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« Freinet, l’éducation en liberté » : de l’enfant vers l’adulte

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La scénariste Sophie Tardy-Joubert et le dessinateur Aleksi Cavaillez publient Freinet, l’éducation en liberté aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages ». Ils y narrent le combat de Célestin et Élise Freinet pour une école pensée à hauteur d’enfant, plus ouverte, horizontale et inclusive.

Éducation et liberté. Ces deux termes, liés dans le titre de cet album biographique, prennent tout leur sens dès lors que l’on se penche sur certaines archives de l’INA dédiées à la méthode Freinet. Ainsi, un document remontant à 1980 fait état d’enseignements diversifiés, passant par l’édition d’un journal, la céramique, le dessin, le théâtre, le jardinage, des sorties scolaires et toutes sortes d’ateliers ludiques à visée pédagogique. À l’école Freinet, on se doit de « travailler pour améliorer le climat collectif » dans une quête d’« équilibre et d’harmonie » contribuant à « acquérir et découvrir le sens de l’effort ». Chaque semaine, un président est élu afin de coordonner la classe, d’aider, de conseiller, de distribuer la parole. Une réunion dite de coopérative institue le cadre dans lequel chacun peut verbaliser ses désirs pour le bien de la collectivité. Et au cœur du projet se trouvent évidemment l’écriture et l’exposé des textes des enfants, comme cela transparaît clairement dans la bande dessinée de Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez.

Au moment où Célestin Freinet embrasse sa carrière d’instituteur, la Première guerre mondiale vient à peine de s’achever. Quand il entreprend de construire sa propre école à Vence quelques années plus tard, les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, tandis que la guerre d’Espagne et le Front populaire se dessinent à l’horizon. Entre ces deux périodes, le jeune homme a initié une réflexion sur la pédagogie, sur la transmission des apprentissages, sur l’ouverture des classes et la fin d’une certaine rigidité scolaire, trop professorale et de nature à laisser certains élèves sur le bord du chemin. Parce que proche du Parti communiste et un peu trop progressiste sur le plan socioculturel, Célestin Freinet s’attire à la fois les foudres des réactionnaires (le clergé local, la police, l’extrême droite et ses relais médiatiques) et les bonnes grâces de certains intellectuels de gauche (dont Adolphe Ferrière). Il doit toutefois quitter son école de Saint-Paul à la suite d’un mouvement de protestation exacerbé par des manipulations idéologiques.

Célestin et sa femme Élise, peintre, partagent une même vision idyllique : celle d’une école se portant à hauteur d’enfant, laissant libre cours à leur imagination et leur intériorité, capable de leur apprendre à apprendre, dans une démarche où la transmission va d’abord de l’enfant vers l’adulte – et non l’inverse. Ce projet, cette méthode, cette école forment le cœur battant de Freinet, l’éducation en liberté, qui a aussi le mérite d’exposer les obstacles qui se sont dressés sur la route de ces pédagogues alors révolutionnaires. On peut toutefois regretter l’absence de dossier didactique en appendice de l’ouvrage, car il aurait été, à notre sens, salutaire d’exposer l’héritage concret de Célestin Freinet mais aussi les critiques actuelles qui lui sont adressées. En revanche, ce qui apparaît de manière limpide dans l’album, c’est le contexte dans lequel cette réflexion scolaire et pédagogique est menée : dans une école verticale où la mémorisation l’emporte sans combattre sur la discussion, les élèves apparaissent passifs, parfois las, et in fine incapables d’exercer leur esprit critique. Un état de fait qui, selon Freinet et ses partisans, favorise les guerres, l’endoctrinement idéologique et toutes les tares qui pèsent alors sur l’histoire du monde.

Enfin, sur le plan graphique, Aleksi Cavaillez s’adonne à un noir et blanc aux arrière-plans souvent dépouillés. On notera aussi les traits épaissis qui forment le contour des végétaux dessinés et l’alternance, parfois dans une même vignette, entre les traits précis des personnages et les esquisses plus sommaires des décors. L’album, engagé, ne manque en tout cas pas d’attrait et mérite certainement que l’on s’y attarde.

Freinet, l’éducation en liberté, Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez
Delcourt, août 2022, 160 pages

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3.5

« Serial » : désaxées

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Les éditions Delcourt publient Serial, un récit complet de Terry Moore. Le scénariste et illustrateur texan y met en scène trois personnages féminins forts : une tueuse en série névrosée et hantée par des blessures remontant à son enfance, une fillette de dix ans caractérisée par un démon la maintenant éternellement jeune et une policière cherchant à mettre fin à un périple sanguinaire dont elle ignore quasi tout.

Personnage issu de la série Rachel Rising, Zoé est une tueuse dont l’apparence, celle d’une fillette de dix ans, masque son âge réel et l’étendue insoupçonnée de ses capacités. On la découvre au début de Serial passablement affectée par l’assassinat de son amie Jill, qu’elle fréquentait depuis (au moins) le CM1. Cet événement traumatique va constituer le point de départ d’une traque acharnée, qui la mène à Jenni, serial killer marquée au fer rouge par une romance contrariée et une enfance malheureuse, qui vont la pousser à se venger dans le sang, en éliminant par exemple tous ceux qu’elle considère comme des pédophiles ou des agresseurs sexuels. Un troisième protagoniste fait rapidement son apparition et se greffe à ce duo antagonique : l’inspectrice Sanchez, qui poursuit son enquête de manière minutieuse et obstinée, cherchant à mettre fin à l’épopée sanguinaire de Jenni.

