Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Manu Cassier publient L’Affaire Markovic aux éditions Bamboo, dans la collection « Grand Angle ». Ils y reviennent sur l’une des entreprises de manipulation les plus retentissantes de la Vème République.
1968. De grands mouvements sociaux se multiplient en France, la présidence de la République vacille, certaines figures politiques émergent ou se consolident (de VGE à Chirac). Georges Pompidou doit quant à lui faire un pas de côté, puisque Maurice Couve de Murville lui succède à Matignon après une trahison douloureuse du Général De Gaulle – du point de vue, en tout cas, du chef de gouvernement désormais déchu, qui déclare dans l’album : « J’ai été blessé de découvrir que nos relations n’étaient que de fonction et de circonstance. » C’est dans ce contexte qu’apparaît l’affaire Stevan Markovic, du nom d’une petite frappe d’origine yougoslave ayant longtemps traîné ses guêtres avec Alain Delon – alors en plein tournage de La Piscine avec Romy Schneider et Jacques Deray. Retrouvé sans vie dans une décharge publique des Yvelines, Markovic va susciter la curiosité, croissante, de la police, de la presse, du monde du spectacle, mais aussi de la classe politique et des services de renseignements.
C’est peut-être Clearstream qui se rapproche le plus de l’affaire Markovic. Car d’un meurtre non élucidé, aux tenants et aboutissants brouillés par de faux témoignages, on a tiré de quoi monter en épingle une histoire de photographies compromettantes, prétendument prises lors de partouzes mais en réalité falsifiées, et impliquant la femme de Georges Pompidou, qui était alors la cible probable de cercles gaullistes peu scrupuleux. Dans une veine similaire à celle des Affaires d’État des éditions Glénat (sans la dimension fictive), Jean-Yves Le Naour et Manu Cassier racontent les dessous (dans les limites de nos connaissances) d’un épisode peu glorieux de la Vème République. Ils montrent très bien qu’une fois la machine judiciaire et médiatique en action, le nom de Georges Pompidou, et a fortiori celui de sa femme Claude, furent durablement entachés. Et que les intérêts de quelques-uns l’ont emporté sur l’équité et la justice pénale. Pompidou commentera ainsi : « Le problème avec la calomnie, c’est qu’il en reste toujours quelque chose. »
Dessiné avec soin, L’Affaire Markovic vaut surtout pour ce que ses auteurs énoncent quant aux rapports de fidélité, grandement contrariés, entre De Gaulle et Pompidou. « Je constate que l’on a donné du crédit aux plus folles rumeurs, que l’on a accueilli des déclarations infamantes de petits malfrats le plus sérieusement du monde, alors qu’il en allait de l’honneur d’un ex-Premier ministre, dont vous connaissiez parfaitement la probité », lit-on lors d’une conversation enlevée entre le général et son ancien chef de gouvernement. Au-delà de l’affaire judiciaire, l’album fait aussi le récit du référendum organisé par De Gaulle et aboutissant à sa démission. Il met en vignettes l’acte de candidature de Pompidou posé à Rome et narre l’obstination – suivie de son éviction – d’un journaliste, victime collatérale des manipulations qui touchaient alors la figure de l’ex-Premier ministre. Amer, ce dernier finira tout de même par soutenir De Gaulle dans son référendum, avant de lui succéder à l’Élysée. Il faudra probablement attendre la déclassification de documents confidentiels pour faire toute la lumière sur l’affaire Markovic – si tant est que les archives aient survécu aux autodafés dessinés dans l’album.
L’Affaire Markovic, Jean-Yves Le Naour et Manu Cassier Bamboo/Grand Angle, août 2022, 88 pages
Ce roman graphique assez ambitieux (256 pages) dresse le portrait d’une génération : les jeunes parisiens d’aujourd’hui, avec leurs codes de comportement qui jouent le rôle de révélateurs.
Si l’album est centré sur Gro (qui n’est pas son nom, mais un surnom qui date du temps où, du fait de son physique un peu rondouillard, les autres s’amusaient à l’interpeler à coups de « Hé, Gros ! »), il montre tous celles et ceux qui tournent autour de lui, essentiellement un groupe de jeunes gens du même âge que lui (environ 30 ans), pour la simple et bonne raison qu’ils se sont tous connus au collège. Ils ont donc tout appris de la vie plus ou moins en même temps. Et même s’ils ne se voient pas constamment, ils se retrouvent régulièrement, pas forcément tous en même temps. Tous ensemble, c’est surtout pour les grandes occasions, les mariages notamment. Mais ils se voient souvent à deux ou plus. Le début montre Gro avec une fille qu’il ramène un soir chez lui. À la suite d’un souci de clé, il lui explique (ce qui pourrait amener des explications plus détaillées s’ils envisageaient de poursuivre) qu’en quelque sorte, il mène une double vie. Cela n’épate pas du tout la fille qui va filer rapidement, car Baptiste débarque à l’improviste. Il faut dire aussi qu’on ne comprend pas sur le moment ce que Gro sous-entendait avec cette histoire de double vie. Quant à Baptiste, il se révèle rapidement jouer le rôle du trouble-fête qui balance régulièrement des grosses vannes qui n’amusent que lui (régulièrement, quelqu’un dit de lui qu’il est lourd).
Portrait de groupe
On n’y coupe pas, car le scénario (cosigné Joseph Safieddine et Thomas Cadène) s’attache à montrer comment et pourquoi ce groupe qui se fréquente depuis longtemps peut exploser. Il s’avère que dans ce groupe, chacun.e a ses petits secrets (et quelques plus gros). À une époque où on étale sa vie privée sur les réseaux sociaux, réaliser que ceux qu’on croit connaître le mieux conservent des secrets, ça fait bizarre (voire mal). Ainsi, Baptiste qui squatte régulièrement chez Gro, ne comprend pas pourquoi celui-ci lui cache quelque chose, alors qu’il le considère comme son meilleur ami (les observateurs vont même jusqu’à considérer que Gro et lui sont en train de virer au couple). Il faut dire que l’histoire de la double vie de Gro n’est pas du tout une fanfaronnade pour épater une fille. Elle est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît et tient son origine d’une volonté de Gro : conserver toujours la même image auprès de ce groupe d’amis (de potes). Il est pianiste, un artiste qui va de concert en concert dans les grandes villes. Or, quand celle qui lui sert d’impresario lui annonce qu’une grosse boîte veut le faire enregistrer, elle lui annonce par la même occasion qu’il va pouvoir changer de train de vie. L’appartement sur lequel il se contentait de fantasmer, il va pouvoir se l’offrir aisément. Dans la foulée, Gro tente de préparer ses potes à ce changement, mais rien n’y fait car il les a bien conditionnés. Le fossé entre lui et les autres risque donc de se creuser.
Compartimentage, causes et conséquences
Ce roman graphique à la française comporte pas mal de chapitres plus ou moins courts qui permettent de cerner ce groupe. À vrai dire, on en repère surtout quelques éléments. Parmi eux, un couple est sur le point de se marier, ce qui sera l’occasion de se réunir et de faire la fête. On remarque à cette occasion que pour eux, cela signifie surtout boire sans retenue pour se laisser aller complètement. À ce petit jeu, c’est Baptiste le meneur. On s’apercevra au fur et à mesure que s’il endosse le rôle, c’est probablement car sa vie n’est pas folichonne. En effet, il vit seul. Et côté boulot, ce n’est pas la joie. Ce n’est pas par hasard qu’il se rapproche systématiquement de Gro, également célibataire mais pas pour les mêmes raisons. Pour Gro, la raison serait plutôt à chercher du côté de sa manie de tout compartimenter dans sa vie. D’ailleurs, cela va lui jouer un tour quand il relâchera un peu la pression de ce côté. En effet, ayant l’occasion d’aller à New York, il y emmène sa mère sans rien dire aux autres (du groupe). En personne cherchant à s’imprégner des mœurs du moment, sa mère ne pourra pas s’empêcher de mettre des photos de ce séjour sur sa page Facebook, ce qui ne sera pas sans conséquences.
Les obsessions du moment
La lecture de BFF amène quelques réflexions à propos de cette génération. En bons Parisiens, ils sont obsédés par la question de l’espace vital. Ils connaissent bien leurs possibilités et les prix du marché de l’immobilier. C’est probablement ce qui les motive le plus dans leur vie professionnelle. Assez étonnant, le seul qu’on voit au travail, c’est Gro, comme par hasard le seul qui évolue dans un milieu artistique. Les autres sont bien immergés dans les problématiques du moment et semblent avoir beaucoup de mal à s’épanouir pleinement. Les thèmes qui reviennent dans leurs échanges sont donc l’argent (ou ses dérivés que sont le travail et l’utilisation de cet argent dans l’immobilier notamment), l’alcool pour décompresser (oublier les ennuis que sont le travail et une vie décevante dans l’ensemble) et le sexe. Rien de bien transcendant, ce qui se veut représentatif de l’air du temps. C’est vrai quoi, quelle attractivité le monde d’aujourd’hui propose-t-il à la génération montante ? Les menaces en tous genres se multiplient (annonçant une « escadrille d’emmerdes »), la précarité se généralise dans l’indifférence générale (ou utilise des über et on commande des pizzas avec livraison à domicile). Quant aux relations dans le groupe, elles tournent un peu en eau de boudin, car elles ne supportent pas vraiment le long terme. Leur base apparemment solide au début va en s’effritant. On remarque par la même occasion que bien des planches ne comportent qu’un minimum de décors. Cela s’explique par l’épaisseur de l’album (qui a certainement nécessité une cadence de travail à l’image de celle dont les protagonistes ont tellement l’habitude qu’ils finissent par la trouver normale). On peut aller plus loin en considérant que cette relative absence de décors correspond au relatif vide idéologique des personnages qui ne croient qu’à des valeurs plutôt terre-à-terre et surtout sans véritable originalité. On le sent vraiment lors de cet épisode où l’une des membres du groupe se dévoile lors d’une séance de psy, se considérant comme mal aimée des autres du groupe (qui pourtant la soutiendraient certainement en cas de besoin), parce que son physique ne serait pas vraiment attractif, ce qu’elle compenserait par sa réussite professionnelle (où elle réagit à la moindre sollicitation). Le format moyen (23,8 x 17,2 cm) de l’album contribue à cette impression. Dessins et couleurs sont signées Clément C. Fabre. L’ensemble est assez coloré et lumineux mais avec un style où on relève quelques facilités (je pense par exemple au nez de Gro, avec deux traits dessinant un simple angle aigu).
