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« Crossed » : quand l’humanité se rétracte

Hi Comics commercialise l’intégrale du cycle de Garth Ennis et Jacen Burrows. Crossed a pour cadre une Amérique post-apocalyptique et pour menace des infectés frappés de violence, de sadisme et de vulgarité. Le programme fait froid dans le dos : agressions, mutilations, viols, meurtres… Quelques résistants tentent d’y survivre.

Le genre zombiesque a été popularisé par George Romero au cinéma, par The Walking Dead en ce qui concerne les séries télévisées et se voit depuis 2008 détourné par Crossed dans le monde des comics. Les ponts entre les deux univers sont en effet légion : Amérique post-apocalyptique, infectés déambulant à la recherche de chair et de sang, survivants cherchant à s’organiser pour échapper à une menace létale, scènes d’horreur particulièrement gores et violentes… À ceci près que Crossed met en scène des « croisés » dotés de volonté, capables de réfléchir, plus excités par les actes sadiques que par le fait de calmer un appétit insatiable.

Les planches s’avèrent particulièrement frappantes : les membres arrachés, les corps sanguinolents ou excavés, les hordes d’infectés débitant des vulgarités inondent des cases rendues au dernier degré de l’humanité. Car l’objet de Crossed réside précisément là : l’humanité telle qu’on l’appréhende généralement se rétracte, et pas seulement chez les « croisés ». Notre groupe de survivants se voit contraint de supprimer un ancien meurtrier sans autre forme de procès, quand il ne prend pas le parti d’assassiner froidement des gamins représentant une menace potentielle. La découverte du journal d’un soldat dévoilera d’ailleurs le caractère systématique de certaines liquidations…

Le spectateur est appelé à suivre les pérégrinations d’un groupe de rescapés fuyant vers l’Alaska. Ils espèrent que le Nord, initialement moins habité, leur offrira un havre de paix relatif, où les contaminés seraient moins nombreux et menaçants. Sur l’infection, on ne sait rien, ou presque : certains arguent qu’il s’agit d’une punition divine, d’autres plaident en faveur de l’accident nucléaire. Tous se trouvent invariablement confrontés à des scènes apocalyptiques : villes abandonnées, véhicules encombrant des routes sans vie, ponts éventrés, églises transformées en terrain de jeu macabre. Pendant qu’ils traversent ces endroits gangrénés par le désespoir, les survivants tentent de s’organiser, voient les dissensions se faire jour, assistent au suicide d’un jeune homme, apprennent la disparition atomique du Moyen-Orient et se posent des questions parfois laissées sans réponse.

Que faire des anciennes règles régissant la société ? Comment expliquer que personne ne se soit emparé d’une arme nucléaire pour faire disparaître le peu qu’il reste de l’humanité ? Que font les infectés quand il ne sont pas occupés à chasser de pauvres innocents ? Crossed se nourrit de ces interrogations pour faire avancer son récit, propose des planches à la fois soignées et horrifiques, édifie quelques séquences mémorables (dont l’ouverture), mais fait face à une situation quelque peu paradoxale : le comics paraît en même temps trop radical et trop commun. L’avalanche de grossièretés et d’images gores peut en effet sembler vaine au regard d’arcs narratifs survivalistes vus et revus ailleurs. Les grandes étapes du genre post-apocalyptique sont honorées sans réelles surprises et la caractérisation des personnages ne leur permet pas de rehausser le niveau d’écriture à eux seuls. Dommage.

Crossed, Garth Ennis et Jacen Burrows
Hi Comics, mai 2019, 264 pages

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« Darkness 5 » : homosexualité au cinéma, un silence parfois assourdissant

Éditée par Lett Motif, la collection Darkness explore la censure dont font l’objet les œuvres cinématographiques. Après des ouvrages dédiés à la violence, la sexualité, la religion et la politique ou encore les « Video Nasties » – une liste de 72 titres stigmatisés par les autorités britanniques à partir de 1983 –, l’éditeur spécialisé dans l’étude du cinéma propose un cinquième recueil de textes, consacré cette fois à l’homosexualité.

Christophe Triollet le précise dès les premières pages de l’ouvrage : « En matière de censure cinématographique, bien avant la violence, le sexe ou la religion, l’homosexualité fait l’unanimité contre elle, sans doute parce qu’elle véhicule dans l’inconscient collectif la transgression absolue qui concentre violence, sexe et religion. » Et celui qui dirige la collection Darkness d’ajouter : « L’homosexualité est assimilée à une anomalie parce qu’elle déroge à la norme, parce qu’elle dérange notre éducation, parce qu’elle porte atteinte au modèle sacré de la famille, donc à notre idéal universel de construction sociale. » Ces considérations seront le cœur battant d’Homosexualité, Censure & Cinéma, qui s’échine à démontrer à quel point la tentative d’éventer sur écran l’amour entre personnes de même sexe a pu être requalifiée en irrévérence.

Où nous en sommes, d’où nous venons

Sur le network américain ABC, une sitcom familiale s’est récemment distinguée en mettant en vedette un couple d’homosexuels. Il s’agit bien entendu de Modern Family, contre laquelle Ryan Murphy s’insurgea en raison d’un prétendu manque d’audace. Pourtant, la série de Christopher Lloyd et Steven Levitan interroge « un habitus hétéronormé », évoque le mariage homosexuel et l’adoption pour les couples de même sexe, selon des procédés résumés en ces termes par l’auteur Benjamin Campion : « … Ce positionnement fictionnel à la fois bienveillant et plus avant-gardiste qu’il n’y paraît peut servir à détourner l’attention du public le plus réactionnaire vers des controverses secondaires, et faciliter ainsi son acceptation tacite d’interdits autrefois enfermés dans un placard de chêne massif fermé à double tour. » La polémique suscitée par l’épisode « Little Bo Bleep » est citée en exemple : Lily prononce plusieurs fois le mot interdit en F, banni des grands réseaux et une fois encore bipé à l’écran, ce qui souleva une vague de protestations éclipsant d’autres sujets peut-être plus passionnels, tels que la banalisation de l’homosexualité.

Cela peut paraître modeste au XXIe siècle, et pourtant les appels à la censure demeurent légion. En appendice de l’ouvrage sont ainsi consignées, sous le titre « Brèves censoriales », plusieurs controverses récentes. Aux États-Unis : un appel au boycott de l’évangéliste Franklin Graham relayé plus de 90 000 fois sur Facebook en raison de la présence d’un personnage gay dans La Belle et la Bête. En Russie : Power Rangers frappé d’interdiction aux moins de 18 ans pour « propagande homosexuelle » parce qu’il met en scène un personnage lesbien. En Inde : Moonlight censuré de manière éparse. En Italie : la RAI 2 supprimant une scène où deux hommes s’embrasse et se justifiant par un « excès de pudeur ». En France enfin : l’affiche de L’Inconnu du lac bannie par les municipalités de Versailles et de Saint-Cloud. Il s’agit là de la perpétuation d’une longue tradition d’interdictions, qu’Homosexualité, Censure & Cinéma radiographie à l’ère du pré-code, dans les péplums, dans les films sur le Moyen-Âge ou encore chez Pier Paolo Pasolini.

Le pré-code hollywoodien, dont la période s’étend de 1930 à 1934, est censé exclure de facto toute évocation de l’homosexualité. Il existe pourtant un répertoire de 150 films comportant des allusions plus ou moins franches à ce sujet interdit. Il faut lire entre les lignes : un tailleur efféminé aux mains baladeuses dans The Public Enemy ; un homme invitant un autre à danser dans Wonder Bar ; des répliques à double sens dans Ladies They Talk About ; un bain de lait d’ânesse dans The Sign of the Cross. Parfois, malgré un caractère plus explicite, le Hays Office reste néanmoins les bras croisés. Il en va ainsi pour le baiser lesbien de Marlene Dietrich dans le Morocco de Josef von Sternberg.

Didier Roth-Bettoni s’intéresse quant à lui à la trentaine d’années d’application stricte du Code Hays (sous le regard attentif de la Legion of Decency) : « Avec ou sans le consentement de leurs auteur.trice.s, des romans et des pièces d’écrivain.e.s aussi fameux.se.s que Lillian Hellman, James M. Cain, Daphne Du Maurier, Dashiell Hammett ou Truman Capote – sans compter celles et ceux de plus obscur.e.s tâcheron.e.s – vont ainsi être raboté.e.s, amputé.e.s, détourné.e.s pour accéder au grand écran. » Le dramaturge le plus célèbre d’Amérique subit lui aussi le travestissement de ses œuvres : Tennessee Williams voit la censure des « perversions sexuelles » – dont l’homosexualité fait partie – transfigurer ses écrits, d’Un Tramway nommé Désir à Soudain, l’été dernier en passant par La Chatte sur un toit brûlant. Il faudra en fait attendre les années 1960 pour que l’homosexualité et ses diverses représentations deviennent plus fréquentes. Entretemps, Otto Preminger, obstiné, avait déjà multiplié les transgressions.

Péplums, films médiévalistes, droit et société

Malgré le Code Hays et l’autocensure, les péplums apparaissent comme un terrain de jeu tout indiqué pour les non-dits homosexuels : torses nus ou couverts de vêtements moulants, combats virils et suggestifs, muscles bandés, râles équivoques… Albert Montagne se penche sur le genre et note notamment que « les films avec les homosexuels sont rares, par peur de censure, et tout est suggéré : regards, métaphores, sous-entendus verbaux et invitations sans geste inconsidéré. Spartacus de Stanley Kubrick (1960) est l’exemple parfait avec la fameuse scène du bain, espace idéal aux chaudes vapeurs et amours folles. » À ses yeux, il n’existe cependant que trois péplums ouvertement homosexuels : Fellini Satyricon, de Federico Fellini ; Sebastiane (Sébastian), de Derek Jarman et Paul Humfress ; Caligula (Gore Vidal’s Caligula), de Tinto Brass. Tous furent frappés d’interdictions et d’« ixification », et à peu près partout.

Yohann Chanoir note que les films médiévalistes se sont peu intéressés à l’homosexualité – 3% d’occurence environ. L’auteur évoque la figure de la folle, la pluralité des genres comportant des personnages gays et les lieux se prêtant plus volontiers aux relations homosexuelles (les châteaux). Viennent ensuite deux chapitres passionnants, dépassant les seules frontières du cinéma, pour se pencher aussi sur les sociétés et les politiques qui y sont appliquées : Christophe Triollet explore le domaine du droit, tandis que Laurent Garreau fait de même avec la « construction identitaire ». Le premier traite de la pénalisation des rapports homosexuels, des thérapies de conversion, des textes juridiques en vigueur dans différents pays, de la polémique française à propos de la diffusion dans les écoles de Tomboy, du conservatisme de la Motion Picture Association of America et de la sous-représentation des personnages LGBT à Hollywood (selon une étude de l’Université de la Californie du Sud, ils étaient absents de 82% des principaux films sortis en 2015). Le second propose au lecteur un tour d’horizon de l’homosexualité telle que « pensée », au cinéma ou ailleurs, dans différentes aires géoculturelles.

