les menace à chaque seconde. Survivre aux conséquences de leurs actes pour pouvoir continuer le combat. Bref, les étapes primordiales d’une intrigue traitant de résistance, menée pour le coup à un rythme plutôt soutenu, tendu et énergique. A défaut de captiver pleinement à cause des défauts d’écriture et de perdre le spectateur par son manque de travail, l’action de Captive State a ce qu’il faut de divertissant pour permettre de tenir le coup jusqu’à une fin prévisible et pour le moins brutale.

Oui, en guise de divertissement, Captive State fait le job pour porter l’étiquette de « petit film SF regardable ». Mais devant l’ambition démesurée de son géniteur qui n’aura pas su la mettre convenablement sur pieds, le long-métrage n’est au final qu’un malheureux ratage. Une déception non négligeable au vue des promesses et du CV du cinéaste, qui réalise ici un véritable faux pas dans sa carrière. Nous pouvons toutefois lui donner le mérite d’avoir tenté quelque chose, ce qui n’est pas donné à tout le monde dans le milieu hollywoodien de nos jours. Mais comme nous le montre Captive State, tenter n’est pas forcément preuve de réussite…

Captive State – Bande-annonce

Captive State – Fiche technique

Titre original : Captive State
Réalisation : Rupert Wyatt
Scénario : Rupert Wyatt et Erica Beeney
Interprétation : John Goodman (William Mulligan), Ashton Sanders (Gabriel Drummond), Jonathan Majors (Rafe Drummond), Vera Farmiga (Jane Doe), Kevin Dunn (commissaire Eugene Igoe), James Ransone (Patrick Ellison), Alan Ruck (Charles Rittenhouse), Madeline Brewer (Rula)…
Photographie : Alex Disenhof
Décors : Keith P. Cunningham
Costumes : Abby O’Sullivan
Montage : Andrew Groves
Musique : Rob Simonsen
Producteurs : David Crockett et Rupert Wyatt
Productions : Amblin Partners, Participant Media, DreamWorks et Lightfuse & Gettaway
Distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : 25 M$
Durée : 109 minutes
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 03 avril 2019

États-Unis– 2019

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2

Mon Inconnue, comment raconter l’amour ?

De nos histoires d’amour, de nos passions et de nos ruptures, subsistent des souvenirs. Ils forment un récit qu’on s’approprie et qu’on se raconte loin de l’être aimé. Enveloppé dans une comédie romantique teintée de fantastique, Mon Inconnue interroge notre (in)capacité à écrire nos propres histoires. Finalement le dernier film de Hugo Gélin se regarde comme on se remémore nos amours passés.

« Tu vas me prendre pour un fou.. Depuis ce matin, je suis plongé dans un monde parallèle où toute ma vie a changé « confie Raphaël (François Civil) à son ami Félix (Benjamin Lavernhe). Après le sympathique et surprenant Demain Tout Commence, Hugo Gélin confirme son talent avec Mon Inconnue, qui raconte comment un jeune écrivain à succès va se réveiller dans un monde où il n’a jamais rencontré celle qu’il considère comme l’amour de sa vie. Il va alors tout faire pour reconquérir celle pour qui il est un inconnu.

L’idée amène d’abord des situations humoristiques qui font mouche, l’homme n’ayant plus rien de ce qui faisait son succès dans son monde. On ne peut que souligner la force comique exceptionnelle de Benjamin Lavernhe, qui excellait déjà dans Le Sens De La Fête ou Radiostars, pour rendre hilare à chaque apparition. Les scénaristes jouent avec les codes de la comédie romantique sans jamais nier la grande tendresse du récit.

Mais ce concept va avant tout être l’occasion pour Raphaël de revisiter sa relation ou du moins l’image qu’il s’en faisait. Après un flashback où les deux amoureux se rencontrent au lycée, le film s’ouvre véritablement sur une séquence musicale qui va raconter les dix ans de relation de Raphaël et Olivia (Joséphine Japy). Les plus beaux souvenirs comme l’on s’en rappelle quand on rêve de notre relation mais aussi les moments qui nous occupent juste avant une rupture. Les regards qui se font de plus en plus discrets, la passion qui s’étiole peu à peu, et le désamour qui s’installe. En quelques minutes, Hugo Gélin décrit une décennie d’amour dont les failles parleront à tous ceux qui ont déjà aimé. Bien qu’elles n’occupent qu’une très petite partie du film, ces scènes seront capitales pour toute la compréhension du film et son message. Car le plus important à retenir pendant tout le film, c’est que cette histoire d’amour n’est vue que via le prisme de Raphaël, le personnage de François Civil (toujours aussi exceptionnel et versatile).

Une histoire de mondes parallèles

Parce que dans ce monde parallèle, Olivia n’a rien à voir avec Raphaël. De son point de vue, elle n’a même aucune raison d’un jour croiser le chemin de Raphaël. Elle n’est à priori tout simplement pas celle que Raphaël aimait dans une autre vie. Proust dans A la Recherche du temps perdu nous disait que l’être aimé n’existe pas. Nicolas Grimaldi résumait cette idée dans le livre Les horreurs de l’amour :  » Car le véritable secret de la personne aimée n’est pas celui que nous souffrons d’ignorer ; c’est qu’elle n’existe pas. Nous l’avons inventée. Toutes ses qualités exquises, la délicatesse de ses sentiments et l’élégance du moindre de ses gestes, c’est nous qui les avons imaginées. Aussi nous sommes-nous moins attachés à la réalité d’un être qu’aux rêves que nous en avions formés avant de le connaître. «  Raphaël poursuit donc une femme qui n’existe plus. Ce voyage dans un monde parallèle est provoqué après une rupture.

