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Yves : Benoît Forgeard fait mouche avec un film aussi réflexif qu’hilarant

Avec le très drôle Yves, et après Le Daim de Quentin Dupieux, Benoît Forgeard montre à son tour qu’un cinéma de l’absurde post-moderne s’installe en France. Le cinéaste prend le chemin d’une rom-com drôle et réflexive pour évoquer l’intelligence artificielle et les nouvelles relations homme/machine.

Synopsis : Jérem s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…

Ex Machina

Il est amusant de visionner à la suite les deux films que sont le Daim de Quentin Dupieux et Yves de Benoît Forgeard. Véritablement le centre du mouvement de l’absurde français, si tant est qu’un tel mouvement existe, les deux œuvres sont pourtant assez dissemblables. On ne peut nier à Quentin Dupieux une certaine maîtrise, une expérience de la chose cinématographique, qui fait que son film est très acclamé même si un certain ennui s’est abattu sur l’auteur de ces lignes face  un Jean Dujardin qui fait certes le job, une Adèle Haenel percutante comme à son habitude, mais dans un film qui tourne assez vite en rond autour de sa thématique, celle d’une descente de ses protagonistes vers les profondeurs de la folie, un film qui est bâti sur son registre habituel de l’absurde, mais trop intellectualisé, peut-être trop tourné sur lui-même, pour  parvenir vraiment à amuser.

Yves, d’un autre côté, est perçu comme un film potache, avec un langage ordurier, des lyrics de rap orduriers, un personnage un peu bas de plafond. Et pourtant, l’humour par l’absurde ici fonctionne bien plus facilement que chez Dupieux. Benoît Forgeard tient un sujet nettement identifié , le rapport de l’homme et de la machine dans un monde qui part en vrille. Jérem (étonnant William Lebghil) est un jeune glandeur qui rêve de devenir une star du rap, mais sans beaucoup de talent, ni même de conviction. Fauché, il accepte d’être un cobaye dans un programme de test d’un frigo doté d’une intelligence artificielle, dans le but uniquement d’avoir de quoi manger gratuitement. Yves, c’est le nom de son frigo, commande en effet la nourriture qui convient à Jérem de manière de plus en plus précise, au fur et à mesure que son algorithme fait plus profonde connaissance avec ce dernier. La formule fait mouche très vite, les gags ne sont pas toujours d’une finesse exquise, mais ils sont drôles, et d’autant plus fascinants que le spectateur est face à quelque chose qu’il fantasme autant qu’il craint, à savoir une intelligence artificielle qui lui est supérieure mais qui serait pourtant à son service, lui, l’humain, le  maître de l’univers.

La manière assez terre-à-terre de traiter ce sujet de la domination de la machine du futur proche sur l’homme non seulement marche, mais cache une analyse sociologique aiguë de la société que nous sommes en train de fabriquer. Benoît Forgeard se place au niveau de l’homme, mais également au niveau de la machine, en montrant de manière troublante combien l’épaisseur du trait est très fine entre Yves et Jérem. Ils ont beau être l’un et l’autre conscients du désavantage  pour Yves d’être désincarné, non incarné plus exactement, le risque que le « fribot » tombe amoureux d’une humaine , ou vice-versa, n’est jamais complètement nul. Yves et Jérem deviennent en effet la même « personne », l’un avec plus de chair, l’autre avec plus de cerveau, et le scénario du cinéaste et de son co-scénariste Alain Layrac regorge de trouvailles pour montrer l’ « amitié » et la symbiose qui naissent entre les deux personnages.

Pour enfoncer encore le clou de sa démonstration, Benoît Forgeard introduit le personnage de So (Doria Tillier, dont la beauté éclatante sert parfaitement les propos du cinéaste). So est la statisticienne qui doit suivre les progrès d’Yves, ainsi que ceux de Jérem, censé se bonifier dans tous les domaines au contact de son frigo magique. Bien entendu, Yves tout comme Jérem tombent très vite amoureux de So, et les quiproquos drôlatiques qui s’ensuivent relèvent davantage d’une vraie réflexion sur le devenir de notre société dans le cadre de cette coexistence homme/machine, que d’un mauvais vaudeville de ménage à trois. Le film fait parfois froid dans le dos, tant la réalité imaginée par le cinéaste est à la fois crédible et terrifiante. Le choix de la romance mais aussi de la bromance , avec une hallucinante scène finale sous  forme d’apothéose est un choix judicieux qui démarque Yves des films de SF qui souvent n’ont qu’une approche alarmiste et exagérée de ce sujet.

On peut encore dire un mot de Philippe Katerine, déjà au casting dans Gaz de France, le précédent film autrement moins réussi de Benoît Forgeard, qu’on voit ici comme une sorte de passage entre l’univers musical pauvre, mais humain, de Jérem, et celui parfait, sans aucune fausse note et propice à fabriquer des tubes à la chaîne qu’Yves crée. Philippe Katerine, avec son électro-pop déjantée, est cet élément qui représenterait une collaboration idéale entre l’homme et la machine…

Fourmillant d’idées, drôle de bout en bout, Yves est un film à tiroirs en apparence simple, mais qui porte de nombreuses pistes de réflexion sur la société. Clôturant la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes , alors que le Daim l’ouvrait, Yves montre, de la même manière que les films de Quentin Dupieux, qu’une sorte  de French Touch existe aussi dans le cinéma de l’absurde post-moderne, et on ne peut que s’en réjouir.

Yves – Bande annonce

Yves – Fiche technique

Réalisateur : Benoît forgeard
Scénario : Benoît Forgeard, Alain Layrac
Interprétation : William Lebghil (Jérem Roudet), Doria Tillier (So Balotelli), Philippe Katerine (Dimitri), Alka Balbir (Nicole), Darius (Roger Phila), Antoine Gouy (Yves -voix-), Anne Steffens (Maître Fontanella), Bertrand Burgalat (Le juge Garonne), Sébastien Chassagne (Le dermato)
Photographie : Thomas Favel
Montage : Maryline Monthieux
Musique : Bertrand Burgalat, MiM & Tortoz
Producteur : Emmanuel Chaumet
Maisons de production : Ecce Films
Distribution : Le Pacte
Durée : 107 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 26 Juin 2019
France – 2019

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4

L’apparence dans le cinéma de F.W. Murnau

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Le cinéma de Friedrich Wilhelm Murnau présente de nombreuses thématiques, caractéristiques et techniques cinématographiques constantes, qui traversent la quasi-totalité de ses douze films encore visibles aujourd’hui. Parmi elles : la femme fatale, la trahison, l’échelle sociale, le rapport de l’individu au collectif, l’immobilisme architectural, l’expressionnisme, la dualité entre ville et campagne, etc. Mais l’un des grands axes de son cinéma tourne autour d’une réflexion sur l’apparence, qui soulève dans chaque film des questions nouvelles ou du moins réactualisées.

L’apparence fait directement écho à l’image : image cinématographique, image en tant que réputation du personnage vis-à-vis d’autres personnages, et donc image en tant que regard (d’autrui, sur autrui, sur soi-même), image en tant que jugement. L’apparence fait alors écho au regard : le regard porté par la caméra de Murnau sur des sociétés, des catégories sociales, des familles, des mondes à part entière ; le regard délivré par ses acteurs qui, en bons artisans d’un courant expressionniste en pleine gloire, font tout passer ou presque par leurs expressions faciales et leurs regards-caméra. L’apparence est donc une construction commune : construite par les personnages, par le jeu des acteurs qui les interprètent, par la caméra qui décide de les filmer d’une certaine manière, et par Murnau lui-même qui se sert de l’ensemble pour éclairer les thématiques qui lui sont chères.

L’apparence comme travestissement et manipulation

Dans les films de Murnau, il est fréquent de voir les personnages se déguiser, se travestir, se faire passer pour qui ils ne sont pas afin de tromper voire manipuler ceux qui les entourent. L’apparence devient donc un outil dramatique qui crée un décalage entre ce que le personnage sait et ce dont le spectateur est au courant. Parfois, ce dernier est dans la confession de la supercherie, parfois non, selon l’effet voulu par le cinéaste allemand.

L’exemple le plus frappant se trouve dans son adaptation de Faust (1926), dans lequel le personnage principal, un vieil homme qui souhaite séduire une femme plus jeune, pactise avec Méphistophélès en échangeant son âme contre une jeunesse éternelle. Ici, l’apparence est littéralement métamorphosée et permet au personnage – accompagné du spectateur, dans la confidence – d’arriver à ses fins. Elle est le concept même du film et toute la narration s’articule autour du développement de cette thématique de « l’apparaître », de la superficialité de cette parure de jeunesse qui ne transforme en aucun cas l’être en profondeur – ce qui causera justement la tragédie.

Dans le Tartuffe (1926), l’idée est sensiblement la même. Là aussi, tout le film tourne autour d’un personnage qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Le tartuffe se déguise en prêtre pour s’immiscer dans le quotidien d’Orgon et Elmire, avec pour but pervers de séduire cette dernière à l’insu de son époux. Il y a même une double utilisation de l’apparence, par mise en abîme : au début du film, un jeune homme se déguise en vagabond pour duper la vieille servante de son grand-père, et raconte à celui-ci l’histoire du Tartuffe dans l’espoir qu’il fasse le lien avec sa propre situation.

C’est encore le cas dans La Découverte d’un secret (1921), où le personnage du Comte est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, et décide de se présenter au château de ses accusateurs habillé en moine, afin de mener sa propre enquête de l’intérieur en écoutant les confessions de ses hôtes. Ici, Murnau illustre à quel point les sens, et peut-être encore plus la perception visuelle, deviennent pour beaucoup l’unique critère d’identité et d’identification. Comme si une simple modification d’apparence suffisait à transformer l’essence d’une personne ; d’où la facilité à s’en servir pour manipuler son prochain.

