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Revoir Paris : le sentier des cicatrices

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Sept ans après la nuit d’horreur du 13 novembre 2015 et à l’heure où s’ouvre le procès de l’attentat de Nice, la cinéaste Alice Winocour nous livre une œuvre poignante sur la reconstruction des victimes, portée par Virginie Efira, d’une justesse implacable.

Synopsis de Revoir Paris : A Paris, Mia est prise dans un attentat dans une brasserie. Trois mois plus tard, alors qu’elle n’a toujours pas réussi à reprendre le cours de sa vie et qu’elle ne se rappelle de l’évènement que par bribes, Mia décide d’enquêter dans sa mémoire pour retrouver le chemin d’un bonheur possible.

Trois ans sont passés depuis Proxima, Alice Winocour revient derrière la caméra avec un film saisissant qui s’attarde sur le sujet délicat du traumatisme des attentats de Paris. Dédiée à son frère, survivant du bataclan le soir du 13 novembre, la cinéaste a conçu une œuvre intimiste et cathartique. On pourrait la définir comme du cinéma curatif, tant le choix de la mise en scène est porté sur l’acceptation du drame par les personnages, mais aussi par les spectateurs.

De là découle la décision de montrer l’attaque du restaurant « Le soleil d’or » où Mia se trouve pour boire un verre. Nous sommes immédiatement plongés dans le traumatisme du personnage interprété par Virginie Efira, dans une séquence suffocante, caméra tremblante qui suit sa tentative de fuite, sans jamais dévoiler le visage de l’assaillant a contrario de ceux des victimes. Néanmoins, la séquence n’est pas montrée entièrement, soulignant l’impact de la violence sur la psyché de Mia qui ne se souviendra presque de rien.

Paris, puzzle mémoriel

Son retour à la capitale, alors qu’elle s’est exilée pendant trois mois, marque le commencement de sa quête mémorielle, à travers les lieux qu’elle redécouvre. Paris est filmé tel qu’il est perçu par Mia, une masse gigantesque où sont dilapidés ses souvenirs. Le plan général de l’arc de triomphe en pleine nuit, autour duquel tournent et s’échappent les véhicules, est l’illustration subtile de cette mémoire fragmentée et blessée.

La clé de sa recherche s’incarne également par les autres victimes, lui permettant de tisser peu à peu le long fil du déroulement de cette soirée. Afin de souligner leur importance, la cinéaste donne à chaque personnage l’opportunité de raconter son propre point de vue, au sein de séquences touchantes, tournées comme des petits portraits. Nous sommes à la lisière entre le témoignage documentaire et la fiction.

Plus qu’une simple enquête, ce sont des rencontres qui s’offrent aux yeux des spectateurs. En témoigne l’apparition récurrente des mains qui se tiennent, et même des corps qui se touchent, explorant pudiquement les stigmates physiques de l’attentat. Un traumatisme psychologique oui, mais aussi une chair marquée à jamais.

Tous ces signes visuels sont la somme d’une profonde rupture dans l’existence des survivants. Quelque chose s’est brisé en eux, cause de l’incapacité de reprendre le cours d’une ancienne vie. Si Alice Winocour prend le temps de nous expliquer à quel point les victimes de l’attentat expriment une grande difficulté à ‘aller de l’avant’, c’est aussi pour mettre en perspective la promptitude du monde à oublier ce traumatisme collectif. Suite à la cérémonie de recueillement sur la place de la République, Mia assiste au nettoyage de celle-ci. Impuissante face aux fleurs et aux bougies balayées.

L’espoir est humain

Revoir Paris est malgré tout un film d’espoir, pas d’anéantissement. À mesure des mains tendues, des oreilles à l’écoute, Mia renoue avec l’humanité. Elle y déterre à mains nues ce diamant dans le trauma, véritable fil rouge du récit. Au-delà de la reconstruction et de la vérité, il y a surtout la naissance d’une nouvelle perception de la société et de notre rapport aux autres.

C’est ce qui en fait une œuvre importante. Puisque Revoir Paris est, tout à la fois, un hommage et un remède.

Réalisation : Alice Winocour
Scénario : Alice Winocour
Interprétation : Virginie Efira, Benoît Magimel, Grégoire Colin, Maya Sansa..
Photographie : Stéphane Fontaine
Décors : Margaux Remaury
Costumes : Caroline Spieth
Musique : Anna Von Hausswolff
Producteurs : Isabelle Madelaine, Emilie Tisné
Maisons de Production : Pathé
Distribution (France) : Pathé
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 07 Septembre 2022

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Plan 75 : mort programmée

A partir d’un postulat dystopique, Plan 75 évoque pourtant un sujet on ne peut plus d’actualité au Japon. Chie Hayakawa se penche sur une des grandes problématiques de son pays : le vieillissement de la population et le traitement réservé aux personnes âgées. Un thème complexe à aborder mais évoqué avec finesse par le long-métrage.

Synopsis de Plan 75 : Au Japon, dans un futur proche, le vieillissement de la population s’accélère. Le gouvernement estime qu’à partir d’un certain âge, les seniors deviennent une charge inutile pour la société et met en place le Plan 75. Ce programme propose aux plus de 75 ans un accompagnement logistique et financier pour mettre fin à leurs jours. Une candidate au Plan 75, Michi, un recruteur du gouvernement, Hiromu, et une jeune aide-soignante philippine, Maria, se retrouvent confrontés à un pacte mortifère.

Déshumanisation et rejet de la société

Dès la première séquence, le spectateur est confronté au programme du film. Dans une scène directement inspirée du massacre de Sagamihara, un homme massacre plusieurs personnes âgées dans un établissement médical. Il justifie son acte en expliquant simplement que ces personnes sont un fléau de la société, et coûtent bien trop d’argent à l’État. Cette séquence et ce discours nihiliste du tueur symbolisent parfaitement le malaise régnant dans la société japonaise. Dans la fiction comme dans la réalité, la moyenne d’âge du pays ne cesse d’augmenter. Si l’on ajoute à cela le manque d’accès aux soins à bas coûts ou à des retraites convenables, le problème n’en est que décuplé.

De cette réalité, Chie Hayakawa n’anticipe donc que ce fameux Plan 75. Le principe : à partir de 75 ans, une personne peut adhérer au plan afin de mettre fin à ses jours. En échange de quoi elles recevront un accompagnement téléphonique et 100 000 Yens. Une solution convenable pour certains, mais derrière cette fausse bienveillance se cache l’horreur sociale. Ne trouvant pas de solutions, le gouvernement se débarrasse littéralement de millions de personnes. Comme s’ils n’étaient que de simples déchets, à l’image du Soleil Vert de Richard Fleischer. La société accepte totalement la réalité de cette horreur. Des affiches et tracts sont déployés, des publicités sont diffusées sur les écrans, et de nombreuses personnes sont employées au service du Plan.

Afin d’aborder la complexité du sujet de la meilleure manière, la cinéaste développe l’histoire de son film à travers 3 personnages, tel un récit choral. Michi, âgée de 75 ans, se retrouve sans emploi, et par conséquent, est éligible au plan. Hiromu lui, travaille pour le gouvernement. Il doit recruter de potentiels “candidats” à l’offre du Plan. Et enfin, une aide-soignante, Maria, confrontée directement au déroulement du Plan. Trois personnages, trois points de vus, et trois rôles différents dans la mise en place du Plan 75. Michi est le sujet du plan. Hiromu doit trouver des sujets, quand Maria les accompagne dans leurs derniers instants. Hayakawa nous mets face à toutes les strates du Plan 75.

C’est à travers les personnages de Michi et Hiromu que cette horreur sociale est le plus ressentie. Michi est directement confrontée à cette réalité. Au fil du long-métrage, l’étau du Plan se resserre progressivement autour d’elle. En aucun cas elle ne souhaite y adhérer, mais c’est comme si la société la forçait à y songer. Les rejets de celle-ci se cumulent. C’est d’abord le monde du travail qui la rejette. Aucun employeur ne souhaite embaucher une femme de 75 ans, et ce même lorsqu’elle demande l’aide de ses amis. Se sachant condamnée à ne plus travailler, elle se tourne vers les aides sociales, qu’elle n’arrivera jamais à obtenir.