On pourrait reprocher au long-métrage quelques incohérences. Comment un enseignant peut-il se faire passer pour un biographe de David Bowie et Zidane sans éveiller les soupçons ? Du moins, il ne le pourrait pas dans un monde réel. Et si cet univers dans lequel plonge Raphaël n’est que le produit de son fantasme ? Finalement le moyen d’accéder jusqu’à elle n’est qu’un prétexte. Même si elle ne l’a jamais rencontré, elle semble irrémédiablement attirée par lui. Ce monde parallèle pourrait n’être que l’espace mental post-rupture de Raphaël. Un endroit où son ami Félix retrouve son ex, un lieu de son imaginaire où Olivia peut encore exister pour lui et où il ressasse sa relation passée. Quel intérêt pour lui finalement de revenir dans un monde où elle ne l’aime plus ? Cette quête pour l’autre serait donc une dernière tentative désespérée pour retrouver l’être aimé avec ce qu’il pense savoir d’elle. Cela donnera d’ailleurs lieu à plusieurs moments comiques où Raphaël essaye d’anticiper les goûts d’Olivia, se rendant compte qu’elle ne partage pas les mêmes que dans son monde. Cela devrait donc encore plus sauter aux yeux qu’elle n’est pas celle qu’il aimait. Toute une partie de leurs goûts, de leurs habitudes ont été construits à deux, cette version d’Olivia n’a donc aucune raison d’aimer les madeleines à la coco (cela paraîtra obscur à qui n’a pas vu le film). Les histoires, elles, se construisent à plusieurs. Et pourtant cette écriture de nos propres vies joue un rôle fondamental dans Mon Inconnue. 

Raphaël n’est pas écrivain pour rien. Après sa dispute avec Olivia, il décide de tuer l’équivalent du personnage dans son roman. On comprend que c’est ce qui le fait basculer dans cet univers parallèle. A priori, c’est bien nos choix qui guident nos relations. C’est à travers l’écriture de Raphaël et la lecture d’Olivia que leur relation peut basculer d’un monde à l’autre. Ce « super-pouvoir » de Raphaël n’est là que pour illustrer la manière dont il a tué sa relation sans même s’en rendre compte. La révélation du film serait donc qu’il a définitivement perdu son histoire d’amour avec l’Olivia originelle et qu’il décide de se complaire dans son monde fantasmé où les êtres aimés se retrouvent toujours. Une belle image pour illustrer notre grande incapacité à contrôler nos histoires d’amour. C’est finalement entre les lignes qu’elles s’écrivent.

Bande-annonce – Mon Inconnue 

Fiche technique – Mon Inconnue

Réalisation : Hugo Gélin
Scénario : Hugo Gélin, Igor Gotesman et Benjamin Parent
Producteurs : Stéphane Célérier, Laetitia Galitzine, Valérie Garcie et Hugo Gélin
Sociétés de production : Zazi Films, Mars Films, Chapka Films, France 3 Cinéma, C8 Films
Société de distribution : Mars Films
Genre : comédie
Date de sortie : 3 avril 2019

Bloody Sunday #4 – L’Au-delà de Lucio Fulci

Pour ce quatrième volet de Bloody Sunday, pleins feux sur le cinéma bis italien et l’un de ses plus grands représentants, Lucio Fulci. Véritable esthète de la mort, le cinéaste transalpin aura marqué les esprits des cinéphiles grâce à ses films de zombies. Aujourd’hui revenons sur le point culminant de sa carrière, L’Au-delà, véritable choc sensoriel et poétique teinté de pestilence et de symbolisme.

Si le cinéma européen a souvent été rattaché (à tort) au cinéma d’auteur, il y a bien un pays qui a été un véritable nid à pellicules déviantes, une véritable usine à série B voire Z pendant plusieurs années. Ce pays, c’est évidemment l’Italie qui, entre les années 50 et 90, a fait les beaux jours de l’exploitation en tous genres et a ravi les inconditionnels de cinéma bis. Au travers de figures emblématiques comme Sergio Leone, Mario Bava ou Dario Argento, d’auteurs plus controversés comme Joe d’Amato ou Ruggero Deodato, l’Italie a été une grande fourmilière œuvrant dans tous les genres.

Dans ce vaste océan qu’est le cinéma de genre italien, nombreux sont ceux qui sont passés à la postérité. On pense évidemment au western spaghetti popularisé par les trois Sergio, qui a marqué tous les cinéphiles. Il y a aussi le giallo, ce genre de polar érotique typiquement italien dont les deux pontes sont Mario Bava et Dario Argento. Dans le polar toujours, mais plus politique, se trouve le poliziesco qui aura été abondamment nourri par les années de plombs dans lesquelles plonge l’Italie dans les années 70. On retrouve également des genres moins glorieux comme le mondo movie qui consistait en de faux documentaires racoleurs parlant souvent des mœurs douteuses de certains pays, la comédie érotique dont Edwige Fenech a été l’un des portes étendards, toute la vague de post-nuke avec sa multitude d’ersatz de Mad Max ou encore celui qui a fait le plus scandale, le film de cannibale dont Cannibal Holocaust est le plus sulfureux représentant. Si beaucoup de cinéastes excellaient dans un genre sans trop s’en éloigner (le western spaghetti restera accolé à Leone, de même pour le giallo et Argento), certains ont été de véritables touche à tout, naviguant entre comédie frivole, œuvre contestataire et horreur sanglante. Parmi eux, on peut citer Umberto Lenzi dont on retiendra le giallo Le tueur à l’orchidée ou le poliziesco des plus nihilistes, La Rançon de la Peur, mais également sa trilogie cannibale ou Sergio Martino, oscillant entre giallo psyché et comédie de mœurs en gardant comme dénominateur commun les yeux de biches d’Edwige Fenech.

