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Les plus belles Palmes d’or : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Sous couvert d’adapter le Heart of Darkness de Joseph Conrad à la sauce guerre du Vietnam, Apocalypse Now se veut surtout la cauchemardesque introspection de l’âme de Francis Ford Coppola, cinéaste démiurge qui à la manière d’un Icare s’étant brulé les ailes à trop approcher le soleil, livrera dans sa chute l’une des œuvres les plus malades, iconoclastes & habitées de l’histoire du cinéma.

Il y a des choses dans la vie qui peuvent sembler futiles. Voire absurdes. On pourrait citer pêle-mêle discuter écologie avec l’administration Trump, raisonner avec un théoricien du complot ou simplement causer du mastodonte Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Car c’est ça que de s’attaquer à une œuvre à l’aura aussi impressionnante que le bas-ventre de son réalisateur, c’est futile. Tout a été dit. Tout. Le tournage cauchemardesque ? La mégalomanie de son auteur ? Les aléas climatiques ? On connait. Et pourtant, tel un roc qui domine une certaine idée du cinéma dans les années 1970 où les auteurs triomphaient alors (encore) des gros studios, on continue à le regarder tête en l’air, sans doute encore impressionné par sa longévité exemplaire mais plus encore sa folie ambiante à peine dissimulée.

Là encore, c’est ça que de travailler sur un projet quand on sort tout juste du succès, on se croit invincible, on est arrogant, pédant et surtout on a l’impression de toucher le firmament de son art à chaque morceau de pellicule débitée par la caméra. Et de la pellicule, il y en a eu. Beaucoup même. A tel point que si l’envie vous prenait de jouer avec, vous pourriez faire une longue ligne qui s’étendrait de Montpellier jusqu’à… Bordeaux. Bref, parlons peu, parlons bien, Coppola a accouché d’un monstre. Une bête qu’on va, soyons fou, tenter d’analyser comme il se doit. A la hauteur de sa réputation mais aussi de sa mégalomanie.

Bataille d’égo

Car s’il y a une caractéristique qui infuse cette virée au pays des palmiers, c’est bien l’arrogance et la mégalomanie. Celle de son auteur évidemment, qui fut avec Michael Cimino (Voyage au Bout de l’Enfer) le premier à dégainer sur la réalité de la guerre du Vietnam ; mais surtout celle d’une armée US noyée dans une uber confiance, qui a vite fait de la voir inviter le confort et même le luxe au milieu de la jungle. Des soldats abreuvés à la Budweiser et aux travers de porc, des divas de la chanson qui paradent en petite tenue, des soldats-surfeurs attendant de trouver la bonne vague : Coppola filme l’inconséquence. Mieux encore, la déshumanisation. Car si on transporte toutes les facilités de son foyer à l’autre bout du monde, à quoi bon se battre finalement ? Et au fond, qui est le véritable ennemi ? Seraient-ce les Viet-Congs qu’on aperçoit aussi longtemps que le caméo de Coppola ? Ou bien l’armée US elle-même ? Un postulat ô combien novateur à l’époque, tant il étrille sciemment l’image de cette armée qui aura accumulé les mauvais choix quitte à laisser un boxon monstre sur place et une génération de soldats avec la tête en vrac.

La tête, tiens. Parlons-en. Car là ou Coppola semble exceller, c’est pour justement détourner le genre qu’il met en scène : ici l’ennemi est la plupart du temps invisible, les actions bardées d’inconséquences si bien que le combat semble presque inventé, fantasmé. Où tout du moins le fruit d’une psyché totalement débridée après un régime de drogues dures et d’alcool qui auront mis la tête de Martin Sheen (littéralement) à l’envers. Un parti-pris audacieux, d’autant plus qu’il habille la séquence inaugurale où au milieu d’un déluge de napalm et sur fond de The End des Doors, le combat qui se trame est révélé par effet de superposition : le vrai ennemi, c’est soi-même. C’est comment rester sain d’esprit dans un univers suffoquant, étrange, dénué de morale, de pitié et de raison qui a pour seul objectif de te faire imploser. En ça, le film de guerre lorgnant sur le thriller vendu par le synopsis s’effrite pour laisser place à un songe, une dérive aussi bien physique (nos joyeux compères arpentent les rivières du Vietnam pour débusquer un traitre) que métaphorique. Une direction qui permet de comprendre la jonction évidente à l’œuvre de Conrad, qui apporte seulement le contexte et la trame. La localisation elle est différente, les enjeux également et on sent surtout que si Coppola a frôlé la crise de nerfs une bonne cinquantaine de fois et investi ses propres deniers, c’est peut-être parce que le film se veut éminemment personnel.

Un homme et un dieu

Propulsé nouveau golden-boy à l’issue du succès du Parrain II, Coppola est en effet à ce moment sur une autre planète. Il surfe sur la vague des Friedkin (Sorcerer), Cimino (Les Portes du Paradis) qui comme lui ont eu la folie des grandeurs ou le toupet de croire que leur vision saurait justifier de tels risques. Le résultat, c’est ainsi un film qui frôle l’implosion à chaque scène, à chaque virgule. Un jusqu’au-boutisme encore aujourd’hui passionnant (à l’heure ou les studios assoient leur domination sur les cinéastes) mais qui n’est heureusement pas que ça. Car en plus de la virée ô combien dépaysante, des bouleversements constats des codes hollywoodiens, de la trame résolument anti-spectaculaire, le film propose une belle analyse de personnages. Et surtout de deux : Willard et Kurtz.

Si le premier distribue au gré du récit toutes les cartes pour susciter l’empathie, c’est bien le deuxième qui restera énigmatique tout du long. Autant par volonté de Coppola de le montrer le moins possible (Marlon Brando étant malheureusement obèse sur le tournage, ce qui justifiera l’usage du clair obscur et des multiples jeux d’ombres) que par volonté de le déifier, le personnage de Kurtz apparait comme une sorte de trésor. Tout le scénario se bâtit autour de cette confrontation finale, de la découverte de ce personnage qu’on appréhendera seulement via des vois-off (donc forcément partiales). Si bien qu’à la fin, la confrontation a presque l’air déceptive, éteinte. Mais ce serait presque passer sous silence en fin de compte, les 2h qui nous ont amenés là. Cette virée qui se veut folle et absurde ne pouvait que se terminer sur un climax pareil, que celui de voir deux modes de pensée s’affronter, deux esprits rongés par la folie qui dressent un état des lieux de leurs psychés respectives, deux sens de l’honneur et de la morale.

Ainsi, le film s’assume comme verbeux (sans doute pour encore une fois casser le dos à l’usage qui dit que le film de guerre n’est qu’un ramassis de douilles et d’hémoglobine) et cette conclusion, cette quasi-pause dans le récit apparaît comme le segment le plus pertinent du métrage. Car à la longue, on s’est mis sur une quête similaire à celle de Willard : on cherche à trouver de la raison quelque part, on souhaite démêler le vrai du faux quant à Kurtz, on s’interroge sur notre propre perception. Willard est-il vraiment parti ou est-ce une divagation de son esprit embrumé du début ? Serait-il mort ? Le film se veut mystérieux sur ça, sans doute pour accroitre l’importance des dialogues que s’échangent Marlon Brando et Martin Sheen, tous deux stupéfiants dans leurs rôles. Mais peut-être n’est-ce au fond qu’une volonté de Coppola de dresser le réel danger et ce qui a sans doute motivé le cinéaste, celle de dépeindre une génération de soldats mals dans leur peau, en proie à la psychose, à la perte de repères, ceux-là même que seulement quelques mois après, on retrouvera désœuvrés dans l’œuvre quasi complémentaire de Michael Cimino, Voyage au Bout de l’Enfer. Bref, Apocalypse Now, c’est un peu tout cela à la fois. Un melting pot d’influences, de références, de tons pour finalement saisir en plus d’une époque, un état d’esprit et presque une photographie à l’instant T d’un marasme édifiant de la part de l’armée US. Ou l’art d’inventer la critique la plus féroce envers l’Oncle Sam au détour d’un trip existentiel. Bravo et merci Francis.

