Accueil Blog Page 260

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 1

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture.

Aujourd’hui, premier épisode, où l’on parle de la Sibérie, de séparations, de Bonaparte et d’un ténébreux montreur d’animaux sauvages.

Le roman-feuilleton est un genre typique du XIXème siècle, lié à l’essor de la presse. Il s’agit d’un roman écrit spécifiquement pour un journal, qui en publiait une partie chaque jour. C’était à la fois bénéfique au journal, dont certains ont vu leurs ventes exploser lors de la parution de romans particuliers, et à l’auteur, qui était payé à la page. Cette solution incitait donc les écrivains à faire des romans longs : plus il y avait de pages, plus ils étaient rémunérés.
Parmi les auteurs de ces romans, on compte Balzac, Alexandre Dumas, Ponson du Terrail, Paul Féval ou encore Emile Zola, mais celui qui eut le plus de succès fut incontestablement Eugène Sue avec ses romans Les Mystères de Paris et Le Juif errant.
Le Juif errant est publié en feuilleton dans le journal Le Constitutionnel en 1844 et 1845, et, aussi bien par son écriture que par les sujets développés, peut être considéré comme un modèle du roman-feuilleton.

Première partie : L’auberge du Faucon blanc
Le roman débute par un prologue, à la fois très poétique et empreint de tragique, se déroulant simultanément en Alaska et en Sibérie, de chaque côté du Détroit de Béring. Un prologue mystérieux qui donne une dimension quasiment tectonique à cette ouverture: d’emblée, le thème de la séparation est convoqué, ainsi que l’image de personnages errants dans des milieux profondément hostiles. Sans rien dévoiler de l’intrigue (nous ne connaissons même pas les noms des deux personnages en présence), ce prologue pose une ambiance et dévoile une ambiance romanesque qui se veut grandiose.
Ensuite arrive la première partie.
Cette première partie se déroule en octobre 1831 dans une petite ville d’Allemagne proche de Leipzig. Un ancien soldat de la Grande Armée arrive en ville, accompagnant deux jeunes filles, des jumelles d’une quinzaine d’années. Pour une raison inconnue, cet homme est attendu en ville par un personnage étrange et inquiétant, Morok, un montreur d’animaux sauvages qui se fait passer pour un prophète.

Comme d’autres romans tout au long du XIXème siècle, Le Juif errant se situe d’emblée dans un contexte post-napoléonien, où les héros de l’épopée impériale sont pourchassés. Sue, comme d’autres (Alexandre Dumas dans Le Comte de Monte-Cristo, Hugo dans Les Misérables), montre comment, même longtemps après Waterloo, la France et l’Europe restent marquées et divisées par l’aventure bonapartiste.
Ce qui est intéressant, dès ce début, c’est le côté mystérieux de la situation. D’un côté, Morok semble avoir reçu une mission particulière pour empêcher le vieux grognard (qui répond au surnom de Dagobert) et les deux filles de poursuivre leur voyage. Mission de la part de qui ? Pour quelle raison ? Nous n’en saurons pas plus pour l’instant (même si le nom d’un certain monsieur Rodin est prononcé).
De l’autre côté, ces deux jeunes filles, orphelines de mère et dont le père, ancien général bonapartiste (le général Simon), est en exil on ne sait où, sont en possession d’un mystérieux médaillon qui les enjoint de se rendre à Paris, à une adresse précise (en l’occurrence « Rue Saint-François, n°3 »), le 13 février 1832.
C’est à ce rendez-vous précis que les jumelles essaient de se rendre, et c’est la réussite de ce voyage que Morok a pour mission de contrarier.
Cette ambiance de mystère est encore renforcée par la présence de personnages énigmatiques. Ainsi, les deux jumelles rêvent, chaque nuit, d’un étrange jeune homme blond aux yeux bleus qui dit s’appeler Gabriel. Leur père, lors d’un combat, a été sauvé par un homme qui a pris un boulet de canon à sa place et y a survécu de façon inexplicable. En bref, cette première partie baigne dans une ambiance d’énigmes qui instaure un aspect surnaturel et favorise l’attention du lecteur. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce début de roman pour le moment.
Sur le plan de l’écriture, c’est ici l’efficacité qui prime. Nous avons quelques descriptions de personnages et pas mal de dialogues : la lecture est rapide, les chapitres sont assez courts (dix pages maximum) et se terminent souvent sur une petite phrase d’accroche qui donne envie de lire la suite (donc d’acheter le numéro suivant du journal : c’était le but).
Cependant, il faut admettre que cette écriture est aussi, parfois, pour le moins naïve, voire même nunuche à certains moments. Les personnages, dans cette première partie, se divisent en bons et méchants monolithiques. Ainsi, Dagobert est l’exemple du personnage un peu brute, frustre, mais profondément bon, dévoué et fidèle. Morok, au contraire, est l’être noir, brutal, presque animal et sauvage. Aucune subtilité dans la description des personnages.
Ce défaut majeur culmine avec la description des deux jumelles, personnages nunuches par excellence. Elle sont pures et innocentes, donc forcément vêtues de blanc, et surtout leurs lignes de dialogues sont d’une nullité (et souvent d’une inutilité) sans nom. Les traits seraient forcés même si ces personnages avaient été parodiques (ce qui, apparemment, n’est pas le cas).
Cependant, ce défaut n’est pas suffisant pour faire interrompre la lecture. On sent venir de loin le complot d’une organisation secrète (je mise sur les Jésuites, puisqu’on a, à un moment, le sigle L.C.D.J. : La Compagnie De Jésus?), mais aussi les retrouvailles émouvantes avec le père disparu, etc.
à suivre…

Athena : quand le chaos prend forme

Associé au réalisateur/scénariste Ladj Ly (Les Misérables), Romain Gavras nous dépeint avec Athena un affrontement entre policiers et jeunes de cité de manière jusque-là inégalée au cinéma. Littéralement une guerre à l’ampleur démesurée, qui fait preuve d’une incroyable technicité pour rendre le tout tendu et immersif. Dommage que tout ce travail sur la forme se soit fait au détriment du fond, tant Athena parait au final bien creux et en contradiction avec ses ambitions scénaristiques.

Synopsis de Athena : Rappelé du front à la suite de la mort de son plus jeune frère, décédé des suites d’une prétendue intervention de police, Abdel retrouve sa famille déchirée. Entre le désir de vengeance de son petit frère Karim et le business en péril de son grand frère dealer Moktar, il essaye de calmer les tensions. Minute après minute, la cité Athena se transforme en château fort, théâtre d’une tragédie familiale et collective à venir. Au moment où chacun pense avoir trouvé la vérité, la cité est sur le point de basculer dans le chaos…

Athena avait toutes les bonnes raisons de se faire attendre pour sa diffusion sur Netflix. Avoir Ladj Ly, réalisateur des Misérables, en tant que scénariste. Une bande-annonce des plus attrayantes, mettant en avant l’ampleur de sa mise en scène et de son propos. Un parcours remarqué à la dernière Mostra de Venise, où il fut nominé au Lion d’Or du Meilleur film. Et un accueil à l’international plutôt chaleureux question critiques. Et pourtant, si le film a fait parler de lui quelques jours avant le 23 septembre, c’est sur les réseaux sociaux. Réveillant une éternelle guerre entre gens de droite (dont certains politiciens) et détracteurs, qui n’ont cessé de s’envoyer des joutes verbales pour le moins cinglantes et irrespectueuses. Allant jusqu’à utiliser le long-métrage pour appuyer leurs propos, et ce sans l’avoir vu ! C’est certain qu’Athena a pour but de réveiller les consciences et d’encourager les débats, les avancées. Mais il est navrant que le titre ait dû subir une telle « publicité », incitant certaines personnes à passer leur chemin. C’est pour cela que dans cette critique, il ne sera nullement question de politique mais bien du film en lui-même. D’autant plus qu’Athena fait quelque chose qu’aucun autre « film de banlieues français » n’avait fait avant lui !

Bien évidemment, les habitués du genre seront en terrain connu, le film nous ressortant l’habituelle intrigue de l’affrontement entre policiers et jeunes de cité. Avec jets de caillasse de personnes enragées sur des policiers impuissants, au milieu des voitures qui brûlent et des « civils » ne pouvant que subir les faits. Mais plutôt que de suivre les pas de La Haine, Les Misérables et autres BAC Nord, le réalisateur Romain Gavras (Notre jour viendra, Le monde est à toi) décide avec Athena d’apporter au sujet une ampleur démesurée. De faire de cet affrontement une véritable guerre civile où riment tension, violence et spectaculaire. Et sur ce point, le titre est tout bonnement une réussite tant ce dernier fait preuve d’une technicité à toute épreuve. Semblant vouloir suivre le pas des grands films de guerre hollywoodiens, Athena propose des séquences et idées visuelles d’une ahurissante maîtrise. À peine le film commence que nous voilà embarqués dans un enchaînement de plans séquences immersifs et à la logistique folle – voir tous ces figurants en action et imager la caméra se faufiler au milieu de tout ce monde a dû être un véritable enfer de production –, et ce pour ne plus nous lâcher d’une semelle ! Créant à l’image un véritable chaos dont il est difficile de sortir indemne, ne pouvant que se remémorer la tension éprouvée et certains plans qui restent en mémoire après le visionnage – la banlieue filmée telle une forteresse imprenable ou encore ce groupe de policiers encerclés par des motards, menacé par les flammes. Le tout amplifié par une bande originale magistrale et le jeu des acteurs, plutôt convaincant. Vous l’aurez compris, Athena fait preuve d’une prouesse technique rarement vue dans le cinéma français, offrant au genre une toute autre vision qu’il sera difficile d’égaler par la suite.

