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La Cantine de minuit : menu unique très adaptable

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Dans ce petit restaurant de quartier ou izakaya (situé à un angle de rue, il peut accueillir environ 10 clients), ouvert de minuit à sept heures du matin, la carte n’affiche que quatre possibilités, menu unique avec soupe miso au porc et trois boissons d’accompagnement : bière (pinte), saké (36 cl) ou Shôchû (au verre), mais le patron n’hésite pas à affirmer qu’il sert tout plat pour lequel il dispose des ingrédients nécessaires.

Autant dire que la politique commerciale fonctionne parfaitement et que le restaurant ne désemplit pas, en bonne partie parce qu’il draine une belle quantité d’habitué(e)s. Mais ce qui fait le succès de la Cantine de minuit, comme la surnomment les habitué(e)s, c’est un ensemble caractéristique dont l’album se montre un excellent reflet. D’abord, ce restaurant ressemble effectivement à une cantine, car tout le monde y mange à la même table (arrangée en U), dans une sorte d’arc de cercle consensuel ou convivial. En gros, tout le monde parle à tout le monde. Et comme le patron connaît bien ses clients, surtout les habitués, il peut généralement donner des nouvelles de quelqu’un qui n’a pas été vu depuis un certain temps.

Le patron

C’est un homme pas tout jeune (cheveux blanchis), plutôt élancé, au passé indéfinissable mais qui a un look assez raffiné : cheveux courts grisonnants, fine moustache, barbichette discrète et surtout une cicatrice qui lui court en zigzags d’au-dessus à en-dessous l’œil gauche. Sachant qu’il se met en quatre pour satisfaire les désirs (culinaires) de sa clientèle et qu’il est ouvert l’essentiel de la nuit, on comprend son succès. Globalement, sa clientèle, ce sont les travailleurs de la nuit qui cherchent un havre de paix (à Shinjuku : arrondissement de Tokyo comptant le plus grand nombre d’étrangers, quartier très animé la nuit), à une heure où on peut se laisser aller à des confidences qu’on ne lâcherait pas dans d’autres circonstances. De plus, si le patron est attentif à ce qui se passe dans son restaurant, il ne cherche pas à tirer les vers du nez de sa clientèle. Il préfère largement s’affairer à élaborer les plats qu’on lui demande. Il faut dire que, tout compte fait, l’éventail est assez large. Assez philosophe, il écoute et commente parfois. Très disponible, il se tient quasiment toujours debout et quand il ne cuisine pas, il tient une cigarette allumée entre deux doigts (de façon plutôt délicate). Il est toujours habillé de la même façon, avec un T-shirt clair sous une veste simple (pour un occidental, on dirait un pyjama), mais sur quelques rares plans larges, on constate qu’il porte également un pantalon.

La série et ses caractéristiques

Ayant eu un beau succès au Japon, on peut supposer qu’elle est, au moins d’une certaine manière, révélatrice des mentalités japonaises. Elle est constituée d’une série de petites histoires déclinées artificiellement sous forme de nuits. Artificiellement, car certaines histoires courent sur plusieurs nuits, car généralement elles sont centrées sur un personnage ou bien sur un groupe, parfois pour une dégustation autour d’un plat, parfois aussi pour une anecdote qui court sur plusieurs nuits. Il faut déjà dire que l’éventail des plats demandés (l’édition française en donne systématiquement la composition sous forme de notes) est vraiment large et donc significatif non seulement de la palette de la cuisine japonaise, mais aussi des goûts des uns et des autres, ainsi que de nombreuses traditions (tel plat se mange généralement à telle occasion). Le petit gag de répétition, c’est que lorsqu’un client demande un plat précis, cela donne régulièrement envie aux autres clients de la cantine de demander la même chose. Par contre, étant donné que le dessin est en noir et blanc (à l’exception des 6 premières pages), la représentation de ces plats est souvent décevante. Autre gag de répétition, chaque fois qu’un client entre (par une porte coulissante), la porte cogne. Remarque au passage, quand un client entre, il (ou elle) annonce immédiatement sa commande, encore debout. C’est tellement systématique qu’on peut se demander si cela correspond à une pratique japonaise typique dans ce genre de lieu ou si cela permet simplement au dessinateur Yarō Abe d’aller au plus vite vers ce qu’il veut raconter, étant donné que chaque « nuit » ne correspond qu’à quelques planches (sur un format typique du manga : 21,0 x 14,9 cm). Ce premier volume d’une série qui en compte désormais onze, épais de 300 pages, raconte 29 nuits (pour autant d’épisodes), avec un épisode spécial de 2 pages. Les 4 toutes premières planches sont en couleurs, sans doute pour inciter à la lecture. Une lecture qui devient vite addictive, car l’auteur se montre habile pour capter son lectorat, en renouvelant les situations, les plats dégustés, ainsi que les physiques et caractères de ses personnages. On remarque notamment qu’il parvient en quelques traits à caractériser chacun-chacune, ce qui contribue à fidéliser son lectorat satisfait de retrouver tel ou tel personnage dans différentes péripéties, où la consommation des plats confectionnés par le chef s’agrémente d’histoires personnelles souvent à caractère sentimental (les thèmes principaux étant la famille, le travail et les traditions). Mention spéciale à quelques figures féminines : Mayumi la gourmande, Marylin la stripteaseuse et les 3 amies inséparables que le narrateur-cuisinier a surnommées les « Ochazuke sisters » du nom d’un plat typique à base de riz assaisonné.

Toutes les histoires en question ont été publiées dans la revue Big Comic Original, entre novembre 2006 et mai 2008, puis en volumes par l’éditeur japonais Shōgakukan. Chaque volume (300 pages) de l’édition française (publication du n°11 en mars 2022) correspond en fait à 2 volumes de l’édition originale japonaise.

La Cantine de minuit (1), Yarō Abe
Le lézard noir, février 2017 (France)
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« Le Coup de l’escalier » en combo DVD/BR chez Rimini

Déjà confortablement installé à Hollywood, où il a gravi les échelons jusqu’à devenir l’un des monteurs les plus éminents de son temps – il a notamment travaillé pour la RKO Pictures sur les films d’Orson Welles, dont Citizen Kane –, Robert Wise réalise, deux années avant son fameux West Side Story, un film noir sublimé par l’utilisation du grand angle, la présence au générique du chanteur et acteur noir Harry Belafonte, et comportant une réflexion d’avant-garde sur le racisme.

Entamé au début des années 1940, le cycle originel des films noirs américains entonne peut-être, dès 1959, son chant du cygne. Pour beaucoup en effet, Le Coup de l’escalier se pose en ultime battement de cœur d’un genre qui influence aujourd’hui encore des générations entières de cinéastes. Chef-d’œuvre viscéral aux airs de caper movie, pétri par les mains expertes de Robert Wise, réalisateur de West Side Story (1961) et de La Maison du diable (1963), ce thriller désenchanté, sondant volontiers le racisme de son temps, pose un regard froid et distant sur un triangle humain sous haute tension, composé d’un policier injustement évincé, d’un ancien soldat vieillissant aux penchants négrophobes affirmés et d’un chanteur noir désabusé, tiraillé entre son rôle de père et celui de joueur maladif, aussi criblé de dettes que dépourvu de perspectives.

Reprenons dans l’ordre. Le premier cherche à fomenter un braquage de banque dans l’espoir de s’extirper d’un « grenier » où il se sent à l’étroit ; le second, un militaire peinant à se réinsérer dans la société, essaie de (se) prouver qu’il est « encore trop jeune pour être jeté à la ferraille » ; le dernier subit des pressions financières multiples, tente de régler une lourde ardoise contractée auprès de voyous sans pour autant négliger la pension due à son ex-femme, qui s’avère tout à fait prompte à la lui réclamer, avocats à l’appui si nécessaire. Scénarisé avec malice et une minutie d’orfèvre, Le Coup de l’escalier fait écho à la faiblesse et aux contradictions des hommes, installe ses intrigues dans un climat de violence émotionnelle permanente, décline la condition humaine sous toutes ses formes, même les plus cyniques et intolérables. « On n’est plus au temps de la guerre de Sécession », lancera ainsi le vieux policier au soldat réactionnaire, lequel taxe sans sourciller de « négrillonne » une gamine croisée dans la rue, et affirme un peu plus tard n’accorder aucune confiance « à un type de couleur ». Un racisme ordinaire très en phase avec l’époque, qui conduira à des altercations aux conséquences variables.