Avec Apocalypse Now, Francis Ford Coppola agit en authentique démiurge en proposant une virée radicale et sans concession dans la psyché d’hommes bringuebalés dans un paradis aux airs d’enfer. A la moiteur ambiante s’ajoute la violence, l’absurdité et les doutes, le tout dans un cocktail nihiliste et ô combien trompeur. Si bien qu’à l’arrivée, l’impression d’avoir vu une œuvre de cinéma totale et inoubliable est aussi prégnante que la fournaise dans laquelle Coppola nous a plongés près de 3h durant. Chef-d’œuvre !

Synopsis : Pendant la guerre du Viêt Nam, les services secrets militaires américains confient au capitaine Willard la mission de retrouver et d’exécuter le colonel Kurtz dont les méthodes sont jugées « malsaines ». Celui-ci, établi au-delà de la frontière avec le Cambodge, a pris la tête d’un groupe d’indigènes et mène des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante. Au moyen d’un patrouilleur et de son équipage mis à sa disposition, Willard doit remonter le fleuve jusqu’au plus profond de la jungle pour éliminer l’officier. Au cours de ce voyage, il découvre, en étudiant le dossier de Kurtz, un homme très différent de l’idée qu’il s’en faisait.

Fiche Technique – Apocalypse Now

Réalisation : Francis Ford Coppola
Casting : Martin Sheen (Capitaine Willard), Marlon Brando (Colonel Kurtz), Robert Duvall (lieutenant colonel Kilgore), Frederic Forrest (Jay Hicks), Albert Hall (George Phillips), Sam Bottoms (Lance Johnson), Laurence Fishburne (Tyrone Miller), Dennis Hopper (le photo-reporter), Harrison Ford (le colonel G.Lucas)
Scénario : John Milius, Francis Ford Coppola et Michael Herr, d’après la nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad
Direction artistique : Dean Tavoularis & Angelo Graham
Décors : George R. Nelson
Costumes : Charles E. James
Maquillage : Jack Young et Fred C. Blau Jr
Photographie : Vittorio Storaro
Effets spéciaux : Joseph Lombardi et A. D. Flowers
Son : Walter Murch, Mark Berger, Richard Beggs et Nathan Boxer
Montage : Walter Murch, Gerald B. Greenberg et Lisa Fruchtman ; Michael Kirchberger (Redux)
Musique : Carmine Coppola, Francis Ford Coppola, Mickey Hart 
Production : Francis Ford Coppola, Eddie Romero, John Ashley
Société de production : Omni Zoetrope
Sociétés de distribution : United Artists, Gaumont Buena Vista International août 2001 (Redux)
Budget : 31 000 000 $
Format : couleurs (Technicolor) – 35 mm – 2,35:1 (Technovision) – stéréo Dolby – copies V.O. gonflées au format 70 mm
Genre : guerre
Durée : 141 minutes (originale) ; 194 minutes (Redux)

États-Unis – 1979

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5

Salomon et la reine de Saba (1959), de King Vidor : une ressortie en DVD-Blu-ray qui flatte la rétine

Les années 50 sont celles des grands péplums hollywoodiens, qui riment avec un déploiement de moyens ahurissants permettant des reconstitutions historiques crédibles. Si tous n’ont pas toujours bien vieilli, les redécouvrir en DVD/Blu-Ray offre tout de même la possibilité de se délecter de panoramas magnifiques, ou de plonger encore mieux au cœur des courses de chars. Salomon et la reine de Saba, de King Vidor, est un de ceux-là.

Synopsis : À la mort du roi David, Salomon est désigné comme successeur, malgré les intrigues de son père Adonias. C’est alors que la troublante reine de Saba décide de séduire le nouveau monarque.

Avec sa durée conséquente de 2h21, Salomon et la reine de Saba souffre d’un rythme qui aujourd’hui ne passe plus : souvent bavard, étirant chaque scène plutôt que d’aller à l’essentiel, monté sans grande inspiration, etc. Cela dit, l’intérêt de cette version DVD/Blu-Ray est ailleurs, à savoir dans la redécouverte visuelle d’un péplum grandiose et souvent somptueux esthétiquement. L’assaut final et la fameuse scène des boucliers réfléchissant la lumière du soleil sont ressuscités avec grâce ; la dimension épique du film est dans l’ensemble plus qu’honorée par cette version HD, qui rend vraiment très bien, pour peu que l’on ait un écran suffisamment grand.

Certains petits défauts sont néanmoins à souligner : l’image assez granuleuse, quelques sauts des bordures du cadre (sans doute dus au passage d’un ratio 2.35:1 à 2.20:1 entre les deux versions du film), et une colorimétrie parfois inconstante (peu dérangeant, mais assez voyant sur les surfaces unies, comme le ciel). Du reste, la netteté parfaite permet de contempler les magnifiques paysages désertiques filmés en Espagne, et le Technicolor rend dans l’ensemble justice aux décors et aux costumes.

D’un point de vue audio, le mixage sonore est inégal, comme souvent avec les films de cette période (les musiques sont très fortes durant les scènes d’action, puis les dialogues sont très bas durant les conversations) ; on aurait pu espérer de cette nouvelle version qu’elle corrige le tir de ce point de vue-là. La VF, quant à elle, a pour elle d’avoir Yul Brynner et Gina Lollobrigida pour se doubler eux-mêmes, parlant tous deux français ; un accent bienvenu pour la reine de Saba qui fera oublier le reste du doublage pas toujours convaincant, malheureusement. De toute façon, la VO est à privilégier, comme d’habitude.

Parmi les suppléments composant cette édition DVD/Blu-Ray proposée par Sidonis Calysta, on notera tout de même un documentaire de près d’une heure consacré à Yul Brynner, et une présentation du film en lui-même, d’une dizaine de minutes . Le documentaire n’est pas un inédit, mais demeure un document digne d’intérêt pour en apprendre plus sur la vie et la carrière de Yul Brynner à travers les témoignages de grands acteurs l’ayant côtoyé (Eli Wallach, par exemple). La présentation quant à elle s’attarde sur le tournage compliqué du film, et notamment la tragique mort de Tyrone Power lors de la scène finale qui nécessita de retourner l’entièreté des scènes où Salomon apparaissait, avec un nouvel acteur en la personne de Yul Brynner. Deux bonus qui agrémentent un peu plus la dimension mythique du film, devant et derrière la caméra.

Bande-annonce :

Contenu :

Salomon et la reine de Saba (141 min)
Yul Brynner, l’homme qui devint roi (VF/VOSTFR, 58 min)
– Présentation par Patrick Brion (VF, 11 min)
– Bande-annonce (VO, 2 min)

Caractéristiques du DVD/Blu-Ray :

– Vidéo : 2.35 16/9 MPEG-4 AVC 1080p (24 fps)
– Audio : Français (DTS-HD Master Audio 2.0 48 kHz 24-bit) / Anglais (DTS-HD Master Audio 2.0 48 kHz 24-bit)
– Sous-titres : Français
– Durée totale : 212 minutes

Fiche technique :

Titre original : Solomon and Sheba
Réalisation : King Vidor, assisté de Noël Howard et Bernard Vorhaus
Scénario : Anthony Veiller, George Bruce et Paul Dudley d’après l’histoire de Crane Wilbur inspirée du récit biblique
Décors : Richard Day, Alfred Sweeney, Dario Simoni
Costumes : Ralph Jester
Photographie : Freddie Young
Société de production : Theme Pictures (États-Unis)
Genre : péplum, historique
Durée : 141 minutes
Pays d’origine : États-Unis
Dates de sortie : 18 décembre 1959 (FR), 25 décembre 1959 (US)

Les plus belles Palme d’or : L’Anguille de Shōhei Imamura

L’Anguille (Palme d’or en 1997) de Shōhei Imamura constitue avec De l’eau tiède sous un pont rouge paru quatre ans plus tard (2001), un superbe diptyque sur la question du désir féminin et de l’impuissance masculine. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de la Ballade de Narayama d’interroger la narration cinématographique.