BFF
Reste ce titre pour lequel j’ai vainement attendu une signification tout au long de ma lecture. Du coup, j’en ai imaginé un certain nombre (Bien fondé factuel me plaisait assez). Visiblement, c’est quelque chose comme un sigle, puisque les protagonistes en utilisent (notamment evjf pour enterrement de vie de jeune fille), comme si tout le monde les connaissait par cœur. Une petite recherche m’a permis de réaliser que BFF (ne pas confondre avec BnF : Bibliothèque nationale de France ou encore BbF : Bulletin des bibliothèques de France), signifie Best friends forever (meilleurs amis pour la vie) qui correspond bien au contenu de l’album, malgré l’ironie qu’on devine. Ceci posé, on remarque que la signification est à chercher du côté de l’anglais, ce qui me semble particulièrement révélateur. Si aucun des personnages de cette BD n’utilise l’acronyme BFF dans les dialogues, j’observe qu’une petite connaissance de l’anglais est un signe d’élitisme (ou se veut comme tel). Surtout, quand j’entends quelqu’un s’exprimer en anglais (pas seulement ceux qui l’utilisent à titre professionnel), de façon quasi systématique il s’agit d’une personne qui au minimum s’écoute parler, comme si le fait d’être capable d’utiliser un peu d’anglais ne pouvait qu’être révélateur d’une intelligence supérieure (pour nous Français, réputés mauvais en langues). Cela me semble typique d’un certain état d’esprit. Là, la question se pose : peut-on attribuer une revendication d’intelligence supérieure aux personnages ou aux auteurs ? Aux lecteurs-lectrices de se faire leur opinion.
BFF, Safieddine, Cadène et Fabre Éditions Delcourt, juin 2022
Et une pépite de plus signée Sidonys/Calysta ! Marqué par la fin du romantisme attaché à l’épopée de l’Ouest célébrée par une myriade de classiques du septième art, L’Homme de la loi s’inspire du western spaghetti pour façonner un héros pour le moins ambigu – interprété par rien moins que la légende Burt Lancaster. Respect de l’authenticité historique mais détournement complet des conventions de style : voici le résumé de ce film passionnant signé du Britannique Michael Winner, qui méritait amplement d’être redécouvert.
Le caractère insolite de L’Homme de la loi tient sans doute avant tout à la personnalité de son réalisateur. Non seulement Michael Winner (décédé en 2013) n’était-il pas Américain, mais en outre n’avait-il jamais tourné de western auparavant. A l’orée des années 1970, le Londonien n’avait même pas encore posé sa caméra sur l’autre rive de l’Atlantique. Il était plutôt spécialisé dans les comédies, remportant un succès grandissant, notamment dans une série de films avec le comédien Oliver Reed. C’est l’un d’eux, Hannibal Brooks, qui en 1969 finit par attirer l’attention de Hollywood. La proposition de la United Artists de tourner L’Homme de la loi constitue un véritable tournant dans la carrière de Winner, même s’il faut bien admettre que ce cinéaste attachant mais inégal ne parviendra jamais à faire mieux que de diriger par la suite quelques productions de prestige (Le Corrupteur avec Brando en 1971, le remake du Grand Sommeil avec Mitchum en 1978) et des films qui gagnèrent bien plus tard une réputation de pépite méconnue (Scorpio, film d’espionnage réunissant Burt Lancaster et Alain Delon ; le western Les Collines de la terreur en 1972). C’est finalement avec son comédien fétiche Charles Bronson que Winner décrochera ses plus grands succès, avec Le Flingueur (The Mechanic/1972) puis surtout Un justicier dans la ville (Death Wish/1974), film controversé qui, aux côtés d’un certain Inspecteur Harry sorti quelques années plus tôt, deviendra un des modèles indépassables du sous-genre des vigilante films. Son succès commercial phénoménal déterminera hélas tant la carrière du metteur en scène que celle de sa star : tous deux seront cantonnés à partir de là aux films d’action lorgnant de plus en plus vers la série Z – en témoignent deux des quatre suites du Justicier dans la ville qu’ils tourneront ensemble…
Si Michael Winner fut associé très rapidement au cinéma d’action après son arrivée à Hollywood, on découvre avec d’autant plus de bonheur quelques œuvres méconnues qui n’appartiennent pas à cette catégorie. Le western Les Collines de la terreur, déjà cité, où le cinéaste fit la rencontre de Bronson, fait partie de ces œuvres à (re)découvrir. Mais il y eut avant celui-ci un autre western signé Winner, dans lequel le cinéaste imposa déjà son style original.
Dans la bourgade de Sabbath (tout un programme…) arrive un jour le shérif Maddox (Burt Lancaster). Première originalité : si dans la plupart des westerns, un shérif local se voit contraint d’affronter des hors-la-loi venus d’ailleurs, c’est cette fois le représentant de la loi qui s’immisce dans une région et une communauté qui ne sont pas les siennes. Une idée originale qui a valeur de symbole, dans ce western qui souhaite inverser les codes… Sabbath possède en effet déjà un shérif, Cotton Ryan (incarné avec brio par Robert Ryan), ancien as de la gâchette qui a démissionné depuis longtemps et vit sous l’autorité de Vincent Bronson, un éleveur du coin dont la prospérité profite à toute la cité. Vous l’aurez deviné, c’est précisément l’homme que Maddow est venu arrêter… Un an plus tôt, Bronson et six de ses hommes se sont en effet arrêtés en chemin dans la ville de Bannock, où Maddox officie en tant que shérif. Un soir d’ivresse, un homme de la bande a accidentellement tué un vieillard. Maddox est sur leurs traces depuis ce soir-là pour les amener devant la justice de Bannock.
Quel héros passionnant que le shérif Maddox ! Alors qu’il s’est rendu à Sabbath dans une quête de justice forcément louable, le spectateur découvre en réalité un véritable ange de la mort, justicier obstiné et inflexible jusqu’à la cruauté. Sûr de ses qualités de tireur et ne reculant devant rien ni personne, son personnage ressemble de plus en plus à un assassin au fil du récit. Cette impression est renforcée par la révélation d’antagonistes beaucoup plus nuancés que dans la majorité des westerns. L’on découvre ainsi bien vite que Bronson (incarné par l’excellent Lee J. Cobb) est certes un dur à cuire, mais il s’est « rangé » depuis longtemps et apparaît comme un businessman plutôt sage. Dirigeant ses hommes par une autorité paternaliste, il ignorait sincèrement l’incident tragique survenu à Bannock, et souhaite trouver une solution raisonnable. Parmi ses hommes, si certains sont des bravaches dont la fierté coûtera cher, d’autres ne sont guère de mauvais garçons, à l’instar de Vernon Adams, joué par Robert Duvall (qui tourne la même année dans THX 1138, le premier long-métrage de George Lucas, après avoir joué dans MASH l’année précédente et avant d’être à l’affiche du Parrain l’année suivante !), un cowboy dont l’arrestation signifierait la ruine de sa petite exploitation.
Face à Bronson qui souhaite tempérer et négocier, Maddox apparaît alors comme le personnage le plus déraisonnable, fermé à tous les arguments, y compris ceux d’un ancien amour, Laura Shelby (Sheree North), qui a justement épousé un des hommes recherchés. La couardise des habitants de Sabbath, qui s’opposent à Maddox par pur intérêt, et la digne diplomatie de Cotton Ryan achèvent de brouiller les pistes d’un western dans lequel il est difficile de distinguer le bon de la brute. Un choix assumé par Winner et le scénariste Gerald Wilson (qui collaborera ensuite maintes fois avec le cinéaste) jusqu’à une conclusion proprement ahurissante de violence soudaine et gratuite, dont le « héros » ne sort pas grandi, c’est le moins que l’on puisse dire…
Si le scénario de Lawman constitue évidemment son atout principal, le film est également servi à merveille par des acteurs impressionnants, dont le grand Burt Lancaster qui, à près de 60 ans, prouve une fois de plus qu’il sait tout jouer. Soulignons le courage du comédien d’avoir accepté un rôle aussi complexe que controversé, auquel il rend justice avec un jeu presque monolithique dans la dureté, mais d’une infinie subtilité. Il fallait un très grand comédien pour situer le personnage du shérif Maddox dans le registre ambivalent et inattendu (dans ce genre cinématographique) qui était exigé : Michael Winner l’a obtenu. Un western saisissant !
Synopsis : Le Marshal Jared Maddox veut arrêter les sept cow-boys qui ont tué un homme à l’issue d’une beuverie. Le shérif local étant soumis à l’autorité d’un puissant propriétaire terrien, Maddox n’aura pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, sachant que sa mission n’aboutira qu’à un bain de sang.
