Les éditions Glénat publient le second tome de Molière, intitulé « Le Scandale Tartuffe ». Vincent Delmas et Sergio Gerasi, respectivement scénariste et dessinateur, y racontent les déboires de la figure tutélaire de la Comédie-Française, désargenté, en proie aux menaces du clergé et plus ou moins abandonné par sa troupe et le Roi.
À l’occasion des 400 ans de la naissance de Molière, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ont entrepris de livrer un triptyque sur celui qui demeure sans conteste l’un des auteurs les plus éminents de l’histoire de France. « Le Scandale Tartuffe », second tome, introduit un personnage à la plume affûtée, audacieux, maniant en clerc la satire à double fond. Ils lui opposent une Église bien ordonnée, composée d’un cardinal réservé, un archevêque combattif et des croyants criant au blasphème, dont certains rêveraient de voir le dramaturge placé sur le bûcher. Le Roi a beau rire aux traits satiriques de Molière, il n’a d’autre choix que de composer avec un clergé encore tout-puissant. Il finit par interdire la pièce, laissant l’auteur dans une situation économique délicate : ses représentations se font plus rares, et le jeune Racine s’apprête en outre à lui tourner le dos et rejoindre la concurrence.
Rien, décidément, ne sourit alors à Jean-Baptiste Poquelin (son nom au civil). Il perd un enfant, Louis, voit sa femme se détourner de sa personne et remettre en question ses choix, subit les critiques de sa troupe. Désargenté, menacé par le pouvoir et le clergé, il s’obstine à jouer une pièce pourtant frappée d’interdiction, à laquelle il apporte certes des changements mineurs, mais insuffisants pour qu’elle ne soit pas interrompue sur ordre du gouvernement. Dans un album à la narration bien maîtrisée, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ne sacrifient rien du contexte de l’époque et dressent le portrait d’un auteur cherchant à éveiller les consciences, à user de sa liberté d’expression, quitte à froisser les détenteurs d’un pouvoir, exécutif ou spirituel, qui ne devrait selon lui aucunement empiéter sur ses prérogatives littéraires.
Au-delà de son intérêt historique et du souffle romanesque qui l’anime, « Le Scandale Tartuffe » possède évidemment des résonances très actuelles, s’étendant des caricatures de Charlie Hebdo à des films tels que Baise-moi ou La Passion du Christ. Molière y apparaît comme un artiste entier, sans concession, absolument obsédé par son art et la manière de l’exposer au public sans subir la censure. Une séquence en témoigne mieux que n’importe quel discours : on aperçoit, à différentes occasions qui se succèdent vignette après vignette, l’auteur perdu dans ses songes, tandis que les événements du quotidien se déroulent sous ses yeux. Il y a aussi ce vœu d’Armande, son épouse : elle exprime le désir que son attachement à la liberté (d’écrire, de se produire, de dénoncer) soit indexé à celui de rester en vie.
Cette dernière subira dans son intimité la plus profonde les conservatismes qui frappent alors la société européenne – et qui affligent Molière et son œuvre. Une révélation tardive va en effet corroborer tout ce qui avait déjà pu être observé à l’endroit de Tartuffe et sa réception par les ecclésiastiques et les fidèles les plus dogmatiques. L’épisode n’a rien d’anecdotique, puisqu’en plus d’éclairer son temps et les us de la bourgeoisie, il témoigne de la faculté, discrète, qu’ont Vincent Delmas et Sergio Gerasi de conférer de l’ampleur à leur propos. Et les dessins raffinés, généreux en détails, ne gâchent évidemment rien au plaisir de lecture.
Molière : Le Scandale Tartuffe, Vincent Delmas et Sergio Gerasi Glénat, septembre 2022, 48 pages
Les éditions Lett Motif publient Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, de Damien Ziegler. L’auteur, qui n’en est pas à sa première analyse filmique, se penche avec érudition sur le dernier long métrage de Quentin Tarantino.
Comme souvent, Damien Ziegler éclaire une œuvre à la lumière de celles qui l’ont précédée. Avec Quentin Tarantino, cela renvoie à une esthétique pop et publicitaire, à une cinéphilie consommée et à des références picturales et littéraires parfois inattendues – mais toujours pertinentes. Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure effeuille ainsi le dernier film du cinéaste américain dans ses aspects les plus généraux comme les plus anecdotiques : la gestion de l’éclairage à la Tobe Hooper rencontre le flare inspiré d’Easy Rider, la dichotomie tragicomique d’un Woody Allen, le schématisme des fables des frères Grimm ou la violence sadique envers les personnages négatifs dont pouvait se prévaloir un Homère.
Doté d’un budget de 95 millions de dollars, l’un des plus importants dans la carrière de Quentin Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood affiche une longueur comparable à celle de ses précédents films, tels qu’Inglourious Basterds ou Django Unchained. Il s’emploie aussi à faire coexister et s’entrecroiser les arcs narratifs (à l’instar de Pulp Fiction), à portraiturer la société américaine des années 1960 et à proposer un dialogue impossible entre un Hollywood lisse et souvent clinquant, vecteur de liens et de communicabilité, sur lequel il s’attarde longuement, et une contre-culture symbolisée par des hippies dénués de relief psychologique, rejetés à la marge, et aussi dangereux que pathétiques.
Pour s’en convaincre, Damien Ziegler rappelle le relatif désintérêt de Tarantino quant à la caractérisation de Charles Manson et ses ouailles, mais aussi la dimension absurde d’une vengeance aveugle s’abattant davantage sur un symbole – la villa d’un producteur qui a refusé à Manson sa caution et son soutien – que sur les personnes qui l’ont investi – dont Sharon Tate. Et puisque le mot est lâché, l’auteur ne se prive pas de problématiser la vengeance dans l’œuvre de Quentin Tarantino, ni d’imaginer la séquence où Rick et Cliff s’en font les exécutants comme une sorte de retour de boomerang fomenté depuis l’au-delà – il s’appuie notamment sur la blancheur du visage de Sharon Tate pour accréditer cette lecture et souligne par ailleurs sa parenté avec l’Ophélie d’Odilon Redon.
Le montage, la narration tripartite, les coupes, les jump cuts, le « cool », les couleurs et le rendu chromatique, le deuil impossible (parallèle avec Christopher Nolan), la justice préventive (cette fois avec Minority Report), le traitement et la légitimité du châtiment (avec Peter Pan, notamment), le point d’équilibre entre pessimisme et optimisme ou encore la notion de bien et de mal irriguent la réflexion, pour le moins étayée (plus de 300 pages), de Damien Ziegler. Au cours de sa démonstration, qui fait dialoguer Once Upon a Time… in Hollywood avec Edgar Allan Poe, John Ford, Martin Scorsese, les théâtres du baroque et de l’absurde ou encore Andy Warhol, l’auteur érige la ruine du ranch Spahn en doublure dévoyée de la ville de Los Angeles, Rick en personnage du Nouvel Hollywood (sentimental, larmoyant) et la dualité en thématique riche et plurielle (l’acteur/le cascadeur, la réalité/la version alternative, les multiples interchangeabilités, etc.). Et si le lecteur se perd par moments en chemin, il aura au moins l’assurance de glaner çà et là quelques analyses précieuses.
Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, Damien Ziegler LettMotif, septembre 2022, 372 pages
Les Pizzlys, qui paraît aux éditions Delcourt dans la collection « Mirages », est un récit pluriel, sur la famille, le deuil, l’écologie, les contrastes culturels, le déracinement ou encore l’amour. Toutes ces thématiques se fondent ensemble dans une unique ligne directrice, interrogeant nos modes de vie et notre relation à la nature et l’altérité.
Scène de la vie parisienne, devenue trop banale : un chauffeur Uber surendetté multiplie les courses pour payer les échéances d’une voiture de luxe dans laquelle il véhicule des clients pressés, peu courtois, parfois malades. Nathan fait partie de ces bataillons précarisés qui ont sacrifié leurs études par la force des choses – le deuil de sa mère, la nécessité de s’occuper de son frère et de sa sœur – et se trouvent désormais sous la coupe d’une plateforme déshumanisée, en rupture consommée avec le droit social. Le jeune homme se confond désormais tant avec sa BWM et son GPS qu’il en vient à s’extraire de la réalité, lors de moments d’absence de plus en plus fréquents, pour répondre machinalement aux instructions de l’un tout en tenant la volant de l’autre.
Les Pizzlys va proposer une échappatoire à cette séquence d’exposition désillusionnée. Et métaphoriquement, c’est un accident de la circulation mettant son véhicule hors d’usage qui va pousser Nathan à étudier sérieusement la proposition d’une cliente, Annie, qui l’enjoint de l’accompagner en Alaska, loin du tumulte métropolitain, pour renouer avec l’environnement et surtout avec lui-même. Accompagné de Zoé et Étienne, il accepte finalement de partir au grand large, ce qui constitue pour chacun d’entre eux une rupture profonde : le manque d’électricité ne permet pas de recharger la batterie de la console d’Étienne, qui s’en désole, l’iPhone de Zoé est en jachère, les températures glaciales nécessitent un temps d’adaptation, la nourriture vient occasionnellement à manquer et des menaces bien tangibles apparaissent çà et là.
À ces considérations bien entendues, Jérémie Moreau va injecter ce qu’il faut de poésie et de justesse pour susciter l’intérêt du lecteur. C’est d’abord une couverture aux couleurs douces et agréable au toucher, dessinant en filigrane un ours. On passe ensuite à un choc culturel matérialisé, avec beaucoup d’à-propos, par deux dessins antinomiques. Puis à des représentations psychédéliques, ou au travers desquelles l’homme apparaît en fusion avec la nature. À une palette chromatique faisant la part belle aux teintes rosées et, pour portraiturer l’Alaska, au blanc et au bleu. L’auteur et dessinateur n’oublie pas, après avoir sondé la vie parisienne, de se pencher sur ces villages indiens vidés de leurs habitants, soumis aux affres de la violence et des assuétudes (alcool, drogues), menacés par les bouleversements écologiques et leurs catastrophes sous-jacentes. Ces dernières sont parfois silencieuses, à l’instar de ces cycles naturels interrompus, brisés, brouillés, qui empêchent désormais les autochtones de prévoir quand et quoi récolter ou chasser.
Il ne serait pas exagéré d’avancer que Les Pizzlys comporte une dimension philosophique, voire métaphysique. Dans sa construction narrative, il semble nous faire passer de Laurent Cantet à Into the Wild, les pérégrinations des personnages les menant des douleurs et vacuités urbaines aux grands espaces enneigés où on redécouvre les besoins primaires (se nourrir, se chauffer, dialoguer, découvrir). Jérémie Moreau radiographie les failles humaines et civilisationnelles dans des planches souvent aérées et clôture son album par une séquence quasi onirique, dont les couleurs et lumières font écho au feu environnant. S’il fallait à tout prix exprimer des réserves, ces dernières porteraient plutôt sur les dessins, parfois sommaires, et notamment en ce qui concerne les expressions faciales, volontairement réduites à leur portion congrue. Pas de quoi gâcher une lecture caractérisée par sa densité et sa sensibilité.
Les Pizzlys, Jérémie Moreau Delcourt, octobre 2022, 200 pages
Vincent Mallié et Hubert publient aux éditions Dupuis, dans l’excellente collection « Aire libre », le second tome de Ténébreuse, récit habilement construit et mâtiné de fantastique, se déroulant dans un univers médiéval. Au programme : éveil sentimental, enjeux de pouvoir, ostracisme ou encore résilience.
Ce qui caractérise en premier lieu les deux principaux protagonistes d’Hubert et Vincent Mallié, c’est leur marginalité. Arzhur et Islen subissent le rejet des leurs et n’ont vraiment leur place nulle part. Le premier a vaincu son Roi à la loyale après avoir couché avec sa femme, la seconde, suspectée d’être sous l’emprise de pouvoirs maléfiques et incontrôlables, hérités de sa mère, vient d’être libérée d’une tour dans laquelle elle s’était plus ou moins volontairement retranchée. En libérant Islen, Arzhur est probablement en quête de rédemption : il s’imagine secourir une princesse en souffrance et s’élever contre ses oppresseurs. Si l’histoire apparaît un peu plus complexe que cela, leur épopée commune va néanmoins déboucher sur un éveil sentimental d’une rare subtilité, à travers lequel les mécanismes de défense vont se fissurer et les inhibitions, tant physiques que psychologiques, céder une à une.
Le diptyque Ténébreuse mêle à un univers médiéval des touches fantastiques. Arzhur n’est autre qu’un chevalier déchu, ayant malgré lui déshonoré sa famille, et désormais manipulé, au même titre qu’Islen, par trois vieilles femmes étranges et dotées de pouvoirs surnaturels, évoluant dans son ombre comme une menace indicible. Une trame narrative a priori convenue, mais pourtant sublimée par des reliefs vertigineux : un passé duquel les deux héros cherchent obstinément à s’affranchir, des figures parentales malfaisantes et corrompues, l’acceptation des différences, l’amour ou encore l’ostracisme. Et pendant qu’Hubert apporte une densité remarquable à son scénario, habilement ficelé, Vincent Mallié prend soin de portraiturer à traits fins plaines, sorcières, animaux, batailles, tout en s’employant à donner leur pleine mesure aux expressions faciales de ses personnages. L’ensemble s’avère de haute teneur, avec un découpage des planches faisant alterner vignettes verticales et horizontales, petites et grandes, en gros plan et vues plus larges.
Ténébreuse est un double témoignage. Vincent Mallié et Hubert y narrent les aspirations peu scrupuleuses de Meliren, la mère d’Islen, dont la passion amoureuse, trahie et battue en brèche, apparaît aussi débridée que sa soif de vengeance (ou son besoin d’être désirée). Les auteurs se penchent surtout sur le couple tâtonnant formé par Arzhur et Islen, dont les fêlures, profondes, appellent une forme de compréhension, de bienveillance et de tendresse mutuelles. Aux habituelles intrigues de château, Ténébreuse préfère sonder les cœurs, trouvant à la marge des sociétés mises en vignette ce supplément d’âme rendant ses protagonistes si attachants. C’est à la fois sophistiqué et débordant de justesse.