De la rédemption à la farce

Yamashita est du type taiseux. Pas l’idéal quand on ouvre un salon de coiffure, lieu s’il en faut de bavardages et autres échanges de potins. Mais il se trouve que Yamashita, tout juste sorti de prison, a tué sa femme huit ans plus tôt après l’avoir surprise avec son amant. Libéré sous probation, il se mure depuis dans le silence et évite les relations intimes avec qui que ce soit. Seule une anguille dont il a fait sa compagnie alors qu’il était encore en prison, a le privilège de recueillir ses confidences. Comme le personnage du film de Kaurismâki, l’Homme sans passé, le très secret Yamashita attire autour de sa personne une faune de personnages atypiques, qui vivent comme lui en retrait de la ville, dans ce quartier périurbain bordé par un canal. Un charpentier au caractère bien trempé, un fou qui se prépare activement à une visite d’extraterrestres et un voisin aussi curieux que son coiffeur est discret. Une « famille » exubérante, comme on en rencontre aussi chez Ettore Scola ou encore Takeshi Kitano qui confère au film la tonalité d’une farce aux limites de l’absurde.

Désir et impuissance

La mise à distance que Yamashita met en œuvre dans son rapport aux autres va trouver ses limites lorsque Keiko, une jeune femme sauvée d’une mort par suicide, surgit dans son quotidien. Il faut dire que la jeune femme a des arguments à faire fondre le plus congelé des icebergs.  Dès les premières minutes, la présence de l’actrice Misa Shimizu, qu’Imamura réemploiera dans ses deux films suivants, apporte une sensualité et une fraîcheur à laquelle il est difficile de rester insensible. Pour autant Yamashita s’évertue à snober la jeune femme devenue entre-temps son assistante. Keiko a beau se démener pour montrer l’intensité de son désir, faire force sourires, gestes affectueux et allusions explicites, rien ne vient défriser le coiffeur qui continue de lui préférer son anguille. Anguille qui malgré la symbolique phallique à laquelle elle semble renvoyer représente en réalité la force de la féminité comme le rappelle le compagnon de pêche de Yamashita. « L’anguille traverse les océans pour se reproduire, fait face à mille dangers mais revient toujours à son point de départ ». S’il est incapable de répondre aux avances de Keiko, Yamashita n’est pas indifférent à la féminité mais est en quelque sorte tétanisé par la fascination qu’exercerait celle-ci. Non pas intimidé par la femme réelle qu’est Keiko mais effrayé par la Femme idéalisée présente dans son imaginaire.

La puissance de l’imaginaire

De fait, le film d’Imamura accorde une grande place à l’irréel à tel point que l’on en vient à douter de la réalité de certaines scènes. D’autres sont carrément fantaisistes. Ainsi la scène de crime initiale interroge : pourquoi l’amant est-il vu de façon aussi fugace ? Pourquoi ne se défend-il pas ? Pourquoi disparait-il aussi vite ? On peut en fait douter de l’existence même de cet amant. Même s’il apparait dans le champ de vision de Yamashita lorsqu’il les observe faire l’amour, on peut se demander si Imamura nous donne à voir dans cette scène, non pas la vision de la réalité, mais celle fantasmée que son personnage en a (voir sa femme avec un autre homme). L’enquête policière achoppera d’ailleurs sur cette question de l’amant. De même, dans la deuxième partie du film, le personnage de l’ancien compagnon de cellule qui vient tourmenter Yamashita n’existe vraisemblablement pas dans la réalité. Il est plutôt une projection mentale de Yamashita, une forme d’incarnation de sa culpabilité. La façon dont ce personnage surgit de l’eau pour attraper Yamashita lors d’une partie de pêche en atteste. Enfin, cette scène qui voit Yamashita, visiblement tourmenté, être irrésistiblement attiré puis « avalé » par l’aquarium où se trouve son anguille. Un moment du film surréaliste qui n’est pourtant pas présenté objectivement comme un cauchemar, et peut donc être interprété à nouveau comme une projection mentale de Yamashita. Le film ne cesse d’interroger le rapport au réel ou à l’irréel qu’instaure la représentation cinématographique. Ce que l’on voit est-il réel ? Est-ce que cela appartient à la réalité des personnages ou juste à leur imaginaire ? Avec une frontière entre les deux qui serait en quelque sorte volontairement brouillée par le réalisateur. Brouillage des genres également puisque l’Anguille qui commence comme un thriller est en fait bien davantage une fable constituée de personnages archétypaux : l’Homme impuissant, la Femme désirante, le Juste, le Fou, le Vieux, le Méchant, tous pris dans une folle sarabande aux trois quarts du film.

Un mélange de tons, de thèmes et de genres qui font de l’Anguille un film particulièrement troublant, plus proche de la farce métaphysique que du thriller psychologique. Une grande Palme d’or.

Bande annonce : L’Anguille

Synopsis : Takuro Yamashita est mis en liberté provisoire sous la responsabilité d’un bonze après avoir passé huit ans en prison pour le meurtre de sa femme. Ayant appris le métier de coiffeur au cours de sa détention, il décide de s’installer dans une friche industrielle non loin de Tokyo. Il est renfermé, ne parlant guère qu’à l’anguille qu’il a apprivoisée pendant ses années d’incarcération. Cependant, le salon, qu’il retape de ses mains, lui permettra de renouer des liens avec un groupe de petites gens alentour.

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4.5

Ce que le Nouvel Hollywood doit à la colère

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La fin du code Hays et l’émergence du Nouvel Hollywood lui ont instauré une place de choix : la colère peut désormais s’exprimer sans fard au cœur même des longs métrages. Et donner à certains d’entre eux, chez Stanley Kubrick ou Arthur Penn par exemple, l’argument ou le ton qui les travailleront en surface comme en profondeur.

Dans leur récent autoportrait, publié le 1er mars 2019, les scénaristes français de cinéma rapportent à quel point leurs confrères débutants peuvent se montrer obnubilés par les conflits et les intrigues. Ils verraient dans ces deux éléments constitutifs du script l’expression première de leur métier. De tout temps, cette notion de conflit a été nourrie par le sentiment de colère et ses nombreux avatars, dont la pluralité ne doit pas être négligée : la frustration, la haine, le rejet, la violence, l’emportement, la hargne, parfois même la résilience ou la lassitude proviennent tous d’une même matrice, que la « psychologie des couleurs » a l’habitude d’extérioriser par le rouge de la passion et du sang – mais pas seulement.

En matière de colère, contenue ou pas, le Nouvel Hollywood fut un terrain de jeu particulièrement fécond. Affranchis d’un code Hays coercitif et sensibilisés aux grandes causes sociopolitiques de leur époque, les néo-cinéastes (ou presque) tels que Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Mike Nichols, Martin Scorsese, John Schlesinger ou Peter Bogdanovich y sont tous allés de leurs propres essais, parfois spectaculaires ou emphatiques – Apocalypse Now, Taxi Driver, Voyage au bout de l’enfer, La Cible –, parfois plus implicites et intériorisés – Le Lauréat, La Dernière séance, Macadam Cowboy. Une liste non exhaustive au sein de laquelle s’invite un maître incontesté de la mise en scène, puisque Stanley Kubrick eut la bonne idée de présenter en 1971, en pleine fièvre néo-hollywoodienne, son brûlot contestataire et ultra-violent Orange mécanique.