SUPPLÉMENTS
Pour agrémenter ce nouveau master, et comme à sa bonne habitude, l’éditeur Sidonis/Calysta n’a pas lésiné sur les suppléments. Au rayon des documents (un peu plus) anciens, il faut évoquer le très agréable documentaire Burt Lancaster : la volonté de réussir, daté de 1996 et d’une durée de 50 minutes. Si le format de ce genre de documents ne brille que rarement par son originalité et si leur registre est invariablement celui de l’éloge, impossible de bouder son plaisir devant ce portrait d’un artiste aux multiples talents, passé par tous les styles avec un succès égal, et comptant un nombre effarant de chefs-d’œuvre à son actif ! Plus récent (2013), le mini-reportage Quelques traces… de Michael Winner se distingue par un format bien plus original… mais c’est aussi sa seule qualité. Composé d’interventions du cinéaste et d’extraits de certains de ses films, on devine qu’il fut élaboré à son décès en guise d’hommage. Voir Winner s’exprimer au crépuscule de sa vie a beau être touchant, il manque à ce document une véritable cohérence.
Plus classiques dans les éditions de Sidonis mais toujours attendues : les présentations du film proposées par deux habitués de l’exercice, l’historien du cinéma Patrick Brion (8 min) et le réalisateur, monteur et grand passionné de westerns, Jean-François Giré (16 min). Le premier rappelle que Michael Winner faisait partie d’une génération de cinéastes britanniques qui partirent tenter leur chance aux Etats-Unis, un pari qui réussit à Winner malgré le risque supplémentaire qu’il prit en s’attaquant immédiatement à un genre cinématographique très ancré dans l’imaginaire américain. Brion souligne les qualités de bosseur du réalisateur, qui s’entoura de plusieurs experts pour conférer à son western une authenticité jusque dans les moindres détails (habillement, décoration des pièces, etc.). Enfin le spécialiste affirme à juste titre que le film est un symbole évident d’un changement d’époque : du romantisme des westerns fordiens, on est passé à une atmosphère nettement plus âpre et violente, qui questionne la morale au point de bousculer les conventions de genre et les attentes du spectateur. Jean-François Giré développe pour sa part plusieurs points abordés par son confrère, s’attardant notamment sur le finale très surprenant. Il souligne également l’importance du personnage féminin, loin de la potiche : en confrontant Maddox à ses contradictions, elle rallume en lui une flamme d’humanité, qui le fera fléchir et renoncer à aller au bout de son projet… Mais les choses tourneront malgré tout très différemment !
Suppléments de l’édition Blu-ray :
Présentation par Patrick Brion (2022, 8 min)
Présentation par Jean-François Giré (2022, 16 min)
« Burt Lancaster : la volonté de réussir » : documentaire (1996, 50 min)
« Quelques traces… de Michael Winner » (2013, 13 min)
Bonjour les lecteurs, et haut les cœurs. Retour à Punxsutawney guetter la fin de l’hiver : Un jour sans fin est de nouveau en salles depuis le 10 août ! L’occasion de passer en revue les raisons qui ont fait du film d’Harold Ramis un chef-d’œuvre de comédie romantique et fantastique.
Le découvrir sur petit écran, en parler avec ses amis, le revoir quelques années après, en jouer des scènes à la machine à café, voir les films qui reprennent son concept, y penser quand on pense à Bill Murray, et un jour en profiter dans une salle obscure lors de sa ressortie… avant de recommencer un nouveau cycle. Depuis son exploitation initiale en 1993, Un jour sans fin s’est installé dans le patrimoine du septième art, et un peu dans nos vies en tant que phénomène pop-culturel. Le film narre la mésaventure surnaturelle de Phil Connors (incarné par Murray), présentateur météo cynique et imbuvable, devant revivre sans cesse le jour de la marmotte à Punxsutawney, une petite ville de Pennsylvanie. Un véritable cauchemar pour Phil, qui était déjà rétif à l’idée de quitter Pittsburg pour couvrir le festival du 2 février en compagnie de sa productrice Rita et de son cameraman Larry. Coincé dans sa boucle temporelle, le personnage expérimente différentes phases avant de se remettre en question, aidé en cela par ses sentiments envers Rita.
Comique de la limite
Phil Connors est de toutes les scènes d’Un jour sans fin, comme si les murs du montage d’Harold Ramis s’ajoutaient à ceux du 2 février. Si le concept du film s’y prête, comme il nourrit bien entendu le comique de répétition, cette omniprésence porte aussi une forme d’humour basée sur l’enfermement et la limite. D’où le premier raccord du long-métrage, d’un ciel nuageux porteur d’infini au cadre bleu et restreint devant lequel Phil présente la météo. Cette transition annonce qu’une puissance supérieure va donner une leçon de modestie au héros égotiste, convaincu par exemple d’officier bientôt sur une grande chaine de télévision. Et, afin d’enfoncer le clou, c’est encore dans un cadre réduit que le générique du film commence via un moniteur du studio. Le séjour répété à Punxsutawney consiste donc pour Phil à se soumettre à la limite, à la fois de temps due à la boucle temporelle, mais aussi d’espace puisqu’un blizzard empêche de sortir de la ville.
S’il en joue parfois, le personnage se cogne avec drôlerie aux impondérables de cette situation, jusqu’à ricocher sur la frontière de la mort. Le tout devant une marmotte célébrée par tout Punxsutawney lorsqu’elle sort de son antre, tandis que Phil le présentateur n’est jamais reconnu en plus d’être prisonnier du festival. Autant de « bing » (comme le lui hurle son ancien camarade de classe Ned Ryerson) dont la moralité consiste à sortir grandi après avoir retrouvé une plus juste mesure de soi-même. Cette évolution faite, il est notable que l’ancienne diva embrasse d’elle-même la limite, étreignant l’homme du couloir de la pension ou Ned Ryerson, quand au préalable les entrées de champ de ces personnages l’irritaient. Au terme du film, Phil peut alors enjamber la clôture de la pension en sortant avec Rita, de la même manière qu’il a finalement franchi la boucle temporelle au 3 février. Telle une récompense, le plan d’Harold Ramis sur la rue est large et enneigé, sorte de grande page blanche où le protagoniste est désormais libre d’écrire sa nouvelle vie.
Phil et Phil
Corollaire de l’ego et de l’individualisme initiaux de Phil, le personnage répugne à s’inscrire dans le rite de la marmotte célébré par Punxsutawney. Or celui-ci est partie prenante de la puissance surnaturelle qui donne une leçon au protagoniste. Avec une bonne dose de fantaisie, la marmotte incarne en effet un être chamanique connecté à la nature afin de prédire la fin de l’hiver. Et elle y procède devant toute la ville, tel un sorcier masqué s’engageant face à sa tribu. De son côté, l’invivable Phil joue aussi au devin, mais collé à un écran bleu pour présenter la météo, et devant des téléspectateurs en guise de collectivité. Une virtualité qui explique son erreur sur l’évolution du blizzard car il n’est pas en phase avec la nature, son ego aggravant la situation. Le prénom que le rongeur partage avec le personnage de Bill Murray prend dès lors tout son sens : Phil, l’humain, doit devenir Phil la marmotte, connecté à l’extérieur, ce qui arrive in fine quand il renonce à lui-même et entre en osmose avec la ville dont il aide les habitants. Il est alors au centre des attentions et on se bat pour sa compagnie au cours d’une enchère sur sa personne.
À ce stade, le respect de Phil pour le jour de la marmotte est manifeste lors de son beau reportage à la dernière itération du 2 février. Il y déclame notamment de la poésie et s’entoure des locaux qu’il aime désormais. De fait, si l’influence de La Vie est belle, de Capra, est souvent citée à propos de la comédie de Ramis, celle de John Ford mérite tout autant l’attention. Le géant du cinéma américain plaçait le rituel au cœur de son art comme agrégateur de la nation, mettant à l’unisson tout un pays malgré ses disparités. Ce n’est donc pas un hasard si le jour de la marmotte est le plus vieux festival des U.S.A. D’abord plein de mépris pour ce que Punxsutawney représente, Phil le citadin bénéficie de l’héritage fordien d’Un jour sans fin et s’unit à l’Amérique profonde par l’appropriation d’un rite majeur.
Du film négligé…
La critique a reconnu en Un jour sans fin un film autoréflexif dès sa sortie. En progressant par l’échec, Phil tente par exemple une séduction parfaite auprès de Rita, qui évoque une succession de prises sur un tournage afin de réussir une séquence. Néanmoins, la profondeur de la mise en abyme du long-métrage d’Harold Ramis s’apprécie à travers un point de vue global. Tout d’abord, avec les contraintes de temps (la boucle temporelle) et d’espace (le blizzard), Un jour sans fin pointe les deux dimensions dans lesquelles il évolue, celles du cinéma. Mais, là où le bât blesse à l’intérieur de ce film en autoréflexion, c’est que Phil refuse de se plier aux exigences de la comédie romantique dont il est le protagoniste avec Rita. Tombé amoureux d’elle au premier regard, il est malgré tout trop imbu de lui-même pour le reconnaître. Le personnage se montre alors grossier avec la productrice au lieu de tenter de lui ravir son cœur à l’occasion du jour de la marmotte. Ce faisant, Un jour sans fin embrasse le registre fantastique pour contraindre le rustre à jouer le jeu de la comédie romantique, quand bien même il devrait revivre le 2 février une infinité de fois.
