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War Pony : odyssée de l’enfance amérindienne

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Après 1-800-hot-nite, la compétition du Festival de Deauville offre un deuxième film sur l’enfance et le passage à l’âge adulte. Loin des rues de Los Angeles, War Pony nous plonge dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Premier long-métrage des co-réalisatrices Gina Gammel et Riley Keough, War Pony relate les aventures tumultueuses de deux jeunes hommes qui peinent à tracer leurs voies. Si le thème est déjà un peu rabâché, le film parvient à trouver quelques idées intéressantes.

Des sentiers battus…

War Pony présente avec réalisme le quotidien au sein de la réserve indienne de Pine Ridge. Le film expose alors une communauté de trocs, de marchandages, au sein de laquelle tout peut s’échanger et se négocier. Les résidents amérindiens, sans emploi stable, subsistent tant bien que mal par de menus travaux et la vente de drogues. Alors que les hommes tentent désespérément de faire vivre leur famille, les femmes s’occupent des jeunes enfants. Quant aux adolescents, pas toujours scolarisés, ils traînent en bande dans les rues, fument et n’ont pour seule perspective que la même existence pénible de leurs parents. 

Dans ce milieu difficile, War Pony s’attache aux parcours de deux jeunes hommes de la tribu Oglala Lakoya. Matho, douze ans, recherche la reconnaissance de son père. Dans l’espoir de gagner de l’argent, il prend des initiatives irréfléchies qui ne feront que compromettre progressivement son avenir. Bill, de onze ans son aîné, montre une détermination sans faille pour dépasser sa propre condition. Il enchaîne plusieurs petits boulots, se lance dans l’élevage de caniches, et devient même l’homme à tout faire d’un blanc afin de grimper les échelons d’une société prédestinée à lui fermer ses portes. Bill croit donc encore au rêve américain, à la possibilité de réussir en dépit de ses origines grâce à son courage et ses efforts. Mais il se montre naïf, immature et n’assume pas encore ses responsabilités.

War Pony, tiré de faits réels, s’attache ainsi, par ces deux personnages, à mettre en lumière une jeunesse désœuvrée, oubliée, sans avenir et condamnée. Une jeunesse qui ne peut que songer, comme Bill, à un succès illusoire, ou comme Matho, à un refuge irréel construit sur un livre de magie. Le film peut donc rappeler Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao, ou encore Wind River sur le volet de l’exploitation sexuelle des Amérindiennes. Matho et Bill, malgré leur dizaine d’années d’écart, restent confrontés aux mêmes obstacles pour se forger leurs identités d’adulte. 

A la nature retrouvée

War Poney s’intéresse également à la culture amérindienne et aux rares manifestations qu’il en reste dans la réserve de Pine Ridge : les costumes traditionnels, les danses, les cérémonies. Cette culture, moquée par les Blancs, semble sur le point de s’évanouir dans le vent. Ainsi, lorsque Bill demande à son patron comment il doit capturer des animaux, on lui répond qu’il peut toujours essayer une danse indienne. Pour Halloween, un homme blanc va jusqu’à se maquiller et se déguiser en indien, révélant par là même que l’inverse demeure impossible. Le rêve de Bill d’obtenir la même réussite que les Blancs n’est qu’un désir irréalisable. Il doit alors accepter sa propre nature.

En outre, à travers l’image du bison qui apparaît à Matho, War Poney rappelle le lien si particulier que les Amérindiens entretiennent avec la nature et la terre. Lors de son premier passage au début du film, il est chassé par les enfants. Le rejet de cet animal ancestral coïncide dans le récit avec les épreuves et les souffrances traversées par le jeune Matho. Sa vision finale signifie à l’inverse l’harmonie retrouvée entre Matho et son environnement. L’adolescent, qui a brûlé tous les objets liés à sa fuite et ses forfaits, part pour un nouveau départ avec une âme regénérée.

Au-delà de sa symbolique, War Poney adopte lui-même cette approche naturaliste dans sa construction et sa réalisation. Qu’il s’agisse des dialogues, du jeu des acteurs ou de sa mise en scène, tout se déroule de manière très simple, spontanée, ce qui renforce l’authenticité de cette histoire de jeunesse. Si War Poney n’apporte pas d’innovation cinématographique, dans son sujet et son traitement, il reste un premier film intéressant et plutôt prometteur.

War Pony – Extrait

War Pony – Fiche technique

Réalisation : Gina Gammell, Riley Keough
Scénario : Gina Gammel, Franklin Sioux Bob, Bill Reddy
Interprétation : Jojo Bapteise Whiting, Ladainian Crazy Thunder, Jesse Schmockel, Wilma Colhoff…
Producteurs : Wil White, Bert Hamelinck, Ryan Zacarias, Sacha Be Harroche, Riley Keough, Gina Gammell
Maisons de production : Caviar, Felix Culpa
Durée : 114 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs4 Notes

La belle famille : un roman palpitant

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La maison Flammarion, à travers sa collection de littérature française, nous a habitués à des romans aux intrigues haletantes, bien ficelées, loin des livres dont l’écriture et le style priment le fond. Avec La Belle Famille, Laure de Rivières confirme la renommée de la maison et signe une œuvre incroyable, impossible à lâcher, dont l’histoire s’inspire de faits réels. Un engrenage, qui happe aussi bien le personnage principal que le lecteur. 

La Belle Famille conte le destin cruel de Manon, une jeune baby-sitter d’à peine vingt ans qui accepte de garder les cinq enfants d’un couple pour gagner un peu d’argent. Famille bourgeoise, aristocrate même, très attachée à la perpétuation des traditions, c’est l’engeance au sein de laquelle Manon plonge, et, très vite, elle y découvre une atmosphère étrange, pleine de mystère.

Lorsque la mère de famille décède subitement, Manon prend sa place auprès des enfants, par amour, par abnégation, mais aussi dans le coeur du père endeuillé, qui parvient malgré tout à la séduire par sa stature, son assurance et lui manifeste ses besoins affectifs. Si après quelques mois, le quotidien de Manon peut laisser penser à un conte de fées moderne, entre la jolie bâtisse, le bel homme assuré, cultivé, issu d’une grande famille, très vite, le décor s’obscurcit avec une première crise de colère, suivie d’une pique acerbe. Puis d’une deuxième, jusqu’au harcèlement moral. Tiraillée entre les illusions des sentiments et le dévouement pour la fratrie à laquelle elle s’est attachée, Manon se retrouve prise au piège d’une toile complexe, celle que cet homme manipulateur, catholique intégriste, tisse autour d’elle et dont elle peine à se dépêtrer.

Chapitre après chapitre, à travers les différentes voix de ce roman polyphonique, nous découvrons les attaques psychologiques dont Manon est victime, les montagnes russes qu’emprunte sa vie, et nous assistons, impuissants, au sort de la jeune femme torturée mentalement, qui reste malgré tout auprès de son bourreau dans l’expectative de jours meilleurs, enchaînée à ses espoirs.

Tous les ingrédients d’un bon roman sont présents et distillés avec brio, de la justesse et la pertinence de chaque personnage, des descriptions plus que réalistes des moeurs de l’aristocratie (des rallyes aux messes en passant par les idéologies politiques fortes), à cette intrigue subtile qui se décline peu à peu, le tout servi par une jolie plume, travaillée mais facile à lire. Les amateurs de littérature argueront sans doute que la simplicité du style le dessert, mais c’est ce qui fait le charme de ce roman : tourner les pages sans efforts et trépigner à l’idée de reprendre sa lecture après une pause.

Mais ne vous méprenez pas, La Belle Famille n’a rien d’un « page-turner » dont l’unique but serait la distraction. Il évoque des thèmes graves, la maladie mentale, le harcèlement, la manipulation. Il s’agit d’un roman brillant, à lire d’urgence ou à offrir à ses proches.