Ténébreuse : livre second, Vincent Mallié et Hubert Dupuis, septembre 2022, 80 pages
Les éditions Lux publient l’opuscule Des Big Pharma aux communs, de Gaëlle Krikorian. De la constitution de positions dominantes, voire monopolistiques, aux recherches subventionnées en passant par la détermination de prix tout sauf démocratiques, l’économie du médicament et l’organisation de la filière font l’objet d’une critique en règle.
La pandémie de Covid-19 a remis ces questions sur la place publique. Il y a d’abord eu la commercialisation de vaccins basés sur une technologie novatrice, l’ARN messager, fruit de quarante années de recherches croisées. La production de millions de doses, l’opacité autour des prix, les inégalités d’accès à ces nouveaux produits ont ensuite à leur tour fait les gros titres des journaux. Dans l’opuscule De Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian ne cesse de rappeler l’importance des financements publics dans la recherche et le développement des médicaments, mais aussi les raisons pour lesquelles les marchés de petite taille (dont la Belgique) ou émergents (en Afrique, en Asie) se trouvent parfois exclus, ou sanctionnés, au moment de se porter acquéreurs de produits pharmaceutiques dont ils ont – parfois impérativement – besoin.
Quelques données nous aident à mettre en lumière les enjeux présents. Les pouvoirs publics français encouragent la recherche via le système des crédits d’impôts, qui représente à lui seul plus de 600 milliards d’euros de subventions annuelles pour le secteur pharmaceutique. Aux États-Unis, la situation est similaire, puisque le public y finance à plus de 50% la recherche. En 2020, les huit premières multinationales pharmaceutiques affichaient des marges de profit se situant entre 15 à 25 %, alors que le taux moyen tous secteurs confondus était de l’ordre des 7 %. En 2021, pendant la crise sanitaire, Moderna, qui déclarait à peine 60 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2019, a pu se prévaloir d’un CA redimensionné, avoisinant les 18 milliards. À ces faits, Gaëlle Krikorian ajoute les pénuries diverses, les scandales pharmaceutiques (le Mediator en France, l’OxyContin aux États-Unis) ou encore certains prix scandaleux, et pas seulement pour les maladies rares (Gilead facture ainsi 42 000 € une cure de trois semaines pour l’hépatite C, tandis que les Américains diabétiques doivent payer plus de 1000 dollars par mois pour leur dose quotidienne d’insuline).
Gaëlle Krikorian rappelle que les maladies touchant principalement les populations pauvres ne font généralement pas l’objet de recherches scientifiques étayées, car la commercialisation de médicaments est alors jugée non rentable. Des défaillances de marché qui s’appliquent aussi aux cancers pédiatriques et qui, dans le cas des pénuries, peuvent toucher des substances aussi usuelles que la pénicilline (ou la morphine lors des pics d’hospitalisation de la Covid-19). Les firmes pharmaceutiques n’hésitent pas à mener des études pour voir quel montant serait prêt à payer les malades des pays riches, ainsi que leurs organismes assureurs. Et les brevets présentés comme une condition sine qua non de la recherche et du progrès scientifique entraînent toutes sortes de dérives. Même quand ils sont publiés conformément aux recommandations de l’OMC après vingt ans, les documents, jusque-là confidentiels, demeurent lacunaires, ce qui rend l’apparition de produits alternatifs d’autant plus complexe. Et l’auteure de rappeler que même des adaptations mineures font aujourd’hui l’objet d’une protection intellectuelle.
Le secteur pharmaceutique est aujourd’hui très financiarisé. Les grands groupes ne sont plus dirigés par des scientifiques ou des médecins, mais par des gestionnaires ou des juristes. Les dividendes, le lobbying (36 millions d’euros rien qu’à Bruxelles), les portes tournantes y forment un horizon indépassable, témoignant d’une mutation du métier et d’un renouvellement des attentes. En 1995, une douzaine de firmes menée par Pfizer pesait déjà sur les accords de l’OMC ayant trait à la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, ces mêmes multinationales déclarent leurs profits dans des paradis fiscaux (de l’Irlande à Singapour) et abusent du secret commercial et d’affaires pour que règne l’opacité sur leurs activités. C’est ainsi que les négociations tarifaires avec les pouvoirs publics demeurent secrètes, de même que les résultats de certains essais cliniques, ou les capacités/modalités/coûts de production des médicaments. Pour remédier à cette situation insatisfaisante, Gaëlle Krikorian en appelle aux licences obligatoires, à la transparence, à l’évolution du droit, à de nouveaux types de collaboration et de contrat entre les différents acteurs. C’est peut-être par une réflexion profonde sur les communs que le secteur gagnera en éthique et en diligence.
Des Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian Lux, octobre 2022, 138 pages
Début septembre 2022, la Mostra de Venise décernait à Catherine Deneuve un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. L’occasion de se replonger dans la filmographie de l’actrice. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de se concentrer sur sa fructueuse collaboration entre Jacques Demy.
Affranchir Galathée de Pygmalion
Le cinéma est un art collectif. Cette affirmation pourrait sembler une lapalissade tant elle nous paraît évidente. Si une œuvre cinématographique ne saurait se passer du savoir-faire de l’équipe technique et artistique, son existence (et sa réussite) dépendent aussi, en grande partie, de la rencontre entre le cinéaste et son acteur. Si le cinéma américain charrie avec lui un grand nombre de duos iconiques – Robert de Niro et Martin Scorsese, Bill Murray et Wes Anderson, la liste est longue et pourrait être déclinée pendant des heures – le même constat s’impose dans l’hexagone. On pourrait citer entre autre Gerard Depardieu et Maurice Pialat ou encore Pierre Arditi et Alain Resnais.
Vous allez sans doute trouver que ces énumérations n’ont rien à voir avec le sujet de l’article. Vous auriez à la fois tord et raison. S’il est généralement admis de louer les tandems (masculins) qu’à vu naître le septième art, la réciproque n’est pas tout-à-fait vraie lorsque l’acteur est une actrice.Celle-ci est bien souvent perçue comme la « muse » d’un metteur en scène. Ce discours entraîne une perception légèrement erronée, sinon carrément problématique, puisqu’elle minimise le travail de l’actrice, cantonnée au rôle « passif » de simple inspiratrice, accréditant, au passage, l’idée que l’existence du film doit (exclusivement) à l’imagination d’un seule homme. Le cinéma est un art collectif qui ne devrait souffrir d’aucune sorte de projections stéréotypées (et misogyne). Une comédienne peut être une muse et être considérée comme partie prenante de la création artistique (au même titre qu’un acteur) me direz-vous.
La collaboration entre Jacques Demy et Catherine Deneuve illustre peut être très bien ce paradoxe.Magnifiée, emportée vers les confins de terres cinématographiques à l’inventivité folle, l’actrice n’est, cependant, jamais fétichisée par le cinéaste. L’histoire entre le réalisateur et la comédienne commence au début des années 60. Jacques Demy fait partie des jeunes loups du cinéma français. S’il n’a pas encore montré ses crocs, le cinéaste est aux aguets.