Dès son ouverture, Le Coup de l’escalier trace les lignes cardinales d’un monde clos entièrement privé d’espoir. On y filme d’abord une flaque d’eau sur laquelle flottent toutes sortes de déchets, puis des avenues peu avenantes, presque sordides, avant de surexposer un visage marqué par le temps, las et contrarié. Les plans s’attardant ensuite sur des autoroutes dédaléennes et désincarnées, comme les séquences de tension galopante dans les bistrots, participent eux aussi de cette mécanique appuyée du désenchantement. Jean- Pierre Melville, qui tenait en haute estime l’œuvre de Robert Wise, y puisa sans doute de quoi conforter ses propres obsessions, peut-être dans l’usuel « dernier coup » qui vire au désastre ou dans les effets de symétrie confrontant précisément les différents protagonistes.

Filmé au cordeau et remarquablement distribué – Shelley Winters et Robert Ryan sont deux monstres sacrés du film noir –, Le Coup de l’escalier apparaît aujourd’hui encore indémodable et magistralement exécuté de bout en bout : reflets faisant sens, plongées vertigineuses, plans saisis à travers des stores, mouvements d’ombres sur un manège, caméra papillonnant tout en capturant l’horizon, zooms étourdissants, prises de vue normatives à même le sol, dilatation et rétractation du temps… Nul doute qu’il y a du génie, et autant de désespoir, dans ce cinéma-là.

TECHNIQUE & BONUS

Très convaincante sur le plan technique, et notamment dans la gestion des contrastes et la stabilité de l’image, cette édition comporte en outre deux suppléments très intéressants, à travers lesquels le prolifique Jacques Demange, critique de cinéma, analyse le temps dans le film de Robert Wise, et Olivier Père, responsable cinéma d’ARTE France, recontextualise et problématise une œuvre d’une richesse longtemps insoupçonnée. Le premier va notamment mettre en opposition les cinq minutes de flottement (volontaire) précédant le braquage – ainsi que les procédés techniques qui les appuient – et l’accélération du rythme, du montage et du mouvement qui va leur succéder. Le second revient plus abondamment sur la carrière de Robert Wise et souligne ce qui fait l’étoffe du Coup de l’escalier, film hybride – noir, sociétal, de braquage – adulé par Jean-Pierre Melville et se caractérisant par l’emploi, encore rare, d’un comédien noir, Harry Belafonte.

Bande-annonce

Fiche technique

Audio : Français DTSHD-MA 2.0mono, Anglais DTSHD-MA 2.0mono
Sous-titrage : Français

Master HD au format 1.37 utilisé par le British Film Institute pour leur sortie Blu-ray
Boîtier Digipack 2 volets avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (96′)
– le DVD du film (92′)
– le livret « Le Sommeil de la raison engendre les monstres » conçu par Christophe Chavdia (28 pages)

« Le Temps selon Robert Wise » : analyse de Jacques Demange, critique à la revue Positif (9′)
« La Griffe Robert Wise » : interview d’Olivier Père, directeur de l’Unité Cinéma d’ARTE France (29’38 »)
Bande-annonce

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4.5

Hidden Agenda (1990) de Ken Loach : quoi qu’il en coûte

Premier thriller politique de la carrière du cinéaste britannique, Hidden Agenda fut aussi sa première œuvre marquante après une longue parenthèse où il se consacra à la télévision. Largement inspiré de faits authentiques, le film est une attaque en règle contre les méthodes policières brutales employées par les Britanniques dans leur lutte contre l’IRA. Loin de l’âpreté et du réalisme kitchen sink de ses débuts, Ken Loach y associe avec un talent fou la critique sociopolitique avec une fiction haletante. On retrouve avec bonheur ce film quelque peu oublié dans une nouvelle édition plus que recommandable signée Rimini. 

Pour le cinéaste britannique Ken Loach, l’orée des années 1990 représente son retour sur grand écran, après pas moins de deux décennies d’absence quasi-totale. Son dernier succès au cinéma remonte en effet à 1971, avec Family Life. S’ensuivirent des années de vaches maigres marquées par un désintérêt des producteurs vis-à-vis de cet auteur très engagé politiquement, tendant même vers la censure. Cette époque fut « inaugurée » dès 1971 et un documentaire pour la BBC commandé par l’association caritative Save the Children afin de mettre en valeur son travail. Le résultat fut cependant tout autre, puisque Loach et son producteur Tony Garnett s’employèrent à y dénoncer ce qu’ils estimaient être une attitude « néocoloniale » dans la gestion de certains projets africains de l’association. Cette dernière fut scandalisée par le documentaire, refusa de le payer et s’opposa à sa retransmission. Il fallut alors attendre 1979 pour voir le nom du réalisateur au générique d’un long-métrage de cinéma, même si ce fut dans le style inattendu du film d’aventures pour enfants (Black Jack). Les années 80 furent encore pires pour Loach, qui ne signa durant cette période que deux films – pour autant d’échecs –, Regards et Sourires (1981) et Fatherland (1986).

Pendant toutes ces années, Loach se consacra essentiellement à la télévision, pour laquelle il tourna de nombreux documentaires, dont certains ne furent pas moins controversés que ses films (par exemple Days of Hope, retransmis en 1975). En 1989, il réalisa un court-métrage documentaire intitulé Time to Go dans lequel le cinéaste appelait l’armée britannique à se retirer d’Irlande du Nord. Il développera cet intérêt pour la question nord-irlandaise un an plus tard dans une œuvre de fiction, la première pour le cinéma depuis quatre ans, qui signera son grand retour (il n’a plus quitté le grand écran depuis lors) : Hidden Agenda.

Le film sort la même année que survient la fin de « l’ère Thatcher ». En Irlande du Nord, le mandat de la « Dame de Fer » fut marqué par une nette crispation du gouvernement britannique qui, à l’instar de sa Première ministre, refusa tout compromis avec l’IRA. Attentats à la bombe (dont un visant Thatcher en 1984), assassinats, grèves de la faim scandent le mandat de la Première ministre. Du côté britannique, l’on n’est pas en reste, ainsi que nous l’apprendront plusieurs révélations. C’est l’époque des unités militaires et policières « spéciales », en d’autres termes des barbouzes qui n’hésitent pas à torturer et liquider des républicains, forment des escadrons de la mort, montent de faux attentats, déstabilisent le gouvernement travailliste, etc. C’est précisément le sujet du film scénarisé par Jim Allen (qui collaborera plus tard avec Loach sur Raining Stones et, surtout, Land and Freedom), qui colle au plus près des faits qui se sont déroulés lors de l’impitoyable décennie qui vient de s’achever. Hidden Agenda débute d’ailleurs par deux citations affichées sur fond d’une marche orangiste. La première est de Margaret Thatcher, qui réaffirme l’appartenance de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. La seconde est attribuée à un ancien agent secret britannique : « Deux lois gouvernent ce pays : une pour les forces de sécurité et une autre pour toutes les autres personnes. ». Le ton est donné.

La réussite indéniable de Hidden Agenda tient avant tout au fait que le film constitue un mélange parfait entre une authenticité des situations et des personnages qui définissent à eux seuls le cinéma de Ken Loach (on pense notamment à ces premières images de personnes témoignant de tortures subies de la part de policiers, qu’on jurerait tirées d’un documentaire), et un scénario solide et à suspense, plus surprenant de la part du cinéaste, qui fait du film tout simplement le premier thriller politique de la carrière de Loach. Le scénario se concentre en effet sur un duo de représentants américains de la Ligue internationale pour les droits civils qui, une fois arrivés à Belfast, enquêtent sur les accusations de bavures policières et militaires. Alors qu’il se trouve en voiture en compagnie d’un militant de l’IRA, Paul Sullivan (Brad Dourif) est abattu par des policiers dans un guet-apens. Son assistante Ingrid Jessner (Frances McDormand, comme toujours excellente) ne ménage pas ses efforts pour tenter de découvrir la vérité, en compagnie d’un enquêteur inflexible envoyé par Londres, Peter Kerrigan (Brian Cox, très convaincant dans le rôle). Ces deux personnages droits dans leurs bottes et qui veulent découvrir la vérité, mettent alors les pieds dans un monde complexe de règlements de comptes, d’intrigues et d’officines en tout genre téléguidées par un monde politique qui ne recule désormais plus devant rien pour écraser le terrorisme en Irlande du Nord…

Mené par des comédiens – McDormand et Cox en tête – très solides, le film adopte certes une position particulièrement critique vis-à-vis des agissements britanniques durant les années 80, ce qui lui valut l’hostilité d’une partie de la presse britannique à sa sortie. Comme à son habitude, Loach assume ses positions ; qu’on les partage ou non, il se dégage de Hidden Agenda un tel degré de réalisme dans l’écriture et la mise en scène (Loach tourna même la scène de l’enlèvement final en caméra cachée) que le film s’impose comme un thriller politique de haut niveau, particulièrement bien écrit et sans effet de manche ni recherche du spectaculaire. Des qualités qui justifièrent en 1990 un Prix du jury cannois, et qui aujourd’hui n’ont rien perdu de leur impact.