Mais cet impressionnant travail sur la forme s’est malheureusement fait au détriment du fond. Car derrière cette ampleur gargantuesque, Athena n’a pas grand-chose à proposer. Certes, le long-métrage a voulu prendre des airs de tragédie grecque – donnant un sens au choix de la déesse comme nom pour cette cité – en voulant conter le destin de trois frères et d’un policier au milieu de ce combat. Des intrigues bien distinctes qui permettent au réalisateur et à ses scénaristes de ne pas tomber dans les clichés du genre, comme le radicalisme dans les banlieues ou encore des ripoux profitant de leur statut pour asseoir leur pouvoir. D’aller directement à l’essentiel et de ne pas prendre parti pour montrer dans chaque camp la cruauté et l’humanité qu’engendre un tel chaos, une telle bêtise humaine. Il suffit de voir l’introduction du film pour s’en rendre compte, celle-ci ne prenant pas la peine de présenter ses personnages et son décor, nous plongeant illico dans le feu de l’action – un peu comme l’avait fait Christopher Nolan avec Dunkerque. Cependant, Athena se prend les pieds dans son ambition scénaristique et en délivre une narration maladroite qui vient annihiler son rendu final.

Car à trop vouloir en montrer, l’histoire en oubli le principal qui est d’offrir des repères aux spectateurs. L’élément déclencheur – le meurtre d’un adolescent – est bien mentionné mais se retrouve avalé par le chaos environnant. Les personnages principaux répondent présents mais n’apparaissent que comme de simples visages devant guider le public au milieu de tous ces combattants, aux multiples points de vues survolés – policiers effrayés ou enragés, jeunes non écoutés ou avides de violence, civils subissant ou fuyant le conflit… Athena ne prend jamais le temps de s’arrêter et de s’intéresser à leurs motivations, à leur histoire, tant et si bien que l’ensemble paraît bien creux, bien vain. Et le pire, c’est que le long-métrage semble se perdre dans un troisième acte improvisé ne sachant plus quoi montrer, pour tenter de se donner une fin invraisemblable. Écartant un protagoniste de l’équation pour en repêcher un secondaire, sorti de nulle part et qui se transforme inexplicablement en une espèce de Michael Bay, adepte de l’explosion. Pour changer en un claquement de doigts les motivations d’un des frères de l’intrigue, sans que cela ait la moindre cohérence avec le reste de l’histoire. Et comme si cela ne suffisait pas, alors que le titre prenait le soin d’instaurer du mystère quant à l’origine de l’élément déclencheur pour ne pas prendre partie et ainsi justifier tout ce chaos, Athena se contredit lors de sa dernière minute. En donnant tout simplement aux spectateurs l’identité des coupables, gâchant son ampleur et son ambition première.

Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, c’est finalement ainsi que nous nous souviendrons d’Athena. Un long-métrage qui a le mérite d’emmener le film de banlieues français sur un tout autre terrain, mais qui ne restera dans les mémoires que par sa forme et non son fond. Mais avec le recul, que le titre ait fait réagir des politiciens montre à quel point celui-ci ne laisse pas indifférent. Qu’il engage réflexions et débats sur un sujet houleux qui sévit dans notre quotidien depuis bien des années. Au final, la « mauvaise publicité » engendrée par les réseaux sociaux est à l’image de l’élément déclencheur de l’intrigue. A trop vouloir réagir sur quelque chose dont nous ignorons les fondements, nous finissons par créer un chaos malsain et inutile. À moindre échelle, certes, mais ô combien ravageur !

Athena – Bande annonce

Athena – Fiche technique

Réalisation : Romain Gavras
Scénario : Romain Gavras, Elias Belkeddar et Ladj Ly
Interprétation : Dali Benssalah (Abdel), Sami Slimane (Karim), Anthony Bajon (Jérôme), Ouassini Embarek (Moktar), Alexis Manenti (Sébastien), Karim Lasmi (Imam), Birane Ba (Mourad), Darina Al Joundi (la mère)…
Photographie : Matias Boucard
Décors : Arnaud Roth
Montage : Benjamin Weill
Musique : Surkin
Producteurs : Romain Gavras, Ladj Ly, Mourad Belkeddar, Charles-Marie Anthonioz, Jean Duhamel et Nicolas Lhermitte
Maisons de Production : Iconoclast, Netflix France et Lyly Films
Distribution (France) : Netflix
Durée : 99 min
Genres : Drame, policier, thriller
Date de sortie :  23 septembre 2022
France – 2022

Note des lecteurs0 Note
2.5

Les Mystères de Barcelone : la vampiresse et les ogres

0

C’est auréolé de plusieurs Gaudí (l’équivalent catalan des César) en 2021, dont celui de meilleur film en langue catalane, que Les Mystères de Barcelone arrive enfin sur nos écrans, près de deux ans après sa sortie dans son pays d’origine. Un film inspiré d’une histoire vraie et dont l’esthétique, très travaillée, parvient à instaurer une ambiance glauque proche du surnaturel.

Synopsis : 1912. Depuis quelques temps, des rumeurs font état de la disparition de fillettes, causant la panique dans Barcelone. La police nie l’existence même de ces disparitions. Le journaliste Sebastia Comas va mener l’enquête dans les bas quartiers de la ville.

Film en noir, blanc et rouge

La première chose qui frappe dans le film de Lluis Danés, c’est sa qualité esthétique. Dès les premières minutes, nous assistons à un enterrement qui, par son traitement du noir et blanc et ses cadrages, rappelle aussi bien le Bergman du Septième Sceau que les films de Dreyer, par exemple. A cela se surajoute le caractère volontiers expressionniste de certaines scènes, donnant une identité visuelle particulière à ces Mystères de Barcelone. Cela, ajouté au thème de la disparition d’enfants, convoque forcément le fantôme du M le Maudit de Fritz Lang, ou même un film comme La Charrette fantôme.
Toutes ces références ne corsètent pas le film : loin d’être un simple catalogue de clins d’oeil pour cinéphiles, le film Les Mystères de Barcelone emploie cette esthétique pour la mettre au service de ce qu’il a à raconter. Le but est ici d’instaurer une ambiance proche du fantastique, voire du conte. En effet, le recours occasionnel à l’animation donne aux Mystères de Barcelone l’allure d’un conte cruel dans lequel une ogresse dévorerait des enfants.
Dans cet univers visuel largement dominé par le noir et blanc, la couleur intervient par petites touches d’abord, par taches pourrait-on dire, contribuant, là aussi, à façonner une atmosphère morbide et surnaturelle. Ainsi, la couleur dominante est le rouge sang, qui parfois envahit le ciel menaçant au-dessus de la ville. La couleur semble vraiment liée à la présence du Mal dans la ville : elle se déploie par petites touches, dessinant comme la trace d’un chemin que remonte Sebastia Comas. Jusqu’à aboutir au seul lieu où l’image est entièrement en couleurs, le cœur de l’horreur et de l’immoralité.
Le décor, enfin, fait beaucoup pour transformer Barcelone en un antre infernal digne de Babylone. Il faut voir ces quartiers mal famés où l’on entre par une porte ressemblant à la gueule ouverte d’un monstre mythologique dévorant les habitants. Tout cela distille une atmosphère de fantastique glauque et malsain, atmosphère dans laquelle vont se débattre les personnages.

Fracture sociale

Le film de Lluis Danés présente une Barcelone traversée par des lignes de fracture, dont deux semblent plus importantes : une fracture sociale, entre la bourgeoisie et le peuple le plus pauvre, et une fracture temporelle, entre l’ancien monde et le nouveau.
Très vite, cette histoire de disparition d’enfants, au centre des Mystères de Barcelone, s’inscrit dans une distinction de classes sociales : tant que les enlèvements ne concernaient que le peuple, la police va jusqu’à nier l’existence même d’une affaire, affirmant que c’étaient simplement des histoires de couples qui ne voulaient pas d’enfants et qui s’en étaient débarrassés. Il a fallu que la bourgeoisie en soit à son tour victime pour que l’enquête se déploie enfin. Les journalistes eux-mêmes ne sont pas épargnés par cette ségrégation, puisqu’ils sont les premiers à répandre des rumeurs sur les habitants des quartiers populaires.
Comas, lui, est différent. Il connaît intimement ces bas quartiers que ses confrères ne font que caricaturer. Il s’y promène comme s’il était chez lui. Il en fréquente les cabarets mal famés et les prostituées en mal d’espoir. C’est sans doute pour cela que, lui aussi, il est rejeté, mis au ban par les autres journalistes : dès la première apparition de Comas dans le film, il nous est présenté d’abord par les rumeurs propagées par ses collègues. Cette période d’une année complète, lors de laquelle Comas avait disparu, est-ce vraiment un voyage, comme le prétend le journaliste, ou est-ce un internement moins avouable ?
De fait, dès le début, Comas nous apparaît comme un être fragile, drogué (comme en témoignent les traces de piqûres sur ses bras), harcelé par son passé. Un passé que l’enquête sur les disparitions de fillettes va remettre au premier plan.
Cette différence de classes sociales est marquée par un mépris très violent de la bourgeoisie envers le peuple de la ville. Cette violence se manifeste, par exemple, dans une scène forte : une prostituée, dotée d’une très belle voix, essaie de débuter une nouvelle carrière dans le chant lyrique, face à un public bourgeois qui ne voit en elle que la péripatéticienne et rejette systématiquement les émotions qu’elle peut leur procurer.

