Cet album est une nouvelle version de celui paru en noir et blanc (2017), chez Warum. Cette édition se justifie par la colorisation de Meriem Wakrim, à la grande satisfaction de Simon Lamouret, le dessinateur. Celui-ci profite de l’occasion pour proposer une deuxième version de l’illustration de couverture.
D’après la lecture de l’album, il apparaît que Simon Lamouret a séjourné en Inde et plus particulièrement à Bangalore. Qu’y faisait-il ? Ce n’est pas précisé. De même qu’il n’est pas indiqué combien de temps il a pu y séjourner. Suffisamment longtemps pour s’imprégner de l’ambiance de la ville et pour faire la distinction avec d’autres villes plus typiques ou importantes en taille, comme New Dehli ou Calcutta. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en scène suffisamment de petits épisodes pour qu’on apprécie les mentalités et comportements dans une ville d’importance où les activités sont multiples.
Des choix remarquables
Simon Lamouret fait un choix assez étonnant qui fonctionne parfaitement. Après chaque épisode (une, deux ou trois planches, selon la position dans l’album), présenté de façon classique (quatre bandes et de une à quatre cases par bande selon les épisodes), il enchaîne avec un grand dessin occupant une double planche (album ouvert). En fait, après avoir mis l’accent sur une situation incluant les faits et gestes de quelques personnes, il propose une vue plus générale qui permet de se faire une idée du quartier. Cela apporte un charme indéniable à l’album, dont l’ambition est de donner à respirer l’ambiance de la ville. Jusqu’à quel point y parvient-il ? Pour le savoir, il faudrait avoir mis les pieds là-bas. Ceci dit, le résultat est parfaitement crédible et fait vraiment plaisir à voir. En effet, Simon Lamouret a fait ici un choix aussi simple et original qu’efficace. Avec ses petites scènes en quelques planches, il nous permet d’observer le comportement et l’état d’esprit de quelques personnages, ce qui lui permet de se mettre lui-même en scène, dans des situations qu’il se souvient avoir observées. Avec ses vues d’ensemble, il élargit le point de vue pour montrer Bangalore telle qu’il l’a vue. Ces doubles planches font ainsi la part belle à l’architecture et à l’organisation de la ville. Et puis ce choix d’ajouter de la couleur donne l’impression que Simon Lamouret se rapproche autant que possible de la vérité, donc de la vie.
Un ton particulier
Les petits épisodes en trois planches maximum font la part belle à la fantaisie de l’auteur, à son inspiration, son sens de l’observation. Certaines des saynètes qu’il présente sont muettes et nombreuses sont celles qui font preuve d’un véritable sens de l’humour, qui tient aussi bien de l’état d’esprit des personnages qu’il observe que de sa façon de les présenter. Simon Lamouret réussit à capter des détails qui me semblent révélateurs. À ce titre, je retiens les situations récurrentes avec le dénommé Soussou qui tient une petite échoppe dans une cahute. Quand il vient ouvrir, il constate régulièrement que des personnes indélicates sont venues faire leurs besoins contre une des parois. Le dessinateur se passe de dialogues pour faire sentir l’indignation et l’exaspération de Soussou, ses nettoyages successifs et ses tentatives infructueuses pour dissuader les indélicats, mais aussi ses contorsions pour entrer dans la cahute. En quelques planches, l’auteur fait passer sa tendresse pour le personnage, ses conditions de travail et la mentalité générale des passants qui trouvent naturel d’uriner en pleine rue, du moment qu’ils ont trouvé un coin relativement tranquille. Sur la double planche qui suit, le dessinateur change d’angle de vue et tout cela prend encore davantage de sens.
Un auteur, un éditeur
L’album est de taille relativement grande, ce qui met particulièrement bien en valeur les dessins en doubles planches. Le travail éditorial va jusqu’à un papier relativement épais et de belle qualité, tout à fait en rapport avec la reliure toilée. Vraiment un bel objet qui justifie parfaitement cette nouvelle version de l’album. Le style de Simon Lamouret (et son goût pour les détails) ressort magnifiquement. En noir et blanc, ses dessins fouillés peuvent déconcerter un peu, alors qu’avec l’ajout des couleurs, chaque détail ressort et l’effet de surcharge disparaît. Cela confirme mes impressions lors de la découverte de l’œuvre de Simon Lamouret dans une exposition en médiathèque. On y trouvait un certain nombre de ses planches originales de l’album L’Alcazar (2020) également situé en Inde. Le noir et blanc convenait bien et mettait en valeur un style déjà très plaisant et fouillé, parce que la taille assez grande de ces originaux convenait bien.
Le petit plus
Le dessinateur conclut son album par un dossier de quelques pages, en forme de lexique où il revient sur chacun des épisodes. Il en profite pour donner quelques explications sur ses choix et il précise certains détails qui permettent de mieux comprendre les situations qu’il a mises en scène. Vraiment du beau travail.
Bangalore, Simon Lamouret et Meriem Wakrim Sarbacane, août 2021
Les éditions Dupuis rendent hommage à Superino, un super-héros loufoque très à la mode dans l’Italie des Trente glorieuses. Ce dernier s’inscrivait alors en réaction aux héros marvelisés, qu’il tourne volontiers en dérision, en usant de l’humour absurde et décadent qui caractérisait alors les Risi, Scola ou Comencini.
New Napoli, c’est un Naples futuriste, sis derrière les montagnes, fait de gratte-ciel ultra-modernes, où « les odeurs des beaux quartiers se mélangent avec celles des bas-fonds ». C’est aussi le théâtre de Superino, un homme richissime trop couvé par sa madre doublé d’un super-héros aussi courageux que pathétique. Ses interventions musclées témoignent ainsi d’une volonté de braver tous les dangers pour venir en aide aux plus vulnérables. Sauf qu’il se trompe parfois de cible et manque souvent de discernement. C’est ce justicier loufoque, un peu gauche, à l’humour très scatologique, que remettent au goût du jour Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas, dans des planches colorées où la rondeur du trait et le pointillisme cohabitent sans se parasiter.
Parce qu’il a contribué à les remplir, les prisons napolitaines ne peuvent accueillir une prétendue criminelle sur laquelle Superino vient de mettre la main. Ce dernier n’a d’autre choix que d’héberger chez le milliardaire Dino DiMarco, son alter ego au civil, cette femme passionnée et indomptable, bientôt à l’origine de nombreux gags et rebondissements. Cherchant à préserver son identité secrète – quitte à feindre qu’il passe des heures aux toilettes – , Superino va parallèlement devoir faire face à Poulpino, un super-vilain capable de faire sortir de sa bouche d’inquiétantes tentacules. C’est alors une valse à trois temps qui va s’initier, chacun renforçant la dimension loufoque de l’autre tout en prenant part aux affrontements.
Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas s’approprient Superino avec talent, en prenant soin de se porter à hauteur d’enfants. Ils dépoussièrent un super-héros maladroit et incapable de couper le cordon avec sa mamma. Un personnage qui a l’humanité de ses erreurs et la grandeur de ses aspirations. Et dont l’arme la plus redoutable est… un sandwich au thon. Les allusions à Batman ou Captain America n’échapperont à personne. Mais aux récits estampillés DC ou Marvel, Superino répond par l’absurde, dans un style qui ravira les plus jeunes et qui amusera aussi leurs parents, voire leurs grands-parents.
Superino, Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas Dupuis, septembre 2022, 112 pages
Retour sur quelques nouveautés de cette rentrée littéraire 2022. Au programme : Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Dog Man : Le Conte des deux matous, Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba et Manifeste de l’anarchie.
Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle. La collection Les Futurs de Liu Cixin des éditions Delcourt s’enrichit d’un cinquième titre, « La Perfection du cercle » (rappelons que quinze récits sont programmés en tout). Cette adaptation de Xavier Besse nous emmène en Chine, en 227 av. J.-C., à l’époque des Royaumes Combattants. Ying Zheng, le Roi de la dynastie Qin, échappe de peu à un attentat fomenté par un empire rival, grâce au concours d’un sage, Jing Ke, qui entend lui offrir les moyens (mathématiques) de décrypter les messages venus du ciel. Partant, un double mouvement va se mettre en branle : les contingents de l’armée vont être employés à des fins de calculs, selon une logique et des schémas qui rappellent fortement l’informatique (il suffit d’ailleurs de se pencher sur le jargon utilisé ou sur ces formes de microprocesseur instituées dans le désert par la position ou le mouvement des troupes), tandis que la mégalomanie du Roi ne va cesser de croître. Ce dernier, convaincu d’être l’élu du ciel, va voir son désir de justice et de paix se muer en fanatisme et en barbarie, allant jusqu’à sacrifier des enfants pour le bien de la mission dont il se pense investi. Scénariste et dessinateur, Xavier Besse radiographie ainsi la psychologie d’un homme obstiné et aveuglé par la foi, affecté par l’absorption quotidienne de mercure, et dont la paranoïa et les troubles psychiques, peut-être inhérents à son projet initial, apparaissent exacerbés par les produits auxquels il se soumet, sur le conseil de ses sages. Mêlé à une tragédie familiale, gratifié de dessins sophistiqués, doté de plusieurs métaphores inspirées (« La nature traite les humains à sa guise, distribuant joies et peines comme un semeur dans un champ »), « La Perfection du cercle » raconte la folie des grandeurs et la déchéance d’un homme, sa soumission conjointe à la science, aux oracles et aux divinités, et prouve une nouvelle fois que l’humanité ne sort jamais grandie des péchés d’orgueil.
Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Xavier Besse Delcourt, août 2022, 74 pages
Dog Man : Le Conte des deux matous. Les éditions Dupuis nous proposent en ce mois de septembre un troisième tome des aventures de Dog Man, dûment baptisé Le Conte des deux matous. Si le célèbre chien-flic est quelque peu éclipsé par de nouveaux protagonistes, dont un clone de Monpetit infantilisé et étonnamment sage, ce n’est pas pour nous déplaire, puisque cela confère un nouveau souffle à cette série plus que jamais portée à hauteur d’enfant. Bubulle, le poisson télékinétique se voit désormais doté de pouvoir bionique après avoir malencontreusement été rappelé d’entre les morts. Il donne ensuite vie à des immeubles aussitôt rendus maléfiques et prêts à semer le chaos en ville. Dog Man va alors devoir s’associer à Petit Monpetit pour venir à bout de cette menace pour le moins loufoque. De ce Conte des deux matous, on retiendra surtout ce clone dysfonctionnel, incapable de faire le mal, répétant inlassablement la même question (« Pourquoi » ?) et cherchant avant tout à s’amuser, au grand dam de Monpetit, qui espérait mettre au jour ses capacités malfaisantes. C’est cette naïveté confondante, apparemment contagieuse, qui va d’ailleurs mener Bubulle sur la voie de la rédemption. Pour le reste, on garde les mêmes tenants que dans les tomes précédents : des dessins sommaires mais en adéquation parfaite avec l’esprit des albums, un humour éthéré et revigorant, des situations rocambolesques et volontiers absurdes, un héros à la fois pathétique et terriblement attachant, le tout à savourer de 7 à 77 ans (et même plus !).
Dog Man : Le Conte des deux matous, Dav Pilkey Dupuis, septembre 2022, 256 pages
Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba. Dans un univers sépulcral et victorien, Théophile et Tibbett veillent sur ce qui apparaît de plus en plus comme leur fils de substitution. Il faut dire que John Gravestone, orphelin, n’est pas loin de se muer en une créature assoiffée de sang. Camilla, éprise de vengeance, a commencé son œuvre et il lui suffirait de planter ses crocs dans le cou du Lord pour en faire, définitivement, un vampire. Mais les choses sont moins simples qu’il n’y paraît, puisqu’à son contact, elle va s’éveiller à des sentiments qu’elle pensait enfouis à jamais et finalement s’affranchir de l’emprise de Basileus, qui apparaît comme le grand méchant agissant en coulisse. De son côté, John retrouve au château familial, où Camilla l’a emmené, des archives lui permettant de mieux comprendre le passé de son père. Si le premier acte faisait état de ses traumatismes liés à la disparition de sa mère, « Le Dernier Loup d’Alba » répète l’opération mais cette fois à destination du père, dont les actes passés sous-tendent l’ensemble du récit. Cherchant à faire le point sur l’histoire familiale, John va dans le même temps être confronté à un dilemme sentimental : tandis que sa promise Mary le croit mort et enterré, il se rapproche de plus en plus de Camilla, qui prend soin de lui et se montre des plus avenantes. Si la dimension shakespearienne de ces intrigues n’échappera probablement à personne, il faut aussi souligner l’excellent travail graphique, tout en cohérence, de Nicolas Siner. Les décors, les personnages, les créatures, la tonalité générale : tout contribue à la réussite d’une série dont les arcs narratifs s’appuient sur des motivations transgénérationnelles.
Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba, Nicolas Siner et Jérôme Le Gris Glénat, septembre 2022, 64 pages
Manifeste de l’anarchie. Anarchiste fédéraliste, auteur et éditeur, Anselme Bellegarrigue érige l’individu au-dessus de la collectivité, s’inscrivant quelque part entre le libertarisme d’Ayn Rand et la philosophie de Bernard Mandeville. À la lecture de ce Manifeste de l’anarchie, on découvre en effet un penseur réduisant le gouvernement aux antagonismes et à la guerre civile et renvoyant au contraire l’anarchie à l’ordre social et à la liberté. N’avance-t-il pas, à l’instar de La Fable des abeilles, que les vices privées entraînent les vertus publiques, c’est-à-dire que ne pas imposer le riche serait le meilleur moyen de protéger le pauvre ? Cet opuscule enlevé et passionné questionne aussi le socialisme et l’abstention, met sur un même plan les religions et les doctrines d’État, qualifie celui qui vote de rien de moins qu’un « artisan de la guerre civile ». Anselme Bellegarrigue n’y va décidément pas avec le dos de la cuillère : l’intérêt collectif découle forcément de l’agrégation des intérêts privés, tout contrat social s’avère vain et incubateur de soumissions, les révolutionnaires d’hier forment les gouvernants conservateurs d’aujourd’hui et le jeu politique comme le journalisme se résument à des postures stériles et des servitudes volontaires interchangeables. À ses yeux, discuter, c’est déjà transiger, et il n’y a rien de bon à tirer d’un pouvoir qui appelle le pouvoir et qui aboutit à l’aliénation du peuple et des travailleurs, voire à une forme de dépossession (d’auto-détermination, de moyens financiers, etc.). Et l’auteur de se demander : pourquoi l’Assemblée se fait-elle gouvernement quand elle ne devrait être que notaire ? Le texte « Au fait, au fait ! », qui complète utilement l’ouvrage, apporte cette précision importante : l’auteur n’accorde une quelconque légitimité qu’à deux ministères, celui des Affaires étrangères et de la Justice, tous les autres lui paraissant incompatibles avec les libertés publiques (dont celles de se prendre en charge soi-même, et égoïstement si on le souhaite). Chacun en tirera bien entendu les conclusions qu’il veut.
Manifeste de l’anarchie, Anselme Bellegarrigue Lux, août 2022, 128 pages
Film après film, Emmanuel Mouret peaufine son cinéma du discours amoureux léger et grave à la fois. Chronique d’une liaison passagère, lumineux et sensible, figure parmi ses meilleurs films.
Synopsis de Chronique d’une liaison passagère : Une mère célibataire et un homme marié deviennent amants. Engagés à ne se voir que pour le plaisir et à n’éprouver aucun sentiment amoureux, ils sont de plus en plus surpris par leur complicité…
Maudite Aphrodite
Avec Chronique d’une liaison passagère, et après le récent Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, Emmanuel Mouret poursuit un rythme quasi-métronomique, à l’instar d’Amélie Nothomb et de sa rentrée littéraire annuelle, ou de Woody Allen dans un genre qui lui est plus proche. Le rapprochement avec ce dernier est d’ailleurs de plus en plus patent : le cinéaste s’érige aujourd’hui en véritable maître du marivaudage moderne français, avec son cinéma qui marie à divers degrés la comédie et le drame amoureux.
Cette fois-ci, il annonce carrément la couleur dans le titre. Il s’agira ici d’une histoire entre Simon (Vincent Macaigne, paradoxalement différent et égal à lui-même), et Charlotte (une lumineuse et inspirée Sandrine Kiberlain), qui n’aura pas vocation à durer. Un simple plan Q n’est cependant pas à l’ordre du jour, puisque que l’on est chez Mouret. L’amour est au centre de son discours cinématographique, et même deux compères qui se mettent d’accord dès le début pour une aventure sans attache ne peuvent pas sortir totalement indemnes dudit amour.