Ce dernier vient tout juste de réaliser son premier long-métrage Lola (1961), une comédie musicale sur une entraîneuse (Anouk Aimée) en mal d’amour. Grand admirateur de Max Ophüls et de Vincente Minelli, Jacques Demy a l’idée de faire une drame musical en couleur qui s’appellerait Belle d’amour. Si le projet, rebaptisé Les parapluies de Cherbourg, sera long et difficile à mettre en place, lui laissant le temps de tourner La baie des anges (1962), il parviendra, néanmoins, à voir le jour l’année suivante. Le choix de Catherine Deneuve s’impose d’emblée au cinéaste qui l’avait remarqué, l’année précédente, dans L’homme à femme (Jacques-Gérard Cornu, 1960). Si Les Parapluies de Cherbourg assoie définitivement le succès critique Jacques Demy, il impose également Catherine Deneuve dans le coeur du public.
Catherine Deneuve et Jacques Demy ou l’art de contre-balancer les stéréotypes
La carrière de Catherine Deneuve ne se résume pas à l’oeuvre de Jacques Demy. Pourtant, son nom semble aujourd’hui être indissociable du cinéaste. Ce dernier doit, en effet, à la comédienne ses plus grands succès publiques et critiques.
Dès Les Parapluies de Cherbourg, Catherine Deneuve accepte d’incarner un rôle risqué. On ne voit pas très bien aujourd’hui où se trouve le scandale dans cette comédie musicale pop acidulée. L’histoire possède pourtant tout les ingrédients pour choquer le bourgeois. Le parlé-chanté qui caractérise le film s’avère être une stratégie redoutablement efficace pour évoquer les choses qui fâchent. Le Cherbourg criard à la bonne humeur contagieuse ne doit pas nous tromper. En arrière-plan, la guerre d’Algérie fait rage, emportant avec elle, l’insouciance de la jeunesse. Geneviève découvre que la réalité n’est pas toute rose. Cette dernière comprend que l’amour ne suffit pas toujours face aux impondérables imposés par la société.
Tout juste sortie du film, l’actrice reprend le chemin des tournages. S’ouvre alors une période faste ponctué d’incursions remarquées chez les plus grands cinéastes européens de l’époque. L’actrice incarne des personnages de femmes complexes, tour à tour névrosées (Répulsion, Roman Polanski, 1965), sexuellement frustrés (Belle de jour, Luis Buñuel, 1967) ou indifférentes (La Sirène du Mississipi, François Truffaut, 1969). La comédienne se voit, cependant, très accolée l’étiquette d’actrice froide et austère. Cette image qu’elle a sciemment cultivée est, néanmoins, sans cesse contre-balancée. C’est ici qu’intervient, de nouveau, Jacques Demy.
« Amour, amour, je t’aime tant »
Après avoir passé deux ans aux Etats-Unis où il a tourné Model Shop (1967), Jacques Demi pense déjà à son prochain film. Ce dernier s’inspirerait de la culture populaire française et, tout particulièrement, du conte de fée, un genre cher au réalisateur. Le cinéaste a, en effet, choisi d’adapter le conte de Charles Perrault Peau d’âne. Fidèle à lui-même, le réalisateur dynamite les codes du conte (de fée) en proposant une relecture résolument moderne du mythe initial. L’oeuvre flirte ouvertement avec le politiquement incorrect. Peau d’âne relate, effet, l’histoire d’une princesse voulant échapper aux griffes d’un père un peu trop aimant. Jacques Demy ose aborder le tabou de l’inceste en le maquillant avec le style pop qu’on lui connaît.
En résulte, une œuvre plus grave qu’il n’y paraît. Pour fuir son père, Peau d’âne a le choix entre la misère et la mariage. Elle choisira (de raison) le mariage (d’amour). La liberté du personnage n’est pas négociable, voire est-elle carrément impossible, devant s’incarner (et s’oublier) obligatoirement dans la passion amoureuse. A l’instar des Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy interpelle politiquement son public sans jamais en avoir l’air. Les couleurs criardes n’ont – là encore – pas vocation à faire de la figuration. La binarité rouge bleue présente dans le film sert une réflexion plus globale sur le peu d’alternatives qu’offre la société aux femmes désirant s’émanciper du joug patriarcal.
Catherine Deneuve modernise, quant à elle, le personnage de Peau d’âne, loin de correspondre au cliché de la princesse supposément « passive ». Plutôt que de subir une situation non désirée, Peau d’âne choisit de renoncer à son statut (et à l’amour de son père). Elle conserve, cependant, grâce à sa marraine la fée (Delphine Seyrig), des pouvoirs qui lui permettent de prendre sa vie en main (et si besoin est de forcer un peu le destin). Face à un désir masculin qui se veut implacable, Demy et Catherine Deneuve prouvent que le cinéma peut mettre en avant une sororité féminine bienvenue.
Des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux »
Si Peau d’âne est instantanément devenu un objet culte, un autre film, réalisé trois plus tôt par le réalisateur, devait lui aussi marquer à jamais l’histoire du septième art. Il s’appelle Les Demoiselles de Rochefort. Cette œuvre mythique s’est imposée dans le panthéon des comédies musicales les plus réussies. Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac) Garnier sont des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux ». Elevées seules par leur mère (Danielle Darrieux), ces dernières sont à la recherche du grand amour. Derrière ce canevas un brin « cul-cul » se cache une fable politique aussi facétieuse qui jouissive.
A l’image de Peau d’âne, et contrairement à ce que leurs vœux pourraient laisser entendre, Delphine et Solange ne sont pas à cours d’initiatives. Quand l’une décide de quitter son amant, l’autre tombe sous le charme d’un militaire en permission. Pas question pour autant de jouer le jeu de la tradition. Les deux jeunes femmes imposent leur choix et leurs préférences aux personnages masculins. Courtisée par deux danseurs, les sœurs jumelles acceptent d’être leurs partenaires de scène à la condition qu’ils les emmènent à Paris. Catherine Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac incarnent avec panache des personnages de femme faisant fi de la morale dominante. La folie virevoltante qui émane de ce film fait écho à celle que l’on retrouve dans L’évènement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune.
Quand la joie politise des questions de société
Deux ans après Peau d’âne, le duo Catherine Deneuve-Jacques Demy récidivait au cinéma, en portant cette fois sur les écrans l’histoire d’un homme (Marcello Mastroianni) qui tombe enceint. Son épouse Irène de Fontenoy tient un salon de coiffure qui devient bien malgré lui le centre de l’attention médiatique. À l’inverse de leurs précédents films, Catherine Deneuve ne tient pas ici le haut de l’affiche (du moins en apparence).