La Barcelone infernale

« Il y a des gens très mauvais dans cette ville. Des gens qui paient ce qu’il faut pour satisfaire leurs vices. Ils ne croient pas en Dieu, ils ne croient en rien, ils aiment seulement faire du mal aux autres. »

Très vite apparaît une image inversée de Barcelone, une ville interlope, une ville malfaisante tapie dans le sein de la grande métropole. C’est là que se trouve le lupanar de luxe où la bourgeoisie bien en vue, la gardienne de la bonne morale, vient assouvir ses pires fantasmes. Une antichambre de l’enfer où une fillette coûte 70 pesetas.
Tout cela se déroule dans une ville en pleine transformation. Barcelone est en train de devenir cette ville moderne que l’on connaît, marquée par la personnalité de Gaudí. Du coup, cette affaire, inspirée d’une histoire vraie, apparaît comme la dernière résurgence d’un Moyen Âge sombre dans un monde qui tourne le dos au passé. Entre l’accusation de sorcellerie lancée contre Enriquetta, la suspecte idéale, et les mœurs vieillottes d’une bourgeoisie engoncée dans des traditions d’exclusion et de satisfaction immédiate de ses vices, c’est un monde de contes qui ressurgit dans une époque qui cherche à se donner l’image de la modernité.

Les Mystères de Barcelone : bande annonce

Les Mystères de Barcelone : fiche technique

Titre original : La vampira de Barcelona
Réalisation : Lluis Danés
Scénario : Lluis A. Martinez, Maria Jaén
Interprétation : Roger Casamajor (Sebastia Comas), Nora Navas (Enriqueta Marti), Bruna Cusi (Amèlia), Sergi Lopez (Commissaire Amoros)
Photographie : Josep Maria Civit
Montage : Dani Arregui
Musique : Alfred Tapscott
Production : Raimon Masllorens
Sociétés de production : Brutal Media, Filmax Entertainment, Generalitat de Catalunya, Televisio de Catalunya
Société de distribution : Destiny Distribution
Durée : 106 minutes
Date de sortie en France : 28 septembre 2022
Genre : drame social, thriller

Espagne – 2020

X de Ti West : Glaçant et hilarant à la fois, un slasher prometteur pour ce FEFFS 2022!

0

Dans le cadre du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le nouveau film de Ti West, X, a été projeté en Midnight Movie. Croyez-le ou non mais malgré la dénomination classique de Midnight Movie, celui-ci faisait salle comble et l’audience était en communion autour de ce film.

Le temps se rafraichit enfin et Halloween n’est pas très loin. Fidèle à sa programmation annuelle, Strasbourg nous offre une nouvelle édition du Festival Européen du Film Fantastique (FEFFS). Cette année, nous avons à l’affiche, Nosferatu de Murnau qui fête son centenaire, mais aussi le remake de Werner Herzog. La Belle et la Bête de Jean Cocteau et le Vampire de Dusseldorf de Robert Hossein sont aussi au programme, tout comme le Dracula de Coppola. Mais le film qui retient notre intérêt aujourd’hui est X de Ti West.

Tourné durant l’épidémie de COVID en Nouvelle-Zélande, peu touchée grâce à son statut insulaire, le film nous offre un slasher qui fleure bon les 70’s. Il est le premier volet d’une trilogie. Pearl, le 2e volet arrivera plus tard dans l’année. Puis MaXXXine, viendra compléter l’histoire en 2023.

Synopsis : Houston, Texas, 1979. Wayne, Maxine, RJ, Lorraine, Bobby-Lyne et Jackson sont sur la route vers un nouveau petit tournage porno. Ils atterrissent dans un trou paumé, dans la ferme d’Howard qui n’a plus toute sa tête. Ils avaient loué le local pour le tournage sans dire exactement ce qu’ils y font. Mais ce qui s’annonçait comme un tournage intéressant pour le groupe va virer au cauchemar à cause de l’épouse du fermier, Pearl…

Ti West a été aux manettes de plusieurs séries d’horreur comme L’Exorciste et Scream. Sa filmographie est essentiellement composée de films d’horreur tel que The Innkeepers, le found footage V/H/S et The ABCs of Death. Avec X, il nous refait découvrir un slasher intéressant, descendant direct de ceux de l’âge d’or.

Une esthétique travaillée

Le film est un petit bijou vernis. L’esthétique choisie est fascinante. Les tons pastels et délavés des années 70 fondus dans un grain d’image nette sont magnifiques. Cela rappelle bien évidemment les filtres instagram actuels dénués de tons jaunes et très bucoliques. Jouant à fond la carte 70’s, West use des transitions type « power point » de l’époque pour passer d’une scène à une autre avec un balayage horizontal.

Le bleu et le vert sont omniprésents dans le paysage, accentués par le ciel nuageux dénué de soleil. Il y a toujours comme un léger film grisâtre. Ces couleurs accentuent la noirceur des protagonistes dans les moments nocturnes et de solitude. Cela se vérifie avec les moments où Maxine rencontre Pearl ou lorsqu’elle est seule face à ses démons.

Les seuls moments où une vraie couleur jaune se manifeste sont les moments « humains » de la troupe, lors du tournage des « filles du fermier », où les acteurs s’amusent réellement à faire leur métier, ou encore à la fin, lorsqu’ils partagent des moments de convivialité. Durant ces moments, la lumière du soleil, sur les champs ou sur l’eau, et les lampes ramènent un semblant de vie.

Le rouge reste prédominant dans les scènes de massacre, où il est projeté directement en lumière ou sur une lumière jaunâtre qui vire au carmin, ce qui donne un aspect macabre poussé aux scènes. C’est aussi une couleur de mauvais augure pour les personnages qui en portent.

Jouer avec les symboles

Loin d’être malsain, cela donne un arrière-goût presque « littéraire » au film. En effet, ce n’est pas sans rappeler les figures de style littéraires. À l’instar d’un Edgard Allan Poe lorsque qu’il écrit Le Masque de la Mort Rouge, ce rouge est une couleur d’alerte presque prophétique de la tournure que prendra l’histoire.

Maxine-X-Ti-West-scene-centrale
Maxine dans une scène centrale

Lors d’une scène centrale du film, la panoplie lumineuse de Maxine est le bleu, le blanc et le rouge du drapeau américain. Le blanc est reflété sur son visage et son corps de manière diaphane et le bleu des paupières est irisé. Le rouge du bandeau est illuminé comme une auréole sur la tête. Nous pensons que cela a un lien direct avec  les facettes multiples de l’Amérique, celle d’une société prude mais qui comme n’importe quelle autre a un attrait pour le sexe.

Ce qui est d’ailleurs intrigant est l’omniprésence du blanc que portent les acteurs de X, Wayne, Jackson et Bobby-Lyne censés pourtant être des personnes assez peu « pures ». Même Maxine porte du blanc mais d’une autre manière, à travers la cocaïne et la lumière.

Le bleu que porte en permanence Maxine sur les yeux, les ongles et la salopette, même pendant son sommeil est une métaphore du regard différent qu’elle porte sur le monde qui l’entoure. D’ailleurs, bien qu’étant le personnage principal du film, elle n’a pas beaucoup de texte. Mais lorsqu’elle parle, Maxine est incisive, notamment sur sa vision de la pornographie, lorsque Lorraine porte un jugement sur son travail. Mais ce bleu est comme un coup de stabilo sur un texte, il vient mettre en lumière qu’elle est le personnage sur lequel le film est centré, la cible principale du massacre et qu’elle est le centre de l’intrigue.

Les dialogues sont aussi très intéressants car ils concernent leur statut de « paria » dans la société. Ils sont acteurs de X, ils représentent les fantasmes les plus refoulés des « pervers » comme ils les appellent, même de ceux qui se retrouvent dans les discours des évangélistes et des prêcheurs. Ils désacralisent et normalisent la sexualité qui est le besoin qu’ils estiment le plus humain. Au bout du compte, ce qui compte est leur vision d’eux-mêmes plus que celle des autres qui cherchent à les avilir, plus que leurs propres actions.

Un sens de l’humour léger qui tranche avec l’intrigue

Il n’est pas inhabituel d’avoir quelques petits traits d’humour dans les films d’horreur, mais chez celui-ci, il est assez spécial. Ce n’est pas un comique de mots, ni réellement un comique de situation, mais il y a quelque chose de très subtil qui fait que nous rions au visionnage.

