Le Premier Maître, d’Andreï Kontchalovski : éducation, idéologie et traditions

Premier film réalisé par Andreï Kontchalovski, Le Premier Maître est un petit bijou aussi intelligent que sensible. On y suit un jeune instituteur, bolchévique convaincu, qui va essayer de former une école dans un village kirghize, en Asie Centrale. Ou comment tenter la révolution des mentalités.

Une révolution ne se fait pas uniquement les armes à la main. Elle ne se produit pas uniquement le jour où l’on renverse un gouvernement. Une révolution se fait et s’implante sur le long terme, et l’éducation y tient une part importante : il s’agit de former les nouveaux “citoyens” (ou “camarades”, ou autres), la nouvelle organisation sociale, etc.
Ainsi, la Révolution bolchévique ne s’est pas accomplie uniquement dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917 (selon le calendrier julien en vigueur dans l’empire russe d’alors, ce qui donne la nuit du 7 au 8 novembre selon notre calendrier grégorien). La révolution s’est étendue sur de nombreuses années, des années occupées à changer les structures étatiques et l’organisation sociale du pays et à se demander que faire pour créer un pays communiste dans cette étendue gigantesque et multiethnique qu’était la Russie.
Parmi les questions qui se posaient, il y avait celle qui concernait, justement, les différentes ethnies qui peuplaient le territoire. Le communisme soviétique était un mouvement ouvrier russe ; fallait-il l’appliquer tel quel aux sociétés agraires traditionnelles d’Asie Centrale ? Une adaptation était-elle possible ?
C’est dans ce contexte particulier que l’éducation montre à quel point son rôle est politique.
C’est de cela que parle Le premier Maître.

Le film de Kontchalovski se déroule dans un petit village kirghize, en Asie Centrale. Les premières images plantent un décor qui semble rejeter l’humain. Les paysages qui alternent steppes et montagnes, paraissent très peu propices à l’installation des hommes. D’ailleurs, dans les images qui ouvrent le film, la seule présence de l’homme consiste en un bâtiment à moitié détruit. Les conditions de vie s’annoncent rudes, et façonnent les personnes qui vivent là.
Diuischen provient de ce village. Mais il est parti faire la Guerre civile et le voilà revenu en tant qu’instituteur. La scène d’ouverture montre à quel point le dialogue paraît impossible. Diuischen est un bolchévique convaincu, membre du Parti. Son rôle d’instituteur n’est pas un métier, c’est une mission sociale, presque une évangélisation (car le communisme soviétique apparaît comme une nouvelle religion, avec ses textes sacrés et son prophète). L’éducation est primordiale, dit-il, parce que le Parti l’a décidé. Il assume pleinement le rôle politique de sa fonction. Il est même tellement convaincu par tout ce qu’il dit qu’il ne parvient pas à comprendre pourquoi la population du village s’oppose à lui et à son projet (projet totalement officiel, par ailleurs : Diuischen a un papier estampillé par le Parti qui oblige les villageois à lui confier les enfants, papier qu’il brandit comme l’argument ultime, lourd de menaces non-dites).
Oui, mais voilà, il se confronte à l’inertie de la vie traditionnelle. Pourquoi de l’éducation ? Savoir lire est-il utile pour élever des moutons ? Les parents, les grands-parents, les ancêtres ne savaient pas lire, ça ne les a pas empêchés d’avoir des troupeaux importants. Et puis, s’il y a besoin d’un peu d’éducation, les mollahs sont là pour l’assurer.
C’est une absence complète de dialogue qui se constate ici. Diuischen d’un côté, les villageois de l’autre, chacun s’entête sur ses arguments. Le jeune instituteur aura beau rappeler les bienfaits apportés par l’État bolchévique naissant, rien n’y fera. Bien que venant de ce village, son discours enflammé semble complètement coupé de la réalité vécue par les villageois. Lorsqu’il affirme que “désormais il n’y a plus de pauvres”, cela ne peut qu’être reçu avec perplexité par une population toujours au bord de la misère.
Diuischen vient dans le village en étant convaincu que tout le monde acceptera d’emblée avec joie les changements sociaux en cours dans le pays. Face à lui, les villageois pensent que leur situation, extrêmement reculée, isolée, les préserve des bouleversements politiques qui concernent les grandes villes de l’Ouest du pays. En quelques minutes, avec une finesse d’écriture rare, Kontchalovski nous fait ressentir toute la problématique de la “soviétisation” du pays et des situations régionales totalement disparates. Ce qui se joue autour de ce “maître”, c’est la confrontation entre une philosophie qui se veut universelle et la “réalité du terrain”, alors qu’aucun des deux camps ne prend l’autre en compte. La force de Kontchalovski, c’est de faire passer tout cela sans jamais tomber dans la théorie sèche mais en faisant un film humain et sensible.

