Comme si de rien n’était : un premier film âpre mais sensible sur le déni de viol

Habituée du cinéma, l’Allemande Eva Trobisch signe à 35 ans son premier long métrage, Comme si de rien n’était, qui traite intelligemment des rapports de force et de pouvoir et de leurs conséquences.

Synopsis : Janne est une femme moderne, éduquée, rationnelle, une femme qui réclame le droit d’être qui elle veut. Lors d’une réunion entre anciens camarades sa vie bascule. Mais elle va persister à faire semblant que tout va bien, refuser de se considérer comme une victime et de perdre le contrôle… jusqu’à quand ?

The Sound of Silence

Le titre original de Comme si de rien n’était, le premier long métrage de l’Allemande Eva Trobisch, est Alles  ist Gut (Tout va bien). Il confère une neutralité, un constat platonique par rapport à ce qui se passe dans le film. Et ce qui s’y passe, c’est le récit d’une femme d’aujourd’hui qu’un homme, presque un camarade, va soudain faire basculer dans un monde qui écrase le sien.

Janne  (Aenne Schwarz, une actrice à suivre) est une éditrice dont l’associé Piet (Andreas Döhler) est également son compagnon. Avec peu de renfort de mots, et à peine plus d’images, la cinéaste arrive à brosser de manière sensible le portrait de sa protagoniste : ici, un silence tranquille qui les entoure, Piet et elle, quand ils s’occupent de retaper leur future habitation, signe d’une relation robuste et qui coule de source ; là, un rapide aperçu d’un acte sexuel dont le côté ordinaire même traduit l’évidence de leur amour. Les temps sont pourtant durs, car leur petite maison d’édition a coulé.

Quand Janne revient seule sur les lieux de son enfance pour participer à une fête d’anciens élèves, elle fait la rencontre de Robert (Tilo Nest), une vieille connaissance, et de son jeune beau-frère, Martin (Hans Löw). Sa soirée commence bien avec une miraculeuse offre d’emploi de la part de Robert. Puis elle vire au cauchemar lorsque Martin,  également de la fête, l’agresse sexuellement. Ici encore, la réalisatrice choisit la sobriété dans sa démonstration ; rarement une scène de viol a été filmée avec si peu d’affect, et la facilité avec laquelle cette agression a pu avoir lieu fait encore plus froid dans le dos que par exemple la violence de celle de Elle de Paul Verhoeven ou dans un autre registre celle de Irréversible de Gaspar Noe.

Une des idées-forces du film, c’est de montrer la complexité de la situation de cette jeune femme dont les raisons qui la poussent à se taire et ne rien dire de cette agression restent volontairement inexpliquées, invitant le spectateur à spéculer sur ses différentes motivations. Ce qui importe à la limite, ce n’est pas ce « pourquoi », mais le travail de sape qui tout doucement , tel un cancer rampant, ruine la vie de Janne. Plus elle se tait, plus elle souffre. Le langage corporel qu’elle partage avec le spectateur, seul témoin de sa souffrance, et très bien traduit d’ailleurs par l’actrice Aenne Schwarz, est fait de petits gestes à peine perceptibles, une sorte de long cri silencieux qui contraste avec la froideur soudaine avec laquelle elle traite son entourage.

A force de scènes elliptiques et de volonté assez radicale de ne pas surexpliquer, Eva Trobisch peut parfois manquer sa cible. C’est ainsi qu’on ne saisit toujours pas très bien la trajectoire de Piet, le compagnon de Janne. Si on veut verser dans la facilité, on dira que son animosité à l’égard de Janne est en relation avec le travail qu’elle a décroché, pendant que son propre avenir est incertain, et n’est qu’une preuve de plus de l’emprise des hommes dans la vie de cette dernière, une preuve de plus d’une certaine  capacité de nuisance de leur part. Seul son patron et ami Robert lui offre une relation paradoxalement sans aucun rapport de force, et il n’est pas étonnant de constater qu’il se trouve lui aussi dans une situation personnelle de quasi-victime face à une épouse jeune et exigeante.

En dernière analyse, Comme si de rien n’était est un film assez âpre, en plus d’être froid, avec une fin abrupte qui conforte une ambiance générale qui pourrait dérouter. Mais c’est un film qui fait réfléchir sur ces fameux rapports de force, physiques, psychologiques, voire  économiques. Il fait réfléchir, en ces périodes troubles de #MeToo où, que l’on « n’en fasse pas tout un plat » comme Janne le dit à son agresseur qu’elle est obligée de croiser tous les jours à la photocopieuse , ou qu’au contraire on s’en sépare en le dénonçant -enfin- comme beaucoup de femmes l’ont fait ces derniers mois, le viol, plus que toute autre agression, restera un traumatisme larvé qui ne laisse pas ses victimes indemnes. Y compris si comme Janne, la victime est une femme moderne et forte qui ne tient pas à être cantonnée à ce « rôle ». Avec un tel film, sobre et assez radical, Eva Trobisch vient gonfler les rangs d’un jeune cinéma allemand prometteur, celui des films comme Kreuzweg, Dora ou Les Névroses sexuelles de nos parents, et dans une autre mesure Oh Boy, ou encore Victoria.

Comme si de rien n’était – Bande annonce

Comme si de rien n’était – Fiche technique

Titre original : Alles ist gut
Réalisation : Eva Trobisch
Scénario : Eva Trobisch
Interprétation : Aenne Schwarz (Janne), Andreas Döhler (Piet), Hans Löw (Martin), Tilo Nest (Robert), Lina Wendel (Sabine), Lisa Hagmeister (Sissi)
Photographie : Julian Krubasik
Montage : Kai Minierski
Producteurs : Trini Götze, David Armati Lechner, Coproducteurs : Wasiliki Bleser, Natalie von Lambsdorff, Claudia Gladziejewski
Maisons de production : Trimaphilm, HFF Munich, Starhaus Filmproduktion
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Récompenses : Meilleur film (Festival de Locarno, de Munich – Prix Fipresci-, d’Angers -Grand Prix du Jury-),…
Durée : 93 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 03 Avril 2019
Allemagne – 2018

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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