En France et chez Pasolini

Marcel Carné, Jean Cocteau, André Téchiné : Alain Brassart se plonge dans le cinéma français à travers trois auteurs aux démarches distinctes. Représentations larvées de l’homosexualité chez Carné, réflexions autour de la figure symbolique du monstre chez Cocteau, traitement frontal (enfin) dans Les Roseaux sauvages de Téchiné. En fin d’ouvrage figurent notamment des chapitres consacrés au cinéma gay israélien et à Pier Paolo Pasolini. Ce dernier déclara un jour : « Mon véritable péché, c’est d’avoir exercé le métier de journaliste en polémiste et en poète, dans la plus totale insubordination. Cette insubordination, ils l’ont transférée sur le plan moral, et l’homosexualité est devenue, par cette opération de transfert, le principe même du mal. » Le cinéaste ayant été visé par pas moins de trente-trois procédures judiciaires – en ce inclus des accusations de détournement de mineurs et de corruption juvénile –, cela en dit long sur la perception négative engendrée par cette homosexualité que Pasolini appréhendait comme le réceptacle de tous les mécontentements (y compris, très certainement, vis-à-vis de ses sympathies marxistes). Durant sa carrière, les plaintes (officielles ou pas) pour obscénité et outrage aux bonnes mœurs furent ainsi monnaie courante.

D’un bout à l’autre, et sans qu’il soit possible d’en résumer pleinement la teneur, l’ouvrage chapeauté par Christophe Triollet multiplie les pistes de réflexion, questionne la censure sous toutes ses formes (commissions, groupes de pression, protection de la jeunesse, judiciarisation, autocensure, etc.) et cherche à replacer l’homosexualité, à bon droit, sur la longue liste des thèmes (partiellement) interdits au cinéma.

Darkness 5 : Homosexualité, Censure & Cinéma, Livre collectif sous la direction de Christophe Triollet
Lett Motif, juin 2019, 280 pages

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Interview, Marcel Sel : « J’ai compris qu’un roman était toujours raté. Ce qu’il faut, c’est le rater le mieux possible »

Prix Saga Café en 2017, prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles la même année, prix Soleil Noir Jaune Rouge en 2018… Rosa, le premier roman du blogueur, scénariste, essayiste et polémiste belge Marcel Sel, a remporté une moisson de récompenses. L’auteur, qui travaille actuellement sur son second roman, se confie à notre rédacteur Jonathan Fanara. Le ton est familier, forcément. Les deux hommes se connaissent bien.

Comment te présenterais-tu à un public français qui te connaît moins qu’en Belgique ?
Je dirais essayiste politique, romancier, chroniqueur (Télépro), scénariste-humoriste (BelRTL). Mais les journalistes belges me présentent plus volontiers comme blogueur (éventuellement influent), comme polémiste ou comme provocateur. Cerise sur mon melon, Le Soir [grand quotidien de Belgique francophone, N.D.L.R.] m’a qualifié d’« emmerdeur professionnel ». C’est probablement le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait. Sinon, pour un journal flamand, je suis plus simplement un « phénomène Twitter ».
Concrètement, je me suis surtout fait connaître en publiant la première bio en français de Bart De Wever, le leader du parti nationaliste flamand, qui menace la Belgique d’implosion depuis 2007. J’ai publié quatre autres essais depuis 2010, et mon premier roman, Rosa, est sorti en 2017. Le second paraît cet automne.

Pourrais-tu revenir, justement, sur le travail de documentation qu’a exigé un ouvrage tel que celui que tu as consacré à Bart De Wever ?
Je me suis documenté de façon anarchique, en lisant la presse flamande d’abord, mais aussi des archives. J’ai rencontré des électeurs et des membres de son parti, visionné des vidéos, lu ses discours, étudié ses textes. Le plus pénible fut de relire des dizaines de numéros de la revue du Verdinaso, le premier parti fasciste flamand, dont le Leider Joris Van Severen a fait l’objet d’un travail d’historien par Bart De Wever. Problème : ce dernier est parti du principe que Van Severen n’était pas antisémite, prenant comme source historique… l’un de ses anciens lieutenants de Van Severen, un vrai nostalgique ! Or, j’ai trouvé des articles antisémites dans pratiquement tous le numéros de leur magazine, Hier Dinaso !, de 1928 à 1940, que j’ai consultés. J’ai fini en larmes devant tant d’horreurs. Mais ça m’a permis de démontrer que son analyse des mouvements fascistes d’avant-guerre était biaisée, si pas pire. Bart De Wever avait lui-même accès à cette documentation et a visiblement travaillé uniquement à décharge ! Là, je tenais une exclusivité. Personne avant moi n’avait analysé ce texte pourtant révélateur.
On me dit d’ailleurs souvent que je trouve des choses que personne d’autre ne trouve, à supposer que ce soit vrai. Si c’est le cas, c’est peut-être que, plutôt que de mener des recherches systématiques, je pars à l’aventure, je papillonne d’un document à l’autre, et forcément, je sors vite des sentiers battus. C’est le contraire de la démarche académique : moi, je me promène. C’est l’avantage d’être autodidacte : on prend des sentiers qui sont parfois éliminés d’office par la recherche universitaire, parce qu’ils ne correspondent pas aux critères établis. Et on se donne une chance de voir ce que peu d’autres analystes voient. Mais je revendique aussi le droit de me tromper !

Pourrais-tu nous donner une définition du cinéma qui te soit personnelle et, peut-être, passionnée ?
Ah non ! Je ne pourrais pas ! Parce que je pense que le cinéma se redéfinit à chaque grand film. Et c’est formidable ! On peut avoir vu mille films, et puis, paf !, un OVNI vous arrive, et on se dit : « Ah oui, je ne voyais pas encore le cinéma comme ça ! » Alors, je dirais peut-être qu’on pourrait définir l’acte cinématographique, soit la réalisation d’un film, comme la plus grande aventure artistique qui soit, parce que contrairement à la plupart des autres disciplines, il implique des dizaines, parfois des centaines, voire des milliers de professionnels.
Je pourrais par contre donner une définition de ce qu’est un film : c’est une mayonnaise. Elle prend ou pas. On peut avoir le meilleur scénario (l’œuf), les meilleurs professionnels (l’huile), le plus grand réalisateur (le vinaigre), sans qu’il n’y ait émulsion. Le film se prend alors la critique en pleine face. Le réal est présenté comme « fini », et pourtant, l’aventure humaine, elle, a bien été au rendez-vous. C’est pour ça que je ne pourrais pas être critique de cinéma. C’est trop tentant de casser un film qu’on n’a pas aimé, et de détruire en même temps des mois de travail d’artistes et de techniciens qui ont peut-être été au bout d’eux-mêmes, pour échouer à la fin. Et ce qui est extraordinaire, finalement, c’est que, parfois, il en sort une magie inimaginable.

Dans quelle mesure le cinéma a-t-il influencé ton premier roman, Rosa ?
Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais fait de narratologie, ni d’études littéraires. Et quand j’ai décidé d’écrire un roman, j’ai au contraire été potasser les règles du scénario. Parce que j’adore le récit cinématographique. À côté d’ouvrages très techniques, j’ai beaucoup aimé celui de Jean-Claude Carrière et Pascal Bonitzer, Exercice du Scénario, plus ouvert que les bouquins hollywoodiens à l’idée d’enfreindre les règles qu’il établissait lui-même. Dès le départ, j’ai donc conçu mon premier roman comme un scénario, par scènes successives, souvent avec une unité de lieu.
À cela s’est ajouté la fascination pour la chronologie décalée, qui m’a frappée dans Pulp Fiction : Tarantino y saute la scène du nettoyage qui aurait dû théoriquement se trouver au début, et la renvoie à la fin du film. Ce qui fait qu’on ne comprend pas pourquoi, tout à coup, Travolta et Samuel Jackson arrivent dans la boîte de nuit de Marsellus en marcel et caleçon. J’ai trouvé le procédé bluffant. Il m’a littéralement incité à travailler ma chronologie, mais d’une façon évidemment très différente. Dans Rosa, plusieurs chronologies s’imbriquent, et l’on passe sans cesse du passé au présent. C’est très intéressant, parce que ça permet de révéler des éléments au lecteur au moment où on le souhaite et non pas de façon chronologique.
D’autres films m’ont aidé à comprendre comment cacher des faits pour rendre leur révélation plus éclatante. On peut penser à Usual Suspects évidemment, mais, dans ce cas particulier, le réal ne donne aucune piste au spectateur au long du film. Tous les éléments se réunissent au cours de la dernière scène. Je préfère prendre Sixième Sens en exemple. Là, Shyamalan ne cache rien, mais suspend un détail fondamental pendant tout le film, en inversant sciemment la vision du personnage de Bruce Willis. J’ai utilisé une technique similaire dans Rosa : dès le début, le lecteur attentif peut comprendre le quiproquo qui se dénoue à la fin. Il peut. Mais après en avoir parlé avec beaucoup de lecteurs, la plupart ne relèvent pas les petits détails qui permettent de prédire ce qui va immanquablement se passer. Et ceux qui ont compris ne savent évidemment pas comment cela va se dénouer.
En revanche, j’ai fait quelque chose que le cinéma ne permet pas, ou peu : j’ai multiplié les récits secondaires pour créer des tensions supplémentaires, concevant mon roman comme une tresse. Ça rend le dénouement beaucoup plus difficile à concevoir parce qu’il n’y a pas un dénouement, mais bien cinq ou six. Mais ça permet de rendre l’ensemble plus vivant : nos vies sont constituées de multitudes d’histoires qui s’imbriquent. En isoler une me paraissait trop factice.
Finalement, ça a payé, puisqu’au Prix des Lycéens, on a distingué la construction de mon roman. Je pense que c’est parce que j’ai imaginé Rosa comme un film écrit… Je me suis d’ailleurs littéralement projeté la plupart des scènes avant de les écrire ! Bref, c’est du cinéma-papier !

