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Tout le monde aime Jeanne : à la découverte du cinéma de Céline Devaux

Tout le monde aime Jeanne  est un film original, drôle et sensible où on redécouvre Blanche Gardin dans son meilleur rôle à ce jour, et où on découvre la petite musique du cinéma de Céline Devaux.

Synopsis de Tout le monde aime Jeanne :  Tout le monde a toujours aimé Jeanne. Aujourd’hui, elle se déteste. Surendettée, elle doit se rendre à Lisbonne et mettre en vente l’appartement de sa mère disparue un an auparavant. À l’aéroport elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant.

Tout le monde aime Blanche Gardin

Tout le monde aime Blanche Gardin. Sans connaître vraiment Cécile Devaux, on a eu envie de découvrir immédiatement ce film, où l’humoriste pince-sans-rire tient le rôle principal et est de tous les plans. Et le spectateur fait bien, car Blanche Gardin nous dévoile une sorte de quintessence de son jeu, un côté burlesque qui était à son apogée dans Problemos, et le stoïcisme qu’on lui connaît alors qu’elle profère d’énormes punchlines dans ses stand-ups. Le spectateur est doublement récompensé par sa curiosité, avec la découverte d’une réalisatrice et d’un cinéma un peu atypiques, qui mélangent plutôt joliment les genres, en intégrant sous forme de voix-off des pastilles animées basées sur les dessins de la réalisatrice elle-même.

Soit une jeune femme, Jeanne, la trentaine conquérante, une ingénieure farouchement écolo. Elle investit toutes ses économies et plus encore dans un projet d’envergure de sauvegarde des océans qui fait littéralement plouf dès le jour de l’inauguration. Un plongeon dérisoire pour tenter de sauver son projet fait d’elle la risée d’internet, et au bord de la faillite personnelle, elle est obligée de procéder à la vente du seul bien qui lui reste : un appartement à Lisbonne légué par sa mère, fraîchement suicidée ; tous les ingrédients pour une dépression réussie.

Le voyage et le séjour à Lisbonne sont l’occasion pour Céline Devaux de nous présenter des personnages hauts en couleur qui gravitent autour de Jeanne :  Victor, un ancien amant  vaguement macho, du temps de son adolescence dans la ville, Jean, un homme fantasque et mythomane qu’elle rencontre à l’aéroport, interprété de manière très juste par Laurent Lafitte. Son frère venu par surprise vient compléter le tableau. Les relations entre ces personnages sont très instables, fragiles, et à l’image du film : un peu décalées.

La force et la faiblesse du film est cette dichotomie entre une partie animée un peu trop présente et le reste du métrage. En effet, l’importance de la partie animée peut faire perdre le fil de la narration; mais en même temps, ces incursions qui ne sont pas tout à fait une voix-off permettent à la cinéaste et au spectateur de rentrer dans la psyché de Jeanne, profondément abattue d’autant plus que l’appartement de sa mère recèle des souvenirs plus ou moins douloureux.

Tout le monde aime Jeanne à sa manière, sauf Jeanne à ce moment précis de sa vie. Très peu diserte, elle sera donc avantageusement et de manière drolatique remplacée par une voix-off, des voix-off en réalité, qui ne sont même pas la sienne. On a deux Jeanne pour le prix d’une, celle qui a du mal à communiquer, et l’autre, plus intime mais plus bavarde qu’à son tour. 

L’animation est centrée sur un personnage aux cheveux fournis comme ceux de Jeanne, avec un côté inquiétant d’héroïne de film d’horreur. On finit par s’habituer à ce personnage qui devient une partie intégrante toute naturelle du dispositif imaginé par Céline Devaux, après un début un peu plus chaotique.

La réappropriation des lieux par Jeanne, ses petites découvertes dans les recoins de l’appartement, ses visions, tout est très chargé d’émotion rentrée et pourtant très palpable. Les souvenirs d’enfance du personnage font partie des meilleures séquences du film.

Tout le monde aime Jeanne , présenté à la Semaine de la Critique, paie par moments les risques qui sont pris par la cinéaste avec son dispositif singulier, mais dans l’ensemble, cette proposition originale et assez drolatique fait mouche avec une délicatesse aussi bien dans la réalisation que dans l’interprétation du film notamment de la part de Blanche Gardin, mais le reste du casting est à l’avenant. À conseiller en cette rentrée pour commencer en beauté une nouvelle saison de cinéma.

 

Tout le monde aime Jeanne – Bande annonce

 

 

Tout le monde aime Jeanne – Fiche technique

Réalisateur : Céline Devaux
Scénario : Céline Devaux
Interprétation : Blanche Gardin (Jeanne Mayer), Laurent Lafitte (Jean), Maxence Tual (Simon Mayer), Nuno Lopes (Vitor), Marthe Keller (Claudia Mayer)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Gabrielle Stemmer
Musique : Flavien Berger
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon, Luís Urbano
Maisons de Production : Les Films du Worso C-production : O Som e a Fúria, France 3 Cinéma, Scope Pictures
Distribution (France) : Diaphana Films
Durée : 95min.
Genre : Drame
Date de sortie :  07 Septembre 2022
France . Portugual– 2022

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3.5

Montana story : l’héritage brisé d’une famille éprouvée

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Douzième film de la compétition, Montana story nous offre une bouffée d’air frais dans les grands espaces américains. Drame familial se déroulant dans une ambiance western, le film de Scott McGehee et David Siegel se distingue par la maturité de son scénario, sa mise en scène maîtrisée et ses sublimes paysages montagneux. Country roads, take me back to my family. 

Les retrouvailles familiales  constituent un sujet de cinéma assez classique, mais toujours intéressant dramatiquement. Comment les personnages ont-ils évolué pendant un long laps de temps ? Quels sentiments ressentent-ils ? Quels sont les tensions, les secrets, les non-dits entre ces individus, plus ou moins proches et sincères les uns envers les autres ? Loin des grands repas de famille, Montana Story choisit un cadre beaucoup plus intimiste centré sur la relation d’un frère et d’une sœur qui ne communiquent plus depuis sept ans. Les co-réalisateurs Scott McGehee et David Siegel, qui ont déjà collaboré sur plusieurs films (Bleu profond, The ways, What Maisie knew), nous livrent un beau récit de famille à cœur et à ciel ouverts. 