L’exemple le plus convainquant que nous ayons trouvé est celui de la scène de Bobby-Lyne en fille de fermier, accueillant Jackson en lui disant « Would you like to…come inside? » et lui de répondre « It would be a pleasure. » Le double sens que relève ce court dialogue chapeauté par la prestation très moyenne de Bobby-Lynn rappelle cette époque Porno Chic où la pornographie se voulait plus sophistiquée qu’un scénario de deux pages mais ne réussissait pas toujours.

C’est d’ailleurs ce que cherchait le réalisateur de « la fille du fermier », le personnage de RJ Nichols, qui a une grande culture cinématographique (ce qui n’a pas manqué à faire rire le public) et cherche à rendre le film équivalent à un Emmanuelle ou un Gorge Profonde. Par ce trait, la passion de RJ Nichols pour le cinéma d’auteur et le cinéma de qualité n’est pas sans rappeler le personnage d’Harvey Wasserman dans The Deuce, qui était un réalisateur très cultivé et qui comprenait le cinéma en dépit des films de mauvaise qualité qu’il devait réaliser.

Le réalisateur nous a aussi joué des tours durant le film, des scènes de massacre comme celle de Wayne où il savait que nous ne supporterions pas la manière dont il serait tué. Il fait donc en sorte de couper la scène et de la remettre à un autre endroit afin de nous surprendre. L’humour réside réellement dans la façon dont les personnes sont tuées, parce qu’à chaque fois nous ne nous y attendons absolument pas. L’élément d’humour sera surtout un comique de situation comme la manière dont la victime se tait à cause du meurtre ou tombe. Nous n’arrivons pas vraiment à le formuler, de ce fait nous conseillons de regarder le film pour comprendre en quoi il est drôle. Cette façon indirecte par laquelle le réalisateur communique avec les spectateurs est d’ailleurs assez amusante.

Conclusion

X est un film réellement étrange pour 2022. Il est réellement très bon. Il n’est pas dans l’excès d’effet spéciaux mais il n’est pas non plus brouillon ou excessivement propre. Il y a un juste équilibre entre le massacre des personnages et l’ambiance angoissante et frissonnante que Ti West prépare en vaguelettes.

Quelque chose de très simple et sans extravagance se dégage de ce film. Le casting est réduit, les divers lieux de tournage aussi. On dirait presque un film indépendant ou étudiant à petit budget. Pourtant, les acteurs sont connus et ont déjà fait des films connus. Jenna Ortega qui joue Lorraine, tient le rôle principal de Wednesday de Tim Burton qui sort bientôt et joue Tara Carpenter dans le nouveau film Scream par exemple.

Nous le conseillons comme un petit échauffement avant Halloween, surtout si vous voulez revoir des slashers comme Massacre à la tronçonneuse par exemple. Peut-elle faudra-t-il juste le regarder parce que Ti West est un réalisateur prometteur dans le genre de l’horreur. Nous sommes très excités à l’idée que ce film soit le 1er d’une trilogie en espérant qu’elle sera aussi bonne que ce premier volet.

Bande-annonce : X

Fiche Technique : X

Réalisateur: Ti West
Scénario: Ti West
Musique: Chelsea Wolfe et Tyler Bates
Durée: 106 minutes
Langue: Anglais
Casting: Mia Goth (Maxine Minx/ Pearl), Martin Henderson (Wayne Gilroy), Owen Campbell (RJ Nichols), Jenna Ortega (Lorraine), Brittany Snow (Bobby-Lyne), Kid Cudi (Jackson Hole), Stephen ure (Howard)

Sources de la rédaction de l’article:

X- imdb ; X- wikipédia , porno chic – wikipédia, the deuce – wikipedia 

Crédit image: X- imdb

Blonde d’Andrew Dominik : la belle des horreurs…

Avant Marylin, il y avait Norman Jean. Avant la star de cinéma au regard de braise, il y avait une femme en proie aux drogues, à la psychose et aux hommes. Une dichotomie que capte bien Andrew Dominik dans Blonde, qui au détour d’une œuvre à l’effarante radicalité, embrasse la verve fantasmagorique (et donc parfaite) de l’œuvre de Joyce Carol Oates.

Publié en 2000, le roman avait alors marqué par sa propension à s’emparer de l’icône, par le truchement de la fiction. Un sacrilège pour certains au vu de la trajectoire incandescente de l’actrice, mais qui permettait in fine de dépasser le consensuel biopic attendu et se livrer à une représentation si ce n’est biographique, plus humaine de l’icône. Qui de mieux alors qu’Andrew Dominik pour s’emparer du dossier, lui qui s’était déjà frotté à l’exercice avec L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007 ? A priori, personne puisque celui qu’on n’avait pas revu depuis 2012 et Killing Them Softly cherchait justement à adapter cette œuvre fleuve depuis 15 ans. Une bien longue attente, qui aura permis, à l’arrivée, de trouver la bonne actrice (Ana de Armas) mais surtout de voir l’aura d’un autre grand cinéaste, infuser sur le résultat final.

Car si Jesse James pouvait se targuer d’arborer dans ses meilleurs moments une certaine déférence envers l’œuvre de Terrence Malick, Blonde quant à lui, embrasse pleinement l’esthétique barrée & somme toute hallucinatoire de David Lynch. Que ça passe par le changement constant de ratio, le recours à une chronologie fragmentée ou l’immixtion d’éléments purement horrifiques, la mouture signée Andrew Dominik louche ainsi pas mal du côté du créateur de Twin Peaks. Mais ce choix n’est pas tant axé ici pour distiller un surplus de cinéma à l’ensemble – Dominik y arrive très bien tout seul – mais plus pour coller à la prose elle-même hallucinatoire d’Oates.

La vie de Norman Jean, qu’elle soit fictionnelle ou au contraire bien réelle, est de toute manière, selon la romancière, déjà un terreau fertile à tous les cauchemars. Une jeune femme, naïve & ambitieuse qui débarque dans une industrie qui va l’essorer sur l’autel de la célébrité, c’est déjà l’assurance de dépeindre un effroyable microcosme misogyne, rance & vicié de l’intérieur. Et ce soin de refuser de coller à la virgule près au vrai déroulé des événements – en atteste cette chronologie qui agit en véritable kaléidoscope – participe indirectement au cauchemar, car il rend l’ensemble certes plus fort, mais d’un point de vue émotionnel, surtout plus vrai. Une véracité qui trouve un sublime mais sordide écrin dans la Blonde du titre, Marilyn.

Elle, l’objet de fantasmes qui s’est (apparemment ?) acoquiné avec JFK, qui rêve des planches new-yorkaises, mais battra le pavé de Sunset Boulevard à la place, apparaît ici comme une biche prise dans les phares d’une voiture. Elle est apeurée, paranoïaque, désaxée et libère ses affres à quiconque la regarde. Et ceux qui la regardent, c’est nous ! Tel est le parti-pris le plus intéressant & sans doute radical de Dominik qui, aux scènes d’exposition pourtant attendues, préfère tisser dans ces quasi 3h, un étonnant (non) jeu de voyeurisme. Une approche qui ressemble à s’y méprendre à un errement vu la réputation de sex-symbol de l’actrice, mais qui trouve un étonnant écho dans la mise en scène qui l’enferme constamment. Déjà par son choix du cadre – resserré à l’extrême – mais aussi par cette volonté de l’isoler le reste du temps dans cet enfer de strass et de paillettes. En résulte un subtil jeu formel, quasi-sensoriel par moments qui va le voir tour à tour flouter les décors environnant, glisser des vignettes ou carrément se plier à des expérimentations qui frôlent le mauvais goût. Mais cette radicalité a au moins le mérite d’alimenter l’autre sève ambiguë (et donc parfaite) pour représenter au mieux l’actrice : son impossibilité d’exister.

Marylin existe, elle, oui. Mais au détriment de Norman Jean dont les insécurités croissantes et le besoin maladif de validation & de reconnaissance viendront parasiter son mariage, et même sa carrière. De cette manière, et en rendant constamment les frontières entre les 2 entités poreuses, Dominik donne un rôle en or massif à Ana de Armas qui impressionne à plus d’un titre dans ce quasi-double rôle. D’une part, celui de Norman Jean, la fille lambda, naïve & résolument vulnérable, qui aspire comme beaucoup à la romance & à la réalisation de ses rêves. De l’autre, Marilyn, le sex-symbol, la pin-up et l’avatar d’une certaine idée de la célébrité. Et à ce jeu-là, la Cubaine révélée dans No Time To Die, Blade Runner 2049 ou À Couteaux Tirés révèle un talent certain tant elle doit parfois jouer, au détour d’une même scène, la fragilité et l’inébranlabilité. Il fallait au moins elle pour donner corps à ce fantasme de cinéma qui par une conjoncture étonnante agit également en dénonciateur des fondations malsaines et amorales de l’univers du spectacle américain, à l’instar des récents Elvis, Nightmare Alley ou le prochain Babylon.

Il arrive parfois que des œuvres transcendent à ce point leur sujet et leurs intentions que le terme chef d’œuvre semble avoir été inventé pour eux. C’est le cas de Blonde, peinture cauchemardesque d’une icône & portrait dévastateur d’une femme qui à l’instar de beaucoup de ses pairs, va affronter la saloperie des hommes et leur inextinguible soif de domination. Vous ne trouverez sans doute pas de film plus perturbant, radical & maîtrisé que ce nouvel ajout dans la carrière d’Andrew Dominik qui mérite définitivement sa place parmi les plus grands. 