Synopsis : Paul Sullivan et sa fiancée Ingrid Jessner se rendent à Belfast pour enquêter sur des allégations d’atteintes aux droits de l’homme commises par les forces de sécurité britanniques. Paul est assassiné dans des circonstances mystérieuses et est qualifié de complice de l’IRA. Mais Ingrid et l’enquêteur britannique Paul Kerrigan mettent en doute les conclusions de l’enquête et viennent à découvrir un complot mettant en cause des personnalités haut placées… 

SUPPLÉMENTS

En guise de supplément principal, Rimini propose en entretien d’une grosse demi-heure avec Agnès Blandeau, Maître de Conférences en Anglais à l’Université de Nantes, qui s’était déjà livrée à cet exercice pour l’édition Blu-ray/DVD de Black Jack de Ken Loach, publié par le même éditeur en avril 2021. On retrouve avec bonheur ses commentaires, qui consistent davantage en une contextualisation historique mais aussi par rapport à la carrière de Loach, plutôt qu’une analyse cinématographique proprement dite. Blandeau resitue ainsi avec justesse le thriller politique comme le premier du genre à être traité par Loach, qui parvient à en adopter les codes et à s’éloigner de certains des standards de son début de carrière (notamment via l’utilisation d’une majorité de comédiens professionnels, ainsi qu’une actrice américaine) tout en restant fidèle à son cinéma engagé. Alors que ses premières œuvres traitaient essentiellement de problématiques sociales, Hidden Agenda est en effet son premier succès important pour un récit foncièrement politique – et s’intéressant à un sujet très sensible à l’époque. L’enseignante s’attache ensuite au contexte historique et rappelle les contours de la question nord-irlandaise, tout en ne cédant jamais à la tentation du cours d’histoire mais en illustrant au contraire ses propos par des personnages ou des situations du film. L’occasion de vérifier une fois de plus l’authenticité et le sens du détail du scénario.

Les deux autres suppléments proposés sont nettement plus anecdotiques. Il s’agit de deux extraits d’archives de la chaîne de télévision nationale belge RTBF (à l’instar de ce que Rimini avait fait pour l’édition de Black Jack) : une interview du cinéaste et une de Frances McDormand. L’ennui est que ces extraits ne durent qu’une poignée de minutes, ce qui ne permet évidemment pas d’aborder beaucoup de sujets de façon approfondie… Si on aurait apprécié quelques bonus supplémentaires apportant une réelle plus-value au film, voici une édition qui ne démérite pourtant pas, principalement en raison du plaisir que l’on éprouve en revoyant cet excellent opus du maître anglais.

Suppléments de l’édition Blu-ray/DVD :

  • Interview d’Agnès Blandeau, Maître de conférences en Anglais à l’Université de Nantes (2022, 32 min)
  • Interview de Ken Loach (archives RTBF, 1991, 4 min)
  • Interview de Frances McDormand (archives RTBF, 1991, 3 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

3

Sans filtre : la croisière s’arrose

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Palme d’or au Festival de Cannes 2022, Sans filtre de Ruben Östlund nous embarque sur un yacht de luxe dans une comédie satirique, étonnante et percutante. Sur le pont, de riches vacanciers côtoient un équipage prêt à tout pour les satisfaire, jusqu’à ce qu’une étrange tempête s’annonce…

Cinq ans après The square, allégorie sidérante du monde de l’art contemporain, Ruben Östlund poursuit dans Sans filtre son exploration sociologique du comportement humain. En quittant l’univers étouffant du musée étriqué pour le faste outrancier de la croisière de luxe, le réalisateur suédois change de cadre mais conserve son propos très auto-dérisoire sur les classes aisées. En fin observateur, il brosse un tableau composé de multiples individus obsédés par l’apparence, le pouvoir et l’argent, au sein d’un cadre doré où l’amour et l’économie ne font qu’un. Grâce à cette deuxième Palme d’Or, Ruben Östlund se hisse à la hauteur de Francis Ford Coppola, Emir Kusturica, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Michael Haneke, ou encore Ken Loach.

Sabordage du luxe débridé

Sans filtre se compose de trois parties, presque théâtrales, distinctes par leur unité de temps et de lieu. Si l’on rencontre progressivement de nouveaux personnages, le film présente en fil rouge la relation tumultueuse entre Carl et Yaya, un couple de mannequin et d’influenceur. La première partie présente les bases de leur amour, entre fascination et disputes aussi futiles qu’inopinées sur des partages d’additions. Pourquoi Carl devrait toujours payer alors que Yaya gagne plus que lui ? A travers leurs métiers respectifs, Ruben Östlund dénonce aussi la société de l’apparence. Le mannequin comme l’influenceur se construisent en effet uniquement sur leur image, physique et publique, auprès de leurs followers. Une petite mise en bouche, parfois un peu longue, qui nous ouvre l’appétit pour le plat principal, bien plus difficile à digérer. 

C’est à l’occasion d’une croisière de luxe, offerte à Yaya, que le vrai repas commence. La galerie de personnages secondaires, fantasques et désopilants, s’avère particulièrement savoureuse. Les voyageurs affichent leurs fortunes par leurs tenues, leurs manières, et profitent d’un équipage prêt à répondre à tous leurs désirs. Ils révèlent alors leur individualisme, leur égoïsme, et usent avec plaisir de leur pouvoir jusqu’à commander aux hôtesses de se baigner pendant leurs services. Pour autant, Ruben Östlund ne tombe heureusement pas dans le piège de la caricature. Les individus fortunés ne sont pas tous des monstres sans cœur. En témoignent notamment un attachant couple de vieux Anglais, toujours polis et attentionnés, qui ont tragiquement bâti leur richesse en commercialisant des mines et des grenades. 

Le clou du spectacle demeure le mémorable dîner de gala, servi en la présence du mystérieux capitaine enfermé dans sa cabine depuis des jours. Moment de basculement un peu tarantinesque du film, il justifie la version française du titre Sans filtre en nous servant une pure scène de déchaînement. Inattendue et hilarante, cette séquence secoue d’un raz-de-marée le jeu de convenances et d’apparence d’une caste aisée à la dérive.

A l’abordage de la lutte des classes

A travers son récit et ses personnages, Sans filtre propose une allégorie intéressante de la lutte des classes. Le sujet est d’ailleurs directement évoqué lorsque le commandant marxiste, ivre, commence à lire des passages du manifeste du parti communiste. Sur le yacht, le monde de l’équipage, pauvre et avide, s’oppose à celui des riches voyageurs vivant dans le luxe. Les hôtesses, comme les serveurs et les femmes de ménage s’apparentent presque à des esclaves qui n’ont pas le droit de dire « non ». 

Mais l’ordre des classes s’inverse avec celui des priorités. Lorsqu’il s’agit de réaliser des tâches vitales, plus simples mais élémentaires telles qu’un banal feu de bois, le pouvoir de l’argent et l’influence de la classe sociale n’ont plus aucune importance. Le courage, la compétence, l’adresse, au détriment du rang et de l’apparence, remplacent les valeurs essentielles pour s’élever dans la société. Tout l’art de Ruben Östlund consiste à exposer une réalité, certes cynique, mais non déformée au profit d’une classe ou d’une autre. Les plus démunis ne sont donc ni plus gentils, ni plus attachants, que les fortunés. En cherchant à grimper les échelons de la société par tous les moyens, et en tirant satisfaction du peu de pouvoirs obtenus, ils se montrent finalement aussi voraces et froids que les plus aisés. 

Allégorie politique, comédie satirique, drame jouissif, Sans filtre compose une œuvre d’auteur intelligente, certainement plus accessible que The square. Si la croisière ne s’amuse pas très longtemps, elle s’arrose sans la moindre retenue pour notre plus grand plaisir. Malgré un démarrage un peu long, lorsque le moteur s’enflamme, on ne regrette pas cet odyssée déroutante sur un yacht de tous les périls. 

Sans filtre – Bande-annonce

Sans filtre – Fiche technique

Réalisation : Ruben Ostlund
Scénario : Ruben Ostlund
Casting : Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Dolly De Leon, Zlatko Buric, Iris Berben, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Woody Harrelson…
Photographie : Fredrik Wenzel
Montage : Mikel Cee Karlsson
Production : The Coproduction Office, Plattform Produktion, 30WEST
Distribution : Bac Films
Durée : 2h29
Genre : Drame/Comédie
Suède, France, Royaume-Uni, Allemagne – 2022

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4

Beauty Water : mélo de chair et d’effroi en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Beauty Water, film d’animation d’horreur sud-coréen réalisé par Kyung-hun Cho à découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Yaeji, une jeune femme obèse, découvre par hasard un produit de beauté pas comme les autres. Il suffit de l’appliquer sur la peau pour remodeler son corps et son visage selon ses désirs. Yaeji va ainsi pouvoir exaucer son vœu le plus cher : devenir la plus belle des femmes. Mais la beauté a un prix qu’elle va payer cher…

Gueule d’argile

Produit en 2020 et diffusé en France en VOD et Blu-ray en 2022, Beauty Water annonce tout son propos dans son synopsis. Conte horrifique moderne, Beauty Water tire sa force non pas dans sa satire du monde des apparences et des cosmétiques, mais dans la représentation des effets de l’eau de beauté éponyme.