Retour aux sources

Cal, âgé d’une vingtaine d’années, se rend dans le ranch familial afin de rendre visite à son père, plongé dans le coma et vivant sous assistance respiratoire. Il est surpris de retrouver Erin, sa petite sœur qu’il n’a pas vue depuis sept ans et souhaite assister aux derniers instants de son père. Montana story s’attache à montrer d’emblée la difficulté de communiquer pour deux personnes, qui bien que liées par le sang et leur enfance, sont devenues au fil du temps deux étrangers incapables de s’écouter et de se comprendre.

En revenant sur les terres du Montana, Erin renoue avec un passé douloureux, dont les plaies béantes n’ont visiblement pas du tout cicatrisé. Réunis par la perspective de la mort de leur père, Cal et sa sœur se redécouvrent progressivement tout en dénouant les fils de ressentis qui sont restés emmêlés depuis des années. L’heure est donc au rapprochement, à l’explication et au pardon. En ce sens, Montana Story révèle combien le silence d’un jour peut devenir une source permanente d’éloignement. 

Par la présence d’Erin, Cal se confronte également à ses regrets, à sa culpabilité qui lui pèsent comme un boulet depuis le départ de sa sœur. Incapable d’assumer son comportement passé, il s’en ouvre à Ace, l’infirmier assurant les soins de son père. Ace, tierce partie, joue à la fois le rôle d’un confident et d’un témoin dans le processus de conciliation. Au fil du film, qui adopte un rythme assez lent mais régulier, les émotions se révèlent.

Dans sa thématique, Montana story puise ses propres sources dans La vie est un long fleuve tranquille ou encore dans Un été à Osage county, deux films sur des rapports de fratrie dans les paysages américains. Mais au-delà de ce sujet un peu conventionnel, Montana story propose une réflexion intéressante sur le leg familial et américain.

L’héritage américain

Après avoir vu son père et affronté ses souvenirs, Erin s’apprête à repartir du ranch. C’est seulement en apprenant la décision de son frère d’euthanasier leur cheval d’enfance, M.T., qu’elle choisit de rester. La vie de ce cheval catalyse dans le film les relations entre Cal et Erin. Alors que Cal n’accorde aucune importance à cet animal, Erin voit dans M.T. une trace de son passé à laquelle elle ne peut renoncer.  Ce cheval, c’est tout ce qu’il leur reste en dehors du ranch, leur ultime héritage. Définir le sort de ce cheval représente ainsi à la fois l’acceptation du passé et la marche vers l’avenir. 

En parlant à leur père inconscient, Erin et Cal font également face aux legs émotionnels laissés par leur père violent. L’acceptation de leur douleur, de leur désir de vengeance est d’autant plus accrue que leur père, sous assistance respiratoire, demeure entièrement à leur merci. L’aider, le sauver, constitue donc pour eux une véritable épreuve humaine. En filagramme, Montana story aborde le thème de la fin de vie. Maintenir ainsi les fonctions vitales d’un homme victime d’un AVC, sans aucune chance de rémission ni de réveil, reste plus douloureux pour la famille, car il empêche Erin et Cal de faire le deuil de leur passé éprouvant. 

Le ranch, hypothéqué, se présente en outre comme un héritage brisé. Erin et Cal ne possèdent pas les moyens de le racheter, et compte tenu de leurs expériences, on peut sérieusement douter qu’ils le souhaiteraient. En revanche, la perte du ranch affecte beaucoup Valentina, qui travaille là-bas depuis une trentaine d’années. Ce ranch est devenu pour elle son domaine, un leg idéal qu’elle ne pourra jamais recevoir.

Malgré son sujet classique, Montana Story s’impose comme un des films les plus matures de cette compétition. A travers son scénario, son traitement, sa mise en scène, on perçoit aisément qu’il ne s’agit pas d’une première œuvre inspirée d’un vécu personnel, comme nous avons beaucoup vues cette année.  Montana Story, long-métrage plus adulte et maîtrisé, se découvre comme un grand bol d’air frais. 

Montana story – Bande-annonce

Montana story – Fiche technique

Réalisation : Scott McGehee et David Siegel
Scénario : Scott McGehee, David Siegel et Mike Spreter
Interprétation : Haley Lu Richardson (Erin), Owen Teague (Cal), Gilbert Owuor (Ace), Kimblerley Guerrero (Valentina)…
Producteurs : Scott McGehee, David Siegel, Jennifer Roth
Photographie : Giles Nuttgens
Durée : 117 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2021

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3.5

Palm trees and power lines : l’amour toxique

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Le thème du proxénétisme, en vogue ces dernières années, a déjà nourri bien des œuvres cinématographiques. Palm trees and power lines, premier film de la réalisatrice Jamie Dack, narre l’histoire tragique d’une adolescente victime d’un séduisant prédateur sexuel. Sans rythme ni originalité, il réalise une dénonciation convenue de la prostitution et met en garde contre cet amour nocif pour lequel on ferait tout. 

Difficile de faire preuve d’inventivité lorsqu’il s’agit d’aborder le plus vieux métier du monde et ses proxénètes. Sur ce terrain, l’Apollonide, souvenirs de la maison close, par son traitement et son esthétisme, et Jeune et jolie, grâce à son approche plus sulfureuse de la prostitution volontaire, ont notamment fait bonne figure. En revanche, traiter ce sujet à travers les yeux naïfs d’une jeune fille, comme le choisit Palm trees and power lines, rend complexe l’innovation et la personnalisation. Classiquement, le film expose les méthodes de séduction des proxénètes et le destin dramatique d’une adolescente qui s’enfonce corps et âme, par amour, dans une périlleuse spirale infernale.

Prédation sexuelle

Lea, dix-sept ans, sort avec ses amis lorsqu’elle fait la rencontre de Tom, un homme de trente-quatre ans à l’allure assurée et séduisant. Heureuse et étonnée d’avoir tapé dans l’œil de celui-ci, plus mature et cool que les garçons qu’elle a connus, elle entame avec lui une relation de plus en plus passionnée. 

A ce titre, Palm trees and power lines montre plutôt bien comment un prédateur cherche à séduire et s’accaparer sa victime. D’abord les discussions amicales, la compassion, l’intimité, puis l’art de se rendre indispensable, unique, afin d’isoler progressivement la jeune fille de sa famille et de ses amis. Par crainte, Lea ne parle de sa relation à personne, avant qu’une de ses camarades ne la prenne sur le fait à la plage avec Tom. Lassée par sa mère, qui enchaine les petits amis sans lui prêter vraiment attention, et ses amis qui l’ont trahie, elle se repose tragiquement entièrement sur Tom pour vivre une vie plus exaltante.