Même si le danger guette une telle entreprise, puisque le spectateur pourrait avoir son attention focalisée sur l’attente de la rupture, le film délivre toutes ses promesses. La légèreté et la drôlerie sont présentes, Vincent Macaigne reprenant avec beaucoup de panache un rôle que Mouret s’est réservé jusque-là dans ses comédies, soit l’homme timide, un peu maladroit, très peu sûr de lui-même. L’acteur lui-même reste dans son registre, mais avec beaucoup plus de maîtrise et moins de cabotinage, semble-t-il. Ce personnage par sa nature même est à la source de la plupart des situations comiques. Sandrine Kiberlain quant à elle fait le contrepoint avec une interprétation lumineuse et joyeuse de la célibataire insouciante et audacieuse, qui « s’attaque » à un homme marié et coincé dans une conjugalité apparemment sans relief.
Mouret rythme son film avec des cartons indiquant le temps qui passe. Le procédé est malin, car il apporte des indications sur l ‘évolution de cette liaison passagère ; c’est une chronique après tout. Le rythme rapproché, et de plus en plus rapproché, des rencontres au début de la relation est traduit par les scènes elles-mêmes, mais aussi par ces cartons. De même, l’espacement des rencontres, signe du début de la fin, est signalé à l’écran par ces intertitres. Ainsi, le spectateur est pris dans les plaisants rets du cinéaste de manière ludique et intelligente.
Mais Chronique d’une liaison passagère n’est pas que drôle. Les dialogues des personnages sont riches et foisonnants. D’une relation qu’on voulait sans lendemain, on finit par arriver à l’amour. Ce qui est intéressant ici, c’est que les personnages s’interdisent d’en parler, de le manifester, sous peine de rompre le charme de leur rencontre. De ce fait, l’amour vient en creux dans des gestes, des regards, des intentions, jamais dans les mots. Il en est presque d’autant plus flagrant. L’un et l’autre, l’un après l’autre, et vice-versa en fonction de leurs humeurs, les deux protagonistes résistent difficilement à l’envie de déroger à leurs propres règles, et on en est heureux…
La photo de Laurent Desmet, complice de toujours d’Emmanuel Mouret, est extrêmement lumineuse ; les intérieurs sont clairs, les extérieurs des parcs très fleuris, ou des forêts verdoyantes sous un soleil éclatant. La liaison passagère selon Mouret semble avoir comme corollaire de n’avoir aucune ombre, aucune prise justement pour les prises de tête ni les prises de bec. Charlotte et Simon sont évidemment de tous les plans, mais l’habileté du cinéaste et de son chef opérateur permet qu’on échappe à la lassitude ; le film est tout en mouvement, avec des travellings, des plans séquence, des gros plans, mais aussi des plans larges qui les remettent dans ces cadres très bien choisis, et dans une société dont on ignore presque tout. Malgré une telle pléthore de dialogues, ils réussissent à captiver l’intérêt du spectateur de bout en bout.
Emmanuel Mouret fait la preuve une fois de plus que le cinéma est avant tout un art, un truisme qui ne fait pas de mal à être dit et redit, tant il est approprié à ce film. Avec un sujet dont on connaît pourtant d’avance le début et la fin, il réalise un très beau film qui retient toute l’attention par la forme et par le fond. Un pur bonheur de cinéphile.
Chronique d’une liaison passagère – Bande annonce
Chronique d’une liaison passagère – Fiche technique
Réalisateur : Emmanuel Mouret
Scénario : Emmanuel Mouret, Pierre Giraud
Interprétation : Sandrine Kiberlain (Charlotte), Vincent Macaigne (Simon), Georgia Scalliet (Louise), Maxence Tual (Manu)
Photographie : Laurent Desmet
Montage : Martial Salomon
Producteur : Frédéric Niedermayer
Maison de Production : Moby Dick Films , Co-production : Arte Cinema
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 100 min.
Genre : Comédie, Romance, Drame
Date de sortie : 14 Septembre 2022
France– 2022
Les éditions Glénat publient dans leur collection « Comix Buro » le dernier tome du triptyque Valhalla Hotel, intitulé « Overkill ». Patrice Perna et Fabien Bedouel reprennent les mêmes ingrédients pour un final explosif : testostérone, tirades ciselées, ambiance pop et personnages mi-absurdes mi-fascinants.
La couverture d’« Overkill » constitue un teaser à elle seule : des armes à gogo, des moues peu avenantes, de la tôle froissée et des infrastructures en ruines. Patrice Perna et Fabien Bedouel s’en donnent en effet à cœur joie dans ce final pour le moins haletant : séquences d’action spectaculaires, révélations diverses, ironie délectable, dessins pop, colorés et très cinégéniques. À Flatstone, dans une petite ville jusque-là sans histoires, sise au Nouveau-Mexique, vont ainsi se faire face, à coups de tanks, d’hélicoptères, de mitraillettes et de pouvoirs surnaturels, des éleveurs de porcs nazis, des rednecks allumés, des tueurs en série sous couverture, un shérif lâche et toute une tripotée de protagonistes boursouflés de pathétisme et de dérision.
La grande méchante de cette histoire, Frau Winkler, n’est autre qu’une ancienne généticienne nazie perpétuant dans un laboratoire clandestin des recherches portant sur l’eugénisme et l’hygiène raciale. Entourée d’une garde étoffée, elle rêve de mettre à mal ces yankees qu’elle abhorre et se voit comme « l’avenir du quatrième Reich ». Un avenir toujours solidement arrimé au passé, puisque les saluts hitlériens résistent au temps, les néo-nazis arborent volontiers la moustache typique du Führer et ce dernier voit même sa semence mise en tube et transbahutée partout par Frau Winkler. L’arrêter est une urgence, mais une urgence qui n’aura raison ni de l’observation scrupuleuse des limitations de vitesse de Zawalski – faux délinquant sexuel, vrai agent du Mossad – ni des conversations cinéphiliques passionnées, mais peu à propos, au sujet de Mad Max.
« S’ils s’imaginent que je vais les laisser envahir ma ville ! Ils m’ont pris pour des Français, ou quoi ? » Une fois encore, Valhalla Hotel se distingue par sa science du dialogue et son sens de la dérision, portés tour à tour sur les prétendus penchants sodomites de Zawalski, sur sa capacité à protéger Melinda, sur la collection d’armes d’El Loco ou sur le cadavre de Zehn, cet homme-cochon développé en laboratoire. On s’amusera aussi à observer les réactions faciales du shérif, souvent grotesques, ou à retrouver Lemmy, le pongiste taciturne, accroché à une poupée gonflable dans une pièce souterraine fleurant bon le désespoir adolescent. Mais de cet album enlevé et ivre de liberté, on retiendra avant tout une galerie de personnages caractérisés avec soin, aux ressorts comiques évidents.
Valhalla Hotel : Overkill, Patrice Perna et Fabien Bedouel Glénat, septembre 2022, 64 pages
Les éditions Glénat publient Vergès, du scénariste Jean-Charles Chapuzet et du dessinateur Guillaume Martinez. Les auteurs se penchent sur la vie du « plus controversé des avocats du XXe siècle », en s’appuyant notamment sur un entretien qu’il a accordé, à son crépuscule, à Jean-Charles Chapuzet.
Dans une démocratie consolidée, chacun le sait, tout individu a droit à un procès équitable et à la défense d’un avocat. Cependant, il n’est pas rare que l’opinion s’élève, sous le coup de l’émotion, contre les représentants d’un inculpé jugé indéfendable, notamment dans le cas de procès retentissants, touchant par exemple au terrorisme ou à la pédophilie. À certains égards, Jacques Vergès, qui ne se faisait pas prier pour entretenir son caractère sulfureux, a lui-même fait les frais de cette ambivalence. Il n’est ainsi guère étonnant de le découvrir, dans cet album biographique, se définissant comme « l’avocat de toutes les résistances » et vouant aux gémonies les « droit-de-l’hommistes à la conscience obèse ».
Mais remontons un peu dans le temps. « Je me suis senti très tôt différent, mais sans subir de complexe d’infériorité. Au contraire… », déclare-t-il au moment de revenir sur son enfance. L’ex-avocat est alors un métis en voie d’être « délivré de tous les conformismes ». Son père est un ancien diplomate marié à une Vietnamienne. Cette dernière disparaîtra de manière précoce, le laissant seul avec son frère et un paternel devenu médecin et communiste, ayant une « phobie pour l’argent ». Dans les années 1930, il apprend à se défendre face à des voyous plus forts que lui sur l’Île de la Réunion, puis découvre les abjections du colonialisme à Madagascar. Ces séquences de flashback, dans une veine sépia tranchant avec le noir et blanc du temps présent, le montrent ensuite résistant en 1942, logeant à Coblence peu après, dans une Allemagne défaite où il apparaît « différent des autres soldats ivres d’arrogance » et, enfin, occupé à « parcourir le monde comme révolutionnaire professionnel ».