L’actrice interprète un rôle qui n’a rien de « second ». Le cinéaste lui confie – là encore – un personnage de femme très en avance sur son temps. Si les années 70 voient se développer le travail féminin, celui-ci reste encore très largement minoritaire. Irène de Fontenoy travaille en pourvoyant, à parts égales avec son conjoint, aux dépenses du ménage. Cette dernière fait également preuve d’une ouverture d’esprit dont ne peuvent pas se vanter l’ensemble des protagonistes masculins du film. Lorsqu’elle découvre l’heureux évènement, elle l’accepte gaiement, y voyant là une nouvelle plus réjouissante qu’affligeante. Ce progressisme affiché anticipe plusieurs débats actuels notamment la reconnaissance de paternité des hommes transgenres ayant donné naissance à des enfants.
Cette comédie musicale atypique et peu connue du répertoire de Jacques Demy illustre les tendances observées plus haut. On y retrouve le style coloré qui a fait la marque de fabrique de son auteur, une myriade de chansons inoubliables interprétées par Mireille Mathieu et – last but not least – un sujet politique servi par une poésie optimiste et surannée. Jacques Demy politise la joie en la mettant au service d’une réflexion qui ne s’embarrasse pas des tabous. Cette collusion permanente entre la réflexion politique et la fantaisie poétique doit beaucoup à la force d’incarnation de son actrice principale.Si Catherine Deneuve s’affirme comme l’actrice fétiche de Jacques Demy, elle ne devient jamais le « fétiche » silencieux du réalisateur. Celle-ci navigue, au contraire , avec intelligence dans un univers complexe qui lui permet d’exprimer toute l’étendue de son talent.
La 37e édition du Festival International du Film Francophone de Namur a débuté ce vendredi 30 septembre par la projection en ouverture de L’Innocent de Louis Garrel. Au Mag du Ciné, nous sommes accrédités en ligne et ne pouvons donc découvrir qu’une sélection de neuf films des catégories : compétition officielle, compétition première œuvre, les pépites, place au doc belge. Retour sur les premiers visionnages : Petites de Julie Lerat-Gersant (1ere œuvre), Les Grands Seigneurs de Sylvestre Sbille (pépites) , Men of deeds de Paul Negoescu (compétition officielle) et Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy (doc belge).
Petites de Julie Lerat-Gersant
Avec : Romane Bohringer, Victoire Du Bois, Pili Groyne
Synopsis : Enceinte à 16 ans, Camille se retrouve placée dans un centre maternel par le juge des enfants. Sevrée d’une mère aimante mais toxique, elle se lie d’amitié avec Alison, jeune mère immature, et se débat contre l’autorité de Nadine, une éducatrice aussi passionnée que désillusionnée. Ces rencontres vont bouleverser son destin… Distributeur : Haut et Court
Petites retrace, en lui collant aux basques, un petit bout de vie de Camille, qui est placée dans un centre maternel alors qu’elle est enceinte à 16 ans. Très proche de sa mère, dont elle va peu à peu se détacher pour mieux avancer, Camille doit faire ses propres choix. L’odyssée est souvent douce et amère à la fois, dans ce centre où des adolescentes tentent de devenir mères, se plantent, essayent encore. Quant à Camille, elle fait le choix assez tôt d’accoucher sous secret. Tout son parcours sera la confirmation de ce choix, ses vacillements et sa réconciliation avec sa propre histoire. Très brut, porté par des interprétations magistrales, Petites se rapproche de la force et de l’intelligence du cinéma adolescent tel qu’avait pu l’être3xManon. Ecorchées, en quête d’amour, ces petites-là doivent, tout à coup, être mères, un vrai challenge accompagné par des adultes qui font « comme ils peuvent », représentés notamment par l’éducatrice campée par Romane Bohringer, en vive opposition, tant filmée que contrastée, avec la mère de Camille, jeune femme paumée jouée par Victoire Du Bois. S’il n’évite pas toujours les bons sentiments, Petites est porté par une flamme, celle qui consiste à aller de l’avant, et ce, jusque dans sa mise en scène.
Les Grands Seigneurs de Sylvestre Seille
Avec : Renaud Rutten, Damien Gillard, Ben Riga, Sébastien Waroquier
Synopsis :Roger est dans la mouise, mais il va rebondir. Il lui suffit d’obtenir un modique prêt de Monsieur Durieu, son banquier. Mais celui-ci le prend de haut et lui refuse son argent. Humilié, Roger décide de passer à l’action : il kidnappe Durieu et le menotte dans une grange abandonnée. Monsieur Durieu lui propose alors un marché : forcer la salle des coffres de la banque d’en face, celle de son ennemi juré. Les deux hommes fraternisent autour de leur nouvelle cause commune, celle qui pourrait enfin faire d’eux des Grands Seigneurs. Production : Eklektik Productions, Les Aventuriers, Répliques
Les Grands Seigneurs est présenté dans la catégorie « Pépites » et en est assurément une. Petit bijou d’humour décalé, cette rencontre entre deux hommes est une suite de gags jamais poussifs sur deux types qui tentent de s’en sortir. D’abord très opposés, les deux hommes vont peu à peu fraterniser et c’est alors une histoire d’amitié bancale et touchante qui s’offre à nous. Déjà réalisateur de Je te survivrai en 2012, Sylvestre Sbille propose une nouvelle disparition d’abord suivie puis choisie et une comédie de la débrouille. Mais Les Grands Seigneurs est avant tout un film d’acteurs, de visages qui en disent plus long que les mots et de clowns tristes qui décident de tout changer dans leurs quotidien et surtout de ne pas se laisser abattre. Savoureux.
Men of deeds de Paul Negoescu Avec : Iulian Postelnicu, Vasile Muraru, Anghel Damian
Synopsis : Ilie est le chef de la police d’un village du nord de la Roumanie, près de la frontière ukrainienne. Entouré d’illégalités, Ilie va bientôt sentir la pression de faire enfin ce qu’il est censé faire depuis des années : protéger les villageois et lutter contre les abus de pouvoir. Production : Papillon Film
Men of deeds est d’abord l’histoire d’un homme qui veut acheter un verger. Il veut un petit bout de terre à lui, des arbres, et puis ensuite une famille, mais comme il vient de divorcer et va vendre son appartement en ville, rien n’est gagné pour lui et il le paiera au prix fort. Les hommes d’action du titre sont loin d’exister ici, tant la corruption et la terreur font rage et empêchent la quiétude de naître. Quel choix s’offre alors à Ilie de faire son travail de chef de la police, de protéger quand la violence règne ? Dans une infinie douceur pour le contexte (que viennent contraster la scène finale et quelques plans macabres), le film suit ce personnage empêché, dont la conscience s’ouvre. Un homme qui veut pouvoir se regarder en face, mais qui va se perdre aussi. Les personnages sont tour à tour inquiétants, touchants, paumés, mais c’est cette confrontation permanente qui irrigue tout le film. Une confrontation qui ne dit pas son nom. Ilie est toujours en mouvement, pourtant il ne parvient à rien résoudre. Un grand film de désespoir et de lutte. Malgré le pessimisme de son propos, quelqu’un se lève enfin, même trop tard. On est dans un western sans héros, sans sauvetage, balayé de grands paysages abandonnés et de rêves corrompus.
Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy
Avec : Nicole Ferroni, Farah, Florence Mendez, Constance, Roukiata Ouedraogo, Samia Orosemane, Tania Dutel, Laura Domenge, Alexandra Pizzagali
Synopsis :A l’occasion d’un improbable voyage en train, neuf femmes humoristes et diablement féministes balancent, cognent, mordent, émeuvent. Avec un humour engagé, elles épinglent les travers de notre société machiste. Et quand elles se font insulter ou menacer en retour, elles préfèrent en rire….
Porté par des humoristes percutantes et engagées, le documentaire de Marie Mandy allie parfaitement extraits de spectacles et discours sur leur féminité, leur art par ces femmes qui ne veulent pas être catégorisées « humoristes féminines ». La mise en scène est souvent pétillante, axée sur les insultes reçues par les femmes humoristes sur les réseaux sociaux. Bien décidées à ne pas être emprisonnées par leurs images, les femmes du documentaire parlent déconstruction, combat, féminisme sans qu’ils soient des gros mots ou des concepts vides de sens. Marie Mandy a réalisé de nombreux documentaires – elle a déjà été primée au FiFF Namur il y a tout juste 30 ans ! -, la question des femmes traverse nombre de ses œuvres. Elle traite ce sujet sans en faire une complainte mais en le transformant en un voyage d’émancipation et de réflexion (ici représenté par le train) très salutaire et revigorant !
Premier long-métrage de Parker Finn, Smile s’inscrit dans la mouvance de tentatives de renouvellement du cinéma horrifique américain, aujourd’hui en plein essor notamment à travers les productions A24. Mais dans ce cas précis, cette tentative s’insère au sein d’un énième récit de malédiction, prenant la forme d’un sourire terrifiant. En résulte un film emprunté, qui ne trouve jamais le bon équilibre dans son exécution.
Synopsis de Smile : Après avoir été témoin d’un incident traumatisant impliquant l’une de ses patientes, la vie de Rose Cotter tourne au cauchemar. Terrassée par une force mystérieuse, Rose va devoir se confronter à son passé pour tenter de survivre…
L’appel de la folie
Derrière son concept de malédiction, le film de Parker Finn se focalise avant tout sur Rose, son héroïne. Très froide dans son apparence et ses agissements, le personnage semble faillible. Et le long-métrage n’a aucun remords en la malmenant très rapidement. L’introduction du film est clinique dans son lieu comme dans ses intentions. Rose est confrontée frontalement à une folie ambiante, qui culmine avec le suicide de sa patiente. Point de bascule du récit, cet événement l’est également pour notre héroïne, qui bascule petit à petit dans la folie.
C’est une véritable descente aux enfers que le spectateur est forcé de regarder. Cette spirale infernale est souvent bien retranscrite à travers la mise en scène du cinéaste. La photographie froide du film, à son apogée dans la clinique psychiatrique de la protagoniste, renforce son atmosphère oppressante. Le montage est astucieux dans sa volonté de déconstruire la linéarité du récit. Les nombreuses coupes rapides, sans transition, sont assez déconcertantes, et traduisent parfaitement l’installation progressive du labyrinthe mental de Rose.
Les inspirations du film sont nombreuses, Ring et It Follows étant les plus évidentes d’entre elles. Comme chez Hideo Nakata, la menace de la malédiction est accompagnée d’un compte à rebours, qui une fois à zéro tue sa victime. Du film de David Robert Mitchell, Smile reprend la menace, invisible à l’œil nu, comme une maladie virale. Mais également la musique, aux portes de l’expérimental, s’inspirant largement de la bande originale de Disasterpeace. Le cinéaste a su digérer toutes ses influences pour les mettre au service de son récit, et se créer un univers propre à lui, le film étant l’extension d’un court-métrage qu’il avait réalisé auparavant.
Les thématiques abordées en lien avec l’évolution de la protagoniste sont assez pertinentes, notamment autour de la santé mentale et des traumatismes et l’acceptation de ceux-ci. Car si la protagoniste est touchée par le virus, son angoisse est décuplée par la réapparition d’un traumatisme d’enfance, toujours présent en elle mais longtemps refoulé. Il est intéressant de noter qu’au-delà de la mise en scène qui oppresse Rose, c’est également son entourage qui la délaisse. Excepté un des protagonistes qui l’aide dans sa quête de réponse, chaque personnage réagit de manière négative envers elle. Son petit ami, sa sœur ou même son ancienne psychiatre, tous remettent en question la menace. En plus de servir le récit, on peut assez aisément voir ces réactions comme le reflet de notre société. Rarement acceptés, les troubles mentaux sont un véritable tabou dans notre société. Y compris pour les individus qui en sont atteints.
De bonnes intentions noyées dans les clichés
Malheureusement, si toutes ces intentions sont louables, elles sont entravées par de trop nombreuses fautes de goût. Comme beaucoup de productions horrifiques américaines, le film abuse des surenchères habituelles, notamment des jump scares rarement bienvenus et la plupart du temps gratuits dans leur apport au récit. Si sa mise en scène se situe au-dessus de la moyenne des productions horrifiques, ses jump scares et ses séquences sont du même acabit que celles des films Blumhouse. Souvent ridicules dans leur abondance de sang ou leur body-horror mal exécuté, ces séquences ont paradoxalement davantage tendance à faire sourire.
Ainsi, les références convoquées par le cinéaste sont réduites à de simples clins d’œil tant elles sont desservies par les errances clichées du film. Car là où Ring et It Follows impressionnent, c’est bien dans leur atmosphère. Tout le long de ces films, l’angoisse est omniprésente grâce à une mise en scène froide et épurée, et la menace du film est très souvent invisible donc encore plus menaçante. En incorporant tous ces jump scares, ainsi qu’en incorporant des séquences gores, Finn anéantit sa tentative d’horreur atmosphérique. La potentielle tension permanente est rapidement illusoire. Elle laisse place à des peurs éphémères, disparues dès qu’elles quittent l’écran. Deux styles radicalement opposés sont présents dans le film. Mais le long métrage ne sait jamais sur lequel d’entre eux se reposer.
La tenue du récit n’aide malheureusement pas à le faire gagner en efficacité. Sa durée de 1h55 le dessert assez rapidement. D’autant plus lorsqu’il tarde à donner des réponses en y incorporant une enquête qui pollue grandement le récit. L’acheminement du mystère est laborieux. Tout cela pour enfin identifier la menace et lui donner une justification, une origine. Il aurait probablement été plus intéressant de garder inconnue les origines du mal. Mais le cinéaste a peut-être pour volonté d’installer une mythologie qui lui permettrait d’étendre son récit au-delà d’un seul film.
Cet entre-deux permanent handicape les thématiques esquissées par le cinéaste. L’intérêt de celles-ci est bien là. Mais leur traitement s’avère rapidement bien trop grossier, culminant dans une confrontation finale assez surprenante de frontalité. Il faut tout de même souligner que la fin du film rehausse les errances de son deuxième acte. Le film retrouve la tension construite dans son début. Mais encore une fois, Parker Finn manque une opportunité en retournant la situation une fois de trop. Le chemin parcouru par Rose s’avère finalement assez vain. Résumé d’un film rempli de bonnes intentions, mais trop rarement bien exécuté.