La belle famille, Laure de Rivières
Éditions Flammarion, mai 2022, 400 pages

 

 

Aftersun : à la recherche du père perdu

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La compétition du Festival de Deauville propose cette année un beau panel de premiers films autobiographiques. Aftersun de Charlotte Wells, film encore très personnel, relate les vacances d’été d’une jeune fille avec son père dans un hôtel club de la côte turque. À travers des moments partagés de grande complicité, opposés aux instants de malaise d’un père isolé, Aftersun nous incite à profiter du bonheur présent avant que celui-ci ne se fige en palette d’images dans le tableau de nos souvenirs.

À la mémoire de mon père

Aftersun expose avec délicatesse toute la beauté d’une relation père-fille aux accents presque idylliques. À la fois tendre, attentif et à l’écoute, Calum fait tout pour que le séjour de sa fille Sophie reste inoubliable. Baignades dans la mer, jeux dans la piscine et billard réunissent ainsi père et fille le temps d’un été. Entre eux, les échanges sont aussi riches, complices que naturels. Leur duo indestructible semble prêt à affronter toutes les épreuves.

En revanche, lorsque Sophie et Calum se retrouvent chacun seuls, surgissent des émotions beaucoup plus contrastées. Sophie, jeune fille de onze ans, se lie d’amitié avec une bande d’adolescents et vit de nouvelles expériences. De son côté, Calum traîne un poids énigmatique dont la cause reste incertaine. Il fume, boit et révèle une forme de dépression parfaitement dissimulée aux côtés de sa fille.

La présence de l’eau, de la mer ou de la piscine, omniprésente dans Aftersun, traduit alors son ambivalence. Tantôt accueillante et récréative lorsque Calum se trouve avec sa fille, tantôt dangereusement attirante pour un père isolé, qui juge tellement facile de se laisser couler. Le film se déroule également au fil de l’eau, page par page, sous un rythme assez lent qui peut dérouter mais laisse la part belle à la capture du moment présent, à la joie de vivre et à la tristesse insondable d’un père.

Vingt ans plus tard, Sophie se rappelle de ce séjour avec mélancolie tout en cherchant à déceler dans les images de son père un indice, une information qui lui aurait échappé jadis. Elle se remémore ses courts instants où son père s’absentait et faisait d’étranges mouvements de Tai-chi.

Charlotte Wells se place certainement elle-même dans le regard de Sophie, en signant avec Aftersun un hommage à une figure paternelle disparue. Le film, qui lui a demandé sept années d’écriture, peut faire penser à Somewhere de Sofia Coppola, ou encore au récent Flag Day de Sean Penn.

La boîte à souvenirs

Aftersun aborde avec force notre rapport à l’image et aux souvenirs. Sophie, caméra à la main, n’a de cesse de filmer ses activités de vacancière, mais surtout son père, tout en commentant ses gestes ou en discutant. Ceci lui permet non seulement de fixer le souvenir de son séjour en Turquie, mais aussi, vingt ans plus tard, de se retourner vers le passé avec un autre regard, ses yeux d’adulte, dans le but de comprendre son père.

Mais Sophie n’est pas la seule à profiter de ces vidéos. Tous les soirs, avant de s’endormir, Calum visionne seul les images filmées dans la journée. Bien plus qu’une simple distraction, c’est un moyen pour lui de capitaliser des souvenirs qu’il peut encore enregistrer avant de disparaître. En même temps que l’instant se vit, l’image du présent se sauvegarde dans le futur, à la même manière que la photo d’un polaroid se colorant progressivement sur la table du restaurant.

Aftersun semble ainsi devenir lui-même la boîte de souvenirs d’une jeune réalisatrice revenant sur son propre passé. Le film, qui a remporté le Prix French Touch lors de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2022, séduit par ses trouvailles de mise en scène, sa magnifique relation père-fille et ses questionnements sur notre rapport à la mémoire et à l’image.

Synopsis : À la fin des années 1990, Sophie, onze ans, et son père Calum passent leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et pro­fitent de la com­pa­gnie com­plice de cha­cun. Calum devient la meilleure ver­sion de lui-même lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est pos­sible auprès de lui. Lorsque la jeune fille est seule, elle se fait de nou­veaux amis et vit de nou­velles expé­riences. Tout en savou­rant chaque moment pas­sé ensemble, une part de mélan­co­lie et de mys­tère imprègne par­fois le com­por­te­ment de Calum. Vingt ans plus tard, les sou­ve­nirs de Sophie prennent une nou­velle signi­fi­ca­tion alors qu’elle tente de récon­ci­lier le père qu’elle a connu avec l’homme qu’elle ignorait.

Aftersun – Fiche technique

Réalisation : Charlotte Wells
Scénario : Charlotte Wells
Interprétation : Paul Mescal (Calum), Frankie Corio (Sophie jeune), Celia Rowlson-Hall (Sophie âgée)…
Producteurs : Mark Ceryak, Amy Jackson, Barry Jenkins, Adele Romanski
Maisons de production : BBC Films, Pastel
Durée : 98 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

3.5

Dual : satire à blanc…

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Mix assumé entre Black Mirror et l’absurde, Dual avait sur le papier toutes les cartes pour s’imposer comme un nouvel ajout de poids dans le genre de la satire grand public. Hélas, Riley Stearns n’est ni Ruben Ostlund ni Yorgos Lanthimos et échoue donc à parachever sa vision. En résulte un film-concept trop timoré dans son exploitation mais constamment rehaussé par la performance de Karen Gillan.

L’actrice, notamment vue dans Doctor Who ou la franchise des Gardiens de la Galaxie incarne ici Sarah, jeune femme promise à une mort indolore des suites d’une obscure maladie incurable. Soucieuse du bonheur de ses proches, elle se rapproche alors d’une entreprise dont le fonds de commerce est la fabrication de clones. À charge alors pour elle d’enseigner à son double, ce qui fait d’elle Sarah, pour qu’à terme, le clone prenne sa place et permette une « transition » en douceur. Sauf qu’au détour d’un passage à l’hôpital, cette dernière apprend que ses soucis de santé se sont envolés ; la laissant certes en vie mais avec un double sur les bras qui n’a pas attendu longtemps pour revendiquer son droit d’exister. Problème, dans cette société qui louche un peu beaucoup sur la nôtre, la cohabitation de deux enveloppes est prohibée et ne peut se régler que par un duel à mort. S’engage alors un combat de tous les instants pour Sarah qui doit non seulement se préparer avant l’épreuve fatidique mais composer avec des proches qui ont déjà fait le deuil (métaphorique) de sa personne en pactisant avec son autre soi considéré comme meilleur…

L’Attaque des Clones

Derrière ce titre énigmatique faisant la part belle à la dichotomie se cache les atours d’un marronnier de la science-fiction : la question du clonage. Sauf qu’à contrario de la ribambelle de films déclinant le concept pour en donner une lecture clairement orientée autour de l’action, Riley Stearns opte pour une approche différente. Ainsi, il ne sera pas tant question ici de s’intéresser au pourquoi (en atteste le processus à la base du clonage qui n’est jamais explicité) mais surtout au comment. Comment réagirions-nous en effet, si notre corps était amené à disparaitre et qu’on devait littéralement apprendre à une enveloppe nous ressemblant à devenir « nous » ? Comment pourrions-nous appréhender un tel concept en premier lieu, mais surtout le faire comprendre à notre entourage ? Et surtout, qu’est-ce que cela pourrait bien raconter de notre société ?