Citons également, bien que plus brièvement, ses autres films où le travestissement de l’apparence est abordé. Promenade dans la nuit (1921), son plus vieux film subsistant à ce jour, lors d’une scène d’une grande légèreté : un homme s’ennuie dans son cabinet de docteur, et sa compagne décide de se déguiser et de lui rendre visite en tant que patiente, afin qu’il l’ausculte et qu’elle puisse passer du temps avec lui à son insu ; les deux rient aux éclats quand elle retire sa capuche et se révèle à lui. Enfin, dans Les Finances du grand duc (1924), la princesse russe se déguise en homme pour échapper à ses poursuivants.

En résumé, l’apparat est la forme ultime du mensonge et de l’aveuglement chez Murnau. Mais c’est encore ici à un degré très littéral, purement perceptuel et sensitif : car l’apparence acquiert le plus souvent une charge symbolique et sociale qui pèse sur les épaules des personnages.

L’apparence comme différenciation sociale

L’apparence n’est pas uniquement le déguisement, c’est aussi l’image que les personnages renvoient aux autres dans leur manière de s’habiller, de se mouvoir, de se comporter ; une image qui traduit presque toujours une attitude socialement orientée. Dans Promenade dans la nuit, on retrouve la figure masculine de l’homme d’affaire animé par un rapport obsessionnel à la célébrité, aux apparences, à l’image renvoyée à autrui et au désir absolu d’être vu – et plus que vu : regardé. Dans L’Intruse (1930), les vêtements de la femme de la ville sont l’une des causes de son rejet de la part de la famille du paysan qu’elle est venue rejoindre à la campagne : tous la considèrent à tort comme une fille de petite vertu, superficielle, manipulatrice et volage. C’est néanmoins l’inverse dans L’Aurore (1927), où la femme de la ville, une brune toute de noir vêtue, vient séduire et vampiriser de son charme un jeune paysan déjà fiancé, mal coiffé et mal rasé, portant quant à lui des habits rapiécés et trop grands ; sa fiancée est à l’inverse pure, une blonde habillée de blanc incarnant la paysanne amoureuse, loyale mais trop naïve.

Dans La Terre qui flambe (1922), le dualisme entre richesse et pauvreté est formidablement mis en perspective dans la façon dont deux familles apparaissent tour à tour à l’écran. Chez Johannes et Peter, les visages sont sales et éprouvés, la maison en bois rongée par le froid, les habits en lambeaux, les vitraux verglacés : la pauvreté est partout palpable, et le visage blanc et vigoureux de Johannes annonce son désir d’émancipation et l’ascension sociale à venir. De l’autre côté, la famille Redunburg vit dans un immense manoir gardé par le feu paisible d’une cheminée. Le contraste est criant : d’un côté la pauvreté, le travail manuel sans repos, les pièces anxiogènes, la vieillesse et la maladie, l’attache familiale ; de l’autre le luxe, l’oisiveté rendue possible, les pièces lumineuses, le papillonnage d’un amant à un autre, etc.

Mais son exemple à la fois le plus tragique et terrifiant se trouve dans Le Dernier des hommes (1924), où toute la tension sociale se retrouve cristallisée dans un simple uniforme. Cette histoire est donc celle d’un vieil homme, portier d’un prestigieux hôtel, « L’Atlantic », qui ne vit que pour la reconnaissance que le costume de fonction qu’il revêt chaque jour lui procure, que ce soit de la part de son entourage ou de lui-même. La pression sur cet homme est donc avant tout sociale : l’habit, au-delà du prestige qui l’accompagne, définit l’appartenance à une certaine catégorie sociale. Il est de ceux « qui portent l’habit », lui. Et pas les autres. Lorsque, jugé trop âgé, il est démis de ses fonction par le directeur de L’Atlantic, il se voit retirer son uniforme (ou plutôt arracher, comme si on lui arrachait sa peau ou une couche de lui-même). La perte de son emploi marque le début d’une lente déchéance privée de tout héroïsme.
Ce qui est intéressant, c’est que le plus important n’est finalement pas le costume en tant qu’objet, qu’il parvient à récupérer en cachette pour ne pas perdre la face devant ses semblables, mais le prestige que la fonction procurait à travers ce costume. Il comprend ainsi que dans le monde des hommes, c’est l’habit que l’on respecte plus que la personne qui le porte. Mais pour lui les deux se confondent : sa fonction était devenu sa nature même, ce qui le définissait en tant qu’être humain. En perdant son habit, c’est son humanité même qui est énucléée de toute valeur et de tout sens. Dès lors, le personnage ne fait plus qu’errer dans les rues, désespéré et moqué par ceux qui autrefois l’admiraient.

Dans ce film, Murnau pousse le culte de l’apparence et de l’« avoir l’air » à son paroxysme, puisqu’un simple vêtement fait basculer la vie tout entière d’un homme. Ainsi, il se sert de l’apparat pour caractériser immédiatement ses personnages, faisant comprendre au spectateur, dès le premier regard, de quel milieu social chacun provient, et matérialisant leurs principaux traits de caractère dans leur accoutrement ou leur gestuelle. Autrement dit, changer d’apparence, dans ces conditions, permet d’illustrer une mutation psychologique des personnages.

L’apparence comme cheminement psychologique

Puisque dans le cinéma de Murnau, l’apparence définit d’une manière ou d’une autre l’identité des personnages, l’évolution de l’une entraîne toujours la transformation de l’autre. Dans L’Aurore, la monstruosité de l’homme de la campagne se matérialise dans l’absence de soins qu’il apporte à son apparence et sa tenue. Il marche comme un fantôme, voûté, les mains au fond des poches, le regard perdu vers le sol, les cheveux tombants, le visage grave. Dès qu’il amorce sa rédemption, après sa trahison, il décide de se reprendre en main : c’est alors qu’il se rend chez le barbier, chez le coiffeur, qu’il revêt un nouveau costume et arbore un grand sourire. Toutes ces séquences, qui paraissent anodines, sont en réalité autant d’étapes vers le pardon et la preuve que son cœur s’est éclairci, que ses sombres desseins sont partis et qu’il est désormais un homme nouveau. À l’inverse, l’apparence de sa fiancée n’évolue quasiment jamais, signe de la constance de sa loyauté et de son amour ; elle reste fidèle à elle-même.

Dans Promenade dans la nuit, ce cheminement psychologique prend forme pour le docteur à travers la cécité de son patient à qui il permet de recouvrer la vue. Ici, la cécité est le symbole de la mauvaise conscience du docteur, qu’il cherche à refouler ; celle d’un homme aveuglé par un amour brûlant et qui se rend compte, qui « ouvre les yeux » sur sa situation. La vue recouvrée par l’aveugle, grâce aux soins du docteur, est en réalité double : au sens littéral pour le premier, au sens métaphorique pour le second. Ce recouvrement permet la création d’un nouveau regard : l’aveugle peut désormais voir le monde, tout comme le docteur réalise qu’il avait été jusqu’alors aussi aveugle que lui vis-à-vis de ses propres sentiments.

Enfin, dans Fantôme (1922), tout le parcours psychologique du personnage de Lorenz est déterminé par le souvenir d’un visage, d’une apparence. Au début du film, Lorenz est renversé par les chevaux de la voiture d’une femme, blonde et ténébreuse, qu’il ne reverra plus mais qui ne cessera jamais de le hanter. Il est comme possédé par la cicatrice que cette femme a laissée en lui. Chaque blonde qu’il aperçoit paraît être elle, ou bien son sosie. Elle semble être partout. Il passe finalement la nuit avec une femme quelconque qu’il rencontre au restaurant. Et il l’embrasse comme un mirage, en songeant à l’autre… la vraie. Désormais plus rien n’existe sinon son visage, un visage dont il n’est plus certain des contours, certes, mais dont l’expression l’obsède encore et toujours. Ici, l’apparence prend une nouvelle dimension : celle du phénomène, de l’apparition et de la disparition. C’est justement parce que cette femme ne lui est apparue que furtivement, et qu’il ne l’a plus jamais revue ensuite, que son apparence l’obsède. Elle n’a rien de particulier, mais la fugacité de l’instant a suffi pour graver son image dans l’esprit de Lorenz, qui la poursuit ensuite comme une chimère.

Conclusion

Nous pourrions divaguer encore longtemps sur ce thème, et encore plus sur le cinéma de Murnau en général, tant chacun de ses films est une mine inépuisable de ressources à analyser et à interpréter. Si la quasi-totalité de ses films ont été évoqués, faisons tout de même mention de son Nosferatu (1922), qu’il serait dommage d’oublier, et de Tabou (1931), son dernier film, qui s’avère lui aussi pertinent pour la présente réflexion. Certes, il est plus difficile d’intégrer ces deux films à l’un des trois axes développés ci-dessus, mais le lien qui les unit est essentiel.

Dans Nosferatu, l’apparence du vampire n’est pas due à un travestissement, elle n’indique aucune appartenance à quelconque catégorie sociale, et n’illustre aucun cheminement psychologique : le nosferatu est une entité purement fantastique, diabolique, qui sert ici un courant artistique, à savoir l’expressionnisme. Ce film est un véritable ovni dans la filmographie de Murnau, en tant qu’extraordinaire exercice de style, fondamentalement métaphorique (l’arrivée du vampire assimilé à celle de la peste, toutes deux vécues comme un châtiment du diable), mais qui fait des infidélités aux thématiques phares du réalisateur allemand.