En noir et blanc, alternant les séquences muettes et prolixes, Terry Moore nous gratifie d’un coup de crayon limpide, hachuré, mais ne s’embarrassant pas de détails inutiles. Il fait preuve d’inventivité dans l’agencement des planches et l’ordonnance des vignettes, variant volontiers les échelles de plans, maniant les inserts en clerc et façonnant un univers sépulcral digne des meilleurs thrillers hollywoodiens. Ainsi, il prend le temps d’immortaliser les postures et mimiques de ses héroïnes, d’insister sur des objets symboliques (les armes blanches, les souvenirs des victimes ou les perruques, par exemple) ou de façonner des compositions plus cinégéniques, telles que ces regards reflétés dans un rétroviseur ou à travers une boule à neige. Au-delà de réduire les hommes en chair à canon et de n’accorder de l’épaisseur qu’aux femmes (éventuellement aux animaux), Serial est une affaire d’ambiance, de sensations, de désillusions (beaucoup) et de tragédies (en cascade).

Charpenté avec talent, le récit fait la part belle aux rancœurs familiales, aux mœurs sexuelles et à une violence débridée – bien que justifiée aux yeux de ceux qui s’y adonnent. Tant Jenni que Zoé apparaissent comme des personnages empreints de duplicité : la première se transforme au gré des circonstances et occupe des fonctions de secrétaire dans un cabinet de consultation psychologique à seule fin de trouver des proies à chasser, tandis que la seconde cache, sous des dehors enfantins, une science du meurtre qui a de quoi glacer le sang (comme en témoigne la séquence iconique de mise à mort d’un voyeur/prédateur sexuel). Bien que son scénario manque certainement d’amplitude, Terry Moore parvient sans peine à emporter notre adhésion, tant la dimension graphique et l’univers portraituré font sens.

Serial, Terry Moore
Delcourt, août 2022, 224 pages

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3.5

As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen : sont-ils si bêtes ?

As Bestas de Rodrigo Sorogoyen raconte la confrontation d’un couple de Français avec les habitants d’un hameau en Galicie. Le réalisateur de Que Dios nos perdone et El Reino, aussi à l’aise en pleine nature qu’il l’était dans la ville, propose une fable, filmée à la façon d’un western, où la vérité des personnages sera sans cesse battue en brèche. Un film, tout en tension, qui confirme l’immense talent du réalisateur espagnol.

Chevaux sauvages et taureau impulsif

As Bestas s’ouvre sur une séquence magnifique : deux hommes entravent à mains nues un cheval sauvage. Une tradition, le Rapas das bestas, qui consiste à soumettre l’animal pour le marquer. On comprendra plus tard le sens de cette scène. En attendant, on fait la connaissance de Xan et Lorenzo, deux quinquas qui vivent avec leur mère dans la ferme familiale. Les deux frangins, qui font la pluie et le beau temps sur le village ont pris en grippe Antoine, le « Français », un colosse au regard inquiet venu retaper des maisons et cultiver un potager avec sa femme. Car l’ex-professeur a eu la mauvaise idée de voter contre l’implantation d’éoliennes, faisant ainsi capoter le projet et la manne financière qui l’accompagnait. Devenu le mouton noir du hameau, Antoine supporte mal le harcèlement dont il est bientôt la cible. Et lorsque l’adversité se durcit, il fonce tête baissée comme un taureau sur un chiffon rouge. Ainsi, le scénario emprunte-t-il à la dramaturgie ibérique, celle de la corrida et de la mise à mort.

Le poids des mots, le sens des paroles

Antoine à l’inverse de sa compagne ne maitrise pas le patois local. Un handicap pour trouver sa place dans la communauté très masculine du village. Dans le bar – on pourrait même dire le saloon – Xan, l’ainé, fait la loi et inspire la crainte.  Mieux vaut ne pas être dans son collimateur, ni le contredire ! Car, même si les deux frères font figure de ploucs, avec leurs gueules de péquenots et la bouteille jamais loin, le fait est qu’avec eux, un mot est un mot. L’insulte – « culs-terreux » – lancée par Antoine pèse plus lourdement qu’il ne pensait. Ainsi, les paroles pour les uns ou pour les autres ne semblent pas avoir le même sens. Le titre du film, As Bestas semble jouer de  cette même ambiguïté. Est-ce une référence à la bestialité apparente des deux frères ? Ou bien faut-il y entendre l’acception au sens d’imbéciles ou d’abrutis ? Autrement dit, ces deux paysans sont-ils si bêtes qu’ils semblent ? Et Antoine lui-même n’est-il pas aussi stupide que ses voisins ?

Les désaxés

Plus qu’un film sur la xénophobie, As Bestas raconte une confrontation sociale. L’opposition d’individus certes culturellement différents, mais surtout opposés dans leurs aspirations et leurs idéaux. En termes de mise en scène, Antoine est souvent filmé au plus près de ses tomates, ce qui traduit son rêve terrien. A l’inverse, les deux frères, qui habitent la maison en contre-bas, subissent une forme de complexe vis-à-vis de ces envahisseurs riches et instruits. Xan, l’ainé, nourrit une obsession pour ces éoliennes, promesses d’une richesse inespérée. Quant à Lorenzo, le cadet, il est mentalement limité depuis un accident de cheval. Contrairement à Antoine et sa femme, la terre symbolise pour eux l’asservissement. Xan et Loren sont en quelque sorte des misfits, les inadaptés d’une Europe qui les a oubliés. Une problématique qui jaillit dans une superbe joute langagière, filmée en plan séquence, opposant Antoine et son voisin. Un véritable duel façon western où les mots fusent comme des balles. Une scène qui aura aussi son équivalent, en miroir, dans une deuxième partie, plus féminine et toute aussi intéressante.

Un film parfaitement maitrisé.