La réponse est finalement assez simple : l’effacement d’une certaine idée d’humanité. Que cela passe par cette scène inaugurale tour à tour glaçante et hilarante, voyant un combat à mort entre un double et son « créateur » ou le débit à la froideur clinique d’une chirurgienne, le long-métrage entend ainsi donner une certaine radiographie de l’état d’esprit de la population à l’aune d’une révolution pouvant autant redistribuer les cartes. Et ça marche parce que Riley Stearns a justement pensé sa mise en scène pour épouser cette veine très caustique mais éminemment dépressive. Teintes grisâtres permanentes (résultat d’un tournage intégralement basé en Islande) couplées à une monotonie (voulue) dans le phrasé de son actrice principale, Dual donne d’emblée le ton et semble avouer, tel un constat d’échec, qu’on est déjà perdus. Toutefois, à l’instar de beaucoup de ses pairs avant lui, Stearns a du mal à dépasser ce concept et l’amener vers des versants plus inhabituels dira-t-on. La seconde moitié du film en atteste, tant elle agit en redite de la première qui suscitait justement le rire par la propension qu’elle a, à donner à voir un personnage humain sur le papier mais dont les gestes et réflexions trahissent presque déjà une machine…

C’est cette quête d’humanité qui confère d’ailleurs au film tout son sel tant Karen Gillan, poussée dans ses derniers retranchements incarne à merveille cette clown dépressive qui perd pied gentiment et n’a de cesse de se ré-approprier quelque chose qu’on penserait pourtant inaliénable. Et ça n’est pas la présence d’Aaron Paul, justement crédité au générique de la série Westworld (à laquelle on sera forcément tenté de penser) qui changera le cap du film puisque s’il ne se renie pas en cours de route – en atteste son usage récurrent de l’humour caustique –, Dual semble sur sa fin comme engoncé dans son concept. Comme s’il avait peur de la multitude de chemins qui s’offrent à lui et optait naturellement pour le chemin le plus timoré qui soit. Dès lors, il serait mensonger de dire que le film ne réussit pas au moins dans la satire qu’il s’est fixée. En revanche, il sera parfaitement acceptable de dire que tout satirique qu’il puisse être, Dual ne sera jamais l’une des références du genre justement par sa propension à ne pas s’être départi des situations attendues.

Avec Dual, on était en droit d’attendre une œuvre prompte à dépeindre les dérives technologiques, morales, existentielles et éthiques suscitées par un tel concept. Autant de questions induites par le thème qui ne trouvent hélas qu’un faible écho dans la mouture finale ; tant au vertige existentiel espéré, Riley Stearns a préféré la comédie satirique. Une démarche qui ne saborde pas toute l’entreprise, loin s’en faut, mais qui l’empêchera clairement de la rendre mémorable.

Bande-annonce Dual :

Synopsis : Apprenant qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre, Sarah décide d’être clonée afin d’éviter à ses proches la douleur de sa perte. Mais deux ans après, la voici en rémission, avec une réplique qui lui a volé sa vie et ne compte pas la lui rendre. La loi n’autorisant pas la coexistence de l’originale et de la copie, Sarah commence à s’entraîner pour le jour du duel mortel, bien décidée à remporter la victoire..

Dual : Fiche Technique

Réalisateur & scénario : Riley Stearns
Casting : Karen Gillan, Aaron Paul, Théo James, Beulah Koale
Photographie : Michael Ragen
Musique : Emma Ruth Rundle
Genre : Thriller / Science-Fiction
Etats-Unis – 2022

La Page blanche : réinventer sa vie

2.5

Bien calibré « comédie romantique à la française », La Page blanche surprend rarement mais pioche du côté de la douceur (merci Sara Giraudeau) pour dire tout simplement qu’il est toujours possible de réinventer sa vie (même sans perdre la mémoire). Avec un personnage féminin jamais figé, toujours en mouvement, le film dresse un portrait souvent très drôle d’une fille qui se cherche. Dommage qu’il faille toujours en passer, pour l’héroïne, par la case « trouver l’amour ».

Se rencontrer soi-même

La Page blanche est un film bien ancré dans son époque. En perdant son téléphone, Eloïse perd « sa vie »,  ou du moins avec sa mémoire tout ce qui s’y cachait et renfermait ses échanges, ses amis, sa famille, bref son identité. D’abord en quête de son passé, elle fait une recherche effrénée et minutieuse pour se (re)trouver telle qu’elle était. Pourtant, très vite, Eloïse se rend compte qu’elle ne va pas spontanément vers ceux qui l’attirent vraiment, qu’elle est comme empêchée d’être elle-même. Le film tente alors de dresser le portrait d’une bande de potes dans laquelle personne ne pense pas par lui-même, chacun suit les goûts d’autrui. A ce moment, Eloïse est dans ses déplacements comme désarticulée, accélérée (le film accélère ces moments où elle déambule), car en train de se perdre, de faire les mauvaises recherches.

Peu à peu Eloïse va s’émanciper d’elle-même et décider que cette « page blanche » sera l’occasion de se réinventer ou du moins de se retrouver. A ce jeu-là, Sara Giraudeau est parfaite, pleine d’une fantaisie propre à en faire une héroïne de bande dessinée. Un peu tourné à la Frances Ha pour le côté spontané, quête et poésie, La Page blanche peine cependant à aller jusqu’au bout de ses choix. En effet, l’héroïne n’est tournée finalement que vers une quête amoureuse, c’est en tout cas ce vers quoi le film tend finalement. On voit alors Eloïse flirter au final plus vers une Emily in Paris (car le quartier du banc où elle perd la mémoire est comme le Paris fantasmé de la série) et donc se perdre dans cette quête d’identité radicale qu’on aurait pu espérer au début pour entrer dans un autre conformisme tout en croyant s’en libérer.

Un goût d’inachevé

Cet effet lisse serait-il la faute à des personnages secondaires trop caricaturaux et donc à une comédie un peu fade ? « Autant je trouvais l’histoire de Murielle (Magellan) et la personnalité d’Eloïse, très belles – on y lisait déjà ce côté à la fois mélancolique et solaire – autant je trouvais que le scénario s’égarait un peu avec les autres protagonistes. Je les sentais trop appuyés », déclare Sara Giraudeau qui explique avoir d’abord refusé le scénario avant une réécriture. Cependant, malgré le fait que Sara Giraudeau ait finalement vu un équilibre entre la personnalité multiple et désorganisée d’Eloïse et les autres personnages, il n’en demeure pas moins que le film souligne un peu trop les évidences. On se plait alors à voir Eloïse quitter Paris pour Montauban avec sa toute nouvelle copine (invisible à ses yeux auparavant) et s’émerveiller de sa famille, qu’elle rejetait avant. Là encore cependant tout est trop, même l’opposition entre le Paris branché et les petits provinciaux qui font des métiers « si utiles »… Bref, le film est doux, la quête de l’héroïne revigorante mais rien n’est assez radical et donc tout tombe un peu à plat. Certes, il faut perdre la mémoire au moins une fois dans sa vie pour tout réinventer comme dirait Eloïse, encore faut-il filmer le courage de tout changer, sans compromis scénaristique à la « happy end ».

La Page blanche : Bande annonce

La Page blanche : Fiche technique

Synopsis : Eloïse se retrouve assise seule sur un banc parisien. Qui est-elle ? Que fait-elle là ? Elle ne se souvient de rien ! Elle se lance alors dans une enquête, pleine de surprises, pour découvrir qui elle est. Et si cette amnésie lui permettait de trouver qui elle est, qui elle aime, et de réinventer sa vie ?

Réalisation : Murielle Magellan
Scénario : Murielle Magellan d’après l’oeuvre de Pénélope Bagieu et Boulet
Interprètes : Sara Giraudeau, Pierre Deladonchamps, Grégoire Ludig, Sarah Suco…
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Christine Lucas Navarro
Distribution : SND
Durée : 1h40
Genre : comédie
Date de sortie : 27 août 2022

Everything everywhere all at once : le charme discret du grand n’importe quoi

Six ans après l’ovni Swiss army man, Daniel Kwan et Daniel Scheinert reviennent en (très) grande forme avec Everything everywhere all at once, un film d’action joyeusement barré où l’inventivité poétique se conjugue à la première personne. Qui a dit que les blockbusters ne savaient pas être romantiques ?

Synopsis : Au bord de l’implosion, déçue par un quotidien monotone, Evelyn Wang voudrait changer de vie. Son souhait est contre toute attente exaucé lorsqu’elle rencontre une version alternative de son mari Alpha Waywond.

Le cinéma indé 3.0 : multivers and co

On dit parfois qu’il est impossible d’inventer de nouvelles histoires. Qu’au final on raconte toujours à peu près la même chose sur des modes différents. Si le septième art ne réinvente pas toujours le fil à couper le beurre, sa longévité l’a cependant amené à une plasticité narrative autorisant tous les dérèglements. Longue est la liste des films loufoques aux histoires tirées par les cheveux, naviguant entre le nanar assumé et le chef-d’oeuvre qui s’ignore. Citons (entre autre) The Calamari Wrestler (2004, Minoru Kawasaki) ou encore The Man from Earth (2007, Richard Schenkman) – passés (mal)heureusement sous les radars de la critique.