Quand lors de ce qui devait être un weekend en amoureux, Tom propose de prendre soin d’elle et lui demande un service, Lea ne comprend toujours pas qu’elle est devenue la proie facile d’un homme qui ne cherche qu’à l’utiliser. Lorsqu’enfin, la vérité éclate, elle subit un choc émotionnel intense. Malgré tout, cela n’affecte pas son amour pour Tom…

Amour destructeur

Que ne ferait-on pas par amour ? Qui n’a jamais fait de folies par amour ? Et surtout, qui n’est jamais resté dans une relation dangereuse, toxique, par incapacité totale de réussir à couper les ponts ? Palm trees and power lines aborde alors la question de la dépendance émotionnelle, de l’amour à tout prix qui nous empêche de prendre une décision rationnelle. 

En effet, depuis qu’elle le connaît, Lea sait au fond d’elle-même que cet homme d’apparence avenante n’est pas fiable. Son discours étrange sur la volonté de conserver une totale liberté dans son travail, sa résidence permanente dans un motel, les paroles d’une serveuse avertie auraient dû au moins la faire douter de la sincérité de Tom. A fortiori, lorsqu’elle comprend la réalité, le rôle que Tom lui destine, elle devrait évidemment le quitter définitivement. Mais lorsqu’on aime, peut-on tout accepter et tout pardonner ?

Si Palm trees and power lines traite du proxénétisme et de l’amour toxique, il n’apporte malheureusement pas grand chose sur le sujet en dehors de la pure et simple contemplation de sa victime, au demeurant très bien interprétée par Lily McInerny. L’histoire se résume en quelques lignes, les personnages secondaires, notamment la mère, auraient mérité un peu plus de développement, et surtout, le film reste très lent. Au moins, Red Rocket, qui abordait un peu le même sujet, proposait une approche plus dynamique avec un fond social. Ici, au milieu des palmiers et des lignes électriques, on regarde juste le vent souffler dans les feuilles.

Palm trees and power lines – Fiche technique

Réalisation : Jamie Dack
Scénario : Jamie Dack, Audrey Findlay
Interprétation : Lily McInerny (Lea), Jonathan Tucker (Tom), Gretchen Mol (la mère de Lea), Emily Jackson, Quinn Frankel…
Producteurs : Leah Chen Baker, Jamie Dack
Photographie : Chananun Chotrungroj
Durée : 110 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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2

Pinocchio : le pire remake live d’un classique Disney

Douze ans que les studios Disney nous inondent de remakes live inutiles et purement mercantiles. Mais jamais, ô combien jamais, ils n’étaient parvenus à un tel niveau de médiocrité et de je-m’en-foutisme. Malgré la présence de Robert Zemeckis à la réalisation, Pinocchio version 2022 est une insulte de taille. Une sorte de téléfilm Disney + fauché qui fait preuve de mauvais goût et n’ayant aucun respect pour son modèle d’animation, qu’il reprend pourtant sans aucun scrupule.

Synopsis de Pinocchio Dans un petit village, l’inventeur Geppetto vient de construire sa dernière marionnette qu’il baptise « Pinocchio ». Désirant plus que tout retrouver un enfant, ce vieil homme fait alors le voeu que Pinocchio se transforme en réel petit garçon. La Fée Bleue accomplit son souhait, donnant vie à la sculpture de bois. Mais la marionnette ne se transformera complètement qu’une fois qu’elle aura prouvé son mérite. Jiminy Cricket sera sa conscience, tâche qui s’avérera plus compliquée que prévu car Pinocchio s’embarque dans de périlleuses aventures…

Nous aimerions tous prier la bonne étoile et la Fée Bleue afin que les studios Disney daignent arrêter de délivrer autant de remakes live à la pelle. De nouvelles adaptations qui ne font que reprendre à la lettre les dessins animés originels tout en leur ôtant toute moelle substantielle. Toute vie, toute magie. Il est vrai que certains titres ont réussi à sortir du lot (Le Livre de la Jungle, Dumbo, Cruella). Mais la plupart du temps, ce ne sont que de purs produits mercantiles dignes d’une chaîne de fast food : grossiers et sans goût, qui peuvent se laisser consommer de manière passable (La Belle et la Bête, La Belle et le Clochard) ou bien avec réticence (Alice au Pays des Merveilles, Maléfique, Cendrillon, Aladdin, Le Roi Lion, Mulan). Et est-ce que leur dernier-né rentre dans cette catégorie ? Dans un premier temps, nous serions pressés de répondre oui, tant cette « nouvelle version » de Pinocchio correspond sans mal aux caractéristiques des mauvaises adaptations. Mais à bien y réfléchir, le film réussit l’exploit de créer une toute nouvelle catégorie. Celle de la malbouffe « à gerber », le long-métrage se présentant tout simplement comme la pire adaptation que Disney ait pu nous servir en douze ans de surexploitation.

Comme la majorité de ses congénères, Pinocchio est un remake d’une inutilité effarante. Tel un gentil petit garçon, loyal et obéissant, le titre copie scène par scène à la ligne près son aîné animé. Reprenant les chansons, les gags, les personnages, les situations… le titre reste dans les clous 90% du temps, sans jamais chercher à prendre le moindre risque. Et quand le film se le permet par moment, ce sont principalement pour les mauvaises raisons. D’une part c’est pour meubler l’ensemble par des personnages inédits (la marionnettiste Fabiana, la mouette Sofia) ou des explications (l’origine du nom de Pinocchio) qui n’apportent strictement rien ; de l’autre pour apporter des changements farfelus (Pinocchio faisant du kite surf avec Sofia plutôt que d’explorer les fonds marins) ou qui dénaturent l’œuvre originelle (Pinocchio pleurant à la fin la mort de son père et non l’inverse). Nous pouvons toutefois souligner un background bienvenu. Celui où le début du film nous fait comprendre que ce bon vieux Geppetto est un homme envahi par le chagrin, ayant perdu femme et surtout enfant. Et qui retrouve la joie d’être père par le biais de sa marionnette en bois. Un ajout non négligeable mais qui, malheureusement, se retrouve expédié en quelques secondes pour ne plus être évoqué jusqu’au générique de fin. Ajoutez à cela de nouvelles chansons dispensables et blagues bien douteuses (le pantin s’extasiant devant une bouse) et vous obtenez un scénario qui ne respecte plus du tout son modèle. Qui le reprend allègrement mais sans jamais le comprendre, tel un joyeux luron dansant sur un cadavre en putréfaction.

