L’échiquier du vent : à la découverte d’un cinéma iranien dérangeant

En nous plongeant dans l’intimité d’une famille bourgeoise iranienne au début du XXème siècle, Mohammad Reza Aslani fait de L’Échiquier du vent un film étrange et dérangeant qui, après un parcours tourmenté, sort pour la première fois en DVD et Blu-ray 46 ans après sa première projection. Un film à découvrir pour les amateurs de cinéma iranien, ou tout simplement pour les cinéphiles qui aiment être perturbés.

Le destin de L’Échiquier du vent est pour le moins extraordinaire. Réalisé en 1976 par Mohammad Reza Aslani, le film sera projeté trois fois dans le cadre du festival de Téhéran en 1976, mais dans des conditions dignes du sabotage, avant d’être totalement mis de côté puis, en 79, carrément interdit lorsque l’Iran deviendra une République islamique. Réputé totalement perdu, le film fut retrouvé dans un souk en 2015. S’en suit un méticuleux travail de restauration, guidé par le réalisateur lui-même, avant une diffusion dans plusieurs festivals internationaux en 2021.
L’Échiquier du vent a donc le parcours idéal d’un film appelé à devenir culte. Il en a la personnalité également : le film de Mohammad Reza Aslani est pour le moins étrange, dérangeant et inclassable. On y sent de multiples influences : l’esthétique peut renvoyer à Barry Lyndon de Kubrick pour les scènes éclairées uniquement à la lueur de bougies ou à Mario Bava pour l’emploi des couleurs dans un contexte proche de l’horreur, quand le thème peut faire penser au Théorème de Pasolini ou encore aux descriptions cliniques de la chute de l’aristocratie chez Visconti ; sous certains aspects, L’Échiquier du vent peut aussi être considéré comme un précurseur des films de Haneke.

Jeu de massacre dans la bourgeoisie iranienne

L’Échiquier du vent nous plonge au début du XXème siècle, à l’époque de « la révolution constitutionnelle ». L’ensemble du film se déroule dans l’intérieur d’une superbe maison bourgeoise, dans une famille qui a fait fortune dans l’orfèvrerie. Haji Amou, le patriarche, avait épousé La Grande Dame, à qui appartenaient une immense fortune ainsi que cette maison. Elle est morte en laissant sa fille, surnommée La Petite Dame, jeune femme handicapée, seule héritière de la fortune familiale. La Petite Dame vit quasiment enfermée dans sa chambre avec sa servante. Autour de Haji Amou se trouvent également deux neveux, dont l’un veut épouser la Petite Dame.
Commence alors un jeu de domination qui va devenir de plus en plus brutal. Traditionaliste, sévère et misogyne, Haji Amou veut s’accaparer la fortune de son épouse et se débarrasser de La Petite Dame, la seule qui échappe à son contrôle dans la maisonnée. Elle cherche aussi à passer à l’offensive, seul moyen de se protéger. Et petit à petit, la description de la bonne famille bourgeoise iranienne va se transformer en un terrible jeu de massacre.
Parmi les grandes qualités du film, il faut noter sa capacité à générer une ambiance glauque par le seul jeu des couleurs, des lumières et du son. Dès le début, les contrastes créent dans l’image de grandes parts d’ombres et de ténèbres, ce qui se prolongera tout au long du film. Les couleurs d’un rouge glauque vont envahir l’écran dans les scènes les plus tendues ou brutales, créant une atmosphère à la limite de l’horreur. Quant à la musique, que le réalisateur a voulue atonale, elle renforce encore le malaise qui entoure le film.

Tragédie

Mohammad Reza Aslani multiplie donc les procédés pour créer ce malaise et détruire l’image de la famille bourgeoise. Il donne à son film l’allure d’une tragédie grecque avec les lavandières dans le rôle du chœur qui commente l’action. Et en même temps il reconstitue une époque avec une minutie rare. Le film balance sans cesse entre naturalisme et fantastique, dans cette inquiétante étrangeté que l’on peut trouver chez Buñuel.
Dans L’Échiquier du vent la maison tient un rôle décisif. C’est elle qui cristallise les tensions entre les personnages, chacun la revendiquant pour lui. Elle forme aussi un ensemble labyrinthique de couloirs et de pièces, agencés autour d’un escalier central qui est le lieu de rencontre des antagonistes. Enfin, chaque pièce semble avoir son identité, son atmosphère, sa lumière et ses couleurs spécifiques. Le travail visuel est exceptionnel.
Tout cela, et bien d’autres choses encore, font de L’Échiquier du vent une véritable découverte en même temps qu’une expérience sensorielle et perturbante. Un grand film.