Jusqu’à une époque récente, il était de notoriété publique de considérer le cinéma indépendant comme un lieu privilégié de créativité et de subversion, une sorte de tensiomètre de la société. Les multiples crises économiques, auxquelles sont venus s’ajouter de nouvelles problématiques écologiques et sanitaires, auront révélé à qui mieux mieux à quel point son existence (autant que sa diversité) demeure fragile. Colosse aux pieds d’argile mais colosse quand même, pourrait-on dire du cinéma. La sortie de Everything everywhere all at once confirme nos dires. Le dernier né de Daniel Kwan et Daniel Scheinert s’inscrit dans la tradition (indé) de ces chefs-d’œuvre monstres, mobilisant une esthétique à part, peinture éclectique où s’entremêlent réflexion et poésie pure. Difficile de vous résumer l’histoire du film sans vous perdre (définitivement). Essayons tout de même.

Dirigeant une laverie avec son mari Waymond (Ke Huy Quan), Evelyn Wang (Michelle Yeoh) est une « femme au bord de la crise de nerfs » pour reprendre les mots de Pedro Almodovar. Tandis que son mariage bat de l’aile, celle-ci doit, de surcroît, gérer l’entreprise familiale. Alors qu’elle est poursuivie par le fisc, en raison de taxes impayées, cette dernière voit son quotidien bouleversé lorsqu’elle rencontre Alpha Waymond, une version alternative de son époux, venu d’un univers parallèle, qui lui apprend qu’elle doit le sauver sous peine de voir son propre monde s’effondrer. Si vous n’y comprenez rien : c’est normal (nous aussi – on a eu un peu de mal). La bonne nouvelle est que cela n’est pas grave. C’est même ce qui constitue le charme de ce film : ne rien y comprendre (et l’aimer beaucoup quand même).

Dernières nouvelles des choses

Véritable tornade visuelle qui vous emporte dans ses délires, Everything everywhere all at once fait du grand n’importe quoi un art cinématographique à part entière, l’incroyable terreau d’un nouveau cinéma autant que d’une réflexion augmentée et élargie. Les réalisateurs puisent dans leurs imaginaires et s’autorisent tous les décalages. Le quotidien devient à lui seul un gigantesque intertexte. Les choses et autres trucs qui peuplent notre environnement prennent alors une nouvelle dimension. Le mot est de mise – surtout dans un film qui fait état d’un univers multidimensionnel, en constance mutation.

Ainsi, un œil autocollant peut devenir une arme de défense. De même qu’un vulgaire trophée peut se métamorphoser en porte temporelle, capable de vous attribuer des pouvoirs surnaturels, tout cela en ne vous faisant pas bouger d’un iota. Daniel Kwan et Daniel et Scheinert sont des perfectionnistes du détail poétique. Avec eux, c’est un peu comme si Marcel Carné s’était réveillé en l’an 3000. A une ère où il est possible d’envisager de traverser la matière et le temps. Le duo réactive un réalisme poétique qu’on aurait pu croire confiné dans le cinéma d’avant-guerre. Ce faisant, les cinéastes le réimplantent dans une nouvelle (quatrième) dimension qui pousse le genre dans ses retranchements. Everything everywhere all at once prend au pied de la lettre la célèbre déclaration manifeste du peintre (Robert le Vigan) de Quai des Brumes (1938), qui, répondant au déserteur (Jean Gabin), déclare vouloir « peindre les choses qui sont cachées derrière les choses ».

L’œuvre retourne cette formule poétique. Il ne s’agit plus seulement de dévoiler ce qui se cache derrière la réalité des choses. Fini le temps où le cinéma était une peinture figurative en quête de sens. Daniel Kwan et Daniel Sheinert propulsent le septième art du côté de la composition cubiste. La surface plane de l’écran disjoncte, se difforme, passant allègrement du cinémascope au gros plan, le tout saupoudré par un montage fluide et flamboyant de maîtrise. Le résultat dépasse toutes nos espérances. La réalité n’est plus celle que l’on croit. Evelyn Wang découvre qu’elle navigue entre plusieurs niveaux de réalité qui se répondent à la manière d’un miroir inversé. Lorsqu’elle comprend que chacun de ses gestes engendre la création d’un nouvel univers, ce sont toutes ses certitudes qui vacillent. Apparaissent ainsi d’inévitables interrogations existentielles et politiques. L’œuvre dépeint un présent aux portes de la dystopie. Avoir accès à d’autres mondes suppose de pouvoir entrer en contact avec toutes les autres versions de soi. On vous laisse deviner les dégâts que cela pourrait causer.

Quand le blockbuster rencontre le réalisme poétique

Vous comprendrez, si vous regardez le film, qu’il est parfois plus « safe » – pour son bien-être et celui de l’univers – de préférer la médiocrité heureuse à une perfection sans goût et sans saveur. Evelyn emprunte ainsi les chemins de la philosophie nietzschéenne. Plutôt que de continuer à haïr sa situation, elle opte pour une nouvelle solution (plus salutaire et économe en énergie) : celle de l’aimer quoi qu’il advienne, dans un mantra involontaire tout droit sorti de « l’éternel retour ». Celle-ci renonce au stoïcisme amer du « aimer ce qui ne peut être changer » pour embrasser l’heureux pragmatisme d’un Tancrède, affirmant qu’ « Il faut que rien ne change pour tout change » (Le Guépard, Luchino Visconti, 1963).

Il paraît évident qu’à ce stade Daniel Kwan et Daniel Scheinert dynamitent le (trop ronflant) blockbuster. Loin des franchises Marvel, ils optent pour une surenchère esthétique qui fait exploser les cadres du genre dans lequel ils s’inscrivent délibérément. En résulte, une œuvre caméléon qui, en performant les codes du blockbuster, s’en détache nécessairement. Il y a de l’action. Il y a des super méchants. Il y a un montage affolé et saccadé. Mais il y a aussi – et surtout – de la nouveauté derrière ce schéma, a priori, bien huilé.

Everything everywhere all at once accorde aux personnages féminins une importance non négligeable pour que l’on puisse omettre de le mentionner. Ce sont elles qui sont au cœur de l’action, la font avancer. Le fait de mettre en avant des femmes âgées de plus de cinquante ans – et dont l’âge n’est pas masqué à l’écran – mérite là encore d’être évoqué. La chose est encore trop scandaleusement rare au cinéma. De même que de confier le premier rôle à des acteur.rice.s d’origine asiatique et/ou sino-américaine. C’est pour toutes ces choses et bien d’autres qu’il convient de voir Everything everywhere all at once.

« Le cinéma ne dit pas autrement les choses, il dit autre chose. » disait un certain Eric Rohmer. Daniel Kwan et Daniel Scheinert prouvent que le cinéma peut aussi dire – et partir – de n’importe quoi pour dire beaucoup de choses (importantes). Et c’est très bien aussi.

Bande-annonce – Everything Everything all at once

Fiche technique – Everything Everywhere all at once

Réalisation : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Scénario : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Musique : Son Lux
Interprétation : Michelle Yeoh (Evelyn Wang), Stephanie Hsu (Joy Wang / Jobu Tupaki), Ke Huy Quan (Waywond Wang), Jamie Lee Curtis (Deirdre Beaubeirdra)
Sociétés de production : A24, AGBO, Ley Line Entertainment, IAC Films
Pays : États-Unis
Genre : Science-fiction
Durée : 2h20
Sortie : 31 août 2022

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4.5

1-800-hot-nite : grandir au bout de la nuit

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Présenté en compétition au Festival de Deauville 2022, 1-800-hot-nite, premier long-métrage de Nick Richey, nous plonge dans les quartiers sombres de Los Angeles. En nous faisant suivre le parcours de trois jeunes adolescents, amis inséparables déambulant dans les rues à la nuit tombée, le film traite avec énergie, justesse et émotion du difficile passage à l’âge adulte. A travers ce parcours initiatique d’un rythme fou, 1-800-hot-nite nous emporte dans une aventure cinématographique riche et touchante.