Smile – bande annonce
Smile – fiche technique
Réalisation : Parker Finn
Scénario : Parker Finn
Interprétation : Sosie Bacon ( Dr Rose Cotter ), Kyle Gallner ( Joel ), Caitlin Stasey ( Laura Weaver ), Jessie T. Usher ( Trevor )
Photographie : Charlie Sarroff
Montage : Elliot Greenberg
Production : Marty Bowen, Wyck Godfrey, Isaac Klausner
Distribution ( France ) : Paramount Pictures
Genre : Horreur, Thriller
Durée : 1h55
Date de sortie : 28 Septembre 2022
Pays : Etats-Unis
Les éditions Glénat publient dans un même élan les deux tomes du diptyque À prix d’or, de Nathalie Sergeef et Bernard Khattou. En 120 pages, ils portraiturent l’arrière-pays semi-aride australien, caractérisent deux femmes fortes et indépendantes et imaginent une affaire de corruption sur fond d’exploitation minière.
Le dessinateur Bernard Khattou représente l’Outback australien comme aurait pu le faire en d’autres circonstances le romancier Kenneth Cook : des nuages de poussières, un soleil irradiant, des villages isolés, des bars mal fréquentés, quelques péquenauds aux neurones clairsemés et à la cupidité un peu trop affirmée. C’est dans ce cadre tout sauf idyllique que prennent place les deux héroïnes de la scénariste Nathalie Sergeef, Birdy et Ellie. La première plaque au début du premier tome un boulot de serveuse, refusant de s’aligner sur les pratiques déshonorantes – et illégales – de la concurrence, à savoir transbahuter des bières d’une table à l’autre la poitrine dénudée. La seconde est une descendante d’aborigènes travaillant dans une mine d’or, l’une de celles qui défigurent l’arrière-pays australien pour en extraire de quoi remplir les poches de capitalistes peu soucieux des populations autochtones et des considérations environnementales. Ces deux femmes en quête d’affranchissement sont, en un certain sens, des héritières : Birdy tient de sa mère mourante le secret d’un coffre-fort rempli d’argent sale, qu’elle s’apprête à voler à un ex-amant pathétique ; Ellie effectue un pèlerinage qui ne dit pas son nom sur des terres symboliques mais saccagées par l’extraction minière.
À prix d’or est un récit pop, survitaminé, sans temps mort, et bien plus complexe qu’il n’y paraît. Ses séquences d’action sont en effet tapissées d’enjeux familiaux et culturels, ainsi que d’une critique en règle de l’économie extractrice. Nathalie Sergeef et Bernard Khattou prennent par ailleurs le parti de s’appuyer sur deux personnages féminins forts, autour desquels gravitent une galerie d’hommes souvent corrompus ou pathétiques, à l’exception de deux rangers qui auraient certainement préféré ne pas croiser leur chemin – et témoignent par moments d’une certaine lâcheté. Si le premier tome débute dans les arrière-salles d’un bar peu avenant, le second épisode se déroule en grande partie dans une ancienne mine, en quête d’un coffre-fort censé abriter l’argent sale de ces hommes d’affaires ayant exploité jusqu’à satiété l’Outback australien. Le récit y apporte toutefois quelques nuances, puisque deux branches d’une même famille s’affrontent à l’ombre d’un commerce juteux, d’or et bientôt de charbon. Tous ces arcs se fondent dans un récit explosif, au sens figuré bien entendu, mais aussi au sens propre. Et de manière un peu convenue, au milieu d’une constellation de figures négatives, Birdy et Ellie vont bien entendu tirer leur épingle du jeu, amenant un peu de justice dans un microcosme où cette dernière semblait aussi rationnée que le sucre dans un centre d’amincissement.
À prix d’or (tome 1 et 2), Nathalie Sergeef et Bernard Khattou Glénat, septembre 2022, 56 et 64 pages
Todd McFarlane et ses collaborateurs prennent le parti d’étendre l’univers de Spawn. C’est tout naturellement les éditions Delcourt, fidèle à la série originelle, qui accueille King Spawn, grand succès de librairie aux États-Unis.
Un monde sépulcral privé d’espoir, des séquences d’action débridées et haletantes, un antihéros ambivalent et torturé : tout, dansSpawn, semblait prédestiné à finir entre les mains expertes de l’illustrateur Javi Fernandez, qui, à l’instar de son travail pour Batman, ne se fait pas prier pour multiplier les planches iconiques et dépoussiérer un HellSpawn au passé écrasant. Car avant de revenir sur Terre après avoir passé un pacte faustien avec Malébolgia, le maître suprême du dernier cercle de l’Enfer, Spawn était un lieutenant-colonel répondant au nom d’Al Simmons. Décoré pour ses états de service, il se verra rapidement exploité et corrompu par Jason Wynn, l’inquiétant directeur général du groupe d’élites des États-Unis. Son retour à New York est avant tout motivé par son désir de revoir sa femme Wanda, qui a cependant refait sa vie avec son ex-collègue et meilleur ami Terry Fitzgerald. De quoi briser un homme… et fâcher un démon.
King Spawn organise les retrouvailles entre Al et Terry, mais aussi celles, plus inattendues, entre Spawn et Kincaid, en plus de joindre à l’action Jason Wynn, Jessica Priest ou encore le Pistolero. Comme souvent, le récit est foisonnant, choral, sombre et effréné. Spawn et ses acolytes cherchent à mettre la main sur les responsables d’un massacre d’enfants dans une école. Pendant que la terreur règne en ville et que la presse d’extrême droite, complotiste et paranoïaque, s’en donne à cœur joie, ils remontent peu à peu une piste aux nombreux angles morts. Les affrontements se succèdent les uns aux autres, et Javi Fernandez y insuffle ce qu’il faut de mouvements et de détails (parfois spectaculaires) pour qu’ils imprègnent les rétines. Spawn, de son côté, apparaît dans toute sa dualité : écrasé par des douleurs ineffables, toujours amoureux d’une femme disparue, très concerné par le sort d’enfants qu’il ne connaît pas, il n’hésite en revanche pas à faire preuve de cruauté envers ses ennemis, dont il se débarrasse sans le moindre scrupule.
New York, Washington, Botswana : le cadre a beau changer, Spawn poursuit inlassablement son œuvre. Les aficionados de la série se trouveront en terrain connu, retrouvant des protagonistes récurrents, mais aussi la traditionnelle page des journalistes, et surtout l’univers noir et sale qui les accompagne. Qu’il s’agisse d’une entente entre Kincaid et Jason Wynn dans l’au-delà, ou de la collaboration réitérée entre Terry et Al, voire d’une hypothétique chance de ramener Wanda d’entre les morts, King Spawn vaut certainement le coup d’œil, et d’autant plus qu’il ne manque pas d’aspérités dans la caractérisation des personnages ou leur (sublime) traitement graphique. Les fantômes ramenés du passé d’Al/Spawn contribuent quant à eux à accentuer les ressorts dramatiques du récit. De très bon augure pour la suite.