Bande annonce : As Bestas

Fiche technique :

  • Titre original : As bestas
  • Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
  • Scénario : Rodrigo Sorogoyen, Isabel Peña (es)
  • Musique : Olivier Arson
  • Décors : José Tirado
  • Costumes : Paola Torres
  • Photographie : Alejandro de Pablo (es)
  • Son :: Altor Berenguer (Dolby 5.1)
  • Montage : Alberto del Campo
  • Production : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Jean Labadie
  • Sociétés de production : Arcadia Motion Pictures, Caballo Films, Cronos Entertainment, Le Pacte
  • Sociétés de distribution :
    • Espagne : A Contra Corriente Films
    • France : Le Pacte
  • Pays de production : Espagne France
  • Langue originale : espagnol, français, galicien
  • Format : Couleur – 2,35:1
  • Durée : 137 minutes
  • Genre : thriller
  • Dates de sortie :
    • France : 26 mai 2022 (Festival de Cannes 2022) ; 20 juillet 2022 (sortie nationale)
    • Espagne : 11 novembre 2022
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Hôtel des Amériques, la rencontre entre Téchiné et Deneuve

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Alors que Catherine Deneuve va être célébrée à la Mostra, où elle recevra un Lion d’Or d’honneur, retour sur un des films marquants de sa longue et prestigieuse carrière, Hôtel des Amériques, réalisé par André Téchiné, avec également Patrick Dewaere, Etienne Chicot et Josiane Balasko.

Hôtel des Amériques, c’est un film de rencontres.
La rencontre entre Catherine Deneuve et André Téchiné, pour commencer. Deneuve et Téchiné, c’est une des collaborations les plus fructueuses du cinéma français des quarante dernières années. Du Lieu du crime à Ma Saison préférée, des Voleurs à L’Adieu à la nuit, l’actrice et le cinéaste ont réussi une symbiose qui permet à chacun de développer le meilleur de son talent.
Hôtel des Amériques, c’est aussi la rencontre de deux personnages. Une rencontre plutôt percutante. Gilles promène sa solitude en pleine nuit dans les rues désertes de Biarritz. Il va pratiquement être renversé par la voiture d’Hélène, médecin anesthésiste à l’hôpital de Biarritz. Alors que lui prend les événements de façon décontractée, elle est nerveuse et mal à l’aise. Elle avoue même directement qu’elle ne va pas bien, qu’elle se sent mal actuellement. Un malaise qui n’a rien à voir avec l’accident lui-même, mais qui est bien plus profond. Hélène apparaît comme une femme fragile, une solitaire marquée par une ancienne histoire d’amour dont elle n’arrive pas à faire le deuil.
Si Gilles semble être plus fort et plus sûr de lui, on sent très vite qu’il ne s’agit que d’une façade. Il s’accroche tout de suite à elle, la regardant dormir sur une table de bistrot, la harcelant presque pour qu’elle le recontacte. Il se considère tout de suite comme étant en couple avec elle. En tout cas, il arbore vite l’allure de quelqu’un qui a désespérément besoin de compagnie. C’est pour cela qu’il s’accroche au seul ami qu’il connaisse, bien que celui-ci profite largement de lui pour avoir un logement gratuit et qu’il se comporte avec un manque complet de savoir-vivre. Constamment insatisfait et ayant besoin de changer de vie, Gilles va donc faire peser sur les épaules d’Hélène tout le poids de ses espérances.
Les deux acteurs principaux, Catherine Deneuve et Patrick Dewaere, déploient un talent rare pour donner de la profondeur et une sensibilité à leurs personnages. Ils dessinent des protagonistes hantés par leur passé ou sentiment d’une vie ratée. La mise en scène de Téchiné sait, quant à elle, jouer sur les questions de distances, Gilles cherchant à se rapprocher quand Hélène veut établir des distances entre eux. Cette question met en évidence la différence dans les attentes face à cette relation : lui veut quelque chose de solide quand elle pense ne plus être capable de s’engager sérieusement.

Hôtel des Amériques se joue ensuite autour de deux lieux que Téchiné marque d’une forte emprunte symbolique.
D’un côté, nous avons La Salamandre, immense propriété dont Hélène a hérité et qui symbolise cet ancien amour qui l’emprisonne émotionnellement. On apprend qu’elle a vécu là un amour passion avec un architecte, un de ces amours exclusifs dont on ne se remet pas vraiment.
De l’autre côté, il y a l’hôtel de la gare, dont Gilles est le gérant. Un de ces petits hôtels familiaux et intimes, mais en pleine rénovation. En effet, les nouveaux propriétaires veulent moderniser tout cela, en faire un établissement à l’américaine. Un rêve de changement et d’ailleurs qui est aussi celui de Gilles lui-même.

Hôtel des Amériques est un film typique de Téchiné, une analyse précise des sentiments, une étude des comportements sociaux telles que le cinéaste sait si bien les faire, soutenues par des interprètes exceptionnels.

Hôtel des Amériques : bande annonce

Les Volets verts : on meurt encore d’amour

Adapté du roman éponyme de Georges Simenon, la dernière réalisation de Jean Becker dresse le portrait déclinant et poétique d’un comédien célèbre dans le Paris des années 70.

Synopsis des Volets verts : « Les Volets verts » dresse le portrait d’un monstre sacré, Jules Maugin, un acteur au sommet de sa gloire dans les années 70. Sous la personnalité célèbre, l’intimité d’un homme se révèle. 

Face à la Méditerranée, dans sa somptueuse villa près d’Antibes, le comédien Jules Maugin explique pourquoi il ne s’y rend jamais. Il n’aime pas les Volets verts, et la couleur verte en général. Campé par un Gérard Depardieu envoûtant, Jules apprend via son cardiologue qu’il a le coeur vieux et rouillé. Un coeur qui dépérit. S’il arrête de boire, néanmoins, il peut encore vivre de longues années.

Le spectateur le sait bien, ce n’est pas l’alcool qui fait souffrir notre comédien, mais son amour perdu, en lequel s’incarne Jeanne Swann, interprétée par Fanny Ardant. Disons-le d’emblée, les Volets verts est un film de désunion, de sentiments qui fuient et du monologue amoureux de Jules. Il est l’amant, au sens de Roland Barthes, s’abîmant de façon morbide, alors que l’objet aimé continue de jouer à ses côtés. Jeanne est aussi comédienne, mais repousse son compagnon de scène en lui demandant d’arrêter de lui écrire des lettres.

Il n’y a d’absence que de l’autre, disait Barthes. Nous suivons la déambulation d’un Gérard Depardieu dans le Paris chic des artistes et, bien qu’il soit adulé, fait de son personnage un buveur invétéré de vodka, rejetant peu à peu les diktats et les codes de son milieu. Maintenu à flot, tant bien que mal, par son ami Félix (Benoît Poelvoorde) et par Alice (Stefi Celma), une jeune mère célibataire pour laquelle il se prend d’affection.