La diversité des lieux, des époques et des personnages est l’une des clefs de Rosa. J’imagine que là aussi, le travail de documentation a été titanesque…
Il l’a surtout été pour la partie qui se déroule en Italie, entre 1924 et 1954. J’ai lu beaucoup de témoignages sur la déportation des Juifs italiens, sur le sort des Juifs étrangers, etc. De nouveau, mon côté aventureux m’a coûté. Ainsi, j’ai lu une étude de 500 pages sur la soumission des parlementaires italiens (de tout bord, y compris d’extrême gauche) à Mussolini après sa prise de pouvoir. C’est fascinant de voir à quel point des socialistes ont pu retourner leur veste massivement et devenir brusquement de très bon fascistes (rires). Mais ce bouquin très technique, en italien, ne m’a pratiquement servi à rien. Je n’ai finalement utilisé qu’une seule page, résumée en un mot dans le roman : « Matteoti », du nom d’un député italien assassiné par des fascistes.
Après, je me suis dit que j’étais fou de m’égarer comme ça. Mais à la réflexion, ça m’a permis de mieux comprendre la nature du régime, ou plutôt, sa façon de s’imposer à presque tous. J’ai aussi beaucoup farfouillé, chez des bouquinistes par exemple. Dans un numéro banal d’un magazine historique sur la Deuxième guerre mondiale, j’ai trouvé l’histoire d’un soldat qui faisait partie du régiment de mon héros : les Grenadiers de Sardaigne, avec du vécu que je n’aurais trouvé nulle part ailleurs ! Parfois, j’ai fait chou blanc. Ainsi, après des jours de recherches, je ne suis pas parvenu à trouver combien pouvait coûter un verre de grappa dans un café de Ligurie en 1924 (rires). J’avais des tas de prix, sauf ça ! J’ai donc juste écrit qu’il était exorbitant !
J’aime aussi savoir beaucoup de choses sur mes héros et leurs outils. Par exemple, je connais le lieu d’achat, le prix, le parcours et les caractéristiques techniques de l’appareil photo Icarette-Ica utilisé par l’oncle de l’héroïne dans une scène se déroulant en 1930. Je sais qu’il a coûté 1310 FF, qu’il a été acheté à Paris, chez Photo Hall, 5 rue Scribe, que c’est un 61/2 x 11 fabriqué par Zeiss Ikon. Mais dans le roman, je cite uniquement la marque et je dis qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Par contre, j’ai inventé un vignoble à Airole (Nord de l’Italie) qui n’existait pas à l’époque, et un pont levant à Bruxelles que certains lecteurs ont cherché assidûment. Sans le trouver, évidemment !

Quels auteurs t’ont inspiré ?
Aucun (rires). Je veux dire par là que je lis très peu de romans, notamment parce que je passe beaucoup de temps à assimiler la matière première pour mon roman suivant.
Sinon, outre les romans publiés par mon éditeur Onlit (j’en lis environ un sur deux, par principe, pour comprendre à quelle famille j’appartiens), et tous les romans de Sorj Chalandon, mon grand frère de plume à qui je dois énormément, j’ai une conseillère très, très proche qui lit énormément et me dit ce que je dois absolument lire, ça me permet de ne lire que du très bon. Elle m’a ainsi fait découvrir le travail du romancier catalan Jaume Cabré dans Confiteor. Ça m’a fasciné : le narrateur est atteint de la maladie de Parkinson et le récit est donc truffé de passages rapides d’une époque à l’autre, sans véritable structure apparente. Mon prochain roman suit d’ailleurs une logique comparable, dans le sens où les thématiques prennent progressivement le pas sur la chronologie, ce qui est volontairement déroutant pour le lecteur. Mais ce qui m’a le plus inspiré dans Confiteor, c’est l’idée que le style de narration doit refléter les cicatrices du narrateur ou de la narratrice. Rendez-vous en octobre pour voir si j’y suis parvenu (rires).
Sinon, l’innovation dans le récit historique de HHhH, de Laurent Binet (où il étale ses doutes, notamment), et la façon de développer une histoire très parcellaire en remplissant les « trous » historiques de façon crédible, comme dans La Disparition de Joseph Mengele, d’Olivier Guez, m’ont beaucoup marqué aussi. De même que l’idée de Jorge Semprun dans L’Écriture ou la Vie que pour porter une vérité, il faut mentir. C’est d’ailleurs ce que fait Guez, admirablement. En lisant La Part de l’Autre, d’Éric-Emmanuel Schmitt, je me suis par ailleurs rendu compte qu’un bon roman était un roman « impossible ». Son défi — raconter l’histoire d’un Hitler qui aurait réussi son examen d’entrée au Conservatoire de Vienne — est positivement impossible à réussir, parce que tout est faux, évidemment. Et pourtant, le livre est passionnant ! Et réussi. Ça m’a aidé dans le sens où je ne conçois la littérature que comme une somme d’innovations, et que l’idée de rater un roman me bloquait. Là, j’ai compris qu’un roman était toujours raté. Ce qu’il faut, c’est le rater le mieux possible.
Et enfin, il y a cette phrase de Céline, que j’ai adulé ado, mais que j’ai détesté relire récemment : « Il faut mettre sa peau sur la table, sinon, on n’obtient rien. » Cette phrase m’obsède quand j’écris. Mais je ne le suis pas pour tout : Céline disait que seul le style était intéressant. J’y ai cru, je n’y crois plus. Il y a assez d’histoires déjà écrites, assez de styles époustouflants, maintenant, il faut aller plus loin : écrire des « livres impossibles », quitte à forcer le lecteur à faire un travail de décodage. Et quitte à se planter tout à fait !

On te connaît une sorte d’hyperactivité sur Twitter, que tu confesses d’ailleurs dans l’ouvrage Confessions d’un serial tweeter. Qu’est-ce que t’apporte ce réseau social en tant qu’intellectuel et polémiste ?
Eh bien, c’est à la fois très dur et très enrichissant. Et je passe sur le premier constat parce que je suis trop intéressé par le second. Tout d’abord, la culture du débat sur les réseaux est passionnante, même si l’on voit surtout qu’il y a énormément de déchets. J’entends par là des gens qui ont arrêté leur réflexion et se sont immobilisés dans une idéologie plus ou moins personnelle, ou complètement partisane. Mais même ceux-là imposent de réfléchir à ce qu’on a écrit. Concrètement, quand je publie un article, les réactions me permettent de tester mes arguments. Beaucoup me reprochent de répondre à tout le monde, en me disant que ça ne sert à rien de répondre à des personnes qui ne changeront jamais d’avis (ou qui sont verbalement violents), mais je ne le fais pas pour eux, mais bien pour les deux tiers d’observateurs qui lisent, mais ne commentent pas. Autrefois, l’auteur et le journaliste étaient dans leur tour d’ivoire. Beaucoup de journalistes refusent le débat parce qu’il est time-consuming et ne corrigent pas ouvertement leurs erreurs. Ils le font parfois en loucedé, parfois pas du tout. C’est une erreur, à mon avis. Aujourd’hui, il faut aller au contact des opposants et répondre. Il faut reconnaître les erreurs factuelles que l’on a pu commettre et les assumer. Quand on me corrige mon orthographe, j’ai souvent tendance à laisser la faute, une façon de rappeler que nous sommes tous faillibles. Au-delà de cette utilité dans le débat, il est aussi évident que pour moi, les réseaux sont une base de lancement. C’est mon Houston à moi. Sans eux, je perdrais contact avec une partie importante de mon public. Même si beaucoup de gens qui me lisent ne savent même pas que je suis sur Facebook ou Twitter, ni même que je tiens un blog.

Pourrais-tu nous expliquer la teneur de ton travail dans les écoles belges ?
J’ai été invité à présenter Rosa dans les écoles dans le cadre du prix des Lycéens, où j’ai emporté le prix des Délégués. Je me suis donc rendu dans dix-huit écoles pour parler avec les lycéens de mon roman, mais aussi de la littérature, de leur avenir, de carrières, etc. C’était ébouriffant, parce que je me suis rendu compte que les jeunes sont parfois des putains de lecteurs. Dans plusieurs écoles, et pas forcément dans les plus « réputées » ou les plus bourgeoises, des élèves m’ont posé des questions que j’avais attendues en vain de la part de journalistes. Par exemple, sur la chronologie de mon roman. Ou sur la symbolique de certains personnages : la rédemptrice, l’ange Gabriel, etc. C’est très excitant, parce que je pense que j’ai appris au moins autant que ce que j’ai tenté de faire passer.
Dans une école, j’ai donné une formation à l’écriture de chroniques satiriques. Là aussi, j’ai eu des surprises. Il y avait beaucoup d’embryons, très peu de choses abouties, ce qui est plus que normal à cet âge (16-17 ans). Mais une jeune fille, très discrète se tenait à côté de moi sans oser m’interrompre. J’ai fini par lui demander son texte. Elle me l’a donné en hésitant, le rouge aux joues. Je l’ai lu. Ce n’était pas drôle, mais c’était parfait. Concis, net, phrases courtes, sujet bouclé en sept ou huit lignes. Et là, on se dit : elle n’a pas dix-huit ans, et elle a déjà tout pigé ! Ça force l’humilité, et c’est très bien.

Un mot sur tes futurs projets ?
J’ai terminé la première version de mon second roman, qui doit sortir en octobre. Il formera un diptyque avec le premier. Je travaille à mon troisième, et mon quatrième mûrit doucement. Et là, en étalant mes projets, je découvre que mes romans expriment chacun une de mes passions et une de mes racines. L’Italie et la peinture dans le premier, la musique et l’Allemagne dans le second, le troisième parlera de cuisine sur un ton sarcastique et cruel, et le quatrième — à moins que je ne garde ce projet-là pour plus tard — donnera une place importante aux langues, une de mes autres passions. Sinon, je suis ouvert à tout. Après tout, je suis scénariste aussi !

« TMNT : l’attaque sur le technodrome » : la fin d’un monde, mais lequel ?

Chez Hi Comics paraît le septième volume des nouvelles aventures des Tortues Ninja. Cory Smith, Kevin Eastman et Tom Waltz font planer sur le monde une menace d’une gravité extrême, tandis que de nombreux protagonistes cherchent à avancer sournoisement leurs pions…

S’il fallait identifier une constante dans ce septième opus des Tortues Ninja, la manipulation figurerait probablement en tête de liste. Tandis que Krang cherche à terraformer la planète à l’aide d’un technodrome surpuissant, Donatello passe un pacte secret avec Shredder pour mettre un terme aux ambitions mégalomaniaques et destructrices du plus célèbre des cerveaux à tentacules. Le premier espère que le second mettra toutes ses forces dans la bataille en vue de régner ensuite sur une terre qu’il aura contribué à préserver. Mais Shredder, méfiant, disperse ses forces pour assurer ses arrières. Les tortues l’ont cependant imité, puisque leur père attaque un QG aux défenses diminuées, et vont s’échiner à exploiter la haine réciproque que se vouent désormais Krang et son ancien acolyte.