Si certains personnages courroucés tiennent lieu de symboles, la colère au cinéma excède de loin leur ombre tutélaire. Et les cinéphiles de songer spontanément aux performances outrées de Jack Nicholson dans Shining, d’Al Pacino dans Scarface, de Michael Douglas dans Chute libre ou de Joe Pesci dans Les Affranchis. Le réalisateur argentin Damián Szifrón a même récemment basé tout un film à sketchs, Les Nouveaux Sauvages, sur cette émotion primaire. Et le cinéma sud-coréen l’a employée plus souvent qu’à son tour pour façonner des vigilante et revenge movies qui ont fait date : Old Boy, pointe avancée d’une excellente trilogie de la vengeance, ou les films de Kim Jee-woon J’ai rencontré le Diable et A Bittersweet Life. Parmi des centaines d’autres longs métrages, nous citerons également La Mariée était en noir de François Truffaut et sa célèbre adaptation tarantinesque Kill Bill (en deux volumes). Mais revenons à nos moutons (acariâtres).

Benjamin Braddock, Joe Buck, Jacy Farrow, Ruth Popper : la colère intériorisée

En 1967, le Nouvel Hollywood se découvre un premier ambassadeur. Dans Le Lauréat, Mike Nichols met en scène un Benjamin Braddock étouffé par les chaînes oppressantes des classes supérieures. Il revient de l’Université avec un diplôme valorisant en poche, mais surtout une moue contrariée et des manières inadaptées aux conventions sociales. Il exprimera notamment une indifférence absolue, bien que pudique, aux félicitations et offres d’emploi des nombreux amis de ses parents. Cette irritation envers son milieu d’origine et ses règles absurdes, il va la manifester en brisant un tabou : coucher avec Mme Robinson, l’amie mariée et quadragénaire de la famille.

Joe Buck (Macadam Cowboy) et Jacy Farrow (La Dernière séance) partagent une même colère contenue et l’angoisse de ne vivre leur existence qu’à la marge, dans un Texas natal désespérant et cruellement sous-dimensionné. Alors que cela se traduit dans Macadam Cowboy par une fuite en avant vers New York et une carrière pathétique dans la prostitution, à Anarene, dans le film de Peter Bogdanovich, c’est la chair et l’abandon de soi qui joueront les rôles de substitution. Jacy cherche à s’offrir dans un motel peu avenant, ce qui se soldera, là aussi, par une expérience éminemment décevante. La Dernière séance expose par ailleurs une Ruth Popper n’ayant même plus la force de la colère. Et pour cause : elle souffre de dépression, d’être négligée par un homme probablement homosexuel et finira par se jeter à corps perdu dans une relation adultère avec Sonny, un étudiant de son mari.

Bande-annonce : Macadam Cowboy

https://www.youtube.com/watch?v=V2v_qauEfIg

Travis Bickle et Bobby Thompson, les grands commis

C’est un petit gars du Midwest qui hante Taxi Driver. Un insomniaque doublé d’un marginal. Quelqu’un qui ne prend plus la peine de rendre visite à ses parents et se contente de leur donner quelques nouvelles – mensongères – à travers des courriers expéditifs. C’est surtout un chauffeur de taxi débordant de rage, qui sillonne la ville de New York de nuit, en maudissant secrètement ses « putes », ses « camés », ses « racailles » et ses « négros ». Travis Bickle est mû par la colère des insatisfaits : éternel perdant en amour, en rupture complète avec son environnement, il ne fait que renouveler quelques trajets circulaires dénués de sens. Il promène des inconnus dans une métropole qui le rend progressivement fou, ce qui aboutira à une explosion de violence désespérée, dans laquelle sa volonté de se percevoir en justicier n’est pas tout à fait innocente.

Contrairement à Travis et son look de psychopathe punkoïde, Bobby Thompson (La Cible) a tout du gendre idéal. Jeune, employé en assurance, vétéran du Vietnam, il semble calme, équilibré, peut-être même incapable de la moindre méchanceté. Il collectionne cependant des armes à feu qui lui serviront bientôt à perpétrer des meurtres de masse, dans une évocation quasi visionnaire des fusillades qui secouent l’Amérique depuis des décennies. Cette violence est-elle le fruit d’un désordre mental (lui-même lié à la guerre ?) ou l’expression d’une colère profondément enfouie ? Probablement un peu des deux. Quoi qu’il en soit, Peter Bogdanovich synthétise en une centaine de minutes la mutation des monstres dans la société américaine contemporaine : ceux du cinéma étant désormais obsolètes, de nouveaux, bien réels, les supplantent. Surtout, le réalisateur américain laisse à son public le soin de composer avec les sentiments de colère et d’injustice inhérents aux événements contés. Subrepticement, la balle circule et passe du personnage sociopathe au spectateur abasourdi.

Bande-annonce : La Cible

Colère et démesure

Dans Orange mécanique, la colère est double. C’est d’abord celle des Droogies d’Alex DeLarge, gratuite, implacable et possiblement létale. C’est ensuite celle de l’État totalitaire, méthodique et parée de vertus discutables, exactement comme dans le Soleil vert de Richard Fleischer. Stanley Kubrick tirera de ces deux formes d’abîme une série de plans iconiques à jamais érigés en emblèmes de la violence au cinéma. Francis Ford Coppola et Michael Cimino parviendront tous deux à un même degré de maestria dans leur restitution de la guerre du Vietnam.

Apocalypse Now est un voyage au tréfonds de l’être. Un spectacle démentiel où toute l’étendue de la haine envers l’autre, l’ennemi sans visage, est condensée en une seule réplique, la célèbre « J’aime l’odeur du napalm au petit matin ». La remontée du fleuve s’apparente à une contre-odyssée intérieure, vers la forme la plus exacerbée de violence et de folie. Si Michael Cimino filme lui aussi ces mêmes travers, la place de la colère dans son film s’avère toutefois d’une nature différente. D’abord parce qu’il travaille les liens d’identification et d’attachement à ses personnages au cours d’une longue introduction. Ensuite parce que la hargne et l’exaspération entraîneront chez Mike Vronsky, le héros de Voyage au bout de l’enfer, une sorte de résilience extrême, qui lui permettra d’échapper au Vietnam – mais pas, cependant, à ses contrecoups émotionnels.

Chez Sam Peckinpah ou Arthur Penn, la colère et la violence s’arrogeront longtemps les premiers rôles. Une nouvelle génération de westerns va alors émerger, mais aussi une liberté inédite dans la formulation des postulats de base du long métrage : le sexe, la représentation de la brutalité ou de la mort, la liberté de ton, la noirceur font partie des apports d’un Nouvel Hollywood parfois décapant. C’est par cette voie étroite – mais royale – que La Horde sauvage, Little Big Man, Bonnie and Clyde ou Les Chiens de paille vont marquer l’histoire du septième art. Le dernier cité rejoindra d’ailleurs Orange mécanique et Délivrance parmi les titres séminaux de l’ultra-violence au cinéma.

Bande-annonce : Les Chiens de paille 

https://www.youtube.com/watch?v=uOSDGDKQpxo

Fin du tapis rose, découvrez le palmarès du festival CanneSeries 2019

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La deuxième édition du festival CanneSeries, qui se tenait du 5 au 10 avril 2019, vient de dévoiler son palmarès lors de la cérémonie de clôture présentée par l’humoriste et acteur Monsieur Poulpe.