Comme bon nombre de personnes de son âge, Michi est devenue un fantôme de la société. Toutes ces personnes errent dans les villes, dans les rues, sans que personne ne porte un intérêt pour elles. Une scène filmée dans une ruelle sombre montre un vieil homme, qui apparaît dans la pénombre tel un spectre. Le travail du cadre de la cinéaste est impressionnant dans sa volonté d’illustrer l’isolement progressif de Michi. Elle est toujours esseulée par le cadre, à travers des surcadrages qui accentuent ce malaise.

Hiromu représente l’ensemble de la population qui ignore cette tranche de la population. Toutes ces personnes ne travaillent pas directement pour le gouvernement, mais en restant silencieuses, elles confortent les agissements du gouvernement. Hiromu lui agit directement au profit du Plan, et ne semble éprouver aucun remords. Il est cependant dommage que le même traitement ne soit réservé à Maria. En effet, elle survole le film sans bénéficier d’une réelle construction scénaristique.

Confrontés à l’horreur, le retour à la pulsion de vie

Malgré toute cette noirceur à laquelle sont confrontés les personnages, la cinéaste arrive à insuffler de l’espoir dans son film. Cet espoir passe par une confrontation directe des personnages aux horreurs du Plan 75. Hiromu a un électro-choc lorsqu’il fait face à un client bien trop familier pour lui. Dès lors, il remet en question ses agissements et tente de réparer son erreur en rattrapant le temps perdu avec cette personne. Pour Michi, cet électro-choc est tout aussi traumatisant, puisqu’elle est témoin de la réalité du Plan. Les deux personnages retrouvent par la suite l’envie de vivre, et l’humanité que la société leur avait retirée progressivement.

La singularité du cinéma de Chie Hayakawa semble résider dans la douceur avec laquelle elle pose son regard sur ses personnages. Il se dégage une réelle douceur et mélancolie lorsque la caméra observe les déambulations des protagonistes. Et ce sans manichéisme ou pathos forcé. Le spectateur est conscient des agissements d’Hiromu. Mais il n’est jamais caractérisé comme une mauvaise personne pour autant. Avant son électro-choc, Michi retrouve la douceur de la vie grâce à ses conversations téléphoniques. Esseulée tout le reste du film, c’est avec un contact humain qu’elle retrouve un peu d’espoir. Cet espoir irradie d’ailleurs sur la standardiste, qui retrouve des émotions au contact de la vieille femme. Cette bienveillance renvoie au cinéma de Hirokazu Kore-Eda, d’ailleurs producteur d’un court-métrage de la cinéaste.

La clef de Plan 75, son propos, réside au sein de chacun de ses personnages. Quand bien même le gouvernement et la société japonaise semble tout faire pour abandonner une partie de sa population, il restera toujours au fond de chacun d’entre eux cette humanité, cet espoir qui fera persister cette envie de vivre. Véritable ode à la vie, le film relate le parcours de ses personnages et leur retour à l’espoir, notamment Michi, qui veut toujours vivre malgré son âge avancé. Mais au-dessus de cet espoir plane toujours cette menace, d’autant plus lorsqu’à travers une voix à la radio, le gouvernement annonce sa volonté d’avancer l’âge d’accès au Plan 75.

Plan 75 – Bande annonce

Plan 75 – Fiche technique

Réalisation : Chie Hayakawa
Scénario : Chie Hayakawa, Jason Gray
Interprétation : Cheiko Baisho ( Michi ), Hayato Isomura ( Hiromu ), Stefanie Arianne (Maria ), Yuumi Kawai ( Yoko ), Taka Takao ( Yukio )
Photographie : Hideho Urata
Son : Masaru Usui, Philippe Grivel, Matthieu Deniau
Montage : Anne Klotz
Musique : Rémi Boubal
Production : Eiko Mizonu-Gray, Jason Gray, Fréderic Corvez, Maéva Savinien
Distribution ( France ) : Eurozoom
Genre : Drame, anticipation
Durée : 1h52
Date de sortie : 07 Septembre 2022
Pays : Japon

Plan 75 : mort programmée
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(Re)tomber amoureux de l’été en 5 tableaux

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L’été, cette douce saison où la lumière du jour semble ne jamais vouloir partir, où la chaleur caresse nos corps et les nuits sont poétiques et étoilées. C’est une période propice à la redécouverte de nos régions et du monde et qui a beaucoup inspiré les artistes depuis la nuit des temps. Fins observateurs et admirateurs, ils nous transportent dans chacune de leurs œuvres et dans leur propre conception de la réalité. Parce que chaque tableau a sa propre histoire et se raccroche à nos souvenirs, voici une lettre d’amour à l’été via une analyse de 5 tableaux.

Paysage marin près des Saintes-Maries-de-la-Mer, Vincent van Gogh (1888)

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© Wikipédia – œuvre dans le domaine public

La légende raconte que la Méditerranée et ses couleurs vives ont beaucoup inspiré Van Gogh tout au long de sa carrière : on aurait d’ailleurs retrouvé des grains de sable incrustés sur cette toile en particulier ! Dans cette œuvre, Van Gogh joue avec les nuances de bleu et les grands coups de pinceaux appuyés sur la toile donnent du relief et de la consistance à l’histoire qu’il veut raconter. C’est celle d’une mer épaisse, écrasante, ce qui est renforcé par l’absence de rivage, nous plongeant au cœur de la scène. En plus de la matérialité qu’ils apportent, les coups de pinceaux, notamment le geste dynamique, permettent au spectateur de s’interroger, se projeter : le point de vue élevé suggère que la scène s’observe depuis le pont d’un navire, comme on en voit une dizaine flottant à l’horizon. Aucune difficulté alors à se figurer mentalement ces bateaux présents sur l’eau en confrontation avec la mer et le vent sifflant dans leurs voiles. On peut presque s’imaginer les mouettes voler au-dessus des embarcations et les vagues continuant leur chant. Grâce à un travail minutieux de la tonalité, le peintre a réussi à capturer une lumière juste et réaliste de la scène. Si ce tableau rappelle l’été, ce n’est pas seulement dû à la palette de couleurs qui suggère un soleil jouant avec les vagues, même en pleine mer. C’est aussi parce qu’il représente la force d’une nature à son paroxysme à la saison la plus chaude de l’année.

Paysage à Collioure, Henri Matisse (1905)

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© Wikipédia – œuvre dans le domaine public

Aux portes de l’Espagne et de la Méditerranée, la commune de Collioure est ici représentée par Matisse comme une allégorie de l’été, une œuvre quasi-abstraite tout en couleurs primaires. Elle illustre surtout la perception de Collioure à travers les yeux de Matisse, à un moment de sa vie où l’artiste vivait une période d’introspection, se traduisant sur la toile par le désir d’expérimenter de nouveaux styles, pour se rapprocher petit à petit du fauvisme. La parfaite association des couleurs vives et de certains gestes, voire d’un dynamisme dans les coups de pinceaux, dans un esprit désorganisé et inachevé, témoigne de la spontanéité de l’été et de son caractère fugace. La saison nous est ici montrée à travers la nature, une végétation sauvage, libérée de l’Homme et des assauts de l’automne et l’hiver. Où est Collioure ? La ville, prétexte au titre, s’est dissimulée derrière la formidable végétation qui a inspiré le peintre. Paysage à Collioure illustre la beauté dans le désordre et donne de la signification à ce qui semble être insignifiant.

Oliviers avec les Alpilles dans le fond, Vincent van Gogh (1889)

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© Wikipédia – œuvre dans le domaine public

Van Gogh a encore frappé avec cette œuvre tout en courbes représentant comme bien souvent, les paysages méditerranéens, en particulier provençaux. Ce tableau, presque psychédélique, nous transporte dans ses rêves et dans son imaginaire, inspirés par les mythes provençaux. Les oliviers, perdus et confondus avec la garrigue,  grâce à un camaïeu de vert, titillent le ciel et les nuages, sous une chaîne de montagnes bleues, les Alpilles. Chaque élément de la nature semble s’entremêler et ne faire qu’un. Entremêlement renforcé par le motif en volute qui marque l’ensemble et qui peut avoir été inspiré au peintre à la fois par les nuages et la forme biscornue des oliviers. Comme dans beaucoup de ses œuvres, Van Gogh transforme la réalité et s’échappe des standards de la peinture réaliste de l’époque, pour nous offrir sa propre vision du quotidien.

