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Indochine : l’empire et la reine

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Retour sur Indochine, qui fête ses 30 ans, dans le cadre du cycle Catherine Deneuve. Réalisée en 1992, la fresque romantique révélait la profondeur du cinéma de Régis Wargnier… et consolidait la couronne de la reine du cinéma français.

Revenu des morts

Indochine a marqué le cinéma mondial, entre succès public et récompenses multiples. Une pluie de César et l’Oscar du meilleur film étranger distinguaient notamment son interprétation ou ses qualités techniques, dont une photo magnifique de François Catonné. Production d’ampleur, le long-métrage porte une ambition romanesque disparu du grand écran au fil des décennies précédentes, en même temps qu’il reconstitue une époque révolue. Plus post-moderne que maniériste, Régis Wargnier réfléchit d’ailleurs sa démarche à l’écran de façon similaire à Casino et Titanic, deux œuvres américaines de fin de siècle conçues dans la même intention. Celle-ci implique d’abord une incarnation de la mort. De fait, Indochine débute par des funérailles, à l’instar de la supposé mort d’Ace Rothstein qui lance la fresque de Scorsese, et de l’exploration du Titanic par Cameron nous montrant le tombeau des passagers défunts. Afin d’appuyer l’expression d’un cinéma perdu, les trois opus associent encore leur récit à une époque révolue et use d’une narration au passée.

Dans le film de Wargnier, Éliane Devries se remémore durant les accords de Genève, en 1954, ses années passées en Indochine. Elle est à l’époque une femme épanouie, dédiée à sa plantation d’hévéas, son père et surtout sa fille adoptive Camille, issue d’une illustre famille d’Annam. Son existence bascule lorsqu’elle tombe amoureuse de Jean-Baptiste, un jeune lieutenant qui occasionne bientôt un triangle passionnel quand Camille s’éprend de lui. Aux prémices du mouvement décolonial, les trois personnages voient leur brasier personnel devenir incontrôlable sous le souffle de la grande histoire.

Au fil de l’eau

À vrai dire, user de la métaphore du feu pour résumer Indochine est inadéquate. Le cinéma romantique de Wargnier est ardent, là n’est pas la question, mais le réalisateur privilégie la figure de l’eau pour le signifier. Ainsi les funérailles en ouverture du film, celles des parents biologiques de Camille, se déroulent sur un fleuve. Serrant la main de la petite fille, Éliane s’apprête à devenir sa mère et administrer les terres des défunts en plus des siennes, ouvrant le chapitre le plus intense de sa vie. Quelques scènes plus loin, elle parie (et gagne) sur une course d’aviron entre hexagonaux et autochtones, en contraste avec le petit biplace qui demeure tristement quand l’héroïne vend sa plantation et quitte l’Indochine. La figure liquide investit le cœur passionné du film jusqu’à se dédoubler lors de la fuite de Camille et Jean-Baptiste dans la baie d’Halong. Les personnages veulent y sauver leur vie tout en dépérissant à mesure que leur gourde se vide.

L’eau illustre les poussées romantiques d’Indochine comme une force vitale qui mue les individus à aimer, risquer, accomplir. Sous forme de lait, d’innombrables indochinoises en nourrissent un bébé privé de sa mère et, de village en village, tout autant sa légende. Le liquide se retrouve aussi dans le latex naturel des hévéas, que Éliane saigne pour en produire le caoutchouc, et dont les coulées cessent (à l’instar des compétitions d’aviron) une fois le domaine perdu. Dans Je suis le seigneur du château, deuxième long-métrage de Wargnier, une cascade servait déjà de décor à une épreuve initiatique aux jeunes garçons de l’histoire, et aux abandons charnels de leur parent respectif. Avant que les vagues n’avalent l’un d’eux lors de la scène finale, dans une tentative désespérée de rejoindre un père de l’autre côté des océans. La conclusion d’Indochine se situe dès lors aux antipodes car Éliane, sur une rive du Lac Léman à Genève, termine passivement le récit de ses années de passion. Sans prise sur son présent, le regard perdu sur des reflets qui lui renvoient ses souvenirs indochinois.

Briser les digues

Parfois, le réalisateur suggère l’eau même quand elle absente, comme lorsqu’il filme la sortie de prison de Camille comme un torrent qui brise une digue. La jeune femme y est l’un des innombrables remous parmi tous ceux des prisonniers jaillissant des barrières ouvertes. Le courant n’est alors puissant que par le mur dont il est prisonnier, dans une dialectique au cœur du cinéma wargnierien. Opposé à l’élan passionnel, son tragique n’est en effet qu’affaire de cloisonnement, bien plus que de choix cornéliens ou de prédestination. D’où la célèbre réplique d’Éliane : « C’est peut-être ça la jeunesse. Croire que le monde est fait de choses inséparables. » Huit ans après Indochine, le rapport entre la barrière et le liquide sera tout aussi fondamental dans Est-Ouest. Un couple y rejoint l’URSS sur une promesse trompeuse de Staline et, lorsque les murs du régime s’érigent autour des protagonistes, la nage porte un espoir de liberté.

Certaines barrières sont physiques, d’autres mentales comme les conventions sociales que Jeanne défie avec ardeur dans Une femme française. Inspiré de la vie de la propre mère de Wargnier, le film révèle ainsi des clés pour comprendre pourquoi les femmes transgressent les interdits chez le réalisateur, loin devant les hommes. Il s’observe aussi que l’art peut se jouer des frontières et répressions, comme lorsque Camille et Jean-Baptiste échappent à leurs poursuivants au sein d’une troupe de théâtre itinérante. Ou que le personnage de Deneuve dans Est-Ouest, une actrice, apporte son aide pour s’échapper d’URSS.

La reine

Indochine frappe pour sa corrélation entre la chute de l’empire français et l’engagement incertain de l’Hexagone, durant la décennie 90, dans le temps de la mondialisation. Le long-métrage a aussi la préscience d’un désir d’Asie, quelques années avant que son cinéma déferle sur le monde ou que la culture japonaise s’impose en France.

Et Deneuve dans tout ça ? À la fois charismatique, intense et juste, sa prestation sous la direction de Wargnier rappelait à quel point sa stature survole les époques et les conjonctures. Son règne amorcé durant les années soixante demeurera d’ailleurs au nouveau millénaire. Tout au plus peut-il s’acter que son aura est au diapason au moment d’Indochine, à presque cinquante ans. Outre le talent et la beauté, elle incarne la longévité et la légitimité qui en font une ambassadrice pour les marques de luxe autant que de l’UNESCO, quelques années après avoir figuré Marianne dans les mairies. Et c’est naturellement qu’elle attire à elle la jeunesse dans Indochine : celle de Camille, de Jean-Baptiste, et finalement de leur fils dont elle devient la mère. Avant de clôturer la décennie de la même façon dans Belle Maman en 1999, un autre succès populaire où la femme mûre qu’elle joue subjugue son beau-fils. Sans même le vouloir. Nulle ne pouvait mieux interpréter ce rôle que la reine Catherine, une souveraine si évidente qu’elle semble presque l’être malgré elle.

Indochine – Bande-annonce

Indochine – Fiche technique

Réalisation : Régis Wargnier
Scénario : Erik Orsenna, Louis Gardel, Catherine Cohen, Régis Wargnier
Interprétation : Catherine Deneuve, Vincente Perez, Linh-Dan Pham, Jean Yanne, Dominique Blanc
Photographie : François Catonné
Musique : Patrick Doyle
Production : Eric Heumann, Jean Labadie
Durée : 2h39
Genre : drame romantique
Pays : France
Année de sortie : 1992