Aux Etats-Unis, rares sont les films qui abordent la jeunesse avec véracité dans son quotidien. Face à ce constat, le réalisateur Nick Richey, venu présenter son œuvre, a exprimé sa volonté de refléter la réalité du monde adolescent, loin des rôles trop « propres » souvent proposés aux jeunes acteurs américains.

Dès sa scène d’ouverture, 1-800-hot-nite affiche le ton lors d’une conversation au téléphone rose, au cours de laquelle les trois adolescents n’hésitent pas à adopter des propos osés. Leur façon de s’habiller, de s’exprimer, d’agir, reste ainsi toujours authentique, ce qui confère au film un réalisme appréciable au sein duquel rien n’est censuré.

La sortie nocturne de Tommy, Steve et O’Neill prend un tour tragique lorsque le père de Tommy est arrêté par la police. Sans repère, par crainte de finir dans une famille d’accueil, Tommy s’enfuit avec ses deux amis. Dans son parcours effréné pour semer les services sociaux, il affronte des évènements inattendus jusqu’à se retrouver livré à lui-même, guidé par la seule voix sensuelle de la mystérieuse interlocutrice du téléphone rose.

A travers une unité théâtrale, très dramatique, de temps et de lieu, 1-800-hote-nite expose les épreuves du passage à l’âge adulte. Dans son interview, Nick Richey a expliqué qu’il voulait filmer ce moment précis de basculement, « the one night », qui transforme à jamais un enfant acquérant sa maturité. La restriction temporelle et locative du film, qui se déroule en une seule nuit dans les rues sombres de la banlieue de Los Angeles, confère à 1-800-hote-nite une allure folle, sans temps mort ni mot de trop. On se laisse donc volontiers happer par ce récit initiatique qui prend la forme d’une véritable course la montre.

Lors de ce chemin semé d’obstacles et de soutiens surprenants, Tommy perd l’insouciance et l’innocence de son enfance. Même si son cadre familial était déjà difficile, il doit encore faire face à un monde plus abrupt, où rien n’est donné gratuitement et où les meilleurs amis deviennent ennemis. Grâce la femme érotique du téléphone, il apprend également à prendre ses responsabilités et à trouver sa place, car, comme lui précise celle-ci, « dans la vie, on ne peut jouer qu’un seul rôle ».

Dans sa thématique, 1-800-hote-nite rappelle Stand by me, centré sur les aventures de quatre garçons à la recherche d’un cadavre, et Mustang, l’histoire de cinq jeunes orphelines turques aux prises avec une société patriarcale écrasante. Dans tous ces films, c’est une jeunesse libre, indépendante qui se révèle et s’affirme.

Nick Richey s’est d’ailleurs inspiré de sa propre enfance, attribuant ainsi à 1-800-hote-nite un volet éminemment personnel. Il a notamment raconté qu’il lui arrivait d’entretenir secrètement des conversations téléphoniques érotiques. Le réalisateur a également vécu, tout comme Tommy, l’arrestation de son père, et les virées nocturnes à la tombée de la nuit avec ses amis. Ce caractère très intime, qui se ressent beaucoup dans le film, le rend d’autant plus réaliste et émouvant.

Pour son premier film, tourné pendant le Covid en seulement dix-huit nuits, Nick Richey nous offre donc une œuvre prenante, vivifiante, touchante, très prometteuse pour la suite de sa jeune carrière derrière la caméra. Dans les futurs projets du réalisateur, une série portant sur des jeunes dotés de pouvoirs spéciaux donnera encore la part belle aux adolescents. Un thème cher à Nick Richey, qui pour l’instant, laisse admiratif.

L’avis d’Antoine : Ouvrir la compétition d’un festival n’est jamais chose aisée puisque c’est se confronter à un regard certes neuf, mais également exigeant de la part de festivaliers trop impatients de se frotter au cru d’un cinéma parmi les plus prisés de la planète. A ce jeu-là, pas sûr que 1-800-HOT-NITE ait été le plus affûté pour ouvrir la sélection concoctée par Bruno Barde tant derrière son vernis de coming of age movie, la mouture signée Nick Richey s’avère d’une fragilité très (trop ?) appuyée pour convaincre. Si la mise en scène peut se targuer d’emprunter à Scorsese (After Hours) ou aux frères Safdie (Good Time) pour sa volonté d’emballer le tout en une nuit, la seule originalité sera à relever du côté de son trio d’acteurs juvéniles terriblement attachant & son sens du découpage magnétique et enlevé. 

1-800-hot-nite – Bande-annonce

1-800-hot-nite – Fiche technique

Réalisation : Nick Richey
Scénario : Nick Richey
Interprétation : Dallas Young (Tommy), Gerrison Machado (O’Neill), Mylen Bradford (Steve), Ali Richey (interlocutrice du téléphone rose)…
Producteurs : Nick Richey, Ali Richey, Zach Mann, Nathan Presley, Trevor Lee Georgeson
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 96 min.
Genres : Aventure, Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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The Watcher : l’horreur du regard

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Il n’est jamais rare dans le cas d’un premier film de voir la personne qui en est à l’origine, dépeindre à l’écran certaines obsessions ou éléments tirés de sa vie personnelle. Un constat d’autant plus vrai à la vue de Watcher, 1er long de Chloé Okuno, qui entend dépeindre les tourments et états d’âme d’une jeune expatriée se croyant être la cible d’un stalker.

Quiconque a un jour dû déménager dans une contrée loin de sa zone de confort (qu’elle soit géographique ou tout simplement linguistique) vous le dira : la sensation est étrange. On a l’impression d’être sur une autre planète, de se sentir épié, observé et très vite perdu. L’absence de visages familiers ou de réminiscences de comportements passés devient difficile à gérer et finalement, on arrive presque systématiquement à un terrible constat  : la peur. Une peur qu’a ressentie la cinéaste américaine Chloé Okuno, qui, dès sa jeunesse, a subi une expatriation sur le Vieux Continent, la poussant à contrecœur à ressentir toutes ces désagréables choses préalablement mentionnées. Forcément, dans le monde qui est le nôtre, c’est-à-dire plus prompt à donner des sueurs froides aux femmes en raison de leurs homologues masculins, ces peurs s’amplifient. Il était donc facile de comprendre pourquoi la cinéaste a cru bon pour sa première incursion dans le milieu de donner à voir une histoire similaire. Ici, celle de Julia, qui, pour le bien de son couple, va déménager en Roumanie, fief de son homme, et ainsi être transportée dans une culture dont elle ignore tout. Mais très vite, et ce malgré ses meilleurs efforts d’intégration, elle va se heurter à un hic : une silhouette plantée devant sa fenêtre qui nuit après nuit l’observe inlassablement. Serait-ce le jet-lag qui embrume simplement son esprit ? Une paranoïa qu’on serait tenté de lui prêter eu égard à sa condition de femme évoluant au quotidien dans un environnement pas du tout acquis à sa cause ? Ou alors, la conséquence directe & d’une actualité brûlante qui voit Bucarest être la cible d’un mystérieux tueur en série ?

On sera bien avisé de s’arrêter ici dans le détricotage de l’intrigue tant derrière la redoutable efficacité de l’ensemble, le film de Chloé Okuno accuse du poids de ses (grosses) références. On pense d’abord au classique parmi les classiques Fenêtre sur cour (A.Hitchcock) dont Okuno reprend d’ailleurs la trame mais qu’elle travestit pour coller à ses obsessions : ici le handicap du héros n’est pas physique mais bien sociologique puisque Julia souffre de son manque d’intégration. On pensera aussi au Locataire (R.Polanski) qui distille quant à lui la paranoïa comme base thématique du récit, puisque longtemps durant, la question sera posée de savoir si les craintes de Julia sont justifiées ou simplement le fruit de son imagination débordantes ? Et enfin, on pourra mentionner dans sa globalité, l’œuvre de David Fincher qui au-delà de son cheptel d’anti-héros en guerre contre la société, est surtout un puissant réservoir de pervers & surtout de voyeurs.