Jacques Vergès va faire d’un hôtel un lieu de rassemblement clandestin où se croiseront notamment Pol Pot et Masmoudi. Il va défendre le FLN et se marier à la poseuse de bombes Djamila Bouhired. Faire la rencontre de Mandela ou Malcolm X. Subir le courroux du Mossad. Défendre Klaus Barbie comme le jardinier Omar, accusé d’avoir commis un assassinat. « Faire son devoir sous les crachats est jouissif », lâche-t-il comme une provocation. Sur ses années de disparition, on ne saura rien, ou presque. Ses sympathies politiques et son penchant pour les causes perdues sont plus connues. « Le socialiste se ménage une porte de sortie. Le communiste, lui, fait sauter les ponts derrière lui », commente-t-il, lui dont la France libre et l’Algérie indépendante demeurent les deux grandes guerres victorieuses.
Vergès a davantage d’intérêt pour sa capacité à sonder l’homme que pour la manière dont il rend compte de la carrière de l’avocat. Superbement mis en vignettes par Guillaume Martinez, l’album passe certes superficiellement en revue les grandes affaires de cet « avocat du diable », mais il s’arroche surtout à toutes les aspérités que laissent entrevoir sa personnalité ou ses confidences à Jean-Charles Chapuzet. Au bout du compte, on est frappé par l’authenticité de ses luttes mais soupçonneux d’une tentation éprouvée de se mettre en scène. Mais l’évocation de cette figure controversée a un autre mérite : celui d’exposer une nouvelle fois la duplicité des démocraties occidentales, promptes à jouer les pompiers d’un monde qu’elles ont arrosé d’acétone.
Vergès, Jean-Charles Chapuzet et Guillaume Martinez Glénat, septembre 2022, 128 pages
La collection « Comix Buro » des éditions Glénat accueillent le second tome de La Tour. Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab s’y penchent sur les conflits intergénérationnels dans un monde post-apocalyptique où l’air a été rendu irrespirable par une bactérie qui a décimé la quasi-totalité de l’humanité.
La Tour est un ancien fleuron technologique, désormais altéré par le temps. Les rares survivants d’une humanité en décrépitude, vidée de ses forces vives par une bactérie mortelle, s’y sont réfugiés. Les « Anciens » ont connu le monde d’avant, où ils pouvaient circuler librement, où l’horizon était plus vaste et moins vertical. Les « Intras » sont nés entre ses murs et n’ont qu’une connaissance partielle, strictement bornée, de leur environnement. Entre ces deux groupes, les tensions sont vives et multiples. Et lorsqu’une explosion a lieu dans une serre capitale pour la survie de la collectivité, elles se voient soudainement accentuées. Les Anciens sont-ils responsables de cet événement ayant coûté la vie à de nombreux Intras ? Les croyants accepteront-ils de quitter leur Temple, réquisitionné pour en faire une nouvel espace de production agricole ?
Dans l’univers façonné par Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab, la nature a repris ses droits sur la civilisation. Le jeune Aatami tente une expédition périlleuse jusqu’à la tour de l’OTAN, espérant y trouver des survivants et/ou du matériel utile, mais il doit composer avec des réserves d’air peu généreuses et des routes en ruines. Newton, l’intelligence artificielle et protéiforme de la Tour, a du mal à le guider : ses cartes datent d’il y a 30 ans et la surface du globe a été profondément modifiée depuis tout ce temps. C’est une invitation à l’humilité : les réalisations humaines, fruits de millions d’années, se voient peu à peu effacées par une nature qui ne demande qu’à s’exprimer. Une quête de liberté et d’affranchissement qu’elle a en commun avec les Intras, à tel point que les Anciens songent désormais à les émanciper d’« une solidarité qui les étouffe » et à « les laisser construire librement leur futur ».
Ce second tome de La Tour se déploie selon deux arcs narratifs qui se distinguent dans leur temporalité. On y suit d’une part l’expédition d’Aatami et d’autre part, les événements succédant à l’explosion dans la serre. Parmi ces derniers, on notera les états d’âme d’une IA qui dysfonctionne à mesure qu’elle gagne en humanité, le bellicisme du jeune Altay, qui s’estime marginalisé par les Anciens, les dissensions amoureuses entre Caem et Ingrid et la rivalité politique entre cette dernière et Angela, la maîtresse de son fils. Avec talent, Mr Fab donne vie au récit dense et déstructuré de Jan Kounen et Omar Ladgham. Il exprime d’ailleurs toute l’étendue de son talent dans la dernière partie de l’album, au cours d’une séquence inventive où l’onirisme le dispute au psychédélisme.
Enjeux sanitaires, environnementaux et agricoles, réflexions sur les intelligences artificielles, conflits intergénérationnels, sentiments humains basiques, aspiration à la liberté et l’autodétermination : La Tour parvient habilement à mêler l’ensemble de ces thématiques sans ankyloser son récit ni perdre le lecteur. Et en disséminant çà et là des références à Stanley Kubrick ou Isaac Asimov. Mais la médaille a son (léger) revers : Jan Kounen et Omar Ladgham ont tendance à négliger certains personnages, qui en deviennent essentiellement fonctionnels. À suivre cependant.
La Tour (tome 2), Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab Glénat, septembre 2022, 64 pages
Les éditions Au Diable Vauvert publient le très référencé Anarchy in the USE, de l’auteur britannique John King. Ce dernier met en scène un pouvoir dictatorial drapé dans le mensonge, au point de réhabiliter les grandes figures du nazisme ou du fascisme.
Auteur de Football Factory, le romancier britannique John King s’est toujours intéressé à la culture populaire et aux classes ouvrières. Avec Anarchy in the USE, il s’en tient à ses fondamentaux tout en embrassant un genre très codifié, la contre-utopie. Et si les footballeurs du London United ou les groupes punk marginaux figurent en bonne place dans sa dystopie, ce sont surtout les références à George Orwell, Aldous Huxley ou Ray Bradbury qui y pullulent. On pourrait en effet porter au crédit de ces prestigieuses figures tutélaires les agglomérations d’États revisitant l’Histoire à des fins totalisantes (1984), le recours à des sexeuses et au fucky-fucky en guise de distraction (Le Meilleur des mondes) ou la grande liquidation des supports physiques dans la culture, sorte d’autodafés sous couvert de consommation numérique (Fahrenheit 451). La double-pensée, les îlots de résistance ou la hiérarchisation et la personnalisation du pouvoir (via la caste des Crates et les contrôleurs vénérés) poussent encore plus loin les effets de miroir entre Anarchy in the USE et ces grands romans de la contre-utopie.
Mais Anarchy in the USE est avant tout un roman (fleuve) sur l’aveuglement doctrinaire. Son personnage principal, Rupert, apparaît à ce point fanatisé qu’il demeure incapable de prêter l’oreille aux discours remettant en cause l’USE, les Bons Euros et leurs Entreprises bénéficiaires. Il ne ressent que du dégoût, au mieux de l’indifférence, pour les vestiges sociaux et culturels d’un passé qu’il espère à jamais révolu. Son paradis, c’est un monde uniformisé, parlant une même langue, payant dans une monnaie unique et partageant une idéologie commune, où la moindre déviance pourrait être traquée et annihilée à l’aide d’outils numériques tels que le réseau InterZone, la puce greffée la Paume et le logiciel Soupç. Un monde où Hitler est encensé, la pédophilie tolérée, la torture des animaux encouragée, la prostitution institutionnalisée (et néo-coloniale) mais les livres interdits et les résistances, tuées dans l’œuf. On tient là, sans l’ombre d’un doute, une satire de l’Union européenne et du néolibéralisme, mais aussi de la technosurveillance et du solutionnisme de la Silicon Valley.
D’Anarchy in the USE, on retient un monde pathétique, étrange, anesthésié par la propagande et les distractions soupesées. La nuance y est désespérément effacée, rejetée à la marge de Londres, quasi inaudible. Le roman de John King déborde d’ironie. Il épaissit les traits et épingle des politiques de plus en plus dévoyées. Il a cependant le tort d’arriver des années après les chefs-d’œuvre de Jack London, Georges Orwell, Evgueni Zamiatine ou Aldous Huxley. On peut certes difficilement lui reprocher le talent de ses prédécesseurs, ni le caractère séminal de leurs écrits. John King fait d’ailleurs preuve d’inventivité dans ses descriptions d’un monde mis en coupes réglées par une dictature hautement centralisée. Mais il n’empêche, on peine à pleinement embrasser le propos, trop démonstratif, à ne pas déceler les emprunts, nombreux. Anarchy in the USE est une dystopie intéressante, bien ficelée, pas dénuée de fulgurances, mais elle risque d’apparaître quelque peu convenue aux amateurs du genre.