Le postulat a beau être particulièrement retors, il faut y ajouter Stockman, un scientifique nourrissant ses propres desseins, ainsi qu’un petit robot Fugitoïde jouant sur plusieurs tableaux. Les scénaristes Kevin Eastman, Bobby Curnow et Tom Waltz confectionnent une œuvre chorale, rationnent les informations, livrent un court flashback explicatif en cours de route et se délectent à éventer touche par touche les plans des différents personnages. Parmi ceux-ci, l’un sort du récit dans une posture ambiguë : il s’agit de la petite fille de Shredder, chez qui maître Splinter cherche à insinuer le doute en évoquant un clan Foot dévoyé, « honorable » mais gangréné par un commandement malsain. À l’issue de ce tome, le lecteur ignore si le discours du rat anthropomorphe a fait mouche.

Graphiquement, il y a peu à redire. Les dessins de Cory Smith se veulent sombres et désenchantés. Souvent chargés aussi, voire saturés, gorgés de combattants, dès lors que les strips mettent en scène une bataille épique entre les troupes de Krang et celles de Shredder. L’humour est d’ailleurs en voie de raréfaction ; dans les planches prédomine un sentiment d’urgence et de chaos, dont la dernière partie du volume constitue l’apogée. Les menaces auxquelles sont exposés les héros semblent sans commune mesure avec les aventures vécues jusqu’ici… C’est aussi cela, très certainement, qui rend ce volume si trépidant.

L’attaque sur le technodrome, Cory Smith, Kevin Eastman et Tom Waltz
Hi Comics, juin 2019, 128 pages

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3.5

Child’s Play : la Poupée du Mal, le reboot qui aurait mieux fait d’être un DTV

Pire qu’une série B horrifique de bas étage, ce Child’s Play version 2019 est le reboot qui aura réussi le malheureux exploit de faire perdre à la célèbre poupée Chucky tout son charisme et sa personnalité. Et donc toute raison d’être à la franchise. Un constat que même la présence de Mark Hamill au casting et cette envie de moderniser la saga en usant de thématiques d’actualité ne rattraperont pas.

Synopsis : Connue dans le milieu de la haute technologie, l’entreprise Kaslan vient de lancer son nouveau produit : une poupée aux multiples fonctions pouvant intéragir avec tous les appareils de la marque mais également servir de compagnon aux jeunes enfants. Ayant tout récemment emmenagée dans un appartement, Karen Barclay décide d’offrir l’une de ses poupées à son fils Andy, encore perturbé par le récent déménagement. Victime d’un dysfonctionnement, le jouet prénommé Chucky va offrir à Andy des moments d’amusement que l’enfant cherchait. Mais aussi petit-à-petit dévoiler un comportement agressif et psychopathe, entraînant la mort de plusieurs personnes…

Le grand retour de la saga Halloween aurait-il donné des idées aux producteurs pour ressusciter certaines stars horrifiques tombées dans l’oubli ? S’évertuant à perpétuer leur aura par de plus faibles ambitions, comme passer par la case DTV, au point de perdre en prestige. Hellraiser, Massacre à la Tronçonneuse (avec le récent et pitoyable Leatherface), Amityville… Mais comme le cinéma horrifique ne semble fonctionner que par cycles, il aura fallu que Michael Myers explose au box-office pour que les projets soient relancés, pour surfer sur cette nouvelle vague jusqu’à ce que celle-ci ne s’estompe. Donc, après le fameux bogeyman créé par John Carpenter, c’est au tour de la célèbre poupée tueuse Chucky de revenir nous hanter dans les salles obscures. Non pas dans une suite mais dans un reboot, une remise à niveau pour pouvoir attirer de nouveaux spectateurs (en plus des fidèles) et donner un second souffle à une saga en perdition.

Car il faut bien dire que depuis Le Fils de Chucky (sorti en 2004), la franchise inventée par Don Mancini n’a fait que du surplace jusqu’à la réalisation de deux opus (La Malédiction de Chucky en 2013 et Le Retour de Chucky en 2017). Mais de par leurs statuts de DTVs, leurs sorties étaient littéralement passées inaperçues, du moins aux yeux du grand public. Et vu la qualité plus que mitigée de ses deux « œuvres », autant avouer que même si nous étions bien loin de la médiocrité du Fils de Chucky, l’aura de la saga n’allait pas remonter dans notre estime de la sorte. Et ce même si Brad Dourif, le célèbre interprète de la poupée, répondait encore présent pour notre plus grand plaisir. Non, la série Child’s Play, initiée en 1988 avec Jeu d’enfant comme titre francophone, avait vraiment besoin d’un petit coup de pouce pour revenir sur le devant de la scène. Et sur le papier, ce reboot s’y prêtait bien. Attention, il est bien question de reboot et non de remake ! En effet, si le long-métrage reprend la trame principale (un enfant se faisant poursuivre par une poupée tueuse) et les personnages du film originel (le jeune Andy et sa mère, Chucky…), il amène la saga vers une toute autre direction. Ici, il n’est point question d’un psychopathe transférant son âme par formule vaudou dans un corps en plastique, mais plutôt une IA défectueuse qui va transformer un jouet bienveillant en véritable machine à tuer. À partir de ce postulat, l’envie des scénaristes et producteurs de vouloir moderniser l’œuvre se fait irrémédiablement ressentir. L’envie d’éviter de fournir au public une coquille vide, préférant pour le coup livrer un divertissement ayant un fond d’actualité : le développement de la haute technologie, le danger qu’elle représente, la place trop importante dans notre société des gadgets téléphoniques et informatiques… Avec cela en poche, ce Child’s Play version 2019 partait quelque peu gagnant ! Mais cette idée, si honorable soit-elle, va également se présenter comme l’erreur fatale du projet : dénaturer Chucky et lui atténuer son charisme.

Car il ne faut pas se leurrer : si les films précédents fonctionnent encore aujourd’hui, c’est notamment grâce à son personnage éponyme. Un véritable tueur, cruel et sadique, se retrouvant enfermé dans un jouet. Ce qui ne l’empêchait pas d’éliminer ses victimes, de proférer des insultes et autres insanités… Voilà ce qui faisait le charme de Chucky : un psychopathe visuellement inattendu, qui procurait pour le coup une jouissance maladive à son encontre, renforcée par l’interprétation de Brad Dourif – ce rire ! Bref, un antagoniste dont l’apparence ne s’y prêtait pas avec de la personnalité, beaucoup de personnalité. Ici, rien que d’en faire une simple machine ayant subi la fureur d’un employé en pleine déprime (qui trafique par vengeance l’IA), la poupée perd cette fameuse personnalité. Alors oui, c’était peut-être aussi pour éviter de refaire une scène de possession vaudou – ce qui de nos jours aurait paru bien ridicule –, mais cela n’est vraiment pas sans conséquence. Ce personnage que nous aimions tant se retrouve sans mauvais jeu de mot sans âme, sans charisme. Et surtout sans aucune logique : s’il est compréhensible que Chucky tue, comment peut-il alors se montrer aussi sadique que son modèle, étant donné qu’il est une machine et non un tueur ? Et ne pointez pas du doigt la scène où les personnages regardent un extrait de Massacre à la Tronçonneuse 2 ! Cela explique un geste de la poupée, non pas ses mises en scène morbides avec ses victimes. Non, ce Child’s Play nous délivre un Chucky sans prestance ni charisme, n’étant pas aidé par un look vraiment approximatif. Sans parler des effets visuels, qui – comble de l’ironie – se révèlent être beaucoup moins détaillés que dans les films précédents (expressions du visage, gestuelle, possibilités d’action…). Il ne reste plus que l’interprétation vocale de l’excellent Mark Hamill. Car s’il ne parvient pas à faire oublier celle de Dourif, il arrive à donner un côté un chouïa jouissif à ce Chucky de seconde zone.

Mais mise à part le ratage du personnage, Child’s Play se loupe également en beauté dans le reste de ses ambitions. Et pour cause, c’est bien beau de vouloir appuyer sur certaines thématiques. Mais à quoi bon, si ce n’est que pour finir le film sur un climax grandiloquent ? Une sorte de Small Soldiers horrifique ? Comme certains changements vis-à-vis de l’histoire originelle, qui n’apportent ici rien du tout. Avec pour exemple le fait qu’Andy soit dans ce long-métrage malentendant, muni d’un appareil auditif. Ce détail ne sert qu’à avoir la voix de Chucky dans l’oreille du gamin pendant quelques secondes. Ou encore faire d’Andy et de ses copains une bande d’adolescents – rappelons que dans le premier film, le protagoniste n’avait que 6 ans – juste parce que cela avait fonctionner avec le Ça d’Andrés Muschietti (les producteurs étant les mêmes). Sans parler de la vague Stranger Things qui se propage actuellement. Non, ce reboot apporte des changements qui n’ont pas lieu d’être. Et ceux, légitimes, il ne les développe pas suffisamment pour faire honneur à la promesse du synopsis. Un constat vraiment malheureux que ne vient pas aider le rendu final de ce divertissement à l’ancienne.

Oui, ce Child’s Play désire renouer avec l’esprit des anciens films d’horreur. Celui où nous avions droit à des séquences de meurtres plutôt généreuses en termes d’hémoglobine et n’ayant clairement pas peur du second degré. Ici ce genre de séquences, vous y aurez droit : la tête d’un homme passant sous une tondeuse, des os qui sortent des genoux suite à une chute, une victime tombant en plein sur une scie circulaire en marche… Mais elle se montre bien trop rares pour que cela fonctionne comme il se doit. D’autant plus que le long-métrage aborde une ambiance un peu trop sérieuse pour que ces fulgurances macabres fassent mouche. Pire, certains passages se veulent kitschs, clichés à souhait, mais en deviennent très vite ridicules. La faute revenant principalement à une mise en scène aux abonnés absents, un sérieux manque de personnalité visuelle (encore et toujours cette personnalité…) et le très mauvais jeu des acteurs (le jeune Gabriel Bateman parvient tout de même à tirer son épingle du jeu). Et côté horreur, le film se lance dans des jeux de lumière grossiers et les jump scares les plus grotesques qu’ils nous aient été donnés de voir depuis des décennies. Ce qui en dit long sur le niveau de ce film…

Refonte du matériau de base pour plus de fraîcheur, thématiques d’actualité pour enrichir l’histoire, Mark Hamill remplaçant Brad Dourif… nous voulions l’apprécier ce Child’s Play, sincèrement ! Nous espérions même qu’il ne soit qu’un divertissement de série B sympathique sachant agréablement faire passer le temps un samedi soir. Il n’en sera malheureusement rien, le métrage passant à côté de ses grands atouts et réduisant au maximum l’aura de son psychopathe vedette. Avec une telle approche, Child’s Play est ce que la plupart de ses aînés ont évité jusqu’à présent (hormis Le Fils de Chucky) : un titre horrifique d’une banalité et d’un ridicule affligeants. Il ne reste plus qu’à voir ce que Don Mancini, totalement absent de ce projet, compte faire par la suite pour redorer le blason de sa création. Pour le moment, il est question d’une série TV, avec la participation de Brad Dourif qui reprendra son rôle emblématique. Mais pour l’instant, nous devons nous contenter de ce reboot opportuniste et oubliable au possible, qui aurait mieux fait de passer directement par la case DTV plutôt que de se payer le luxe d’une sortie en salles.