Là où Pinocchio aurait pu titiller notre intérêt, c’est par la présence de Robert Zemeckis à la réalisation. Même si ces dernières réalisations n’ont clairement pas marqué les esprits (Bienvenue à Marwen et surtout Sacrées Sorcières), nous parlons tout de même du bonhomme à qui nous devons la trilogie Retour vers le Futur, Forrest Gump ou encore Seul au monde. Et qui s’était déjà frotté à l’animation avec génie avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et son triptyque pour mettre en avant la performance capture (Le Pôle Express, La Légende de Beowulf et Le drôle de Noël de Scrooge). Bref, un CV qu’il n’est plus besoin de présenter et qui pouvait être amplement suffisant pour apporter une lueur d’espoir quant à la tenue de ce Pinocchio. C’est pour cela que la déception n’en est que plus démesurée, tant le cinéaste semble éteint. En pilotage automatique tel un gentil petit garçon – lui aussi ! –, le cinéaste devenu yes man ne fait rien d’autre qu’enchaîner les scènes d’une fadeur indigne de son talent. Tout est filmé avec un vide et une mollesse inimaginables. Pire, Zemeckis n’arrive pas à retranscrire les émotions que nous avons pu éprouver avec les moments forts du dessin animé. Que ce soit la magie avec la Fée bleue, l’amusement avec le spectacle de marionnettes de Stromboli, la peur avec la transformation de Crapule en âne ou bien la tension/le spectaculaire avec la baleine Monstro ; tout est passé à la moulinette « édulcoration ». Comme si Zemeckis s’était retrouvé à la tête du projet malgré lui, sans aucune envie. Le réalisateur se réveille toutefois le temps d’une séquence. Celle où nos héros atteignent l’Île Enchantée, se transformant sous nos yeux en véritable parc d’attractions virevoltant et empli d’idées visuelles. Jusqu’à créer une atmosphère un chouïa angoissante via les hommes de main du Cocher, des ombres brumeuses assez terrifiantes. Mais cela ne concerne que dix minutes de film… Ce qui n’est clairement pas suffisant pour fermer les yeux sur l’inhabituelle inertie du metteur en scène. Un constat qui s’adresse également à son comparse musical Alan Silvestri (Retour vers le Futur, Predator, Forrest Gump, Avengers), qui se révèle aussi absent sur ce film que ne l’avait été Danny Elfman pour la trilogie Cinquante Nuances de Grey. Allant jusqu’à composer des chansons inédites d’une futilité désespérante, et dont le style ne s’accorde nullement avec les musiques originelles. Ce qui, pour le coup, donne un résultat sonore bancal.

Et il suffit de voir la direction artistique du long-métrage pour se rendre compte que Robert Zemeckis ne se sentait pas du tout concerné par ce projet. Car sur le plan visuel, Pinocchio est une véritable et inexplicable aberration. Certes, nous pourrions argumenter le fait que, depuis quelques temps, les sociétés d’effets spéciaux semblent débordées par les firmes hollywoodiennes – notamment Marvel/Disney –, les empêchant de finaliser comme il se doit le rendu final d’un long-métrage. Mais rien ne peut justifier le mauvais goût visuel qui nous est ici offert. Entre la Fée Bleue sortie tout droit d’un cabaret et Monstro échappée d’une production Asylum (Sharktopus) – pourquoi des tentacules et des branchies pour une baleine ?! –, Pinocchio ne parvient jamais à trouver une identité et une qualité visuelles fortes. En effet, pendant près de 1h50, vous aurez droit à des personnages ne sachant pas s’ils doivent être réalistes ou proches d’un cartoon. Que ce soit Pinocchio lui-même, mais aussi Jiminy Cricket, Grand Coquin, les chats Figaro et Gédéon ou encore le poisson Cléo. Et quand le métrage se veut gargantuesque dans son imagerie, il noie le spectateur – tout comme ce pauvre Tom Hanks lors du climax avec Monstro – dans une bouillie numérique des plus indigestes. Fonds verts qui piquent les yeux, effets très mal incrustés à l’écran, animation douteuse (Crapule en âne), des détails visuels incompréhensibles – des chopines de bière en CGI ?!–… le constat est tout simplement désastreux, voire même alarmant à ce niveau. Surtout quand un budget de 150 millions de dollars est en jeu !

Même si Pinocchio s’annonçait comme le énième produit à consommer de chez Disney, nous pouvions attendre de celui-ci un minimum de qualité, qui puisse rendre l’ensemble au mieux appréciable. Mais alors que les autres films s’effacent sans mal de nos mémoires après visionnage, impossible d’oublier cette terrible diablerie. Pinocchio est tout bonnement une honte. Pour Disney, qui transforme l’un de ses chefs-d’œuvre en simili téléfilm fauché pour sa plateforme de streaming. Pour Robert Zemeckis, qui perd toute grâce à nos yeux. Pour le jeune public, qui doit se contenter d’une telle abomination qui lui est pourtant destinée. Mais fort heureusement, deux solutions s’offrent à vous pour passer à autre chose. Soit vous vous replongez à nouveau dans le cultissime dessin animé, magique et intemporel. Ou bien vous attendez la diffusion sur Netflix du film d’animation de Guillermo del Toro (prévu pour décembre de cette année), qui s’annonce bien plus audacieux et prometteur que ce déchet hollywoodien.

Pinocchio – Bande annonce

Pinocchio – Fiche technique

Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Robert Zemeckis et Chris Weitz
Interprétation : Benjamin Evan Ainsworth (voix de Pinocchio), Tom Hanks (Geppetto), Joseph Gordon-Levitt (voix de Jiminy Cricket), Luke Evans (le Cocher), Kyanne Lamaya (Fabiana), Cynthia Erivo (la Fée Bleue), Keegan-Michael Key (voix de Grand Coquin), Giuseppe Battiston (Stromboli)…
Photographie : Don Burgess
Décors : Doug Chiang et Stefan Dechant
Costumes : Joanna Johnston
Montage : Mick Audsley et Jesse Goldsmith
Musique : Alan Silvestri
Producteurs : Derek Hogue, Andrew Miano, Chris Weitz et Robert Zemeckis
Maisons de Production : Walt Disney Pictures, ImageMovers et Depth of Field
Distribution (France) : Disney +
Durée : 111 min.
Genre : Fantastique
Date de sortie :  08 septembre 2022
Etats-Unis – 2022
Budget : 150 M$

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1.5

The silent twins : le cloisonnement de l’imaginaire

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Toujours sur le thème de l’adolescence, leitmotiv de ce festival de Deauville 2022, The Silent Twins s’intéresse à l’histoire vraie de Jennifer et June Gibbons, deux jumelles à l’imagination débordante qui se coupent progressivement du monde extérieur. Dans ce film adapté d’un roman, la réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczynska relate, à travers une gémellité fusionnelle, l’annihilation d’une créativité excluante et incomprise par une société implacable. 