Anarchy in the USE, John King Au Diable Vauvert, septembre 2022, 512 pages
Mystérieux, secret, contemplatif mais évidemment intrigant, le moins aimé des chefs-d’œuvre d’Antonioni, Zabriskie Point a pu ressortir en version restaurée il y a quelques années et nous offrir à nouveau une expérience cinématographique parmi les plus ensorcelantes du cinéma contestataire de la fin des années 60.
Le spectateur suit à travers une Amérique dégoûtante la trajectoire de deux jeunes rebelles qui sont amenés à se croiser dans le désert puis à repartir chacun de leur côté, plus désabusés que jamais.
Il est toujours difficile d’apprécier un film d’Antonioni tant son importance dans l’histoire du cinéma est aussi intimidante que son esthétique aride, à l’image de son espace filmique de prédilection, le désert, où se perdent ses personnages et le regard du spectateur – et Zabriskie Point, dont le titre renvoie à un lieu réel au beau milieu du désert de l’Arizona n’y fait pas exception. A la différence d’un Visconti ou d’un Fellini, le charme de l’histoire, de la romance ou du rêve surréaliste ne peuvent adoucir un propos grave et en l’occurrence politique. Pourtant, si l’on veut bien se laisser toucher sans trop de déférence obligée, c’est non pas une expérience hermétique où le sens se dilue ( le fameux cliché de l’incommunicabilité antonionienne) mais une tentative de réjouissance esthétique à laquelle nous sommes conviés. Tentons de ne pas nous perdre.
Prêcher dans le désert.
Devant se finir sur un doigt d’honneur univoque à la face des Etats-Unis (le plan final de coucher de soleil voulait laisser apparaître avant retouche de la MGM un avion dont la banderole – ultime message publicitaire – aurait arboré un cinglant « Fuck you America » ), massacré par la critique et boudé par le public, on peut en effet s’attendre à ce que le spectateur pressé trouve en cette œuvre rien de moins qu’un poncif intello. Mais loin des plages de L’Avventura et des cieux de L’Eclipse, c’est à une aventure bien américaine que nous invite Antonioni.
Comme dans un road-trip en sous-régime et sans enthousiasme, on démarre en effet du Los Angeles saturé de racisme et de consumérisme, on passe aux étendues désertiques de l’Arizona pour finir sur la villa d’un promoteur immobilier, elle-même inquiétante, immense et anguleuse qui annonce le paradis factice d’un complexe de lotissement promis à s’étendre à l’infini sur le désert. Si l’on sait bien que le but du road-trip n’est pas la destination mais le voyage qui y amène mais qui doit néanmoins être impulsé par une quête, un désir ou un souhait, le spectateur lui aussi se perd. En effet, rien de tout cela ici puisque les protagonistes suivent leur petite quête vaine – échapper à la police à la suite d’une occupation de locaux universitaires ratée pour l’un, retrouver une ville étrange et un gourou en différant la commission de son patron pour l’autre – avant de se rencontrer par hasard mais dans le désert, d’échanger intensément quelques moments, de cheminer ensemble puis de se séparer à nouveau et cela, comme on pouvait s’y attendre, pour toujours.
On le comprend vite, l’intrigue aussi ne mène nulle part. On suit le mouvement pour ne pas dire encore l’errance des deux personnages qu’a priori tout réunit, deux jeunes contestataires et critiques de la société qui les a embarqués à la beauté juvénile aussi sidérante qu’envoûtante. Ils sont en effet tous les deux très beaux. Aux yeux foudroyant de bleu de Daria s’opposent la carrure et le visage parfaitement symétriques de Mark, sa stature imposante sans être écrasante. Si leur première rencontre se place sous le signe de Hitchcock, rejouant la célèbre scène en avion de la Mort aux Trousses, la référence s’arrête là : dès que leur regard se croise, le spectateur est touché par le magnétisme qui émane de leurs deux corps en mouvement et s’attend immédiatement à ce qu’ils ne fassent plus qu’un. Pas de fantomatique Georges Kaplan à débusquer ; à peine rencontrés, ils se sont déjà trouvés.
Une satire sociale ?
Il ne s’agit cependant pas non plus d’une histoire d’amour. Le film déploie avant cette rencontre une critique de la société consumériste américaine, des valeurs patriarcales et capitalistes qui lui sont attachées. Le spectateur est laissé dans l’ombre au sujet des réelles intentions de Daria mais Mark apparaît pour la première fois dans une réunion d’étudiants qui se disent eux-mêmes révolutionnaires et iront jusqu’au bout dans cet activisme, quitte à acheter des armes (en jouant sur la corde conservatrice et raciste des armuriers, dès lors bien moins réticents à vendre illégalement leurs armes à feu). La fuite qui s’ensuit n’est qu’une traversée du désert où l’alternance de panneaux publicitaires ad nauseam, dont le montage qui fait varier plans larges et plans serrés, laisse apparaître la claustration dégoûtante, portée par la stridence aiguë des notes anxiogènes des Pink Floyd (pas de mélodie planante et autres riff psychédéliques). Face à cet enfermement, les personnages n’ont pas d’autre choix que de fuir dans un lieu où le vide paraît tout de suite salvateur ou à tout le moins reposant, et il s’agira évidemment du désert qui culminera sur la hauteur de Zabriskie Point. Ceux qui ne s’enfuient pas sont en réalité déjà des articles de consommation qui mènent une vie fétichisée de marchandise ; ainsi les patrons de Daria qu’on voit déambuler dans des gratte-ciel vides et dont la vacuité peine à remplir le cadre, enfoncent le clou en s’esclaffant devant la maquette d’une publicité où les mannequins – blancs plastiques et figés dans une expression dont la facticité le cède à l’horreur – ont l’air de représenter parfaitement leurs cibles. Car c’est bien en quittant ces terres que les personnages d’Antonioni nous emmènent plus loin, dans le désert qui lui est si cher et qui permet face au vide spatial mais cinématographique de prendre un peu de recul sur la saturation visuelle qu’offre le Los Angeles enlaidi par le consumérisme et le racisme frénétiques.
Un road movie ?
Bref, toute l’action du film contribue à mettre en place les coordonnées d’un road-movie bien classique : fuite en avant comme seule échappatoire à la déréliction du sens que nous promet une société folle. Serait-on face à un remake ampoulé du Easy Rider de D. Hopper qui avait, lui, ravi les critiques l’année précédente ? Non, bien sûr.
Le rythme se fait plus lent à mesure que s’étirent les scènes et séquences et laisse enfin place à la rencontre des deux protagonistes, qui étaient si loin géographiquement mais toutefois proches dans leur incarnation de la soif contestataire d’une action pleine de sens et d’intensité. Ayant en effet dérobé un avion bimoteur pour fuir le meurtre d’un policier qu’il n’a pas commis, Mark survole le désert et après avoir joué l’assassin de Robert Thornhill / Georges Kaplan rencontre Daria. A l’encontre de la platitude de leurs dialogues, on saisit en réalité qu’ils n’ont pas besoin de parler pour se comprendre.
Parvenus à Zabriskie point, les deux protagonistes se chamaillent puis font l’amour intensément dans le désert blanchâtre de gypse, le sable recouvrant leur peau dans un élan lyrique profond et confirmé par un morceau des Pink Floyd enfin planant. La décharge érotique des deux jeunes rappelant le souvenir d’une communauté hippie orgiaque, le cinéaste fond dans cette scène des personnages dont on ne sait pas bien s’ils sont fantasmes ou souvenirs mais qui partagent eux aussi la sensualité insouciante des protagonistes, comme si le désert suffisait à raviver toute une mythologie – celle, évidemment, de l’optimisme du mouvement hippie et de la contre-culture des années précédentes. Scène chorale et centrale à la puissance terriblement évocatrice, elle apparaît d’autant plus belle qu’elle s’inscrit contre les tâches publicitaires de la première partie du film. Après un tel moment, il faut alors se séparer et l’on comprend que la fin de cette idylle sonne bien vite : Mark va rendre l’avion et se faire tuer par la police, Daria doit retrouver son travail et continuer de faire la godiche pour le magnat immobilier qu’est son patron ; lui qui s’apprête à transformer le terrain des ébats contestataires qu’est le désert de Zabriskie Point en complexe de lotissements à la taille et à l’ambition encore inégalée – là encore une référence au rêve fantasmatique et bien californien du lifestyle à l’américaine.