Paysage d’Italie vu par une lucarne, Edgar Degas (1856-1859)

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© Wikipédia – œuvre dans le domaine public

Paysages d’Italie vue par une lucarne d’Edgar Degas est une mise en abîme, un véritable tableau dans un tableau. En effet, la lucarne entourant le paysage d’Italie structure le spectacle verdoyant de la nature et le ciel nuageux qui vient surplomber le tout. Le jeu d’ombre utilisé pour peindre la lucarne marque la temporalité de cette œuvre, représentant sûrement une fin de journée d’été. Ce tableau rappelle la période la plus chaude de l’année pour sa palette de couleurs douces, rosées et travaillées, presque timides, qui vient magnifier un paysage d’Italie quasi endormi, où nuages et ciel bleu foncé s’entremêlent. La lucarne, imposante, vient cadrer le paysage, guidant le sens de lecture du spectateur. Artiste, peintre, graveur, sculpteur, photographe et naturaliste français, Edgar Degas a plus d’une corde à son arc et on reconnaît la précision de l’angle du photographe dans ce portrait de l’Italie. Membre fondateur du mouvement impressionnistecette influence transparaît dans cette œuvre où le jeu des lumières en extérieur est l’objet principal du tableau. Artiste peu conventionnel, ses œuvres sont variées et, selon lui, lorsqu’il s’agit de peindre des paysages il préfère  « Ce que l’on ne voit plus que dans sa mémoire » et c’est peut-être ce que l’artiste a voulu représenter en encadrant l’Italie dans cette lucarne. 

Breakfast-Time, Hanna Hirsch-Pauli (1887) 

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© Wikipédia – œuvre dans le domaine public

Hanna Hirsch-Pauli peint une scène de vie, simple mais criante de réalisme. Peintre suédoise du XIXe siècle, elle se démarque par son style qui consiste à ne prendre comme modèle que des artistes et personnes qu’elle connaît personnellement – en particulier son mari – ce qui donne du relief et de l’intimité à son art. Dans son tableau Breakfast-Time, Hanna Hirsch-Pauli illustre un déjeuner en extérieur, à la campagne, accompagnée d’une jeune femme seule, en robe, amenant un plateau. La table – élément central de l’œuvre – est entourée de trois assises vides, prête à accueillir des convives. Tout de blanc vêtue, la table ronde est placée sous un arbre, ce que l’on peut deviner grâce au jeu d’ombres et au travail de la lumière sous forme de petites taches blanches et noires qui scintillent même sur la théière. Les feuilles de l’arbre qui surplombent la table sont peintes délicatement, par légères touches, ce qui donne de la douceur au tableau. Les différents tons de vert utilisés pour peindre la nature et le paysage qui entourent la scène principale créent de la profondeur et apportent des éléments de contexte dans cette scène paisible. En peignant cette œuvre, Hanna Hirsch-Pauli rappelle les repas d’été, frugaux et conviviaux.

Toutes les œuvres présentes dans l’article sont dans le domaine public. Les reproductions sont libres de droit et proviennent de Wikipedia Commons.

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Seule la joie: le chemin lumineux du sexe tarifié au corps à corps amoureux

3.5

Seule la joie est la rencontre de deux femmes prostituées qui se découvrent une passion amoureuse. Tourné au corps à corps, du sexe cru aux étreintes sentimentales, le film dresse deux portraits écorchés et magnifiques, souvent « trop » mais qui vont vers la joie. Une belle ode à l’amour fou, poétique et sensoriel, malgré la crudité frontale de certaines scènes.

Filles de joie cherchant la joie

Seule la joie est tout autant une étude clinique de la prostitution en maison close au XXIème siècle, que l’histoire, poétique et sensorielle, d’une passion amoureuse. Une passion amoureuse avec ce qu’elle contient de déchirures, de besoin vital d’être avec l’autre sans pour autant se contenter de cet autre pour trouver la joie (et la jouissance!). Mais Seule la joie n’est pas que cette relation, c’est aussi une plongée au cœur d’une maison close et du quotidien des femmes qui y travaillent, des relations qui les unissent. On est du côté de l’Apollonide, de Filles de joie ou du plus récent Une femme du monde. Ce regard porté sur le quotidien d’une maison close allemande est en tout cas la volonté première de la réalisatrice : « En 2010, un travail de recherche m’a menée dans une maison close pour la première fois. Je souhaitais comprendre comment fonctionne cet endroit. Comment les femmes qui y travaillent appréhendent la féminité ? Comment se comportent-elles entre elles ? Comment se comportent-elles avec leurs clients ? » (Henrika Kull dans le dossier de presse du film). Les voilà filmées libres, indépendantes, jamais soumises. On a presque l’impression que le « non » féminin ne s’est jamais autant entendu qu’ici. Pourtant, dire « non » demande une folle énergie. Dans une scène où une connaissance de Sasha tente de devenir son client dans la maison close, on voit Maria prendre le pouvoir et renvoyer l’homme à son statut de simple consommateur de sexe. Cette crudité-là dans les rapports des clients et des prostituées est filmée comme autant de scènes sans filtre qui dépeignent la réalité des travailleuses du sexe, montrées avant tout comme des femmes qui travaillent. C’est un parti pris audacieux à l’heure où la prostitution est pointée du doigt parce qu’à mille lieues des discours d’émancipation féminine. Pourtant, Henrika Kull semble dire dans chacune de ses scènes qu’au contraire ici le corps est tarifié, mais maîtrisé. Bien entendu, nous sommes ici dans une prostitution volontaire, un travail du sexe consenti et non forcé.

Ils appellent ça être femme

A cette marchandisation du sexe jamais sanctifiée, toujours filmée crûment, Henrika Kull oppose une histoire d’amour passionnelle. « Avec mon deuxième long-métrage, j’ai voulu raconter une histoire d’amour fictive (en opposition à la maison close et aux femmes qui y travaillent qui sont des lieux et des personnes non fictives, note du Magduciné) qui naît dans un endroit où l’amour devient une marchandise […] Néanmoins, Seule la joie est avant tout une histoire d’amour entre deux femmes qui ne croit pas – ou plus – à l’amour […] indépendance. L’acharnement de ces deux femmes pour réussir à conserver un lien toujours plus intense est le sujet central de cette histoire » (propos de la réalisatrice à retrouver dans le dossier de presse du film). Peu à peu, la caméra s’éloigne de la maison close pour suivre Sasha et Maria dans leurs quotidiens respectifs, puis ensemble. Le quotidien de l’une, blessée par la vie et en quête d’une joie à laquelle elle se refuse, et celui de l’autre, rivée à son désir d’indépendance, entrent en collision permanente. Ce sont ces étincelles à la fois romantiques et dissemblables qui font le sel de Seule la joie. On imagine que Sascha tombe amoureuse de Maria quand celle-ci lui lit un de ses poèmes, un poème sur le féminin et sa représentation (à noter que l’interprète de Maria n’a pas de genre défini, peut-on lire dans le dossier de presse du film, et a endossé plusieurs identités au cours de sa vie), sur le sexe et sa réalité : « un bâtard et un criminel, exilés dans la féminité / ils appellent ça être femme / Mon mot pour famille n’est pas le leur / Mon mot pour poésie n’est pas le leur/ Leur sexe n’existe pas/ tu finis […] enfin par vivre par dépit/ […] « . 

Seule la joie est un film de corps, de défis, d’amour. Une histoire de regards (on pense à Portrait de la jeune fille en feu), Sasha cherchant dans le regard de Maria une nouvelle définition d’elle-même, et de discours sur soi, Maria passant de longs moments à raconter sa vie imaginée à son père dans des messages vocaux presque sans destinataire. C’est un film qui parfois s’égare, s’arrête, recommence, mais tente toujours d’aller de l’avant (ici vers la joie partagée) pour et par ses héroïnes de fiction. Seule la joie est résolument un film moderne, aux questionnements multiples et parfois vertigineux qui en font un témoignage précieux du corps, du féminin et surtout du désir dans une société où tout se marchande, même les baisers. Sasha et Maria doivent décider ensemble de ne pas avoir de plan préétabli et de s’offrir l’une à l’autre, sans arrière-pensée. Leurs sourires sont la clef.

Seule la joie : Bande annonce

Seule la joie : Fiche technique

Synopsis : Sascha travaille dans une maison close à Berlin depuis de nombreuses années. Maria, une nouvelle arrivante, est indépendante, non-conformiste et queer. Sascha est immédiatement attirée par cette altérité, Maria à son tour est fascinée par l’aisance suprême de Sascha. Cette attirance devient un amour qui fonctionne différemment de tout ce qu’elles ont pu connaître auparavant. Mais la peur de se dévoiler l’une à l’autre va remettre en question leur relation.