Suppléments de programme
L’édition que propose Carlotta est donc, en soi, un événement.
Les suppléments en prolongent agréablement l’expérience.
Mise à part la bande annonce, nous avons trois suppléments de programme.
D’abord un documentaire intitulé Le Majnoun et le vent, et réalisé par la fille de Mohammad Reza Aslani, Gita Aslani Shahrestani. Le film commence en expliquant le sens du mot Majnoun : le terme de Majnoun est péjoratif, il a pour fonction de marginaliser les réalisateurs “philosophiques” du cinéma iranien, les réalisateurs non propagandistes et qui ont une conception toute personnelle du travail sur l’image. Le Majnoun, c’est le fou amoureux, et Mohammad Reza Aslani est qualifié de « Majnoun du son et de l’image ».
Le documentaire est avant tout un hommage à un cinéaste personnel, aux méthodes particulières. Un cinéaste qui s’intéresse aux détails filmés sous un angle particulier. Un cinéaste qui cherche à peaufiner des plans complexes. Un cinéaste qui travaille sur les multiples niveaux de sens de ses films : nous apprenons ainsi que L’Échiquier du vent possède une dimension politique, qui n’est pas forcément immédiatement compréhensible si le spectateur n’est pas un spécialiste de l’histoire iranienne, mais qui ajoute encore de la complexité et de la richesse à l’œuvre.
Le documentaire est constitué d’entretiens avec le réalisateur, mais aussi avec une partie de l’équipe du film : compositrice de la musique, producteur, décoratrice, etc. Cela permet ainsi non seulement de faire l’historique du film depuis l’écriture du scénario en 1968 jusqu’à sa restauration récente, mais aussi de dresser le portrait d’un cinéaste au travail.

Les deux autres suppléments sont deux courts métrages réalisés par Mohammad Reza Aslani à presque 50 ans d’écart et autour du même objet : la coupe Hassanlou, une coupe en or retrouvée dans les années 50 et datée du 2ème millénaire avant notre ère. Cette coupe est ornée de sculptures dont la signification reste encore incertaine.
Le premier de ces courts métrages est également le premier film réalisé par Mohammad Reza Aslani, alors âgé de 23 ans. Il s’intitule La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande et est une commande de la télévision iranienne en 1966. Le réalisateur fait naître des sentiments mystiques en faisant alterner des plans rapprochés de détails de la coupe et de détails d’un corps humain (yeux, doigts, etc.), le tout filmé en noir et blanc. Ce film montre déjà l’importance pour Mohammad Reza Aslani du travail sur la bande son, qui ici contient aussi bien des extraits d’opéra que des bruits du quotidien (cris de bébé, train qui démarre, etc.), ainsi que des textes d’un mystique iranien du IXème siècle. Nous sommes ici pleinement dans un travail expérimental et poétique où le but est de faire naître des émotions.
Le second court métrage se situe à l’autre bout de la carrière de Mohammad Reza Aslani, en 2014. Un texte à l’écran nous indique le contexte : il s’agissait, pour le cinéaste, de refaire le court de 1966, que les autorités iraniennes disaient « disparu ». Nous avons donc à la fois la même chose, et quelque chose de différent.
Le principe est le même, mais cette nouvelle version insiste plus sur la coupe et ses détails ; de surcroît, la coupe est désormais filmée en couleurs et en numérique. On retrouve les décalages avec la bande son, constituée des mêmes bruits qu’auparavant. Le texte semble avoir été un peu remanié. Finalement, on a les mêmes éléments, mais les mouvements de caméra, le jeu des couleurs, la diction du texte, les bruitages changent subtilement l’ambiance du film et en font une œuvre plus mélancolique.

En bref, cette sortie permet non seulement de découvrir un film, mais aussi de se familiariser avec un cinéaste déroutant mais passionnant.

Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré
PAL
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée du film : 96 minutes

Caractéristiques du Blu-ray :
Master haute définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version originale DTS-HD Master audio 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
Couleurs
Durée du film : 100 minutes

Suppléments de programme :
_ Le Majnoun et le vent (2022, couleurs, 51 minutes)
_ La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande (1966, noir et blanc, 20 minutes)
_ La Coupe Hassanlou : j’ai dit de contempler cette coupe divinatoire (2014, couleurs, 26 minutes)
_ bande annonce 2021

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
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