Blonde : Bande-Annonce

Blonde : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Andrew Dominik
Casting : Ana de Armas, Adrien Brody, Bobby Cannavale, Julianne Nicholson, Caspar Phillipson, Sara Paxton, David Warshofsky, Xavier Samuel, Evan Williams, Scoot McNairy, Garett Dilahunt
Photographie : Chayse Irvin
Musique : Warren Ellis & Nick Cave
Montage : Adam Robinson
Production : Plan B Entertainment
Distribution : Netflix
Genre : Drame biographique
Durée : 167 minutes
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs0 Note
5

Coup de théâtre : Tom George a perdu sa partie de Cluedo

Dans Coup de théâtre, Tom George nous embarque dans le Londres des fifties pour élucider le meurtre d’un producteur de cinéma. Dans ce film de métafiction, le réalisateur a voulu s’amuser des codes du genre policier. Un projet audacieux qui reste malheureusement décevant.

Synopsis : Londres, années 50. La pièce de théâtre adaptée de La Souricière d’Agatha Christie remporte un succès tel qu’on veut la porter sur grand écran. Le projet est interrompu par le meurtre du réalisateur hollywoodien qui préparait le scénario. On confie l’enquête à l’inspecteur Stoppard, du genre blasé et désabusé, et à l’agent Stalker, une policière débutante aussi gaffeuse que zélée.

Un concept audacieux mais qui ne prend pas

Avec son Coup de théâtre, Tom George ambitionne de décrypter les codes du genre policier dans une démarche de métafiction. Tout le long de l’intrigue, la voix-off et les personnages n’hésitent pas à railler les mécanismes omniprésents des romans d’Agatha Christie au magistral A Couteaux Tirés réalisé par Rian Johnson en 2019.

Le concept est plutôt séduisant tant pour les cinéphiles que pour les amateurs d’intrigues policières. Un problème cependant. Si l’idée est bonne, l’exécution laisse à désirer. A force de moquer les codes du murder mystery, le Coup de théâtre finit par donner l’impression qu’il ne se prend pas lui-même au sérieux.

Dans une scène, un personnage explique qu’un film policier qui a recours aux flashbacks est un mauvais film. La séquence suivante nous plonge précisément une semaine dans le passé. Le même personnage critique ensuite le recours incessant aux ellipses. Un message « Trois semaines plus tard » s’affiche à l’écran. Les gags de ce genre s’enchaînent et se ressemblent. Le second degré ne permet pas une véritable analyse du genre policier. Il manque souvent de subtilité et finit par se faire lourd. C’est d’autant plus dommage que l’idée de départ était réellement intéressante.

En définitive, la déconstruction du genre « murder mystery » donne au film un côté brouillon. L’intrigue policière requiert une forme de rigueur. Les indices, les personnages et le motif sont comme les pièces d’un puzzle. Ils doivent s’assembler presque naturellement pour la révélation finale. Ici, le dénouement (que nous ne révèlerons évidemment pas) est original mais pas suffisamment bien amené. Si Tom Georges trouve le moyen de faire intervenir Agatha Christie elle-même, ce personnage drôle et intéressant n’est malheureusement esquissé que de manière expéditive.

Des personnages décevants

Le casting de Coup de théâtre est plutôt impressionnant. Avec Sam Rockwell (oscarisé en 2018), Saoirse Ronan ou encore Adrien Brody (oscarisé en 2003), l’affiche a de quoi allécher le spectateur. Mais le résultat ne suit pas.

S’il n’y a rien à redire du jeu des acteurs, les personnages qu’ils incarnent sont tristement stéréotypés. L’inspecteur Stoppard est un policier alcoolique et dépité par la vie comme on en a déjà vu des dizaines dans des livres, des séries ou des films policiers. Le personnage de Mervyn Cocker-Norris n’est qu’une caricature inintéressante et poussive d’auteur homosexuel et efféminé.

Le plus décevant reste l’agent Stalker. Cette policière débutante a quelque chose d’attachant mais reste caricaturale dans son rôle d’ingénue maladroite et zélée. Dans le Londres des années 50, ce personnage de femme déterminée à se faire une place dans un monde d’hommes aurait pu être très intéressant. Le scénario ne l’explore pourtant que superficiellement.

Un film pas désagréable pour autant

Avec de bonnes idées et un fort potentiel non-exploités, Coup de théâtre est un film plutôt décevant. Pour autant, il serait abusif de dire que le spectateur passe un très mauvais moment face au grand écran.

L’humour « pieds dans le plat » et l’intrigue un peu chaotique donnent un côté burlesque pas désagréable au film. Certains gags fonctionnent réellement et nous embarquent dans un voyage déjanté vers le Londres des fifties.

Tom George joue sur les costumes, les décors, les lumières et les couleurs. Il nous offre une belle parenthèse rétro en plein âge d’or du roman policier. Certains plans tout particulièrement réussis se démarquent. On peut citer le passage où des voitures filent à travers la campagne anglaise enneigée sous le clair de lune ou encore la scène de meurtre avec ses mouvements de caméra dynamiques et audacieux.

S’il échoue à nous faire réfléchir sur le genre policier et à nous offrir une intrigue solide, Coup de théâtre a le mérite non négligeable de nous faire voyager et rire un peu. Néanmoins, si vous êtes à la recherche d’un murder mystery impeccablement ficelé, privilégiez peut-être d’autres films du genre mieux exécutés.

Bande-annonce – Coup de théâtre

Fiche technique – Coup de théâtre

Titre original : See How They Run

Réalisation : Tom George
Scénario : Mark Chappell
Interprétation : Sam Rockwell, Saoirse Ronan, Leo Köpernick
Musique : Daniel Pemberton
Direction artistique : John Reid
Décors : Amanda McArthur
Costumes : Odile Dicks-Mireaux
Photographie : Jamie Ramsay
Montage : Gary Dollner et Peter Lambert
Production : Gina Carter et Damian Jones
Production déléguée : Katie Goodson et Richard Ruiz
Société de production : DJ Films
Distributeur : Searchlight Pictures
Durée : 98 minutes
Genre : comédie policière
Date de sortie : 14 septembre 2022
Etats-Unis – 2022

Auteur : Maxime D

2

Viva Erotica célèbre la création érotique en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Viva Erotica, deuxième film de la Cat. III hongkongaise à être édité par Spectrum Films à (re)découvrir en Blu-ray.

Synopsis : Un réalisateur dont les deux derniers films ont été des flops se voit proposer un film érotique pour relancer sa carrière. Il devra choisir entre son intégrité artistique et l’argent.

Éros, le cinéma et l’argent

Viva Erotica appartient à la fameuse Catégorie III du système de classification par âge du cinéma hongkongais, cela sans pour autant en être l’un des étendards subversifs les plus reconnus. Le long métrage co-signé par Derek Yee et Lo Chi-Leung en 1996 constitue toutefois une œuvre sensible et intelligente sur ce pan cinématographique hongkongais des années 90, qui tendait à dépasser les barrières de la représentation morale à coup de violence graphique, d’érotisme stupreux et de récits aux thématiques non adaptées au grand public (selon l’organisme hongkongais de classement des films).

La comédie dramatique, satirique et érotique qu’est Viva Erotica va justement s’amuser avec ces codes et les réfléchir à travers son personnage principal, Sing (Leslie Cheung). Au chômage depuis un an, perdu par rapport à son futur professionnel, le cinéaste se voit proposer la réalisation d’un film érotique. Quid de ses ambitions artistiques ? Va-t-il céder à l’appel de l’argent alors que sa mère compte sur son aide financière et qu’il vit aux crochets de sa petite amie policière.

Sing cauchemarde : la réalisation parfois cartoonesque le met en scène en footballeur adulte mal intégré dans une équipe d’enfants qui le rejettent, mettant à mal son avenir sportif ; ou encore dans une réalité alternative où il devient un pornographe efficace et riche. Le cinéaste doit aussi dépasser ses préjugés sur le cinéma érotique, un genre considéré comme honteux par une minorité mais bel et bien populaire. Certes, il y a des excès, parfois une absence de personnages dans un récit prétexte, mais comme le lui rappelle son chef opérateur, il y a aussi des chefs-d’œuvre aux récits sensibles, inventifs, subversifs. Pourquoi le cinéma labéllisé « artistique » et célébré par la profession serait le seul à être discursif et artistique ?

En ouvrant son esprit à une culture alternative, ainsi qu’en questionnant son rapport au corps et au sensible, Sing trouve alors une forme de compromis : oui, il peut gagner de l’argent tout en réalisant le film qu’il imagine, sans trahir ses visions et abandonner ses ambitions sur l’autel de l’argent-roi des studios et producteurs à la recherche du profit à court terme.

Les scènes érotiques qu’il va alors mettre en scène vont donc être portées par l’émotion des acteurs enfin dirigés comme des êtres sensibles et non des pantins. Sing réalise des visions évanescentes dont le caractère vaporeux est (certainement trop) valorisé par l’édition Blu-ray. Les corps s’entremêlent ainsi passionnément dans des images dignes d’Éros.