Réalisation : Henrika Kull
Scénario : Henrika Kull
Interprètes : Katharina Behrens, Adam Hoya, Maria Mägdefrau, Jean-Luc Bubert, Mike Hoffman
Montage : Henrika Kull
Distributeur : Outplay
Date de sortie :  2 novembre 2022
Genre : Drame
Durée : 1h28

Allemagne – 2021

 

Teresa l’après-midi et le soir aussi

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Barcelone, 1956. Alors qu’il s’approche d’une villa des beaux quartiers, Manolo voit son attention attirée par une jolie blonde. Lui est un petit malfrat spécialisé dans le vol de motos, alors qu’elle est une charmante étudiante de 20 ans. Le genre avec qui Manolo n’a aucune chance dans des conditions ordinaires.

Toute la première partie de Ultimas tardes con Teresa (titre original) est centrée sur Manolo, dont le surnom de Bande-à-part émerge. Issu d’un milieu défavorisé (la narration le cite souvent comme le Murcien, après avoir expliqué tout ce que cela implique), il est officiellement ouvrier dans un garage, mais il passe le plus clair de son temps à mener des opérations pas franchement catholiques. Outre le vol de motos pour lesquelles il récupère un certain intéressement auprès de son receleur, le Cardinal (un surnom également, car l’homme n’a rien d’un ecclésiastique), il pratique le vol à l’arrachée. Il passe également du temps dans un bar où il gagne parfois de l’argent en jouant aux cartes. Et puis, avec sa belle gueule, il drague les filles qui lui plaisent, même s’il ne se gêne pas pour lancer de fausses promesses, même à une gamine comme La Seringue qui, après un petit accident, le soigne tout en espérant qu’il l’emmènera prochainement faire un tour en moto. Un soir donc, Manolo s’introduit au culot dans une fête et s’approche d’une jeune blonde qui bavarde avec une brune qui semble une amie proche. Mais la blonde ne l’a pas spécialement remarqué et se détourne au moment où Manolo allait l’aborder. Du coup, juste pour garder contenance, il entame la conversation avec la copine brune. Il faut dire que des garçons qui organisent la fête s’approchent pour demander des comptes. Manolo obtient ainsi la complicité de la brune en prétendant avoir été invité par la blonde qui s’appelle Teresa. Cela tombe bien, puisqu’elle vient de s’évaporer. On apprend quand même que Teresa fréquente des garçons qu’elle pêche on ne sait trop où et qui ne sont pas forcément tous bien recommandables (la chance de Manolo), car mademoiselle n’a pas froid aux yeux. Pour maintenir sa position un peu faiblarde ce soir-là, Manolo s’intéresse à celle qui l’a soutenu, la gentille Maruja qui accepte son intérêt, allant jusqu’à danser avec lui et se laisser embrasser dans un endroit discret.

Teresa

La seconde partie est plus centrée sur Teresa, jeune fille de bonne famille, étudiante ayant des convictions politiques nettement marquées à gauche. Elle le fait sentir notamment lorsqu’elle commande dans un bar, demandant systématiquement un « cuba libre », cocktail dont Marsé néglige d’indiquer la composition. Teresa affiche donc un côté provocateur par rapport à son milieu d’origine, en fréquentant des garçons pas très recommandables. Cela ne l’empêche pas de se comporter en jeune bourgeoise habituée à un certain train de vie : la villa de famille est franchement cossue et les Serrat y entretiennent de la domesticité. Et ce n’est pas parce que Teresa considère Maruja comme une amie (elles se connaissent depuis toutes petites) que cela change grand-chose : elles n’ont pas les mêmes origines, les mêmes connaissances, la même instruction. En fait, en grandissant, elles ne peuvent que s’éloigner.

L’accident

À la faveur des circonstances, Manolo s’est rapproché de Maruja. Finalement, cela l’arrange bien de venir la rejoindre régulièrement, de nuit, dans sa chambre de la villa des Serrat. Entre Maruja et Manolo, une liaison suivie s’établit donc, parce que Maruja – follement amoureuse – y trouve largement son compte. Quant à Manolo, le simple fait de pouvoir s’introduire dans la villa des Serrat lui ouvre des perspectives alléchantes. Mais à l’origine, Manolo avait flashé sur Teresa et rien ne le lui fera oublier. Quant à Teresa, elle a l’occasion d’observer les allées et venues du couple Manolo/Maruja et elle envie leur intimité. D’où l’invitation que Teresa adresse à Maruja : une promenade en bateau avec son ami (de Teresa) du moment. À ce moment, le destin bascule. Trop pressée, Maruja glisse sur une marche qu’elle descend pour rejoindre le couple déjà embarqué. Elle se fait mal, se relève et profite de la promenade. C’est le soir, lors d’une dispute avec Manolo dans sa chambre qu’elle s’écroule sur son lit. Après une gifle de Manolo, Maruja ne bouge plus et le Murcien fuit en croyant l’avoir tuée. C’est en se retrouvant dans la chambre d’hôpital de Maruja que Teresa et Manolo font connaissance…

Roman d’ambiance

Dans ce roman que je qualifierai d’assez sinueux, Juan Marsé trouve un terrain adapté à son ambition littéraire. Ses longues descriptions (avec régulièrement des phrases à rallonge typiques de sa parfaite maîtrise de l’écriture) servent aussi bien son intrigue que ses envies d’évocation de l’époque, de l’ambiance de la ville de Barcelone avec ses différents quartiers, ainsi que des relations qui se nouent ou se dénouent. Ses portraits des personnages principaux sont remarquables. Cela vaut essentiellement pour Manolo, Teresa et Maruja, mais les parents de Teresa et le milieu dans lequel ils évoluent méritent aussi l’attention. On se délecte également des fréquentations de Manolo. Et puis, Juan Marsé fait sentir tout ce qui oppose Manolo (qui n’a que peu d’éducation, quasiment aucune culture générale et s’en tire essentiellement grâce à sa belle gueule) à Teresa qui sait déjà ce qu’elle veut, affiche un caractère affirmé (elle connaît également sa capacité de séduction) et bien sûr son origine bourgeoise. C’est une attirance réciproque (peut-être avant tout une certaine fascination) qui leur fait penser qu’ils peuvent tout espérer. Cela sera évidemment sans compter avec les aléas de la vie (la condition de Maruja) et leurs différences criantes. Teresa n’est finalement qu’une jeune fille dont ses parents peuvent encore décider de ce qu’elle fera de l’été.

Ultimas tardes con Teresa, Juan Marsé (1966)
Teresa l’après-midi (traduction de Jean-Marie Saint-Lu) – Christian Bourgois éditeur (1993)
Teresa l’après-midi – Points, collection « Signatures » (2009)

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4

« La Révolution française » vue par Nino et Ariane

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La collection « Le Fil de l’Histoire » des éditions Dupuis s’enrichit d’un nouveau titre portant sur la Révolution française. Comme à leur habitude, Fabrice Erre et Sylvain Savoia font preuve de didactisme pour expliquer aux plus jeunes les tenants et aboutissants d’un événement historique séminal et retentissant.

À chaque mouvement populaire, ou presque, les mêmes allusions se forment : la Révolution française est souvent brandie en modèle, en source d’inspiration ou, plus prosaïquement, en point de comparaison. Que l’on évoque les Lumières, Marianne, le drapeau tricolore ou l’hymne national, ce soulèvement du tiers état n’est jamais loin. Et lorsque des privilégiés tendent à faire main basse sur des biens ou des financements publics, on n’hésite pas à leur rappeler ce précédent historique, voire à les menacer d’une fronde d’une ampleur similaire. Il n’est à cet égard guère étonnant de voir la collection « Le Fil de l’Histoire » s’emparer de la Révolution française et l’expliquer, certes un peu hâtivement (format oblige), à leurs jeunes lecteurs.

Avant la Révolution, la France est caractérisée par des fractures profondes et institutionnalisées. Sa population n’est pas égale en droits et en devoirs, ceux des uns et des autres étant conditionnés par leur naissance. Trois ordres coexistent alors : le tiers état, qui représente 95% des Français, est composé des paysans, des artisans, des travailleurs modestes, tandis que la noblesse rassemble les grandes familles, les propriétaires terriens, les proches du pouvoir et que le clergé est constitué des religieux et des prêtres. Parmi ces trois groupes, seul le moins privilégié, c’est-à-dire le tiers état, est tenu de s’acquitter des taxes et des impôts. Cette division de la société se heurte aux idées progressistes défendues par les Lumières (dont Voltaire et Rousseau). Elle va surtout connaître son chant du cygne en raison des crises agricoles de 1787 et 1788 : les récoltes de céréales baissent drastiquement, le prix du pain explose, mais Louis XVI, ruiné par ses campagnes militaires, se montre incapable de venir en aide aux indigents.