King Spawn, Todd McFarlane, Sean Lewis et Javi Fernandez Delcourt, septembre 2022, 208 pages
La collection « 1000 feuilles » des éditions Glénat accueille le roman graphique Le Matin de Sarajevo, de Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard. Les auteurs y reviennent sur les événements tragiques, et hasardeux, ayant présidé à la Première guerre mondiale, un conflit qui a coûté la vie à quelque vingt millions de personnes.
En ce mois de juin 1914, ce n’est qu’à la suite d’un incroyable concours de circonstances que l’archiduc François-Ferdinand est l’héritier officiel de l’Empire austro-hongrois. La disparition des uns et des autres, dont le suicide par balle de son cousin Rodolphe d’Autriche, l’a placé en position de prendre le pouvoir, dans le sillage direct d’un oncle qui le méprise et voit d’un mauvais œil sa relation controversée avec Sophie, une femme dont le principal tort est d’être mal née. Le nationaliste serbe Gavrilo Princip fera la une des journaux européens à la faveur d’une succession d’événements tout aussi hasardeux. Alors que lui et ses acolytes ont fomenté un attentat contre la monarchie des Habsbourg, visant plus particulièrement François-Ferdinand, il pense l’entreprise vouée à l’échec lorsque le véhicule transportant le couple impérial s’immobilise à quelques mètres de lui, après avoir revu son itinéraire au dernier moment. Il s’empare alors de son arme et tire plusieurs coups de feu, abattant l’hériter du trône et son épouse. Il n’aurait jamais dû se trouver en position d’appuyer sur la gâchette. Non seulement ses partenaires nationalistes devaient mettre fin à la parade impériale bien plus tôt, mais en plus le trajet initialement planifié par les forces de sécurité ne prévoyait pas d’emprunter ces routes…
Le scénariste Jean-Charles Chapuzet et le dessinateur Christophe Girard usent volontiers de bonds temporels pour livrer les tenants et aboutissants de l’attentat de Sarajevo. Dans une Europe en mutation, où chaque empire cherche à augmenter son territoire en annexant ses voisins, les Balkans, divisés et morcelés, constituent un terrain de jeu aiguisant tous les appétits – russes, ottomans, austro-hongrois, allemands… Les auteurs restituent parfaitement les événements ayant présidé à la Première guerre mondiale : c’est une équipe mal préparée, dont l’amateurisme transparaît clairement quand on considère sa propension à éventer ses projets, qui va pousser l’empire austro-hongrois à venger la mort d’un héritier dont il ne voulait pourtant pas. En ce sens, Le Matin de Sarajevo constitue une démonstration par l’absurde : environ vingt millions de morts découleront d’un attentat pathétique et inespéré sur la personne d’un homme méprisé par l’Empereur et doublé d’un héritier qui n’aurait jamais dû l’être. En filigrane, il est aussi question de l’organisation clandestine armée La Main Noire, de la Bosnie multiconfessionnelle, de la maison Habsbourg… Autant d’éléments entrecoupés par des séquences de prétoire, en noir et blanc, où les assaillants reviennent sur leurs motivations et la préparation de l’attentat. Au bout du compte, une impression demeure tenace à la fin de cette lecture : celle d’un monde qui ne tient qu’à un fil, fragile, tellement fragile que quelques faits imprévus pourraient le faire basculer dans l’horreur la plus absolue.
Le Matin de Sarajevo, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard Glénat, septembre 2022, 128 pages
Le tandem Ed Brubaker-Sean Phillips remet le couvert, avec maestria, et publie aux éditions Delcourt le troisième tome de l’excellente série Reckless, qui prend pour cadre le Los Angeles des années 1980.
Comme souvent avec Reckless, l’enquête menée par Ethan, détective et mercenaire, se trouve en équilibre subtil avec des intrigues plus intimes et personnelles. Dans « Éliminer les monstres », troisième tome de la série, c’est le passé d’Anna, l’assistante et amie de l’antihéros, qui se voit révélé, tandis que celui dont le job consiste prosaïquement à « régler les problèmes » commence à accuser le coup. Son corps ne répond plus tout à fait aux attentes, ses décisions s’avèrent de moins en moins inspirées, il a tendance à se replier sur lui-même ou à se laisser dicter sa conduite par une curiosité mal placée.
Ed Brubaker et Sean Phillips ont pris le parti de fondre deux personnages abîmés, aux reliefs psychologiques vertigineux, dans une ville de Los Angeles dédaléenne et caractérisée par ses arrangements avec la loi et la morale. « Éliminer les monstres » ne déroge pas à la règle et place Ethan et Anna, en situation de quasi-rupture, dans le sillage d’un homme d’affaires peu scrupuleux, habitué à escroquer des investisseurs issus des minorités ayant du mal à rassembler les fonds nécessaires à leurs entreprises. Cet homme, Runyan, intervient alors en apportant les capitaux manquants, avant de détricoter lentement, à des fins personnelles, ce qui avait été patiemment instigué par ses partenaires d’affaires. Pour ce faire, il peut compter sur le soutien implicite des autorités locales, dont certains représentants n’hésitent pas à recourir à l’intimidation ou la corruption pour assurer ses arrières.
En acceptant de s’occuper de cette affaire, Ethan ne pouvait évidemment imaginer dans quel guêpier il allait mettre les pieds. Heureux de se trouver dans le bon camp et de faire tomber un « boss », surtout après ses échecs pathétiques passés (sur lesquels il revient), il va toutefois peu à peu comprendre que le chemin vers le succès est plus accidenté et sinueux qu’il n’y paraissait. D’autant plus que ses liens avec Anna vont dangereusement se distendre, jusqu’à ce que les deux se perdent de vue et que le « détective privé » se replie dans son cinéma, allant jusqu’à ignorer les multiples sollicitations de potentiels nouveaux clients.
Contrairement à ses prédécesseurs, « Éliminer les monstres » s’attache davantage à Anna qu’à Ethan, qui, bien que narrateur, voit les révélations sur sa partenaire prendre le pas sur ses affects personnels. Toujours dessiné avec soin par l’indispensable Sean Phillips, Reckless reproduit une recette ultra-efficace dont les variations suffisent amplement à éviter toute lassitude : c’est un univers urbain désillusionné, sous le coup de la vilenie et de l’abjection, qui sert de théâtre aux agissements d’individus aux failles béantes, sur lesquels Ethan et Anna, eux-mêmes fragiles et souvent borderline, se penchent avec intérêt.
Ce duo dépareillé – elle est jeune, téméraire et ivre de liberté, il est plus usé, renfrogné et solitaire – se voit interrogé tout au long de l’album, et notamment à la faveur d’un signe qu’Anna peint à plusieurs reprises sur la porte du cinéma El Ricardo. Ce « A » cerclé symbolisant l’anarchie est d’abord un cri de détresse, puis le signe de retrouvailles presque inespérées. C’est aussi le témoin d’un état d’esprit, aux antipodes de ces clubs libertins sélectifs, de ces entrepreneurs peu sourcilleux, de ces institutions gangrénées. C’est là, précisément, qu’on retrouve les fondements de Reckless : les fêlures profondes d’Ethan et Anna ne font pas moins d’eux les justiciers modernes d’un monde en crise.
Reckless : Éliminer les monstres, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, septembre 2022, 144 pages