Un thème central au récit – le voyeurisme-  qui peut se targuer d’être à plus d’un titre bien utilisé par la cinéaste. Déjà, puisqu’il draine naturellement dans son sillage un profond relent de modernité à l’heure où la question de notre image est plus que jamais au centre des débats, mais surtout puisque la réalisatrice a la bonne idée de constamment se placer du côté de l’observé(e) ; ce qui in fine change tout : on ne joue pas avec la tentation de voir ce qu’on ne devrait pas voir, mais avec la peur d’être vu, regardé à son insu. Une différence qu’elle exploite à fond mais qu’elle a surtout la bonne idée de coupler avec l’autre brillante idée contenue dans le projet : sa délocalisation en Roumanie. D’aucuns pourraient alors penser à un simple choix budgétaire vu comment les pays de l’Europe de l’Est accueillent depuis longtemps quantité de productions hollywoodiennes, mais le calcul est ici tout autre puisque en bonne nation indépendante qu’elle puisse être, la Roumanie ne peut prétendre à effacer son Histoire. Et ici, Histoire veut bien évidemment dire communisme. Une doctrine qui a infesté jusqu’à l’architecture de la ville, cette dernière accusant le coup de bâtiments décrépis et autres façades déconfites qui confèrent ainsi au décor un sentiment oppressant et usé qui contraste avec l’intérieur souvent remis à neuf. Une façon élégante de constamment ramener le film à une dualité, une dichotomie entre vue et voyeur ; tant et si bien qu’à l’arrivée, le seul réel bémol qu’on pourra lui trouver sera paradoxalement son manque de surprise. Puisque si l’ensemble peut se targuer d’une photographie léchée & de moyens visibles à l’écran (superbe sous-design qui amplifie l’enfermement de l’héroïne et la tension sous-jacente), reste que la montée en tension et le dénouement ne s’embarrassent à quasiment aucun moment de prolonger l’angle original adopté par la réalisatrice et retombent donc assez vite dans les références qui cimentent toute l’entreprise.

L’avis plus contrasté d’Ariane : Premier long-métrage de Chloe Okuno, Watcher se veut une œuvre traitant de la gestion de la solitude, de la peur de l’étranger dans un monde totalement inconnu. Malheureusement, ce thème intéressant ne sert finalement que de paravent pour dissimuler un thriller psychologique, somme toute banal et lorgnant énormément sur un mauvais traitement hitchcockien. Encore plus dérangeant, le récit, entièrement cousu de fils blancs, ne laisse aucune part véritable au suspense. Les indices laissés au spectateur, gros comme des calibres de canon, et les personnages, assez caricaturaux dans leurs rôles respectifs, ne ménagent en effet pas la moindre surprise. L’atmosphère de Watcher, plutôt réussie, et la performance convaincante de son actrice principale, Maika Monroe, peinent donc à sauver ce film dont le scénario mécanique va jusqu’à écraser ses thèmes de l’isolement et de l’étranger.

The Watcher : Bande-Annonce

Réalisation : Chloé Okuno
Scénario : Chloé Okuno d’après un scénario de Zack Ford
Casting : Maika Monroe, Burn Gorman, Karl Glusman
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Benjamin Kirk Nielsen
Durée : 96 minutes
Genre : Thriller/Drame
Etats-Unis – 2022

Terreur Aveugle : Le mal est partout

Rarement cité auprès des grands cinéastes de son époque, Richard Fleischer n’en demeure pas moins un génie de la mise en scène, réussissant toujours à se renouveler à travers les époques et les genres. Avec Terreur Aveugle, il préfigure le genre du slasher dans un film de “home-invasion” sur l’omniprésence de la violence.

Proto-Slasher

Terreur Aveugle est un pur film de genre, une vraie série B. Son postulat est très simple : suite à un accident d’équitation, Sarah (Mia Farrow) est rendue aveugle. Après le drame, elle est hébergée dans la grande propriété de son oncle. Mais lors d’une balade avec Steve (Norman Eshley), son petit ami, tous ses proches sont assassinés par un tueur sans visage. Sa cécité fait que Sarah passe la nuit dans la maison sans savoir que trois cadavres sont dispersés dans celle-ci. Mais le lendemain, elle finit par découvrir les corps, et s’ensuit une course-poursuite avec le tueur, revenu sur les lieux de son crime.

À partir d’une intrigue simple mais d’un concept fort, Richard Fleischer nous offre un film d’une efficacité redoutable grâce à l’intelligence de sa mise en scène. La première séquence met rapidement en place la menace. Le tueur est filmé à ras du sol, caractérisé par ses inquiétantes bottes de cow-boy. La caméra le suit en travelling ou prend même parfois son point de vue. Ainsi, c’est un des premiers véritables boogeymen du cinéma que crée le cinéaste. Terreur Aveugle préfigure en grande partie le futur genre du slasher, où naîtront des mythes du cinéma horrifique comme Michael Myers. Mais ici, le visage de la menace n’est pas masqué, le visage n’existe tout simplement pas.

L’autre aspect du film qui préfigure l’horreur moderne tient de la caractérisation de sa protagoniste. Rendre Sarah aveugle ajoute une tension encore plus palpable au film. Le choix de ne pas montrer le visage du tueur est ainsi d’autant plus pertinent puisque cela établit un pied d’égalité entre le spectateur et la protagoniste. L’horreur moderne utilise régulièrement ce concept de protagoniste avec un handicap, notamment récemment dans le Pas un Bruit de Mike Flanagan ou auparavant dans Deux Mains, la Nuit de Robert Siodmak. Malgré tout, le film de Fleischer maintient une distance avec le film d’horreur moderne.

Chaque plan ou cadrage du film est infusé d’un ludisme impressionnant pour maintenir le spectateur en haleine. Chaque mouvement de caméra ou de Sarah donne à voir au spectateur tous les aspects menaçants de cette maison envahie. Mais même si le spectateur ne voit pas le tueur et prend le point de vue de l’héroïne, il a toujours un temps d’avance sur elle. La première partie du film consiste à faire une véritable cartographie du lieu du crime. Tous les détails de la maison sont montrés au spectateur. Il découvre clairement les enjeux architecturaux du lieu, pendant que Sarah se déplace avec difficulté dans la maison.

Une séquence particulièrement terrifiante surligne cet avantage presque pervers donné au spectateur. Sarah marche dans la cuisine où se trouve des morceaux de verre dispersés sur le sol. La tension est palpable dans cette séquence ou le travail du son et les gros plans sur les pieds frôlant la menace rendent l’ensemble étouffant. Les meurtres du tueur ne sont pas montrés non plus. La présence des cadavres est ainsi encore plus oppressante. L’horreur qui envahit cette maison de campagne anglaise n’est pas violente et sanguinolente, mais invisible et sourde. Elle est uniquement atmosphère.

“Home-Invasion” et invasion sociétale de la violence

En ne montrant pas le visage de son antagoniste, le film tient également un discours sur la généralisation de la violence. Celle-ci est partout, elle entoure la société sous différentes formes. Richard Fleischer arrive parfaitement à sous-entendre cela. À travers différents inserts sur des catalogues aux contenus sexuels explicites, ou en filmant le tueur regardant un film d’horreur sur la télévision d’une boutique, la violence est constamment exhibée. La mise en scène tend à insinuer que tous ces détails sont de potentiels catalyseurs de violence. N’importe quel individu, ce que représente le tueur, puisque sans visage, peut exploser. Le dernier tiers emmène les enjeux du film en dehors de la maison, et montre que si la violence a envahi un lieu clos, elle était en premier lieu présente à l’extérieur.