Ainsi, chaque nouvelle journée s’apparente à la possibilité de tourner l’œuvre attendue. Le petit « clap » du réveil qui annonce 6 heures du matin évoque le clap de cinéma avant une prise, et la chanson I got you Babe diffusée par la radio tient d’une musique de début de film. Le sens de ses paroles est d’ailleurs double pour se moquer de Phil, « I got you » pouvant s’entendre comme « je t’ai eu, tu es coincé dans ma boucle temporelle » de la part du long-métrage. Néanmoins, l’anti-héros exclut malgré cela de jouer sa partition sentimentale. Il tente d’abord de dévier le film vers le genre action (sa course-poursuite avec des policiers), puis vers l’érotisme (sa soirée avec sa conquête Nancy), le braquage (son vol auprès des convoyeurs de fonds), ou le western (son accoutrement de Bronco quand il se rend au cinéma). Dans un ultime essai de mener Un jour sans fin à sa guise, Phil subvertit sa nature romantique afin de séduire Rita seulement pour coucher avec elle. Le protagoniste échoue et décide alors de refuser de jouer, d’où la scène dépressive où il demeure à sa pension, affalé devant un jeu télévisé. Elle a une portée régressive pour Phil qui reste en pyjama devant le petit écran, spectateur, au lieu de briller sur le grand en héros amoureux. Toujours condamné à se réveiller au début du film, le personnage essaie ensuite de casser le réveil (le clap), incapable d’échapper à ce qu’Un jour sans fin attend de lui. Et en vient à vouloir se tuer par divers moyens, procédé radical pour ôter son nom du scénario, ce qui avorte encore puisqu’il ressuscite à chaque fois.
… au film abouti
Le temps consacré par Phil à fuir sa prérogative n’aura cependant pas été vain, puisqu’il finit par s’avouer son amour envers Rita et renoncer à son ego. Cette transformation faite, il engage un revirement complet de son attitude pour servir le film. Au festival du jour de la marmotte, il s’empare ainsi de la caméra de Larry pour obtenir un bon angle de prise de vue lors de son reportage. Puis, il se met à la sculpture sur glace afin de produire encore plus d’images. Non content de contribuer au visuel du film, il enrichit ses dialogues de poésie lors du reportage, ajoute de la musique en composant au piano, prend soin de la figuration (les habitants de Punxsutawney qu’il aide), ou officie comme machiniste (son changement de pneu cric en mains). L’œil sur la montre, il enchaîne de surcroît ces moments avec l’exactitude d’un monteur. En fait, le zèle de Phil devient tel qu’il délaisse Rita malgré ses sentiments assumés, d’autant qu’il s’est convaincu de ne pas la mériter. Il se contente alors d’une relation désincarnée avec l’objet de son amour, par l’image, en sculptant ses traits dans la glace. D’un personnage désinvesti, il est donc passé à un autre extrême en devenant un réalisateur diligent mais oublieux de l’essence du film.
C’est le moment pour Rita d’exercer son rôle afin d’obtenir le dénouement prévu. Productrice dans le trio qu’elle compose avec Phil et Larry pour tourner (un reportage au festival), soit un élément introspectif de plus, la jeune femme achète Phil aux enchères lors de la soirée festive. Avec ce pouvoir, sorte de final cut, elle contraint le protagoniste à lui accorder du temps et ce dernier lui déclare son amour. (Au passage, Rita s’assure de ne pas éventer la fin aux spectateurs quand elle répond « let’s not spoil it » à un Ned Ryerson interrogatif sur l’issue de la soirée.) Mutuellement séduit, le couple va au bout de la nature romantique d’Un jour sans fin et la boucle temporelle s’achève. Le film, et le jour de la marmotte destiné à porter la narration, se terminent au petit matin du 3 février sur les bras enlacés des deux amoureux.
Harmonie
Comique de la limite, fable sur la sortie de l’ego pour se lier par le rite aux forces supérieures et à la communauté, mise en abyme de la comédie romantique… Un jour sans fin doit son statut de classique et son impact sur la culture occidentale à sa richesse signifiante, un peu à la manière de Matrix dans un autre registre. Du reste, celle-ci se densifie encore si l’on prend en compte des interprétations souvent évoquées depuis 1993 à propos du long-métrage. À juste titre, le mythe de Sisyphe lui est accolé compte tenu de la remise à zéro de la situation de Phil chaque nouveau 2 février, malgré ses efforts. Cette mésaventure peut encore s’apprécier comme un purgatoire, l’anti-héros étant condamné à se purifier. Dans cette optique Rita est pour Phil un centre du bien qui le guide dans son évolution, et le personnage féminin se targue justement de 12 années d’école catholique. Le bouddhisme offre aussi des clés pour comprendre Un jour sans fin. Sans être exhaustif sur ce point, le renoncement à l’ego (central à la spiritualité asiatique) résonne bien entendu avec le parcours de Phil, dont le jour de la marmotte sans cesse revécu s’apparente quant à lui à la transmigration. Il est en outre frappant que trois des quatre rencontres décisives ayant décidé Siddhârtha à arpenter le chemin de Bouddha (la vieillesse, la maladie et la mort) sont synthétisées dans le personnage du sans-abri, que Phil n’arrive pas à sauver.
Un véritable kaléidoscope de sens. Au fond, il semble que les journées vécues à Punxsutawney, toutes différentes bien qu’articulées pour porter le destin de Phil, trouvent leur pendant dans les multiples interprétations du film, se chevauchant sans jamais s’invalider les unes des autres. Une sorte de vibration plurielle. Comme celle d’un riche accord de jazz joué par le héros à la fin de son périple temporel, qui évoque aussi deux amoureux dont les particularismes résonnent en harmonie. Ceux de Phil, et ceux de Rita. Un accord parfait.
Un jour sans fin – Bande-annonce
Un jour sans fin – Fiche technique
Réalisation : Harold Ramis
Scénario : Danny Rubin, Harold Ramis
Interprétation : Bill Murray, Andie MacDowell, Chris Elliott
Photographie : John Bailey
Musique : George Fenton
Production : Trevor Albert, Harold Ramis
Durée : 1h41
Genres : comédie romantique, fantastique
Pays : États-Unis
Année de sortie : 1993 (reprise en France le 10 août 2022)
Forts de l’accueil critique de Teddy, les frères Boukherma poursuivent leur parcours dans le cinéma de genre en s’attaquant cette fois-ci au film de requins. Et si la formule reste la même que pour leur précédente réalisation, la sauce ne prend plus aussi bien. Car L’Année du Requin, s’il se révèle audacieux pour le cinéma français et montre des qualités indéniables, a clairement de quoi diviser le public. Notamment à cause de ses ambitions, qui ont bien du mal à s’accorder. Retour donc sur ce titre de l’été 2022. Ce rendez-vous manqué qui, pourtant, avait de quoi se faire une petite notoriété dans les salles de cinéma.
Synopsis de L’Année du Requin : Maja, gendarme maritime dans les Landes, voit se réaliser son pire cauchemar : prendre sa retraite anticipée ! Thierry, son mari, a déjà prévu la place de camping et le mobil home. Mais la disparition d’un vacancier met toute la côte en alerte : un requin rôde dans la baie ! Aidée de ses jeunes collègues Eugénie et Blaise, elle saute sur l’occasion pour s’offrir une dernière mission…
Si Beast s’était présenté comme le film de monstres – « d’animaux dangereux », plus précisément – de l’été 2022, il n’était pourtant pas le seul à vouloir profiter de la période estivale. Car avant ce produit hollywoodien, le cinéma français s’essayait au genre en délivrant avec L’Année du Requin notre tout premier film de squales national et qui, en plus de cela, était dirigé par les frères Boukherma. Ces deux réalisateurs mêmes qui ont réussi le pari avec Teddy de traiter le mythe du loup-garou avec efficacité et intelligence, le tout sentant bon la francophonie. Entre leurs mains, L’Année du Requin ne pouvait que marquer un tournant pour le cinéma de genre français. Et pourtant, malgré une promotion assez poussée, le succès n’a pas du tout été au rendez-vous. Le public a boudé le long-métrage (à peine 121 000 entrées), et les critiques se sont montrées plutôt mitigées sur le résultat. Étonnant, d’autant plus qu’en termes de structure narrative, le titre suit celle de Teddy à la lettre.
En effet, L’Année du Requin, c’est littéralement un hommage à l’œuvre maitresse du genre – ici en l’occurrence, Les Dents de la Mer – qui parvient à switcher avec aisance entre humour et horreur pure. D’un côté nous avons des personnages pour le moins farfelus, des situations moqueuses et un ton plutôt léger. De l’autre, des séquences d’attaques qui ne lésinent pas sur la tension et le gore – comme peut en témoigner la séquence d’introduction. Et comme Teddy donc, le tout démarre telle une comédie à la limite de la parodie, qui dérive petit-à-petit vers un divertissement beaucoup plus sérieux et pesant. Donnant l’occasion aux frères Boukherma de placer quelques petites critiques bien placées – notamment sur l’écologie et le jugement néfaste des médias et autres réseaux sociaux. De mettre à l’honneur la Province française – ici la côte Atlantique – à la fois pour renforcer l’humour mais également donner une véritable personnalité au titre. Et enfin de crier leur amour pour le genre du film de requins. Un genre dont ils parviennent à réutiliser les codes avec aisance, et ce sans moyens hollywoodiens. Tout en offrant aux spectateurs une multitude de références aux Dents de la Mer : quelques séquences reprises du film de Steven Spielberg (les attaques, la cage…), la réplique culte « Il nous faudrait un plus gros bateau », une navette de la police appelée M. Vineyard – en l’honneur de l’île Martha’s Vineyard, où fut tourné Les Dents de la Mer…
Vous l’aurez compris, L’Année du Requin fonctionne dans un premier temps. Car nous nous laissons emmener sans mal par son héroïne, interprétée par Marina Foïs, dans sa quête obsessive. Nous nous laissons séduire par cet humour qui ne laisse pas indifférent. Et enfin, nous nous laissons prendre au jeu par le côté horrifique, qui joue à fond la carte du hors-champs et de la suggestion pour créer une véritable tension. Et puis, arrivé à mi-parcours, tout bascule… Comme si le film se retrouvait d’un seul coup en pilotage automatique, devant arriver à une conclusion sans réellement savoir comment y parvenir. Bien entendu, le dénouement passe par un affrontement final avec le squale. Mais pour en arriver là, L’Année du Requin peine sérieusement à capter aussi bien l’attention qu’à ses premières minutes.