Le cinéaste qui nous intéresse aujourd’hui fait partie de cette catégorie-là. Au cours de ses plus de 40 ans de carrière et sa cinquantaine de longs-métrages, Lucio Fulci aura abordé le cinéma d’exploitation italien sous toutes ses coutures. Que ça soit le western avec le Temps du massacre, la comédie dénudée avec On a demandé la main de ma sœur (avec Edwige Fenech évidemment) ou le post-apo post-Mad Max, Lucio Fulci a mené une carrière éclectique. Mais si Fulci fait aujourd’hui partie des figures incontournables du bis italien, c’est pour ses giallos comme La Longue nuit de l’Exorcisme ou le Venin de la peur, mais avant tout pour ses films d’horreurs, et notamment son approche du genre du film de zombies. Un premier contact qui commence, comme souvent en Italie, avec du bon gros opportunisme, en témoigne le titre original de l’Enfer des Zombies, Zombi 2, servant à surfer de manière éhontée sur le succès du chef d’oeuvre de Romero. Malgré la démarche assez malhonnête, le film de Fulci va devenir un véritable classique, témoignant d’une approche unique, notamment au niveau du gore (nous traumatisant encore avec cette séquence de l’écharde, ainsi que celle du combat requin/zombie mais pour d’autres raisons). Le film est auréolé d’un certain succès qui va permettre à Fulci de réitérer l’expérience du zombie, et surtout d’accoucher de sa trilogie des portes de l’enfer, mettant en vedette Catriona McColl.

Composée de Frayeurs, L’Au-delà et de La Maison près du cimetière (pouvant même former une tétralogie si on y ajoute L’enfer des zombies), les trois films mettent en scène un lieu en proie à des phénomènes paranormaux et une invasion de morts-vivants. Si Frayeurs prend place à New York, et La Maison près du cimetière à Boston, l’action de l’Au-delà se déroule quant à elle en Louisiane, un théâtre rêvé pour les visions horrifiques de Fulci qui se combinent ici au folklore très particulier de l’état du sud des États-Unis entre vaudou et southern gothic. Au travers de ces 4 films, Lucio Fulci assoie une certaine réputation, celle d’un esthète du macabre, créant une véritable poésie mortifère au travers d’ambiances soignées et d’effets spéciaux des plus convaincants. Si Frayeurs offrait déjà des moments impressionnants comme cette jeune demoiselle recrachant toutes ses entrailles, L’Au-delà sorti en 1981 est définitivement l’apex de la recherche formelle de Fulci.

Tout commence par une introduction couleur sépia nous transportant en 1927 où une troupe inquisitrice de villageois s’en va crucifier dans un hôtel un peintre soupçonné d’être un sorcier. Une séquence de mise à mort à base de clous et d’acide qui témoigne de cette volonté de Fulci d’offrir une approche sensorielle dans son gore. Loin d’être uniquement là pour choquer, Lucio Fulci peut compter sur le travail au maquillage de Gianetto de Rossi et de Germano Natali aux effets spéciaux pour donner une véritable texture à ces séquences sanglantes. Les lambeaux de peaux succombant aux effets de l’acide ne confèrent pas seulement un aspect sanguinaire à la scène, mais avant tout un côté putride.  Tout au long du film, la pestilence va régner en maître que cela soit dans le maquillage des zombies, ou dans les décors de l’hôtel. Après cette mise en bouche qui annonce clairement la couleur, nous faisons un bond jusqu’en 1981 où la jeune Liza interprétée par Catriona McColl vient d’hériter de ce fameux hôtel où a eu lieu cette funeste crucifixion. Un hôtel qui a d’ailleurs la particularité d’être situé sur l’une des portes de l’enfer, une situation qu’on se réservera d’indiquer au guide du routard et qui cause bon nombre d’incidents et notamment la mort de plusieurs personnes allant du maçon au plombier.

À la manière de Dario Argento dans Inferno, ce qui intéresse Lucio Fulci n’est pas tant de raconter une histoire claire et précise, mais plutôt de mettre en scène des moments d’horreur pure. Comme une succession de tableaux, les différentes péripéties de L’Au-delà vont s’agencer sans véritablement former un tout limpide. Fulci, dans cette volonté de plonger le spectateur dans une accumulation de visions cauchemardesques, va donc porter une attention toute particulière à l’esthétique de celle-ci. Il y a bien sûr ces meurtres où encore et toujours Fulci semble s’amuser à mettre à mal les yeux de ses personnages, que ça soit à l’aide d’une main sortant d’un mur ou, plus marquant encore, avec une araignée s’amusant à dévorer le globe oculaire du pauvre architecte. Mais Fulci est avant tout un cinéaste sachant créer une ambiance morbide et frissonnante. En investissant les particularités culturelles de la Louisiane, son architecture, sa relation avec les marécages, c’est un climat mystique qu’il convoque. Les différentes bâtisses insufflent à elles seules une angoisse latente et le travail sur la photographie fait ressortir un malaise des plus palpables. Ajoutons à cela, la partition de synthés lugubre de Fabio Frizzi, et nous plongeons en compagnie des personnages dans un véritable enfer. La force évocatrice des images déployées par Fulci suffit amplement à transporter le public. Que dire de la scène finale où jamais l’au-delà n’aura aussi bien été illustré au cinéma ? Ce genre de plan qui s’imprime sur la rétine et qui reviendra pour toujours hanter l’imaginaire de son spectateur. Ce n’est pas pour rien que le thème de l’œil et de la vision est récurrent dans ce film. Au travers de ses personnages aveuglés ou de ses diverses énucléations, Fulci a compris par dessus tout que le cinéma est un art éminemment visuel. Il donne naissance ici à un chef d’oeuvre d’une poésie sépulcrale, digne héritier cinématographique de l’Enfer de Dante.