Là contre, dans la scène finale, Daria regarde le manoir à l’esthétique froide et insipide et son imagination parvient à le faire exploser et à créer la séquence la plus saisissante du film : démultipliée, répétée une dizaine de fois sur l’écran, l’explosion fait bientôt valser en l’air des dizaines d’objets dont le léger suspens offre une vision magnifiée des ces babioles de supermarché – pauvres signes d’une mythologie désuète dont ils sont pourtant surchargés ; télévision, chaises de plages, nappes en papier, maillots de bain colorés flottent, comme si, rendus au regard du spectateur, ils trouvaient enfin leur véritable fonction par-delà les fadeurs consuméristes.
Et le film se termine comme un western factice sur un coucher de soleil qu’accompagne une dernière fois les Pink Floyd, la dimension d’usurpation n’aurait été que malmenée par un « Fuck you America » de toute façon superflu. Car par-delà la satire sociale (indéniable) le road-movie orgiaque (qui s’étend du début à la fin) et le faux western, le spectateur se retrouve après deux heures de visionnage avec un puissant mouvement esthétique qui ne pouvait se terminer que dans cette apothéose en trompe-l’œil.
S’il est le moins aimé des classiques d’Antonioni, ce n’est sans doute pas parce qu’il est le plus aride, parce qu’il est le plus (comme tout bon road movie) déroutant et ambitieux dans sa tentative de joindre la critique politique par l’image à la construction esthétique visuelle s’édifiant alors sur les cendres de ces mêmes images. Car Daria et Mark dont les sorts sont finalement peu enviables (la mort dans l’indignité pour l’un, l’aliénation au travail pour l’autre) ne sont pas seulement des jeunes hippies/ futurs hipster à qui l’avenir se chargera d’arracher leurs illusions, mais des personnages trop pleins de critique qui ne peuvent plus contester mais doivent agir. Antonioni emprunte donc parfaitement dès 1970 le sillage de l’interrogation du nouvel Hollywood – que faire ? Dans un moment d’incertitude où rien ne paraît être à sa place ni doté de sens.
Plus encore, l’anticipation de ce génial cinéaste va plus loin puisque là où certains réalisateurs talentueux se sont contentés de mettre en scène cette vacances du sens et de l’action ( on pense à la belle mais stérile mélancolie d’un Taxi Driver), Antonioni nous permet d’en jouir en arrachant à la laideur des images publicitaires ou de clichés, une véritable beauté, fut-ce celle d’un élan destructeur. C’est pourquoi le désert de Zabriskie Point tranche tant avec le charivari fantasmatique du Los Angeles bardé de panneaux publicitaires colorés, ou pour mieux dire : une telle beauté ne peut exister au sein du cadre qu’en raison du contraste qu’elle établit avec la laideur chromatique qui la précède.
La force du long métrage est donc de tenir tous ces enjeux – esthétiques et politiques – en même temps, à l’intérieur du cadre et du rythme du film. En quête d’un sens qui doit éclore à travers l’action, rassasiés d’une contestation qui, elle aussi, semble prise à son propre jeu spéculaire et narcissique (ainsi Mark déclare avant de quitter les lieux avec fracas lors de la scène de réunion des étudiants révolutionnaires, que son plus grand souhait est de ne pas mourir… d’ennui ; plus tard, il donne avec facétie comme nom au policier qui l’emprisonne, Karl Marx et que ce dernier, ignare, ne peut que mal orthographier), les personnages sont renvoyés à l’errance qui au cœur de l’image ne peut être finalement qu’esthétique. D’où la dernière scène époustouflante mais qui ne peut être qu’imaginée : rendue à la viduité de son être puisqu’elle n’existe que dans l’esprit de Daria, elle s’offre pourtant à nos yeux. Le film trouve dans son accomplissement une façon véritable de saisir cette désillusion contestataire aussi bien que l’insipide et irrésistible invasion du capitalisme représenté par l’Amérique.
Si donc il y a road-trip, ce ne peut être que la queue de comète de l’optimisme d’Easy Rider. Antonioni reprend avec une lucidité terrible exactement là où Peter Fonda avait laissé l’histoire de D. Hopper : à la fin de cette belle quête, il s’exclamait pourtant dans un trait de génie improvisé « We blew it », « on a foiré » ; témoignage d’une anticipation glaçante sur le devenir de cet optimisme. Antonioni le sait, Mark et Daria aussi et c’est à partir de cela qu’il fallait filmer – inspirer quelque chose à voir là où il n’y a plus rien à faire, puisque ce qui arrive aux personnages au fond, ne leur appartient pas.
A côté du maniérisme d’un De Palma, avant les beautés évanescentes d’un Michael Mann ou encore du Spring Breakers de Harmony Korine, qui tous ont voulu arracher une autre esthétique à partir de la laideur contemporaine, à la fois dedans et en dehors de nos cadres et de nos imageries, à partir de et en tranchant contre la fadeur alentour, Antonioni réussit l’exploit de partir des décompositions d’un monde et d’une représentation pour en tirer une beauté nouvelle – et c’est pourquoi la dernière image, si audacieuse et tonitruante, reste inoubliable.
Zabriskie Point : Bande-annonce
Zabriskie Point : Fiche Technique
Réalisateur : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Franco Rossetti, Sam Shepard, Tonino Guerra, Clare Peploe
Image : Alfio Contini
Décors : Dean Tavoularis, George Nelson
Costumes : Ray Summers
Montage : Michelangelo Antonioni (non crédité), Franco Arcalli
Musique : Pink Floyd, The Kaleidoscope, The Grateful Dead, The Youngbloods
Producteur(s) : Carlo Ponti
Production : MGM
Interprétation : Mark Frechette (Mark), Daria Halprin (Daria), Rod Taylor (Lee Allen), Bill Garaway (Morty)…
Date de sortie : 17 avril 1970 (France)
Durée : 1h45
Après un passage mouvementé à la Mostra et une promotion tout autant chaotique, Don’t Worry Darling arrive enfin sur les écrans avec pour but avoué de recentrer les débats autour de questions purement cinématographiques. Et c’est tant mieux, car si la copie finale laisse poindre quelques (grosses) maladresses dans l’écriture, elle confirme surtout le talent de mise en scène d’Olivia Wilde qui signe ici un solide divertissement à l’insidieuse beauté.
Pour quiconque s’étant intéressé à l’actualité cinéma des dernières semaines, le cas de Don’t Worry Darling demeure il faut bien le dire un sacré numéro. Un casting glamour qui s’écharpe, une star qui louvoie sur le tapis rouge, mais zappe les formalités médiatiques & une promo désastreuse auront autant suscité la curiosité que la pure inquiétude à l’égard de la 2e mouture signée Olivia Wilde (Booksmart). Si bien qu’à mesure que les lumières s’éteignent, on se retrouve à se demander si notre excitation tient finalement au scandale apparemment tapi derrière son esthétique de carte postale rétro ou à la dose de cinéma que sa rutilante BA laissait présager.
Et du cinéma, heureusement, il y en a. Beaucoup. Sans doute assez d’ailleurs pour savoir dès les premières minutes qu’Olivia Wilde a mûri en tant que metteur en scène. Exit en effet la promiscuité du duo d’adolescente de Booksmart et son cadre estudiantin (sans doute plus propice à un premier film) et place à l’ambitieuse dépiction de tout un quartier.
Ce quartier, c’est Victory, une bourgade des 50’s calée en plein désert dans laquelle on suit le quotidien d’Alice, une housewife qui aux premières lueurs de l’aube entame une drôle de chorégraphie : shopping entre amies, tâches ménagères, bain de soleil & préparation de petits plats pour son homme. Une routine bien huilée qu’elle ne tarde pourtant pas à remettre en cause, suite à une série d’événements qui vont progressivement craqueler le vernis un peu trop idyllique de son monde. Un monde qu’étonnamment, elle est bien la seule à contester parmi ses amies au sourire Colgate de façade qui cachent surtout une grande passivité. Avec ça, on tient la première thématique importante mais hautement paradoxale essaimée par le récit : Alice n’est pas vraiment une héroïne d’action. Puisque si l’on se réfère à la définition, un héros est celui qui prend des décisions. Ici, Alice va certes remettre en cause son monde, non sans difficultés, mais suite à des circonstances indépendantes de sa volonté.