Naviguant entre la capitale et la Côte d’Azur, Jules essaye de se sauver grâce aux gens qu’il aime. Poursuivi par le fantôme de son désir intarissable, sa vaine quête ne peut aboutir qu’à une lente chute implacable, scrutée par un spectateur tantôt émerveillé tantôt hilare devant la dévorante aura de Depardieu.

Le scénario, adapté par Jean-Loup Dabadie peu avant sa mort en mai 2020, est un véritable hommage à la langue française, d’une écriture fine, en témoigne la mise en abyme de l’expression théâtrale en lien avec l’histoire intime des personnages. Jeanne, dans le rôle d’Elvire, dit sa tirade « Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été aussi cher que vous […] ; et toute la récompense que je vous en demande c’est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte », et Jules quitte la salle non sans se faire remarquer.

Les Volets verts est un joli long-métrage, ode au langage, comme on en voit assez rarement dans le cinéma français aujourd’hui. Un cinéma simple, qui ne brille pas par sa réalisation mais par la performance et la générosité de ses acteurs.

Bande-annonce : Les Volets verts

Les Volets verts – Fiche Technique

Réalisation : Jean Becker
Scénario : Jean-Loup Dabadie
Interprétation : Gérard Depardieu, Fanny Ardant, Benoît Poelvoorde, Stefi Celma, Fred Testot..
Photographie : Yves Angelo
Décors : Loïc Chavanon
Costumes : Anaïs Romand
Musique : Frédéric Vercheval
Producteurs : Michèle et Laurent Pétin
Maisons de Production : ARP Sélection
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 24 Août 2022

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Beast : un safari tendu et efficace

A défaut de proposer un divertissement qui révolutionne le genre et préférant ne pas prendre de risque, Beast reste une agréable surprise pour tout amateur de film de « monstres ». Un survival sachant aller à l’essentiel et se montrer efficace pour se présenter comme un spectacle de bonne facture.

Synopsis de Beast : Le Dr. Nate Daniels, revient en Afrique du Sud, où il a autrefois rencontré sa femme aujourd’hui décédée, pour y passer des vacances prévues de longue date avec ses deux filles dans une réserve naturelle, tenue par Martin Battles, un vieil ami de la famille, biologiste spécialiste de la vie sauvage. Mais ce repos salvateur va se transformer en épreuve de survie quand un lion assoiffé de vengeance, unique rescapé de la traque sanguinaire d’ignobles braconniers, se met à dévorer tout humain sur sa route et prend en chasse le docteur et sa famille…

Un temps relégués à la case des DTV dont il vaut mieux ignorer l’existence, il semblerait bien que les majors hollywoodiennes soit à nouveau attirées par la production de films d’animaux mangeurs d’hommes. Il suffit de voir les dernières périodes estivales, où se sont enchaînés des titres tels qu’Instinct de survie (2016, Sony Pictures), En eaux troubles (2018, Warner Bros.) et Crawl (2019, Paramount Pictures). En cet été 2022, c’est donc le studio Universal Pictures qui se permet d’occuper la place avec Beast, un énième long-métrage du genre dans lequel une petite famille va devoir faire face à un lion hors normes. Par « énième », vous comprendrez bien vite qu’il ne faudra pas attendre monts et merveilles de la part du scénario, ce dernier reprenant le schéma narratif inhérent à ses congénères. Certes, le film troque les requins et autres crocodiles par un lion, imposant ainsi la savane africaine comme lieu d’action. Mais à part cela, rien ne change côté écriture : une famille dysfonctionnelle/marquée par un drame – le récent décès de la mère suite à un cancer – qui va trouver dans ses péripéties avec l’antagoniste le moyen de se retrouver. De se reconstruire. Le tout sans chercher à innover quoique ce soit, se permettant même par moment de copier ses aînés – les héros coincés dans une jeep avec le lion rôdant aux alentours fait irrémédiablement penser à Cujo. Vous l’aurez compris, Beast n’a rien d’original à nous mettre sous la dent… et pourtant, le titre parvient à se démarquer quelque peu de la concurrence.

Car conscient de son statut de divertissement estival sans prise de tête, le titre ne perd aucun seconde pour nous plonger dans le bain. Et ceux alors que les films du genre commencent à avoisiner les 110 minutes, pour finalement pas grand-chose. Juste pour meubler de manière artificielle une durée de visionnage qui n’en avait pas forcément besoin. Allant par moment dans le too much pour justifier le spectacle. Beast, c’est comme Crawl ou encore Don’t Breathe dans un autre style : un titre qui préfère aller directement à l’essentiel, et ce sans fioriture ! Et pour cause, après son introduction et la présentation des personnages, le film garde un rythme effréné et soutenu dès l’entrée en scène du lion. Le tout pour se terminer exactement là où il faut, sans jamais paraître trop long et évitant les incohérences propres au genre. Ces dernières sont tout de même présentes – le lion qui se « téléporte » sur la fin et un combat durant lequel le héros semble encaisser sans mal des coups pourtant mortels – mais restent ainsi en dose suffisante pour ne pas parasiter l’ensemble.

Un rythme soutenu qui trouve également sa force dans la mise en scène du réalisateur islandais Baltasar Kormákur. Si le bonhomme n’a jamais vraiment brillé durant sa carrière hollywoodienne, il a toutefois su livrer des titres certes oubliables mais pour le moins sympathiques et efficaces. Comme peuvent en témoigner Contrebande, 2 Guns ou encore Everest. Nous pouvons dès lors ranger Beast dans la même catégorie, le cinéaste livrant ici un survival diablement tendu. Faisant de la savane un endroit où pèse le danger, qui peut surgir de n’importe où. Pour arriver à ce constat, Baltasar Kormákur a joué à fond la carte des plans-séquences et du hors champ pour créer une atmosphère immersive, oppressante. Le tout servi par des effets spéciaux de bonne facture, une musique qui sait se faire entendre quand il le faut et un casting plutôt impliqué. Et ce sans avoir peur des effets gores, sans toutefois en abuser ni des jump scares purement gratuits. Ce qui lui permet de se prendre au sérieux sans jamais mettre sa générosité de côté, évitant toute légèreté malvenue comme tout Marvel qui se respecte (n’est-ce pas, En eaux troubles ?).