La faute revenant principalement au fait que, pour plaire au public, les frères Boukherma ont dû maladroitement jongler entre deux partis pris.Celui, comme Teddy, de faire un film indépendant qui puisse faire honneur au genre. Et l’autre, de livrer quelque chose de plus mainstream, de plus grand public pour pouvoir satisfaire l’assistance. Ainsi, sans vraiment d’explication, L’Année du Requin abandonne sa personnalité propre pour devenir un produit bien trop conventionnel et longuet pour convaincre pleinement. Le sérieux prenant le pas sur la légèreté mais sans captiver comme le faisait Teddy. L’intrigue semble au point mort, n’arrivant plus à faire avancer ses personnages et thématiques pour au final clôturer tout cela d’un claquement de doigt. Sans la moindre once d’émotion et d’empathie. Et pour enfoncer le clou, même la mise en scène se révèle impactée par ce changement de ton. Cette dernière délaissant le pouvoir de la suggestion pour un résultat bien plus frontal et grossier. Au détriment du manque de moyens, les réalisateurs décident donc de montrer de plus en plus leur pauvre requin en caoutchouc. Ce qui rend le climax un chouïa ridicule, donnant à l’ensemble des airs de mauvais films amateurs.
Pour le coup, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi L’Année du Requin n’a pas marqué les esprits. Qu’il ait autant de défenseurs comme de réfractaires. Et c’est franchement dommage car, mine de rien, les frères Boukherma peuvent se vanter d’avoir du mérite. Pour avoir osé réaliser une telle œuvre alors que le cinéma de genre français, bien que plus ouvert qu’auparavant, peine encore à se faire une place dans nos salles. Et pour exprimer leur passion envers le cinéma avec autant de savoir-faire. Ils se sont juste montrés beaucoup trop gourmands avec ce film. Ce qui en fait une petite erreur de parcours que la suite de leur carrière pourra, sans l’ombre d’un doute, corriger sans difficulté.
L’Année du Requin – Bande annonce
L’Année du Requin – Fiche technique
Réalisation : Zoran et Ludovic Boukherma
Scénario : Zoran et Ludovic Boukherma
Interprétation : Marina Foïs (Maja Bordenave), Kad Merad (Thierry Bordenava), Jean-Pascal Zidi (Blaise), Christine Gautier (Eugénie), Ludovic Torrent (Sébastien/le narrateur), Philippe ‘Le Boc’ Prévost (le gérant de l’Aquapark), Jean Boronat (Ruben), Jean-Jacques Bernède (Dominique)…
Photographie : David Cailley
Costumes : Clara René
Montage : Béatrice Herminie et Geraldine Mangenot
Musique : Amaury Chabauty
Producteurs : Pierre-Louis Garnon et Frédéric Jouve
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 87 min.
Genres : Horreur, comédie
Date de sortie : 03 Août 2022
France – 2022
Nous pouvons désormais comparer Dan Trachtenberg à un nouveau Matt Reeves (les deux derniers opus de La Planète des Singes, The Batman). Soit un réalisateur baignant dans la pop culture qui sait éperdument ce qu’il a entre les mains. Un artisan sachant apporter sa pierre à l’édifice et ce sans jamais lui faire défaut. Sans avoir à copier à l’excès et balancer du fan service à tout-va pour exister. Et cela, il le prouve avec Prey, le nouveau volet de la saga Predator qui se montre digne de son aîné : un survival humble, efficace et réalisé avec un amour indéniable pour le célèbre chasseur extra-terrestre.
Predators précédents
sur AmazonSynopsis de Prey : Il y a trois siècles sur le territoire des Comanches, Naru, une farouche et brillante guerrière, se fait désormais un devoir de protéger sa tribu dès qu’un danger la menace. Elle découvre que la proie qu’elle traque en ce moment n’est autre qu’un prédateur extraterrestre particulièrement évolué doté d’un arsenal de pointe des plus sophistiqués. Une confrontation aussi perverse que terrifiante s’engage bientôt entre les deux adversaires…
Predator 2 ? Une suite certes sympathique mais quelque peu oubliable. Predators ? Une sorte d’hommage au film originel mais qui ne le singeait plus qu’autre chose. The Predator ? Un énième film hollywoodien malade, parasité par des problèmes de production non négligeables. Vous l’aurez compris avec cette énumération, la saga Predator n’est jamais parvenue à retrouver l’aura de ses débuts. Car il faut bien le dire, personne n’a su marcher avec fracas dans les pas de John McTiernan. Futur réalisateur du brillant Piège de Cristal, le bonhomme avait su livrer en 1987 une série B tendue et immersive, faisant preuve d’une maîtrise absolue de la mise en scène et des codes du genre. Mais comme la majorité des licences du moment, celle de Predator n’a fait qu’enchaîner les suites et les produits dérivés – n’oublions pas les crossovers Alien vs. Predator et sa suite Aliens vs. Predator : Requiem – pour se retrouver peu à peu dans les abysses de la pop culture. Ne subsistant dans l’esprit des gens que grâce à la qualité et la nostalgie générées par le titre de McTiernan. Ajoutez à cela l’échec cuisant de The Predator et le rachat de la Fox par Disney, et tout portait à croire que la franchise était définitivement mise de côté, au profit de titres beaucoup plus « rassurants » d’un point de vue commercial. Autant vous dire que Prey était littéralement le film que plus personne n’attendait !
Et rien ne laissait présager que ce projet sur le papier bâtard allait réussir un quelconque exploit, provoquant bien plus de peur que d’espoir. « Bâtard » dans le sens où il est sorti un peu de nulle part. Initié par le producteur John Davis en 2016, qui espérait rebondir sur la mésaventure de The Predator, ce prequel (initialement appelé Skulls) s’est fait dans le plus grand secret jusqu’à son officialisation non désirée en 2020. Soit en pleine période où le studio devait faire suite au rachat par la firme aux grandes oreilles, cette dernière balançant sur sa plate-forme comme s’il s’agissait d’un déchet dont il fallait se débarrasser. Ce qui, il faut bien avouer, n’avait pas grande chose de rassurant ! Même d’avoir Dan Trachtenberg à la réalisation n’avait rien de prometteur. Car si le bonhomme avait su faire ses armes avec 10 Cloverfield Lane et un court-métrage adapté du jeu Portal (intitulé No Escape), nous ne connaissions pas ses capacités à devoir « survivre » auprès d’un rouage hollywoodien plus que bancal. Une peur grandissante qui s’est ressentie jusqu’aux toutes premières minutes du film, ce dernier affichant des effets numériques baveux et des plans qui piquent les yeux – l’apparition du titre fait vraiment peine à voir. Mais qui – Hallelujah ! – s’est très vite amoindrie par la suite. Mieux, elle a laissé la place à une jouissance que nous ne pensions plus ressentir un jour avec un film Predator !
Car avant d’être un volet estampillé de la franchise, Prey est avant toute chose un survival fait dans les règles de l’art. Une série B qui prend le temps de poser ses bases, de présenter son héroïne, pour ensuite enchaîner sur une chasse à l’homme des plus intenses. Simple et efficace ! Certes, le tout n’est clairement pas sans défaut : des facilités d’écriture (personnages secondaires survolés, final vite expédié…), un casting mitigé (si Amber Midthunder semble impliquée, le reste parait plutôt endormi), des effets numériques grossiers et une mise en scène impersonnelle. Mais Dan Trachtenberg parvient à nous faire fermer les yeux sur ces tares grâce à l’intérêt qu’il porte pour son personnage principal – permettant au public de s’attacher à elle et de vivre ainsi son face-à-face avec immersion. Et aussi grâce à la générosité dont il fait preuve pour filmer chaque séquence d’action. Surtout que le réalisateur s’exécute avec une intelligence et un amour pour la franchise Predator qui forcent le respect.
Une intelligence qui montre à quel point le cinéaste s’est montré humble et respectueux envers son aîné mais aussi les attentes du public. Rien que le fait d’avoir pris comme personnages des chasseurs commanches du XVIIIe siècle, cela induit beaucoup de choses scénaristiquement parlant. Cela permet de présenter un nouveau cadre avec thématique sociétale à la clé – une chasseresse devant se faire une place dans un milieu patriarcal – ; mais surtout de s’y attarder plutôt que de jouer la carte du suspense quant à la présence du Predator, montrée très rapidement dans le film. Car à quoi bon créer une tension sur une créature dont le public connait déjà le modus operandi ? De justifier que les personnages puissent deviner de manière naturelle (pour le rythme du film) les agissements de leur ennemi. De retrouver l’aspect primal, bestial, de l’opus originel – des chasseurs aux armes rudimentaires devant faire preuve de ruse pour réussir dans une nature hostile. Et de jouer avec des faits historiques, comme ces bisons dépecés par les colons – pour affamer les tribus amérindiennes – faisant écho aux victimes écorchées du Predator. Le tout sans jamais se perdre dans du fan service à outrance – juste une référence bien placée à Predator 2, et c’est tout ! Et du côté de la mise en scène, c’est également la même chose ! Car plutôt que de reproduire la mise en scène immersive de McTiernan à cause du cadre – la jungle troquée par les forêts et grandes plaines américaines – Trachtenberg use de son décor d’une toute autre manière pour créer une tension certaine. Comme en témoigne la séquence où l’héroïne se planque dans des hautes herbes, ayant vue sur tout mais devant guetter un adversaire invisible.