À l’image du personnage de Matt Hagen adapté à l’écran en 1992 par Marv Wolfman et Dick Sebast sous la supervision de Bruce Timm et Paul Dini dans le 20e épisode de Batman, la série animée intitulé Feat of Clay, Yaeji goûte à un produit cosmétique expérimental et inconnu du grand public afin de pouvoir se remodeler. Si l’acteur défiguré Matt Hagen désirait retrouver son charme afin de poursuivre sa carrière au cinéma, Yaeji, elle, va chercher à se transformer, à transcender sa beauté. Les deux êtres deviennent rapidement dépendants de leurs apparences et par conséquent du fameux produit miracle. L’accident que va toutefois connaître Hagen va le transformer en Gueule d’Argile, être monstrueux et métamorphe dont la représentation audiovisuelle a été inspirée par une grande incarnation mimétique, le T-1000 du Terminator 2 : Judgment Day réalisé par James Cameron en 1991. Beauty Water n’est pas aussi sans évoquer les travaux du maquilleur et génie du morphing analogique Rob Bottin, l’œuvre de Cronenberg de même que celle de Clive Barker. Le fait de pouvoir se couper la peau, de s’en rajouter, voire d’en changer peut justement rappeler le personnage de Frank dans le premier Hellraiser (1987) ainsi que les Borgs, aliens de Star Trek : The Next Generation qui se modifient, s’améliorent technologiquement au gré de nouvelles rencontres spatiales.

Le monde d’apparats que représente le cinéaste, très attaché à représenter les sujets tabous en Corée de la beauté et de l’industrie des cosmétiques, a beaucoup de mal à exister dans le film qui se déroule dans peu d’espaces. La représentation d’écran très limitée n’aide pas à saisir l’importance de cet attachement à la beauté dans cet univers. Il y a des fans ici et là, et surtout des hommes affamés autour de Yaeji, qui se renommera suite à sa transformation. Il n’y a qu’un cinéaste faiseur de « stars » éphémères au sein d’un seul studio toujours cité. Le cosmos semble trop petit pour être pris au sérieux. D’autant plus que Yaeji est présentée comme une frustrée, une enfant au physique pas spécialement atypique incapable de s’aimer, de se trouver belle à travers les yeux de ses parents toujours fiers d’elle. Yaeji est cette éternelle deuxième des palmarès qui reproche au monde de la trouver laide. Elle ne cesse alors de se goinfrer, de se couper du monde en l’insultant et le maudissant sur les réseaux sociaux. Moquée à son travail par sa patronne, une de ces beautés ultimes qui font rêver les ados accros aux flux des réseaux, puis humiliée sur un plateau de télévision, elle se renferme pour de bon, jusqu’à ce qu’elle goûte – pas tout à fait par hasard – à la fameuse beauty water.

Malgré ce qu’elle a subi, difficile d’avoir beaucoup de peine pour le personnage qui n’a pas de pitié pour les autres. Et c’est probablement là, que se développe la force d’horreur du film. Quand un personnage devenu infâme et en quête de la beauté ultime connaît l’expérience d’un morphing horrifique suite à des effets secondaires causés par sa bêtise ou à son addiction à son apparence, l’effet d’effroi est immédiat. Car, comme l’expose d’autant plus la fin, l’exceptionnel peut vite perdre son caractère d’unicité en obéissant à la bêtise humaine et à la loi du marché. Yaeji deviendra finalement elle-même un produit d’une collection plutôt tordue faisant d’ailleurs virer le film dans l’horreur grotesque.

Le travail graphique de l’horreur est réussi malgré une animation 3D et 2D loin d’être adroite et particulièrement rigide. Certes, l’artificialité et l’aspect pantin de l’animation auraient pu appuyer le propos du cinéaste sur la facticité de son univers. Toutefois, le réalisateur a raté ce coche en usant de sa technique sur des personnages au premier comme au second plan. Il aurait été pertinent que les êtres modifiés soient en animation 3D pendant que la plèbe subsiste en 2D. Malgré cela, l’équipe sud-coréenne a réussi à soigner suffisamment les scènes attachées au corps, leur donnant une certaine texture, une physicalité qui permet à l’horreur d’être effective sur le spectateur. Le film constitue ainsi une belle surprise sur ce point, même si en effet, le récit ne propose rien de véritablement inventif, qui plus est avec son univers sous-développé.

Thème principal de Beauty Water – un morceau de thriller nerveux composé par Hong Dae Sung

Beauty Water en Blu-ray

Beauty Water débarque en France dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Il y a peu à dire sur le rendu visuel du film, hormis quelques plans flous et un effet de palier sur certaines images sombres, et cela malgré l’avertissement de l’éditeur qui peut surprendre :

« Bien que présentant quelques défauts, ce master est le seul disponible et a été validé par le réalisateur »

Du côté du son, on privilégiera la piste son 5.1 formidablement dynamique, qui ne manque pas de puissance lors d’ambiances festives ou animées.

Quelques bonus viennent compléter l’expérience du film. On trouve une présentation du film par Antoine Coppola qui revient sur les sujets tabous en Corée du Sud que sont la recherche de la beauté et l’industrie des cosmétiques, ainsi que sur l’histoire récente de l’animation sud-coréenne et sur la réception peu positive du film. Il en profite par ailleurs pour citer quelques films coréens déjà portés sur les sujets précités tels que Cinderella (2006) et The Beauty Inside (2015). Le réalisateur de Dernier train pour Busan et Seoul Station introduit le film le temps d’une courte minute dont on voit peu l’intérêt si ce n’est celui du parrainage. Enfin, en plus de deux bandes-annonces du long métrage, on note une interview du réalisateur qui revient sur la genèse de Beauty Water adapté d’un webzine d’anthologies horrifiques, sur le sujet de la beauté en Corée, sur sa carrière surtout occupée par la production et espère présenter prochainement un meilleur film.

BANDE-ANNONCE – Beauty Water (Kyung-hun Cho, 2020)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Coréen DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 – Sous-titres français optionnels – Corée du Sud – Thriller fantastique horrifique – Durée : 85 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Antoine Coppola

Introduction par le cinéaste Yeon Sang-ho (Seoul Station, Dernier train pour Busan)

Interview du réalisateur Kyung-hun Cho

Bandes-annonces

Sortie le 4 avril 2022 – prix de vente public conseillé : 25,00 €

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4.5

« Rodeo » à l’épaule au rythme du cross-bitume

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Dans son premier film, coup de cœur du jury Un certain regard, Lola Quivoron nous immerge dans la culture du cross-bitume. Étranglé par une polémique de façade, le métrage n’ayant aucune volonté de magnifier cette pratique, Rodeo narre surtout les pulsions et la quête salvatrice et furieuse d’une jeune femme portée par la performance enivrante de Julie Ledru. Objet mystique et excessif, souvent à l’emporte-pièce, Rodeo est un portrait de femme qui captive autant qu’il bouscule.

Le cross-bitume comme expression des représentations

Frénétique et aiguisé, Rodeo rejoint ces films qui utilisent soigneusement leur environnement pour caractériser et révéler leurs propos et leurs personnages. La nuance en fer de lance, le cross-bitume est l’occasion d’intégrer un univers a priori viriliste et marginal pour enrayer les représentations. Ce que fait admirablement la réalisatrice, sa protagoniste, à demi vaurienne et aventureuse, s’incarnant bien loin des poncifs ordinaires. D’emblée par l’écriture, Lola Quivoron installe son regard turbulent et vivace à l’embranchement du western et du film de braquage, surtout par un travail opératique qui catalyse les personnages dans un cinémascope détonant.

Le film dit “polémique” ne brille pas toujours par sa volonté d’entrechoquer les genres. Tout juste, Rodeo carbure surtout en tant qu’objet mystique et insondable. À la recherche d’une légitimé lorgnant autour du naturalisme, Rodeo perd et délaisse sa dimension fantasmagorique et sensuelle. C’est pourtant cette dimension qui fait vibrer et accroche, faisant de lui une œuvre mythique et rare dans le paysage hexagonal.

La Fureur de vivre

Rodeo n’est pas le réceptacle d’une pratique qu’il fantasme. Ode à la vie et aux sensations, le cross-bitume est ici en prolongement des désirs et des imaginaires. Une passion poussiéreuse et préjudiciable, pratiquée sur des pistes vierges et clandestines, que Lola Quivoron achemine dans un cinéma libre et sans concessions. Au plus proche des figures, les riders visiblement engagés et bouillants, la cinéaste livre un travail immersif et étourdissant. C’est là que se situe l’étincelle d’une proposition affranchie de toutes conventions entre cinéma-vérité et actioner.