L’Au-delà – Bande Annonce

L’Au-delà – Fiche Technique

Réalisation : Lucio Fulci
Scénario : Dardano Sachetti, Giorgio Maruzzo et Lucio Fulci
Interprétation : Catriona McColl, David Warbeck, Cinzia Monreale, Antoine Saint-John, Veronica Lazar
Photographie : Sergio Salvati
Musique : Fabio Frizzi
Montage : Vincenzo Tomassi
Société de production : Fulvia Films
Genre : Horreur
Durée : 87 minutes
Date de sortie : 14 octobre 1981

Italie – 1981

Match Point : Le jeu de l’amour et du hasard

Dans la filmographie de Woody Allen, Match Point est un film à part. Boudé à sa sortie par la critique professionnelle, notamment anglaise (le film fut tourné à Londres), il s’avère être un des chefs d’œuvre du réalisateur américain. Dans cette tragédie moderne, le destin de Christopher, le personnage principal, se joue en cinq actes comme autant de sets gagnant-perdant.

1er set : tactique gagnante

Pendant le générique résonnent les notes de l’Elixir d’amour, un opéra de Gaetano Donizetti (1838) qui reviendra en boucle tout au long du film. De fait, c’est d’amour ou plus précisément de séduction dont il sera question dans Match Point. Christopher, tennisman professionnel sur le retour, se contente à présent de donner des cours dans le cercle très fermé d’une riche famille londonienne, les Hewett. Il se retrouve bientôt  introduit au château par Tom Hewett, le fils de son employeur. Chloe, la fille Hewett,  succombe à son tour au charme ombrageux de ce prince certes pauvre mais charmant. Christopher, à la manière d’un Rastignac contemporain, voit alors l’occasion rêvée de monter au filet de la réussite sociale.

2ème set : du simple ou double

Tout serait pour le mieux dans le plus riche des mondes pour Chris s’il n’était troublé par la fiancée de Tom, Nola (Scarlett Johansson) son alter ego féminin.  Ces deux-là, le joueur et l’actrice, l’Irlandais et l’Américaine, ne tardent pas à comprendre qu’ils sont de la même veine. Et qu’ils usent en quelque sorte de la même stratégie. Woody Allen s’empare de ce quatuor – Chris, Chloe, Tom et Nola – pour évoquer la lutte des classes sous la forme d’un jeu de dupes. Chris et Nola se plaisent mais ont tout à perdre à changer de partenaire. Ils tirent comme des bleus au ball-trap, confondent tous deux cachemire et vigogne mais ne sont pas prêts à renoncer aux privilèges que leur octroie leur nouveau rang social. Tom et sa sœur sont quant à eux les dindons de la farce mais ils ont l’avantage de jouer sur leur terrain. La partie est indécise.

3ème set : dressage et marivaudage

Nola, rétive à toute forme de formatage, se retrouve boutée hors du terrain par les revers cinglants d’une belle-maman plutôt vieux jeu et qui ne voit pas d’un bon œil son fiston flirter avec cette fille. Elle est bientôt remplacée par une reproductrice digne de ce nom. Christopher, pièce rapportée en phase de « dressage » et étalon reproducteur pour la famille Hewett n’a quant à lui pas renoncé à la belle Américaine.  Si, en façade, il se métamorphose en homme d’affaires, à l’arrière-plan il s’affaire  à conquérir Nola. Il se réjouit en apparence d’emménager dans un 200 m2 avec vue sur la Tamise mais trouve le bonheur dans le studio de sa très sensuelle maîtresse. Woody Allen n’a sans doute jamais été aussi convaincant dans la satire sociale qu’avec ce marivaudage où tout le monde en prend pour son grade. Match Point est avant tout un film politique.

4ème set : champ-contrechamp

A ce stade de l’histoire, Woody Allen aurait pu faire le choix de la comédie sentimentale jusqu’au bout en faisant en sorte que Chris se tourne définitivement vers Nola.  Mais le réalisateur américain en décide autrement : son « héros » n’évitera pas la déchéance morale faisant rimer duplicité avec lâcheté. Au champ de la réussite sociale de Chris répond le contrechamp de son impasse sentimentale. Poussé par sa maîtresse à accoucher de la vérité et prié par sa femme de lui faire un héritier, Christopher se retrouve écartelé entre les deux camps. Il tente de gagner du temps, ce que suggère très bien la mise en scène toute en ellipses temporelles, mais en vain. Le film bascule alors de la comédie humaine vers le thriller à la Hitchcock.

5ème set : balle de match et coup du sort

Le mot chance est au centre du film. Il revient dans la bouche de tous les personnages. Le premier plan montre une balle de tennis hésitant à tomber d’un côté ou de l’autre du filet. Dans les dernières minutes, une scène construite de la même manière lui répond en écho. De quel côté tranchera le destin ? Dans ce cinquième acte, Woody Allen n’est pas sans rappeler le Polanski de The Ghost Writer, pour le suspense d’abord mais aussi pour l’ironie de la pirouette finale. Car si l’on s’attend à un lob de fond de court venant piéger notre Raskolnikov de service, c’est en fait un passing-shot le long de la ligne scénaristique qui vient, au fond de notre fauteuil, nous prendre à contre-pied.

Jeu, set et match pour Woody Allen.

Bande annonce : Match Point

Synopsis : Chris Wilton est un jeune professeur de tennis dans un club branché de Londres, où il fait la connaissance de Tom Hewett, un fils de bonne famille. Ce dernier l’invite chez ses parents et lui présente sa sœur Chloe. Mais Chris est irrésistiblement attiré par Nola, la fiancée de Tom.