Autant dire une belle contradiction vu le caractère profondément féministe revendiqué par le film, mais qui tient surtout à la maladresse initiale du scénario. Ce dernier doit en effet, pour maintenir une certaine tenue, se livrer à un numéro de funambule assez tarabiscoté où chaque révélation doit être amenée au bon moment, sous peine de voir tout l’édifice s’effondrer. Une gageure qui s’avère sur le long terme certes handicapante tant elle réduit à néant les rares surprises émaillant le récit (en atteste sa GRANDE révélation qui sera aisément devinable au bout de 20 minutes) ; mais paradoxalement intéressante tant elle révèle un des autres thèmes sous-jacents de l’ensemble : le paradoxe. Car dans sa représentation d’une American Way Of Life idyllique, Olivia Wilde fait plus que convoquer l’image d’Épinal que l’on se fait de cette décennie des 50’s baignant dans l’insouciance et le soleil. Elle amène, via ses images léchées (merci à Matthew Libatique) à se questionner sur le poids et le sens de ces images et notamment celles qui en occupent le plus à l’écran : les femmes.
Comment en effet réussir à conjuguer la figure de femme libre qu’arbore le personnage d’Alice & son contrepoids d’objet de désir qui était l’apanage des publicités de jadis ? Comment incarner ce symbole de révolution dans une imagerie qui renvoie à ce point à l’image d’une Amérique patriarcale et blanche ? Tel est le credo de ce Don’t Worry Darling qui entend ainsi faire dialoguer les 2 approches via le truchement d’une satire si diablement bien emballée qu’elle en vaut à elle seule le détour. Alors, si en plus tu l’agrémentes d’une Florence Pugh qui continue de prouver d’année en année son talent, d’une composition de John Powell sacrément audacieuse et d’une esthétique si léchée que tu as envie de traverser l’écran, c’est le jackpot.
Thriller psychologique ? Drame du gaslighting ? Ou puissant récit d’émancipation ? Don’t Worry Darling ne s’embarrasse pas à choisir et c’est tant mieux, car avec ses multiples casquettes, il gagne en efficacité ce qu’il perd (un peu) en rigueur d’écriture. En résulte cela dit un solide divertissement qui laisse (encore) la part belle à une Florence Pugh des grands soirs.
Don’t Worry Darling : Bande-annonce :
Don’t Worry Darling : Fiche Technique
Réalisation : Olivia Wilde
Scénario : Katie Silberman, Carey et Shane Van Dyke
Casting : Florence Pugh, Harry Styles, Chris Pine, Gemma Chan, Olivia Wilde, Nick Kroll, Kiki Layne
Photographie : Matthew Libatique
Musique : John Powell
Production : New Line
Distribution : Warner Bros
Durée : 2h02
Genre : Drame/Thriller Etats-Unis – 2022
Quand un monstre sacré du cinéma japonais rédige un scénario qui attend vingt ans avant d’être réalisé par le cinéaste russe le plus côté du moment et produit par la compagnie de série B par excellence, on peut penser que cela va donner un résultat surprenant, voire bancal. Runaway train est pourtant un excellent film dramatique et profond qui en résulte et donne une toute autre vision du cinéma hollywoodien des années 1980. Il mérite largement d’être (re)découvert.
Une origine lointaine et originale
Il y a des films dont l’origine est pour le moins surprenante, surtout quand on connait la genèse de leur conception et, plus encore, la société de production qui leur a permis de voir le jour. Prenez la Cannon, compagnie de production et distribution de films rachetée en 1979 par Menahem Golan et Yoram Globus, les gogoboys israéliens des années 1980 qui devinrent vite les empereurs du cinéma d’action de série B. Essentiellement connus pour la production des films de guerre et d’action mettant en vedette Chuck Norris (les sagas Portés disparus et Delta Force), des polars urbains violents mettant en vedette Charles Bronson (les suites du Justicier dans la ville) ou encore les films de ninja avec Mickael Dudikoff, ils sont a priori cantonnés au domaine du cinéma bis, voire du nanar pur et dur (les deux Hercule avec Lou Ferrigno). C’est oublier que les deux nababs, très ambitieux, souhaitaient jouer sur tous les tableaux, y compris sur celui des films d’auteurs prestigieux. C’est ainsi qu’ils acceptèrent les projets refusés par les autres studios et laissèrent toute liberté artistique à des réalisateurs de renom comme Franco Zeffirelli, Robert Altman, Barbet Schroeder ou, en l’occurrence, le Russe Andrei Konchalovsky. Chose assez étonnante pour des producteurs réputés pour leur sens de l’opportunisme commercial, le duo s’imposait de laisser toute liberté artistique aux réalisateurs qu’ils soutenaient, ce qui était souvent apprécié (voir le témoignage de Franco Zeffirelli à ce sujet).
La genèse du film vient de loin, plus précisément du Japon, le script ayant été imaginé et écrit par non moins que le monstre sacré Akira Kurosawa. Inspiré par un article du magazine Life, il rédige l’histoire de deux détenus évadés embarquant sur un train privé de conducteur. Le réalisateur parvient à contacter Joseph E Levine de la compagnie Embassy Pictures pour une coproduction américano-japonaise qui doit être tournée à New-York en octobre 1966 avec Henry Fonda et Lee Marvin mais le projet est finalement annulé à cause d’un climat défavorable et définitivement abandonné au bout d’un an tandis que Kurosawa est engagé pour participer à la réalisation du monument Tora ! Tora ! Tora ! Signalons au passage que le script inspirera le film japonais Bullet train de Junya Sato, sorti en 1975, avec une variante de la présence d’une bombe dans le train, film qui, à son tour, inspirera le blockbuster Speed de Jan de Bont en 1994 avec un bus au lieu du train. Le projet ressuscitera en 1982 lorsque la Nippon Herald Company, possédant les droits du script, demandera à Francis Ford Coppola un choix de réalisateur et l’auteur du Parrain leur recommandera Andrei Konchalovsky qui réalisait là son troisième film américain après Split Cherry tree et Maria’s lover, ce dernier réussissant à convaincre Golan et Globus de produire le film pour neuf millions de dollars, somme ridicule de nos jours mais assez confortable pour un film indépendant des années 1980. Konchalosky pensera tout de suite à Jon Voight (qui avait beaucoup aidé le cinéaste russe à obtenir son visa de travail en 1979) pour incarner Oscar « Manny » Manheim, le charismatique et redoutable détenu leader, et dut convaincre l’acteur au départ réticent. Ce dernier s’investira beaucoup dans le rôle, allant jusqu’à séjourner dans une vraie prison et en côtoyer les détenus.
Eric Roberts remplace Jeff Bridges et Tom Berenger pour le rôle de Buck McGeehy, jeune détenu influençable et Rebecca de Mornay hérite du rôle féminin principal de Sara après que Karen Allen a été un temps envisagée. Signalons aussi les débuts à l’écran de l’ex-catcheur Tommy « Tiny » Lister et de Danny Trejo, initialement engagé pour former Eric Roberts à la boxe sur la recommandation d’Edward Bunker, ancien criminel devenu écrivain et scénariste et aussi acteur dans le film. Le film sera tourné en 1985 à Anaconda et Deer Lodge dans le Montana ainsi qu’en Alaska pour certaines scènes du train, sans incident majeur mais des conditions compliquées, l’équipe devant reconstituer de toute pièce quatre locomotives ainsi qu’un système ferroviaire et produire de la fausse neige, la région du tournage subissant un printemps précoce. Le tournage sera endeuillé par la mort accidentelle d’un pilote d’hélicoptère durant des repérages préliminaires. Sorti le 6 décembre 1985, le film, malgré des critiques assez positives et trois nominations aux Oscars, sera un échec commercial, rapportant moins de huit millions de dollars et sera assez vite oublié comme beaucoup d’autres productions Cannon de l’époque. Mais contrairement à la plupart d’entre elles, cet échec est injustifié.
Un film hors genre
Le film est assez singulier et difficile à catégoriser. A la fois drame social, thriller et film d’aventures, il déroute vraiment par son histoire et ses personnages, d’autant plus dans les années 1980 alors plus habituées aux happy ends et aux protagonistes lisses et propres. Ici, nous avons des personnages ambigus et un final plutôt dramatique bien qu’incertain. Un parti pris original et bien exploité, servi par une ambiance très forte, notamment permise par les décisions artistiques de Konchalovsky et le travail du directeur de la photographie Alan Hume. Le cinéaste souhaitait en effet donner au film un aspect documentaire en faisant prendre aux caméras des angles de vue particulier. Le résultat est impressionnant et fait durement ressentir le périple des personnages et leurs émotions intenses.