C’est le temps des états généraux, des délégués et de leurs cahiers de doléances. Le 20 juin 1789, les députés contestataires, las, se réunissent dans une salle, se proclament Assemblée nationale et s’emploient à rédiger une Constitution. Le Roi ne peut désormais plus décider seul. Après la prise de la Bastille le 14 juillet, la Révolution se répand véritablement dans tout le pays, souvent dans la violence. En août, les privilèges sont abolis et deux camps se font face : révolutionnaires d’un côté et royalistes de l’autre. Mirabeau a beau être noble, il devient l’un des meneurs du mouvement. L’abbé Sieyès ou l’évêque Talleyrand figurent également parmi les révolutionnaires. Le 26 août, l’assemblée publie la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. La presse libre apparaît et l’opposition entre les deux camps ne cessera plus de se renforcer…

La suite est bien connue : les craintes de voir interférer les monarchies étrangères, la chasse aux aristocrates et aux troupes loyalistes, le jusqu’au-boutisme des sans-culottes, les massacres par guillotine, armes à feu ou noyade, l’exécution du Roi et de Marie-Antoinette (appelée « l’Autrichienne »), la Terreur de Robespierre, l’élimination des Girondins et des Hébertistes, le Directoire mis en place en 1795 après la condamnation à mort de Robespierre, lui-même alors considéré comme un dictateur et, enfin, la consécration d’un héros militaire, Napoléon Bonaparte, promu premier Consul de la République, puis Empereur… L’histoire est longue, complexe, faite d’avancées et de reculades, d’apaisements et de tensions, de symboles et de trahisons. Autant de choses sur lesquelles reviennent avec pédagogie Fabrice Erre et Sylvain Savoia, et notamment à travers leur traditionnel dossier explicatif glissé en conclusion de l’album.

Le Fil de l’Histoire : La Révolution française, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, septembre 2022, 48 pages

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3.5

Emily The Criminal : femme au bord de l’endettement

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Le spectre des galères financières a toujours constitué une solide motivation pour voir des personnages sombrer dans l’illégalité. Ici, c’est au tour d’Emily (Aubrey Plaza) qui va devenir au détour d’un film convenu et sans surprises, une crack dans le business de la fraude à la carte bancaire.

Pouvait-il en être seulement autrement ? 

La question mérite d’être posée à mesure que le cru 2022 du Festival de Deauville égraine son ultime atout, Emily The Criminal. Puisqu’avec ce film, qui marque la fin de la compétition se profile surtout la promesse que la sélection constituée par Bruno Barde ait bien fait le tour complet des thématiques qui définissent (et embrasent) notre voisin outre-Atlantique. En cause ? Le fait qu’il s’attaque à un problème endémique de là-bas : les galères financières. Un joli paradoxe, dès lors qu’on compare ça avec l’image de Goliath économique qu’arborent les US dans l’inconscient collectif, mais qui n’en demeure pas moins vraie avec sa palanquée de jeunes actifs endettés jusqu’à l’os avec leurs prêts étudiants. Parmi eux, on retrouve Emily (Aubrey Plaza), ex-étudiante en art qui a du mal à joindre les 2 bouts et dont le fort caractère l’a gratifiée d’un casier, après qu’une beuverie où elle a participé s’est mal terminée. La voilà donc à enchainer les services sans lendemains en restauration, dans l’attente que la conjoncture (ou un miracle) lui donne une 2ème chance. La situation va alors se décanter quand par l’entremise d’un collègue lui proposant une jolie somme contre 1h de son temps, elle va sombrer dans le milieu illégal de la fraude à la carte bancaire. Une usurpation d’identité courante aux Etats-Unis (on appelle ça « identity theft ») que l’intéressée va appliquer avec force et fracas sous le scope concentré de John Patton Ford, dont c’est ici la première réalisation.  Collant au plus près de l’actrice, sa caméra va alors capturer cette lente et inexorable descente aux enfers, sans curieusement émettre le moindre jugement. Aucun plan n’évoquera la satisfaction de l’intéressée qui pourtant va s’enrichir petit à petit. Et hélas, aucune effusion stylistique non plus ne viendra l’installer comme homme à suivre dans la profession. Car tout aussi appliqué puisse-t-il être, Emily The Criminal reste désespérément plat. Pas tant à cause du rythme cela dit, qui est d’ailleurs l’un des films les plus entrainants de cette morne compétition, mais bien de la gestion de son sujet. Ici, une femme avec les meilleures intentions du monde qui se plonge à corps perdu dans une sphère criminelle, c’est déjà se frotter à un canevas assez éculé puisque on devine aisément la suite. Elle va mettre une main dans la machine, puis un bras et finalement, le corps entier à mesure que les évènements deviennent incontrôlables. 

Et on a déjà vu tout ça (en mieux) & flamboyant chez Scorsese. 

La différence sera alors visible dans le ton général de la mouture signée Ford. Puisque là ou Scorsese use souvent d’un certain cynisme pour dépeindre ses anti-héros, Emily The Criminal semble répudier cette approche. La Emily du titre n’est certes pas une victime mais ne prend pas pour autant plaisir à être du mauvais coté de la barrière non plus. Elle y est contrainte, oppressée par un système qui n’arrive pas à voir les bonnes intentions d’une personne y compris quand celle-ci a pu être à l’origine d’erreurs de jeunesse. La hargne qui la pousse donc à embrasser cette voie n’en devient que plus compréhensible et on comprend qu’elle est là encore victime de son choix. Une donnée qui la rend certes plus ambiguë (on passera de la sympathie à son égard à une certaine pitié) mais aussi plus humaine. Exit donc le coté grisant et flamboyant de la dépiction de ce milieu qui laisse place à une approche un tantinet plus documentaire. La caméra est fuyante, fragile, comme flottant dans l’éther à la recherche de bribes. Un regard fuyant, une main qui se crispe, un esprit moins affuté qu’on pourrait le croire : autant de petites inflexions du corps que le cinéaste capte et qui permette d’élever un chouia l’entreprise au-dessus de la mêlée. Mais qu’on se le dise, ça n’est pas sa fin (qui agit en antithèse des œuvres de Scorsese susmentionnées) ni même son actrice investie qui arriveront à dissiper le fort relent de déjà-vu qui émane de ce Emily The Criminal.

Invoquer le spectre des galères financières est en théorie un bon moyen pour dépeindre un personnage en plein dilemme moral. Emily The Criminal expédie pourtant ces dilemmes au profit d’une intrigue convenue et somme toute attendue. Reste une Aubrey Plaza investie.

Emily The Criminal : Bande-Annonce

Emily The Criminal : Fiche Technique

Réalisation & scénario : John Patton Ford
Casting : Aubrey Plaza, Gina Gershon, Théo Rossi
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Jeff Bierman
Durée : 93 minutes
Etats-Unis – 2022

Indochine : l’empire et la reine

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Retour sur Indochine dans le cadre du cycle Catherine Deneuve. Réalisée en 1992, la fresque romantique révélait la profondeur du cinéma de Régis Wargnier… et consolidait la couronne de la reine du cinéma français.

Revenu des morts

Indochine a marqué le cinéma mondial, entre succès public et récompenses multiples. Une pluie de César et l’Oscar du meilleur film étranger distinguaient notamment son interprétation ou ses qualités techniques, dont une photo magnifique de François Catonné. Production d’ampleur, le long-métrage revêt une ambition romanesque disparue du grand écran au fil des décennies précédentes, en même temps qu’il reconstitue une époque révolue. Plus post-moderne que maniériste, Régis Wargnier réfléchit d’ailleurs sa démarche à l’écran de façon similaire à Casino et Titanic, deux œuvres américaines de fin de siècle conçues dans la même intention. Celle-ci implique d’abord une incarnation de la mort. De fait, Indochine débute par des funérailles, à l’instar de la supposé mort d’Ace Rothstein qui lance la fresque de Scorsese, et de l’exploration du Titanic par Cameron nous montrant le tombeau des passagers défunts. Afin d’appuyer l’expression d’un cinéma perdu, les trois opus associent encore leur récit d’une période ancienne à une narration au passé, portée par une voix off.