June et Jennifer Gibbons, deux sœurs jumelles, ont grandi au Pays de Galles pendant les années 1970. Connues aux États-Unis sous le surnom « The Silent Twins », en raison de leur refus permanent de communiquer, elles suscitent encore aujourd’hui de multiples interrogations. Après le roman de la journaliste Marjorie Wallace, publié en 1986, et de nombreux articles de presse, Agnieszka Smoczynska met en images l’histoire singulière de ces deux jeunes filles perdues dans leur monde imaginaire. 

La fin d’un conte de fée

Un jour, sans raison apparente, June et Jennifer Gibbons ont décidé de parler uniquement entre elles. Murées dans le silence vis-à-vis de leur entourage comme du monde extérieur, elles se terrent dans leur chambre où elles donnent libre cours à leur créativité. Leurs parents comme leurs professeurs, malgré l’emploi de différentes méthodes, ne parviennent pas à franchir cette barrière insondable du refus de communication. Rapidement exclues des établissements scolaires conventionnels, les deux jeunes filles s’adonnent à temps plein au développement de leur inventivité et à leur passion pour l’écriture. Qu’il s’agisse de la musique, de la photographie ou encore des animations de poupées, l’univers intérieur des sœurs, particulièrement envoutant, est visuellement réussi. 

The Silent Twins fait de June et Jennifer des rêveuses foncièrement déconnectées de la réalité, qui s’imaginent épouser un prince charmant et devenir des écrivaines de renommée mondiale. Le film opère ainsi plusieurs parallèles avec l’univers du conte de fée, à travers notamment les décors de leurs histoires ou les images du mariage de lady Diana. Les deux sœurs vivent comme des petites princesses dans une sorte de songe éveillé, un cocon protecteur séparé de la société. The Silent Twins les dépeint donc comme deux éternelles enfants, qui refusent de grandir et de se confronter aux responsabilités du monde adulte. 

Cette bulle idyllique de conte fée commence à éclater lorsque les jumelles font de malencontreuses rencontres, qui les jettent alors en pâture dans la brusque réalité. Perdant pieds, June et Jennifer se lancent dans une véritable descente aux enfers. Totalement incomprises par leur refus de discuter, elles sont internées pendant quatorze à l’hôpital de Broadmoor, au sein duquel elles perdent définitivement leur envie d’écrire.

C’est la journaliste Marjorie Wallace, par plusieurs visites aux jumelles, qui ouvre un véritable débat sur la personnalité et la dangerosité de June et Jennifer. Celles-ci ne lui paraissent pas des criminelles, mais plutôt des jeunes filles sensibles et apeurées. The Silent Twins met ainsi l’accent sur la machinerie infernale d’un système institutionnel inadapté, qui préfère bannir des individus étranges, non conformistes, plutôt que de chercher à les comprendre. 

L’invivable gémellité

The Silent Twins développe de manière assez unique la relation totalement fusionnelle de June et Jennifer. Pendant leur enfance, les deux sœurs se considèrent elles-mêmes comme un tout, chacune ne possédant aucune identité propre. Ainsi, si l’une fait un geste, l’autre le réalise immédiatement par un mimétisme spontané. Il en va de même pour le choix des vêtements, et évidemment, l’absence de communication. On pourrait donc facilement comparer June et Jennifer aux petites jumelles de Shining, habillées de manière identique, se tenant la main et demeurant à jamais inséparables. En effet, les deux sœurs partagent les mêmes rêves, les mêmes amours, sans manifester la moindre affirmation personnelle. Certes, la jalousie, la bagarre sont inévitables lorsque seule l’une des deux réussit, mais même ce succès individuel est ramené au crédit de leur duo indestructible. 

Une telle proximité entre deux personnes s’avère nécessairement invivable. The Silent Twins expose bien que derrière la fusion se cache une insidieuse prison, qui empêche chaque jumelle d’être, de se construire pleinement tant que l’autre vit. La pulsion de vie créée par leur union s’accompagne tragiquement d’une pulsion de mort, entrevue lors de quelques combats violents. En dépit de l’amour, June et Jennifer savent inconsciemment qu’elles ne pourront jamais exister toutes les deux ensemble. 

Par son sujet, sa mise en scène magnétique, et ses excellentes interprètes, The Silent Twins compose une œuvre cinématographique assez intéressante. Elle fait connaître l’histoire étonnante de June et Jennifer tout en questionnant avec intelligence les rapports de gémellité et la prise en charge sociétale d’individus marginaux.

The Silent Twins – Bande-annonce

The Silent Twins – Fiche technique

Réalisation : Agnieszka Smoczynska
Scénario : Andrea Seigel, d’après le roman de Marjorie Wallace
Interprétation : Letitia Wright (June Gibbons), Tamara Lawrance (Jennifer Gibbons), Johdi May (Marjorie Wallace), Michael Smiley (professeur)…
Producteurs : Klaudia Smieja, Joshua Horsefield, Ben Pugh, Ewa Puszczynska, Anita Gou, Alicia Van Couvering, Letitia Wright
Maison de production : 42, 30West, Madants Film, Kindred Spirit
Durée : 113 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis, Royaume-Uni, Pologne – 2022

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3.5

Over/Under : les choses simples de la vie

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Des corps qui se transforment, des désirs qui se révèlent et des mentalités qui s’affirment : tel est le programme auquel on est toutes et tous confrontés un jour ou l’autre. Mais qu’advient-il quand cette évolution peut aller jusqu’à entamer l’amitié qu’on porte pour quelqu’un ? Tel est le crédo de Over/Under qui malgré un canevas de « coming of age » assez éculé, distille ce qu’il faut de douceur et de sincérité pour émouvoir.