Pour cette deuxième saison du nouveau festival cannois dédié aux séries, dix œuvres étaient en compétition. Le jury était présidé par Baran bo Odar, créateur de la série Dark, ainsi que d’Emma Mackey, Katheryn Winnick, Miriam Leone et Rob. En voici les lauréats.

PALMARÈS DE LA COMPÉTITION OFFICIELLE

PRIX DE LA MEILLEURE SÉRIE

PERFECT LIFE (Déjate Llevar) crée par Leticia Dolera – Espagne

PRIX D’INTERPRÉTATION

Reshef Levi
Pour la série NEHAMA – Israel

PRIX SPÉCIAL D’INTERPRÉTATION (pour l’ensemble d’un casting)

Leticia Dolera, Celia Freijeiro, Aixa Villagrán
Pour la série PERFECT LIFE (Déjate Llevar) – Espagne

PRIX DU SCENARIO

Bert Van Dael et Sanne Nuyens
Pour la série THE TWELVE (De Twaalf) – Belgique

PRIX DE LA MUSIQUE

Christoph M. Kaiser et Julian Maas
Pour BAUHAUS – A NEW ERA (Die neue Zeit) – Allemagne

Le prix de la meilleure série courte a été remis à la série australienne Over and Out crée par Adele Vuko et Christiaan Van Vuuren.. Le jury était présidé par Greg Garcia, accompagné de Josefine Frida Pettersen (Skam) et Fanny Sidney (Dix Pour Cent).

 

The Dead don’t die, de Jim Jarmusch, ouvrira le Festival de Cannes

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C’était une rumeur depuis quelques jours, et voilà que c’est confirmé. Un des films les plus attendus de l’année fera l’ouverture du Festival de Cannes, où il sera présenté en Compétition. Il s’agit de The Dead don’t die, le film de zombies signé Jim Jarmusch.

Jarmusch, cinéaste à l’oeuvre très personnelle, s’est lancé régulièrement dans des relectures de films de genre : le western avec Dead Man, avec Johnny Depp, sur une musique de Neil Young (la musique aura toujours une importance capitale dans les films de Jarmusch) ; le film de vampires avec Only Lovers left alive. Le revoilà donc en train de surfer sur la vague des films de zombies, pour une œuvre que l’on devine à nouveau très personnelle et, apparemment, fort drôle. La bande annonce, présentée il y a temps de peu, laisse pressentir l’humour du film.

Le casting sera sans aucun doute un élément fort de The Dead don’t die : Bill Murray (on se souvient tous de la précédente rencontre entre cet acteur et des zombies, dans le culte Bienvenue à Zombieland), Adam Driver, Chloe Sevigny, Tilda Swinton, Steve Buscemi, les chanteurs Iggy Pop et Tom Waits (qui avaient déjà joué sous la direction de Jarmusch), et tant d’autres.

Jarmusch est un habitué de Cannes, où quasiment tous ses films furent sélectionnés. Stranger than Paradise avait reçu la Caméra d’Or en 1984. En 1989, Mystery Train reçoit le prix de la meilleure contribution artistique et, en 2005, c’est Broken Flowers (déjà avec Bill Murray) qui est récompensé du Grand Prix.

De plus, il fut en Compétition officielle pour Down by Law, Ghost Dog, Only Lovers left alive, Paterson. A quand une Palme d’Or ?

Tout cela augmente encore chez les fans du cinéaste l’envie de voir comment ce réalisateur singulier va aborder le sujet des zombies.

La Cérémonie d’ouverture aura lieu le 14 mai.

The dead don’t die : bande annonce

Colère sur pellicule : Louis Bloom, le Travis Bickle moderne de Night Call

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En avril, LeMagduciné revient sur des personnages qui ont marqué le cinéma avec une émotion particulière. Cette semaine il s’agit de la colère, occasion de revenir sur le personnage principal de Night Call, l’énigmatique Louis Bloom. Intensément moderne, ce Taxi Driver du 21ème siècle nous offre un personnage empli d’une colère sourde envers l’humanité, et d’une soif infinie de succès. 

Les cheveux gras, les joues creusées et le regard nerveux caché derrière d’épais sourcils, Louis Bloom, aussi solitaire et amer que Travis Bickle, passe ses nuits à errer dans les rues de Los Angeles au volant de sa voiture. Caméra à la main, il traque accidents et crimes pour les filmer, puis les vendre à des chaines de télévision. Plus y a de sang, plus ça vend. 

Alors que le film de Scorsese débutait avec les notes oppressantes composées par Bernard Herrmann et une image saturée de rouge, Night Call lui, nous accueille avec une musique douce, aux notes électriques, presque teintées d’optimisme. La bande-son apaise plus qu’elle n’angoisse et accompagne les premières images du film qui nous dévoilent le paysage nocturne de Los Angeles. Si les rues semblent désertes, la ville ne dort jamais totalement, et sous la lumière jaunâtre des lampadaires, les quelques somnambules errent dans les rues jusqu’à l’aube. On y croise Louis Bloom, qui entre par effraction sur un chantier privé. Lorsqu’il se fait prendre en flagrant délit par le type de la sécurité et voyant qu’il ne s’en sortira pas, Lou, sans perdre ses moyens et s’énerver, tabasse l’homme dans le plus grand des sangs froids. 

Froid et professionnel, c’est ainsi qu’on pourrait décrire Lou. Trop professionnel, à vrai dire. Il aborde sa vie comme une succession d’entretiens d’embauche. Chacun de ses gestes et chacune de ses paroles ont pour seul but d’être efficaces et productifs. A la manière dont il recrache des discours pompés sur des cours de business en ligne, il en devient souvent risible. On a davantage l’impression de se trouver face à un rapport de stage, que devant un personnage fait de chair et d’émotions. Car Louis ne s’énerve que rarement. Non pas qu’il soit exempt de violence, les paroles qu’il profère à ses congénères sont agressives et acerbes, mais il s’agit là d’une violence froide, impersonnelle. Les rares fois où nous voyons Lou se mettre réellement en colère, c’est lorsque les personnes qu’il a en face de lui réagissent humainement à ses propos. Comme lorsque son assistant se trompe de chemin, ou quand Nina, qui lui achète ses vidéos pour les diffuser, réagit mal à sa proposition (sa menace) sexuelle en échange de vidéos encore plus sanglantes. Ce qui met Louis en colère, c’est l’humanité. Il dira plus tard à son employé que le problème, ce n’est pas qu’il ne comprend pas les gens, c’est juste qu’il ne les aime pas. Lui dont le seul but est de réussir, qu’importe le domaine, qu’importe le moyen, abhorre la faiblesse des autres, car elle le renvoie à sa propre humanité. 

Pour autant, cette violence et cette colère sont étouffées et rarement montrées à l’écran. Taxi Driver a vu le jour à une ère où le Nouvel Hollywood avait un besoin de voir la violence exploser. Ici, la colère est d’un autre genre, sous-jacente. Présente et pourtant invisible. Le film, teinté de jaune, de vert et de bleu, est davantage mélancolique qu’agressif. Quelques touches de rouges ça et là viennent réchauffer la froideur urbaine, des feux rouges, des néons ou encore la chemise rose délavée de Lou. A mesure que Louis gagne en confiance et en pouvoir, le rouge se fait de plus en plus présent, jusqu’à devenir la couleur de sa voiture. C’est d’ailleurs sur la route, en slalomant entre les véhicules à toute allure pour arriver le premier sur les scènes de crime, que Louis lâche prise. Mais dans Night Call, la violence se retrouve toujours atténuée par un élément, souvent la musique. Dans une scène, Louis arrive sur le lieu d’un accident de voiture avant l’arrivée des secours. Pour avoir un meilleur angle, plus graphique, plus poignant, il entreprend de déplacer le corps de la victime. Le tout est accompagné de cette douce musique qui ouvrait le film. Au lieu de souligner l’horreur d’un tel geste, de nous donner envie de nous révolter, la bande-son met en lumière la réussite de Louis. Il s’agit d’une opportunité en or pour sa carrière, et la musique nous indique son succès et nous encourage presque à nous réjouir pour lui. 