Dans le film de Wargnier, Éliane Devries se remémore durant les accords de Genève, en 1954, ses années passées en Indochine. Elle est à l’époque une femme épanouie, dédiée à sa plantation d’hévéas, son père et surtout sa fille adoptive Camille, issue d’une illustre famille d’Annam. Son existence bascule lorsqu’elle tombe amoureuse de Jean-Baptiste, un jeune lieutenant qui occasionne bientôt un triangle passionnel quand Camille s’éprend aussi de lui. Aux prémices du mouvement décolonial, les trois personnages voient leur brasier personnel devenir incontrôlable sous le souffle de l’histoire.

Au fil de l’eau

À vrai dire, user de la métaphore du feu pour résumer Indochine est inadéquate. Le cinéma romantique de Wargnier est ardent, là n’est pas la question, mais le réalisateur privilégie la figure de l’eau pour le signifier. Ainsi les funérailles en ouverture du film, celles des parents biologiques de Camille, se déroulent sur un fleuve. Serrant la main de la petite fille, Éliane s’apprête à devenir sa mère et administrer les terres des défunts en plus des siennes, ouvrant le chapitre le plus intense de sa vie. Quelques scènes plus loin, elle parie (et gagne) sur une course d’aviron entre hexagonaux et autochtones, en contraste avec le petit biplace qui demeure tristement quand l’héroïne vend sa plantation et quitte l’Indochine. La figure liquide investit le cœur passionné du film jusqu’à se dédoubler lors de la fuite de Camille et Jean-Baptiste dans la baie d’Halong. Les personnages veulent y sauver leur vie tout en dépérissant à mesure que leur gourde se vide.

L’eau illustre les poussées romantiques d’Indochine comme une force vitale qui mue les individus à aimer, risquer, accomplir. Sous forme de lait, d’innombrables indochinoises en nourrissent un bébé privé de sa mère et, de village en village, tout autant sa légende. Le liquide se retrouve aussi dans le latex naturel des hévéas, que Éliane saigne pour en produire le caoutchouc, et dont les coulées cessent (à l’instar des compétitions d’aviron) une fois le domaine perdu. Dans Je suis le seigneur du château (1989), deuxième long-métrage de Wargnier, une cascade servait déjà de décor à une épreuve initiatique aux jeunes garçons de l’histoire, et aux abandons charnels de leur parent respectif. Avant que les vagues n’avalent l’un d’eux lors de la scène finale, dans une tentative désespérée de rejoindre un père de l’autre côté des océans. La conclusion d’Indochine se situe dès lors aux antipodes car Éliane, sur une rive du Lac Léman à Genève, n’en est que spectatrice tandis qu’elle termine passivement le récit de ses années de passion. Sans prise sur son présent, le regard perdu sur des reflets qui lui renvoient ses souvenirs indochinois.

Briser les digues

Le réalisateur suggère l’eau même quand elle est absente, et filme la sortie de prison de Camille tel un torrent qui brise une digue. La jeune femme y est l’un des innombrables remous parmi les prisonniers jaillissant des barrières ouvertes. Le courant n’est alors puissant que par le mur dont il s’affranchit. Sept ans après Indochine, le rapport entre la cloison et le liquide sera tout aussi fondamental dans Est-Ouest (1999). Un couple y rejoint l’URSS sur une promesse trompeuse de Staline et, quand les murs du régime s’érigent autour des protagonistes, la nage porte un espoir de liberté. Il s’observe également que l’art peut se jouer des frontières et répressions, comme lorsque Camille et Jean-Baptiste échappent à leurs poursuivants au sein d’une troupe de théâtre itinérante. Ou que le personnage de Deneuve dans Est-Ouest, une actrice, apporte son aide pour s’échapper d’URSS.

Intrinsèque à l’élan passionnel, le tragique n’est qu’affaire de cloisonnement dans le cinéma wargnierien, bien plus que de choix cornéliens ou de prédestination. Éliane transgresse sa position sociale dans sa relation avec Jean-Baptiste, ce dernier trahit l’armée française par amour pour Camille, qui elle-même brise le carcan colonial pour embrasser pleinement son identité autochtone. D’où la célèbre réplique d’Éliane : « C’est peut-être ça la jeunesse. Croire que le monde est fait de choses inséparables. » En 1995, le protagoniste féminin d’Une femme française lutte encore contre les conventions, ses sentiments chevillés au corps. Inspiré de la vie de la propre mère de Wargnier, le film révèle aussi des clés pour comprendre pourquoi les femmes bravent les interdits chez le réalisateur, loin devant les hommes.

La reine

Indochine frappe pour sa corrélation entre la chute de l’empire français et l’engagement incertain de l’Hexagone, durant la décennie 90, dans le temps de la mondialisation. Le long-métrage a aussi la prescience d’un désir d’Asie, quelques années avant que son cinéma déferle sur le monde ou que la culture japonaise s’impose en France.

Et Deneuve dans tout ça ? À la fois charismatique, intense et juste, sa prestation sous la direction de Wargnier rappelait à quel point sa stature survole les époques et les conjonctures. Son règne amorcé durant les années soixante demeurera d’ailleurs au nouveau millénaire. Tout au plus peut-il s’acter que son aura est au diapason au moment d’Indochine, à presque cinquante ans. Outre le talent et la beauté, elle incarne la longévité et la légitimité qui en font une ambassadrice pour les marques de luxe autant que de l’UNESCO, quelques années après avoir figuré Marianne dans les mairies. Et c’est naturellement qu’elle attire à elle la jeunesse dans Indochine : celle de Camille, de Jean-Baptiste, et finalement de leur fils dont elle devient la mère. Avant de clôturer la décennie de la même façon dans Belle Maman en 1999, un autre succès populaire où la femme mûre qu’elle joue subjugue son gendre. Sans même le vouloir. Nul ne pouvait mieux interpréter ce rôle que la reine Catherine, une souveraine si évidente qu’elle semble presque l’être malgré elle.

Indochine – Bande-annonce

Indochine – Fiche technique

Réalisation : Régis Wargnier
Scénario : Erik Orsenna, Louis Gardel, Catherine Cohen, Régis Wargnier
Interprétation : Catherine Deneuve, Vincente Perez, Linh-Dan Pham, Jean Yanne, Dominique Blanc
Photographie : François Catonné
Musique : Patrick Doyle
Production : Eric Heumann, Jean Labadie
Durée : 2h39
Genre : drame romantique
Pays : France
Année de sortie : 1992

Cobra Kai, une cinquième saison impactante!

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Cobra Kai, c’est la série populaire la plus improbable de ces dernières années. Depuis son lancement très discret en 2018, le show aura véritablement explosé après son passage sur Netflix pour la saison 3. Avec cinq saisons, deux jeux vidéos et des fans de plus en plus massifs, on pourrait penser que tout va vite, trop vite. On le sait, faire durer le plaisir trop longtemps n’est jamais une bonne idée. Toutefois, dans un univers aussi improbable que le MiyagiVerse, on accueille encore chaque saison avec un gigantesque sourire.

Cobrai Kai, pourquoi ça fonctionne ?

Cobra Kai, c’est un peu la bête noire des cinéphiles, adeptes du bon cinéma.  Vous savez, ceux pour qui une œuvre  n’a pas d’intérêt si elle ne remet pas complètement leur vie en question. Ceux qui grimacent  si les dialogues ne sont pas impeccablement écrits et formidablement interprétés (ces gens-là, ayez au moins la décence de voir la VO). Non, Cobra Kai, n’a rien d’implexe. C’est avant tout une série ultra kitch, à l’interprétation très aléatoire et aux situations toujours plus ridicules. Oui, la série n’aurait aucune chance d’exister dans notre monde. Et, pourtant, le show parvient à être réellement addictif.

D’ailleurs, on remarque une certaine hypocrisie envers la série, venant de la part de personnes qui ont adoré les premiers Karaté Kid. En quoi voir Daniel exécuter son fameux coup du héron à l’âge de 50 ans est plus ridicule qu’à 17 ans ? Ça ne l’est pas, à part dans votre tête. Pour avoir re-visionné les trois films avant l’écriture de cette critique, les deux œuvres reposent exactement sur la même recette.  Je dirai même que la série est meilleure que les films. Elle est (un peu) moins manichéenne , plus drôle, plus touchante. Les combats sont nettement mieux chorégraphiés (on en reparlera). Quant aux protagonistes, ils s’avèrent nettement plus intéressants que Daniel à l’époque. Ceux qui vous diront que la série n’a donc aucun intérêt ont tort. Chaque saison occupe 10 épisodes, que l’on avale d’une traite. Et, ce qui me concerne, je m’évade totalement devant ce show. Cobra Kai, c’est LA série addictive, totalement décomplexé, qui transpire la good-vibe et fait un bien fou.  Et, finalement, n’est-ce pas tout ce que l’on demande ? De l’évasion ? Bon, maintenant, passons à la critique de cette saison 5 !