Bref, Beast ne prétend à aucun moment être autre chose qu’un banal divertissement, qu’un survival que l’on aurait déjà vu des milliers de fois. Et même s’il ne cherche pas à renouveler le genre, le long-métrage fait suffisamment preuve de qualité pour être l’un des titres les plus appréciables de ces dernières années. De quoi satisfaire les spectateurs qui auraient été déçus cet été par L’Année du Requin et qui apprécient les films de « monstres » tout ce qu’il y a de plus classiques. Reste à savoir si les prochains titres des studios hollywoodiens – pour dire, nous parlons d’un remake à Anaconda depuis quelques temps – sauront continuer sur cette lancée. Ou si, une nouvelle fois, nous retrouverons très vite ce genre aux côtés des Sharknado et autres séries Z désespérantes.

Beast – Bande annonce

Beast – Fiche technique

Réalisation : Baltasar Kormákur
Scénario : Ryan Engle et Jaime Primak Sullivan
Interprétation : Idris Elba (Nathanael ‘Nate’ Samuels), Sharlto Copley (Martin Battles), Leah Jeffries (Norah Samuels), Iyana Halley (Meredith ‘Mery’ Samuels), Martin Munro (Kees), Tafara Nyatsanza (Banji)…
Photographie : Philippe Rousselot et Baltasar Breki Samper
Décors : Jean-Vincent Puzos
Costumes : Moira Anne Meyer
Musique : Steven Price
Producteurs : Baltasar Kormákur, James Lopez et Will Packer
Maisons de Production : Universal Pictures, RVK Studios et Will Packer Productions
Distribution (France) : Universal Pictures International
Durée : 93 min.
Genre : Thriller, survie
Date de sortie :  24 Août 2022
Etats-Unis – 2022

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3

« Grand Atlas 2023 » : post-Covid et permacrise

Ouvrage collectif placé sous la direction du docteur en géopolitique Frank Tétart, ce Grand Atlas 2023, le dixième du genre, entend nous offrir les clefs de compréhension et d’analyse de l’actualité internationale. Il prend aussi le parti de revenir sur dix faits marquants de la décennie passée et de poser un regard panoptique sur la Russie, dont les visées ukrainiennes s’affichent en bonne place…

L’année 2022 a basculé le 24 février, quand la Russie a lancé en Ukraine ce que le Kremlin a rapidement baptisé une « opération spéciale ». Une terminologie sous forme d’euphémisme, qui a eu des répercussions profondes, dont certaines nourrissent abondamment ce Grand Atlas 2023. Car si l’envolée des prix, les pénuries de matériel, les tensions sur les marchés des matières premières ou la fin des illusions occidentales ont largement été commentées dans la presse, il faut y ajouter l’influence des visées russes sur l’indépendance taïwanaise, la hausse du budget de la Défense en Allemagne (porté à 2% du PIB), les instruments financiers européens favorisant la livraison d’armes en Ukraine ou encore une insécurité alimentaire accentuée alors même que 800 millions de personnes continuent à être sous-alimentées ou carencées dans le monde.

2023 s’appréhende aussi comme un moment post-Covid – malgré une inégalité d’accès à la vaccination propre à favoriser l’apparition d’éventuels variants – mais permacrise : économique, écologique, politique… Les États-Unis sont actuellement plus que jamais partagés entre l’Ukraine et l’Asie, entre les menaces russes et chinoises. Dans une Europe post-Brexit (repris dans les dix moments marquants de la dernière décennie), la gouvernance d’une France fracturée (le RN a rassemblé 40% des électeurs aux dernières présidentielles, l’abstention demeure le premier parti de France) et des Balkans aux croisements des influences occidentales, turques, chinoises et russes ont largement de quoi nous préoccuper. Un peu plus loin de nous, les auteurs se penchent sur le Qatar, qui s’apprête à accueillir la coupe du monde, la première à être disputée au Moyen-Orient. Ils contextualisent cet événement sportif à la lumière du soft power, du renforcement de la dynastie Al-Thani, des flux de la mondialisation et de l’exacerbation de la fierté nationale. Ils n’oublient pas non plus l’Afghanistan, où les droits des femmes sont battus en brèche et où l’arrêt de l’aide internationale vient gréver de manière significative le budget national.

On redoute d’ailleurs de voir l’Afghanistan redevenir la plaque tournante du terrorisme international. Et de terrorisme, il en est également question au Mali et dans le Sahel, comme le démontrent des cartographiques présentant une vaste zone d’action des groupes djihadistes. Le Mali, c’est en outre pas moins de deux coup d’État militaires en deux ans, alors que l’Afrique a vu cinq de ses pays renouer avec ces vieux démons antidémocratiques en 2021 : le Soudan, le Tchad, le Burkina Faso, la Guinée et donc le Mali. Ce Grand Atlas 2023 passe aussi par quelques incontournables : les inégalités mondiales et régionales, les questions démographiques, climatiques et agricoles, les grands défis de demain – de la transition énergétique à la smart ou safe city… Il donne aussi la parole à des experts en revenant sur les dix événements ayant caractérisé la décennie écoulée, du printemps arabe aux accords de Paris sur le climat en passant par la crise migratoire syrienne.

Synthétique mais non moins passionnant, l’ouvrage s’enrichit en outre de plusieurs articles issus d’un partenariat avec Courrier International et France Info. La faim en Afghanistan, la question du nucléaire iranien, les bidonvilles au cœur de Séoul, la disparition de la presse indépendante en Russie ou encore l’état de la démocratie française sont autant de sujets passés en revue et complétant utilement l’atlas. Au bout du compte, en moins de 150 pages, Frank Tétart et ses coauteurs dressent un panorama saisissant de l’état du monde en 2022, pour mieux préparer 2023.