Regard lucide, ludique et mélancolique sur le cinéma hongkongais des années 90, récit existentiel touchant et film de genre drôle et sensuel, Viva Erotica réussit à être tout cela à la fois en restant à la hauteur de ses personnages. Sans jamais les juger dans leurs échecs mais en sachant célébrer les petites victoires individuelles et collectives face à la marche souvent brutale du macrocosme capitaliste.

Bande-annonce – Viva Erotica (Derek Yee & Lo Chi-Leung, 1996)

Viva Erotica en Blu-ray

Viva Erotica est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Le master vidéo utilisé semble daté même si le rendu général s’avère tout à fait correct. Le grain présent est parfois épais, l’aspect vaporeux recherché par le cinéaste manque occasionnellement de finesse tant il semble invasif sur certaines images. La colorimétrie est partagée entre des images majoritairement équilibrées, d’autres fortement contrastées et enfin quelques-unes désaturées. Le rendu visuel, qui ne manque pas de piqué, semble toutefois bien correspondre aux volontés artistiques du projet.

Il y a peu à dire concernant le rendu sonore, efficace, si ce n’est que la piste 5.1 aurait mérité davantage de dynamique par rapport à la piste 2.0 dual mono.

Du côté des compléments, on retrouve le podcast sur la fameuse Cat. III, bonus déjà présent sur l’édition d’Ebola Syndrome aussi disponible chez l’éditeur. Arnaud Lanuque répond évidemment au rendez-vous pour présenter le film en revenant d’abord sur le système de classification des films hongkongais. Il s’exprime ensuite sur Viva Erotica, la manière dont le film approche un pan du cinéma HK en mettant en scène des expériences de membres de l’équipe et le parcours des comédiens tels que Leslie Cheung et Shu Qi. On trouve enfin la bande-annonce du film ainsi qu’une nouvelle interview du co-réalisateur Lo Chi-Leung qui revient sur son statut d’auteur du film, sur les conditions de tournage d’un film érotique dans les années 90 ainsi que sur les comédiens et guest-stars de Viva Erotica.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES – Blu-ray

BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Cantonais DTS-HD Master Audio 2.0 & DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Genre : comédie dramatique érotique – Durée : 99 minutes

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview de Lo Chi-Leung

Podcast Cat-III

Bande-annonce

Sortie le 4 juillet 2022 – prix de vente public conseillé :  25,00€

Note des lecteurs0 Note
4.5

La Conspiration du Caire : James Bond au pays des pharaons

Cinq ans après Le Caire confidentiel, petite bombe cinématographique qui jetait une soufflante sur la corruption en Egypte, Tarik Saleh récidive avec La Conspiration du Caire. Récompensée du Prix du Scénario, lors du dernier Festival de Cannes, l’œuvre casse les codes et redore le blason du film d’espionnage. L’occasion, pour nous, de découvrir l’œuvre la plus kafkaïenne de la Croisette.

Synopsis : Alors qu’il vient d’être sélectionné dans la prestigieuse Université d’al Azhar, Adam se retrouve imbriqué dans une sombre affaire de corruption.

Les sentiers de la gloire

Tarik Saleh est un réalisateur qui ne craint pas de faire de la politique un fer de lance cinématographique. Si son nom ne vous dit probablement rien aujourd’hui, la sortie prochaine de son nouveau film, La Conspiration du Caire, devrait définitivement vous le rendre familier.

D’origine égyptienne, mais de nationalité suédoise, Tarik Saleh est ce qu’on appelle un touche à tout. Avant d’endosser la prestigieuse casquette de réalisateur, ce dernier a d’abord œuvré dans différents univers artistiques. S’il peut se targuer d’être l’un des plus anciens graffeurs du monde, il s’est également illustré dans le milieu littéraire. Son magazine documentaire Alive in Cairo, Egypt 1995 fait date et l’emmène, six ans plus tard, à publier la revue Atlas. Cette attention portée vers le monde extérieur devait tout naturellement le mener vers le septième art. Tarik Saleh est un producteur averti de films documentaires, interrogeant tour à tour les circonstances mystérieuses de la mort de Che Guevara (Sacrifio : who betrayed Che Guevarra ?, 2001) ou offrant un portrait sans concession des conditions de détention à Guantanamo (Gitmo : The New Rules of War, 2005). 2009 marque un tournant dans la carrière fulgurante de cet artiste caméléon. Cette année-là, Tarik Saleh sort sa première œuvre de fiction en tant que réalisateur, Metropia. Sélectionné dans plus de 65 festivals de cinéma, parmi lesquels se trouve le prestigieux Tribeca, le film rafle plusieurs dizaines de récompenses. Le plébiscite critique ne lâchera plus jamais le réalisateur. Pas moins de huit ans plus tard, son deuxième long-métrage Le Caire confidentiel, est primé à Sundance.

Tarik Saleh fait partie de ces artistes dont l’ascension paraît aussi incroyable que fulgurante. Le cinéaste fait aujourd’hui partie du club très fermé des cinéastes passés par la Sélection Officielle. La Conspiration du Caire entérine le talent de son auteur. Son triomphe prouve que Cannes, haut lieu de respectabilité souvent critiqué en vertu de son establishment généralisé, sait aussi récompenser, à juste titre, des œuvres politiques et engagées. Le réalisateur s’inscrit dans la droite lignée de son précédent film. Cette fois, ce n’est pas à la corruption et au clientélisme de la police qu’il s’attaque mais à l’instrumentalisation de la connaissance. Si le cinéaste déplace son curseur dans le milieu universitaire cairote, l’objectif reste, fondamentalement, le même : celui de dénoncer la corruption généralisée qui règne en Egypte.

Le Caire : nid d’espions

Pour ce faire, le cinéaste choisit de planter sa caméra dans la prestigieuse Université al-Azhar. Cette institution islamique d’enseignement possède une renommée qui dépasse très largement les frontières égyptiennes. Ce choix peut étonner. Il ne doit pourtant rien au hasard. Le ton est en effet donné avant même que le film ne commence. L’indépendance totale de la faculté attire les convoitises d’un Etat égyptien désireux de mettre fin à son autonomie ancestrale. Ce dernier croit (enfin) pouvoir atteindre son but lorsque décède le Grand Imam.

Puisqu’il faut nécessairement le remplacer, à charge pour l’inspecteur Ibrahim (Fares Fares) de trouver le pigeon idéal qui aidera à la réussite du candidat fantôme (dépêché par le gouvernement). L’oiseau naïf en question se nomme Adam (Tawfeek Barhom). Le jeune homme ne se doute pas qu’en arrivant au Caire, il se jette dans la gueule du loup. Fils d’un pêcheur sans le sou, débarqué de sa province reculée, Adam incarne une innocence foulée du pied par un système politico-judiciaire peu enclin à respecter une légalité (qu’il a lui-même instauré).

La Conspiration du Caire ne cesse de filer la métaphore biblique. Adam croit débarquer au jardin d’Eden de la connaissance. Celui-ci comprend bientôt que céder à la tentation du fruit défendu est jalousement gardé par un petit cercle d’initiés. « Connaître est un pouvoir qui peut vous couper la main » dit le Général Al Sakran (Mohammed Bakri). Il faudrait rectifier. Georges Orwell affirmait, dans La Ferme des Animaux, que « si tous les hommes sont égaux, certains le sont plus que d’autres ». Tarik Saleh ajoute, quant à lui, que : « si la connaissance est être l’affaire de tous les hommes, certains l’instrumentalisent plus que d’autres ». Il s’en donne même à cœur joie. Ce dernier dénonce, en effet, avec force l’utilisation politique de la religion, instrumentalisée à des fins plus idéologiques que pédagogiques.

Sous le pavé cairote, l’espoir ?

Imaginez-vous un film qui mêlerait film d’espionnage et roman d’apprentissage. Vous aurez alors une idée de La Conspiration du Caire. Adam découvre le monde. Et cela n’est pas beau à voir. Le film frôle sciemment avec la caricature ampoulée. Il y a ces politiciens véreux prêts à tout pour conserver (et s’arroger) les pleins pouvoirs. Ces fonctionnaires zélés, pris dans une logique jusqu’au boutiste, avides des caresses du président.

Pourtant, dans cet océan de consternation, surnage la possibilité d’une île. Le Sheikh Negm (Makram Khoudry) apparaît, dans le film, comme la voix de la sagesse. Tel Saint Antoine, le personnage résiste à la tentation du mensonge, préférant, de loin, la mort physique à la pestilence de la corruption morale. Même chose pour l’inspecteur qui refuse de céder aux sirènes de la facilité.

N’est pas Abraham qui veut. Adam, ce nouvel Isaac, est sauvé. Les règles du jeu ont changées. Ce n’est pas une revanche des gentils sur les méchants. Que cette lecture métaphorique ne trompe personne. La Conspiration du Caire n’est pas une œuvre stupidement manichéenne. Tarik Saleh connaît suffisamment son sujet pour s’éviter l’écueil du jugement de valeur démoralisant. S’il montre volontiers le chaos qui règne dans la société égyptienne, il en révèle aussi la beauté sous-jacente. Ecumant les interstices laissés vacants, celle-ci déroute nos certitudes, bouscule nos a priori, rendant obsolète tout découpage binaire entre les « bons » et les « méchants ». « Sous le pavé, la plage » scandait les étudiants en mai 68. Sous le pavot étouffant, l’espoir rôde diraient les étudiants d’Al Azhar.