Le film met le spectateur dans cette position inconfortable où il n’arrive plus à se mettre en colère, ni contre Louis, ni contre le système. Lorsque le soleil éclatant de Los Angeles laisse place à l’éclairage superficiel des lampadaires et que la ville se vide de sa population enjouée et colorée, la violence se réveille. Durant tout le film, seule la mort semble être présente la nuit. Mais si on fait face à la mort, on ne voit cependant pas son processus. On n’assiste pas à la violence des meurtres ou des accidents, on regarde seulement des corps déjà vidés de leur vie, sans avoir l’espoir d’y changer quoique ce soit. Et tel Louis Bloom, nous ne sommes bons qu’à observer cette fatalité dans l’œil d’un objectif.

Bande-annonce : Night Call

« Pin-up au temps du pré-code (1930-1934) » : radiographie d’une figure contrastée

La pin-up n’est pas seulement cette nymphette blonde dévorée du regard par les hommes ou déshabillée par inadvertance à la faveur de gags plus ou moins convenus. Contrairement aux idées reçues, elle tient peut-être davantage de la figure féministe que de la vamp ou de la femme fatale. Mélanie Boissonneau revient sur son destin cinématographique durant le pré-code, mais aussi après 1934.

La période dite « pré-code Hays », s’étendant de 1930 à 1934, fut-elle un réel espace de liberté cinématographique ? Dans quelle mesure la pin-up peut-elle se réclamer du féminisme ? Quelle fut l’évolution de ce personnage féminin controversé à travers le temps ? Quid de ses modes de représentation, d’exploitation et de réception ? L’essayiste Mélanie Boissonneau, titulaire d’un doctorat en études cinématographiques, publie à ce propos, chez Lettmotif, une thèse aussi dense que passionnante. Elle comprend deux parties bien distinctes, mais complémentaires : une longue introduction théorique et historique portant sur la pin-up, le code Hays et le féminisme, suivie d’un effeuillage attentif de plusieurs pin-up du début des années 1930 : Betty Boop, Jean Harlow, Jane Parker ou encore Mae West, auxquelles se mêlent les Scream Queens et les Final Girls des films horrifiques.

Pour identifier et définir la pin-up, Mélanie Boissonneau fait appel à Boris Vian, Bertrand Mary, Mark Gabor, André Bazin ou encore Maria Elena Buszek. Elle prend le parti de situer cette figure ambivalente sur le terrain du féminisme : si l’essayiste Andrea Dworkin estime que la pin-up sexualisée est représentative de la domination masculine, Annie Sprinkle, prostituée, actrice et réalisatrice de films pornographiques, par ailleurs titulaire d’un doctorat en sexualité humaine, avance au contraire un droit absolu d’utiliser son corps et sa sexualité – dans une maîtrise, sinon une réappropriation de soi. Cela constitue un bon point de départ pour mesurer les écarts de jugement dès lors qu’il s’agit d’analyser la place de la pin-up non seulement au cinéma, mais aussi dans la longue histoire de l’émancipation des femmes.

Des Gibson Girls aux Varga Girls, de Betty Boop à Mae West

Aussi incongru que cela puisse paraître, la pin-up peut effectivement s’arroger une part de féminisme politique. Si les Gibson Girls dessinées par l’illustrateur Charles Dana Gibson ne travaillent pas et restent cantonnées aux rôles assignés par la société patriarcale, les Varga Girls d’Alberto Vargas, plus affirmées encore que les Petty Girls, créent déjà le malaise et suscitent des réactions mi-indignées mi-apeurées, notamment en raison d’une sexualité explicite.

Une dualité objet/sujet s’applique par ailleurs au magazine américain Photoplay, qui imprime des photographies d’artistes sexualisées, mais les accompagne d’interviews et de portraits consacrant, pour les femmes concernées, un statut d’êtres indépendants, pensants et agissants. Cette dichotomie objet/sujet sous-tend en réalité tout l’ouvrage. C’est à son aune que seront étudiées Jane Parker, Mae West ou Jean Harlow.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Mélanie Boissonneau nous rappelle toutefois deux choses. Les années pré-code ne furent pas l’idylle que l’on croit parfois : des négociations horizontales ont lieu au cas par cas entre les créateurs de films et la censure, ce qui aboutit à des compromis et des compromissions. Par ailleurs, dès qu’elle prend conscience d’elle-même et se montre active (dans le sens contraire de passive), la pin-up dérange et lézarde des conventions patriarcales pourtant bien en place.

Betty Boop est un cas intéressant en ce sens qu’elle a aujourd’hui une réputation très exagérée de femme émancipée. Pourtant, comme le rappelle l’auteure, elle relève pleinement de la femme-objet dénuée d’indépendance, dont le corps exerce un important pouvoir de fascination sur les hommes, ce qui occasionnera à son encontre des agressions en tous genres. Après 1934 et le renforcement de la censure sous l’égide de Joseph Breen, la situation empire encore et la vie de Betty semble désormais phagocytée… par un chiot.

Jean Harlow s’en sort à peine mieux. Des « intertextualités » impitoyables contribuent à confondre à son endroit le temps diégétique et biographique. Elle personnifie malgré elle, plus souvent qu’à son tour, la dumb blonde, notamment quand on remet ouvertement en cause ses capacités intellectuelles. Celle qui préfigure Marilyn Monroe joue des rôles où elle manque d’argent, cherche un emploi, fait office d’objet sexuel ou se voit assaillie de mépris. Elle subit une assignation constante aux stéréotypes en vigueur dans les sociétés phallocratiques.

Jane Parker connaît quant à elle deux périodes relativement dissemblables : celle du pré-code, où elle apparaît forte et émancipée (même si l’iconographie publicitaire atténue cette image) ; celle débutant en 1934, après le renforcement des sanctions du code Hays, où la femme de Tarzan se fond dans le rôle traditionnel de la femme au foyer et se voit même éclipsée par son fils Boy. Mae West, affranchie de nombreux carcans (de par son âge, ses rôles, ses dialogues), se voit elle aussi frappée par les difficultés nées de 1934 : son originalité semble de plus en plus menacée, voire moquée.

L’ouvrage de Mélanie Boissonneau a (au moins) un double mérite : il nous éveille à une figure hollywoodienne souvent négligée, la pin-up, et la contextualise sur près de 200 pages aussi passionnantes qu’édifiantes. Car avant d’étudier par le menu les déboires de Betty Boop ou les impétuosités de Mae West, le lecteur passera par Bettie Page, les Guerrilla Girls, le nose art, Simone de Beauvoir, Adah Isaacs Menken, Sarah Bernhardt ou encore Henry James Forman – dont les études scientifiques servirent d’assise au Code Hays.

À mettre entre toutes les mains.

Fiche technique

Auteur : Mélanie Boissonneau
Editeur : Lett Motif
Date de parution : 19/03/2019
EAN : 978-2367162447
ISBN : 2367162441
Illustration : Photos couleur
Nombre de pages : 520
Format : 13 x 21

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4.5

Simetierre, quand l’horreur ne fait plus peur

Plombé par ses envies d’horreur « grand public », Simetierre version 2019, est un ratage quasiment complet, tant il ne parvient jamais à créer le moindre frisson, ni même à s’approprier correctement les formidables thématiques du roman de Stephen King.