Grand Atlas 2023, ouvrage collectif sous la direction de Frank Tétart
Autrement, août 2022, 144 pages

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3.5

« Recette de famille » : la fin justifie les moyens

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Avec un parti pris graphique peu conventionnel, se jouant des formes tout en mettant en exergue les traits de crayon, l’auteur et illustrateur britannique James Albon raconte, dans Recette de famille, l’épopée culinaire et agricole de deux frères ayant quitté leur petite île écossaise pour la vie londonienne. Pour le meilleur et pour le pire.

C’est nanti d’un héritage inattendu que Tulip et Rowan arrivent dans la périphérie londonienne, pour découvrir la maison que leur a léguée leur défunte tante. Derrière eux, ils laissent une vie champêtre, autarcique, étrangère au tumulte urbain et rythmée par les conseils obsessionnels de leur mère, qui a en horreur la modernité, la société de consommation, la médecine occidentale et tous leurs avatars. Rowan rêve alors de cultiver la terre de manière éthique, pour y faire pousser les aliments les plus sains. Tulip envisage d’ouvrir son propre restaurant, avec l’ambition de faire goûter aux Londoniens empoisonnés par la malbouffe des plats raffinés confectionnés avec des produits bio et locaux.

Les planches colorées de James Albon semblent dans un premier temps épouser ce mouvement : Rowan s’épanouit à tel point que, passant ses journées dans les champs, il met du temps à réellement découvrir une maison portant les stigmates d’un couple en état de rupture consommée ; Tulip forme une équipe capable de l’assister, s’attache les services d’une cuisinière hors pair et attire, les bons soirs, une foule conséquente. Un élément va toutefois venir impulser une nouvelle dynamique : les étranges – et succulents – champignons que Rowan découvre sur ses plantations.

Cet ingrédient va faire la renommée du restaurant de Tulip et peu à peu contaminer toute la carte du chef. Ce dernier prend de la distance avec ses objectifs initiaux, premier signe de perdition, et s’appuie sur son nouveau maître d’hôtel pour promouvoir son établissement – en attirant une clientèle huppée, en usant des réseaux sociaux, en changeant entièrement la décoration pour quelque chose de plus clinquant… Bientôt, aidé par des investisseurs ayant flairé le bon coup, il ouvre des restaurants aux quatre coins de Londres et réfléchit même à une stratégie de développement international passant par New York, Los Angeles ou Paris.

Partant, Recette de famille va creuser le sillon de la rupture. Elle est d’abord familiale et fraternelle, puisque la communication devient impossible entre les différents personnages. Tulip est accaparé par ses projets professionnels au point d’en oublier des rendez-vous avec son frère. Rowan décide un moment de couper les ponts, retourne sur son île écossaise, mais prend soudainement conscience de l’aigreur et du sentiment de supériorité qui animent sa mère. De retour à Londres, il ne peut que constater, las, une autre forme de rupture, qui touche cette fois à la personnalité même de Tulip : les frontières entre l’acceptable et l’inacceptable se sont brouillées dans son esprit, tant et si bien que, constatant que ses champignons poussent en réalité sur des cadavres humains, il accueille la nouvelle comme un soulagement – les macchabées ne manquent pas et la formule garantissant la production régulière de cette denrée si précieuse est désormais (enfin !) connue.

En s’engonçant dans la haute société londonienne, le personnage principal de James Albon va se corrompre. Recette de famille y gagne en aspérités et prend alors la forme d’une satire sur la nature humaine, sur la soif de pouvoir, de richesse et de reconnaissance. Celui qui se lamentait volontiers au kebab du coin refuse désormais de venir en aide à cet ami restaurateur qui le soutenait. Celui qui voulait initier les Londoniens à la qualité et l’éthique culinaire projette des assassinats ou des détournements de cadavres pour faire pousser les champignons qui lui assurent un train de vie confortable. James Albon met ainsi en vignettes un personnage phagocyté par la réussite, non pas pour le plaisir qu’elle occasionne (qui apparaît bien chiche), mais à travers toutes les mécaniques adjacentes qu’elle implique (de la renommée aux responsabilités en passant par le besoin d’aller toujours plus loin).

Recette de famille, James Albon
Glénat, août 2022, 320 pages

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« Space Connexion » : trois récits venus d’ailleurs

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Le scénariste El Diablo et le dessinateur Romain Baudy remettent le couvert après un très engageant « Darwin’s Lab » : en trois récits aussi courts que fulgurants, ils mettent en scène des créatures extraterrestres confrontées à la nature humaine.

« Alien traficante » s’inscrit quelque part entre Le Salaire de la peur et Predator. Des hommes sont chargés d’acheminer de la drogue à travers une jungle luxuriante. Bien que pressés par le temps, ils s’enlisent, ce qui leur fait craindre la colère, apparemment innommable, de leur chef El Tiburon. Les trois convoyeurs vont toutefois faire une découverte des plus surprenantes, puisqu’ils rencontrent des aliens en panne de carburant, qui leur proposent aussitôt un marché profitable à tous : échanger quelques kilos de leur cocaïne contre une drogue extraterrestre capable de « révolutionner la consommation de stupéfiants » – et dépourvue du moindre effet indésirable. Ces petites mains des cartels latinos tiennent-ils de quoi appâter El Tiburon ? Probablement. Cependant, devant la proposition des aliens de rendre le produit accessible à tous, ils décident de les liquider… afin de ne pas hypothéquer leur marché.

