Filles de joie : une réouverture des salles sous le signe du féminin

3

Filles de joie sort sur les écrans après près de 100 jours sans salles obscures. Le film suit le parcours de trois femmes dont la prostitution est le gagne-pain. Au-delà, les réalisateurs tentent de regarder quelle solidarité se noue entre ces femmes et quels regards sont portés sur le féminin. C’est quoi une « pute » ? Pourquoi les hommes qui adorent les fréquenter, adorent surtout les détester ? Comment sortir de ce schéma ? Autant de questions que le film soulève, s’intéressant aussi au destin social de ses héroïnes.

A retrouver en DVD dès le 21/10/2020.

A l’assaut de leurs corps

Filles de joie fait immédiatement écho au grand film français sur la prostitution, L’Apollonide – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello. Les deux film partagent en effet une même tête d’affiche, qui endosse le rôle de « la mère » ou encore la patronne : Noémie Lvovsky. Cependant, là où Bonello choisissait la fin d’un monde, Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich parlent du monde d’aujourd’hui, de ses galères et de ses solidarités. Ainsi, on ne gâchera pas le plaisir en disant que le film commence là où il se terminera, on le sent tout de suite. Quelque chose a eu lieu, un drame ou une libération, il pleut et trois femmes ensemble n’ont pas l’air de s’en préoccuper. Le film décrira ensuite les événements, les conditions sociales qui ont mené à cet état. Forcément, l’écueil est toujours de chercher à « raconter » comment on en arrive là sans tomber dans le misérabilisme. Le film s’en sort assez bien car il s’attache à trois destins et n’en filme que des « moments », sans en faire de simples parcours vers l’enfer.

L’Apollonide – souvenirs de la maison close était un film vibrant, vivant, dans lequel le féminin s’écrivait en lutte contre sa destinée, tout en étant étouffé dans ses convictions. Dans Filles de joie, ce sont encore des luttes que les femmes écrivent, des destinées forcées où le masculin est bien trop souvent une menace. Oui, certes, on pourrait trouver les destinées des personnages un peu clichées, mais la force du scénario est de ne dépeindre ces quotidiens que par petites touches. Un rendez-vous pôle emploi, une dispute, un repas en famille, autant de scènes où l’une des trois héroïnes étouffe et veut prendre sa vie en mains. Est-ce aussi simple que cela ? Le film dira que non et qu’il est plus facile de s’en sortir ou de croire ces destinées misérabilistes quand on n’est pas dedans. Le film échappe à ce misérabilisme par des flash-back qui sont autant d’instants choisis avec soin et bien mis en scène et parce qu’ils mettent dans le « présent » des trois femmes des éléments en tension.

Regarder les femmes

D’abord, la relation entre les trois femmes est très fragile, toujours prête à exploser. Ensuite, le rapport au masculin est teinté d’une attirance, d’un désir de trouver l’amour, mais parachuté dans la violence et la domination.  On ne le dira jamais assez, même si ça ne concerne pas toutes les relations fort heureusement. Le discours est celui d’un enfermement, d’une prise de conscience aussi qui s’accompagne d’une lutte pour la dignité. Ainsi, le personnage campé par Noémie Lvosky est certainement le seul qui est confronté directement dans son cercle familial au regard porté sur le fait qu’elle se prostitue. Et cela entraîne des rapports de forces étranges, notamment avec sa fille qui ne voyant pas cela d’un bon œil, ne se sort pas non plus, dans la construction de son apparence, du regard porté sur elle. Ou encore ce fils qui « prend » l’argent mais préférerait peut-être ne pas trop savoir d’où il vient. On  n’est pas seulement dans la survie, c’est ce qui constitue un discours social plus pertinent.

Enfin, le film réfléchit également à la manière de filmer l’acte de prostitution en lui-même, autre point commun avec L‘Apollonide. Et c’est dans ces instants partagés entre femmes que les actrices sont les plus formidables. On y croit et leur jeu n’est jamais en retrait, jamais un vrai jeu qui réfléchit à ce qu’il donne à voir, c’est un jeu qui donne. Sara Forestier, Noemie Lvovksy et Annabelle Lengronne sont excellentes et il faut le souligner, leur trio est formidable. Parce qu’on ne joue pas vraiment à se prostituer, sauf peut-être chez Ozon et son Jeune et Jolie. Le rapport au sexe est encore montré comme tabou et bien souvent, même si le discours est avant tout social, parfois féministe, le film ne juge pas ses héroïnes. Peut-être que l’écueil principal est le regard sur le masculin, mais quand on étouffe on veut tout exploser autour de soi. Le féminin a ainsi une revanche à prendre, quitte à ne pas y aller par quatre chemins ! On aura ainsi une pensée tout le long du film pour des discours plus « borderline » sur la prostitution, qui y apportent plus de recul, et on ira lorgner du côté de Virginie Despentes. Les deux regards sont intéressants, le film parvient à sortir peu à peu les héroïnes d’un simple statut de victimes, elles agissent. Heureusement, le film semble avoir compris qu’il amorçait une véritable réflexion, sa toute dernière scène en est l’illustration parfaite. Encore une fois, tout est une question de regards…

Filles de joie : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Tz6n_5wHTAE

Filles de joie : Fiche technique

Synopsis : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

Réalisateurs : Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich
Interprètes : Noemie Lvovsky, Sara Forestier, Anabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet, Sergi Lopez, Salomé Dewaels
Scénario : Anne Paulicevich
Photographie : Juliette Van Dormael
Montage : Damien Keyeux
Sociétés de production : Versus Production, Les Films du Poisson, Prime Time
Distribution : KMBO
Date de sortie : 22 juin 2020 et en DVD dès le 21/10/2020
Durée : 91 minutes
Genre : drame

Belgique- France – 2020

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.