Emily The Criminal : femme au bord de l’endettement

Le spectre des galères financières a toujours constitué une solide motivation pour voir des personnages sombrer dans l’illégalité. Ici, c’est au tour d’Emily (Aubrey Plaza) qui va devenir au détour d’un film convenu et sans surprises, une crack dans le business de la fraude à la carte bancaire.

Pouvait-il en être seulement autrement ? 

La question mérite d’être posée à mesure que le cru 2022 du Festival de Deauville égraine son ultime atout, Emily The Criminal. Puisqu’avec ce film, qui marque la fin de la compétition se profile surtout la promesse que la sélection constituée par Bruno Barde ait bien fait le tour complet des thématiques qui définissent (et embrasent) notre voisin outre-Atlantique. En cause ? Le fait qu’il s’attaque à un problème endémique de là-bas : les galères financières. Un joli paradoxe, dès lors qu’on compare ça avec l’image de Goliath économique qu’arborent les US dans l’inconscient collectif, mais qui n’en demeure pas moins vraie avec sa palanquée de jeunes actifs endettés jusqu’à l’os avec leurs prêts étudiants. Parmi eux, on retrouve Emily (Aubrey Plaza), ex-étudiante en art qui a du mal à joindre les 2 bouts et dont le fort caractère l’a gratifiée d’un casier, après qu’une beuverie où elle a participé s’est mal terminée. La voilà donc à enchainer les services sans lendemains en restauration, dans l’attente que la conjoncture (ou un miracle) lui donne une 2ème chance. La situation va alors se décanter quand par l’entremise d’un collègue lui proposant une jolie somme contre 1h de son temps, elle va sombrer dans le milieu illégal de la fraude à la carte bancaire. Une usurpation d’identité courante aux Etats-Unis (on appelle ça « identity theft ») que l’intéressée va appliquer avec force et fracas sous le scope concentré de John Patton Ford, dont c’est ici la première réalisation.  Collant au plus près de l’actrice, sa caméra va alors capturer cette lente et inexorable descente aux enfers, sans curieusement émettre le moindre jugement. Aucun plan n’évoquera la satisfaction de l’intéressée qui pourtant va s’enrichir petit à petit. Et hélas, aucune effusion stylistique non plus ne viendra l’installer comme homme à suivre dans la profession. Car tout aussi appliqué puisse-t-il être, Emily The Criminal reste désespérément plat. Pas tant à cause du rythme cela dit, qui est d’ailleurs l’un des films les plus entrainants de cette morne compétition, mais bien de la gestion de son sujet. Ici, une femme avec les meilleures intentions du monde qui se plonge à corps perdu dans une sphère criminelle, c’est déjà se frotter à un canevas assez éculé puisque on devine aisément la suite. Elle va mettre une main dans la machine, puis un bras et finalement, le corps entier à mesure que les évènements deviennent incontrôlables. 

Et on a déjà vu tout ça (en mieux) & flamboyant chez Scorsese. 

La différence sera alors visible dans le ton général de la mouture signée Ford. Puisque là ou Scorsese use souvent d’un certain cynisme pour dépeindre ses anti-héros, Emily The Criminal semble répudier cette approche. La Emily du titre n’est certes pas une victime mais ne prend pas pour autant plaisir à être du mauvais coté de la barrière non plus. Elle y est contrainte, oppressée par un système qui n’arrive pas à voir les bonnes intentions d’une personne y compris quand celle-ci a pu être à l’origine d’erreurs de jeunesse. La hargne qui la pousse donc à embrasser cette voie n’en devient que plus compréhensible et on comprend qu’elle est là encore victime de son choix. Une donnée qui la rend certes plus ambiguë (on passera de la sympathie à son égard à une certaine pitié) mais aussi plus humaine. Exit donc le coté grisant et flamboyant de la dépiction de ce milieu qui laisse place à une approche un tantinet plus documentaire. La caméra est fuyante, fragile, comme flottant dans l’éther à la recherche de bribes. Un regard fuyant, une main qui se crispe, un esprit moins affuté qu’on pourrait le croire : autant de petites inflexions du corps que le cinéaste capte et qui permette d’élever un chouia l’entreprise au-dessus de la mêlée. Mais qu’on se le dise, ça n’est pas sa fin (qui agit en antithèse des œuvres de Scorsese susmentionnées) ni même son actrice investie qui arriveront à dissiper le fort relent de déjà-vu qui émane de ce Emily The Criminal.

Invoquer le spectre des galères financières est en théorie un bon moyen pour dépeindre un personnage en plein dilemme moral. Emily The Criminal expédie pourtant ces dilemmes au profit d’une intrigue convenue et somme toute attendue. Reste une Aubrey Plaza investie.

Emily The Criminal : Bande-Annonce

Emily The Criminal : Fiche Technique

Réalisation & scénario : John Patton Ford
Casting : Aubrey Plaza, Gina Gershon, Théo Rossi
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Jeff Bierman
Durée : 93 minutes
Etats-Unis – 2022

Festival

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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