Une exploration artistique à l’emporte-pièce que l’on aurait voulu encore plus imprévisible, à l’instar de son personnage, en particulier lors de sa symbiose avec le cinéma fantastique. À la fin, il reste un film d’une force rare et d’une rage déconcertante qui prend tout son sens et gagne à être vu en salles.

Bande Annonce – Rodeo

Synopsis : Julia vit de petites combines et voue une passion dévorante, presque animale, à la pratique de la moto. Un jour d’été, elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross-bitume et infiltre ce milieu clandestin, constitué majoritairement de jeunes hommes. Avant qu’un accident ne fragilise sa position au sein de la bande…

Fiche Technique : Rodéo

Réalisation: Lola QUIVORON
Scénario: Lola QUIVORON avec la collaboration d’Antonia BURESI
Directeur de la photographie: Raphaël VANDENBUSSCHE
Montage: Rafael TORRES CALDERON
Son: Lucas DOMEJEAN
Mixage: Victor PRAUD
Décors: Gabrielle DESJEAN
Costumes: Rachèle RAOULT

Durée: 104 min
Format image: Scope
Format audio: 5.1
Visa n°: 149 285
Année de production: 2022

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3.5

Les Enfants des autres : recomposer sa place et une famille

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4

Les Enfants des autres est avant tout une déclaration d’amour à une actrice qui n’a (presque) jamais été aussi bien filmée. Virginie Efira est ici lumineuse, vivante, en mouvement, sans lourdeur aucune. Quand la lourdeur pointe le bout de son nez, le scénario la balaye, les dialogues aussi. Cette histoire de famille recomposée, d’amour aussi, est surtout celui de la belle-mère, oui la marâtre des contes de fée, ici transformée en une femme qui veut aimer, trouver sa place et surtout, pourquoi pas, laisser une trace…

Composer, recomposer… et trouver sa place

Par une grâce inouïe, qui sert très bien le propos du film, Rebecca Zlotowski a déplacé le sujet premier de son film de l’histoire d’un homme impuissant (adapté d’un roman de Romain Gary), à celle d’une femme confrontée à une horloge biologique intransigeante : il lui faut faire des enfants au plus vite, au risque de ne plus pouvoir. Sauf que, tant qu’elle avait le temps, Rachel ne se posait pas la question. Pourtant, le jour où elle rencontre et tombe amoureuse d’Ali, la question se fait plus pressante. Ali est déjà père d’une petite Leila, quatre ans, et ne semble pas pressé d’être père à nouveau. Rachel et lui viennent en plus à peine de se rencontrer, de s’aimer, fort certes, alors la question d’un enfant n’est pas centrale. Tout en composant avec ce fort désir d’enfant, Rachel doit également recomposer cette famille, trouver sa place. Le puzzle n’est pas simple à construire, les pièces mouvantes.

Un personnage de belle-mère aimante pas si souvent filmé ainsi au cinéma (même si les histoires de familles recomposées ont été abordées par de nombreux films), d’où la question posée par la réalisatrice (voir le dossier de presse du film) : « Où était cette femme qui nouait un lien intime et précieux avec des enfants, les élevait une semaine sur deux pendant quelques années, sans en avoir elle-même, en acceptant de prendre le risque de devoir nécessairement s’effacer de l’équation une fois la relation amoureuse avec leur père finie ? ». Rachel compose donc une image manquante du cinéma, un personnage central et pourtant pas si souvent illuminé de la sorte. Rachel a ses craintes, celle de ne pas laisser de trace, celle de ne pas avoir d’héritage, bref de trop s’effacer jusqu’à disparaître. A ce titre, les scènes chez le gynécologue sont d’un humour discret, d’une belle pudeur et surtout teintées d’une nostalgie qui ne dit pas son nom entre le génial Frederick Wiseman – 92 ans et documentariste dans la vraie vie – qui fait le bilan de sa vie  et la pimpante Virginie Efira, qui ne pensait pas vivre avec un compte à rebours.

Subtilité et pudeur

Au sein de sa propre famille, Rachel compose aussi avec une absente, sa famille est donc aussi face à une pièce manquante qui, semble-t-il n’a pas été comblée. En effet, la mère de Rachel est morte quand elle avait neuf ans, un drame qui la compose autant qu’il la bloque. Rebecca Zlotowski construit son scénario avec beaucoup de petites touches qui en font la subtilité. Avec entre autres : la première rencontre de Rachel avec d’autres mamans lorsqu’elle vient attendre Leila au judo.  Ou encore, la disparition de l’une des mères annoncée par la présence du père, soudain, pour récupérer son enfant. La place de la mère aussi qui est certes discrète, mais aussi omniprésente et qui, tout en se reposant en partie sur Rachel, se sait en position de force. La mère peut alors se montrer fragile, dans une belle scène de larmes, ce que Rachel ne peut pas au risque de passer pour une imposture. C’est surtout le regard, doux, lumineux, jamais pathos porté sur ce petit bout de chemin entre Ali, Leila et Rachel, surtout sur Rachel, qui touche et marque dans Les Enfants des autres.

Tout est une affaire de regard, de manière de raconter, sans cri ni drame : « elle a trouvé un regard, quelque chose de juste, d’évident. C’est comme ces belles chansons extrêmement simples qui nous touchent de manière inédite » (Virginie Efira, Trois Couleurs n°191, Septembre 2022). Virginie Efira poursuit en expliquant avoir beaucoup regardé Rebecca Zlotowski (son œuvre) et inversement : Les Enfants des autres est aussi cette histoire de deux femmes qui se regardent et font un film ensemble. Il y aussi une manière d’aborder le personnage d’Ali (qui devait donc être à l’origine le personnage central) sans dureté, sans jugement, juste dans ce qu’il compose et recompose lui aussi pour sa fille, sa famille. Les personnages qui gravitent autour sont autant de pierres qui s’ajoutent au questionnement de Rachel, dont sa sœur, interprétée par la géniale Yamée Couture, qui attend un bébé pendant le film. Autant d’enfants, auquel il faut bien sûr ajouter cet élève paumé, auquel Rachel s’accroche un peu trop (mais toujours joliment), qui ne font que renforcer ce besoin d’être là pour l’autre, de donner son temps, son amour, sans toujours bien savoir ce qu’on attend en retour… Bouleversant.

Bande annonce : Les Enfants des autres

Les Enfants des autres : Fiche technique

Synopsis :  Rachel a 40 ans, pas d’enfant. Elle aime sa vie : ses élèves du lycée, ses amis, ses ex, ses cours de guitare. En tombant amoureuse d’Ali, elle s’attache à Leila, sa fille de 4 ans. Elle la borde, la soigne, et l’aime comme la sienne. Mais aimer les enfants des autres, c’est un risque à prendre…

Réalisation et scénario : Rebecca Zlotowski
Interprètes : Virginie Efira, Roschdy Zem, Callie Ferreira-Goncalves, Chiara Mastroianni, Yamée Couture, Victor Lefebvre, Henri-Noël Tabary, Michel Zlotowski
Photographie :  Georges Lechaptois
Montage : Geraldine Mangenot
Distributeur :  Ad Vitam
Date de sortie :  21 septembre 2022
Durée : 1h43
Genre : drame

France – 2021

House of the Dragon brûle la concurrence – Critique Mid Season

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HBO, Ils sont quand même vraiment très forts. Chacune de leurs grosses séries sont de véritables pépites (Westworld, Chernobyl, Game of Thrones, Euphoria et bientôt, The Last of Us) et ils prouvent aujourd’hui qu’ils maitrisent même l’art d’écraser la concurrence en un épisode. Bien sûr, si vous suivez un peu l’actualité, vous savez qu’ à l’est de Westeros, Prime video (Amazon) diffuse Le Seigneur des Anneaux : Les anneaux de pouvoir. Et, le constat est là. L’une des séries les plus attendues de ces dernières années, la production la plus chère de l’histoire, plie le genoux face au spin-off de Game of Thrones, pourtant attendue avec méfiance après le naufrage de la saison 8. Aujourd’hui, avec 5 épisodes sur les 10 disponibles sur OCS, nous pouvons désormais l’affirmer : le petit frère possède le pouvoir de détrôner l’ainé.

Dragon is coming! 

Nous sommes de retour devant nos écrans. L’époque ou les fans se levaient à 4h du matin pour retrouver Westeros et fuir tout spoiler semblait être révolue. Pourtant, depuis cinq semaines, la magie opère de nouveau. Comme si la fin terriblement décevante de Game of Thrones n’était qu’un lointain souvenir. L’enthousiaste des fans est revenu. Chaque lundi, mardi, Twitter explose. Les réactions positives et unanimes fusent. Les fans jubilent, théorisent, bouillent d’impatience dans l’attente du prochain épisode. On voit le visage de Matt Smith (Daemon) partout. Les déclarations d’amour à Rhaenyra sont légion. La mise en scène est saluée. Pour le meilleur, l’univers Game of Thrones tel que l’on l’a aimé est de retour.  