De même, Tabou est une légère sortie de route, loin des ombres portées et de l’architecture gothique, pour une petite escapade sur l’île de Bora-Bora. Avec Tabou, Murnau communie avec le monde et accouche d’un cinéma essentialisé, défait de tous ses apparats expressionnistes – fussent-ils géniaux –, un cinéma le plus « naturel » qui soit. Ou comment partir avec génie, en faisant de son dernier film la dénudation ultime de son cinéma tout entier : l’expressionnisme était l’uniforme, l’apparence dont Murnau voulait parer ses thématiques. Nosferatu et Tabou sont donc aux antipodes : le premier incarne le sommet de l’expressionnisme, du stylisme visuel, de l’esthétique presque ostentatoire ; le second abandonne tout cela, comme pour laisser éclater au grand jour ce qui avait toujours été sous-jacent, mais recouvert de ce verni expressionniste qui en rendait la lecture parfois difficile. À l’image de l’homme de la campagne de L’Aurore, Murnau semble, pour son dernier film, avoir fait changer son cinéma d’apparence, délaissant ses démons pour accoucher d’un regard simplifié, régénéré, purifié.

Les fous de pilotes #8 : Swamp Thing, City on a Hill, Too old to die young, Euphoria…

Pour ce huitième volet des Fous de Pilotes, la sélection des séries est toujours aussi éclectique, entre City on a Hill, de Showtime, une plongée dans le Boston des années 1990, gangrenée par la corruption et le racisme, la série Too old to die young, présentée hors compétition au dernier Festival de Cannes, où Nicolas Winding Refn nous embarque dans une oeuvre de déchaînement de violence ultra stylisée, dans la ville de la cité des anges. après Titans et Doom Patrol, la plateforme DC Universe, nous envoie dans les marécages glauques de Houma, en Louisiane, avec Swamp Thing, adapté des comics des 70’s, le teen drama Euphoria,  la série ado coup de poing de HBO, et la chaîne Cinemax, nous propose, Jett, un thriller pulp, porté par Carla Gugino.

Jett : Pulp Fiction porté au féminin

Écrite et réalisée par Sebastian Guiterrez, cette nouvelle série de gangsters s’inspire fortement des films de Tarantino. Une ambiance similaire à Pulp Fiction, avec des scènes très ressemblantes dont la scène d’introduction des deux tueurs à gages dans la voiture, jusqu’à l’utilisation du split screen comme dans Kill Bill. Un premier épisode bien mené du début à la fin, malgré un aspect assez explicatif dû aux flashbacks, qui peut porter par moments à confusion.

Notre héroïne, Daisy alias Jett, est une arnaqueuse professionnelle qui vient de sortir de prison. Un peu comme un personnage de Orange is the New Black, qui serait retourné à la vie réelle, on assiste à sa seconde chance dans la société et auprès de sa fille. Mais les vieilles habitudes ont la peau dure et une nouvelle proposition de job par son ancien boss et amant, Charlie Baudelaire lui font renoncer à sa nouvelle bonne conduite.

Carla Gugino, connue pour ses seconds rôles, est un choix intéressant dans ce rôle de femme fatale. À l’image des films noirs, ce personnage féminin use de son sex-appeal comme d’une arme redoutable pour mieux arnaquer les hommes. Mais loin d’être une femme passive, elle fait également preuve d’ingéniosité et de charisme qui la rendent d’autant plus dangereuse.

L’intrigue se développe sur ce nouveau vol à la Havane, qui de prime abord, semblera facile pour notre experte, mais finira par se compliquer… Un pilote qui se finit sur un cliffhanger et laisse présager une série de qualité. En espérant que sera plus développée aussi sa relation en tant que mère, et comment elle parviendra ou non à concilier cette double vie.

4

Céline Lacroix

Swamp Thing : le marais infesté…

Le premier épisode de Swamp Thing va surtout servir à planter le décor, tant géographique que social et même psychologique, dans lequel se déroulera le reste de l’action.

Nous voici dans le petite ville de Marais, en plein bayou de Louisiane. Une ville qui vit presque totalement sur et de ces marécages. Des marécages qui imposent d’emblée son ambiance à la série : nous sommes dans un monde glauque, bourbeux, humide et poisseux. Et dès le début, on comprend qu’il se passe dans ces marais quelque chose de pas commun…

Cette ambiance est essentielle au pilote : elle permet de rendre crédible tout le reste. C’est parce que la réalisation prend le temps de planter cette atmosphère que toute la suite de l’histoire peut se développer sans heurts.

C’est dans ce décor qu’une jeune docteur, Abby Arcane, est envoyée par le CDC (Center for Disease Control, Centre de contrôle des maladies) pour juguler une mystérieuse épidémie qui semble d’origine végétale. Là, le scénario emploie des ressorts classiques qui ne brillent pas par leur originalité : la jeune femme qui rentre dans sa ville d’origine et y retrouve aussi bien ses anciens camarades d’écoles que les ennuis qu’elle pensait avoir abandonnés derrière elle ; les souvenirs douloureux qui remontent à la surface ; et le jeune et beau scientifique marginal rejeté par le milieu et qui, pourtant, pourrait bien détenir une vérité…

Alors, certes, le déroulement de l’action n’est pas original, mais c’est vraiment efficace. Le pilote se ménage un rythme soutenu, sans le moindre temps mort. Il présente les multiples personnages et les interactions qui les unissent. L’action démarre immédiatement et s’annonce très vite liée à l’environnement. Le pilote ne présente pas encore de scène horrifique, mais la série à proprement parler ne commence réellement qu’à la fin du pilote… C’est un début prometteur en tout cas.

https://www.youtube.com/watch?v=FI3ncl1Ht6k

3.5

Hervé Aubert

City on a Hill : civiliser Boston

Co-produite, entre autres, par les acteurs Ben Affleck et Matt Damon et le réalisateur James Mangold (CopLand, Logan) City on a Hill nous entraîne à Boston à la fin des années 80. A la fin de l’épisode pilote, un agent du FBI, Jackie Rohr (Kevin Bacon, toujours impeccable quand il s’agit de jouer un pourri), s’associe à l’assistant du procureur, DeCourcy Ward (Aldis Hodge) pour enquêter sur un hold up qui a mal tourné et a abouti au meurtre de trois convoyeurs de fonds.

Mais avant d’arriver à cela, l’épisode de City on a Hill va surtout présenter la situation et les personnages, tous complexes.

En cette fin des années 80, la police de Boston est accusée de mener des enquêtes à charge contre la population noire de la ville. Les règlements sont enfreints régulièrement, comme dans cette scène où, lors d’une intervention, les policiers lisent mal l’adresse indiquée sur leur mandat et se trompent d’appartement. Certes, la nouvelle équipe dirigeante de la ville fait des efforts pour « civiliser » les pratiques, mais les policiers refusent de se plier à ces nouvelles règles de déontologie. Pire, une commission d’enquête, la Commission St Clair, a abouti à l’idée d’une responsabilité des forces de l’ordre et préconise l’incarcération de plusieurs d’entre eux. Ce qui crée une situation extrêmement tendue entre la police et le département de la justice.

Jackie Rohr est parfaitement issu de cette ambiance. Agent du FBI old school, travaillant toujours seul, il affirme dès la scène d’ouverture regretter l’époque où les policiers avaient tous les droits, y compris celui d’employer des mots comme « tapette » ou « nègre ». Jackie est un personnage haut en couleurs et complexe : d’un côté il est pourri jusqu’à la moelle, jouant avec les limites de la légalité (voire même parfois carrément hors-limites). D’un autre côté c’est un flic talentueux, le seul à avoir arrêté un groupe mafieux, et il semble fidèle envers ses indics.

DeCourcy Ward ressemble beaucoup à un arriviste. La rumeur prétend qu’il vise la mairie de Boston. Avocat talentueux, il souhaite nettoyer la ville de ses flics ripoux. D’un autre côté, il semble ne pas connaître grand chose concernant le terrain : c’est un théoricien, un homme de bureau, qui juge les autres à partir de ses belles conceptions sans avoir la moindre idée de la pression qui repose sur les policiers.

Pire : Ward était un des membres les plus acharnés de la Commission St Clair, ce qui fait que les policiers le voient comme un ennemi.

Le troisième personnage qui complète le tableau s’appelle Frank. Il travaille dans un supermarché et doit gérer une situation familiale pour le moins compliquée. Est-ce cela qui le pousse à diriger une équipe de cambrioleurs qui s’attaquent aux convois de fonds ?

Ce qui est passionnant dans ce pilote, c’est le refus de toute simplification abusive. L’épisode montre toute la complexité des personnages et des situations, et refuse de caricaturer. C’est cela qui confère à City on a Hill son aspect aussi passionnant. Comme dans tout bon polar, l’histoire permet de dessiner un portrait social de l’Amérique de cette époque. Du très bon travail.

4

Hervé Aubert

Too old to die young : violences dans un monde désincarné

Lorsqu’un réalisateur devenu célèbre sur grand écran crée sa propre série, c’est généralement un événement. On songe, bien entendu, à David Lynch et son fameux Twin Peaks, mais aussi à Lars Von Trier avec L’hôpital et ses fantômes. Désormais, il faudra compter aussi avec le Danois Nicolas Winding Refn et son Too old to die young.

Que ce soit par ses qualités visuelles ou son écriture, le pilote nous immerge immédiatement dans un univers typique du réalisateur. Mouvements de caméra amples et lents, plongée dans une ville nocturne et marginale souvent vidée de ses habitants, éclairages aux néons colorés qui teintent les visages d’un hâle verdâtre ou rougeâtre irréel, personnages comme momifiés dans des attitudes inexpressives : l’artificialité assumée de l’univers du cinéaste peut au moins surprendre, voire rebuter ceux qui n’y sont pas habitués.