« Roadkill » commence comme une tragédie familiale dans l’Amérique redneck. Un enfant chétif se plie en quatre pour satisfaire aux exigences d’un père désœuvré et alcoolique. Insensible, ce dernier passe ses journées à réprimander son rejeton, ou à malmener les quelques animaux qu’ils croisent. C’est justement l’un d’entre eux, un cerf percuté lors d’un trajet en voiture, qui va agir comme un puissant élément perturbateur. Caché par Zack, il se transforme peu à peu, à l’insu de son père Hugh, qui le croit au fond d’un congélateur prêt à être consommé. El Diablo et Romain Baudy rendent une situation de nature horrifique particulièrement jouissive, puisque le personnage détestable du père va se voir supplanté par une créature probablement extraterrestre, et ardamment recherchée par les autorités.

Ce second volume de Space Connexion se clôture enfin par un très ironique « Lanceur d’alerte ». Venu du futur à l’instar d’un Terminator, un scientifique renommé cherche à convaincre son alter ego du passé que les extraterrestres sont déjà sur terre et se trouvent à l’origine des grands progrès humains et technologiques, censés leur procurer un environnement idoine lorsqu’ils prendront la décision de nous coloniser ouvertement. « Nous devons alerter la planète ! Il y a urgence absolue ! » Ce qu’il ignore, c’est la véritable nature de son interlocuteur, et le délicieux pathétisme qui va ainsi caractériser la fin de ce récit.

Comme « Darwin’s Lab », son prédécesseur, « Alien Legacy » se distingue par un dessin travaillé et un humour efficace. Il parvient aussi à révéler des pans entiers – et peu enviables – de la nature humaine, à travers des personnages rendus peu sympathiques, voire franchement ridicules. Traversé de références cinématographiques (de Délivrance à Starship Troopers) et très bien ficelé, l’album d’El Diablo et Romain Baudy vaut assurément le coup d’œil, notamment pour son inventivité et sa capacité à tourner les comportements humains en dérision.

Space Connexion : Alien Legacy, El Diablo et Romain Baudy
Glénat, août 2022, 64 pages

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En bref : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan

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Retour sur quelques nouveautés de l’été 2022. Au programme : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan.

Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.

Orage, Anaïs Brunet
Didier Jeunesse, juin 2022, 14 pages

Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.

Herbarium, Sylvain Lauwers
Lapin, août 2022, 112 pages

Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.

Adan, Alban Sapin, Clara Néville et Lorenzo Nuti
Glénat, août 2022, 88 pages

Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le Phénix d’Osamu Tezuka –, « Retour aux enfers ! » comporte quelques séquences spectaculaires et/ou sanguinaires et transforme un homme ordinaire en héros pas tout à fait extraordinaire, mais devant toutefois dépasser ses peurs pour secourir la femme qu’il aime. Si l’album manque quelque peu d’originalité – ce que l’on notait déjà à l’occasion du premier tome –, il se distingue en revanche par la qualité de ses dessins, volontiers oniriques et sépulcraux. Il repose aussi sur un personnage attachant, un peu gauche et naïf, mais doté d’une réelle sensibilité.

Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !, Jacques Lamontagne et Ma Yi
Glénat, août 2022, 56 pages

Journal d’un curé de campagne : ma grâce ; ma bataille

Un jeune curé se voit affecter à la paroisse d’Ambricourt, dans le nord de la France. Il se rend très vite compte que les locaux n’ont guère d’intérêt pour la religion et qu’il ne pourra compter que sur lui-même. Journal d’un curé de campagne est une oeuvre froide, crue et résignée, n’offrant à ce jeune prêtre que des personnages ayant égaré Dieu dans leurs misères, ou feignant d’y croire car c’est la norme. Et pourtant, la croyance n’est pas la foi.

« Vous avez des yeux qui me plaisent, des yeux de chien ». Docteur Delbende au curé d’Ambricourt.

Que dirait Saint-Augustin ?

D’ailleurs, les faux-chrétiens, parlons-en. Il y a les misérables, comme le tenant du cabaret où des hommes vont expressément saouler des jeunes filles, et qui vient voir le prêtre comme si de rien n’était. Et puis il y a ce comte qui trompe sa femme et délaisse sa fille mais qui se vante de l’aide qu’apporte sa famille au clergé depuis des générations. Pourquoi honorer Dieu quand on peut payer pour ça ?

Alors, pour que le jeune prêtre puisse s’en sortir, il s’entoure de deux réconforts, et quels réconforts. Un docteur athée suicidaire et un vieux prêtre aux conseils moribonds, « un vrai prêtre n’est jamais aimé, retiens ça », « faites de l’ordre en pensant que le désordre va l’emporter le lendemain »… Il ne faut pas aider et rentrer dans les affaires des gens, mais juste faire son travail. Pourquoi essayer quand on sait que tout va échouer ?

Un véritable homme de Dieu

Et pourtant il y a la grâce, symbolisée par la compassion d’une enfant ou les mots justes pour aider une mère, pleurant son enfant décédé, à avancer. Car Dieu ne contient pas l’amour, c’est l’amour lui-même. Et il y a ce jeune prêtre, véritable éponge des peines et comportements vicieux de ses contemporains, qui viennent un peu plus nourrir ce cancer au coeur de son être. Mais c’est pourtant ce cancer qui le sauvera, ou du moins, sauvera son humanité, sa marche auprès des ombres que sont les hommes n’ayant alors pu avoir raison de sa volonté. Il a peur de la mort et l’avoue sans gêne, il se permet cependant de mourir dans la grâce, comme un être humain.

L’adaptation très fidèle de Robert Bresson retranscrit parfaitement l’atmosphère de l’œuvre originale, notamment grâce au choix de Bresson de prendre des amateurs pour ses films, ces derniers jouant selon lui par instinct et n’étant pas guidés par un quelconque académisme. Bresson fait honneur au roman de Bernanos, en présentant simplement la religion, sa religion, sans regard positif ou négatif, et en construisant son récit comme un véritable chemin de croix.

Sous certains aspects, ce film me fait penser à Sous le Soleil de Satan de Maurice Pialat, avec comme toile de fond la religion en campagne. Il n’est cependant pas ici question d’un curé s’interrogeant sur le bien et le mal et finissant par mourir après avoir en quelque sorte usé de l’aide du Diable. Ici au contraire, notre jeune curé meurt apaisé, avec un regain bref mais intense de son amour pour les autres, cet amour qui l’a dit guidé toute sa vie et qui lui permet de conclure l’esprit tranquille et son amour de Dieu laissé intact ; « tout est grâce ».