UN ANTAGONISTE TERRYFIANT

Nous sommes très peu de temps après les évènements de la quatrième saison. Cobra Kai est désormais leader sur la vallée, après sa victoire truquée au Tournoi. Miyagi Do et l’Aigle Venimeux (les Dojos de Daniel et Johnny) ferment leur porte. Daniel, de son côté, prépare son combat contre Terry Silver, afin de l’empêcher d’étendre Cobra Kai et de corrompre ses élèves. Il faut dire que celui-ci est prêt à tous les coups bas pour atteindre ses objectifs.  Johnny, lui, tente tant bien que mal de réconcilier Robby et Miguel, tout en apprenant à gérer une famille. Pour commencer, il est important de dire que cette cinquième saison se concentre sur les adultes, jusqu’ici moins présents que les ados. On pourrait presque qualifier la saison de Karaté Kid IV, tant elle est centrée sur Daniel. Son affrontement contre Silver occupe une bonne partie de l’intrigue. Pour l’accompagner, nous aurons Chozen, son nemesis de Karate Kid II et le combattant d’Okinawa ne fait pas de figuration. Véritable support moral, l’ancien ennemi de Daniel se révèle particulièrement attachant et bad-ass. Silver réellement terrifiant, manipulateur et nettement plus dangereux que Kreese, car bien plus immoral, fait un formidable antagoniste. Thomas Ian Griffin livre une performance réellement excellente, plus calme mais tout aussi menaçante que son jeu totalement barré de Karaté Kid III . Même Ralph Maccio, dont le jeu d’acteur n’a jamais été le fort, parvient à ouvrir son potentiel dramatique, tout en offrant à Daniel de très sympathiques affrontements. Malgré quelques actions de Daniel exaspérantes de stupidité (même à l’échelle de la série), cette intrigue tient réellement en haleine.

Bien sûr, le gros point positif de Cobra Kai reste ses personnages. Si l’accent est mis sur Daniel, les autres ne sont pas oubliés. L’intrigue de Johnny, toujours fun et décomplexée parvient à émouvoir, offrant de véritables moments de douceur entre Robby, Miguel ou Carmen. D’ailleurs, après 4 saisons à reproduire le même schéma (ennemis de toute une saison, réconciliés une journée, ennemis…) Daniel et Johnny sont enfin amis. C’est un véritable soulagement que de voir ces deux rivaux avancer ensemble et pas l’un contre l’autre. Globalement, ces 10 épisodes parviennent à montrer à quel point les héros ont évolué, que ce soit Daniel, Chozen, Miguel, Robby mais surtout, Johnny Lawrence. En résulte une saison bien plus joyeuse, ou l’alchimie entre les acteurs est plus palpable que jamais. L’écriture continue de briller quand elle représente les problèmes de ces jeunes qui, on le rappelle, sont des ados, avec des problèmes d’ados. On regrettera peut-être un manque de présence de Kenny et de Tory sur l’ensemble de la saison, surtout par rapport à leur importance cruciale pour les deniers épisodes. Quant à Sam, elle est toujours insupportable. Maintenant, il faut aussi avouer que la série semble au bout de son concept et on se demande s’il n’aurait pas été judicieux de terminer son histoire avec cette ultime salve. Pour le bien de la série, il faudrait que la 6ème saison soit la dernière.

LA MISE EN SCÈNE GAGNE UNE CEINTURE

En attendant, difficile de bouder cette saison 5 qui, au-delà de son aspect narratif plus sérieux, se veut également moins barrée. Si les précédents épisodes offraient des scènes allant du délicieusement ridicule au parfois franchement malaisant (on se souvient d’un match de foot en saison 3…), on se retrouve ici avec une intrigue plus calme, plus réfléchie et un peu plus réaliste. La rivalité entre les dojos reste particulièrement en retrait, en dehors des derniers épisodes et d’un petit affrontement pas bien méchant dans un parc aquatique. Les combats, parlons-en ! Non, parce que mine de rien, c’est important dans un feuilleton d’action. Et bien, excepté un combat au Mexique très mal filmé, mal monté et peu enthousiasmant, les affrontements ont réellement gagné en mise en scène et s’avèrent ici bien plus percutants. C’est plus fluide, mieux filmé et surtout, nettement mieux monté. De temps à autre, mais surtout dans le dernier épisode, le show se permet quelques magnifiques transitions et quelques superbes idées de mise en scène. Le pay-off, un élément toujours important dans l’identité de la saga, est toujours maitrisé et chaque idée trouvée par les scénaristes fait sourire. De même, certains effets scénaristiques classiques du cinéma, comme ce que j’appelle Une Fol Œil (un personnage qui se trahit en disant quelque chose qu’il n’est pas sensé savoir. Fol Œil venant d’Harry Potter 4), sont ici parfaitement bien utilisés.  Les plans s’avèrent également plus soignés, plus détaillés, mettant par exemple en valeur la taille de Thomas Ian Grifin (1m96), imposant face à ses ennemis et augmentant la menace du bad guy. Non, décidément, du tout bon pour Miyagi-Do cette année !

Cobra Kai saison 5 : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVkkWOllK7E

Fiche technique : Cobra Kai

Type de série : web-série diffusée sur Netflix
Genre : comédie dramatique
Création de Jon Hurwitz, Hayden Schlossberg et Josh Heald
Acteurs principaux : Ralph Macchio, William Zabka, Courtney Henggeler, Xolo Maridueña, Tanner Buchanan, Mary Mouser…
Musique : Leo Birenberg, Zach Robinson
Nb. de saisons 5
Nb. d’épisodes 50
Durée 22–36 minutes

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Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux

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L’auteur Marc Desaubliaux présente sa septième parution chez « Des Auteurs Des Livres ». D’emblée, le titre de cet ouvrage annonce la couleur. Ainsi, le lecteur part à la rencontre d’Un homme sans volonté. Mais qui est-il ? Qu’est-ce qui a poussé ce personnage à sombrer de la sorte, dans les tréfonds d’une âme éternellement insatisfaite ?

Publié depuis le mois de janvier 2022, le roman est disponible à l’achat via le site de la maison d’édition. Derrière le livre se cache un artiste parisien, Marc Desaubliaux. Un nostalgique qui puise dans sa mémoire, pour en faire des histoires aux accents dramatiques. En effet, l’une des grandes qualités de ce roman est sans doute son réalisme. Par ailleurs, l’ouvrage a été entièrement rédigé à la première personne. Ainsi, le narrateur Louis Puissonier-Tavernier incarne un homme indécis, difficile à cerner. Le lecteur se sentira à la fois agacé et parfois compatissant quant à ses changements d’humeur. Dans ce journal intime hybride, ce protagoniste se remémore ses jeunes années, lors d’un évènement, dans la demeure familiale.

Un récit de vie où les pensées parasitaires sont souvent explicites

Très vite, la cible se rend complice, témoin de son mal-être profond. Une sensation qui permet de bousculer les habituelles lectures dites « de confort ». Ici, les chapitres ne sont pas numérotés. D’emblée, ce « héros » aux émotions fluctuantes est présenté comme privilégié. Il est né dans la bourgeoisie où tout se tait, surtout les secrets. Frustré, Louis ne se sent pas à sa place. Ses parents voulaient qu’il se lance dans une brillante carrière, mais chaque décision qu’il prend semble teintée de noir. Même enfant, Louis faisait partie de ces enfants doués pour une discipline, en l’occurrence la peinture.

Il souffle sur ce livre un vent de Musset ou de Proust, sans la madeleine…

Rares sont les passages où le lecteur sentira l’excitation du héros Louis, qui dissimule de vives colères. Avec un personnage désespérément mélancolique, le garçon se mue en adolescent qui se recroqueville. Un arrogant qui s’ennuie et cultive son malheur : voilà le portrait du jeune Louis. Sous la pression d’une communauté totalement clanique, il est hors de question de rêver de n’importe quoi, d’aimer n’importe qui. Emprisonné, mais exposé à tant d’occasions, il ne parvient pas à les saisir en plein vol. Qu’il s’agisse de sa propre carrière, de sa famille qui le délaisse ou bien de sentiments, l’ensemble des éléments qui composent sa vie se fragilisent. Impossible de prendre une décision, dans cet océan de choix, qui contient si peu de combustible pour lui, lui permettant ainsi de s’enflammer.