Child’s Play : la Poupée du Mal – Bande-annonce

Child’s Play : la Poupée du Mal – Fiche technique

Titre original : Child’s Play
Réalisation : Lars Klevberg
Scénario : Tyler Burton Smith, d’après les personnages créés par Don Mancini
Interprétation : Gabriel Bateman (Andy Barclay), Aubrey Plaza (Karen Barclay), Mark Hamill (Chucky), Tim Matheson (Henry Kaslan), David Lewis (Shane), Brian Tyree Henry (inspecteur Mike Norris), Trent Redekop (Gabe), Ty Consiglio (Pugg)…
Photographie : Brendan Uegama
Décors : Dan Hemarsen
Costumes : Jori Woodman
Montage : Tom Elkins et Julia Wong
Musique : Bear McCreary
Producteurs : Seth Grahame-Smith et David Katzenberg
Productions : Metro-Goldwyn-Mayer, Orion Pictures, TF1 Studio, BRON Studios, Bron Creative, KatzSmith Productions et Oddfellows Entertainment
Distribution : Paramount Pictures
Budget :  10 M$
Durée : 92 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 19 juin 2019

États-Unis – 2019

Note des lecteurs3 Notes
1

Chernobyl : un choc terrible et immanquable

Game of Thrones à peine digéré et voilà qu’HBO nous balance une nouvelle bombe en plein visage. Une déflagration nommée Chernobyl, créée par Craig Mazin, qui revient sur la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. Brûlot politique, série catastrophe et dessin du déclin communiste, la mini-série est avant tout un choc terrible. Et immanquable. 

26 avril 1986. Le cœur de la centrale nucléaire Lénine, située dans l’actuelle Ukraine, explose, emportant avec elle vies, controverses. Il s’agit à ce jour de la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle aux conséquences désastreuses, aussi bien écologiques, économiques, sociales que politiques.

Comment retranscrire un tel terreau narratif en série de fiction ? C’était tout l’enjeu – colossal – devant lequel se dressait Craig Mazin. C’est peu dire si l’on attendait ce réalisateur-scénariste sur un projet aussi sérieux, pour celui à qui l’on doit les scénarios de Scary Movie 3 et 4, Very Bad Trip 2 et 3 ainsi que la parodie potache Super Héros Movie. Aussi improbable que sa filmographie, le résultat est époustouflant.

La Menace fantôme

Face à cette densité de matériel, Craig Mazin décide de centrer l’histoire autour de Valeri Legassov, physicien nucléaire russe qui est l’un des premiers à avoir mesuré la dimension de la catastrophe. Personnage qui sera constamment ramené à la dure réalité des enjeux politiques qu’incombe une telle tragédie dans la période de conflit qu’est la Guerre Froide. L’humain est au centre de toutes les préoccupations.

Dès l’entame, le décor est planté. La caméra se balade et capte les bribes d’un appartement morne et gris. L’ambiance est lourde, annonciatrice de la tragédie qui va suivre. Legassov est assis à table, cigarette au bec, il procède à des aveux, sort de son appartement pour cacher des preuves, remonte chez lui et se suicide. Générique.

« Rien n’avait de sens à Tchernobyl, tout ce qui s’est passé là-bas, même nos bonnes actions, tout… n’était que folie » Valeri Legassov (personnage).

Une introduction sobre et glaçante amenant un premier épisode terrible où l’on suit les différents protagonistes face à une tragédie dont personne ne maîtrise l’ampleur mais où les conséquences humaines sont déjà palpables. C’est l’occasion pour la mini-série d’HBO d’utiliser la richesse du langage cinématographique pour nous plonger, nous fébriles spectateurs, dans la folie du nucléaire, incontrôlable et dévastateur. Un film d’horreur.

La terreur Tchernobyl est marquée au fer rouge dans la conscience collective. Cette angoisse universelle a été transmise par les générations passées et présentes et existe dans chacun de nous. La série joue à fond la carte de cet imaginaire commun pour basculer dans la terreur. Quoi de plus terrifiant qu’un mal invisible qui nous ronge ?

C’est grâce notamment à un travail formidable sur le son et la musique. Lancinant et bourdonnant, le travail sonore instaure ce climat d’inquiétude et d’effroi et plonge le spectateur dans un magma d’ondes, dont on a la sensation palpable qu’elle ronge les personnages. Un travail au service de séquences terrifiantes, où les peaux rouges, les regards terrifiés glacent le sang. Procédé qui sera utilisé à de nombreuses reprises dans les cinq épisodes, dès lors que l’on s’approchera de la centrale éventrée.

La reconstitution est minutieuse, servie par une production impeccable : Les décors sont d’une précision incroyable, jusqu’à la reproduction du bâtiment nucléaire. Des costumes à l’ambiance, absolument tout est fait pour joindre l’immersion à la reconstitution.

Il était une fois l’U.R.S.S.

A la fois effrayante et percutante, Chernobyl fait adhésion dans sa manière de replacer l’humain au centre de son récit. C’est une histoire de catastrophe nucléaire mais aussi et surtout le portrait d’hommes et de femmes qui se sont sacrifiés pour éviter des conséquences bien plus dramatiques. Héroïsme de circonstance et martyrs impuissants. Il est impossible alors d’oublier que les visages montrés à l’écran ont connu cette tragédie.

La série, qui ne se contente pas de relater les événements passés, agit comme un miroir du XXIe siècle. Celui où l’Homme paye les conséquences de ses démesures, qui met en exergue la fragilité de toute entreprise humaine et nous remet à notre juste place. Elle donne à voir ce sentiment d’impuissance face aux monstres que l’humain est capable d’engendrer. Plus qu’un miroir, elle est une eau translucide sur les erreurs du XXe siècle, annonciatrice de l’instabilité générale et des problématiques futures.

Mais aussi et surtout, par son récit implacable, Chernobyl est un brûlot politique saisissant sur le pouvoir du mensonge. Les scénaristes montrent comment la corruption généralisée peut amener au désastre. Ici, c’est l’URSS qui en payera le prix fort. Mais à l’heure des Fake News, des propagandes et des crises écologiques, sociales et politiques qui contaminent le monde entier, la série est une sacrée piqûre de rappel. Chernobyl va donc au-delà de l’accident, parce qu’il y a toujours un au-delà : il y est toujours question de politique, de morale et d’une vision du monde. Celle de Chernobyl est glaçante. Un signal d’alarme indispensable pour une œuvre immanquable.

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5

Bloody Sunday #8 – Les Feebles de Peter Jackson

Vous trouvez les marionnettes en formes d’animaux mignonnes ? C’est que vous n’avez pas fait la connaissance des Feebles. Pour ce huitième Bloody Sunday, il était temps de rendre hommage à l’un des maîtres du cinéma gore do it yourself, le grand Peter Jackson. Pour l’occasion rien de mieux que de plonger dans le monde dérangé de ces Muppets trashs entre orgies et massacres à la mitrailleuse, le tout saupoudré d’un humour noir des plus corrosif. Meet the Feebles !

Avant de devenir un réalisateur culte auprès des aficionados de Fantasy en adaptant le chef d’œuvre de Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Peter Jackson a connu un certain succès chez une autre caste de cinéphiles adeptes de pellicules bien gorasses. C’est en effet à la fin des années 80 que le cinéaste néo-zélandais se fait connaître au travers d’une micro-production au nom annonciateur Bad Taste. Un déluge de mauvais goût où l’humour cradingue n’a d’égal que les hectolitres de sang jaillissant à l’écran. Ce premier film auréolé d’un succès surprise va pousser Peter Jackson à continuer dans cette voie et donner lieu à une trilogie officieuse à la fois trash et sanglante. Parmi ces trois films, le plus connu reste Braindead, sorti en 1992, lauréat du Grand Prix du festival d’Avoriaz. Considéré comme l’un des films les plus sanguinolents de tous les temps (cette séquence de découpage de zombies à la tondeuse à gazon restera dans les annales), Braindead est un fleuron du cinéma comico-gore synthétisant à merveille cette première partie de carrière de Peter Jackson. C’est cependant sur le deuxième film que nous allons nous attarder aujourd’hui, bien moins connu mais tout aussi extrême, Les Feebles.

Sorti en 1989, Les Feebles a la particularité de mettre en scène des marionnettes dans le style du Muppet Show. Ces différentes bestioles parmi lesquelles on retrouve une hippopotame diva, un renard metteur en scène, un ver de terre régisseur ou même un morse producteur forment donc la troupe des Feebles. Cette dernière se reproduit chaque soir avec au programme des numéraux musicaux, mais également de lancer de couteaux ou de contorsion. Si la première séquence musicale peut laisser entrevoir un spectacle familial, le ton va drastiquement changer laissant libre cours aux pires ignominies. En effet, alors que la troupe se prépare pour une retransmission en direct à la télé leur permettant de décrocher un contrat pour une série, de nombreux imprévus vont venir gâcher la fête. Derrière cette façade rêvée se cache cependant de nombreuses dérives, l’occasion parfaite pour Peter Jackson de se lancer dans une critique acide du monde du show-business. Dans les coulisses, les différents protagonistes s’attellent à toute sorte d’activités plus ou moins légales. Tandis que Bletch, le morse producteur trompe sa femme Heidi, tout en conduisant un trafic de drogue à l’aide de son garde du corps, Harry le lapin vedette s’adonne à des partouzes et Trevor le rat tourne des films porno clandestins dans le sous-sol.

La contraste entre le côté sympathique des marionnettes et les diverses perversités auxquelles ces dernières se ploient tend à donner un côté particulièrement malsain au long-métrage. Jackson le sait et joue parfaitement avec cela. Par son ton cru, Les Feebles fait énormément rire. On reste subjugué par les atrocités émanant de la bouche de ces petits animaux. Ne se permettant aucune limite, les dialogues convoquent très souvent un humour des plus noirs et scabreux regorgeant de punchlines dantesques comme cette réplique où le garde du corps de Bletch désigne sa femme comme étant son handicap. Même les numéraux musicaux ne cherchent pas à édulcorer la recette, en témoigne cette ode très graphique à la sodomie par Sébastien.  Subversif, Les Feebles ne le sont pas seulement dans les paroles mais également dans certains actes. Là encore Peter Jackson en véritable sale gosse repousse constamment la barrière du politiquement correct. On pense à cette séquence de voyeurisme d’une orgie de lapin où le tapir se masturbe le nez jusqu’à en faire gicler un liquide aux allures de sperme. En tant qu’adepte du cinéma gore et sanglant, Jackson expérimente toutes sortes de textures pour des rendus le plus souvent déstabilisants. Il suffit de voir à quoi ressemble une de ces pauvres bêtes écrasées pour voir que Jackson se donne un malin plaisir à rendre la chose des plus barbares. Mais le sang et autres viscères ne sont pas les seules dégueulasseries que Jackson va faire apparaître à l’écran. Tous les fluides corporels auront leur heure de gloire, que cela soit les semences, l’urine ou bien même l’intérieur de pustule éclatée par un lapin souffrant de myxomatose. Le point de non retour est cependant atteint quand ce cher Peter plonge la tête la première dans la scatophilie au travers de la mouche reporter adepte de crottin bien frais.