Fiche technique : Match Point

Réalisation et scénario : Woody Allen
Casting : Jonathan Rhys-Meyers, Scarlett Johansson, Emily Mortimer, Matthew Goode
Costumes : Jim Taylor
Photographie : Remi Adefarasin
Montage : Alisa Lepselter
Musique : Enrico Caruso
Décors : Jim Clay
Production : Stephen Tenenbaum
Sociétés de production : BBC films, UK film Council
Sociétés de distribution : Dreamworks SKG
Budget : 15 000 000 dollars
Genres : drame, thriller
Durée : 124 minutes

Note des lecteurs1 Note
4.5

Comme si de rien n’était : un premier film âpre mais sensible sur le déni de viol

Habituée du cinéma, l’Allemande Eva Trobisch signe à 35 ans son premier long métrage, Comme si de rien n’était, qui traite intelligemment des rapports de force et de pouvoir et de leurs conséquences.

Synopsis : Janne est une femme moderne, éduquée, rationnelle, une femme qui réclame le droit d’être qui elle veut. Lors d’une réunion entre anciens camarades sa vie bascule. Mais elle va persister à faire semblant que tout va bien, refuser de se considérer comme une victime et de perdre le contrôle… jusqu’à quand ?

The Sound of Silence

Le titre original de Comme si de rien n’était, le premier long métrage de l’Allemande Eva Trobisch, est Alles  ist Gut (Tout va bien). Il confère une neutralité, un constat platonique par rapport à ce qui se passe dans le film. Et ce qui s’y passe, c’est le récit d’une femme d’aujourd’hui qu’un homme, presque un camarade, va soudain faire basculer dans un monde qui écrase le sien.

Janne  (Aenne Schwarz, une actrice à suivre) est une éditrice dont l’associé Piet (Andreas Döhler) est également son compagnon. Avec peu de renfort de mots, et à peine plus d’images, la cinéaste arrive à brosser de manière sensible le portrait de sa protagoniste : ici, un silence tranquille qui les entoure, Piet et elle, quand ils s’occupent de retaper leur future habitation, signe d’une relation robuste et qui coule de source ; là, un rapide aperçu d’un acte sexuel dont le côté ordinaire même traduit l’évidence de leur amour. Les temps sont pourtant durs, car leur petite maison d’édition a coulé.

Quand Janne revient seule sur les lieux de son enfance pour participer à une fête d’anciens élèves, elle fait la rencontre de Robert (Tilo Nest), une vieille connaissance, et de son jeune beau-frère, Martin (Hans Löw). Sa soirée commence bien avec une miraculeuse offre d’emploi de la part de Robert. Puis elle vire au cauchemar lorsque Martin,  également de la fête, l’agresse sexuellement. Ici encore, la réalisatrice choisit la sobriété dans sa démonstration ; rarement une scène de viol a été filmée avec si peu d’affect, et la facilité avec laquelle cette agression a pu avoir lieu fait encore plus froid dans le dos que par exemple la violence de celle de Elle de Paul Verhoeven ou dans un autre registre celle de Irréversible de Gaspar Noe.

Une des idées-forces du film, c’est de montrer la complexité de la situation de cette jeune femme dont les raisons qui la poussent à se taire et ne rien dire de cette agression restent volontairement inexpliquées, invitant le spectateur à spéculer sur ses différentes motivations. Ce qui importe à la limite, ce n’est pas ce « pourquoi », mais le travail de sape qui tout doucement , tel un cancer rampant, ruine la vie de Janne. Plus elle se tait, plus elle souffre. Le langage corporel qu’elle partage avec le spectateur, seul témoin de sa souffrance, et très bien traduit d’ailleurs par l’actrice Aenne Schwarz, est fait de petits gestes à peine perceptibles, une sorte de long cri silencieux qui contraste avec la froideur soudaine avec laquelle elle traite son entourage.

A force de scènes elliptiques et de volonté assez radicale de ne pas surexpliquer, Eva Trobisch peut parfois manquer sa cible. C’est ainsi qu’on ne saisit toujours pas très bien la trajectoire de Piet, le compagnon de Janne. Si on veut verser dans la facilité, on dira que son animosité à l’égard de Janne est en relation avec le travail qu’elle a décroché, pendant que son propre avenir est incertain, et n’est qu’une preuve de plus de l’emprise des hommes dans la vie de cette dernière, une preuve de plus d’une certaine  capacité de nuisance de leur part. Seul son patron et ami Robert lui offre une relation paradoxalement sans aucun rapport de force, et il n’est pas étonnant de constater qu’il se trouve lui aussi dans une situation personnelle de quasi-victime face à une épouse jeune et exigeante.

En dernière analyse, Comme si de rien n’était est un film assez âpre, en plus d’être froid, avec une fin abrupte qui conforte une ambiance générale qui pourrait dérouter. Mais c’est un film qui fait réfléchir sur ces fameux rapports de force, physiques, psychologiques, voire  économiques. Il fait réfléchir, en ces périodes troubles de #MeToo où, que l’on « n’en fasse pas tout un plat » comme Janne le dit à son agresseur qu’elle est obligée de croiser tous les jours à la photocopieuse , ou qu’au contraire on s’en sépare en le dénonçant -enfin- comme beaucoup de femmes l’ont fait ces derniers mois, le viol, plus que toute autre agression, restera un traumatisme larvé qui ne laisse pas ses victimes indemnes. Y compris si comme Janne, la victime est une femme moderne et forte qui ne tient pas à être cantonnée à ce « rôle ». Avec un tel film, sobre et assez radical, Eva Trobisch vient gonfler les rangs d’un jeune cinéma allemand prometteur, celui des films comme Kreuzweg, Dora ou Les Névroses sexuelles de nos parents, et dans une autre mesure Oh Boy, ou encore Victoria.