Et par amour pour la franchise, il faut entendre par là que le réalisateur a permis à la créature de retrouver toute sa majesté, évaporée au fil des films. Pour dire, Prey propose le Predator le plus badass que nous ayons vu depuis le premier volet ! À chacune de ses apparitions, le cinéaste s’emploie à l’iconiser comme aucune autre suite n’avait fait jusque-là. Que ce soit son entrée en scène progressive – une série de chasses où le Predator monte en gamme question gibiers : serpent, loup puis ours – ou alors ses attaques filmées avec malice et brutalité, le réalisateur nous livre un chasseur en très, très grande forme. Qui plus est servi par un arsenal toujours aussi captivant et un excellent retour aux effets pratiques – le costume fait oublier l’aberration numérique de The Predator.
Rien que pour cela, nous ne pouvons que remercier Dan Trachtenberg. Pour avoir livré une série B tenant agréablement la route, bien qu’imparfaite. Mais surtout pour avoir redonné ses lettres de noblesse à un monstre emblématique du cinéma. Lui offrant une nouvelle jeunesse et l’occasion de perdurer encore longtemps sur nos écrans. Succès oblige, Disney n’hésitera pas à exploiter le filon ! D’autant plus que le cinéaste s’est déjà exprimé sur le sujet, ayant déjà quelques idées à mettre en place pour d’éventuelles suites. Il ne reste plus qu’à espérer que ces dernières ne viennent pas ternir la bonne impression laissée par Prey. Et qu’elles sortiront, elles, sur grand écran. Car le seul grand regret de ce prequel, c’est de devoir le découvrir sur une plate-forme de streaming et non au cinéma.
Prey – Bande annonce
Prey – Fiche technique
Réalisation : Dan Trachtenberg
Scénario : Patrick Aison et Dan Trachtenberg, d’après les personnages créés par Jim et John Thomas
Interprétation : Amber Midthunder (Naru), Dakota Beavers (Taabe), Dane DiLiegro (le Predator), Stormee Kipp (Wasape), Michelle Thrush (Aruka), Julian Black Antelope (chef Kehetu), Stefany Mathias (Sumu), Bennett Taylor (Raphael)…
Photographie : Jeff Cutter
Décors : Amelia Brooke et Kara Lindstrom
Costumes : Stephanie Porter
Montage : Claudia Castello et Angela M. Catanzaro
Musique : Sarah Schachner
Producteurs : John Davis, Marty Ewing et Jhane Myers
Maisons de production : 20th Century Studios, Davis Entertainment et Lawrence Gordon Productions
Distribution (France) : Disney +
Durée : 99 min.
Genres : Horreur, science-fiction
Date de sortie : 05 Août 2022
États-Unis – 2022
L’Égypte est le berceau du cinéma arabe. Depuis les années 50, le pays est le plus productif et son industrie la plus performante, riche et active des pays arabophones. Quiconque souhaite dans le monde arabe avoir plus d’opportunités de devenir acteur se doit d’aller en Égypte, au même titre qu’on s’exile à Hollywood pour les mêmes raisons. Pourtant, un genre en particulier se trouve rarement produit, sans qu’on n’en trouve la raison. C’est le genre de l’horreur.
Paranormal ou « Ma wara atabia » en langue originale est une mini-série égyptienne créée par Amr Salama. Elle est l’une des premières du genre. Basée sur l’œuvre littéraire d’Ahmed Khaled Tawfik, elle met en scène l’hématologue Refaat Ismail, qui malgré son déni total du paranormal voit des djinns et des fantômes dans son quotidien.
Synopsis: Tout commence lorsque l’amour de jeunesse de Refaat, Maggie McKillop vienne en Egypte après avoir divorcé. Elle accepte de venir au dîner de la famille Ismail et c’est là que les premières manifestations d’un djinn appelé Shiraz commencent. Non contente de déjà tourmenter Refaat, elle apparaît souvent à son neveu Taha. Mais que veut le petit Djinn ?
Il est bien triste que Netflix elle-même n’ait pas mis plus en avant cette série. Celle-ci est sortie en 2020 et nous ne la découvrons qu’en 2022 ! Comme dit précédemment, le genre de l’horreur est très peu exploré, mais il a aussi son public dans les pays arabes et cette série explore non-seulement une œuvre littéraire qui a beaucoup de popularité en Égypte, notamment auprès des jeunes et elle fait le pari de nous rendre accros à l’univers.
Paranormal réussit là où Jinn échoue
Un petit peu avant, vers 2019 sortait la série jordanienne Jinn, qui n’a malheureusement pas eu le succès escompté et dont la sortie a été entachée par des polémiques superflues. Nous trouvons son annulation dommage ; néanmoins, les polémiques mises à part, la cohérence du scénario était à remettre en question.
Nous aimons ce que Paranormal propose, étant donné qu’il y a une inspiration dans plusieurs éléments dans ce folklore. Les succubes, les naïades, les djinns, mais aussi les momies maudites et les maisons hantées sont un mélange hétéroclite de mythes. En plus de cela, le professeur Ismail dénoue efficacement l’intrigue. C’est aussi une des seules sorties actuelles qui se focalise sur une vraie ambiance angoissante.
Cette série est une adaptation d’une série de livres suivant les aventures du docteur Ismail. Il est sûrement plus difficile de parler d’horreur sans avoir de synopsis qui s’y prête, mais cela se révèlera être une limite aussi si l’adaptation n’est pas faite correctement. Par exemple, il existe deux films Shining, l’un adapté par Stanley Kubrick et salué comme un bon film, l’autre adapté par Stephen King lui-même qui est apparemment un vrai navet.
L’histoire étant déjà sur papier, il nous semble qu’il y a davantage matière à créer une série que s’il fallait partir de rien. Mais dans tous les cas, Jinn et Paranormal ont poussé une porte encore fermée dans le cinéma arabe.
Une identité propre
Ce qui fait que cette série est un bijou, c’est qu’elle a déjà une direction et une identité. Jinn semblait encore perdue dans ses inspirations, si tant est qu’elle en avait. Elle essayait sans doute d’avoir une identité propre, liée juste au folklore local. Sa portraiture des djinns nous semble assez creuse et dénuée de sens. Les personnages ne semblaient pas vraiment faits pour une telle aventure.
Paranormal en revanche a des inspirations de Ring, de tous les films sur les maisons hantées, de La Momie. Cela transparait dans la couleur de l’image et le décor qui a été semble-t-il difficile à créer. Nous voyons bien le contraste entre le Caire et la campagne, de leurs deux ambiances différentes. La hantise de la ville est bien distinguée de celle de la campagne, avec tous les éléments traditionnels qui en découlent comme faire appel au Cheikh ou aux sorciers locaux et administrer des remèdes douteux.
Le Personnage du professeur
Refaat Ismail est un homme assez atypique. Pessimiste, se considère malchanceux, cartésien, sceptique, froid, il n’en est pourtant pas insensible. Il ne l’est que pour protéger les autres de lui-même car il se voit comme quelqu’un qui porte aussi malheur à son entourage. Ce premier arc est aussi une sorte de thérapie pour lui, étant donné qu’il devra apprendre à dire ce qu’il ressent et à ne plus considérer ses faiblesses comme des freins à sa vie.
C’est un personnage touchant au fond, il comprend la souffrance par laquelle passe la plupart de ses rencontres de l’autre monde comme la petite Shiraz et la jeune naïade. Il comprend vite comment guérir les maux des autres malgré la faible estime qu’il a de lui-même. C’est aussi un homme qui prend soin de sa famille et des autres et cherche à les protéger.
Le plus intéressant reste le rapport de Maggie et de Refaat. Les deux sont très fusionnels bien qu’ils ne fassent que se disputer à longueur d’épisodes. Nous espérons fortement si une suite est prévue que le personnage de Maggie McKillop sera de la partie. Elle ne le seconde pas comme un Docteur Watson mais elle ne le retarde pas non plus dans ses actions. Jusque là, elle n’est pas une demoiselle en détresse. C’est aussi une relation qui est riche, charmante et platonique comme elle est dépeinte dans cet arc.
La première série arabe paranormale
Nous espérons que cette série deviendra une référence pour une suite de nouvelles productions étrangères arabophones Netflix. Le fait est que les séries arabophones ont besoin d’un nouveau souffle et ce, par l’adoption de genres autres que le drame et la comédie qui sont légion depuis les débuts. Le cinéma égyptien a été plusieurs fois décrit comme « en déclin » depuis quelques années ; ce qui raviverait la flamme serait de s’intéresser à de nouveaux supports d’adaptations et de genres.
Conclusion
L’auteur Ahmed Khaled Tawfik, décédé en 2018, serait un incontournable de la littérature d’horreur égyptienne à l’heure actuelle, qui de plus, était enthousiaste à l’idée de voir sa série sur pellicule. Les idées ne manquent pas, tout est encore possible étant donné que cette série est la première. Nous espérons vraiment entendre parler d’une éventuelle suite et espérons que vous voudrez découvrir ce petit bijou trop longtemps occulté du catalogue Netflix.
Fiche technique:
Saison: 1
Épisodes: 6 de 46 à 55 minutes
Créée par: Amr Salama
Producteurs: Netflix, Walid Essabegh
Réalisateurs: Amr Salama, Majid El Ansari
Langue: Arabe égyptien
Acteurs: Ahmed Amin (Refaat Ismail), Razane Jammal (Maggie McKillop), Reem Abdel Kader (Shiraz), Samma Ibrahim (Raeefa Ismail), Adam Wahdan (Taha)
La production cinématographique qui utilise le lycée comme sujet principal est coutume, depuis au moins cinquante ans, pour aborder le passage à l’âge adulte. Carrie, Elle est trop bien, Clueless, Riverdale, Sabrina, Les Frères Scott, G.L.E.E, Gilmore Girls ou Buffy ont marqué plusieurs générations. Elles abordent en effet le passage à l’âge adulte et en révèlent la complexité par le rapport au corps, à l’avenir envisagé et à la place de l’amour.