C’est donc dans ce Los Angeles déshumanisé, comme désincarné, que nous retrouvons deux flics ripoux, Larry et Martin. Deux policiers qui n’hésitent pas à soutirer le plus d’argent possible aux personnes qu’ils prennent en infraction routière. Larry est un séducteur qui ne peut s’empêcher de draguer tout ce qu’il trouve, mais qui n’arrive pas à se débarrasser de son actuelle maîtresse ; il souhaite même la tuer alors qu’elle lui fait du chantage. Martin (interprété par Miles Teller, l’acteur de Whiplash) sort dans la plus complète illégalité avec une lycéenne de 17 ans.

Larry se fait abattre en pleine rue, au moment où il prenait un selfie pour sa maîtresse. Son tueur apparaît donc sur la photo et cela suffit à Martin pour se lancer dans un quête personnelle.

D’emblée, le Los Angeles de Refn apparaît comme un lieu uniquement peuplé de criminels, de tueurs et de mafieux plus ou moins sauvages. La violence est présente en chaque personnage dès le début, même si elle ne commence à se manifester qu’à la fin du pilote (qui, comme chaque épisode, fait 90 minutes). Une violence qui, même stylisée, apparaît brute. Too old to die young se présente comme une plongée dans un monde d’avant (ou d’après) la civilisation, un monde barbare. Le rythme lent se propose comme une immersion dans ce qui risque de devenir un enfer.

Un pilote hors du commun, intriguant, qui développe les thèmes et les procédés habituels du cinéaste danois.

3.5

Hervé Aubert

Euphoria : autopsie de l’adolescence

Après 13 Reasons Why et Elite récemment produits par Netflix, c’est au tour de HBO de nous montrer sa propre vision, plus crue, plus sincère de l’adolescence. Dès son pilote, la série Euphoria aborde beaucoup de thématiques propres à cet univers lycéen (addiction, dépression, sexualité) mais systématiquement de manière honnête, réaliste et sans tabous. Zendaya incarne Rue, une lycéenne à peine sortie de désintox mais qui ne peut s’empêcher de retomber dans la drogue. Extrêmement convaincante en ado solitaire, elle est également aidée par une mise en scène virtuose, assez inédite pour une série HBO, qui retranscrit à la perfection l’état d’esprit de la jeune fille et nous permet de l’accompagner dans chacun de ses trips et de ses phases dépressives.

Ce premier épisode est un excellent pilote et promet un potentiel incroyable à la série, à condition qu’un récit suffisamment intéressant soit rapidement mis en place, au-delà des thématiques d’ores et déjà explorées dans cet épisode. Car en effet, pour l’instant, alors qu’on découvre progressivement les différents adolescents que l’on va suivre tout au long de cette première saison, il ne se passe pas grand-chose. Mais tout est maîtrisé à la perfection et l’on pense peu à la progression du récit car la série se concentre sur ses personnages.

Le personnage de Rue sert de narrateur omniscient et par ses réflexes, ses tocs que ses parents ne comprennent pas ou ses manières d’agir lorsqu’elle est ivre, on ressent une justesse et un réalisme dans ce récit auquel il semble très facile de s’identifier, que l’on ait été en désintox ou non. A peu de choses près, l’adolescence que tout le monde a connu. Les personnages principaux sont très humains, parfaitement caractérisés. Quelques rôles paraissent encore stéréotypés (cela semble inévitable dans ce registre) mais devraient certainement être explorés plus en profondeur dans les prochains épisodes.

D’une pertinence captivante, on pourrait presque parler de pilote parfait tant il attise la curiosité et instaure à la perfection autant le cadre que Rue, le personnage principal qui s’avère aussi touchant que complexe. On peut également s’attendre à aborder de nombreuses thématiques importantes liées à la jeunesse dès les prochains épisodes. HBO fait très fort en 2019.

4.5

Thomas Gallon

« Schlock » : à savourer comme une panade à la banane

Carlotta nous propose de découvrir Schlock, le premier film de John Landis, en DVD/Blu-ray, dans une version restaurée 4K. Cette parodie de film de monstre apparaît légère et décomplexée, mais certainement pas dénuée d’intérêt.

Il n’est pas interdit de penser à Edgar Allan Poe en visionnant Schlock. La ville de Canyon Valley se voit décimée par un tueur en série dont les scènes de crime ont la particularité d’être recouvertes de peaux de bananes. Les policiers, étourdis, voire puérils, n’ont pas le début d’une piste, comme l’affirme sans honte l’inspecteur Wino au reporter Joe Putzman. Ce dernier ne semble pas contrarié pour autant : il propose à ses téléspectateurs, dans la foulée, de participer à un concours consistant à découvrir combien de corps sont entassés dans des sacs, pour gagner… des plats surgelés. Tout Schlock est là : un représentant de l’ordre annonçant potentiellement « des centaines de milliers de victimes », un monstre inspiré de Double assassinat dans la rue Morgue, des contrechamps hilarants de pathétisme, une nuée de dialogues absurdes souvent savoureux…

Pour ses débuts au cinéma, John Landis s’essaie à un genre délicat : la parodie. Il embrasse 2001 : l’Odyssée de l’espace, La Belle et la Bête, le film de monstre, tout en citant à l’écran des films tels que Le Blob. Chaque élément du récit est un nouveau prétexte à l’humour et à l’absurde : une tirade policière exigeant « huit voitures et trois hommes » ; l’interview cocasse d’un scientifique ; un gorille se pavanant parmi la foule sans que personne ne s’en préoccupe ; une aveugle le confondant avec un chien et l’envoyant courir après une branche ; cette même jeune femme, une fois la vue recouvrée, recevant de son petit ami un ouvrage d’initiation à la sexualité ; un monstre terrifié par ceux du cinéma ; une voiture démembrée devant son propriétaire impuissant ; et même la bordure d’un trottoir, tellement haute qu’il en devient difficile d’ouvrir la portière de son véhicule. « Loufoque » et « calamiteux » : les propres mots de John Landis semblent en effet fidèles à ce que représente son film.

Bien entendu, l’exercice est parodique et le futur réalisateur des Blues Brothers et du Loup-garou de Londres ne se prend pas une seconde au sérieux. Ça cabotine, ça se perd en visions subjectives rudimentaires, ça brocarde avec cynisme la télévision, la police et même les spectateurs irritants des salles de cinéma… Schlock, le « chaînon manquant » de l’humanité, s’apparente à un juke-box à gags et quiproquos, sitôt humanisé, déjà défait. Et pourtant, sans avoir l’air d’y toucher, le film produit son petit effet. Les 80 minutes de péloche s’écoulent à une vitesse folle et on décroche plus de sourires béats qu’on ne voudrait l’admettre. Le Bertrand Blier de Buffet froid avait une science de l’absurde que l’on retrouve, et pas seulement sous forme lyophilisée, dans cette petite comédie méconnue. Il est peut-être temps de la réhabiliter.

BONUS

Parmi une pelletée de bonus, un retiendra en particulier notre attention. Il s’agit d’une interview de John Landis d’une quarantaine de minutes, au cours de laquelle le réalisateur raconte sa passion du cinéma née après le visionnage d’un Ray Harryhausen, puis raconte son admiration pour Massacre à la tronçonneuse, revient sur son parcours du courrier de la Twentieth Century Fox à un poste d’assistant pour le long métrage De l’or pour les braves, avant d’apprendre les ficelles du métier de réalisateur avec Schlock (et notamment le montage du film, le prix des costumes ou la difficulté à dénicher des distributeurs).

Fiche technique

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC •  Version Originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français •  Format 1.78 • Couleurs • Durée du Film : 79 mn

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3.5

Champs Elysées Film Festival 2019 : Saint Frances, coup de charme de la 8ème édition

Les salles de cinéma sont définitivement les meilleurs endroits pour se recueillir en période de canicule. Le rafraîchissant Saint Frances en est la preuve; une jolie pépite a éclaté dans la sélection américaine.

Les portraits de femmes sont souvent trop rarement justes, qu’ils soient dans la surenchère pour prouver au monde entier que les femmes peuvent être fortes ou dans le pathos pour rappeler à quel point il est difficile d’être une femme dans cette société. Certains sortent évidemment du lot, on pense au joli Sibyl de Justine Triet par exemple. Ici, Alex Thompson offre tout ce qu’il y a de plus frais dans le cinéma américain en mêlant l’humour à la tendresse avec une facilité déconcertante qui offre un vrai bon moment dans les salles. Saint Frances est clairement offert aux femmes à travers des thématiques ancrées dans l’actualité, sans complexe mais avec toujours une intelligence de ton. De la dépression post-partum aux règles en passant par l’avortement, le cinéaste effleure les thèmes féminins en plaçant tout son casting brillamment. Aucun personnage n’est bâclé, tout y est travaillé justement et de manière très complète. Chacune des femmes importantes au récit a son temps de parole et chacune porte son lot et sa place au sein de cette histoire. Sans jamais trop en faire ni trop en dire, juste ce qu’il faut pour montrer ce que peut être la vie quotidienne d’une femme. Kelly O’Sullivan est géniale dans le rôle d’une nounou maladroite aux prises avec sa propre féminité. Mais l’un des visages marquants de ce film sera aussi celui de la jeune Ramona Edith-William, qui interprète la petite fille dont Bridget s’occupe. Avec un naturel remarquable pour cet âge et une qualité de jeu vraiment épatante, le duo offre de très beaux moments de complicité qui feront fondre le public, autant dans leur manière de s’opposer en se provoquant que de se montrer leur affection.