Bande-annonce – La Conspiration du Caire

Fiche technique – La Conspiration du Caire

Réalisation et scénario : Tarik Saleh
Interprétation : Tawfeek Barhom (Adam), Fares Fares (Ibrahim), Mehdi Dehbi (Zizo), Mohammad Bakri (le général Al Sakran), Makram Khoury (Sheikh Negm)
Montage : Theis Schmidt
Production : Kristina Åberg et Fredrik Zander
Sociétés de production : Atmo Production ; Film i Väst, Final Cut for Real, Memento Films, Oy Bufo Ab et Sveriges Television (SVT) (coproductions)
Pays : Suède
Genre : thriller, drame
Durée : 2h
Sortie : 26 octobre 2022

Note des lecteurs3 Notes
3.5

Troisième intégrale de « 421 » aux éditions Dupuis

0

Les éditions Dupuis publient le troisième et dernier volume des intégrales de 421. On y suit le parcours d’un agent secret britannique, Jimmy Plant, dont les créateurs, Éric Maltaite et Stephen Desberg, révèlent pour la première fois le passé.

Terrorisme islamiste, milices américaines d’extrême droite, complot visant Gorbatchev, ex-agent irakien de Saddam Hussein reconverti en collectionneur d’antiquités archéologiques : le moins que l’on puisse dire, c’est que 421 colle à son temps, quand il ne fait pas montre d’une certaine prescience. En délicatesse au sein d’une maison d’édition en voie de réinvention, en situation de rupture avec le nouveau directeur éditorial de Dupuis Philippe Vandooren, Éric Maltaite et Stephen Desberg livrent en 1992, avec « Le seuil de Karlov », le dixième et dernier récit d’une série qui s’écoulaient pourtant encore à quelque 20 000 exemplaires (le seuil de rentabilité à l’époque). Trop adulte pour un magazine (Spirou) qui se tournait manifestement vers un jeune lectorat, 421 ne va cependant pas tirer sa révérence sans donner un relief biographique et psychologique à son héros, densifier ses phylactères et moderniser un dessin rendu quelque peu obsolète par des publications telles que Fluide Glacial ou Métal Hurlant. En fin connaisseur, Didier Pasamonik s’épanche longuement sur ces faits dans une introduction passionnée, entrecoupée de dessins et de croquis, avant d’en arriver au cœur du sujet.

« Falco » se penche sur une milice extrémiste dirigée par un ancien de la CIA et rendant des services inavouables à un sénateur conservateur, Elliott Purdie. C’est depuis une prison privée que ce groupe de combattants aussi clandestins que fanatisés cherche à se venger des groupes terroristes arabes. Il va se voir infiltré par Jimmy Plant, le héros de 421, qui y croise une ancienne connaissance, Jetta Anderson, engagée pour filmer les opérations. L’épisode qui suit, « Les Années de brouillard », introduit un personnage qui va devenir récurrent jusqu’à la fin de la série, Morgane Angel, une espionne qui enquête sur le passé trouble de Jimmy. Tandis que le voile est levé sur l’adolescence du personnage, déjà caractérisé par « la vivacité, l’intelligence, le bon sens », une relation spéciale, ambivalente, va se nouer entre les deux agents, phénomène qui va trouver son point culminant dans « Morgane Angel », où un Jimmy déguisé va séduire Evelyn, la sœur de Morgane, pour approcher cette dernière. Il découvre aussi ses motivations profondes, son éducation rigide et son tempérament à tendance émotionnelle. 421 se distingue surtout par une capacité hors pair à se fondre dans la peau d’un autre et à simuler l’expertise sur des sujets qu’il ne maîtrisait pas quelques heures plus tôt (la musique baroque, en l’occurence).

Le dernier tome de cette intégrale, « Le seuil de Karlov », met 421 sur la piste d’un criminel « mortellement dangereux », ancien du régime de Saddam Hussein, pour lequel il a multiplié les assassinats de manière méthodique et sadique (ses commentaires ironiques sur la curiosité des enfants). Pas dénué d’humour ou de sous-entendus (les divorces à l’amiable, les prisons d’hommes…), le récit s’intéresse aussi aux marchands d’antiquités et s’appuie sur les tensions entre Jimmy et Morgane, duo antagonique reconstitué pour l’occasion. Comme ses prédécesseurs, « Le seuil de Karlov » est parfaitement maîtrisé, tant dans sa dimension graphique que dans l’enchaînement des événements ou sa manière de caractériser les différents protagonistes. Éric Maltaite et Stephen Desberg ont certes été contraints de mettre fin de manière précoce aux aventures de 421, mais ils lui auront donné les nuances, le charisme et les instigateurs qu’il faut pour marquer l’histoire de la maison Dupuis – et, plus largement, de la bande dessinée franco-belge. Rusé, manipulateur, franc du collier, plus mystérieux qu’il n’y paraît, Jimmy Plant s’avère finalement bien plus qu’un énième ersatz de James Bond : c’est un agent complexe, jusqu’au-boutiste, doté d’une éthique personnelle (et relative). Un authentique héros de bandes dessinées.

421, Éric Maltaite et Stephen Desberg
Dupuis, septembre 2022, 264 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Le Bonheur dans la littérature et la peinture » : joie et quiétude de Cicéron à Warhol

0

Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres et professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, Pascal Dethurens problématise le bonheur à travers la littérature et la peinture. Son ouvrage, publié aux éditions Hazan, fait place à cent illustrations et des dizaines de citations minutieusement choisies, mettant en exergue la manière dont ces deux disciplines artistiques ont rendu compte du bien-être et de la félicité de l’Antiquité à nos jours.

Ordonnées selon leur thème, les œuvres picturales et littéraires composant Le Bonheur dans la littérature et la peinture couvrent un large spectre, nous menant de Cicéron à Andy Warhol, de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, selon qui « le but de la société est le bonheur commun », à Blaise Pascal, annonçant que le malheur des hommes vient d’une seule chose, être incapable de demeurer au repos dans une chambre. Il est vrai que, de tout temps, une kyrielle d’artistes ont fait résonner bonheur et calme, contemplation, quiétude. Moments de suspension, tableaux champêtres, espaces expurgés de tout mouvement, ou presque : du Jardin verdoyant de la Villa Livia aux paysages de Georges Braque en passant par la cueillette des olives représentée par Vincent Van Gogh, nombreux sont ceux pour qui ces instants en quasi-suspension ont partie liée avec l’idée du bonheur.

On le sait, en Occident comme ailleurs, le bonheur est régulièrement questionné, toujours convoité, parfois mesuré (le Bhoutan et son Bonheur National Brut). Il constitue aussi un objet d’étude philosophique, sur lequel épicuriens et stoïciens n’ont jamais cessé de réfléchir et de discourir. Pour Schopenhauer, la félicité se trouve dans un moment en angle mort, entre le désir et l’ennui, ou naît de l’annihilation des souffrances. Alain Badiou argue quant à lui que la théorie du bonheur est le but, la finalité, la raison d’être de toute philosophie. Les grands peintres ont tous fait valoir leur sensibilité personnelle pour le portraiturer : Jan Steen a fait de La fête de Saint-Nicolas un moment familial de joie et de présents, caractérisé par une fillette espiègle ; Monnet installe une femme songeuse au bord d’un fleuve, lors d’une journée ensoleillée, dans Sur les bords de la Seine à Bennecourt ; Henri Matisse imagine une douzaine de personnes dénudées, dansant ou s’enlaçant, sur une étendue bordant la mer (Le Bonheur de vivre) ; Mary Cassatt trouve l’épanouissement dans un baiser maternel ; David Vinckboons, dans une scène galante dans un jardin ; Vincent Van Gogh, encore lui, dans les premiers pas d’une fillette vers les bras tendus de son père…

Le roman Robinson Crusoé, publié en 1719, est un autre cas d’école : Daniel Defoe y opère un schisme entre nature et culture. C’est en faisant son deuil de la civilisation et en devenant un aventurier abandonné que son héros se réalise enfin. Le Rêve, de Le Douanier Rousseau, semble lui emboîter le pas, avec sa jungle luxuriante, ses fleurs de lotus géantes et ses animaux sauvages. A contrario, Michel Houellebecq se fait plus cynique, Andy Warhol plus moderne, Canaletto (la place Saint-Marc de Venise), Simon Denis (les environs de Naples) ou Paul Flandrin (une villa au crépuscule) plus urbains. En peinture comme en littérature, le bonheur tient lieu d’acception plurielle : il est polysémique, évolutif, indexé sur son temps et ses modes de vie. Une variété dont Pascal Dethurens saisit le moindre relief, qu’il soit festif, romantique, familial, contemplatif, pastoral ou réflexif.

Elle ne doit rien au hasard, cette distance conceptuelle entre un Didier Érasme (« Plus l’amour est parfait, plus grande est la folie, et plus complet est le bonheur ») et un Paul Valéry (« L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition (…) Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris »), entre l’ivresse urbaine de Camille Pissarro (La Place du Havre, à Paris) et la quiétude familiale et fleurie d’Auguste Renoir (Deux sœurs sur la terrasse). Le bonheur est tout à la fois : vibrant, passionnel, fragile, absolu, consommé, fugace, incandescent, anecdotique, impossible, éternel. Les artistes l’ont bien compris et s’en sont faits les porte-voix. Pascal Dethurens en rend compte avec sagacité et érudition, dans une somme si pas indispensable, au moins passionnante.