Never Have I ever ou Mes premières fois est une série de trois saisons (peut-être bientôt quatre) produite par Mindy Kalin. Elle est de la même trempe que ses prédécesseurs, à la différence près que l’histoire se concentre sur une adolescence pas comme les autres.
Synopsis : Devi est une adolescente américano-indienne. Elle nait et grandit en Californie. La mort de son père l’impacte au point qu’elle en perd la capacité de marcher. Sa mère et elle n’entretiennent pas de rapports simples et le deuil reste à faire, en plus de la rentrée au collège. Devi ne rêve que d’une chose, être en couple avec un certain Paxton Hall-Yoshida.
Vu sous cet angle, l’histoire a tout de suite l’air plus intéressante. Ce ne sera pas l’histoire de simples déceptions, de simples histoires d’amour, de simples réussites, mais celle d’aborder ces thématiques dans une famille d’origine indienne vivant aux États-Unis, ce qui est un marqueur de différence notable. En effet, de là peuvent découler les questions identitaires, mais aussi culturelles qui ne rendront pas le rapport à ces victoires et à ces difficultés semblable.
En trois saisons, la série a, comme Sex Education, donné du relief à un personnage qui pouvait sembler être en une fois découvert. Mais tout comme celle-ci, il y a eu des « premières fois » et des dialogues profonds qui ont exhumé les racines de leurs blocages et de leurs insécurités.
Une famille Indienne sortant des préjugés
Le statut de veuve de Nalini, de fille unique de Devi, la vie sexuelle active de Kamala, la cousine venue d’Inde qui est étudiante en sciences, révèlent en effet une famille différente de la portraiture commune de la communauté indienne vivant dans les pays anglophones. Devi est fille d’une mère médecin, elle a du mal avec ses traditions indiennes et sa culture qu’elle ne connaît que très peu malgré le fait d’y avoir grandi, et contre toute attente, la vie sentimentale rocambolesque de Kamala montre une certaine modernité et un détachement de traditions auxquelles elle ne s’identifie pas. Cela lui prendra du temps de l’accepter, mais elle ne souhaite pas de mariage arrangé par exemple, alors qu’en Inde, c’est la norme de se rencontrer et de se marier de cette manière.
Le deuil
Devi cache un profond mal-être. Elle ne se livre pas facilement et préfère se terrer sous des occupations dites « superficielles » pour ne pas confronter le profond sentiment de tristesse qui entoure la perte de son père, de qui elle était la plus complice. La relation avec sa mère est en effet tendue. Les deux sont difficiles concernant l’expression de leurs émotions. Cette perte les a toutes les deux affectées et c’est progressivement qu’elles se lient par cette douleur commune. Les deux ont perdu l’ami, plus que le père ou le mari. Elles ont perdu quelqu’un qui validait leur différence et ce qui les faisait briller.
Vivre l’Amour différemment
Ce n’est peut-être pas autour de Devi que ce sujet est le plus intéressant, mais autour de Fabiola et Anissa. Les deux jeunes filles découvrent petit à petit des préférences qu’elles ne s’attendaient pas à avoir et s’engage autour d’elles un angle de normalisation et d’expérimentation qui n’est pas là pour qu’elles sortent du lot comme un produit marketing, mais comme l’infinité de possibilité dans la façon d’aimer.
Pour Devi, il sera en effet une histoire de plusieurs premières fois, segmentées entre une attirance réelle, la réalisation d’un rêve, ou même le challenge de la séduction. Les trois saisons de la série la montrent devenir une femme qui comprendra que le bonheur viendra d’elle-même, de l’intérieur, et non pas de ce qu’elle pourrait montrer aux autres de ses « réussites ».
Conclusion
Ainsi, si nous pouvions vous conseiller de regarder Mes premières fois, ce serait pour redécouvrir le genre « coming of age » et d’essayer d’aller plus loin que ce que le personnage de Devi présente à première vue. Contrairement à ses prédécesseurs du même genre, Mes premières fois aborde les mêmes thèmes universels dans une sphère culturelle inexplorée.
Fiche Technique:
Saisons: 3 (en cours)
Épisodes: 30 de 22 à 31 minutes
Producteurs: Mindy Kalin, Howard Klein, Lang Fisher
Scénario: Lang Fisher, Mindy Kalin, Ben Steiner, Amina Munir, Akshara Sekar, Erica Oyama, Sonia Kharkar, Asmita Paranjape
Réalisateurs: Kabir Akhtar, Kim Nguyen, Lang Fisher, Tristram Shapiro, Anu Valia, Lena Khan, Linda Mendoza, Claire Scanlon
Musique: Joseph Stephens
Casting: Maitreyi Ramakrishnan (Devi Vishwakumar), Poorna Jagannathan (Nalini Vishwakumar), Richa Moorjani (Kamala), Darren Barnett (Paxton Hall-Yoshida), Jaren Lewison (Ben Gross), Lee Rodriguez (Fabiola), Ramona Young (Eleanor Wong), Megan Suri (Anissa)
Après avoir fêté ses 25 ans, One Piece, le manga au succès planétaire sur la piraterie est de retour sur le grand écran. Un nouvel opus haut en couleur adapté de l’œuvre d’Eiichirō Oda, attendu par des millions de fans. Si One Piece Film : Red réalise le meilleur démarrage pour un film d’animation japonais, en France, avec plus de 267 000 entrées, le film, quant à lui, nous fait nager en eaux troubles.
Synopsis : Luffy et son équipage s’apprêtent à assister à un festival de musique attendu avec impatience. La chanteuse la plus populaire du monde, Uta, va monter sur scène pour la première fois. Celle qui n’est autre que la fille du légendaire pirate Shanks Le Roux va révéler la puissance exceptionnelle de sa voix qui pourrait bien changer le monde…
Les célèbres aventures de Luffy et ses Nakamas font rêver le public, ne cessant de séduire de nouveaux adeptes à travers le monde, et tout particulièrement la France, deuxième plus grand consommateur de manga derrière le Japon, avec plus de 28 millions d’exemplaires vendus. One Piece Film: Red, réalisé par Gorō Taniguchi est le quinzième long-métrage de la saga et compte bien en mettre plein les yeux aux spectateurs pour leur plus grand plaisir… ou pas.
Une histoire Utapique
Dans ce film, nous retrouvons les Mugiwaras sur Elegia, l’île de la musique. Toujours à la recherche du mystérieux trésor (aka le One Piece) de Gol D. Roger, feu roi des pirates, Luffy et son équipage s’accordent une pause dans leur quête pour assister au premier concert live d’Uta, icône pop à la voix d’or. Mais Uta n’est pas simplement une diva qui déchaîne les foules, elle est également la fille du légendaire pirate Shanks le Roux, mentor de Luffy, et amie d’enfance de ce dernier. Des retrouvailles qui auraient pu être festives, si celles-ci n’avaient pas rapidement tourné au cauchemar… Uta veut mettre fin à l’ère de la piraterie et créer un monde nouveau, au risque de se perdre. Son arme ? Son fruit du chant, sorte de Genjutsu qui plonge ceux qui l’écoutent dans le pays des songes. Une menace n’arrivant jamais seule, son chant se trouve également être la clé pour invoquer le démoniaque Tot Musica. Ennemis comme alliés décident alors d’unir leurs forces pour vaincre le démon, et tenter de sauver le monde. Uta, réussira-t-elle à retrouver sa voie ?
Ce personnage principal, créé spécialement par le créateur Oda donne le rythme et nous offre de belles séquences musicales sur fond de chansons entraînantes qui s’invitent aussi dans les scènes de combat, le tout interprété avec brio par la chanteuse japonaise Ado. La version française, quant à elle, nous donne à écouter la voix plus rauque d’Hoshi.
Faille spatio-temporelle
Cette adaptation de Gorō Taniguchi nous embarque dans un nouvel univers dont l’histoire n’est pas canon à l’odyssée d’Eiichirō Oda, rompant complètement avec le ton auquel les aficionados de l’anime sont habitués. D’un point de vue de l’animation, le mélange des styles à la fois rétro et futuriste est de belle facture offrant un univers riche en couleurs, des tenues inédites mettant en perspective les protagonistes sous un angle plus festif.
Concernant la réalisation, c’est là que le bât blesse. L’enchaînement des actions est si rapide, qu’on peine à apprécier pleinement certaines scènes épiques. La rapidité des plans couplée au florilège de couleurs et à la musique endiablée, nous font parfois basculer dans un festival de Tomorrowland, sous champignons, à deux doigts de la crise épileptique. Brutal.
À cela s’ajoute quelques failles temporelles. On pense notamment à certains power up dévoilés à la fin de la bataille d’Onigashima – comme l’éveil du fruit du héros Luffy, incohérent avec son titre de cinquième Empereur mentionné dans le film.
Restent les clins d’œil à certains passages épiques de la saga, telle que la séparation des chapeaux de paille et de la princesse d’Alabasta pour n’en citer qu’un, et la réunion – même éclair – d’une dizaine de personnages emblématiques du manga. La présence du tueur de Haki, Shanks, bien que secondaire, aura tout de même ravi la fanbase qui redoutait une apparition aussi furtive que dans l’oeuvre d’Oda.
One Piece Film: Red est un film musical agréable mais non sans quelques fausses notes. Si l’histoire est évidemment indépendante de l’anime, certains choix scénaristiques sont contestables de par leurs incohérences. L’enchaînement des actions et le personnage principal survolé, laissent une sensation d’inachevé. Par ailleurs, l’adaptation de Gorō Taniguchi ne s’adresse malheureusement qu’à un public d’aficionados. Il convient d’être à jour dans les aventures de l’équipage du Chapeau de paille, sous peine de ne pas saisir les références clés ou de se voir spoiler.