On ne le dira jamais assez, mais le passage de l’enfance à l’âge adulte se pare toujours d’une certaine perte d’insouciance. Le berceau des illusions dans lequel on se drape depuis toujours tend à se lézarder, le rapport avec notre environnement aussi et notre corps que l’on croyait connaître par cœur devient subitement le nerf de la guerre. Un dernier postulat d’autant plus vrai chez les filles qui voient la puberté provoquer des changements assez significatifs chez elles, les amenant vers une féminité insoupçonnée qu’elles passeront l’adolescence à tenter de dompter. Mais quid de la dimension psychologique ? Si on ravale la « façade », qu’en est-il alors des fondations ? De ce qui fait que l’on est qui on est ? Et surtout, quels changements cela peut occasionner sur autrui ?

Il faut croire que ces questions d’ordre philosophique ont dû passablement jouer sur la psyché de Sophia Silver (dont c’est le premier film ici), qui raconte que la gestation du projet, mené pendant le COVID, répond à un besoin de revenir sur son passé et l’amitié qu’elle a nouée avec celle qui est sa co-scénariste, Sianni Rosenstock. Une démarche audacieuse loin s’en faut, tant elle revient à essayer de définir, mais aussi de dépeindre au sens le plus cinématographique, ce qu’est l’amitié. Ainsi, l’amitié selon Sophia Silver, ça peut-être une pizza dévorée sous les yeux de parents, ça peut-être des vacances passées ensemble à lézarder au soleil, ça peut être se partager ses premiers émois amoureux ou ses glaces au détour d’une colonie de vacances. Mais ce peut-être aussi des valeurs ou centres d’intérêts communs qui vont et viennent au gré des jours qui passent. Un concentré solaire et doux de moments passés avec cette sœur que l’on rêverait d’avoir (et ce d’autant plus quand l’atmosphère à la maison tend à légèrement se dégrader) mais aussi des moments plus sombres. 

En cela, en se refusant d’éluder les moments plus dommageables pour cette belle amitié créée entre Stella et Violette, la réalisatrice Sophia Silver réussit plutôt bien ce portrait d’amitié. Mieux encore, elle y va de son regard de réalisatrice mais surtout de femme pour glisser une jolie représentation de ce qu’outre-Atlantique, ils appellent le « big divider » pour différencier les filles et les femmes : la menstruation. On est certes loin d’Alerte Rouge qui en faisait l’un de ses sous-textes majeurs, mais Over/Under, à l’instar de beaucoup de « coming of age movies » avant lui, réitère cela non sans délicatesse. Il est d’ailleurs touchant de voir que l’une comme l’autre ne sont à priori pas bien préparées à ça ; et manifestent différemment l’évolution qui en résulte. Si l’une, d’abord présentée comme très sujette à la rêverie et insouciante, va finir par devenir dira-t-on plus superficielle, l’autre restera quant à elle assez ferme sur qui elle est au risque de creuser un fossé avec son amie. De cela découle alors à la fois le titre et sans doute la morale à retenir de cette histoire, éminemment touchante quoique relativement simple : la dichotomie. Tout sera toujours en proie à la division, à la dualité et il serait illusoire de penser que l’amitié est uniquement le fruit d’un processus visant à se projeter sur la personne que l’on apprécie. Non, il faut saluer nos différences, nos aspérités, il faut concevoir que nos ami(e)s puissent être différent(e)s et s’assumer. Une réalité perceptible d’ailleurs dès le titre et dans sa scène finale, lumineuse quoique teintée d’une sorte de dureté inhabituelle, qui finit d’imposer le film comme une œuvre certes classique mais qui fait du bien et donne envie de se replonger en enfance à refaire le monde avec son/sa meilleur(e) ami(e).

D’un canevas pourtant relativement éculé – la puissance des liens et leur survivance à l’aune de la puberté –, Over/Under arrive à en tirer un joli petit film, à la fois simple (peut-être un peu trop d’ailleurs) et délicat. Mention spéciale au duo d’actrices qui porte le tout.

Over/Under : Fiche Technique

Réalisation : Sophia Silver
Scénario : Sophia Silver & Sianni Rosenstock
Casting : Emmajean Bullock, Anastasia Veronica Lee
Etats-Unis – 2022

Peace in the Valley : à l’Ouest, rien de nouveau…

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S’emparer d’un sujet d’actualité brulant – les tueries de masse – ainsi que ses conséquences, et l’enrober dans une patine infusée au deuil et à la résilience, ne suffit à priori pas pour faire un film fort. Las, Peace in the Valley a quand même essayé ; et dans son malheur, la seule chose qu’il récolte est un panégyrique suranné de l’« American Way of Life »…

À ce titre, impossible d’ailleurs de ne pas évoquer son titre : Peace in the Valley.

Puisque derrière ces 4 mots ressemblant à un mantra hippie se cache un emblématique tube (notamment chanté par Bob Dylan, Johnny Cash ou Elvis Presley) dont les thèmes (la résilience, l’espoir, la gestion d’un traumatisme ou encore la paix) sont un peu devenus des commandements de l’« American Way of Life ». D’un tel canevas – hyper balisé et donc peu sujet à la prise de risque –, Tyler Riggs va ainsi tenter l’hybridation avec l’actualité en usant des tueries de masse comme élément déclencheur de son intrigue.
Car au même titre que la figure du soldat sacrifié ou de l’inanité de la guerre (récolté comme par hasard à l’issue du conflit vietnamien), la question des tueries de masse semble être devenue un terreau fertile pour l’industrie du divertissement. Certaines œuvres peuvent faire le pari de dépeindre celui qui s’y adonne (on pensera au récent Nitram de Justin Kurzel) et donc transformer l’ensemble en étude de personnage vicié de l’intérieur par une société avilissante ; mais d’autres peuvent, comme c’est le cas ici, se pencher sur le cas des victimes et sur le poids psychologique que peut incarner un tel traumatisme. Un choix certes plus convenu en l’état mais qui n’empêche pas, à priori, de dupliquer l’essai à l’infini, vu qu’en théorie, chaque victime est différente et aura autant de séquelles distinctes à gérer par la suite. 

Dans le cas de Peace in the Valley, la gestion du traumatisme revient à Ashley, devenue fraichement veuve après que son mari a décidé de s’interposer face à un tireur solitaire dans un supermarché. Au bonheur d’être encore en vie va alors vite se substituer l’incompréhension, le regret mais surtout l’amertume de voir que la communauté dans laquelle elle évolue considère son mari comme un héros ; elle qui souhaiterait simplement que son « héros » revienne à la maison. Et ainsi s’engage le plus grand défaut du film : son refus de sortir des sentiers battus.