Comme si de rien n’était – Bande annonce

Comme si de rien n’était – Fiche technique

Titre original : Alles ist gut
Réalisation : Eva Trobisch
Scénario : Eva Trobisch
Interprétation : Aenne Schwarz (Janne), Andreas Döhler (Piet), Hans Löw (Martin), Tilo Nest (Robert), Lina Wendel (Sabine), Lisa Hagmeister (Sissi)
Photographie : Julian Krubasik
Montage : Kai Minierski
Producteurs : Trini Götze, David Armati Lechner, Coproducteurs : Wasiliki Bleser, Natalie von Lambsdorff, Claudia Gladziejewski
Maisons de production : Trimaphilm, HFF Munich, Starhaus Filmproduktion
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Récompenses : Meilleur film (Festival de Locarno, de Munich – Prix Fipresci-, d’Angers -Grand Prix du Jury-),…
Durée : 93 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 03 Avril 2019
Allemagne – 2018

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« L’Escadron noir » (1940), de Raoul Walsh : un western étonnant en DVD/Blu-Ray

À l’occasion de la ressortie de L’Escadron noir en DVD/Blu-Ray chez Sidonis Calysta, retour sur l’histoire étonnante de ce petit western méconnu de 1940 signé Raoul Walsh, et qui a pourtant tout d’un grand.

Synopsis : Vers 1860, dans le Kansas, deux hommes, l’un rustre et intègre et l’autre cultivé et sans scrupules, se disputent les faveurs d’une femme et un poste de shérif.

Les amateurs du genre auront tôt fait de comparer L’Escadron noir au célèbre L’Homme qui tua Liberty Valance, sorti bien plus tard en 1962. En effet, le film de Walsh peut être considéré comme une sorte de préquel à celui de John Ford de par les thématiques qu’il entrouvre et le style visuel qui le caractérise. On y retrouve le même dualisme entre le cow-boy incarnant la force et le courage, et l’homme de lettres incarnant la culture et la réflexion ; on y retrouve des scènes similaires d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, qui offrent d’ailleurs les scènes les plus légères et enjouées du film. Et même si L’Escadron noir ne se hisse pas au degré de perfection plastique et d’écriture de Liberty Valance, il possède tout de même certains arguments à faire valoir.

L’Escadron noir n’a jamais jouit d’une grande réputation, même à l’époque de sa sortie, la faute sans doute à la réputation des studios de production eux-mêmes. Car jusqu’en 1940, Republic Pictures enchaînent les films ou séries à petit budget, notamment des westerns de série B en autres incarnés par un John Wayne inconnu du grand public. Mais voilà, le triomphe de La Chevauchée fantastique de Ford en 1939 entraîne la renaissance du genre et la consécration de Wayne, dont la carrière décolle. D’ailleurs, en plus d’avoir été tourné immédiatement après La Chevauchée fantastique, le film reconduit deux des vedettes ayant participé à sa réussite : le charismatique John Wayne, donc, et la sublime Claire Trevor. En y ajoutant des acteurs en vogue de l’époque tels que Walter Pidgeon ou Roy Rodgers, le casting a d’emblée de quoi faire rêver. L’arrivée de Raoul Walsh aux commandes, emprunté exceptionnellement par Republic Pictures à la Warner, ne fera qu’entériner la promesse d’un grand moment de cinéma.

Le scénario est adapté d’un roman de W. R Burnett, The Dark Command : A Kansas Iliad. Simplement intitulé Dark Command en version originale, le film ne perd néanmoins pas de vue l’importance de la localisation du livre : le Kansas. Cet État est peut-être l’un des plus tâchés de sang de toute l’Amérique du XIXe siècle, au cœur des plus sombres événements politiques, des pires violences durant la guerre de Sécession, et avec des milices profondément esclavagistes. Rares – voire inexistants – sont les films à traiter avec une totale transparence de ces réalités au cinéma, mais L’Escadron noir a au moins pour lui de s’y essayer en limitant les omissions douteuses. Ainsi l’on découvre le personnage historique de Cantrell (Walter Pidgeon), homme lettré, cultivé, mais surtout cruel, manipulateur et volontiers menteur. En face, Bob Seton (John Wayne) est le héros américain typique, chevaleresque et charismatique, qui fait triompher le bien aux dépens de ses ennemis. C’est du cinéma, du bon cinéma, du grand cinéma par moments, néanmoins c’est encore un peu lâche et mensonger historiquement.

Un parti-pris qui s’explique par deux raisons. La première, c’est la volonté des scénaristes et de Hollywood en général qui, à l’époque, imposaient aux réalisateurs de faire l’impasse sur certains aspects de l’histoire, sur certains traits de caractères des personnages trop extrêmes à leur goût (ici, ce sera l’esclavagisme qui sera soigneusement évité et le massacre de la ville de Lawrence orchestré par Cantrell, dont les centaines de victimes seront passées sous silence). L’autre raison, c’est la volonté de mettre en valeur John Wayne, tout juste découvert du grand public, en lui taillant un rôle sur mesure dans la continuité de celui de La Chevauchée fantastique, c’est-à-dire un cow-boy au grand cœur qui tue son rival, ici Cantrell, lequel n’est pourtant pas mort de sa main d’après l’histoire. Mais ici, l’Histoire est secondaire à l’histoire, la véracité est subordonnée au spectaculaire, ce qui peut déranger mais qui, en plus d’être tout à fait commun au cinéma, permet peut-être de mettre en scène de meilleurs morceaux de bravoure.

