Bloody Sunday #4 – L’Au-delà de Lucio Fulci

Pour ce quatrième volet de Bloody Sunday, pleins feux sur le cinéma bis italien et l’un de ses plus grands représentants, Lucio Fulci. Véritable esthète de la mort, le cinéaste transalpin aura marqué les esprits des cinéphiles grâce à ses films de zombies. Aujourd’hui revenons sur le point culminant de sa carrière, L’Au-delà, véritable choc sensoriel et poétique teinté de pestilence et de symbolisme.

Si le cinéma européen a souvent été rattaché (à tort) au cinéma d’auteur, il y a bien un pays qui a été un véritable nid à pellicules déviantes, une véritable usine à série B voire Z pendant plusieurs années. Ce pays, c’est évidemment l’Italie qui, entre les années 50 et 90, a fait les beaux jours de l’exploitation en tous genres et a ravi les inconditionnels de cinéma bis. Au travers de figures emblématiques comme Sergio Leone, Mario Bava ou Dario Argento, d’auteurs plus controversés comme Joe d’Amato ou Ruggero Deodato, l’Italie a été une grande fourmilière œuvrant dans tous les genres.

Dans ce vaste océan qu’est le cinéma de genre italien, nombreux sont ceux qui sont passés à la postérité. On pense évidemment au western spaghetti popularisé par les trois Sergio, qui a marqué tous les cinéphiles. Il y a aussi le giallo, ce genre de polar érotique typiquement italien dont les deux pontes sont Mario Bava et Dario Argento. Dans le polar toujours, mais plus politique, se trouve le poliziesco qui aura été abondamment nourri par les années de plombs dans lesquelles plonge l’Italie dans les années 70. On retrouve également des genres moins glorieux comme le mondo movie qui consistait en de faux documentaires racoleurs parlant souvent des mœurs douteuses de certains pays, la comédie érotique dont Edwige Fenech a été l’un des portes étendards, toute la vague de post-nuke avec sa multitude d’ersatz de Mad Max ou encore celui qui a fait le plus scandale, le film de cannibale dont Cannibal Holocaust est le plus sulfureux représentant. Si beaucoup de cinéastes excellaient dans un genre sans trop s’en éloigner (le western spaghetti restera accolé à Leone, de même pour le giallo et Argento), certains ont été de véritables touche à tout, naviguant entre comédie frivole, œuvre contestataire et horreur sanglante. Parmi eux, on peut citer Umberto Lenzi dont on retiendra le giallo Le tueur à l’orchidée ou le poliziesco des plus nihilistes, La Rançon de la Peur, mais également sa trilogie cannibale ou Sergio Martino, oscillant entre giallo psyché et comédie de mœurs en gardant comme dénominateur commun les yeux de biches d’Edwige Fenech.

Le cinéaste qui nous intéresse aujourd’hui fait partie de cette catégorie-là. Au cours de ses plus de 40 ans de carrière et sa cinquantaine de longs-métrages, Lucio Fulci aura abordé le cinéma d’exploitation italien sous toutes ses coutures. Que ça soit le western avec le Temps du massacre, la comédie dénudée avec On a demandé la main de ma sœur (avec Edwige Fenech évidemment) ou le post-apo post-Mad Max, Lucio Fulci a mené une carrière éclectique. Mais si Fulci fait aujourd’hui partie des figures incontournables du bis italien, c’est pour ses giallos comme La Longue nuit de l’Exorcisme ou le Venin de la peur, mais avant tout pour ses films d’horreurs, et notamment son approche du genre du film de zombies. Un premier contact qui commence, comme souvent en Italie, avec du bon gros opportunisme, en témoigne le titre original de l’Enfer des Zombies, Zombi 2, servant à surfer de manière éhontée sur le succès du chef d’oeuvre de Romero. Malgré la démarche assez malhonnête, le film de Fulci va devenir un véritable classique, témoignant d’une approche unique, notamment au niveau du gore (nous traumatisant encore avec cette séquence de l’écharde, ainsi que celle du combat requin/zombie mais pour d’autres raisons). Le film est auréolé d’un certain succès qui va permettre à Fulci de réitérer l’expérience du zombie, et surtout d’accoucher de sa trilogie des portes de l’enfer, mettant en vedette Catriona McColl.

Composée de Frayeurs, L’Au-delà et de La Maison près du cimetière (pouvant même former une tétralogie si on y ajoute L’enfer des zombies), les trois films mettent en scène un lieu en proie à des phénomènes paranormaux et une invasion de morts-vivants. Si Frayeurs prend place à New York, et La Maison près du cimetière à Boston, l’action de l’Au-delà se déroule quant à elle en Louisiane, un théâtre rêvé pour les visions horrifiques de Fulci qui se combinent ici au folklore très particulier de l’état du sud des États-Unis entre vaudou et southern gothic. Au travers de ces 4 films, Lucio Fulci assoie une certaine réputation, celle d’un esthète du macabre, créant une véritable poésie mortifère au travers d’ambiances soignées et d’effets spéciaux des plus convaincants. Si Frayeurs offrait déjà des moments impressionnants comme cette jeune demoiselle recrachant toutes ses entrailles, L’Au-delà sorti en 1981 est définitivement l’apex de la recherche formelle de Fulci.

