La scénariste Sophie Tardy-Joubert et le dessinateur Aleksi Cavaillez publient Freinet, l’éducation en liberté aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages ». Ils y narrent le combat de Célestin et Élise Freinet pour une école pensée à hauteur d’enfant, plus ouverte, horizontale et inclusive.
Éducation et liberté. Ces deux termes, liés dans le titre de cet album biographique, prennent tout leur sens dès lors que l’on se penche sur certaines archives de l’INA dédiées à la méthode Freinet. Ainsi, un document remontant à 1980 fait état d’enseignements diversifiés, passant par l’édition d’un journal, la céramique, le dessin, le théâtre, le jardinage, des sorties scolaires et toutes sortes d’ateliers ludiques à visée pédagogique. À l’école Freinet, on se doit de « travailler pour améliorer le climat collectif » dans une quête d’« équilibre et d’harmonie » contribuant à « acquérir et découvrir le sens de l’effort ». Chaque semaine, un président est élu afin de coordonner la classe, d’aider, de conseiller, de distribuer la parole. Une réunion dite de coopérative institue le cadre dans lequel chacun peut verbaliser ses désirs pour le bien de la collectivité. Et au cœur du projet se trouvent évidemment l’écriture et l’exposé des textes des enfants, comme cela transparaît clairement dans la bande dessinée de Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez.
Au moment où Célestin Freinet embrasse sa carrière d’instituteur, la Première guerre mondiale vient à peine de s’achever. Quand il entreprend de construire sa propre école à Vence quelques années plus tard, les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, tandis que la guerre d’Espagne et le Front populaire se dessinent à l’horizon. Entre ces deux périodes, le jeune homme a initié une réflexion sur la pédagogie, sur la transmission des apprentissages, sur l’ouverture des classes et la fin d’une certaine rigidité scolaire, trop professorale et de nature à laisser certains élèves sur le bord du chemin. Parce que proche du Parti communiste et un peu trop progressiste sur le plan socioculturel, Célestin Freinet s’attire à la fois les foudres des réactionnaires (le clergé local, la police, l’extrême droite et ses relais médiatiques) et les bonnes grâces de certains intellectuels de gauche (dont Adolphe Ferrière). Il doit toutefois quitter son école de Saint-Paul à la suite d’un mouvement de protestation exacerbé par des manipulations idéologiques.
Célestin et sa femme Élise, peintre, partagent une même vision idyllique : celle d’une école se portant à hauteur d’enfant, laissant libre cours à leur imagination et leur intériorité, capable de leur apprendre à apprendre, dans une démarche où la transmission va d’abord de l’enfant vers l’adulte – et non l’inverse. Ce projet, cette méthode, cette école forment le cœur battant de Freinet, l’éducation en liberté, qui a aussi le mérite d’exposer les obstacles qui se sont dressés sur la route de ces pédagogues alors révolutionnaires. On peut toutefois regretter l’absence de dossier didactique en appendice de l’ouvrage, car il aurait été, à notre sens, salutaire d’exposer l’héritage concret de Célestin Freinet mais aussi les critiques actuelles qui lui sont adressées. En revanche, ce qui apparaît de manière limpide dans l’album, c’est le contexte dans lequel cette réflexion scolaire et pédagogique est menée : dans une école verticale où la mémorisation l’emporte sans combattre sur la discussion, les élèves apparaissent passifs, parfois las, et in fine incapables d’exercer leur esprit critique. Un état de fait qui, selon Freinet et ses partisans, favorise les guerres, l’endoctrinement idéologique et toutes les tares qui pèsent alors sur l’histoire du monde.
Enfin, sur le plan graphique, Aleksi Cavaillez s’adonne à un noir et blanc aux arrière-plans souvent dépouillés. On notera aussi les traits épaissis qui forment le contour des végétaux dessinés et l’alternance, parfois dans une même vignette, entre les traits précis des personnages et les esquisses plus sommaires des décors. L’album, engagé, ne manque en tout cas pas d’attrait et mérite certainement que l’on s’y attarde.
Freinet, l’éducation en liberté, Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez
Delcourt, août 2022, 160 pages
Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.
Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.
Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le