Synopsis : Le docteur Louis Creed quitte Boston pour s’installer dans une région rurale du Maine, avec sa femme Rachel et leurs deux jeunes enfants, Ellie et Gage. Au fond des bois près de sa nouvelle maison, Louis découvre un mystérieux cimetière. Peu après, une tragédie s’abat sur lui. Il se tourne alors vers un étrange voisin, Jud Crandall. Sans le savoir, Louis vient de déclencher une série d’événements tragiques avec de redoutables forces maléfiques.

Probablement une des œuvres les plus sombres et terrifiantes de Stephen King, Simetierre n’est pourtant pas celle qui a le plus forgé sa renommée, mais qui a drastiquement marqué de son emprunte tous les braves qui se sont aventurés à parcourir ses pages sinueuses. Ce qui fut le cas de l’auteur de ces lignes, qui fut durablement traumatisé par la lecture de cet excellent roman. En 1989, il eu le droit à une première adaptation dirigée par Mary Lambert, qui malgré des acteurs approximatifs et son aspect daté, reste un film fidèle qui s’impose par sa violence crasseuse et son atmosphère moite et oppressante. Mais l’idée d’une version actualisée faisait diablement envie, surtout que celle-ci promettait de prendre des libertés avec l’œuvre d’origine tout en conservant son essence. Réalisé par Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, deux jeunes cinéastes envieux de faire leur preuve, ce nouveau Simetierre partait sur de bonnes bases, présentant à nous une imagerie forte et originale.

Pourtant, Simetierre subira le premier contrecoup de ce cinéma d’horreur grand public, à savoir une démarche marketing catastrophique qui prive le film de toute surprise. Plus encore, celle-ci s’est vendue sur l’imagerie assez iconique des enfants déguisés avec des masques d’animaux, un élément qui s’avère extrêmement mineur, et qui ne dure que le temps d’une séquence de quelques secondes. Le film se révélera loin de l’atmosphère mystique et dérangeante qu’il essayait de vendre avec cela. Il est sans doute étrange de reprocher à un film son marketing, car celui-ci ne devrait pas forcément influer sur la qualité finale de l’œuvre, mais ce Simetierre base sa narration sur le modèle du slow burn, à savoir qu’il commence très doucement pour faire progressivement monter la tension et le suspense. L’intégralité de la première partie joue sur le fait que la menace pèse sur les deux enfants de la famille, et sur le suspense de savoir sur qui tombera le couperet. Sauf que tout cela à été dévoilé dans les différentes affiches et bandes annonces, ce qui fait que l’intégralité de ce premier acte et de son twist tombe à l’eau. Le film a tendance à beaucoup trop prendre pour acquis le fait que son spectateur a lu le livre de King ou vu sa première adaptation, et base son suspense en conséquence, sur l’attente des fans, plutôt que de créer ou de placer une situation qui amènera l’horreur.

En résulte donc une exécution qui aligne les jumpscares de manière systématique et sans génie, simple clin d’œil à ce qui avait déjà été fait avant, laissant le fan complètement passif face à un film qu’il a au final déjà vu, et le nouveau venu sera quant à lui laissé à la porte car le film, trop sûr de ses acquis, exposera son univers de bien piètre manière, ne se donnant jamais la peine de créer un mystère tangible. Car en dehors de deux changements majeurs assez discutables, car ils passent à côté de tout le propos sur la mort et le deuil véhiculé par l’histoire de Simetierre, le film reste très balisé dans sa démarche et reste très similaire à l’œuvre de King. Le long métrage n’est pas aidé par une réalisation très faible, dont une photographie assez laide qui trahit souvent des fonds verts assez immondes et des couleurs particulièrement ternes, ni par la mise en scène sans relief de Kölsch et Widmyer, qui ne connaissent rien à l’horreur en dehors de l’enchaînement de jumpscares prévisibles, et qui échouent même à faire sursauter. Le casting reste correct, mais les acteurs surnagent un peu dans la sous-écriture de leurs personnages, reste que Jason Clarke met beaucoup de conviction dans son jeu et que John Lithgow est toujours aussi impeccable.

Simetierre est un ratage de A à Z. Que ce soit dans ses effets surannés et la platitude de ses visuels, notamment dans une violence très édulcorée qui en fait un film sans la moindre prise de risque, ou son écriture d’une pauvreté confondante qui ne retrouve jamais le vertige et les passionnants questionnements de l’œuvre d’origine. C’est une copie vulgarisée, fade et bête qui ne cherche que le grand frisson, mais qui se trouve dans l’incapacité d’asseoir ses effets, et qui s’avère aussi terrifiante qu’un train fantôme de fête foraine. Le casting a beau faire de son mieux, il ne sauve jamais Simetierre du naufrage qui, à vouloir attirer tout le monde, finit par ne contenter personne. Une entreprise opportuniste qui flirte avec le grotesque et l’ennui, plutôt que d’alimenter le trouble et la peur. A éviter.

Simetierre : Bande annonce

Simetierre : Fiche technique

Titre original : Pet Sematary
Réalisation : Kevin Kölsch et Denny Widmyer
Scénario : Matt Greenberg et Jeff Buhler, d’après le roman Simetierre de Stephen King
Casting : Jason Clarke, Amy Seimetz, John Lithgow, Jeté Laurence, …
Décors : Todd Cherniawsky
Direction artistique : Félix Larivière-Charron
Photographie : Laurie Rose
Montage : Sarah Broshar
Musique : Christopher Young
Producteurs : Lorenzo di Bonaventura, Steven Schneider et Mark Vahradian
Production : Di Bonaventura Pictures et Alphaville Films
Distribution : Paramount Pictures
Durée : 101 minutes
Genre : Horreur
Dates de sortie : 10 avril 2019

États-Unis – 2019

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Edouard Baer sera le Maitre de cérémonie du 72ème Festival de Cannes

Déjà à l’œuvre en 2018 où il avait enchanté les foules par son audace et son aisance sur scène, Edouard Baer a décidé de remettre le couvert et sera donc à nouveau le Maître de Cérémonie de la 72ème édition du Festival de Cannes, qui rappelons-le, se tiendra du 14 au 25 Mai prochain.

Fidèle à lui-même, l’acteur français que l’on peut voir actuellement dans La Lutte des Classes (M.Leclerc)  n’a pas attendu le feu vert de la clique à Thierry Frémaux qui se réserve le 18 avril prochain pour lancer les hostilités cannoises. Non, avec la même simplicité qui fait que le moindre mot qu’il scande provoque chez ses fans une transe incontrôlée, il a admis être la « première partie » du plus grand Festival de cinéma de la planète, un peu comme si on achetait une baguette. A la cool quoi. Et dans le fond, ça nous rassure car commencer sous les hospices de la gouaille roublarde et détendue d’un tel acteur, ça promet encore de belles punchlines toujours placées sous le sceau de l’amitié, de la passion et du rire. Une passion que l’on devrait d’ailleurs retrouver jusque dans ses textes, puisque Edouard Baer a ainsi révélé qu’il allait s’inspirer de l’un de ses spectacles, Élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce (qu’il joue actuellement au théâtre Antoine) pour son speech inaugural.