One Piece Film: Red – Bande-annonce
One Piece Film: Red – Fiche technique :
Réalisation : Gorō Taniguchi
Scénario : Kuroiwa Tsutomu
Musique: Yasutaka Nakata
Producteurs : Eiichirō Oda
Distribution (voix originales): Mayumi Tanaka, Kazuya Nakai, Akemi Okamura, Kappei Yamaguchi, Hiroaki Hirata, Ikue Otani…
Pays d’origine : Japon
Genres : animation, aventure, comédie
Durée : 115min
Date de sortie : 10 août 2022
Ancien directeur de laboratoire au CNRS, Harry Bernas livre dans L’Île au bonheur (traduction littérale de Fukushima) la manière dont le nucléaire a affecté les rapports entre la science, la guerre, l’économie et la politique. Une réflexion nécessaire.
Au plus fort de la Seconde guerre mondiale, des dizaines de physiciens, des centaines de scientifiques, travaillent clandestinement au service de la Défense américaine. Ils mettent au point la fission nucléaire et sa réaction en chaîne, qui donneront bientôt naissance à Little Boy et Fat Man, bombes A respectivement larguées sur Hiroshima et Nagasaki, officiellement dans l’espoir de mettre fin au plus vite à la résistance japonaise. De Chicago à Los Alamos, le projet Manhattan a impliqué les scientifiques les plus brillants – Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Norris Bradbury… – sans que ces derniers, parfois complètement isolés des affaires mondiales, ne prennent pleinement conscience du véritable objet de leurs recherches, ou à tout le moins de ses conséquences possibles.
Victime à deux reprises des bombes atomiques durant la Seconde guerre mondiale, le Japon développera par la suite le nucléaire civil, parsemant son archipel de centrales tout en faisant fi des risques sismiques, au départ par ignorance, ensuite par cécité volontaire. Harry Bernas narre avec brio la manière dont on a passé sous silence les avertissements de certains spécialistes, les raisons un peu lâches pour lesquelles on a donné quitus à une industrie rendue d’autant plus dangereuse que les conditions minimales de sécurité n’y était pas assurée. Si Three Mile Island a constitué une première alerte, il a fallu attendre Fukushima et son séisme-tsunami pour que les Japonais prennent la pleine mesure des risques encourus. Trop tardivement, malheureusement.
L’Île au bonheur, c’est aussi l’histoire d’une science dévoyée, parfois sans conscience, souvent tributaire des financements publics – de plus en plus fléchés – pour avancer. Et l’auteur de rappeler à quel point les contrats Défense ont conditionné le progrès scientifique. C’est d’ailleurs un secret de Polichinelle : les GPS, les écrans tactiles, Internet furent des inventions d’abord militaires, avant de voir leur usage se démocratiser. Harry Bernas y voit une raison de craindre pour la recherche fondamentale, une sorte de carcan qui emprisonne les chercheurs dans des dispositifs militaires et/ou marchands. Mais l’histoire elle-même s’étend bien au-delà : elle passe par les « Atomes pour la paix » d’Eisenhower, par des générations de physiciens shootés aux financements et us de l’armée, par des évolutions cycliques ayant une emprise certaine sur la science – les aspects sécuritaires s’accentuant encore après le 11 septembre, pour ne citer que cet exemple.
Accessible, nécessaire à la bonne compréhension des interactions étroites entre l’armée et la science, L’Île au bonheur est un récit haletant, passionnant, épinglant les dangers d’une recherche dévoyée, couverte de faux-semblants et potentiellement mortifère. Harry Bernas se sert de sa propre histoire pour en éclairer les enjeux, trouvant des ponts entre tous les événements décrits, mettant en relief les germes d’innovations qui, à l’instar de la créature de Frankenstein, ont peu à peu échappé à leurs créateurs…
L’Île au bonheur, Harry Bernas Le Pommier, août 2022, 336 pages
Spécialiste de la Renaissance italienne, le scénariste Jean-Marc Rivière s’associe une nouvelle fois à l’illustrateur Gabriel Andrade pour mettre en scène Nicolas Machiavel, secrétaire au service de la République de Florence, et en quête d’un trésor caché.
Rien ne va plus à Florence. La République est désargentée. Elle se heurte en outre à la résistance obstinée de Pise, ce qui aiguise les appétits rivaux, de Venise à Rome, sans oublier la France. Nous sommes en 1499, Nicolas Machiavel n’est encore qu’un scribe et assistant évoluant dans l’ombre de personnalités plus en vue, telles que les hommes d’État Médicis ou le peintre Sandro Botticelli. Il est toutefois aux premières loges dans les négociations présidant au tirage au sort pour le Conseil des Dix et, un peu plus tard, lors du retour de Ridolfo, un soldat qui fait état d’un trésor caché qui permettrait à Florence de redorer son blason et annihiler définitivement les prétentions de ses ennemis.
Ce second tome des Enquêtes de Machiavel s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, qui s’intéressait notamment à la figure du prédicateur dominicain Jérôme Savonarole. Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade s’insinuent au cœur de la République de Florence, nous font côtoyer ses hommes-clefs et portraiturent, à traits fins, une ville caractérisée par le Palazzo Vecchio ou la Cathédrale, « plus beau monument de la toute la chrétienté ». À l’aube du XVIe siècle, Florence est exsangue, elle n’a pas encore digéré les révolutions politiques récentes, et notamment la fin de règne de feu Lorenzo de Médicis. C’est dans ce contexte que des espions pisans vont s’affairer afin de mettre la main sur le trésor désormais pourchassé par Machiavel et ses proches.
On peut compter sur l’érudition de Jean-Marc Rivière pour donner un souffle historique et romanesque à ses récits. Il plonge le lecteur dans les arrière-cuisines du gouvernement florentin, où les doubles allégeances, les trahisons et les convoitises demeurent légion. Bien troussée, très réussie sur le plan graphique, cette bande dessinée nous montre un Machiavel déjà ingénieux et retors, et en cours de maturation. Elle applique les recettes du thriller dans le contexte de la Renaissance italienne : empoisonnement, manipulations, enquête, course contre la montre se mêlent sur fond de tensions politiques. Et pour aérer le récit, on peut compter sur ce diable de Francesco, capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui en usant de malice. Un album réussi, qui joint à la grande Histoire des arcs fictifs engageants.
Les Enquêtes de Machiavel : Le Trésor des Médicis, Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade Glénat, août 2022, 56 pages
Valentine Cuny-Le-Callet publie Perpendiculaire au soleil aux éditions Delcourt. Elle y raconte sa correspondance avec un jeune condamné à mort, Renaldo McGirth, leur amitié, mais aussi les dessous de la prison et du couloir de la mort.
Elle a dix-neuf ans quand elle entreprend une correspondance avec un jeune détenu américain, condamné à mort pour braquage et meurtre. Elle, c’est Valentine Cuny-Le-Callet, alors étudiante, et scénariste-dessinatrice de cette histoire autobiographique. Celui avec qui elle partage souvenirs et pensées, et à qui elle se liera bientôt d’amitié, c’est Renaldo McGirth, afro-américain, dix-huit ans au moment des faits qui lui sont reprochés. Il clame son innocence. Il est prisonnier d’une cage exiguë, privé d’horizon et de perspective, elle sera ses yeux et ses oreilles vers le monde extérieur. Tous deux partagent une même sensibilité artistique, une même envie de s’éveiller à l’autre, de communiquer, de comprendre.
Perpendiculaire au soleil n’est pas un roman graphique conventionnel. C’est une double déclaration d’amour à l’art, comme médium et comme exutoire. Les deux protagonistes se retrouvent et dialoguent à travers lui, avant de décider de partager leur expérience avec leurs lecteurs par son truchement. Le résultat est bluffant et les éditions Delcourt ont pris le parti, judicieux, de lui accorder un grand format à couverture cartonnée, avec un papier noble, dans lequel prennent place des dessins sophistiqués, en noir et blanc, et caractérisés par une grande variété de styles. Et si Valentine Cuny-Le-Callet signe seule Perpendiculaire au soleil, c’est uniquement en raison des entraves administratives qui empêchent aux États-Unis un détenu de tirer des avantages financiers de son crime.
Si l’amitié naissante entre l’autrice et son correspondant occupe une place centrale dans cet album, c’est le système carcéral américain qui s’y voit surtout mis à nu. Gestion des courriers entrants et sortants, visites pénitentiaires, révision des jugements, conditions carcérales, procédures de mise à mort, affects des détenus ou encore racisme et lynchages : nombreux sont les sujets brassés au fil du récit. Valentine Cuny-Le-Callet y apporte des détails et commentaires intéressants. Elle colore surtout le tout d’une noirceur inexpiable, à laquelle elle oppose par moments le sourire spontané de Renaldo, mais surtout l’humanité qui émane de ses courriers. À certains égards, on pourrait ranger Perpendiculaire au soleil aux côtés de Prison n°5, également publié aux éditions Delcourt, et dans lequel l’artiste et journaliste kurde Zehra Doğan racontait l’envers des prisons turques. On songe aussi, malgré leurs différences, à Midnight Express, Oz ou Les Évadés.
Autant empreint de tendresse que de désillusion, sortant grandi de chacune de ses digressions (de Jim Crow et ses représentations aux législations régissant la peine capitale), Perpendiculaire au soleil est un album dense, précieux, attaché à l’humain et ses besoins fondamentaux. Graphiquement, il recèle une vraie richesse, le dessin venant souvent suppléer le texte dans l’expression de sentiments et de situations qui, sans lui, resterait lacunaire. Une œuvre totale, pas loin d’être indispensable.
Perpendiculaire au soleil, Valentine Cuny-Le-Callet Delcourt, août 2022, 436 pages