Terreur Aveugle se déroule au sein de la grande bourgeoisie anglaise. Plus qu’un simple discours sur l’omniprésence de la violence, le film tient un sous-texte social très fort. Dans la première partie, Fleischer brouille subtilement les pistes. Il associe le jardinier de la maison au tueur. Les deux sont caractérisés par leurs bottes et leur aspect menaçant. Le cinéaste se sert de la tension sociale, pour créer de la tension au sens propre. Mais il l’anéantit lorsque l’on retrouve ce même jardinier mutilé. Dans la deuxième partie, le racisme des Anglais s’illustre face aux Gitans. Ils représentent une menace et une cible idéale pour Steve et ses amis. Et comme avec le jardinier, Fleischer se fait un malin plaisir de brouiller les pistes. Il fait passer un des Gitans pour un kidnappeur, potentiellement le tueur. Le dernier plan du film symbolise subtilement ce décalage. La foule du peuple assiste aux conséquences du meurtre, derrière les barreaux de la propriété. Impuissant, ils ne pourront jamais mettre les pieds dans ce lieu de richesse.

En plus d’être une véritable leçon de mise en scène, Terreur Aveugle est également une puissante réflexion sur l’omniprésence du mal. Angoissant, étouffant et terrifiant, le film de Richard Fleischer joue constamment avec nos nerfs. Après L’Étrangleur de Boston et L’Étrangleur de la Place Rillington, il démontre à nouveau avec un grand film, que la violence est un mal qui ronge la société sous toutes les formes.

Terreur Aveugle : bande annonce

Terreur Aveugle : fiche technique

Titre original : See No Evil
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Brian Clemens
Interprétation : Mia Farrow ( Sarah ), Dorothy Alison ( Betty Rexton ), Robin Bailey ( George Rexton ), Norman Eshley ( Steve Reding )
Photographie : Gerry Fisher
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Thelma Connell
Durée : 1h29
Genre : Thriller
Date de sortie : 1971
Pays : Royaume-Uni

Terreur Aveugle : Le mal est partout
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« La France, atlas géographique et géopolitique » : données, cartes et enjeux

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Les éditions Autrement publient La France, atlas géographique et géopolitique, un ouvrage collectif placé sous la direction des enseignantes Stéphanie Beucher et Florence Smits. Les auteurs y mettent en cartes et perspective une France plurielle et en mutation constante.

Stéphanie Beucher et Florence Smits s’entourent d’une constellation de chercheurs et s’appuient sur plus de 150 cartes et documents divers pour analyser la France, ses atouts, ses vulnérabilités, son territoire, son industrie ou encore ses tenants géopolitiques et diplomatiques. La carte d’identité française pourrait sommairement ressembler à ceci : deuxième puissance économique de l’Union européenne, dont elle est l’un des membres fondateurs et principaux contributeurs nets, la France compte quelque 68 millions d’habitants, est caractérisée par une fécondité parmi les plus élevées du vieux continent, un réseau diplomatique dense et des tensions territoriales auxquelles les couvertures industrielles, médicales ou numériques ne sont pas étrangères. Il faut y ajouter que selon l’Insee, la population âgée de 65 ans et plus devrait passer entre 2020 et 2070 de 20 % à 29 %, que d’importantes disparités de peuplement et de revenus apparaissent selon ses régions et que la place de l’Hexagone dans le monde demeure importante.

Ces deux derniers points méritent d’être explicités et cela tombe plutôt bien, puisque l’atlas se montre particulièrement prolixe en la matière. Il est ainsi noté que la Corse, le Languedoc ou l’ancien bassin minier du Nord présentent des revenus largement plus faibles que la moyenne nationale, au contraire de l’Alsace ou le Jura, où beaucoup de résidents travaillent en Allemagne ou en Suisse et peuvent y bénéficier de salaires plus élevés. En élargissant le spectre à l’échelle mondiale, on constate que la France pointe au neuvième rang pour le PIB PPA, qu’elle contribue grandement au budget de l’ONU, l’OTAN ou l’OSCE, avec des participations qui varient de 20 millions d’euros à plus de 100 millions d’euros, que plus de 100 instituts culturels français sont présents aux États-Unis, pour une cinquantaine au Brésil ou en Argentine, sans compter les dizaines installés en Chine, en Australie et sur tout le territoire africain. Le soft power français passe aussi par France 24, l’AFP ou le Louvre Abu Dhabi. La France reste par ailleurs l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ; elle dispose de la bombe nucléaire et figure au troisième rang des exportateurs d’armes, derrière les États-Unis et la Russie.

En France, nous disent les auteurs, les personnes immigrées et étrangères sont surreprésentées dans les grands pôles urbains et surtout à Paris, la proximité spatiale ne signifie pas nécessairement la cohésion sociale, près de 50 % des surfaces artificialisées entre 2006 et 2014 l’ont été pour construire des logements individuels et l’importance économique du tourisme s’objective par les 90 millions d’étrangers visitant le pays ou des régions comme l’Occitanie, la Corse ou la PACA dépendant à plus de 7 % des recettes touristiques (58 milliards de dollars en tout en 2019). La France, c’est aussi 85 à 95 % d’urbains, des paysages variés, un phénomène de métropolisation par lequel les villes-territoire deviennent des villes-réseau, un littoral convoité et densément peuplé, accueillant des activités portuaires, de pêche, d’aquaculture ou d’exploitation des énergies marines. La croissance de sa population se fait essentiellement en périphérie des villes, le long des axes de communication ou dans les communes périurbaines bien connectées. Mais des politiques ciblées cherchent aussi à revitaliser les villes moyennes, à travers l’amélioration de l’habitat, la requalification des espaces publics ou une meilleure gestion des commerces.

La France se porte au premier rang des pays de l’Union européenne pour ce qui est de la production agro-alimentaire, et notamment en viande bovine, en céréales et en riz. La culture biologique continue d’y progresser et les appellations d’origine protégée ainsi que les indications géographiques protégées y demeurent nombreuses, la France figurant en la matière à la deuxième place derrière l’Italie. Ses usines ne vont malheureusement pas aussi bien : et les auteurs de rappeler que la France industrielle a perdu 2,4 millions d’emplois entre 1970 et 2019. Les grandes entreprises françaises ont largement délocalisé, Renault n’assurant par exemple plus que 18 % de sa production en France en 2018. Outils de planification territoriale, gestion des eaux, complexification de la gouvernance, promesses non honorées de la démocratie délibérative, les auteurs brassent de nombreux sujets, avant de rappeler que le CCR estime à quelque 41 milliards d’euros le coût des catastrophes naturelles depuis 1982, dont 53 % sont dus aux inondations et 37 % à la sécheresse.

L’énergie et le patrimoine constituent deux autres sujets abondamment déclinés dans cet atlas. L’offre énergétique française est partagée entre les approvisionnements extérieurs et les productions nationales. La part dévolue au pétrole est en nette diminution dans le temps, tandis que celle du nucléaire augmente, ainsi (évidemment) que celle des ENR. Le patrimoine paraît quant à lui relativement bien réparti sur toute la surface du territoire. On dénombre aujourd’hui près de 45 000 monuments protégés et 530 000 sites archéologiques en France, avec des enjeux d’aménagement et de protection sous-jacents. Enfin, on apprend que les deux tiers des communes françaises se trouvent à moins de 20 minutes d’offres de services publics tels que la poste, les hôpitaux ou l’éducation. « Ces évolutions traduisent des changements liés à la dynamique de la mondialisation, processus d’interconnexion mais également de mise en concurrence des territoires, ou encore aux fluctuations de l’intégration européenne », notent les auteurs, qui indiquent par ailleurs que la récente crise sanitaire a mis à la fois en évidence la créativité des Français mais aussi les faiblesses de son appareil productif et sa dépendance accrue envers l’Asie, et plus particulièrement la Chine. Ils en appellent ainsi à repenser la souveraineté industrielle de la France, en collaboration avec ses partenaires européens.

La France, atlas géographique et géopolitique, ouvrage collectif sous la direction de Stéphanie Beucher et Florence Smits
Autrement, septembre 2022, 192 pages

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« Une histoire de France en crampons » : ce que le football dit de la société française

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Les éditions du Détour publient Une histoire de France en crampons, de François da Rocha Carneiro. L’auteur y passe en revue un siècle d’histoire où football et société ont été en interaction constante.