Il faut dire aussi que l’engagement idéologique de Diuischen frôle l’aveuglement. Qu’enseigne-t-il aux enfants une fois qu’il a réussi à en réunir quelques-uns dans son école ? L’admiration pour Lénine, montré comme une sorte de prophète, voire de demi-dieu : lorsqu’un enfant ose évoquer l’idée que Lénine est mortel, le maître se met en rogne et s’apprête à exclure le petit hérétique vivement accusé d’être “contre-révolutionnaire”.
De plus, ses enseignements ne sont pas exclus d’idéologie. Ainsi, il apprend aux enfants que le monde est divisé entre le prolétariat et les ennemis du prolétariat, entre révolutionnaires et réactionnaires, etc.
Et il est motivé, Diuischen. C’est un bâtisseur, avec un détermination qui force le respect, même auprès de cette population rude ; il sait que l’éducation ne passe pas uniquement par ce que l’on enseigne dans une école, mais aussi par l’exemple donné, et il s’efforce de donner l’image du parfait constructeur du communisme. Il va porter les enfants sur son dos, un par un, pour les faire traverser la rivière gelée, puis il va déplacer des pierres pour qu’ils puissent passer à sec. Il construit aussi l’école dans une vieille étable isolée (la symbolique est ici importante : l’école est en-dehors du village). Sans une once de méchanceté, il est guidé par l’idée de faire du bien à la communauté. Ses convictions lui font prendre en horreur certaines règles sociales traditionnelles et plusieurs fois il s’y opposera, au risque de sa vie.
Pour lui, l’éducation a pour rôle de libérer de l’asservissement. Rappelons-le : il est parfaitement convaincu par ce qu’il fait, sa sincérité est absolue. Et pour lui, le rapport entre l’éducation et les traditions, c’est un rapport entre le savoir et la force brute. Or, ne va-t-il pas employer lui-même la force, en faisant appel à des gardes armés pour sauver la jolie Altynai, qui vient d’être mariée de force ?
C’est dans ses contradictions, dans son mélange de bienveillance et d’aveuglement, de finesse et de “rendre dedans”, que Diuischen devient vraiment un personnage humain et touchant. Et c’est aussi toute une communauté qui se dessine (quoi de plus normal dans un film aussi politique).

Le Premier Maître est donc un film qui met en lumière le caractère politique de l’éducation, son rapport aux traditions mais aussi son lien avec les pouvoirs en place. Comme dans son film suivant, Le Bonheur d’Assia, Kontchalovski réfléchit ici au rapport entre individualité et collectivité. Il fait en cela un très grand film, aussi beau qu’intelligent et sensible.

Le Premier Maître : fiche technique

Titre original : Первый Учитель (Perviy Outchitel’)
Réalisation : Andreï Kontchalovski
Scénario : Andreï Kontchalovski, Tchinguiz Aitmatov, Boris Dobrodeev
Interprètes : Natalia Arinbassarova (Altynai), Bolot Beichenaliev (Diuischen).
Photographie : Gueorgui Rerberg
Musique : Viatcheslav Ovtchinnikov
Montage : Eva Ladyjenskaya
Sociétés de production et distribution : MosFilsm, KirghizFilms
Durée : 102 minutes
Genre : drame
URSS – 1965

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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