Bloody Sunday #8 – Les Feebles de Peter Jackson

Vous trouvez les marionnettes en formes d’animaux mignonnes ? C’est que vous n’avez pas fait la connaissance des Feebles. Pour ce huitième Bloody Sunday, il était temps de rendre hommage à l’un des maîtres du cinéma gore do it yourself, le grand Peter Jackson. Pour l’occasion rien de mieux que de plonger dans le monde dérangé de ces Muppets trashs entre orgies et massacres à la mitrailleuse, le tout saupoudré d’un humour noir des plus corrosif. Meet the Feebles !

Avant de devenir un réalisateur culte auprès des aficionados de Fantasy en adaptant le chef d’œuvre de Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Peter Jackson a connu un certain succès chez une autre caste de cinéphiles adeptes de pellicules bien gorasses. C’est en effet à la fin des années 80 que le cinéaste néo-zélandais se fait connaître au travers d’une micro-production au nom annonciateur Bad Taste. Un déluge de mauvais goût où l’humour cradingue n’a d’égal que les hectolitres de sang jaillissant à l’écran. Ce premier film auréolé d’un succès surprise va pousser Peter Jackson à continuer dans cette voie et donner lieu à une trilogie officieuse à la fois trash et sanglante. Parmi ces trois films, le plus connu reste Braindead, sorti en 1992, lauréat du Grand Prix du festival d’Avoriaz. Considéré comme l’un des films les plus sanguinolents de tous les temps (cette séquence de découpage de zombies à la tondeuse à gazon restera dans les annales), Braindead est un fleuron du cinéma comico-gore synthétisant à merveille cette première partie de carrière de Peter Jackson. C’est cependant sur le deuxième film que nous allons nous attarder aujourd’hui, bien moins connu mais tout aussi extrême, Les Feebles.

Sorti en 1989, Les Feebles a la particularité de mettre en scène des marionnettes dans le style du Muppet Show. Ces différentes bestioles parmi lesquelles on retrouve une hippopotame diva, un renard metteur en scène, un ver de terre régisseur ou même un morse producteur forment donc la troupe des Feebles. Cette dernière se reproduit chaque soir avec au programme des numéraux musicaux, mais également de lancer de couteaux ou de contorsion. Si la première séquence musicale peut laisser entrevoir un spectacle familial, le ton va drastiquement changer laissant libre cours aux pires ignominies. En effet, alors que la troupe se prépare pour une retransmission en direct à la télé leur permettant de décrocher un contrat pour une série, de nombreux imprévus vont venir gâcher la fête. Derrière cette façade rêvée se cache cependant de nombreuses dérives, l’occasion parfaite pour Peter Jackson de se lancer dans une critique acide du monde du show-business. Dans les coulisses, les différents protagonistes s’attellent à toute sorte d’activités plus ou moins légales. Tandis que Bletch, le morse producteur trompe sa femme Heidi, tout en conduisant un trafic de drogue à l’aide de son garde du corps, Harry le lapin vedette s’adonne à des partouzes et Trevor le rat tourne des films porno clandestins dans le sous-sol.

La contraste entre le côté sympathique des marionnettes et les diverses perversités auxquelles ces dernières se ploient tend à donner un côté particulièrement malsain au long-métrage. Jackson le sait et joue parfaitement avec cela. Par son ton cru, Les Feebles fait énormément rire. On reste subjugué par les atrocités émanant de la bouche de ces petits animaux. Ne se permettant aucune limite, les dialogues convoquent très souvent un humour des plus noirs et scabreux regorgeant de punchlines dantesques comme cette réplique où le garde du corps de Bletch désigne sa femme comme étant son handicap. Même les numéraux musicaux ne cherchent pas à édulcorer la recette, en témoigne cette ode très graphique à la sodomie par Sébastien.  Subversif, Les Feebles ne le sont pas seulement dans les paroles mais également dans certains actes. Là encore Peter Jackson en véritable sale gosse repousse constamment la barrière du politiquement correct. On pense à cette séquence de voyeurisme d’une orgie de lapin où le tapir se masturbe le nez jusqu’à en faire gicler un liquide aux allures de sperme. En tant qu’adepte du cinéma gore et sanglant, Jackson expérimente toutes sortes de textures pour des rendus le plus souvent déstabilisants. Il suffit de voir à quoi ressemble une de ces pauvres bêtes écrasées pour voir que Jackson se donne un malin plaisir à rendre la chose des plus barbares. Mais le sang et autres viscères ne sont pas les seules dégueulasseries que Jackson va faire apparaître à l’écran. Tous les fluides corporels auront leur heure de gloire, que cela soit les semences, l’urine ou bien même l’intérieur de pustule éclatée par un lapin souffrant de myxomatose. Le point de non retour est cependant atteint quand ce cher Peter plonge la tête la première dans la scatophilie au travers de la mouche reporter adepte de crottin bien frais.

Et c’est là que l’on remarque que derrière toute cette ribambelle d’horreur, Les Feebles cache un véritable propos sur le monde du showbiz. Au travers du personnage de la mouche, Peter Jackson dénonce la conduite nauséabonde de certains journalistes prêts à briser des carrières pour le seul apanage du scoop. Quoi de mieux donc pour dresser le portrait de ces pratiques qu’un insecte remuant la merde pour s’en délecter avec gourmandise. Mais les journalistes ne sont pas les seuls touchés et ce sont tous les protagonistes qui personnifient certaines dérives du système. Tel un Harvey Weinstein, le morse Bletch profite de son statut de producteur pour s’attirer les faveurs des jeunes femmes rêvant d’être en haut de l’affiche. D’autres profitent de leur notoriété pour s’adonner à des bacchanales sans prendre conscience du danger de l’épidémie de sida qui a été révélée au monde entier au cours de la décennie. Sans parler de l’usage de drogues et notamment de cocaïne qui sont légion dans les coulisses. C’est un portrait sans concession que délivre ici Peter Jackson, montrant la face caché de ces idoles en se basant sur les Muppets. Le cinéaste voulait d’ailleurs au travers des Feebles montrer ce que faisait Kermit la grenouille et Peggy la cochonne lorsqu’ils n’étaient plus sur le devant de la scène. Les quelques pauvres personnages innocents et naïfs se font évidemment rouler dessus comme c’est le cas du hérisson Robert ou de la tête d’affiche Heidi rejetée par Bletch car trop vieille et qui aura droit à sa vengeance au cours du carnage final. Moment anthologique où l’attrait pour l’hémoglobine de Peter Jackson ressort plus que jamais. Les Feebles est un savant mélange de satire et d’humour trash repoussant constamment l’acceptable et s’amusant à merveille du contraste dû à l’utilisation de marionnettes.

Les Feebles – Bande-annonce

Les Feebles – Fiche Technique

Réalisation : Peter Jackson
Scénario : Peter Jackson, Danny Mulheron, Stephen Sinclair, Fran Walsh
Interprétation : Donna Akersten, Stuart Devenie, Mark Hallow, Brian Sergent, Peter Vere-Jones
Musique : Peter Dasent
Monteur  : Jamie Selkirk
Production : Peter Jackson, Jim Both
Genre : Comédie, Musical
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 3 juin 1991

Nouvelle-Zélande – 1989

Festival

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