Car qui dit traumatisme dit forcément à un moment ou un autre, résilience.

Chaque personnage – tout du moins américain – ne peut en effet, au vu des valeurs établies plus haut, stagner psychologiquement parlant. Il ou elle doit incarner ces idéaux ayant fondé l’essence de l’Amérique et donc aspirer à la paix (d’où le titre). Mais comment l’obtenir ? Tel est l’idée sous-tendue par Peace in the Valley qui entend donner le portrait croisé d’une mère endeuillée et de son fils alors en perte de repères. L’une va écumer les groupes de parole à la recherche d’un sens au cauchemar qu’elle traverse quand sa progéniture va s’acoquiner avec le frère de son défunt père, curieusement joué par le même acteur, Michael Abott Jr. 

Un procédé ayant déjà fait ses preuves chez Kubrick (cf. Docteur Folamour et Lolita) mais dont Tyler Riggs, sans doute à cause de son inexpérience, élude le principal intérêt. Car recourir à un même acteur pour deux rôles distincts est autant l’occasion de pouvoir nuancer une interprétation que de distiller tout pleins de thèmes forts raccords avec l’histoire. Ici, l’occasion était d’ailleurs parfaite de voir le jeune fils endeuillé projeter l’image de son père sur son oncle et ainsi nouer une relation « malsaine » avec lui. Mais, quand l’oncle en question incarne le cliché du bon américain moyen (porté sur la boisson, épris de chasse et pas forcément malin) et que la seule morale à retenir de l’ensemble tient en un « le deuil, c’est pas facile… », on se doute que le réalisateur n’est pas vraiment prompt à marquer son médium. Un constat d’autant plus vérifiable quand on confronte ses intentions à sa mise en scène, atone et mécanique au possible, qui ne donne jamais la part belle à son casting, duquel émerge pourtant partiellement Brit Shaw.

Medley lénifiant de tous les poncifs du drama US (deuil, résilience, sacrifice et enfance perturbée) engoncé dans une réalisation dopée au Xanax, Peace in The Valley est un beau ratage à ranger dans la catégorie « ni fait ni à faire » tant ce panégyrique des USA est d’une lourdeur en plus d’être tristement prévisible.

Peace in the Valley : Bande-annonce :

Peace in the Valley : Fiche Technique

Réalisation & scénario : Tyler Riggs
Casting : Brit Shaw, Michael Abbott Jr, Dendrie Taylor, Jordan Cox, Nakia Dillard, Nicky Buggs
Photographie : Mack Fisher
Musique : Chris Dudley
Genre : Drame
Etats-Unis – 2022

Le point de vue : regards qui perforent, perspectives qui imposent, positions qui capturent

Il suffit d’un regard qui se pose pour que le monde se hiérarchise, pour qu’un corps soit encadré ou effacé, pour qu’une scène entière bascule dans une vérité qui n’en est qu’une. Le point de vue n’est pas un choix neutre : il est une prise de position, une arme discrète qui organise ce qui est vu, ce qui est caché, ce qui est autorisé à exister. Dans un monde saturé d’images, comprendre le point de vue, c’est comprendre qui regarde, depuis où, et qui décide que ce regard est légitime.

Le point de vue n’est pas un simple dispositif technique : il est la forme culturelle qui distribue l’autorité du regard, qui décide ce qui est central et ce qui est marginal, ce qui est visible et ce qui est invisibilisé. Il organise la perception, hiérarchise l’espace, impose une interprétation. Foucault y verrait le regard comme pouvoir : non pas vision innocente, mais opération qui capture, qui classe, qui soumet le vu à une position de maîtrise. Merleau-Ponty y lirait le chiasme du visible : le point de vue n’est pas extérieur au corps ; il est incarné, il est chair qui voit et qui est vue, position qui fait du monde un paysage orienté autour du percevant. Panofsky, dans sa perspective comme forme symbolique, verrait le point de vue comme construction culturelle : la Renaissance invente un regard unique, stable, centralisé qui organise le monde autour du sujet souverain ; l’époque contemporaine le fragmente, le décentre, le multiplie pour révéler son arbitraire. Le point de vue n’est jamais neutre : il est toujours une position de pouvoir, une façon de dire « je vois donc je suis », et parfois « je vois donc tu disparais ».

Le point de vue au cinéma : cadrage qui manipule, subjectivité qui enferme, autorité qui dirige

Le cinéma fait du point de vue son arme principale : il oriente l’émotion, dirige le suspense, impose une vérité subjective qui se fait passer pour objective. Hitchcock est maître en la matière : dans Vertigo, le point de vue est manipulation pure – le spectateur voit à travers les yeux de Scottie, obsédé, possessif, et cette identification forcée le rend complice du regard qui traque, qui contrôle, qui déforme la femme jusqu’à la faire disparaître. Le point de vue n’est pas neutre ; il est emprise : il enferme le spectateur dans une subjectivité qui le manipule. Dans Birdman, le faux plan-séquence crée un point de vue fluide, presque organique : il enveloppe le spectateur dans la subjectivité de Riggan, dans sa paranoïa, dans son délire de grandeur – le regard n’est plus extérieur ; il est collé au corps, il tremble avec lui, il étouffe avec lui. Chez Iñárritu dans The Revenant, le point de vue est physique : plongées basses, contre-plongées oppressantes, plans qui suivent le corps blessé dans la boue – le spectateur est forcé à regarder depuis la position de la victime, à sentir la souffrance comme si elle était sienne. Le point de vue cinématographique n’est pas observation ; il est possession : il capture le regard du spectateur pour le faire regarder depuis une position choisie, pour le faire sentir ce que le réalisateur veut qu’il sente.

Le point de vue dans les séries : narration fragmentée, perspectives multiples, vérités concurrentes

Les séries contemporaines multiplient les points de vue pour fracturer la vérité unique : chaque épisode, chaque saison peut adopter une perspective différente, révélant que le même événement n’est jamais le même selon qui regarde. Dans The Leftovers, chaque personnage porte son propre regard sur le Départ soudain : un épisode peut être vu à travers les yeux de Nora, un autre à travers ceux de Kevin, et chaque point de vue rend l’événement incompréhensible d’une autre façon – la série refuse la vérité objective, elle montre que le réel est toujours perspectivé, toujours subjectif, toujours incomplet. Dans The Crown, le point de vue est institutionnel : il est façonné par la monarchie, par le protocole, par la distance royale – le regard est froid, distant, autoritaire ; il impose une vision où l’individu est écrasé par l’institution, où le privé est invisibilisé au profit du public. Dans Mr. Robot ou True Detective, le point de vue est paranoïaque : décentré, fragmenté, instable – le spectateur est forcé à regarder depuis une conscience fracturée, à douter de ce qu’il voit, à sentir que la vérité est toujours ailleurs, toujours cachée derrière un autre angle. Le point de vue sériel n’est pas unité ; il est pluralité : il montre que la vérité est une question de position, et que changer de position change le monde.