La force également du film est celle de ne jamais mettre les hommes de côté pour mettre en valeur les femmes, bien que secondaires, tous les personnages masculins ont une place importante, là encore travaillé suffisamment pour qu’on se laisse porter par l’histoire. Saint Frances évite tous les pièges et se sort de toutes les situations avec une grande intelligence d’écriture. Dans la place accordée aux personnages, dans l’utilisation de la musique, dans le jeu entre les différents tons qui font sourire autant que s’émouvoir, il est l’exemple même des films dont le cinéma a besoin actuellement. Simple, fluide, délicat sans être ennuyeux, original sans être désagréable, que de belles qualités pour un premier film, que l’on espère voir très vite distribué en France.

Synopsis : Au début de l’été, Bridget a recours à un avortement au moment même où elle obtient le poste de gouvernante d’une petite fille de six ans dans une riche banlieue de Chicago. Bridget rentre immédiatement en conflit avec la petite Frances et peine à gérer les tensions grandissantes entre ses deux mères. Alors que ses relations personnelles sont au plus mal, une connaissance ressurgit du passé.

Saint Frances, un film d’Alex Thompson
Avec Kelly O’Sullivan, Ramona Edith-Williams, Lily Mojekwu
Genre : drame
Durée : 1h38
ETATS UNIS

Tolkien, biopic minimaliste mais nimbé de fantastique

Désormais aux mains de Disney, Fox nous livre avec Tolkien un biopic minimaliste du grand auteur britannique. Un film qui manque d’envergure mais qui parvient à titiller l’attention par son savoir-faire et surtout son parti pris de visualiser les inspirations du bonhomme et d’ajouter un soupçon de fantastique à l’ensemble.

Synopsis : Envoyé en pension avec son jeune frère à la suite du décès de leur mère, J.R.R. Tolkien, adolescent ennivré par son imaginaire va se faire une place au sein d’un groupe d’étudiants littéraire et partager ses passions, ses avis et ses réflexions jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale éclate. Une période durant laquelle le bonhomme va connaître une amitié forte, une romance avec Edith Bratt, des doutes sur sa scolarité et son avenir, et surtout l’évolution de cet univers qu’il a créé. Une mythologie qui deviendra par la suite l’oeuvre la plus acclamée dans le domaine de l’heroic fantasy avec des titres tels que Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux…

Avec tous les projets de biopics qui sortent à la pelle chaque année, il était étonnant que les studios n’avaient pas encore tenté d’élaborer un film sur un homme de lettre aussi référencé que J.R.R. Tolkien. Un long-métrage qui perce le mystère de cet homme, poète et professeur – et encore, le CV est bien plus long ! – qui a réussi à créer un univers, une œuvre aussi riche que ces écrits sur la Terre du Milieu : Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux, Les Aventures de Tom Bombadil, le Silmarillon… Un être humain qui, « pour le plaisir », a inventé toute une mythologie et un langage. Bref, une personnalité importante de la culture ayant le pedigree adéquat pour être immortalisé – bien que cela soit déjà fait par son travail – par un média populaire. C’est désormais chose faite ! Mais grande question : avions-nous vraiment besoin d’un énième biopic ? Avions-nous besoin que l’on nous montre le quoi du comment ?

Sur le papier, Tolkien est classique. Beaucoup trop même, le titre arborant la même structure narrative que ses congénères. À savoir commencer l’histoire à un point culminant de son personnage (ici, sa survie dans les tranchées de la Première Guerre mondiale) pour émailler le récit de plusieurs flashbacks, de l’enfance du protagoniste jusqu’à l’événement qui marquera à jamais sa vie. Qui apportera les conséquences que nous connaissons (l’écriture et la publication de ses ouvrages). Tolkien, c’est  une fois de plus cette formule. Il est vrai que le domaine du bonhomme ne se prête pas à quelques envolées loufoques, comme a pu le faire récemment Rocketman en faisant de la vie d’Elton John une comédie musicale. Mais il n’empêche que l’auteur méritait bien mieux qu’un récit nous contant son parcours scolaire. Son idylle. Ce qui intéresse le spectateur dans une telle œuvre, c’est surtout de savoir d’où vient le génie d’un tel homme. Et même là-dessus, le film ne s’attarde par forcément. D’accord, ce dernier nous montre bien que ce sont les horreurs de la guerre qui lui ont permis de créer, de visualiser certains détails de la Terre du Milieu (la violence des batailles, le personnage de Sauron, les paysages brumeux…). Que la langue qu’il a créée est d’une richesse et d’une simplicité étymologique. Que son idée de « Communauté » est née de ses camarades de son groupe littéraire – très bien mis en avant, cela dit. Mais cela reste des indices et jamais de véritables explications. Comme si l’imagination de Tolkien restait un mystère à part entière et que finalement, il n’y avait finalement pas grand-chose à raconter au public. Et ça, c’est vraiment dommage…

D’autant plus que Tolkien, tout comme son titre, se révèle être très sobre. Cela peut être un véritable atout parmi tous ces projets clinquants et m’as-tu-vu que le milieu hollywoodien nous réserve. Alors certes, un récit se passant à une époque passée nécessite toujours des costumes, des décors de circonstance – surtout que le cher Tolkien a évolué dans des milieux plutôt aisés. Et qu’un passage par la guerre impose le fait d’avoir des séquences de bataille, avec effets spéciaux et pyrotechniques (rondement menées, soit dit en passant). Mais malgré ça, jamais le film ne fait tape-à-l’œil. Jamais il n’en fait trop visuellement pour titiller le spectateur et lui mettre des étoiles dans les yeux. Tel n’est pas son but, et il ne s’y vautre pas. Cependant, être aussi sobre l’empêche d’avoir l’envergure appropriée pour une personnalité aussi importante dans l’histoire culturelle. À aucun moment le long-métrage ne se montre marquant, puissant ni encore sensationnel. Hormis un détail de mise en scène à ne pas négliger – qui sera évoqué dans le paragraphe suivant –, Tolkien ne percute jamais, alors que des séquences s’y prêtent pourtant. Il suffit de voir la toute dernière séquence : l’écriture de la première phrase du HobbitDans un trou, vivait un Hobbit » « In a hole in the ground, there lived a Hobbit »), filmée et montée de manière anecdotique avant que n’apparaisse le générique de fin. Là est l’autre problème de Tolkien, qui n’a pas su trouver le juste milieu question sobriété.

Cependant, il ne faut pas non plus jeter Tolkien dans les biopics sentant la banalité à plein nez. Le métrage a ses défauts, son classicisme et son manque d’envergure. Outre sa bonne production et des comédiens impliqués, c’est surtout l’ambiance de l’ensemble qui permet de suivre ce récit sans déplaisir. Qui lui offre une toute autre posture auprès du spectateur. Conscient de l’œuvre de Tolkien, l’équipe du film a voulu montrer ses inspirations non pas par l’écriture mais plutôt par l’image. En apportant ici et là un semblant de fantastique, de fantasy et de féérie. Comme par exemple dévoiler la beauté de la nature (lumineuse, merveilleuse, agréable) face à la noirceur de la ville (un plan crépusculaire, avec les silhouettes des bâtiments). Nature qui, rappelons-le, sera une des bases primordiales de ses récits. Ou encore ajouter des chevaliers noirs (les Nazguls) et autres démons (Sauron, un dragon…) pendant les séquences de batailles, qui prennent alors des airs de combats apocalyptiques sans espoirs. Avec une très bonne direction artistique et des effets spéciaux de bonne facture, offrant des plans visuellement réussis, Tolkien se démarque sur ce point de la concurrence. Et ce sans oublier les compositions de Thomas Newman, tout simplement délicieuses, prodiguant au projet la magie dont il avait besoin pour sortir un peu du lot. Même, certaines partitions rappellent un peu la trilogie de Peter Jackson, c’est dire !

Plutôt que de finir sur un blockbuster haché-menu (X-Men : Dark Phoenix), la Fox, via sa filière Fox Searchlight Pictures, aura eu le droit de clôturer sa période d’indépendance. Nous devons même le remercier d’avoir laissé ce film sortir en salles alors que le studio aux grandes oreilles effectue actuellement un grand ménage, repoussant des titres à une date ultérieure (le cas Les Nouveaux Mutants) et annulant même certains projets à la production bien avancée (Les Légendes de la Garde, News of the World de Paul Greengrass…). Oui, Tolkien aura su s’en sortir au beau milieu de ce tohu-bohu. Alors oui, le film, en soi, n’est pas exceptionnel et reste un biopic minimaliste du grand homme qu’était le personnage éponyme. Mais par son parti pris d’apporter du fantastique, d’un cahier des charges respecté et d’un certain savoir-faire maîtrisé, le long-métrage reste agréable à visionner.

Tolkien – Bande-annonce

Tolkien – Fiche technique

Titre original : Tolkien
Réalisation : Dome Karukoski
Scénario : David Gleeson et Stephen Beresford
Interprétation : Nicholas Hoult (J.R.R. Tolkien), Lily Collins (Edith Bratt), Colm Meaney (Père Francis Morgan), Derek Jacobi (professeur Joseph Wright), Anthony Boyle (Geoffrey Bache Smith), Patrick Gibson (Robert Q. Gilson), Tom Glynn-Carney (Christopher Wiseman), Harry Gilby (J.R.R. Tolkien jeune)…
Photographie : Lasse Frank Johannessen
Décors : Grant Montgomery
Costumes : Colleen Kelsall
Montage : Chris Gill et Harri Ylönen
Musique : Thomas Newman
Producteurs : Peter Chernin, David Ready, Kris Thykier et Jenno Topping
Productions : Fox Searchlight Pictures et Chernin Entertainment
Distribution : 20th Century Fox
Budget : 20 M$
Durée : 112 minutes
Genre : Biopic
Date de sortie : 19 juin 2019

États-Unis – 2019

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3

« Toy Story 4 » : au hasard de « Fourchette »

Josh Cooley relève un défi de taille : pour son premier long métrage, Toy Story 4, le cinéaste façonne la suite tant attendue des aventures de Woody, Buzz et leur clique de jouets animés. Eu égard au (glorieux) passé de la saga, les surprises s’avèrent peu nombreuses, mais le plaisir demeure intact et les images, enchanteresses.

