« Crossed » : quand l’humanité se rétracte

Hi Comics commercialise l’intégrale du cycle de Garth Ennis et Jacen Burrows. Crossed a pour cadre une Amérique post-apocalyptique et pour menace des infectés frappés de violence, de sadisme et de vulgarité. Le programme fait froid dans le dos : agressions, mutilations, viols, meurtres… Quelques résistants tentent d’y survivre.

Le genre zombiesque a été popularisé par George Romero au cinéma, par The Walking Dead en ce qui concerne les séries télévisées et se voit depuis 2008 détourné par Crossed dans le monde des comics. Les ponts entre les deux univers sont en effet légion : Amérique post-apocalyptique, infectés déambulant à la recherche de chair et de sang, survivants cherchant à s’organiser pour échapper à une menace létale, scènes d’horreur particulièrement gores et violentes… À ceci près que Crossed met en scène des « croisés » dotés de volonté, capables de réfléchir, plus excités par les actes sadiques que par le fait de calmer un appétit insatiable.

Les planches s’avèrent particulièrement frappantes : les membres arrachés, les corps sanguinolents ou excavés, les hordes d’infectés débitant des vulgarités inondent des cases rendues au dernier degré de l’humanité. Car l’objet de Crossed réside précisément là : l’humanité telle qu’on l’appréhende généralement se rétracte, et pas seulement chez les « croisés ». Notre groupe de survivants se voit contraint de supprimer un ancien meurtrier sans autre forme de procès, quand il ne prend pas le parti d’assassiner froidement des gamins représentant une menace potentielle. La découverte du journal d’un soldat dévoilera d’ailleurs le caractère systématique de certaines liquidations…

Le spectateur est appelé à suivre les pérégrinations d’un groupe de rescapés fuyant vers l’Alaska. Ils espèrent que le Nord, initialement moins habité, leur offrira un havre de paix relatif, où les contaminés seraient moins nombreux et menaçants. Sur l’infection, on ne sait rien, ou presque : certains arguent qu’il s’agit d’une punition divine, d’autres plaident en faveur de l’accident nucléaire. Tous se trouvent invariablement confrontés à des scènes apocalyptiques : villes abandonnées, véhicules encombrant des routes sans vie, ponts éventrés, églises transformées en terrain de jeu macabre. Pendant qu’ils traversent ces endroits gangrénés par le désespoir, les survivants tentent de s’organiser, voient les dissensions se faire jour, assistent au suicide d’un jeune homme, apprennent la disparition atomique du Moyen-Orient et se posent des questions parfois laissées sans réponse.

Que faire des anciennes règles régissant la société ? Comment expliquer que personne ne se soit emparé d’une arme nucléaire pour faire disparaître le peu qu’il reste de l’humanité ? Que font les infectés quand il ne sont pas occupés à chasser de pauvres innocents ? Crossed se nourrit de ces interrogations pour faire avancer son récit, propose des planches à la fois soignées et horrifiques, édifie quelques séquences mémorables (dont l’ouverture), mais fait face à une situation quelque peu paradoxale : le comics paraît en même temps trop radical et trop commun. L’avalanche de grossièretés et d’images gores peut en effet sembler vaine au regard d’arcs narratifs survivalistes vus et revus ailleurs. Les grandes étapes du genre post-apocalyptique sont honorées sans réelles surprises et la caractérisation des personnages ne leur permet pas de rehausser le niveau d’écriture à eux seuls. Dommage.

Crossed, Garth Ennis et Jacen Burrows
Hi Comics, mai 2019, 264 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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