Et c’est là que l’on remarque que derrière toute cette ribambelle d’horreur, Les Feebles cache un véritable propos sur le monde du showbiz. Au travers du personnage de la mouche, Peter Jackson dénonce la conduite nauséabonde de certains journalistes prêts à briser des carrières pour le seul apanage du scoop. Quoi de mieux donc pour dresser le portrait de ces pratiques qu’un insecte remuant la merde pour s’en délecter avec gourmandise. Mais les journalistes ne sont pas les seuls touchés et ce sont tous les protagonistes qui personnifient certaines dérives du système. Tel un Harvey Weinstein, le morse Bletch profite de son statut de producteur pour s’attirer les faveurs des jeunes femmes rêvant d’être en haut de l’affiche. D’autres profitent de leur notoriété pour s’adonner à des bacchanales sans prendre conscience du danger de l’épidémie de sida qui a été révélée au monde entier au cours de la décennie. Sans parler de l’usage de drogues et notamment de cocaïne qui sont légion dans les coulisses. C’est un portrait sans concession que délivre ici Peter Jackson, montrant la face caché de ces idoles en se basant sur les Muppets. Le cinéaste voulait d’ailleurs au travers des Feebles montrer ce que faisait Kermit la grenouille et Peggy la cochonne lorsqu’ils n’étaient plus sur le devant de la scène. Les quelques pauvres personnages innocents et naïfs se font évidemment rouler dessus comme c’est le cas du hérisson Robert ou de la tête d’affiche Heidi rejetée par Bletch car trop vieille et qui aura droit à sa vengeance au cours du carnage final. Moment anthologique où l’attrait pour l’hémoglobine de Peter Jackson ressort plus que jamais. Les Feebles est un savant mélange de satire et d’humour trash repoussant constamment l’acceptable et s’amusant à merveille du contraste dû à l’utilisation de marionnettes.

Les Feebles – Bande-annonce

Les Feebles – Fiche Technique

Réalisation : Peter Jackson
Scénario : Peter Jackson, Danny Mulheron, Stephen Sinclair, Fran Walsh
Interprétation : Donna Akersten, Stuart Devenie, Mark Hallow, Brian Sergent, Peter Vere-Jones
Musique : Peter Dasent
Monteur  : Jamie Selkirk
Production : Peter Jackson, Jim Both
Genre : Comédie, Musical
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 3 juin 1991

Nouvelle-Zélande – 1989

JFK, l’héroïsme selon Oliver Stone

Quoi que l’on pense de l’assassinat de Kennedy, que l’on soit d’accord avec les thèses de Garrison/Stone ou que l’on soit convaincu de la culpabilité du seul Lee Harvey Oswald, force est de constater que JFK est un des grands films politiques du cinéma américain.

Faire un film sur l’assassinat du 35ème président des États-Unis s’inscrit logiquement dans la carrière du cinéaste Oliver Stone, qui ne cesse d’interroger les dessous politiques de son pays. Il est même possible de situer le film dans une trilogie sur les présidents américains, trilogie complétée par Nixon et W. L’improbable président (avec, en contrepoint, les entretiens du cinéaste avec le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine), l’ensemble donnant une image sombre de la politique des États-Unis.

Progressiste contre conservateurs

On le sent dès la scène d’ouverture, Kennedy est présenté en exact opposé aux autres présidents. Élu (de justesse) à l’époque stratégique du début des années 60, John Fitzgerald Kennedy est constamment montré comme un président progressiste, humaniste, engagé dans le combat contre le racisme. Dans la fameuse scène de Washington avec « Monsieur X » (Donald Sutherland), on apprend même qu’il aurait cherché à démanteler les agences gouvernementales toutes-puissantes comme la CIA. Le Kennedy d’Oliver Stone est donc érigé en opposition aux forces conservatrices et obscures de ce que l’on nomme de nos jours « l’État profond » (Deep state) (d’ailleurs, au fil de son film, le cinéaste montre que ce combat n’engage pas seulement le président : les assassinats successifs de Martin Luther King Jr et Robert Kennedy sont désignés comme des répétitions, avec les mêmes procédés, de celui du président).
La réaction des agences gouvernementales mais aussi de simples citoyens (comme lors de la scène où l’on apprend la mort du président) dresse le portrait d’un pays profondément divisé. Loin de la vision simpliste qui fait des années 60 une période d’insouciance, Stone montre son pays travaillé par le racisme, l’anti-communisme primaire, l’homophobie, et toujours fasciné par le culte des armes ; la description ne peut que faire penser à celle que donne James Ellroy dans son roman American Tabloid. Chaque pas « progressiste » du président semble renforcer la colère d’une droite extrémiste. En plus du portrait rêvé d’un président idéal et courageux, JFK montre les forces qui freinent tout progrès social dans un pays. En choisissant de commencer son film par le fameux discours d’Eisenhower (qui fut président juste avant Kennedy) dans lequel le général dénonce le pouvoir abusif du complexe militaro-industriel aux Etats-Unis, Oliver Stone pose tout de suite un des termes essentiels du débat.

L’héroïsme façon Oliver Stone

Comme bien souvent chez Oliver Stone, JFK propose une certaine image de l’héroïsme. Comme Kennedy, Jim Garrison n’hésite pas à s’élever contre des forces qui le dépassent, au nom de la justice et de la vérité.

Nous parlons de notre gouvernement !
-Non, nous parlons d’un crime !

De fait, le film repose sur les véritables théories de Garrison, qui a réellement existé (on le voit tenir le rôle d’Earl Warren, le président de la Cour Suprême qui dirige la fameuse Commission enquêtant sur l’assassinat de Kennedy) ; JFK est adapté du livre de Garrison retraçant l’enquête qu’il avait menée à partir de 1966, On the trail of the assassins.
Il est, en gros, possible de diviser JFK en deux parties. La première partie représente les deux tiers du film et nous montre l’enquête menée d’abord secrètement par Garrison. Les informations nous proviennent de façon décousue, nous empêchant d’avoir une image d’ensemble. Comme le procureur (District Attorney) de La Nouvelle Orléans, nous sommes submergés par les révélations sans avoir assez de recul pour donner un sens à tout cela. Deux impressions se dégagent alors : d’abord l’idée que la thèse officielle du tireur isolé est montée de toutes pièces pour masquer quelque chose de beaucoup plus important, que l’on entrevoit petit à petit au fil de l’enquête.
L’autre sentiment qui se dégage est plutôt angoissant. Les Etats-Unis d’Oliver Stone sont aux mains de forces qui n’hésitent pas à employer la violence pour arriver à leurs fins. Là aussi, la scène avec « Monsieur X » en dit long sur les « Black Ops » et la capacité des services secrets américains à renverser des gouvernements étrangers lorsque cela les arrange.
La seconde partie du film montre le procès intenté par Garrison suite à son enquête, et qui reste le seul procès intenté au sujet de l’assassinat de Kennedy. Là, le récit reprend tous les éléments qui étaient épars jusque-là et les assemble de façon logique pour former un tout cohérent. Le réquisitoire de Garrison constitue clairement le point d’orgue du film. Et un exploit cinématographique, une véritable prouesse technique : un monologue d’une demi-heure, passionnant et haletant, grâce à un montage et une réalisation qui ne laissent rien au hasard.

Thriller politique

Le rythme est une des grandes qualités de JFK. Parvenir à nous tenir en haleine pendant plus de trois heures alors que le propos du film est évident dès les premières minutes est une gageure parfaitement relevée par Oliver Stone. Des plans courts, un travail de montage ahurissant, tout est fait pour happer le spectateur dans un tourbillon qui l’emmène à une inévitable conclusion.
A ce titre, le rôle de Bill Broussard est très important. Bill est un des membres de l’équipe de Jim Garrison, et il est le sceptique de la bande. Il est celui qui se raccroche à ses idéaux et refuse de croire que les agences gouvernementales aient pu tremper, de près ou de loin, dans l’assassinat du président. Cela permet de créer des débats dans lesquels Oliver Stone, par la voix de Jim Garrison (car il est évident que les deux hommes se confondent, au point que l’on ne sait plus trop si c’est le cinéaste qui présente la thèse du procureur ou l’inverse), répond à l’avance à ses détracteurs.
Le casting est prestigieux et sans la moindre fausse note. De Jack Lemmon à Joe Pesci en passant par Tommy Lee Jones, Sissy Spacek ou Michael Rooker, tout le monde est parfaitement dans son rôle (quitte à être excessif quand il le faut). Une mention spéciale mérite d’être décernée à Gary Oldman, qui tient là un rôle ambigu lui permettant d’exposer l’étendue de son talent. Quant à Kevin Costner, il ne joue pas Garrison, il est littéralement le procureur, donnant au personnage son élégance et son charisme impressionnant. Le travail de reconstitution est, là aussi, exceptionnel. Reconstitution d’une époque bien sûr, avec tout un travail sur les costumes, les coiffures, les décors, etc. Mais aussi reconstitution des images : les images filmées par Stone se mêlent habilement aux images d’archives au point qu’il est parfois difficile de faire la distinction. Enfin, la musique de John Williams est tout simplement magnifique, sorte de marche funèbre militaire d’une grande beauté.
JFK est un très grand film, qui mérite sa place parmi les grands films politiques du cinéma américain. Un film passionnant, qui nous emporte sans nous laisser le moindre temps mort, ayant le suspense des meilleurs thrillers et une certaine ambiance qui pourrait rappeler les films catastrophe. Car c’est bien une catastrophe qui se joue ici, catastrophe au niveau de tout un pays qui, si l’on en croit les propos tenus dans le film, va s’enfoncer dans le massacre du Vietnam suite à (et à cause de) l’assassinat. La mort de Kennedy refermerait sur la population américaine le piège dénoncé par Eisenhower. Et Stone parvient à nous faire ressentir tout le caractère révoltant d’une telle proposition.