Finalement, on retiendra de L’Escadron noir sa valeur cinématographique plus qu’historique, donc. S’il échoue partiellement dans le traitement d’une partie de son sujet (alors qu’encore une fois, toute la partie concernant les élections et le passage de l’autorité du revolver à celle de la Loi, est très réussie), il excelle en contre-partie d’un point de vue technique. La photographie superbe, les effets visuels révolutionnaires (l’usage des maquettes en lumière naturelle, notamment), ses acteurs formidable et son ambiance ambivalente entre légèreté et noirceur : tout ceci participe à la qualité indéniable de ce western oublié, qui mériterait que l’on s’y attarde davantage pour en redécouvrir toute la complexité. En attendant, on ne peut qu’essuyer quelques regrets de ne pas avoir pu assister à davantage de collaborations entre John Wayne et Raoul Walsh, deux caractères bien trempés n’ayant jamais trouvé leur alchimie.

Bonus :

– présentation par Bertrand Tavernier (35min)

– présentation par Patrick Brion (13min)

Deux suppléments d’une grande qualité, surtout le premier qui par sa durée conséquente permet une analyse poussée et passionnante de la partie historique du film. Des acteurs aux problèmes de studios, en passant par certains aspects techniques et des réflexions plus larges sur le western en général, tout y passe avec justesse et mesure. Rien que pour ces deux interviews, cette édition DVD/Blu-Ray vaut son pesant d’or pour tout amateur du genre.

Caractéristiques :

Durée : 1h34 (totale : 2h22)
Vidéo : MPEG-4 AVC Video / 23976 kbps / 1080p / 23,976 fps / 16:9 / High Profile 4.1
Audio : Français / DTS-HD Master Audio / 2.0 / 48 kHz / 1818 kbps / 24-bit (DTS Core: 2.0 / 48 kHz / 1509 kbps / 24-bit)
Audio : Anglais / DTS-HD Master Audio / 2.0 / 48 kHz / 1829 kbps / 24-bit (DTS Core: 2.0 / 48 kHz / 1509 kbps / 24-bit)
Sous-titres : Français

« M le Maudit » : prendre Lang avec le cinéma

Parabole de l’Allemagne des années 1930, bijou de mise en scène, métaphore de l’avènement du nazisme, M le Maudit lutte d’égal à égal avec Metropolis dans la filmographie pourtant riche de Fritz Lang. On vous explique pourquoi.

Les plus grands cinéastes ne se contentent pas de raconter des histoires, ni même de les mettre en images avec plus ou moins de virtuosité. Ils se servent du médium cinématographique pour hisser leur propos au-delà des personnages et des intrigues. Ils recourent à la mise en scène, au cadre, à la photographie ou à la bande-son pour faire sens, pour doubler les coutures narratives, pour connoter le spectacle. Jugé à cette aune, Fritz Lang apparaît sans conteste comme un géant du septième art. Et M le Maudit, qui fut inspiré de l’affaire du « vampire de Düsseldorf », comme un chef-d’œuvre quasi inégalable.

Dès la scène d’ouverture, les dés sont jetés : Berlin est terrorisée par un tueur d’enfants, immortalisée à travers les appartements chiches d’une cité ouvrière et bercée par une comptine terrifiante que réprouvent quelques ménagères lasses. « Tant qu’ils chantent, on sait qu’ils sont là », se rassure-t-on à bon compte dans les chaumières. Jusqu’à ce que la disparition d’Elsie se voie doublement actée : à travers l’intrigue policière, mais surtout à l’écran, par les vues symboliques d’une assiette vide, d’une balle abandonnée dans l’herbe et d’un ballon gonflable échoué dans les lignes à haute tension.

Fritz Lang et Thea von Harbou avaient tout programmé dans un scénario d’une épaisseur singulière. Pensé comme un « petit projet », M le Maudit fut entièrement tourné en à peine six semaines, grâce au travail titanesque, d’une précision d’orfèvre, qui avait été réalisé en amont, lors du processus d’écriture. Il faut dire que le cinéaste austro-hongrois, binational par mariage, se relevait à peine d’un échec retentissant, La Femme sur la Lune, qui lui avait coûté sa société de production. Il apprivoisait en outre le son pour la première fois, dans ce qui demeurera son avant-dernier film allemand – avant un départ furtif en France, puis prolongé aux États-Unis.

Apologie du son 

La prouesse technique est telle qu’elle fera date. Le meurtrier Hans Beckert sifflote quelques notes de Peer Gynt qui l’identifient instantanément, y compris pour un aveugle. Les fréquents contrastes sonores se révèlent saisissants. Les montages permettent à Fritz Lang de dissocier la bande-son de l’image, de prolonger les commentaires et dialogues en voix off, de faire compléter la phrase d’un personnage par un autre, de recourir aux flux du parallélisme et aux reflux de l’oxymore. La scène de la traque se trouve elle-même conditionnée et chorégraphiée par les bruits que s’échangent les sbires à la solde de la pègre. Car les policiers n’enquêtent pas seuls sur le tueur en série : les criminels allemands, conscients que la paranoïa grandissante joue en leur défaveur, cherchent eux aussi à mettre fin à une épopée sanguinaire qui n’a que trop duré.

On raconte qu’à la vue de M le Maudit, Irving Thalberg, alors producteur à la MGM, demanda à ses réalisateurs et scénaristes pourquoi aucun d’entre eux ne se montrait capable d’autant d’audace et d’inventivité à Hollywood. Mais lui-même aurait-il avalisé une histoire sordide mettant sur un même plan policiers et criminels, dans une ville prise d’angoisses irrépressibles et de pulsions vengeresses ? Car c’est bien cette chape sinistre que Fritz Lang soulève avec témérité : il filme une ville de Berlin aussi terrorisée et paranoïaque que l’est le Boston de Gerold Frank, en prenant grand soin de confondre l’ordre et le crime, dont les actes et mouvements se complètent et se prolongent d’un plan à l’autre, à la faveur d’un long montage parallèle. C’est un peu comme si les deux pôles extrêmes de la société allemande se répondaient soudainement en champ-contrechamp, et en des termes tautologiques.