C’est un signe qui ne trompe pas : ce quatrième épisode de la saga Toy Story débute par une séparation. Le shérif Woody assiste, impuissant, au départ de la Bergère qu’il affectionne tant. Le sentiment d’abandon et de dépossession nourrit depuis 1995 les aventures des jouets les plus célèbres de la galaxie Disney-Pixar. Ce n’est toutefois pas le seul invariant à s’inviter dans le récit : les enfants ont évidemment voix au chapitre. Bonnie, malaisée, s’apprête à faire son entrée à l’école maternelle. Anxieuse, penaude, elle se retrouve esseulée et reléguée au fond de la classe. Seule « Fourchette », un jouet confectionné par ses soins à partir de déchets, pourra l’aider à affronter une initiation scolaire douloureuse.

Déchet/jouet. Il y a comme un jeu de vases communicants entre « Fourchette » et Woody. Alors que le premier a les faveurs – un peu trop pressantes – de Bonnie, le second passe de plus en plus de temps oublié dans un placard. Dès l’arrivée de Buzz dans le premier épisode de la saga, le petit cowboy craignait déjà de passer au second plan, de voir « son » enfant se détourner de lui. C’est ce Woody ontologiquement diminué qui s’évertue à convaincre « Fourchette » qu’il a acquis le statut enviable de jouet par la seule attention que lui porte Bonnie. Qu’importe : l’ancien déchet, extirpé malgré lui d’une poubelle de classe, refuse de s’affranchir de sa condition première, ce qui donnera lieu à quelques séquences amusantes : les sauts incessants dans les corbeilles ou la balade nocturne le long d’une route.

Bientôt, Bonnie et ses parents décident de s’accorder un peu de bon temps et partent en escapade dans leur camping-car. « Fourchette » atterrit alors dans une boutique d’antiquités peu avenante. Là-bas, le jouet artisanal croise la route de Gabby et ses sbires, les Benson. Le récit va alors se gorger d’une dimension horrifique bon enfant, habilement restituée à l’écran. Gabby a un émetteur sonore défectueux et ambitionne de prélever celui de Woody pour se donner toutes les chances de conquérir le cœur d’une gamine. Partant, les scènes se déroulant à l’intérieur de la boutique feront succéder l’action à la tension, l’humour au spectacle, l’envie au désespoir, tout en introduisant une vaste gamme de personnages. Outre Gabby et ses Benson, le spectateur est appelé à découvrir un chat tortionnaire, un Duke Caboom cascadeur à l’accent irrésistible ou encore une grand-mère gérante de magasin porteuse d’une clef pour le moins convoitée…

Dans le passé, Buzz a eu un double niais, puis s’est fondu dans une version latinisée. Ici, il suit aveuglément une « voix intérieure ». Au sens propre. Ainsi, le robot galactique, cherchant à s’inspirer de la sagesse de Woody, appuie régulièrement sur ses boutons vocaux, aux messages aléatoires, pour prendre des décisions importantes, avec tous les désagréments et quiproquos que cela occasionne. Les peluches Ducky et Bunny alternent quant à elles bons mots et visions fantasmagoriques effarantes, tandis que plusieurs tableaux remarquables investissent l’écran : les lumières, mouvements et courses folles de la fête foraine ou les milliers d’objets, dont les plafonniers, de la boutique d’antiquités. Tout le travail visuel s’avère à saluer : Toy Story 4 atteint un degré de détail et de réalisme saisissant, fait fourmiller personnages et accessoires, faisant presque passer John Lasseter et Lee Unkrich pour des ascètes. Le film de Josh Cooley, néoréalisateur, se clôture en outre par deux moments réussis : un retour à la maison (drôlement) contrarié et la quête achevée de Gabby.

Il y a cependant un hic. Chorale et rythmée, cette suite n’en demeure pas moins ronronnante d’un point de vue scénaristique. Si les idées continuent d’abonder de manière échevelée, ce qui fait lien sous le label Toy Story ne connaît en définitive que des variations mineures : le sentiment d’être négligé, l’ombre écrasante d’Andy, les rapports doux-amers entre les enfants et les jouets. Il aurait été appréciable que les auteurs se montrent plus audacieux et se risquent à des thématiques nouvelles. Le dénouement apparaît en outre trop long et lacrymal. Cette suite n’a certes rien d’un objet lacunaire, mais ces quelques notes plus nuancées fragilisent une œuvre attendue, mine de rien, depuis presque dix ans.

Bande-annonce : Toy Story 4

Synopsis : Woody est délaissé au profit de Fourchette, le nouveau jouet artisanal de Bonnie. Quand ce dernier se trouve prisonnier d’une boutique d’antiquités, le cowboy et ses amis vont tout faire pour le libérer des griffes de Gabby, une poupée légèrement défectueuse à la recherche de compagnie humaine…

Fiche technique : Toy Story 4

Réalisation : Josh Cooley
Scénario : Stephany Folsom
Musique et chansons : Randy Newman
Version française interprétée par Charlélie Couture1
Production : Jonas Rivera et Mark Nielsen
Sociétés de production : Pixar Animation Studios et Walt Disney Pictures
Distribution : Walt Disney Studios Distribution
Pays d’origine :  États-Unis

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3.5

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

Avant de hisser haut son chef-d’œuvre viscéral 1984, George Orwell donnait corps à La Ferme des animaux, allégorie en forme d’apologue s’inspirant de l’histoire tourmentée de l’URSS. Avec ingéniosité, le journaliste anglais y jette l’opprobre sur le stalinisme et échafaude une fable politique universelle, crève-cœur à forte coloration métaphorique, frappé au coin de la sagacité.

La vision dystopique à l’œuvre n’est pas seulement glaçante et pénétrante ; en elle, tous les déchirements se versent, toutes les désillusions s’amassent. L’indicible révolution animalière, confisquée par quelques savants cochons, débouche sur une communauté en coupe réglée, une dictature cachée derrière le paravent fallacieux de la liberté et de l’émancipation.

Tout commence par un soulèvement animal, initié par les doctrines de Sage l’Ancien (= Lénine et Karl Marx). S’ensuit l’éviction subséquente de M. Jones (= le tsar Nicolas II), alcoolique désargenté et propriétaire d’une exploitation agricole où les bestiaux besognent d’arrache-pied avec pour seule compensation misère et détresse. Très vite, les cochons, notoirement plus éclairés, s’approprient le commandement de la ferme. Ils ont pour mission d’y instaurer liberté, quiétude et prospérité, d’y annihiler toute forme de nuisance humaine. Napoléon (= Staline) et Boule de neige (= Trotski), ligués dans un premier temps, s’y opposeront ensuite ostensiblement, faisant valoir deux conceptions organisationnelles antagonistes. Le départ précipité du second portera définitivement le premier au pinacle.

Napoléon, devenu souverain sans égal, va alors déployer des efforts considérables en vue d’asseoir sa mainmise. Le cochon Brille-Babil (= la Pravda) et les pigeons (= les agents extérieurs) se chargeront de la propagande, tandis que le cheval Malabar (= Stakhanov) fournira à tous, sans jamais rechigner, le parfait exemple à suivre. Bientôt, une horde de chiens féroces (= la police politique) mettra, avec véhémence et acharnement, toute la communauté au pas. Les moutons et le corbeau Moïse (= l’Église orthodoxe) étant également à la solde de Napoléon, il n’y aura guère que la jument Lubie (= les exilés de la révolution) et l’âne Benjamin (= Orwell en personne, grand pourfendeur du stalinisme) pour porter un regard lucide sur l’Animalisme, système philosophique ne profitant finalement qu’à ses suppôts, les cochons, et leur garde rapprochée.

Si Napoléon fait figure de dictateur corrompu, tordant les concepts et les principes à merci, qu’est-ce qui le distingue encore des hommes ? Poser la question, c’est y répondre. George Orwell poussera d’ailleurs le paradoxe à son paroxysme : les « quatrepattes » se mueront en « deuxpattes », l’oppressé endossant le costume ranci de l’oppresseur. Culte de la personnalité, diabolisation de l’ennemi, hyperproductivité, velléités expansionnistes, mensonges et ostracisme formeront ainsi l’étoffe soyeuse et chamarrée du règne tyrannique des cochons. Aux utopies contrariées se frottera, invariablement, un cynisme aux reliefs saisissants. Et des pans entiers de l’histoire soviétique se cryogénisent, par catachrèses et analogies, à travers cette impérissable Ferme des animaux.

La Ferme des animaux, George Orwell.
Folio, janvier 1984, 160 pages.

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4.5

Brazil, version Terry Gilliam de 1984

C’est en 1985 que l’ancien Monty Python Terry Gilliam réalise Brazil. Par son thème, par son traitement, par son personnage principal, le film se rapproche fortement de 1984, le roman de George Orwell qui avait connu sa seconde adaptation cinématographique l’année précédente (comme il se doit) sous la direction de Michael Radford.

D’abord, Brazil interpelle par le monde qu’il décrit. Nous sommes ici plongés dans un univers où l’individu est effacé au profit du collectif. Tous les hommes s’habillent à l’identique, habitent dans des logements identiques, dans d’immenses barres d’immeubles grisâtres, et tout le monde semble travailler pour l’administration. En effet, ici, la bureaucratie est aussi tentaculaire qu’absurde. Les bureaux du Ministère de l’Information où travaille Sam Lowry et où se déroule une partie non négligeable du film, forment un labyrinthe monumental. Avec ses couloirs interminables et ses milliers de personnages en mouvement constant, elle ressemble à une machine à broyer de l’humain. Ici, le travail administratif est aussi débilitant que le travail à la chaîne dénoncé par Chaplin dans Les Temps modernes.