JFK : bande annonce

JFK : fiche technique

Réalisation : Oliver Stone
Scénario : Oliver Stone, Zachary Sklar, d’après les livres de Jim Garrison et Jim Marrs
Interprétation : Kevin Costner (Jim Garrison), Gary Oldman (Lee Harvey Oswald), Tommy Lee Jones (Clay Shaw, aka Clay Bertrand), Joe Pesci (David Ferrie), Jay O. Sanders (Lou Ivon), Edward Asner (Guy Bannister), Vincent D’Onofrio (Bill Newman), Sissy Spacek (Liz Garrison), Michael Rooker (Bill Broussard), Donald Sutherland (Mister X), Kevin Bacon (Willie O’Keefe), Jim Garrison (Earl Warren).
Photographie : Robert Richardson
Montage : Joe Hutsching, Pietro Scalia
Musique : John Williams
Producteurs : Oliver Stone, A. Kitman Ho
Sociétés de production : Warner Bros, Le Studio Canal, Regency Enterprises
Société de distribution : Warner Bros
Genre : thriller
Durée : version courte : 181 minutes ; director’s cut : 205 minutes
Date de sortie en France : 29 janvier 1992

Etats-Unis – 1991

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4.5

Dirty God : Dans le film de Sacha Polak, Vicky Knight est émouvante dans un rôle plus vrai que nature

Les attaques à l’acide sont un nouveau fléau qui détruit la vie de centaines de femmes en Grande-Bretagne, des milliers par le monde. Avec Dirty God, Sacha Polak s’est emparée du sujet pour en faire un film intense mais qui n’avait pas besoin de l’accumulation de malheurs qu’on y rencontre.

Synopsis : Le visage à moitié brûlé et une petite fille de deux ans. C’est tout ce qu’il reste de la relation de Jade à son ex, qui l’a défigurée à l’acide. À la violence de cette histoire, succède désormais celle du regard des autres. Pour ne pas couler, Jade n’a d’autre choix que de s’accepter, réapprendre à sourire et à aimer.

Knight of Suburbia

Un titre prometteur, un synopsis un peu sirupeux, une bande-annonce trop explicite. Les signaux sont contradictoires pour annoncer Dirty God, de la Néerlandaise Sacha Polak. Et c’est la nature des sentiments qui peut animer le spectateur de ce premier film en langue anglaise de la cinéaste.

Car voilà un film qui veut avant tout donner de la visibilité aux personnes victimes d’attaques à l’acide. L’histoire se passe dans le sud de Londres, mais le phénomène est assez répandu partout dans le pays. Un réel fléau qui détruit des centaines de femmes outre-Manche. Sacha Polak a été patiente et obstinée, car ça fait plusieurs années qu’elle a le projet en tête, mais Vicky Knight, elle aussi victime à 8 ans de brûlures, thermiques cette fois-ci, a mis beaucoup de temps pour accepter ce projet qui avait alors une vraie valeur cathartique pour elle.

Voilà aussi un film interprété par une jeune femme non professionnelle, mais dont l’engagement est plus que total. On retrouve la protagoniste Jade le jour de sa sortie d’hôpital, après qu’elle a été défigurée à l’acide par son ex, un masque de silicone vissé sur son visage. Vicky Knight va cheminer avec son personnage et retraverser les différentes épreuves qu’elle a dû elle-même  endurer, essentiellement le regard posé sur elle. Jade vit dans une banlieue très défavorisée avec sa mère et sa petite fille de 2 ans. Le choix de cet environnement est assez judicieux ; les liens particulièrement resserrés qui relient des habitants d’un même immeuble se traduisent ici par une belle bienveillance envers Jade, une absence totale de réticence envers cette amie qu’on a toujours connue, et dont pourtant la vue des brûlures est difficilement soutenable. En revanche, tous ceux qui ne la connaissaient pas avant l’épisode ont une réaction de gêne, voire de rejet ou de dégoût. Jusqu’à sa fillette Rae dont Jade rapporte qu’elle l’a traitée de monstre la première fois qu’elle l’avait vue ainsi, et avec qui elle se cache sous les draps quand elles jouent ensemble. Des séquences poignantes, tant l’actrice ne joue pas, tant la souffrance et surtout la tristesse se lisent sur son visage. La vie de Jade est prise dans un engrenage de mauvais plans, tous liés directement à l’attaque dont elle a été la victime. L’argent, le sexe, la famille, l’amitié, tout devient problème.

Voilà enfin un film qui ajoute un contexte social à l’histoire de Jade. La précarité, la promiscuité, la pauvreté, la marginalité sont le quotidien de Jade et de ses proches. La vie londonienne montrée par la cinéaste n’est pas différente de celle racontée film après film par des réalisateurs comme Ken Loach, Stephen Frears, ou Shane Meadows.

Alors pourquoi a-t-on ce sentiment diffus et contradictoire d’un film pas complètement convaincant ? Peut-être, parce que la juxtaposition de tout ce qui précède brouille le message de la cinéaste, et noie la rédemption ou la tentative de rédemption de Jade dans trop de drames. Il y avait moyen d’épurer son parcours, et surtout de le limiter à ce regard posé sur elle. Dans une interview donnée au Guardian , Vicky Knight évoquait très justement son incompréhension quant au fait que des monstres et des méchants soient souvent maquillés avec des cicatrices, façon Freddy Krueger.  « Si je devais sortir le soir d’Halloween déguisée en malade terminale du cancer, je me ferais lyncher.  Alors pourquoi serait-ce OK pour les grands brûlés ? » dit-elle au Guardian.

Dirty God est un film intense, porté par des jeunes acteurs plutôt non professionnels mais très enthousiastes, au rythme soutenu et dans une ambiance urbaine assez marquée. Vicky Knight est une révélation, il semble qu’au-delà d’avoir joué un personnage aussi proche d’elle-même, peut-être précisément parce qu’elle a interprété ce rôle, elle pourrait désormais s’attaquer à n’importe quel autre rôle. La vraie force de Dirty God est non seulement de donner une visibilité à ces victimes des attaques à l’acide, mais aussi d’avoir emmené cette jeune femme vers une résilience, acceptation de son image, une image que même un spectateur lambda a toujours du mal à regarder en face. Sacha Polak a les meilleures intentions du monde avec ce film, et lui a donné une forme intéressante avec un montage intelligent avec des scènes courtes et assez variées sans tomber dans la saynète. Mais l’accumulation de drames autour de Jade n’était pas nécessaire et nuit à son message. Un film concentré sur le regard mais aussi le non regard de l’autre face à un visage différent était possible, plus intimiste, mais peut-être plus confidentiel aussi, il est vrai. Mais tel qu’il est, Dirty God est un beau film nécessaire pour parler d’une triste réalité trop peu connue.

Dirty God – Bande-annonce

Dirty God – Fiche technique

Titre original : Dirty God
Réalisateur : Sacha Polak
Scénario : Susie Farell, Sacha Polak
Interprétation : Vicky Knight (Jade), Eliza Brady-Girard (Rae), Rebecca Stone (Shami), Katherine Kelly (Lisa), Dana Marineci   (Flavia), Bluey Robinson (Naz)
Photographie : Ruben Impens
Montage : Sander Vos
Musique : Rutger Reinders
Producteurs : Marleen Slot, Michael Elliott, Coproducteurs : Dries Phlypo,Jean-Claude Van Rijckeghem, John Keville, Conor Barry
Maisons de production : A Private View, EMU Films, Viking Film
Distributeur France : Les Bookmakers/ The Jokers
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Juin 2019
Pays-Bas | GB | Belgique | Irlande – 2019

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3.5

Les escaliers au cinéma : un motif tout sauf innocent

C’est un motif cinématographique récurrent, et pas seulement chez Alfred Hitchcock ou Billy Wilder. L’escalier permet des prises de vues singulières, acrobatiques, voire virtuoses. Il sert parfois à révéler les personnages, à les amener à se rencontrer ou à symboliser, parmi d’autres décors, l’univers dans lequel ils évoluent. Focus.

Ok, ça roule, tu prends le dragon, je prends les escaliers. Ça marche, je vais les trouver et les monter ces escaliers, et s’ils me cherchent, je vais peut-être même les descendre ! Avec moi, les escaliers, c’est marche ou crève. Il va y avoir de l’embardée dans la rambarde ! Il va ramper dans sa cage d’escalier et repartir avec des Marche-mallow !

Shrek permet d’exemplifier triplement l’importance des escaliers au cinéma : ces derniers se trouvent non seulement à l’image, mais également dans le texte, en plus de quoi ils se fondent dans le décor d’un château ancien, ce qui constitue une récurrence mille fois observée dans la courte histoire du septième art.

Toujours de l’animation et des édifices augustes : Le Roi et l’Oiseau a un escalier aux cent mille marches à faire valoir. Il fait l’objet d’une séquence mémorable, à l’occasion d’une fuite rythmée par les partitions de Wojciech Kilar. Mais l’escalier se distingue surtout via une œuvre et un cinéaste en particulier : Le Cuirassé Potemkine et Alfred Hitchcock. Le film de Sergueï Eisenstein met en scène une descente de landau légendaire dans un chaos répressif qui l’est tout autant – séquence reprise ensuite par Brian De Palma dans Les Incorruptibles –, tandis que le second dispose d’un catalogue tout entier autour de ce motif, que l’essayiste Lydie Decobert décrit à son endroit comme « une dynamique de l’effroi ».

Hitchcock, Wilder : les obsessionnels

Une clef sous un tapis dans Le Crime était presque parfait, des travellings compensés pour sursignifier le vertige dans Sueurs froides, une caméra au plafond et un smash cut dans Psychose, un chien féroce sur un palier dans L’Inconnu du Nord-Express, un verre de lait dans Soupçons, une caméra montant les marches en compagnie d’un couple avant de rebrousser chemin, à la faveur d’un double mouvement de travelling, dans Frenzy. « Vous savez… Vous êtes vraiment mon type de femme ! » Les répliques, les cadrages serrés, la manière dont les visages sont inscrits dans le plan, cette caméra qui se retire en redescendant élégamment l’escalier : minuscule au regard d’une filmographie proprement étourdissante, l’avant-dernier film d’Alfred Hitchcock possède néanmoins une séquence majuscule, passée à la postérité.

À l’ombre d’Alfred Hitchcock se tient Billy Wilder. Dans Assurance sur la mort, Phyllis Dietrichson descend des marches la menant au rez-de-chaussée pendant que le cinéaste américain immortalise un bracelet de cheville symbolisant sa disponibilité… Boulevard du crépuscule se termine quant à lui par une descente d’escalier au cours de laquelle Norma Desmond, ancienne vedette hollywoodienne tombée en désuétude, imagine que les journalistes et photographes de la presse à scandale l’attendent… pour tourner un nouveau film. Dans les deux cas, il s’agit de séquences-phares apportant une indication essentielle sur les premiers personnages féminins : Phyllis n’est pas l’épouse aimante que l’on pourrait croire ; Norma, engoncée dans une gloire passée, n’a plus aucune prise avec la réalité.