Le film a aussi la grande habileté de partir d’une situation initiale banale (l’évasion de deux détenus, situation déjà vue très souvent au cinéma) pour arriver à cette histoire incroyable ponctuée par une problématique insoluble. Comme le dit l’un des personnages « Nous pouvons envoyer des hommes dans l’espace et nous ne savons pas arrêter un train », résumant ainsi magnifiquement un bel exemple de contradiction de nos sociétés occidentales modernes qui va broyer le destin de trois personnes. Une réflexion d’autant plus pertinente en plein contexte de Guerre froide où le risque d’un conflit mondial et d’un chaos nucléaire était encore probable (contexte redevenu récemment d’actualité, suprême ironie du sort). Les thèmes du dérèglement et de la perte de contrôle demeurent omniprésents dans ce film à la fois très ancré dans son époque et atemporel. Visuellement beau, le film se montre sobre et élégant tant dans sa mise en scène que dans ses émotions, très bien aidé par la musique poignante de Trevor Jones (Mississipi burning, Labyrinthe, Le dernier des mohicans). Les avantages d’un tournage en décor réel se font grandement ressentir, d’autant plus à notre époque où le tout numérique est largement privilégié.
Des personnages faillibles et tragiques
Mais le film se distingue aussi et surtout par le traitement de ses personnages. Comme déjà dit, ces derniers ne sont pas des héros lisses et sans peur typiques des années 1980 (et aussi, paradoxe, des productions Cannon ordinaires). A priori, ils peuvent même être antipathiques, deux détenus évadés. Mais le film les montre aussi avec leurs failles, leurs doutes et leur insatiable instinct de survie. Le personnage de Manny, magistralement servi par un Jon Voight impérial, représente bien cette ambiguïté humaine avec son personnage autoritaire et violent mais aussi humain, courageux et de bon conseil pour le jeune Buck, davantage jeune chien fou. Eric Roberts est également très bon dans ce registre et rend très émouvant ce personnage paumé et en recherche d’un modèle qui pourrait s’incarner en Manny. Quant à Rebecca de Mornay, elle apporte avec justesse la touche sensible et modérée nécessaire dans cet univers brutal et tendu. Pas de véritables stars mondiales, mais des acteurs reconnus bien choisis et investis dans leurs rôles respectifs. Le trio qu’ils incarnent représente bien les gens ordinaires, tentant de s’en sortir comme ils peuvent et pris dans l’engrenage d’un disfonctionnement et d’une catastrophe imminente face à laquelle ils ne peuvent rien. Ni véritables héros, ni antagonistes, simplement des gens normaux avec leurs qualités et leurs défauts. Manny incarne le mieux cette ambivalence humaine, passant du statut de criminel endurci et dominateur à celui de sauveur dévoué et humble, résigné à son destin fatal. C’est à lui que sont réservées les meilleures répliques du film, notamment « Gagnant ou perdant, quelle est la différence ? », illustrant l’esprit désabusé du film. Un état d’esprit que résume Konchalovsky : « Ce n’est pas très commun avec la mentalité occidentale. On a tendance à aimer les gagnants et à ne pas aimer les perdants. » Encore une réflexion intemporelle et largement d’actualité.
Un film intense et palpitant jusqu’au bout en tant que divertissement, mais aussi une œuvre édifiante quant au questionnement qu’elle renvoie sur la nature humaine, ses limites, ses possibilités, les conséquences de ses actes. On ne peut que regretter que ce film n’ait pas trouvé son public et rencontré le succès et la reconnaissance, ce qui aurait incité les studios à miser davantage sur des scénarios aussi audacieux et, accessoirement, la Cannon à faire de meilleurs choix de projets. Un film qui rappelle aussi que les années 1980 ne furent pas seulement l’ère des héros bodybuildés et indestructibles plongés dans des univers de stéréotypes mais aussi des personnages authentiques et profonds au service d’histoires originales et poignantes.
Synopsis : Prisonnier multirécidiviste, Manny s’allie avec Buck, une jeune tête brûlée, pour s’évader d’une prison de haute sécurité en Alaska. Après une marche éprouvante, ils parviennent à une gare ferroviaire et montent à bord d’un train dont le conducteur décède, foudroyé par une crise cardiaque, peu de temps après avoir mis en route les machines. Les freins lâchent, la vitesse du convoi augmente alors progressivement et irrémédiablement ; le poste central d’aiguillage est désemparé et tente par tous les moyens de parer à la course folle du train.
Runaway train : Bande-annonce
Fiche technique : Runaway train
Réalisation : Andrei Konchalovsky
Scénario : Djordje Milicevic, Paul Zindel, Edward Bunker d’après un scénario d’Akira Kurosawa
Production : Menahem Golan, Yoram Globus
Casting : Jon Voight, Eric Roberts, Rebecca de Mornay, John P Ryan, Kyle T Heffner, Tom « Tiny » Lister, Edward Bunker, Danny Trejo
Musique : Trevor Jones
Directeur de la photographie : Alan Hume
Montage : Henry Richardson
Création des décors : Stephen Marsh
Direction artistique : Joseph T. Garrity
Durée: 1h50
Après La Loi de Téhéran en 2021, le réalisateur Saeed Roustaee nous propose un film qui passe au crible de nombreux codes sociaux de la culture iranienne. Patriarcat, éducation filles/garçons, subordination familiale et fascination pour l’argent sont au cœur d’une fable réaliste où la complexité des relations familiales évoque le théâtre classique, entre le drame et comédie.
Quatre frères, une sœur, un père
Leila et ses frères s’ouvre sur une séquence en montage alterné qui nous présente une partie des membres de la famille. Alireza, le cadet, travaille dans une usine de métallurgie qui s’apprête à fermer, crise économique oblige. L’armée intervient pour réprimer des ouvriers en colère. La caméra de Roustae filme au plus près des scènes d’affrontement et de course poursuite comme si on y était. Parallèlement, on fait la connaissance de Parviz, le « gros », qui, à 50 ans squatte avec ses quatre enfants – bientôt cinq – l’appartement misérable de ses parents. Il y a aussi Manoucher, le glandeur, toujours en quête de plans foireux, Farhad, au corps d’athlète mais qui n’a pas grand-chose dans la tête et Leïla, la cadette, qui essaie de motiver ses frères à sortir de leur misère. Quant à Heshmat, le patriarche opiomane, il rêve d’être parrain à la place du parrain.
Être ou ne pas être parrain
Une des qualités du film consiste à nous familiariser avec le code de l’honneur qui régit les relations familiales en Iran. Particulièrement ce rôle de « parrain », accordé au plus ancien, qui confère à celui qui l’obtient respect et soumission au sein de la famille. Un rêve qui se concrétise enfin pour le pauvre Heshmat à l’occasion du mariage du fils de son cousin. Le prix à payer est certes colossal – quarante pièces d’or, les économies de toute une vie – mais qu’importe la somme pourvu qu’il ait l’ivresse. Le numéro d’acteur du père associé à la mise en scène de Saeed Roustaee font de cette scène du mariage une des séquences cinématographiques les plus stupéfiantes de cette année 2022.
Cauchemar économique
Leïla réussit à convaincre ses frères d’investir dans l’achat d’une boutique dans un centre commercial huppé, mais leurs maigres économies sont bien dérisoires au regard de la somme attendue. Surtout quand l’inflation se fait chaotique au gré des sanctions américaines et des tweets trumpiens. Cet étranglement économique semble pourtant épargner cinq créatures féminines, sorties soudain d’une voiture de luxe sous le regard éberlué des quatre frères. Certains sont moins perdants que d’autres au pays des mollahs. Si le tableau est noir, la parabole ne manque pas d’ironie, et c’est l’une des bonnes surprises du film. Leïla et ses frères prend aux tripes, mais il laisse beaucoup de place à l’humour. Une causticité qui valut au film d’être interdit de projection en Iran. Rire ou suffoquer, un dilemme qui perdure tout au long du film, à l’image d’une ultime scène dont on sort à la fois chamboulé et comblé.
Bande Annonce : Leila et ses frères
Fiche technique :
Titre original : Leila’s Brothers
Titre français : Leila et ses frères
Réalisation et scénario : Saeed Roustaee
Photographie : Hooman Behmanesh
Montage : Bahram Dehghani
Musique : Ramin Kousha
Pays de production : Iran
Langue originale : persan
Format : couleur — 1,85:1 — son 5.1
Genre : drame
Durée : 165 minutes
Dates de sortie :
France : 25 mai 2022 (Festival de Cannes) ; 24 août 2022 (sortie nationale)