Tout commence par une introduction couleur sépia nous transportant en 1927 où une troupe inquisitrice de villageois s’en va crucifier dans un hôtel un peintre soupçonné d’être un sorcier. Une séquence de mise à mort à base de clous et d’acide qui témoigne de cette volonté de Fulci d’offrir une approche sensorielle dans son gore. Loin d’être uniquement là pour choquer, Lucio Fulci peut compter sur le travail au maquillage de Gianetto de Rossi et de Germano Natali aux effets spéciaux pour donner une véritable texture à ces séquences sanglantes. Les lambeaux de peaux succombant aux effets de l’acide ne confèrent pas seulement un aspect sanguinaire à la scène, mais avant tout un côté putride.  Tout au long du film, la pestilence va régner en maître que cela soit dans le maquillage des zombies, ou dans les décors de l’hôtel. Après cette mise en bouche qui annonce clairement la couleur, nous faisons un bond jusqu’en 1981 où la jeune Liza interprétée par Catriona McColl vient d’hériter de ce fameux hôtel où a eu lieu cette funeste crucifixion. Un hôtel qui a d’ailleurs la particularité d’être situé sur l’une des portes de l’enfer, une situation qu’on se réservera d’indiquer au guide du routard et qui cause bon nombre d’incidents et notamment la mort de plusieurs personnes allant du maçon au plombier.

À la manière de Dario Argento dans Inferno, ce qui intéresse Lucio Fulci n’est pas tant de raconter une histoire claire et précise, mais plutôt de mettre en scène des moments d’horreur pure. Comme une succession de tableaux, les différentes péripéties de L’Au-delà vont s’agencer sans véritablement former un tout limpide. Fulci, dans cette volonté de plonger le spectateur dans une accumulation de visions cauchemardesques, va donc porter une attention toute particulière à l’esthétique de celle-ci. Il y a bien sûr ces meurtres où encore et toujours Fulci semble s’amuser à mettre à mal les yeux de ses personnages, que ça soit à l’aide d’une main sortant d’un mur ou, plus marquant encore, avec une araignée s’amusant à dévorer le globe oculaire du pauvre architecte. Mais Fulci est avant tout un cinéaste sachant créer une ambiance morbide et frissonnante. En investissant les particularités culturelles de la Louisiane, son architecture, sa relation avec les marécages, c’est un climat mystique qu’il convoque. Les différentes bâtisses insufflent à elles seules une angoisse latente et le travail sur la photographie fait ressortir un malaise des plus palpables. Ajoutons à cela, la partition de synthés lugubre de Fabio Frizzi, et nous plongeons en compagnie des personnages dans un véritable enfer. La force évocatrice des images déployées par Fulci suffit amplement à transporter le public. Que dire de la scène finale où jamais l’au-delà n’aura aussi bien été illustré au cinéma ? Ce genre de plan qui s’imprime sur la rétine et qui reviendra pour toujours hanter l’imaginaire de son spectateur. Ce n’est pas pour rien que le thème de l’œil et de la vision est récurrent dans ce film. Au travers de ses personnages aveuglés ou de ses diverses énucléations, Fulci a compris par dessus tout que le cinéma est un art éminemment visuel. Il donne naissance ici à un chef d’oeuvre d’une poésie sépulcrale, digne héritier cinématographique de l’Enfer de Dante.

L’Au-delà – Bande Annonce

L’Au-delà – Fiche Technique

Réalisation : Lucio Fulci
Scénario : Dardano Sachetti, Giorgio Maruzzo et Lucio Fulci
Interprétation : Catriona McColl, David Warbeck, Cinzia Monreale, Antoine Saint-John, Veronica Lazar
Photographie : Sergio Salvati
Musique : Fabio Frizzi
Montage : Vincenzo Tomassi
Société de production : Fulvia Films
Genre : Horreur
Durée : 87 minutes
Date de sortie : 14 octobre 1981

Italie – 1981

Festival

Cannes 2026 : rencontre avec Rafiki Fariala pour « Congo Boy »

À Cannes 2026, Rafiki Fariala évoque la naissance de Congo Boy, un film nourri par son histoire personnelle, où la musique devient mémoire, souffle et résistance.

Cannes 2026 : Congo Boy, la musique comme ligne de vie

On entre dans "Congo Boy" comme on entre dans un souvenir, d’abord par la musique, avant les mots et les images. Celui d'un jeune homme de 17 ans, Robert, réfugié congolais vivant à Bangui, capitale de la République centrafricaine, dont les parents ont été emprisonnés pour avoir tenté de fuir avec de faux papiers. Livré à lui-même avec ses frères et sœurs cadets, il laisse pourtant toujours la porte ouverte à sa vocation : la musique. Et c'est précisément là que réside la force émotionnelle de ce premier long-métrage de fiction de Rafiki Fariala, présenté à Un Certain Regard 2026.

Cannes 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, un slasher nommé désir

Présenté à Un Certain Regard 2026, Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun transforme le slasher en laboratoire pop, gore et méta, entre éveil créatif, désir et amour du cinéma bis.

Cannes 2026 : Dégel, la lente fonte de la dictature

La sélection Un Certain regard du Festival de Cannes permet de donner la voix à de nouveaux cinéastes en exposant des visions singulières venues du monde entier. Après "Le mystérieux regard du flamand rose", récompensé l'année dernière, le Chili se trouve de nouveau mis à l'honneur. Dans "Dégel", Manuela Martelli compose un drame à forte consonance politique, qui séduit pour son traitement à hauteur d'enfant, mais dont le rythme s'enlise dans les secrets bien gardés de la neige.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.