House of the Dragon raconte la chute de la dynastie Targaryen, famille particulièrement puissante à la tête des sept couronnes. Grace à GoT, vous n’êtes pas sans savoir que les Targaryen possèdent un gout assez prononcé pour l’inceste et les dragons. Et, si vous êtes réellement fan de la série, au dialogue près, vous connaissez déjà le destin de certains protagonistes. Contrairement au show original, qui diversifiait énormément ses intrigues et personnages, House of the Dragon se veut plus intimiste. Le projet se concentre sur l’histoire de cette famille, vouée à éclater de l’intérieur. Les personnages principaux sont moins nombreux, mais tous extrêmement charismatiques et formidablement interprétés. D’ailleurs, si Game of Thrones n’offrait pas réellement de personnage principal à son intrigue (malgré un penchant nettement plus prononcé pour Jon et Daenerys), les premiers épisodes de House of the Dragon tendent très clairement vers Rhaenyra. La jeune femme,  formidablement campée par Milly Alcock pour ces cinq premiers épisodes, est superbe. Nous y découvrons une princesse pleine de courage et particulièrement intelligente, rêvant d’aventure plus que de mariage, malheureusement destinée à monter sur le trône de fer, en l’absence d’héritier mâle. Evidemment, le jeu du trône ne serait pas un jeu sans adversaire(s). En cela, Daemon Targaryen est un excellent joueur. Malheureusement pour lui, sa personnalité (sadique, impulsif, imprévisible, arrogant) l’empêche totalement de régner. C’est donc pour l’écarter du trône que le roi Viserys choisit sa fille comme héritière légitime, malgré son statut de femme. Tel est le point de départ de ces cinq premiers épisodes, fortement politiques, souvent malsains mais toujours magnifiquement mis en scène, ou le trône de fer est plus que jamais au centre des attentions.  

Dracarys 

Rassurez-vous, le spin off d’HBO n’oublie pas d’être spectaculaire très vite. Que ce soit à dos de dragon, lors de face à face débordant d’intensité, ou lors de somptueuses batailles, sublimées par le charisme de Matt Smith en Daemon, le show est maîtrisé. En cinq épisodes, il se passe beaucoup, mais vraiment beaucoup de choses. Le fait que l’histoire ne se disperse que très peu dans ses intrigues permet d’avancer bien plus vite que ne le faisait Game of Thrones dans ses premiers épisodes. D’ailleurs, il est fortement curieux de voir une partie de la presse reprocher à HOTD de : « privilégier les dialogues ‘’ lents ‘’ là ou Game of Thrones préférait les scènes épiques. » Ces critiques devraient revoir les premières saisons. Ils verraient que les moments dont ils parlent n’arrivent finalement que tardivement ou sont très peu nombreux dans les débuts de la série. House of the Dragon est bien plus épique en cinq épisodes que GoT sur toute sa première saison. Et, s’il ne l’était pas, cela n’en serait pas un défaut, vu la qualité de l’écriture. Oui, ça parle, beaucoup, mais chaque dialogue est intéressant. Chaque scène est travaillée, du cadre à la photographie, avec des plans d’une beauté à couper le souffle. La série privilégie les décors réels, dès qu’elle le peutOn est bien évidemment tenté de la comparer à la CGI sublime mais très lisse et trop propre des Anneaux de pouvoir. Chaque détail compte, aidé par un montage convainquant où le show don’t tell fonctionne avec une réelle efficacité (ce cinquième épisode…). Quant aux dialogues, ils sont toujours justes, tantôt durs, tantôt touchants. On s’attache rapidement à cette famille divisée et à leurs proches. Tous les protagonistes de la série sont parfaits, de Viserys à Daemon, en passant par la main du Roi Otto Hightower. Si j’ai déjà chanté les louanges de Milly Alcock et de Matt Smith, tous les acteurs de la série sont exceptionnels (en VO, évidemment. Si vous voyez la série en VF, vous pourrez moins juger le jeu d’acteur et les dialogues à leur juste valeur). Paddy Considine livre une performance très touchante pour le roi Viserys, peu importe qu’il ait la réplique aux cotés de Milly, Matt ou encore Rhys Ifans (sa Main, Otto), lui aussi excellent.  

Maîtrise royale 

Bien sûr, le show conserve le schéma de son grand frère, mais n’hésite pas à rentrer dans le bain dès les premiers instants. Le premier épisode offre scènes de sexe, violence crue avec deux moments réellement dérangeants qui seront difficiles pour les âmes sensibles. On est en terrain connu dans le schéma, mais tout est tellement maîtrisé que personne ne s’en plaindra. Les épisodes, tous d’une durée d’une heure chacun, passent à une vitesse folle. Même les plus plats d’entre eux (comme l’épisode 4) restent d’un excellent niveau, de par la qualité des dialogues, des acteurs, de l’image… de l’ensemble. Quant à l’épisode 5, il démontre à lui seul l’immense pouvoir d’une mise en scène réfléchie et travaillée, sans violence (ou presque). Car oui, certains oublient que l’épique ne se fait pas seulement une épée à la main ou aux côtés d’un dragon, House of the Dragon le sait et s’efforce de nous le rappeler avec de véritables gifles. Ce mid-season se conclut sur un épisode fabuleux et plein de tensions, ou le spectateur retient son souffle. Spoiler : ce n’est pas nécessairement sur un champ de bataille. Curieux, n’est-ce pas ?  Seule ombre sur le tableau, l’épisode 6 à venir contiendra un sacré saut dans le temps, changeant certains acteurs principaux. Il faut donc dire au revoir à Millie Alcock, réellement extraordinaire. Donc, pour l’instant, peut-on dire que House of the Dragon surpasse Game of Thrones ? Non, et cette question n’a pas lieu d’être. Impossible de comparer une série achevée de 73 épisodes et une autre dont la première saison n’est même pas complète. MAIS, si l’on compare les cinq premiers épisodes des deux œuvres respectives, alors, oui, House of the Dragon peut être considérée comme meilleure. Hâte de voir la suite, en espérant qu’elle ne suive pas le modèle de son aîné pour se suicider dans les flammes de l’incohérence et de la précipitation. 

House of the Dragon : trailer 

House of the Dragon – fiche technique

Type de série : série télévisée diffusée en France sur OCS, créée par HBO
Genre : fantastique, thriller
Création : George RR Martin & Ryan Condal
Acteurs principaux : Matt Smith, Paddy Considine, Millie Alcock, Emma d’Arcy, Olivia Cooke
Nombre de saison : 1 (renouvelée)
Nombre d’épisodes : 10 (1 épisode par semaine, le lundi)
Durée : environ 1 heure par épisode.

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Z Event, le jeu vidéo caritatif

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En tête des évènements caritatifs sur Twitch, le Z Event est devenu un marronnier de l’actualité française. À tel point qu’il attire maintenant des personnalités comme Alain Chabat, en renfort de ses célèbres streamers, pour susciter la générosité du public. Mais au-delà des appels à la bonne cause ou du charisme de ses animateurs, le Z Event doit son succès à une parfaite adaptation à son public de joueurs.

Génération Z

« Félicitations, vous avez battu votre propre record !! » Ce message ne provient pas de l’écran final d’un beat’ them all, mais du compte Twitter du Z Event. Après la cinquantaine d’heures de l’édition 2022, cette communication des organisateurs résume à elle seule la nature vidéoludique de leur machine à dons.

Avec 10 182 126 d’euros récoltés, la grande messe de Twitch célèbre bien sûr sa victoire par une référence au monde du jeu vidéo parce qu’elle en est issue. Créé par Zerator (Adrien Nougaret) et Dach (Alexandre Dachary), le marathon réunit désormais plus de soixante streamers et streameuses qui gagnent leur vie en diffusant leurs parties. Comme chaque année depuis 2016, il s’adresse en particulier à la génération Z qui a grandi avec le jeu en ligne et en maîtrise les codes. Outre qu’elle pointe le nom de Zerator, la lettre Z incarne ainsi (volontairement ou non) un signe communautaire pour une classe d’âge.

Inutile donc de s’étonner lors d’un appel au raid (terme issu des MMORPG), c’est-à-dire quand des streamers demandent un effort de donation sur un temps court. Le plateau de la retransmission ressemble d’ailleurs à une gigantesque LAN, avec deux colonnes de postes informatiques accueillant les personnalités. Maître du montage, chaque webspectateur y déambule de chaîne en chaîne avec l’impression d’être présent par écran interposé, ce qui renforce son implication.