C’est au sein de cette bureaucratie inhumaine qu’une erreur va être commise, qui mettra en branle l’action du film : un insecte est pourchassé par un des innombrables et anonymes gratte-papier, et la bestiole provoquera une erreur dans la préparation d’une fiche, où le nom Tuttle sera remplacé par Buttle. Et voilà que le dénommé Buttle sera surpris par l’irruption aussi inopinée que brutale de la police dans son logement (en perçant le toit de son appartement). Une arrestation qui ressemble en fait à un enlèvement : des hommes masqués et armés arrivent violemment, attachent leur victime, lui couvre la tête et repartent avec elle (après avoir, au préalable, fait signé un reçu à la Mme Buttle : l’administration se nourrit de paperasse). Une erreur bien entendu impensable et que l’administration niera avec toute l’étendue de son aveuglement idéologique. Et un élément important de l’action du film tournera autour d’un chèque de remboursement accordé à la veuve Buttle mais que personne ne veut prendre le risque de distribuer…

Cette administration omniprésente a de multiples occasions de prouver son incompétence. C’est le cas du Central Services, organisme centralisé censé gérer la vie et les tracas quotidiens de la population. Là aussi, nous avons un exemple de service plombé par un culte de la paperasse et des employés aussi incompétents que démotivés.

Monde de surveillance et de répression

Nous avons ainsi le portrait par l’absurde d’une administration kafkaïenne et gargantuesque qui dévore aussi bien ses employés que la population en règle générale. Une administration basée sur la surveillance générale : les chefs de départements surveillent les employés (tant bien que mal), des robots-caméras observent de près la moindre personne qui entre dans le bâtiment. Toute cette pratique est résumée en un slogan affiché sur les murs du Ministère de l’Information :

« La suspicion engendre la confiance »

slogan qui rappelle les formules paradoxales de l’Angsoc dans 1984, mais aussi un des crédos de l’URSS, « la confiance n’exclut pas le contrôle ».

Le monde de Brazil est clairement un état policier. Outre la surveillance de la population (surveillance concrétisée par l’omniprésence de caméras de surveillance), nous avons visiblement une force de l’ordre envahissante qui se change rapidement en force de répression, d’autant plus que le contexte d’attentats justifie l’intensification du contrôle de la population. Comme dans tout État totalitaire, l’organe policier paraît hypertrophié et doté de tous les pouvoirs. Et la torture y est monnaie courante (même si, là aussi, c’est montré de façon presque absurde avec cette secrétaire qui recopie les propos des personnes « questionnées », au râle près).

Écrasement de l’individu

Dans ce monde, la place de l’individu est bien évidemment écrasée, ce qui se voit symboliquement les rares fois où Sam Lowry se retrouve en extérieur. Les bâtiments gigantesques coupent toute perspective et semblent même boucher le ciel. Les rues forment un dédale inextricable. Tout est déshumanisé, conçu pour casser toute velléité d’autonomie des personnes.

Sam Lowry est donc le plus pur produit de cette société. Il vit comme tous les autres, il s’habille comme tous les autres, il se fond totalement dans la masse. Tout laisse à penser qu’il n’a jamais remis en cause le système dans lequel il vit, malgré ses rêves récurrents dans lesquels il incarne un noble chevalier ailé volant dans un ciel limpide. Cette dépersonnalisation s’accompagne d’une absence de volonté, d’un abandon complet de soi à un système totalitaire qui englobe chaque aspect de la vie. Comme les milliers (millions ?) de personnes autour de lui, Sam Lowry n’est personne, et ça se remarque chaque fois qu’il se fait refouler d’un restaurant chic ou de l’appartement de sa propre mère.

Oui, car derrière cette apparente uniformisation, il est facile de se rendre compte que la société décrite dans Brazil est très inégalitaire. Il y existe bien une forme d’aristocratie, à laquelle appartient la mère de Lowry. Une classe richissime et oisive, vivant en cercle fermé, ayant ses restaurants, ses clubs, ses chirurgiens esthétiques, etc. Ainsi, la standardisation de la société n’est qu’une apparence, et derrière la grisaille se cache un monde coloré et privilégié réservé à une poignée.

Place de l’individu dans une société déshumanisée, totalitaire et policière qui écrase les personnes ; lavage de cerveau permanent à travers des écrans de télévision constamment allumés ; répression brutale de toute velléité d’indépendance ; Brazil partage beaucoup avec le fameux roman de George Orwell, 1984. On peut y trouver aussi des différences, bien évidemment : Brazil, c’est le même univers que 1984, mais revu par l’esprit créatif de Terry Gilliam. Le drame se mêle à l’humour et à l’onirisme. Les nombreuses questions laissées sans réponse (Quand sommes-nous ? Où sommes-nous ? Qu’est-il arrivé pour que cette société inhumaine se soit installée ? Qu’en est-il du monde extérieur ?) renforcent l’aspect cauchemardesque de l’ensemble. Visuellement, le film est peuplé de scènes sublimes et proprement inoubliables. Les scènes oniriques sont magnifiques et aboutissent logiquement au final…
Terry Gilliam livre ici ce qui est sans doute le point d’orgue de sa carrière hors-Monty Python (un autre membre du groupe comique se retrouve ici, Michael Palin). Brazil est très travaillé esthétiquement, intelligent et déclenche toute une série d’émotions. Un grand film, qui marquera le cinéma des années 80.

« 1984 » : la sève du totalitarisme

C’est l’une des dystopies sur papier les plus célèbres du monde. Avec 1984, George Orwell exhume la sève des totalitarismes, prend langue avec un communisme en état de perdition et sonde la capacité de résilience des individus.

C’est peu dire que le régime de l’Angsoc conjugue toutes les tares : liberticide, insidieux, mensonger, militariste, il se situe quelque part entre le nazisme et le stalinisme, là où les Lumières philosophiques se sont à jamais éteintes pour laisser place à d’obscurs desseins. Le fonctionnaire Winston Smith, héros solitaire et diminué, prend rang parmi les innombrables petites mains du Parti, fossoyeur invétéré de l’Océania, un vaste empire hiérarchique promis aux pénuries et aux guerres permanentes. Là-bas, des télécrans diffusent une propagande nauséabonde tout en opérant une surveillance de masse ; la figure de Big Brother, emblème du régime, est idéalisée à tel point qu’elle imprègne et gangrène la conscience collective ; une novlangue décrétée en haut lieu contribue à appauvrir le langage et restreindre le champ de la pensée, elle-même étroitement contrôlée par une police toute-puissante et oppressive. C’est cet univers dystopique qui irrigue de part en part 1984, roman d’anticipation politique dans lequel George Orwell s’échine à pourfendre tout totalitarisme, sans situations préfabriquées ni solutions simplificatrices, mais avec une amplitude et une densité étourdissantes.

Glaçant et fermé, assailli par l’urgence, le monde décrit par l’auteur britannique fait le lit des comportements grégaires et la lie du nomadisme des concepts. Que reste-t-il en effet de la liberté et de la démocratie quand des foules anonymes se réunissent, régulièrement et de manière quasi protocolaire, pour vociférer et assouvir leur haine contre une résistance fantasmagorique ? Le travail de Winston Smith au Ministère de la Vérité constitue par ailleurs un point d’entrée commode vers les arcanes de l’Océania : désillusionné et incrédule, il doit réécrire l’Histoire au quotidien, selon les besoins de l’Angsoc, et ce malgré toutes les réserves qui sont depuis longtemps les siennes. Il personnifie à lui seul les nombreuses failles du régime, malmené par l’incroyance, le sentiment d’injustice et le besoin impérieux de dignité. Sa romance avortée avec Julia, une jeune femme employée au Commissariat aux romans, témoignera des multiples dissimulations du pouvoir, mais aussi de son effroyable omnipotence. On n’échappe pas à l’enfer orwellien, sauf à considérer un moment d’insoumission comme une finalité.

Dans 1984, l’infamie est monnaie courante. La guerre sert d’incubateur à la dictature et les alliances se muent d’un coup de crayon en antagonismes. L’Angsoc, autiste et irascible, est conçu de façon pyramidale, de manière à privilégier les membres du Parti intérieur et à renvoyer les prolétaires à l’état de vulgaires indésirables. Tout appartient au Parti, tous sont appelés à s’y soumettre docilement, et même les affaires familiales et amoureuses se trouvent irrésistiblement sous son joug. Comme pour aller au bout de sa désastreuse logique, l’Océania emploie la science au service exclusif de la guerre, développe des prisons sans foi ni loi et recourt volontiers au double jeu, tant et si bien qu’elle est passée maître dans l’art de tromper et de fausser les apparences. Les archives y sont évolutives, falsifiées au jour le jour par le Ministère de la Vérité, un peu comme les chiffres de production des plans triennaux, aussi fallacieux que les confessions publiques pleines de repentance, truquées et mises en scène avec tout l’apparat d’usage, essentiellement pour désigner des boucs émissaires et renforcer un culte de la personnalité déjà porté à incandescence.