La police et la pègre recourent toutes deux à la surveillance, aux mouchards et à la délation. Elles organisent leur traque dans des comités restreints, en s’échinant à établir le profil du meurtrier. « Un outsider nous gâche nos affaires », argueront les criminels, avant d’ajouter : « Nous sommes exposés aux vexations policières. » De son côté, le préfet répond aux demandes pressantes et irritées de son ministre de tutelle en égrenant les difficultés et mérites de ses hommes : des dépositions contradictoires, plus de 1500 pistes étudiées, des fouilles jusque dans les broussailles et les sous-bois… Et tandis qu’est louée l’implication totale des forces de l’ordre, Fritz Lang prend le parti, diablement ironique, de montrer les enquêteurs… en train de se restaurer dans un commissariat.

Fritz Lang, cet oracle

M le Maudit a un caractère doublement prémonitoire. Il annonce l’avènement des tueurs en série modernes et la montée du nazisme, ce que tend à attester son titre initial, Les Assassins sont parmi nous. En mettant en scène quatre millions de Berlinois tétanisés de peur et prêts au lynchage, Fritz Lang questionne la loi, la morale, la justice, la culpabilité et l’innocence. Sa séquence finale apparaît finalement à mille lieues des espérances contrariées de Joseph Goebbels, qui nota un jour dans son journal le commentaire suivant : « Fantastique. Pour la peine de mort. Lang sera notre réalisateur, un jour. »* La méprise est absolue.

Comme dans Furie, le cinéaste sonde la barbarie inhérente à chaque homme, condamne la justice expéditive et revendique la primauté de la loi contre l’arbitraire. « Je veux comparaître devant un vrai tribunal », assènera ainsi Hans Beckert, confronté à un ersatz de procès. Si sa culpabilité est si tôt énoncée, n’est-ce pas d’ailleurs pour échapper au whodunit et introduire le récit sur le terrain glissant de la morale ? Avec ses yeux globuleux et son air contrit, le tueur d’enfants apparaît en définitive plus apeuré que terrifiant. Le comédien de théâtre Peter Lorre, aussi néophyte qu’inoubliable, lui prête ses rondeurs et ses traits les plus vulnérables.

Fascinant, dense et virtuose, M le Maudit dispose en outre d’un viatique appréciable : une ombre projetée à la manière expressionniste sur un avis de recherche ; des vitrines de magasins sursignifiant la folie et la tentation avec des spirales tournoyantes, une flèche en yo-yo ou une marionnette écartant les jambes en forme de « M » ; un commentaire de graphologue sur les troubles sexuels et identitaires du meurtrier mis en parallèle avec l’image de ce dernier grimaçant atrocement devant un miroir ; un commissaire Lohmann filmé dans des positions humiliantes ; une séquence finale dont le montage, non alterné, efface sciemment les forces de police du récit ; un travail minutieux sur la lumière et les ombres (expressionnistes à souhait), sur les plongées-contreplongées ou sur le cadre.

Allemagne, année zéro ?

Pendant ce temps, la ville est exposée de manière panoptique. On découvre ses rues, ses maisons, ses magasins, ses habitants horrifiés, mais aussi leurs accès de paranoïa dès lors qu’un quidam approche un enfant, fût-ce innocemment. Le spectateur découvre comment l’opinion et la psychose se créent et se colportent : affiches, journaux, éditions spéciales, lettres à la presse, crieurs publics, rumeurs, mensonges se succèdent et s’auto-alimentent dans un brouhaha incessant. Le spectateur, toujours mieux informé que les forces de police, se demande en outre à quel point l’image peut être digne de confiance. Le procès-verbal du cambriolage n’apporte-t-il pas le témoignage édifiant d’une distorsion des faits par le recours aux photographies ? Enfin, comment ne pas voir dans le syndicat du crime, ses petites mains, ses bassesses et ses suppôts dévoués une allusion à peine voilée au nazisme émergent ?

* Finalement, M le Maudit, parabole de la montée en puissance du nazisme, fut amputé, puis interdit par Joseph Goebbels, alors ministre de la Propagande. Fritz Lang raconte dans le livre d’Éric Leguèbe Un Siècle de cinéma américain que le haut dignitaire national-socialiste avait employé des séquences du film dans un documentaire portant sur l’art dégénéré.

Bande-annonce : M le Maudit

Synopsis : Une petite ville allemande vit dans l’angoisse : un tueur en série s’en prend aux enfants des environs. La pègre et la police décident de traquer le criminel…

Fiche technique : M le Maudit

Titre : M le maudit ou M, ton assassin te regarde (version raccourcie de 1960)
Titre original : M, Eine Stadt sucht einen Mörder
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, Paul Falkenberg, Adolph Jang, Karl Vosh, d’après un article de Egon Jacobson
Musique : Extraits de Peer Gynt d’Edvard Grieg sifflés par Fritz Lang (Air : Dans l’antre du roi de la montagne)
Photographie : Fritz Arno Wagner et Karl Vash
Premier assistant opérateur : Erwin Hillier (non crédité)
Montage : Paul Falkenberg
Décors : Karl Vollbrecht, Emil Hasler
Production : Seymour Nebenzal
Société de production : Nero Filmgesellschaft
Sociétés de distribution : Allemagne, Vereinigte Star-Film GmbH
Pays d’origine : Allemagne
Langue : allemand
Format : Noir et blanc – 1,20:1 – Mono – 35
Genre : Expressionnisme allemand, drame.
Durée :
117 min. (1 57) (version initiale),
89 min. (1 29) (version de 1960),
111 min. (1 51) (restauration numérique, sortie en 2014)

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