 

Bande-annonce

Journal d’un curé de campagne – Fiche technique :

Réalisateur : Robert Bresson

Scénario : Robert Bresson d’après le roman éponyme de George Bernanos

Casting : Claude Laydu, Armand Guibert, Jean Riveyre, Nicole Ladmiral

Pays d’origine : France

Durée : 117 minutes

Date de sortie : 7 février 1951

Journal d’un curé de campagne : ma grâce ; ma bataille
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Sonate d’automne : comment apprend t-on à être un parent ?

Cette question se pose face à cette relation mère-fille pleine de non-dits et de ressentiments. Ingmar Bergman disait de son film qu’il pouvait avoir l’air pessimiste mais que s’il l’avait réussi, alors il serait son film le plus optimiste. Il est clair que ses histoires se finissent rarement bien ; Monika ou Cris et Chuchotements peuvent en témoigner. Fanny et Alexandre ou Les Fraises Sauvages peuvent ainsi représenter des exceptions, probablement dues au caractère autobiographique des deux œuvres. Même La Source, à sa façon, peut paraître optimiste avec d’abord la vengeance de la fille assassinée puis cette source d’eau, qui est l’une des plus belles séquences de cinéma que j’ai vues. Il n’en reste pas moins l’obsession pour la mort rôdant à travers ces œuvres et y trouvant quasiment à chaque fois une place à prendre.

Un contexte plutôt chargé

Revenons ainsi à Sonate d’Automne : une mère, Charlotte, grande pianiste renommée et dont l’amant vient de mourir, vient chercher du réconfort auprès de sa fille Eva, qu’elle n’a pas vue ni appelée depuis plusieurs années. Elle découvre en arrivant qu’en plus de son mari, Eva vit avec son autre fille, Héléna, gravement malade. Une tension se fait sentir entre Charlotte et Eva avant que la situation n’explose durant la nuit entre les deux femmes et qu’Eva dise à sa mère ses quatre vérités. Le film se conclut le lendemain matin par le départ de la mère et le retour de sa fille à sa vie non pas malheureuse, mais sans amour.

Ingrid en mode faucheuse

Dans ce film aussi, la mort n’oublie pas de frapper les personnages. Pour Eva, c’est son fils décédé à l’âge de quatre ans, mais plus insidieusement, nous pourrions aussi dire sa mère dont elle a été forcée d’en « faire un deuil » en raison de son absence aussi bien physique qu’affective. La mère apparaît ainsi comme l’incarnation de la figure du bourreau, répugnée devant son œuvre ; Eva l’accuse d’être responsable des souffrances de sa sœur, de l’avortement forcé dont Eva parle, lorsqu’elle avait 18 ans. Il y a aussi son malaise dans la chambre de l’enfant défunt. Plus prosaïquement, nous pourrions voir un rejet de la part de Charlotte de ce qui la relie à sa famille, à laquelle elle n’est en vérité qu’une étrangère et apparaît ainsi comme une intruse. Le pire reste qu’elle n’est pas consciente du mal qu’elle provoque sans même le vouloir, auquel elle ajoute des efforts n’ayant servi qu’à détruire un peu plus la personne d’Eva, dont elle n’a cependant pas réussi à venir à bout.

En effet, Eva parle de suicide mais ne renonce pas, car elle se doit de jouer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu, pour sa sœur, mais aussi pour elle-même en chérissant cette dernière comme son propre enfant. Durant la dispute de la nuit, Helena, qui était tombée de son lit, se retrouve devant les escaliers et appelle « maman ». Non pas celle qui l’a mise au monde, mais plutôt celle pour qui elle éprouve cet amour maternel qui semble pouvoir apaiser ses maux.

Mais alors, où se trouve l’optimisme ?

Pour répondre à la question initialement posée, nous pouvons nous référer dans un premier temps au constat froid et presque cruel d’Eva ; il semble trop tard pour apprendre à être une mère. L’exemple de Monika est intéressant dans la représentation de la mère par Bergman, avec un jeune couple se retrouvant face au fait de devenir parent ; si le père devient responsable, la mère néglige son enfant. Pour ce qui est de Fanny et Alexandre, la figure de la mère comme sujet de critique est plus subtile, avec de notre point de vue une femme souhaitant un nouveau père pour ses enfants, pour leur bien, alors qu’il s’agit d’une trahison du point de vue des enfants.

Néanmoins, dans la dernière séquence du film nous est lue la lettre d’Eva à sa mère, s’excusant d’avoir été aussi sévère avec elle et lui promettant de ne plus jamais l’abandonner, comme s’il s’agissait au final de sa faute ; voici donc l’optimisme que nous promettait Bergman, même si l’on peut légitimement douter de la capacité de Charlotte à changer et reprendre la place que la vie lui a donnée, celle d’une mère.

J’ai choisi d’écrire sur ce film car il m’a touché, non pas par un éloge de la pitié incitant le spectateur à pleurer sur le sort de ces pauvres êtres, mais justement en montrant de manière frontale et plutôt froide des personnages de la vie, pas des personnages de cinéma. On ressent le fait que leur vie a eu lieu et continuera après notre visionnage, nous n’avons assisté qu’à une parcelle de vie. Cette authenticité en plus du talent incroyable des actrices et de la qualité de la mise en scène font selon moi de ce film le meilleur de Bergman, le plus percutant, et le plus marquant.

 

Bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=WDOTDB2cTSg

 

Sonate d’automne – Fiche technique :

Réalisateur : Ingmar Bergman

Scénario : Ingmar Bergman

Photographie : Sven Nykvist

Casting : Ingrid Bergman, Liv Ullmann, Lena Nyman, Halvar Björk

Pays d’origine : Suède

Durée : 99 minutes

Date de sortie : 8 octobre 1978

Sonate d’automne : comment apprend t-on à être un parent ?
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