Une occasion de tordre le cou au protocole (généralement, les discours prononcés par les Maîtres de cérémonies sont écrits par un parterre de scénaristes et auteurs triés sur le volet) qu’il assume et qui permettra à coup sûr de distiller un peu de décontraction dans une cérémonie qui, si elle n’a pas fini de faire rêver, continue de briller par sa certaine rigidité. Mais ça, c’est une autre histoire. Pour l’heure, il ne nous reste plus qu’à attendre le 14 mai prochain et guetter quand l’acteur de 52 ans, habillé en pingouin, commencera à s’esclaffer avec la plus belle prose sur la magie du cinéma. Vivement, on vous dit !

Petit florilège de la cérémonie d’ouverture de 2018 où avec tout le sarcasme qui le caractérise, Edouard Baer faisait déjà rire l’audience avec un naturel désarmant…

Ciro Guerra sera le président de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2019

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Les informations relatives au Festival de Cannes 2019 tombent toujours au compte-gouttes, mais les semaines défilent et de plus en plus de noms intéressants commencent à poindre. Aujourd’hui, l’actualité concerne la présidence de la Semaine de la Critique, dont le cinéaste Ciro Guerra sera donc chargé.

Le Colombien sera à la tête du jury pour remettre le prix du meilleur premier ou second film, puisque c’est ce dont il s’agit dans la Semaine de la Critique. Après avoir récompensé Diamantino lors de l’édition 2018, film brésilien réalisé par Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt, cette année sera sans doute une nouvelle fois pleine de promesses pour une section du festival qui a souvent permis de révéler de nouveaux talents. Ciro Guerra, dont le nouveau film Les Oiseaux de passage (« Pajaros de verano ») sera d’ailleurs à l’affiche dès demain (10 avril), avait été révélé en 2015 pour L’Étreinte du serpent (« El Abrazo de la serpiente ») qui avait même été nommé aux Oscars, dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère ».

Ce n’est pas un nouveau venu à Cannes, puisque l’an dernier Les Oiseaux de passage avait été présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs et récompensé par le Art Cinema Award. En pleine post-production de son cinquième film, Waiting for the Barbarians, adapté du roman de J.M Coetzee, avec Johnny Depp et Robert Pattinson, le cinéaste colombien fait partie d’une nouvelle vague de réalisateurs qui ont à cœur de relire l’histoire de leur pays en privilégiant des approches très personnelles.

Il ne sera bien sûr pas seul, accompagné d’Amira Casar (comédienne), Marianne Slot (productrice), Djia Mambu (critique cinéma), et de Jonas Carpignano (réalisateur). La sélection, quant à elle, sera révélée le 22 avril.

Les plus belles Palmes d’or : Mission de Roland Joffé

Avant que le Festival de Cannes 2019 ne déroule son tapis rouge, Le Magduciné vous propose de revenir en avril sur quelques unes des plus prestigieuses Palmes d’or. L’occasion de s’intéresser aujourd’hui à Mission, un fabuleux drame historique réalisé par Roland Joffé.

La colonisation de l’Amérique du sud semblait méconnue de l’Histoire, et oubliée par le septième art avant que Roland Joffé choisisse d’en relater dans Mission les tragédies et les enjeux. Dans cette somptueuse fresque historique, le réalisateur livre son film le plus poignant en proposant des vastes réflexions sur le pouvoir, la violence, la tolérance et la rédemption. 

Alors que les empires espagnols et portugais poursuivent leur expansion au 18ème siècle, une mission de jésuites s’installe dans un territoire vierge et reculé où résident les Guaranis, un peuple autochtone vivant en harmonie avec la nature. Dirigée par le frère Gabriel, un prêtre altruiste et idéaliste incarné par l’impeccable Jeremy Irons, elle est chargée d’évangéliser cette communauté de « sauvages » tout en la protégeant contre les exactions des colons. Si le pont entre les deux cultures paraît impossible à franchir, et encore plus à construire, le père Gabriel, dans une scène marquante, parvient à entamer le dialogue grâce au son harmonieux de son hautbois. Cette musique, composée par le grand Ennio Morricone, imprègne Mission d’une force lyrique tout en exacerbant son message de pacifisme.

Gabriel est secondé dans cette tâche par Rodrigo Mendoza, un mercenaire et ancien marchand d’esclaves. Interprété par un inoubliable Robert de Niro, cet homme sans foi, qui ne se pardonne pas d’avoir tué son frère par rivalité amoureuse, trouve la rédemption en se convertissant et en assistant les Jésuites. Dans une des plus célèbres séquences du film, Rodrigo subit l’épreuve d’une marche forcée, en traînant derrière lui son armure comme un boulet, symbole ultime du poids que pèse sur lui sa conscience. La fin de ce parcours d’obstacles, marquée par ses larmes, permet à Rodrigo de retrouver une certaine paix intérieure.

Ensemble, les deux hommes essayent de convaincre les Etats que les indiens Guaranis méritent d’être écoutés, compris, et ne constituent pas qu’une simple force de travail à exploiter. Ils bâtissent un microcosme fondé sur la foi et l’amour, presque paradisiaque, où chacun peut trouver sa place. Roland Joffé véhicule ainsi dans Mission des valeurs d’altérité, de partage et de tolérance qui font encore écho dans nos sociétés actuelles. 

Cette harmonie retrouvée est cependant rapidement bousculée par les rivalités entre le Portugal et l’Espagne dans le découpage des territoires. Ces clivages politiques décident l’Espagne à rappeler les Jésuites, malgré les progrès de la mission rapportés par le cardinal Altamirano. Oppressé par les Portugais et les ordres du Pape, ce dernier préfère renoncer à défendre la présence jésuite.

Les personnages du frère Gabriel et de Rodrigo révèlent alors tout leur courage et leur humanisme en refusant d’abandonner le peuple Guarani. Chacun à leur façon, le premier en priant et le second en combattant, ils tentent désespérément de sauvegarder ce qui ne restera dans l’histoire qu’un paradis perdu. C’est donc la foi en leur communauté, plus que la religion, qui permet à ces deux héros de se dépasser. Dans la scène finale, Rodrigo observe d’ailleurs que « si la force est le droit, l’amour n’a nulle place en ce monde« . Si Roland Joffé prend ostensiblement le parti de critiquer la tyrannie et la violence des colonisateurs face à la résistance des Jésuites, le film nous montre toute l’atrocité de l’attaque des Espagnols contre la mission. Seuls les enfants seront épargnés.

Au delà de son message pacifiste et humaniste, Mission reste dans nos mémoires par la beauté de ses images à couper le souffle et sa poésie envers le mode de vie des Indiens, proche du mythe du « bon sauvage ». La région des Guaranis avoisine en effet les somptueuses chutes d’Iguaça, qui servent de cadre au film. La bande-originale d’Ennio Morricone sublime encore davantage, si besoin en était, la magnifique photographie du film.

Tant pour ses valeurs que sa splendeur esthétique, Mission s’est imposée comme une Palme d’or marquante. Celle d’un peuple oublié, d’hommes idéalistes et courageux. Celle de l’amour et surtout de la foi.

The Mission – Bande-annonce

The Mission – Fiche technique

Réalisation : Roland Joffé
Scénario : Robert Bolt
Interprétation : Robert de Niro (Rodriguo Mendoza), Jeremy Irons (le père Gabriel), Ray McAnally (Altamirano), Cherie Lunghi (Carlotta), Aidan Quinn (Felipe Mensoza), Liam Neeson (Fielding), Ronald Pickup (Hontar)…
Photographie : Chris Menges
Décors : Stuart Craig, Jack Stephens
Costumes : Enrico Sabbatini
Montage : Jim Clark
Musique : Ennio Morricone
Producteurs : Fernando Ghia, David Puttnam
Production : Enigma Film, Goldcrest Films, Kingsmere Productions Ltd
Durée : 125 minutes
Genre : Drame, Aventure
Date de sortie : 1er octobre 1986

États-Unis, Royaume-Uni – 1986