Signe de la dimension générationnelle et communautaire du Z Event, certains streamers se sont offusqués cette année des félicitations d’Emmanuel Macron, arguant d’une récupération ou de l’inaction de l’exécutif sur les causes défendues. L’un d’eux, Antoine Daniel, a même insulté le président. Malgré des centaines de milliers de viewers, le monde relativement clos de Twitch et son unité de valeurs favorisent ce type de réaction. Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure que le succès de ce téléthon sur Internet se résume à une adhésion de l’audience à un univers commun. Le Z Event n’est pas seulement une action caritative sur fond de jeux vidéo. Il est un jeu vidéo.

Gameplay

Quoique consubstantiel à l’ère informatique, le jeu vidéo puise dans beaucoup de médias et d’arts l’ayant précédé. L’aspect qui lui est propre et permet de le définir tient en un mot : gameplay. Celui-ci détermine le principe ludique de l’œuvre. Il consiste pour Tetris à faire le plus haut score en faisant des lignes, ou à survivre aux infectés et autres humains hostiles de The Last of Us. Dans le Z Event, le gameplay implique d’atteindre un score de dons élevé, réévalué chaque année en fonction du résultat précédent. Un pay-to-win en somme, ce qui est parfois rigoureusement le cas sur certaines quêtes secondaires du jeu, telle la pixel war. Elle nécessite pour les spectateurs-joueurs d’acheter des pixels afin de peindre une toile numérique, et d’augmenter en conséquence le montant collecté.

La notion de niveaux est aussi centrale dans le fonctionnement du Z Event, d’où les donation goals. Ils composent une série de paliers de dons à atteindre pour chaque streamer. Comme un ensemble de boss intermédiaires à vaincre avant le dernier boss, soit le montant final de la cagnotte, le procédé stimule l’altruisme du public en permanence. Le Z Event obtient ainsi 27% de son résultat en 2021 à mi-chemin (vente de T-shirts mise à part), quand le Téléthon plafonne à environ 17% au même stade.

Contrôlez-les tous

De fait, si le public du Z Event regarde des streamers jouer, c’est en le plaçant lui-même en position de joueur que l’évènement caritatif réussit sa collecte d’oboles. Zerator et ses camarades deviennent moins des joueurs regardés sur Twitch que des personnages de jeu que le public contrôle, carte bleue en main. Chaque donation goal désigne en l’occurrence une sorte de gage dont le streamer doit s’acquitter, immédiatement ou plus tard, avec une intensité croissante à l’échelle des montants. Durant deux jours, les costumes fantaisistes ou les rasages de tête et de barbe en direct sont courants, et s’assimilent à des cinématiques venant ponctuer une étape du parcours ludique.

Les streamers invitent parfois leur communauté, avec facétie, à aller sur une autre chaîne que la leur faire un don afin de déclencher le spectacle attendu. Une pratique qui intensifie le propre montage du public face au Z Event, rappelant les jeux (ou films interactifs) tel Night Trap où le joueur passe d’une caméra à l’autre pour réussir sa partie.

À la marge, l’audience peut influer sur le plateau de streamers sans moyen de paiement. Une partie de Twitch Plays Pokémon, spéciale Z Event, a permis cette année à un collectif de spectateurs-joueurs de collecter des badges du célèbre jeu de dresseurs. L’obtention des précieux items impliquaient pour les streamers d’effectuer eux-mêmes des dons, comme s’ils étaient contrôlés via le déroulement de la partie. Quant aux joueurs, un tirage au sort en récompensait certains par des cadeaux, soit l’équivalent de loots comme ceux glanés dans un monde virtuel.

Émotions

Le gameplay du Z Event s’articule avec trois piliers du jeu vidéo : sensation d’accomplissement (avoir contribué aux dons), tension (incertitude sur les résultats), fun (le caractère divertissant de l’entreprise). Un dernier aspect est fondamental pour comprendre l’ampleur des sommes obtenues. Il est aussi connoté aux jeux vidéo qui usent du même ressort dans leur dimension narrative : l’enjeu émotionnel. Si beaucoup de gages des donation goals sont farfelus, l’atteinte des paliers provoque parfois des émotions chez les streamers, de surcroît habitués à les partager en public. Alors avec une soixantaine d’entre eux, c’est autant de communautés fédérées autour d’un favori qui cherchent à vivre des moments forts avec lui. Elles répondent donc présentes aux appels de dons pour déclencher les séquences en question.

L’importance de la vente des T-shirts Z Event, qui pèse ces deux dernières années pour plus d’un quart du résultat final, relève du même principe. Pour les spectateurs-joueurs, l’habit s’apparente en effet à la statuette d’une édition collector de jeu vidéo : une madeleine de Proust permettant de revivre les émotions de l’aventure.

Depuis 2016, le marathon caritatif a fini par engranger naturellement son lot de critiques, comme toute saga ludique à succès à un moment ou un autre. Certaines lui ont reproché la manière dont les dons sont utilisés. En réponse, Zerator a annoncé une nouvelle formule de sa création pour l’année prochaine. Le reboot de la licence est sans doute déjà en production.

Z Event, du 9 au 11 septembre 2022.

Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni : telle mère, telle fille de cinéma ?

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Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni sont mère et fille à la ville et parfois à l’écran. Elles ont été réunies pour la dernière fois dans La dernière folie de Claire Darling où elles jouaient une mère et sa fille. Mais c’est aussi des réalisateurs comme Arnaud Desplechin ou André Téchiné, dont Catherine Deneuve est une habituée qui les ont réunies au cinéma. Retour sur quelques-uns de ces films dans le cadre de notre rétrospective de la carrière de Catherine Deneuve.

Ensemble…

Dans Les Bien-aimés, une mère et sa fille chantent les filles légères au cœur lourd. Des gestes tendres s’échangent et on ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre réalité et fiction puisque cette mère et cette fille sont incarnées par Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni. La mère chante d’ailleurs à sa fille : « Telle fille telle mère je suis restée /Une femme légère pour m’éviter /Le poids du cœur et ses mystères ». Et au cinéma alors, telle mère, telle fille ? Chiara Mastroianni tournait avec Les Bien-aimés sont cinquième film avec Christophe Honoré (il y a eu Chambre 212 depuis) : « Ce qui est génial quand on travaille plusieurs fois avec quelqu’un et que ça se passe bien, c’est qu’on peut explorer d’autres pistes et que les personnages se construisent en réaction aux précédents. Mon personnage des Bien-aimés semble évidemment en opposition avec celui de Non ma fille tu n’iras pas danser, qui apparaissait sous un jour moins sympathique ».  Quant à Catherine Deneuve, elle a elle aussi été fidèle à certains cinéastes, dont André Téchiné, duo auquel notre cycle a également consacré un article. C’est d’ailleurs dans un Téchiné que les deux femmes ont été réunies à l’écran véritablement pour la première fois (même si Chiara apparaît dans À nous deux) en 1993. Elles y jouaient également une mère et sa fille, tout comme dans leurs voix prêtées au film Persepolis.

Familles de cinéma

Catherine Deneuve a également été la belle-mère monstrueuse, parce qu’envahissante, de Chiara Mastroianni dans Un conte de Noël. Un joli clin d’œil dans ce film de famille qui vole en éclat. Encore un cinéaste auquel Catherine Deneuve est fidèle (ou l’inverse !). Dans La Dernière Folie de Claire Darling, les deux femmes se retrouvent de nouveau dans un lien filial entre souvenirs et rancœur. Dans ce film, la relation mère-fille est vraiment explorée, le passé surgissant dans le présent sans besoin d’un flashback, comme un réel souvenir, tout étant prégnant, intense. Une relation mère-fille plus poussée donc, bien qu’éloignée de la leur, que dans les précédents films partagés ensemble. D’ailleurs, Julie Bertolluci déclarait à propos de leur duo (dossier de presse du film) : « Je crois qu’elles en avaient très envie toutes les deux et c’était passionnant pour nous toutes de travailler sur ce double-niveau autour d’une relation complexe et différente de la leur. Cela m’intéressait d’aller chercher une tristesse ou une colère qu’elles n’ont pas dans la vie, d’avoir à retravailler la réalité ». On les avait également vues dans Trois cœurs où Deneuve jouait la mère de deux sœurs amoureuses du même homme, l’une campée par Chiara et l’autre par Charlotte Gainsbourg dont les liens filiaux dans les films ont été largement explorés, puisqu’elle joue dans quasiment tous les films de son compagnon, Yvan Attal. Les deux artistes jouant de la réalité de leur vie et de celle fantasmée.