Le Bonheur dans la littérature et la peinture, Pascal Dethurens
Hazan, septembre 2022, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Les Origines troubles de l’épidémiologie » : des navires négriers aux plantations esclavagistes

0

Les éditions Autrement publient Les Origines troubles de l’épidémiologie, de l’historien de la médecine Jim Downs. Ce dernier se penche sur les relations étroites entre l’esclavagisme, le colonialisme ou encore la traite négrière et la naissance, relativement récente, d’une discipline scientifique et médicale dont les connaissances ne cesseront de se former sur des terreaux sulfureux.

Pour les épidémiologistes en herbe, façonnant peu à peu, et souvent à grand-peine, une discipline aux contours encore indéterminés, les données et les statistiques ont toujours constitué une matière première capitale. Or, comme le rappelle abondamment Jim Downs dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, l’Administration coloniale britannique ou les rapports militaires américains du temps de la Guerre de Sécession abondaient d’informations précieuses, en plus de découler d’un terrain propice à l’apparition et la transmission de maladies infectieuses. La promiscuité et la mauvaise ventilation des prisons indiennes ou des navires négriers, l’exploitation du corps noir à des fins vaccinales dans les plantations esclavagistes, les chaînes de transmission des maladies dans les camps militaires ou les hôpitaux de fortune ont tous contribué à l’objectivation des grandes composantes de l’épidémiologie. Entre 1756 et 1866, période étudiée dans l’ouvrage, la communauté médicale s’est appuyée sur des populations souvent vulnérabilisées, aussi diverses que les esclaves, les colonisés, les soldats ou les pèlerins, pour élaborer et tester leurs théories épidémiologiques. En ce sens, et c’est le postulat de Jim Downs, certains grands événements historiques et plusieurs mutations sociales significatives ont favorisé l’émergence et l’avancée d’idées médicales et de politiques de santé publique formalisées, sans lesquelles la gestion actuelle des épidémies apparaîtrait bien plus lacunaire. Les archives militaires et coloniales, mêlées aux enquêtes de terrain, ont ainsi donné lieu à de nouvelles méthodes d’investigation – et, notons-le, ont également servi d’assise au racisme scientifique.

Les Origines troubles de l’épidémiologie met en exergue des personnalités médicales souvent méconnues. Robert Thornton, John Howard, Arthur Holroyd, James McWilliam, Gavin Milroy, Florence Nightingale, Robert Koch ou Edmund C. Wendt prennent ainsi place parmi les dizaines de scientifiques, médecins, infirmiers, statisticiens, enquêteurs (fonctions non exclusives) ayant contribué à l’émergence et la codification de l’épidémiologie et de ses principaux éléments constitutifs. Avec pédagogie et clarté, Jim Downs narre leur récit, leurs intuitions, leurs trouvailles et la manière dont ils sont entrés en résonance avec l’objectivation des politiques de santé publique telles que nous les connaissons aujourd’hui. Mauvaise alimentation et surpeuplement dans les navires négriers engendrant le scorbut et les infections, réflexions sur la qualité de l’eau et de l’air dans les prisons, dialogues constructifs entre médecins réformateurs dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, conservatismes obstinés des praticiens contagionnistes, insalubrité potentiellement vectrice de la peste, distinction affinée entre maladies contagieuses et infectieuses, mise au jour du bacille du choléra par le médecin allemand Robert Koch, matière vaccinale prélevée sur le corps des enfants d’esclaves lors des épidémies de variole… L’histoire est longue, complexe, accidentée, mais Jim Downs nous y initie en clerc, et avec une passion…. contagieuse !

Les Origines troubles de l’épidémiologie recèle d’informations permettant d’identifier les principaux jalons de l’épidémiologie naissante. En France, dans le courant du XIXe siècle, les bains publics se démocratisent, les routes sont débarrassées des cadavres d’animaux, des mesures strictes s’appliquent aux égouts et voiries, un nouveau discours sur la transmission des maladies apparaît, témoignant de l’émergence de nouveaux principes épidémiologiques. Dans le même temps, la plupart des études de cas sur le surpeuplement et la qualité de l’air émanent de rapports de médecins britanniques basés dans les colonies des Caraïbes et des Indes, ou s’appuyant sur les événements se produisant à bord des vaisseaux négriers ou de la marine. Les anticontagionistes tels qu’Arthur Holroyd essaient de parvenir à une compréhension plus rationnelle de la propagation des maladies. Si les conclusions du scientifique sont erronées, il a en revanche le mérite de poser, ou à tout le moins de renforcer, les fondements d’une méthodologie qui fera bientôt ses preuves. La bureaucratie coloniale et militaire devient de plus en plus la voie à travers laquelle on peut suivre l’évolution des épidémies. Les médecins fonctionnaires coloniaux notent où les maladies apparaissent, combien de personnes elles affectent, dans quelles conditions et avec quels symptômes, jusqu’à quels degrés et avec quels effets selon quels traitements. Ils enquêtent, questionnent, s’intéressent au point de vue des populations touchées, souvent marginalisées (colonisés, esclaves, etc.). Plus tard, Florence Nightingale publiera des rapports détaillés, proposera des recommandations, prendra appui sur les statistiques. Assainissement, évacuation des eaux, prévention des maladies, théories de la transmission, elle effeuille alors le milieu hospitalier et apporte un cadre réflexif – notamment sur les facteurs environnementaux – d’une importance capitale. Pendant la guerre de Sécession, c’est la ventilation, l’emplacement des tentes, la rareté des bains, la défécation dans les tranchées, à distance modérée des camps, qui se voient questionnés.

Dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs construit une série de petits récits liés entre eux par les idées médicales qu’ils s’échangent et étoffent – ou contredisent – au gré des enquêtes et au fil du temps. On découvre une discipline qui évolue graduellement, par tâtonnements, en étudiant les expériences naturelles tirées du sort funeste de populations vulnérables et souvent asservies. L’ouvrage apparaît doublement indispensable, en superposant à une genèse de l’épidémiologie un regard documenté sur des événements historiques tels que le colonialisme ou l’esclavage.

Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs
Autrement, septembre 2022, 350 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Les Décrochés » : faire son deuil de la scolarité

0

Très actif sur Twitter, où il s’exprime sous le pseudonyme « Rachid l’Instit », le professeur en Segpa Rachid Zerrouki publie aux éditions Robert Laffont l’ouvrage Les Décrochés, qui problématise, en s’appuyant sur des entretiens et des expériences de terrain, le décrochage scolaire et les mécanismes qui y président.

Une première nuance significative apparaît dès le titre de cet ouvrage : les élèves dont il est question, ceux qui quittent prématurément le système scolaire, ne sont pas qualifiés de décrocheurs mais bien de décrochés. Les deux termes ont beau être proches, ils sont loin de s’apparenter : le caractère intentionnel, ou à tout le moins actif, du décrocheur disparaît totalement sous l’appellation plus passive du décroché. Et derrière ce choix lexical se devinent les intentions de Rachid Zerrouki : dans une démarche empirique, mais ne pouvant se prévaloir de prétentions sociologiques, l’auteur cherche avant tout à comprendre les déterminismes sociaux, psychologiques, familiaux et contextuels à l’origine de l’abandon scolaire.

Avec pudeur et bienveillance, Rachid Zerrouki revient sur le parcours accidenté, entravé, parfois étouffé dans l’œuf, de ces élèves s’étant éloignés trop tôt, et souvent malgré eux, de l’école. On trouve ainsi dans Les Décrochés des portraits en cascade, empreints de sensibilité, portant sur des jeunes hypersensibles, souffrant de phobie scolaire, manquant d’estime de soi, ayant du mal à juguler leurs émotions, reproduisant des inégalités sociales sur lesquelles ils ont peu de prise, marqués par un parcours familial ou migratoire complexe, prisonniers du regard des autres ou de troubles de l’apprentissage. Chaque histoire est un puissant témoignage battant en brèche les idées préconçues, et Rachid Zerrouki n’a finalement pas d’autre objectif que celui-là.

Si Les Décrochés met en exergue quelques statistiques utiles – le million de jeunes, approximativement, ayant vu leur scolarité altérée par la crise sanitaire, les 80 000 autres qui sortent du système scolaire prématurément chaque année, tous ceux qui portent en héritage la classe sociale de leurs parents –, on quitte vite le domaine des chiffres et des données socioéconomiques soupesées pour s’intéresser plus avant à la chair, humaine et biographique, de ces étudiants laissés sur le bord du chemin, souvent incompris, parfois en plein désarroi. En ce sens, il ne faut pas se méprendre sur le parti pris de Rachid Zerrouki. Ce dernier s’inscrit davantage dans l’observation et la retranscription subjectives d’un Laurent Cantet que dans les écrits ou les études circonstanciées d’un Pierre Bourdieu ou d’un Jean-Michel Barreau. Qu’à cela ne tienne, son essai n’en est pas moins nécessaire et passionnant.

Les Décrochés, Rachid Zerrouki
Robert Laffont, août 2022, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
3