L’historien et spécialiste du football François da Rocha Carneiro prend le parti de raconter certains de ces moments où l’Histoire de France est entrée en résonance avec celle de sa sélection nationale, les deux épousant alors les mêmes mouvements, ou s’imbriquant dans des phénomènes sociaux, culturels ou politiques comparables. Il suffit d’ailleurs de se replonger dans le passé récent pour en avoir une démonstration édifiante : les stades aux tribunes clairsemées, vidés pendant des mois de leurs supporters, n’ont-ils pas caractérisé, mieux que n’importe quel discours, les privations induites par la crise de la Covid-19 ? Un peu plus loin dans le temps, c’était le stade de France, pris pour cible par des terroristes lors d’une rencontre opposant les Bleus aux Allemands, qui rappelait à tous que le pays faisait l’objet de menaces répétées et cruellement tangibles.

Conteur talentueux, François da Rocha Carneiro commence son histoire en 1914, à une époque où les calendriers chargés posaient déjà problème, et où les fédérations sportives étaient en concurrence les unes avec les autres. L’équipe de France est alors composée sur la base d’un compromis visant à contenter chaque partie, tandis que l’armée y va également de sa petite touche, à travers les joueurs conscrits. C’est une époque où, pour se déplacer de Paris à Budapest, il faut passer deux jours dans un train. L’enchaînement des matchs, les trajets interminables, les réceptions mondaines installent une forme de lassitude… En 1933, puis en 1939, la situation géopolitique n’est guère meilleure. Ainsi, on verra la sélection nationale disputer un match à Berlin alors que le Reichstag vient d’être incendié et Hitler porté au pouvoir. Puis, quelques années plus tard, alors les stades se dépeuplent à mesure que les casernes se garnissent, la plupart des joueurs internationaux sont mobilisés. La presse fait (déjà) étalage de ces footballeurs-soldats, indiquant ainsi une popularité jamais démentie depuis.

Une histoire de France en crampons ne pouvait passer sous silence les questions identitaires. Des plumes d’extrême droite lançant de vives polémiques à l’occasion de la naturalisation de Gusti Jordan aux discours acerbes de la famille Le Pen, père comme fille, sur la non-représentativité de la sélection nationale, le football français a souvent été frappé par ces considérations tout à fait étrangères au terrain. Comme le rappelle l’auteur, l’équipe de France a parfois été le symbole d’un monde en plein bouleversement, et des choix menés en matière de politique internationale. Il en va ainsi de ces joueurs naturalisés, témoins de nations disparues (l’Autriche a longtemps eu une sélection très performante, avant d’être engloutie par le IIIe Reich), ou de ces joueurs issus des pays colonisés ou des DOM-TOM. Dans les années 1950, les Gianessi, Piantoni ou Cisowski s’ajoutent aux enfants de Belges, d’Anglais ou d’Allemands, provoquant parfois les moqueries de la presse étrangère (et occultant les origines ouvrières pour ne voir que les origines ethniques). D’autre part, des footballeurs tels que Mustapha Zitouni vont faire une croix sur une place de titulaire en Suède, durant la Coupe du monde, pour rejoindre l’équipe politiquement engagée du FLN, qui comprendra aussi, notamment, Abdelaziz Ben Tifour.

Passionnant, érudit, Une histoire de France en crampons revient sur l’équipe de Vichy, sur le carré magique d’Hidalgo, sur la France Black-Blanc-Beurre de 1998 ou encore sur l’affaire de Knysna. Cette dernière y est d’ailleurs fortement problématisée – et nuancée : l’auteur en rappelle les tenants et aboutissants (l’éviction de Nicolas Anelka est alors jugée infondée par ses collègues) et se demande au nom de quoi les footballeurs n’auraient, eux aussi, pas le droit de faire grève. Après tout, les mouvements sociaux existent aussi dans le sport, et le syndicat des joueurs professionnels de Football-association a été créé… dès l’automne 1936 ! Sans aucune prétention d’exhaustivité, François da Rocha Carneiro multiplie ainsi les réflexions et tisse des toiles dans lesquelles l’EdF fait écho à son époque. C’est ainsi, par exemple, qu’il évoque l’organisation de la Coupe du monde 1978 dans l’Argentine de Videla et les débats sur le boycott qui s’ensuivent. Que faire, en tant que joueur professionnel, quand une compétition sportive tant attendue se déroule – sans que l’on ait eu le moindre mot à dire – dans un pays malmenant les droits humains les plus élémentaires ? Une question complexe, qui est toujours d’actualité plus de quarante années plus tard, alors que se profile à l’horizon un tournoi mondial disputé au Qatar.

Une histoire de France en crampons, François da Rocha Carneiro
Editions du Détour, août 2022, 224 pages

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« Le Printemps de Sakura » : l’éveil

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Les éditions Glénat publient Le Printemps de Sakura, de Marie Jaffredo. Cette dernière y met en scène une fillette marquée par la mort accidentelle de sa mère, et contrainte de séjourner chez une grand-mère japonaise qu’elle ne connaît pas. Un récit initiatique à travers lequel elle va s’éveiller aux traditions locales, aux sens et renouer avec l’être aimé disparu.

Encore marquée par le deuil de sa mère, fauchée par une voiture, Sakura, huit ans, doit en sus subir les interrogations identitaires de ses camarades de classe : comment se définir quand, dans un Japon peu ouvert à l’immigration, on est l’héritière de deux cultures différentes, française et nippone ? C’est dans ce contexte peu amène que la fillette apprend qu’elle va séjourner chez sa grand-mère maternelle, qu’elle ne connaît pas, en raison du départ prochain de son père pour une mission professionnelle en Inde. Elle exprime ses réserves, fait valoir qu’elle ne maîtrise pas parfaitement le japonais, mais doit finalement s’y résoudre.

Scénariste et dessinatrice, Marie Jaffredo choisit de se porter à hauteur d’enfant et de nous conter un récit à la fois initiatique et poétique. Dans la maison de cette ancienne enseignante, au cœur du Japon rural, Sakura va s’éveiller à la nature – les animaux, les odeurs, les textures, les bruits – et aux traditions locales – des spécialités culinaires aux kamis (des éléments dotés d’une âme selon certaines croyances) en passant par le butsudan (autel permettant de prier les ancêtres). À mesure qu’elle découvre jardins, plats, cerisiers en fleurs ou senteurs, Sakura va renouer avec une part d’elle-même, celle la liant à sa mère. Une photographie de cette dernière alors qu’elle n’était encore qu’une fillette va d’ailleurs symboliser cette filiation.

Très beau, recourant volontiers aux couleurs ocre ou délavées (mis à part les flashbacks, en noir et blanc), Le Printemps de Sakura recèle une poésie aux formes variées, mais tout entière contenue dans sa page 73, présentant une végétation luxuriante subtilement traversée par des filets de lumière. Son découpage circonstancié par petites vignettes restitue parfaitement l’esprit de découverte, de curiosité et d’émerveillement dans lequel se trouve Sakura. Pour elle, le charme champêtre d’une petite commune portuaire devient un objet de formation, d’apaisement et d’identification. Pourtant, Marie Jaffredo glisse avec pertinence une scène durant laquelle les enfants du village l’envient ouvertement de vivre dans une métropole, témoin d’une envie d’ailleurs quasi universelle (sauf dans le cas de sa grand-mère !).

Pour mieux mettre en lumière les pensées et affects de son personnage, Marie Jaffredo recourt à un procédé assez conventionnel : le journal intime. Ce n’est pas la seule facilité de ce roman graphique, puisque s’y ajoute par exemple la mise en parallèle des divertissements urbains (le cinéma) et ruraux (la nature), avec des enfants admirant le spectacle offert par les arbres comme ils le feraient devant un blockbuster hollywoodien. Mais qu’importe en définitive, puisque Le Printemps de Sakura se montre avant tout exemplaire dans son traitement du deuil et des questions filiales, y instillant ce qu’il faut de sensibilité et de justesse.

Le Printemps de Sakura, Marie Jaffredo
Glénat, août 2022, 112 pages

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3.5