De l’emploi des escaliers au cinéma

Le cinéphile pourra citer des séquences éparses, mémorables mais pas forcément représentatives de l’obsession d’un auteur pour le motif : la montée des marches dans Rocky, la caméra ultra-mobile de Quand passent les cigognes, la tronçonneuse d’American Psycho, l’escalier insolite d’Inception, un personnage diminué se traînant laborieusement dans Bienvenue à Gattaca, une fusillade dans Scarface, les violences conjugales dans Shining, Cendrillon perdant son soulier de verre ou le coït dans A History of Violence.

Il peut être vide ou peuplé, étriqué ou large, intérieur ou extérieur, en colimaçon ou non : l’escalier est partout, chez Max Ophüls comme chez François Truffaut, dans le Ran d’Akira Kurosawa ou dans le Citizen Kane d’Orson Welles, en bonne place dans des chefs-d’œuvre tels que M le maudit ou Il était une fois en Amérique. Même Tim Burton l’emploie pour souligner l’étrangeté d’Edward aux mains d’argent, comme si le décor devenait le prolongement naturel du personnage.

Pour quoi faire ?

L’escalier est un lieu de passage et de transition, un décor récurrent, un motif se prêtant aux mouvements de caméra, aux plongées/contreplongées, aux rencontres fortuites et succinctes. Il peut devenir ligne de fuite ou objet de symétrie, avoir une valeur scénique ou symbolique. Le retrouver à l’écran n’a rien de surprenant, mais certains réalisateurs ont su en tirer un parti judicieux : Quentin Tarantino dans Kill Bill pour muscler une séquence de baston, Abel Ferrara dans Bad Lieutenant pour restituer une ambiance malsaine, Robert Wiene dans Le Cabinet du docteur Caligari pour porter l’expressionnisme à incandescence ou William Friedkin dans L’Exorciste pour rehausser l’horreur, en clerc. Tous ces réalisateurs n’ont cependant rien inventé : songeons un instant au Philosophe en méditation de Rembrandt – datant de 1632. Le motif de l’escalier n’a pas attendu l’écran pour exprimer sa puissance suggestive et picturale.

Les escaliers chez Alfred Hitchcock

https://www.youtube.com/watch?v=IKan0JXa-6I

Un, deux, trois, tourbillon hilarant de Billy Wilder, en DVD et Blu-ray

Réalisé entre La Garçonnière et Irma la douce, Un, deux, trois n’est pas le film le plus célèbre de Billy Wilder. Sa sortie en DVD et Blu-ray  aux éditions Rimini permet de réparer cette injustice et de faire découvrir un film hilarant au rythme impressionnant.

Nous sommes à Berlin, le Berlin divisé en secteurs à l’époque de la Guerre Froide, juste avant la construction du Mur qui coupera la capitale en deux. Bien entendu, le conflit entre les deux blocs est au centre de Un, deux, trois, et dans un premier temps Wilder décide de renvoyer dos à dos communistes et capitalistes. Ainsi, Russes et Américains ont leur propre propagande (les défilés avec le portrait de Krouchtchev d’un côté, la pendule où le coucou est remplacé par l’Oncle Sam de l’autre côté). A la dictature du PCUS répond la dictature du marché. Les Soviétiques rendent des comptes au Comité Central, et les Américains au conseil d’administration. Mc Namara, le président de la succursale berlinoise de Coca-Cola, dépend entièrement de son patron Hazeltine comme les agents communistes dépendent de leur hiérarchie.
Et au milieu de tout cela, il y a aussi les Allemands, à peine (voire pas du tout) dénazifiés. Le passé du IIIème Reich est toujours d’actualité ici : les anciens S.S. se retrouvent un peu partout, et les employés ont conservé des réflexes hérités de l’époque hitlérienne (tout en ayant appris à mimer l’amnésie).

Comédie à toute allure

Une fois ce cadre posé, Billy Wilder va pouvoir dérouler sa comédie à une vitesse impressionnante. Un, deux, trois est un tourbillon qui entraîne tout sur son passage et file à toute vitesse, en grande partie grâce à un James Cagney qui rappelle fortement Groucho Marx. Wilder multiplie les scènes et joue sur tous les types de comique : satire, caricature, jeux de mots, comique de situation, etc. Les dialogues enchaînent les calembours dont certains sont impossibles à traduire.
L’action, quant à elle, n’est pas sans rappeler celle de Ninotchka, de Lubitsch. Elle se déploie principalement de chaque côté de la frontière qui sépare Berlin, et il est possible d’affirmer que la ville dans son ensemble est un des protagonistes du film (comme elle l’avait déjà été dans un des précédents films de Wilder, La Scandaleuse de Berlin, avec Marlene Dietrich). Les personnages passent d’un secteur à l’autre, de l’Ouest à l’Est, mais cette frontière joue aussi un rôle dramatique dans l’action, lorsque McNamara manigance pour se débarrasser d’un personnage trop gênant en le faisant arrêter par la douane est-allemande. Tout cela peut nous rappeler que Berlin tient une place fondamentale dans la carrière de Wilder, puisque c’est là-bas qu’il débuta dans le cinéma…
Donc, au milieu de cette situation politique et économique très particulière, et alors qu’il est dévoré par l’ambition d’employer Coca-Cola pour conquérir l’URSS, McNamara apprend qu’il va devoir faire la nounou pour la fille de son patron, envoyée en Europe pour lui permettre d’oublier le joueur de basket avec lequel elle s’est fiancée (dans des conditions rocambolesques). Bien entendu, rien ne se passera comme prévu et la petite terreur, très attirée par les garçons, va créer un enchaînement d’événements pour le moins inattendus.

Compléments de programme

C’est donc ce film, pas le plus connu de Wilder, réalisé juste après La Garçonnière, que les éditions Rimini nous proposent de voir ou revoir, et c’est un plaisir de chaque instant. Les gags vont tellement vite qu’il faut plusieurs visionnages pour les saisir tous. Le scénario est d’une belle intelligence. On rigole franchement tout au long du film. Et le rythme est impressionnant.
En plus de l’habituelle bande annonce, le film est accompagné de deux bonus plutôt intéressants. L’un est une conversation entre deux critiques (Mathieu Macheret, du Monde, et Frédéric Mercier, de Transfuge), qui analysent le film et le situent dans la carrière de Wilder.
Le second est rarissime : une émission de radio américaine de 1970 lors de laquelle Wilder fut interrogé par un journaliste pendant une heure. L’occasion d’écouter ce grand homme, qui faisait souvent preuve d’autant d’humour dans ses entretiens que dans ses films.
En bref, une fort belle édition qui mérite d’être vue.

Caractéristiques du Blu-ray
français ou anglais sous-titré français
16:9 compatible 4/3 format d’origine respecté 2.35
Pal
105 Minutes
Noir et Blanc
mono
Bonus :
Conversation entre les journalistes Frédéric Mercier et Mathieu Macheret (36 minutes)
Entretien audio avec Billy Wilder (émission de radio de mars 1970) (57 minutes)
Film annonce
Livret de 28 pages écrit par Marc Toullec

Champs Elysées Film Festival 2019 : Daniel fait face, le charme discret de l’enfance

La compétition des longs métrages français du Champs Elysées Film Festival 2019 a ouvert les hostilités avec un premier film réalisé par Marine Atlan. Tout droit sortie de la Fémis, la réalisatrice poursuit les thèmes déjà initiés dans son court métrage de fin d’étude dans Daniel fait face.

Daniel fait face est un objet de cinéma passionnant dans ce qu’il propose en terme de création pour traiter du voyeurisme et des premiers émois. Là où certains films le font par le biais de l’intime, du personnel et de l’éveil de la conscience de soi, Marine Atlan choisit un tout autre biais pour créer un fil entre ses personnages que celui de la conscience de l’autre. Car finalement, le regard que l’on se crée et se construit sur soi dépend de celui qu’on pose sur les autres, de ce qu’ils nous renvoient ou de ce qu’ils nous offrent à contempler, malgré eux parfois.

Dans une société où le voyeurisme est monnaie courante, même si peu le reconnaissent, il est évident que chaque individu est devenu voyeur. La cinéaste dresse de ce vice un poème dans Daniel fait face. Le film doit beaucoup à la musique car les silences sont au contraire parfois longs et pénibles, et pourtant, quelque chose enivre, transporte. Les fulgurances visuelles, les images métaphoriques du désir et des premiers émois, la beauté picturale d’une mise en scène épurée mais intelligente rendent finalement le tout assez riche. D’une grande sensibilité, le film fascinera par son imagerie intéressante des émotions. Le voyeurisme est souvent affaire de cinéma alors capter ces regards, capter l’acte même de regarder à travers une caméra rend le tout assez providentiel. Mais il est parfois moins question de ce regard que de sa découverte et de l’effet qu’il aura sur l’être, ici, le jeune garçon qu’est Daniel. Comment naissent les émotions, et les premiers désirs ?

C’est à travers des scènes flottantes où le jeune casting impressionne de vérité que l’on saisit l’ampleur de ces premières émotions. Peu de dialogues sont présents, tout est dans l’intensité des regards et la force de proposition dont les acteurs se sont emparés pour traiter leur personnage, c’est d’autant plus admirable qu’ils sont tous très jeunes. Parvenir à un tel niveau de jeu quasiment juste avec leur corps rend compte du grand talent dont la réalisatrice a fait part pour les diriger au plus vrai. Faire danser et chanter des enfants sur une chanson de Véronique Sanson et une belle scène de cinéma s’offre à nous. Un mélange des générations autour d’un thème qui n’a pas d’âge, que le film traverse durant toute sa durée, et dont les personnages s’emparent. L’amour, puis la mort. Ça commence par un réveil, ça s’achève avec un sommeil, tout y est fin et intelligent et les faiblesses de rythme gâcheront quelques moments que d’autres relèveront par leur éclat, particulièrement dû aux choix musicaux brillants et à la composition de Jonas Atlan. Un film passionnant, abouti, non sans défaut, mais que l’on apprécie.

Daniel fait face : Extrait

Synopsis : Tandis que sa classe se prépare pour la répétition générale d’un spectacle de fin d’année, Daniel, 10 ans, s’égare dans les couloirs de l’école. Il surprend alors Marthe dans les vestiaires. Entre les deux enfants un nouveau lien va se nouer…

DANIEL FAIT FACE, un film de Marine Atlan
Avec Théo Polgar, Madeleine Follacci, Tristan Bernard, Aurélien Gabrielli, Emmanuelle Cuau, Michelle Laudet
Durée : 59 minutes
Distribution : Bathysphere

MENTION SPECIALE OURS DE CRISTAL – BERLINALE 2019