En bien des points, la dystopie de George Orwell rencontre un écho contemporain. On pourrait opposer à Big Brother la surveillance généralisée mise en place par la NSA, au système de la double-pensée les mensonges américains sur l’Irak, à la mutabilité du passé le révisionnisme ou les processus d’idéalisation historique. Surtout, sous ses dehors alarmistes, 1984 nous rappelle utilement que les démocraties demeurent fragiles et inaccomplies, que les libertés civiles pourraient un jour être suspendues sans discernement ou à mauvais escient, qu’une veille citoyenne devrait permettre de prévenir tout fléchissement, surtout s’il est de nature profonde et irréversible. Sans quoi le concept de démocrature – contraction de démocratie et dictature – pourrait, peut-être, prochainement s’appliquer à des gouvernements occidentaux.

1984, George Orwell.
Folio, novembre 1972, 448 pages.

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5

Le Signal : Maxime Chattam sur les terres de King et Lovecraft

Avec Le Signal, son 25ème roman, paru en 2018, Maxime Chattam rend hommage à ses influences majeures tout en explorant l’épouvante.

L’oeuvre de Maxime Chattam se divise en deux influences majeures.
D’un côté, il écrit des romans de fantasy pour adolescents, essentiellement avec son cycle Autremonde, mais aussi avec un de ses premiers ouvrages, Le cinquième règne.
D’un autre côté, des thrillers horrifiques inspirés, en partie, de ses études en criminologie, dans lesquels on poursuit des tueurs en série (ou, parfois, on plonge dans leur tête).
Le Signal se situe un peu en marge de ces deux domaines.

Maxime Chattam et Stephen King

En exergue de son roman, Maxime Chattam a placé deux longues citations. L’une est un extrait de L’Appel de Cthulhu, de Lovecraft (nous y reviendrons plus loin).
L’autre citation est tirée du Corps, la longue nouvelle de Stephen King qui avait donné le film Stand by me.
Que Chattam soit un admirateur du grand romancier américain n’est pas une surprise. Mais Le Signal est, sans conteste, le plus « stephen-kingien » des romans du Français.

Il y a avant tout le dispositif mis en place par Maxime Chattam. Le Signal se déroule presque exclusivement dans une petite ville de Nouvelle Angleterre, Mahingan Falls. Une petite bourgade littorale enfermée sur elle-même, d’abord par sa position géographique. La commune est lovée dans une cuvette, entourée de montagnes sur trois côtés et de l’océan sur la quatrième face.
Mais, au fil du roman, on se rend compte aussi que cet enfermement est dans les têtes des personnages, comme celle du chef de la police, Lee J. Warden, qui refuse de parler de meurtres pour ne pas avoir à faire appel au District Attorney de la ville voisine.

Cette mise en place rappelle fortement celle de plusieurs romans de Stephen King, qui se plaît à montrer des communautés enfermées sur elles-mêmes, comme dans Bazaar ou Dôme. Comme le romancier américain, Chattam étudie ici (même si c’est en mode mineur) les interactions souvent conflictuelles qui se font au sein de la ville : le policier Ethan Cobb contre son chef Warden, la jeune femme Gemma Duff et le lycéen qui joue les gros durs pour imposer sa conception violente du monde. Cela contribuera à faire monter la tension et à donner une impression de danger permanent.

Au fil du roman, on peut trouver toute une série d’autres références sous forme de clins d’œil, à Stephen King : Mahingan Falls se situe juste à côté de Salem, et on fait mention même à Derry, la ville où se déroule l’action de Ça. D’ailleurs, au détour d’une phrase, le narrateur nous parle également de la peur d’un clown monstrueux et tueur d’enfants. Au-delà, l’importance des adolescents qui tentent de combattre des tueurs surnaturels ne peut que rappeler ce fameux roman, surtout dans une scène importante qui se déroule dans les égouts de la ville.

Maxime Chattam et le monde de l’horreur

Au-delà de Stephen King, Le Signal fourmille d’autres références au monde de l’horreur.

L’autre grand nom convoqué ici est celui d’Howard Philips Lovecraft. On retrouve dans ce roman les villes de Dunwich et surtout Arkham, dont on visite l’asile psychiatrique. Mais surtout il y a l’idée d’une brèche entre les mondes qui permettrait de déverser dans notre univers des êtres monstrueux du fond des temps.

Il est aussi possible de trouver des clins d’œil à d’autres classiques du monde de l’horreur : derrière le personnage de Bob McFarlane, nous pouvons deviner l’hommage à Todd McFarlane, le créateur de Spawn, et le nom de Logan Dean Morgan fait inévitablement penser à Jeffrey Dean Morgan, l’acteur de la série The Walking Dead. Un peu plus loin, le narrateur mentionne un tueur portant un masque blanc et tenant un long couteau…

L’abomination de Mahingan Falls

Le récit du Signal déploie trois arcs narratifs :
_ le premier concerne Olivia et Tom, les deux parents qui emménagent à Mahingan Falls en pensant trouver là le calme après l’agitation new-yorkaise
_ le deuxième s’occupe des enfants du couple, Chad et Owen, avec leurs deux potes Corey et Connor
_ le dernier suit les pas d’un des policiers locaux, Ethan Cobb, confronté à une multiplication de phénomènes étranges.

Selon la logique de ce type de construction, les trois récits vont irrémédiablement se croiser, et une partie du suspense instauré par Chattam consiste à repousser ce moment qui, inévitablement, fera avancer l’histoire.
Cela permet à l’écrivain d’instaurer une ambiance bien glauque et horrifique. Les scènes de meurtres se multiplient : soit nous y assistons directement, soit nous les découvrons en même temps que le policier. Quoi qu’il en soit, le style de Chattam insiste sur des descriptions minutieuses. Les scènes d’horreur sont montrées dans le détail.
Le rythme du roman est impeccable. La foule de personnages principaux et secondaires permet à la fois de donner une description de la ville dans son ensemble (ainsi il est possible d’affirmer que Mahingan Falls est le personnage principal du roman) et de garder un tempo rapide à l’ensemble. Le rythme du roman va s’accélérant, grâce à des chapitres de plus en plus courts qui, généralement, s’arrêtent sur un cliffhanger (dont on connaîtra la suite trois ou quatre chapitres plus loin).
Le tout aboutit à un final en déferlement d’horreur, occupant les cent dernières pages.

Faisant preuve d’une grande culture, Chattam sait mêler habilement fiction et faits réels. Sa référence aux sorcières de Salem, et plus précisément à l’une d’entre elles nommée Jenifael, est très documentée, de même que ses explications concernant le projet MK-Ultra de la CIA dans les années 60.
Finalement, ce réseau de références historiques dresse un portrait des USA comme pays ravagé par des vagues de violence successives, du génocide des Amérindiens à la guerre des gangs de l’époque de la Prohibition, Mahingan Falls semble réunir en son sein tous les crimes commis au fil des siècles dans le pays.

Globalement, l’ensemble donne un roman qui est un très bon divertissement si l’on apprécie le fantastique à tendance horrifique. Plus de 700 pages qui se lisent bien et plutôt vite, constituant une bonne lecture de vacances. Les fans du Chattam écrivain d’horreur y trouveront leur compte : c’est efficace à défaut d’être follement original.

Le Signal, Maxime Chattam.
Albin Michel, octobre 2018, 742 pages.

 

La science fait son cinéma, de Roland Lehoucq : un essai de science friction

Avec La science fait son cinéma, Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer nous proposent un essai de vulgarisation qui aborde la SF sous l’angle de l’analyse scientifique la plus pointue qui soit. Instructif autant que récréatif.

Il nous est tous arrivé de regarder un film de science-fiction sans nous poser la question du bien-fondé scientifique de telle ou telle scène. Non pas que nous n’ayons pas de curiosité en la matière mais bon, puisque cet engin spatial vole sous nos yeux (2001, Alien…), sans doute cela signifie-t-il qu’il est correctement conçu, non ? Et si le héros plonge dans un trou noir (Interstellar) sans périr immédiatement, au moins bénéficie-t-il du doute puisque jamais personne n’a pu voir ce qu’il se passait au-delà… Après tout, dans science-fiction, il y a science et fiction, ce qui laisserait entendre que la science du futur, sous le couvert de la fiction, pourrait s’affranchir des lois de la physique. Car enfin, ne faudrait-il pas être atteint d’un pointillisme scientifique malvenu pour aller pinailler sur telle combinaison spatiale peu crédible ou tel système solaire à double lune peu probable ? N’y aurait-il pas là le risque de gâcher tout simplement le plaisir de croire ? En quelque sorte, peu importerait la science pourvu qu’on ait l’ivresse.

Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer sont justement deux scientifiques du genre poil à gratter. Particulièrement attachés à traquer les inexactitudes, ils se sont penchés sur quelques chefs-d’œuvre du 7ème art qui leur posaient question. Et de fait, c’est à un exercice hautement stimulant pour l’intellect qu’ils nous soumettent en décortiquant scientifiquement quelques scènes de films très connus. L’occasion par ailleurs d’aborder toutes sortes de notions scientifiques à l’aune de cas très…concrets. Ainsi posent-ils des questions toutes simples : est-il possible de faire pousser des patates sur Mars (The Martian) ? Ou encore : George Clooney avait-il raison de s’inquiéter du retour des débris du satellite russe placés sur la même orbite que lui (Gravity) ? En l’occurrence, non, nous expliquent les deux auteurs. Car soit les débris changent de vitesse et donc d’orbite, soit leur vitesse reste inchangée auquel cas leur distance vis-à-vis de George Clooney reste invariable. Dans tous les cas, notre valeureux astronaute ne doit jamais craindre le « retour » des débris tueurs. CQFD. L’ouvrage présente ainsi, tout au long de la quinzaine de chapitres qui le constituent, une batterie d’exemples tout à fait intéressants issus de films que nous avons tous plus ou moins vus sans même nous poser de questions.

Une lecture récréative et instructive. Wath else ?

La science fait son cinéma, Roland Lehoucq
BELIAL, octobre 2018, 250 pages