… et séparées

On voit avec émotion dans la chanson-séquence des Bien-aimés mère et fille se succéder à l’écran chantant que Tout est si calme en apparence et se passant le relais, l’une devenant adulte, l’autre vieillissant… toutes deux chantant un cri d’amour. Si Catherine Deneuve est aujourd’hui une icône du cinéma français et poursuit sa carrière, celle de sa fille se fait plus discrète, bien que très riche de grands films, ces deux destins de cinéma ne cessent de se croiser. Chiara Mastroianni s’est lancée récemment sur les planches théâtrale, devançant ainsi complètement sa mère ( « C’est vrai que j’ai grandi avec la peur absolue qu’elle avait du théâtre ») pour retrouver Christophe Honoré dans Le Ciel de Nantes et raconter avec lui son histoire familiale… la boucle est bouclée. Décidément, non, mère et fille s’écrivent dans l’art de manière bien différente. Finalement, Deneuve aurait même déclaré à sa fille : « J’aime bien t’imaginer sur scène » où Mastroianni, père, avait débuté, et où Chiara, sa fille, offre une grande légèreté à un personnage pourtant habité par les deuils. Une nouvelle boucle est bouclée : légèreté retrouvée.

Les films les plus farfelus sur le sport

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En critiques de cinéma, il est évident et en aucun cas tendancieux d’annoncer haut et fort que tous les films sortis chaque année ne sont pas des chefs-d’œuvre. On parle même parfois de navets lorsque l’on souhaite se montrer dur et que le travail effectué derrière la caméra n’est pas toujours à la hauteur du sujet traité. Que dire en ce sens, de celui du sport ? Souvent transcrit à l’écran, il n’a pas connu que des réussites.

Le monde du sport possède, fort heureusement, de grands classiques restés, pour leur part, dans les annales cinématographiques. Mais parfois, la simulation n’est pas poussée à son paroxysme – loin de là – et les scénarios n’ont ni queue ni tête. De quoi énerver les puristes, mais également, dans certains cas, offrir un moment sans pression et sans la moindre réflexion à ceux étant capables de faire la part des choses devant leur télévision.

Pour une séance cinéma hilarante ou navrante, à vous de choisir quels sont les films les plus farfelus de l’histoire du cinéma portant sur le sport ?

Driven 

Premier conseil avant de connaître l’idée folle de s’infliger ce film de Sylvester Stallone, ne surtout pas le regarder avec un fan absolu de sports automobiles sous peine de le rendre fou ! Bien que le fameux acteur à la tête de ce film ait dans un premier temps voulu s’inspirer et tourner autour du monde de la Formule 1, il faut dire que l’on est bien loin de ce que l’on connaît actuellement ou même à l’époque, dans la catégorie reine des sports auto. Ici, pas d’expérience inoubliable et de sponsoring important mis en avant par une écurie comme Red Bull au sein du Championnat du monde, mais bel et bien une nouvelle hérésie à chaque nouvelle scène.

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Légende : Le championnat CART est à l’honneur Instrumentalisé à la sauce américaine, le scénario est banal et presque évident en dehors des circuits et devient particulièrement trivial une fois débarqué sur les scènes de course.

Seul point positif, quelques hommages non dissimulés à des hommes légendaires du sport auto comme Sir Frank Williams, des circuits légendaires filmés et l’utilisation de caméras révolutionnaires permettant d’apprécier la vitesse des monoplaces. De là à perdre deux heures ? À vous de juger.

Goal III 

Si les deux premiers films de la trilogie Goal avaient eu le mérite de plaire aux fans de football et offrir un scénario globalement payant lors des deux longs-métrages, le troisième du nom a été un vulgaire navet. Moins centré sur le personnage de Santi Munez, ce film suit les aventures de différentes sélections lors d’une Coupe du monde de football. Un long moment qui possède toutefois un avantage, à l’instar de Driven puisqu’il est possible tout au long du film d’observer parmi les meilleurs joueurs de la planète en 2009, année de sortie du film.

Ainsi, David Beckham, Rafael Marquez, Ronaldo, Thierry Henry ou encore Cristiano Ronaldo font partie des éminents et nombreux joueurs à être crédités au scénario du film.

Les Seigneurs 

La comédie 3 Zéros n’avait pas été une grande réussite en 2001 et pourtant, dix ans plus tard, Olivier Dahan a suivi l’idée générale de Fabien Onteniente en créant une comédie portée sur le football. Du monde professionnel à celui des amateurs, la conclusion reste la même et bien trop attristante pour se l’infliger dans le futur.

Semi-Pro 

Il ne faut peut-être pas se montrer trop dur lorsque l’on s’adonne à une critique du film Semi-Pro, sorti en 2008. 1h30 plutôt simplette et accompagnée par les ruades habituelles d’un Will Ferrell parfaitement dans son élément une fois de plus ici.

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Légende : On parle NBA ici

Toutefois, les nombreux parallèles et la longue partie liée au prestige de la NBA devraient ravir les fans de la surpuissante ligue américaine de basketball, sans pour autant les enthousiasmer d’un point de vue cinématique pur. Sans se montrer fantastique, ce film au scénario des plus étonnants a donc de quoi offrir quelques arguments aux amateurs de la balle orange.

Post written by Cyril L.

Exécution de Pascal Marmet

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Exécution est un ouvrage paru aux éditions M+Editions, une maison lyonnaise. Ce thriller à la française se présente sous une forme traditionnelle. Cependant, il ne manque pas d’originalité, tout en gardant les bases solides des codes du genre…

L’action se déroule en plein cœur de Paris, au légendaire quai des Orfèvres. Le territoire de nombreux agents fictifs comme Sharko et l’enquêtrice Lucie Hennebelle, imaginés par l’écrivain Franck Thilliez, était le siège historique de la police. François Chanel est profiler. C’est un homme réputé pour son calme, son caractère solitaire. Il a déjà fait ses preuves dans son métier et affiche de prime abord une éthique droite, sans vague…

Flaubert aurait adoré Exécution de Pascal Marmet

Tout d’abord, les amateurs de classiques de la littérature française remarqueront qu’une référence mythique s’est glissée entre les pages du roman de Pascal Marmet et pas n’importe laquelle : Madame Bovary, le bijou le plus emblématique de la bibliographie de Gustave Flaubert. Ce grand écrivain qui aimait tant dépeindre la province et ses secrets bien gardés ! Aujourd’hui, l’ouvrage fait partie des sujets les plus étudiés dans les écoles, tant il a déchaîné les passions. Mais quel est le lien entre ce monument de la littérature et la trame du nouveau thriller signé Pascal Marmet ? Après tout, chaque chapitre s’ouvre sur une citation en épigraphe, des extraits du texte maudit, qui faisait tant jaser à l’époque pour son atteinte aux bonnes mœurs…

Dès les premières lignes, le lecteur sait où il pose les pieds.

Pascal Marmet s’y connaît : il emploie le jargon inhérent à la sphère judiciaire et médico-légale. Les descriptions ne sont ni trop longues ni trop courtes, afin de conférer un aspect lisse à ce roman qui cache bien son jeu. Soudain, un évènement vient tout bouleverser : le meurtre sauvage d’un as du barreau, Maître Nicolas Fender. Avocat réputé, il est présenté de son vivant comme un drogué à son propre métier. Derrière cette façade trompeuse, il s’agit en réalité d’un prédateur sexuel : un pervers qui se rince l’œil à la moindre occasion…

Pourtant, c’est bien lui qui est retrouvé sans vie, dans le parking, juste avant de quitter son lieu de travail. Comment est-ce que l’assassin a pu réussir son coup et tuer de la sorte, sous les yeux des autorités ? Grâce à un style fluide et une maîtrise du suspense, Pascal Marmet dissimule des indices et prend même le risque de révéler des éléments cruciaux.

Pour résoudre le mystère et mettre la main sur le responsable de ce crime violent…

François Chanel peut compter sur un nouvel acolyte qui rappelle fortement les enquêtes américaines. Alain est doté d’un don de voyance : un « savant acquis ». Parfois, des visions du passé lui permettent de mieux comprendre les événements. Afin de consolider l’équipe, les deux hommes pourront également exploiter la précocité intellectuelle d’une jeune stagiaire, Domitille de Darmoy.

Entre autopsies, fétichisme étrange, fausses pistes et thèmes tabous comme la prostitution et même le terrorisme, le roman offre de nombreux retournements de situation. Difficile pour le lecteur de démêler la fiction de la réalité, dans cette enquête en tourbillon, qui n’hésite pas à pointer du doigt la corruption d’un système judiciaire parfois douteux. Par ailleurs, le lecteur appréciera les quelques touches d’humour qui aèrent le récit. Cette découverte divertit et ose s’attaquer à des problématiques actuelles. De plus, les lecteurs et lectrices enchaîneront les chapitres à toute vitesse. En effet, ce livre se dévore en quelques heures à peine. Impossible de refermer l’ouvrage sans atteindre le dénouement.

Indéniablement, Pascal Marmet livre un roman policier de qualité. Grâce à sa connaissance du milieu, le résultat est à la hauteur des attentes des fans de polars les plus pointilleux…

Exécution, Pascal Marmet
M+Editions, mai 2022, 204 pages