Mais peut-on vivre sans jamais choisir ?

En résulte une découverte éprouvante, où certaines touches d’humour laissent respirer le lecteur. Cet ouvrage rappelle d’ailleurs une autre publication de l’auteur au titre tout aussi cynique : Journal du désespoir, rédigé en 1978. Dans cette approche d’un monde sordide, aux protocoles étouffants, l’écrivain dénonce la pression qui gangrène la sphère bourgeoise. En réalité, il est difficile de ressentir de l’empathie pour ces personnes illustres, « bien nées », tombées dans des familles où l’or coule à flots. Et pourtant, cette opulence ne permet en rien d’accéder au bonheur de Louis. Comme prédestiné, depuis sa tendre enfance, à se sentir en décalage avec tous ceux qui croisent son chemin. L’ouvrage Un homme sans volonté offre une expérience immersive dans la France des années 70.

Un homme sans volonté, Marc Desaubliaux
Des Auteurs Des Livres, janvier 2022, 262 pages

« Convoi » : après le basculement

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Publié aux éditions Soleil, Convoi se déroule en 2074, dans une France post-apocalyptique défigurée par les guerres nucléaires et les dérèglements climatiques. Alex est chargée d’assurer un convoi de médicaments du Havre vers Marseille, un exercice périlleux pour lequel elle s’est entourée d’une équipe de gueules cassées. Manifestement inspirés de Mad Max, Kevan Stevens et Jef livrent un récit pop, tarantinesque et traversé de tirades fusantes.

Déforestation, surconsommation, pollution, armes nucléaires, virus : ces menaces, longtemps soulignées dans la presse, les rapports d’experts ou les sommets internationaux, se sont agglomérées pour façonner le monde post-apocalyptique dans lequel évoluent les personnages de Kevan Stevens et Jef. La France n’est plus le décor de carte postale qu’elle a été : elle ressemble désormais davantage aux étendues désertiques traversées par les engins motorisés de Mad Max. Y acheminer des médicaments d’une ville à l’autre n’a d’ailleurs rien d’une sinécure, puisqu’il faut faire face aux terrains accidentés, au manque de ressources et aux hordes sectaires fanatisées. C’est pourtant à cette entreprise périlleuse que vont s’astreindre Alex et ses camarades, pour le moins insolites (on y trouve des binaires, des végétariens extrémistes, des réac’ à la petite semaine, des vieillards pervers, des gourous opportunistes…).

Pour qui a lu Mezkal, le côté pop et tarantinesque de Convoi ne sera pas une surprise. L’avalanche de tirades bien ciselées non plus. Kevan Stevens et Jef restent ainsi fidèles à leurs fondamentaux et livrent, dans un rythme effréné, ce qu’il faut de violence brute et de déraison pour marquer la rétine et la mémoire de leurs lecteurs. La traversée d’Alex n’est qu’une succession d’écueils à travers lesquels l’humanité apparaît toujours plus diminuée. À cet égard, l’introduction de l’album constituait déjà un bon indicateur : des gardes passés à tabac, un mercenaire crucifié, une mission casse-gueule imposée par la force, il n’en fallait sans doute pas plus pour initier une folie impétueuse.

Cette constellation de gueules cassées, plutôt réussie, prend place dans des planches avenantes, colorées avec soin, dont les dimensions et les angles de vue ont été contrôlés par le truchement de modèles réduits, comme chacun pourra le constater en parcourant les annexes de l’album. On aura en revanche davantage de réserve sur les expressions faciales, souvent sommaires, voire monolithiques quand il s’agit par exemple de dessiner l’étonnement (les yeux ronds, la bouche ouverte), comme en témoigne par exemple la page 75. Ce n’est pas forcément gênant, car cela s’inscrit dans l’esprit exalté voulu par Kevan Stevens et Jef, mais ça pourrait cependant refroidir certains lecteurs attentifs.

Par ses partis pris narratifs, sa science des dialogues et ses personnages gratinés, Convoi pourrait se ranger aux côtés d’Overseas Highway, Psykoparis,Valhalla Hotel ou encore (et surtout) Gun Crazy. Explosions, corps démembrés, cheveux ridiculement colorés, sexe, vomi, Milky Way, références à la culture populaire (de Goldorak au rap en passant par les frères Bogdanoff) : tout contribue à l’outrance dans un univers où la mesure n’a plus aucune prise. Finalement, on se dit que Convoi manque un peu d’épaisseur (et peut-être même de colonne vertébrale), mais qu’il se rachète par l’ingéniosité de ses planches et son côté pop et bravache, parfaitement fondu dans ses tirades fusantes et irrévérencieuses.

Convoi, Kevan Stevens et Jef
Soleil, septembre 2022, 132 pages

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3

« Le Ciel pour conquête » : odyssée intérieure et féminine

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Artiste coréenne très suivie sur les réseaux sociaux, Yudori publie son premier album aux éditions Delcourt. Le Ciel pour conquête prend pour cadre les Pays-Bas du XVIe siècle et s’appuie sur le point de vue de quatre personnages féminins.

Hans est un marchand de la bonne société hollandaise du XVIe siècle. Autour de lui gravitent trois, puis quatre femmes au tempérament et au statut bien distincts. Il y a d’abord sa femme, Amélie, une catholique particulièrement pieuse, peu épanouie dans son mariage, et considérée comme une sorcière sous prétexte qu’elle s’adonne aux expériences scientifiques. Il y a ensuite Eva, sa domestique attitrée, qui ne vit que par procuration, s’installant dans le sillage d’Amélie et s’accommodant du confort qu’elle peut en tirer. Le cas de Yolente apparaît un peu plus complexe et ambigu : sous le charme de son maître, elle est soucieuse de son apparence et désireuse de plaire aux hommes, voire de se faire une place dans la bonne société et de s’affranchir de sa condition de domestique. La dernière venue, baptisée Sahara, n’est autre qu’une esclave arrachée de force à un autre homme. Malmenée, violée, elle ne se berce pas d’illusions et compose avec son rôle, pourtant douloureux, de femme marchandisée et objetisée – sans pour autant perdre en dignité.

C’est avec une grande sensibilité que Yudori portraiture ces quatre femmes et met en exergue leurs relations tumultueuses, non seulement entre elles, mais aussi avec Hans. Amélie est l’héritière d’une grande famille en perdition et traîne comme un boulet des rêves laissés en souffrance. Elle va bientôt nouer une relation spéciale et ambivalente avec Sahara, retrouvant en elle certains échos à sa propre personnalité, jusqu’à partager ensemble cette conquête du ciel annoncée dans le titre de ce très beau roman graphique. Car en plus de maîtriser d’une main de maître un récit choral et caractérisé par sa justesse, Yudori s’emploie à travers des planches dessinées à traits fins, en noir et blanc, recourant volontiers au pointillisme, à la poésie et, parfois, à l’impudeur – notamment pour illustrer ces coïts froids, mécaniques et dénués de sentiments. En filigrane, la bourgeoisie du début des temps modernes, l’esclavage, la chasse aux sorcières, la foi religieuse, la logistique marchande ou encore la domesticité s’intègrent tous dans une trame narrative où seuls Hans et son chat peuvent aller et venir librement. Et pourtant, le premier se sent diminué par le regard critique de son épouse et le second ne doit sa présence au foyer, vue avec circonspection, qu’au plus grand des hasards.

En s’appuyant sur des personnages féminins à fort relief, en mettant en vignettes la Hollande du XVIe siècle, mais surtout en questionnant les sentiments humains les plus élémentaires (désirs, désillusions, jalousie, etc.) et l’existentialisme plus largement, Le Ciel pour conquête nous apparaît comme une fresque passionnante, plus attachée à la marge et l’anodin qu’à la centralité et au spectacle. C’est peut-être ce parti pris qui rend le roman graphique de Yudori si pertinent. La Coréenne, très encline à évoquer la liberté et la féminité, va les lier avec beaucoup d’à-propos, et en exploitant la relation en dents de scie entre une femme prisonnière d’un mariage sans amour et une esclave privée de toute autodétermination. Une très belle réussite.

Le Ciel pour conquête, Yudori
Delcourt, octobre 2022, 336 pages

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