Le point de vue dans les arts visuels : perspective qui organise, cadrage qui hiérarchise, regard qui capture

Dans la peinture et la photographie, le point de vue est choix structurant : il organise l’espace, hiérarchise les éléments, impose une interprétation qui se fait passer pour naturelle. La perspective classique de la Renaissance (Alberti, Léonard, Raphaël) invente un regard unique, stable, centralisé : un point de fuite unique qui organise le monde autour du spectateur souverain, qui place le sujet au centre du visible comme maître absolu. Cette perspective n’est pas neutre ; elle est symbolique (Panofsky) : elle incarne la subjectivité moderne, le regard qui maîtrise l’espace, qui le rend calculable, représentable, possédé. Mais cette centralité est une illusion de pouvoir : elle efface les marges, invisibilise ce qui est excentré, impose un regard unique comme vérité universelle.

La photographie contemporaine déconstruit cette illusion : les cadrages obliques, les plongées extrêmes, les contre-plongées oppressantes, les points de vue décentrés créent des images instables, où le regard n’est plus souverain mais précaire. Chez Cindy Sherman ou Nan Goldin, le point de vue est incarné : il est situé dans un corps, dans un désir, dans une vulnérabilité – il ne maîtrise pas ; il est traversé par ce qu’il regarde. Dans les installations immersives (Viola, Turrell), le point de vue devient physique : le spectateur est forcé à se déplacer, à changer de position pour voir, à sentir que le visible dépend de son corps-percevant (Merleau-Ponty). Le point de vue n’est plus fixe ; il est mobile, précaire, situé – il révèle que voir, c’est toujours adopter une position, prendre parti, et que changer de position change ce qui est vu. Dans les collages et les photomontages contemporains, le point de vue est fragmenté : plusieurs regards coexistent sur la même surface, se superposent, se contredisent – le regard unique est mort, remplacé par une pluralité de positions qui refusent la hiérarchie. La possession visuelle n’est pas représentation ; elle est pouvoir : le point de vue organise ce qui est visible, et en l’organisant, il décide qui existe et qui disparaît.

Le point de vue numérique : algorithmes qui cadrent, filtres qui imposent, regards préfabriqués

Dans le numérique, le point de vue n’est plus seulement humain : il est algorithmique, préfabriqué, imposé par des systèmes qui décident ce que l’on voit. Les plateformes choisissent le premier post, le premier résultat, le premier cadre – le point de vue devient architecture invisible qui hiérarchise le visible, qui rend certaines images centrales et d’autres invisibles. Les filtres imposent une esthétique collective : couleurs saturées, contrastes lissés, visages idéalisés – ils normalisent un regard, un point de vue qui dit « voici comment tu dois voir le monde, voici comment tu dois te voir ». Le cadrage automatique (stories Instagram, reels TikTok) décide de ce qui entre dans le cadre et de ce qui reste hors champ – le point de vue est délégué à la machine, et la machine impose un regard standardisé, optimisé pour l’attention, pour l’engagement. Dans les deepfakes et les avatars, le point de vue est capturé : ton visage est vu depuis un angle que tu n’as pas choisi, habité par une voix qui n’est pas la tienne, traversé par une intention qui n’est pas la tienne. Le point de vue numérique n’est pas libre ; il est capturé, profilé, monétisé – il est une position de pouvoir qui décide pour toi ce que tu dois voir, et comment tu dois être vu.

Le point de vue comme condition contemporaine

Le point de vue n’est pas un choix technique : il est la forme culturelle qui organise notre perception, qui distribue l’autorité du regard, qui décide ce qui existe et ce qui est effacé. Dans un monde saturé d’images, comprendre le point de vue, c’est comprendre qui regarde, depuis où, et qui décide que ce regard est légitime. Il n’y a pas de vision innocente : voir, c’est toujours adopter une position, prendre parti, imposer une interprétation. Le point de vue est pouvoir : il hiérarchise, il capture, il possède le visible. Et dans cette possession réside la vérité contemporaine : nous ne voyons jamais le monde ; nous voyons le monde depuis une position qui nous a été imposée, ou que nous imposons à notre tour. Le point de vue n’est pas liberté ; il est condition : nous sommes toujours déjà regardés depuis un angle qui n’est pas le nôtre, et nous regardons à notre tour depuis un angle qui n’est pas innocent.

« La France vue par Madame Hibou » : d’une culture à l’autre

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La collection « Shampooing » des éditions Delcourt accueille La France vue par Madame Hibou, d’Emmanuel Lemaire. Ce dernier, scénariste et dessinateur, y met (à nouveau) en scène sa voisine indonésienne, tirant de ses observations de quoi portraiturer les contrastes culturels et, plus largement, la France.

Les dessins demeurent sommaires mais efficaces, dans un noir et blanc occasionnellement augmenté d’aplats, bleus pour le ciel ou les masques chirurgicaux, rouges pour ce qui touche à cette Madame Hibou présentée dans le titre de l’album. Cette dernière n’est autre que la voisine de palier d’Emmanuel Lemaire, une immigrée indonésienne, à travers laquelle le lecteur est appelé à réfléchir sur ses us et coutumes mais aussi sur les contrastes culturels séparant un Occidental d’un Asiatique (Océanique en réalité, puisque l’héroïne met elle-même en évidence cette erreur d’appréciation). Ces traits divergents forment d’ailleurs le cœur de La France vue par Madame Hibou et concernent tant les croyances que la famille, les tabous ou la bienséance.

Ainsi, si les Européens voient d’un mauvais œil un étranger roter en public, un Indonésien éprouvera le même sentiment désagréable devant un Français… se mouchant devant lui. Et le « Comment ça va ? » qui introduit la plupart des interactions sociales dans nos sociétés n’a pas d’équivalent dans le plus grand archipel du monde. D’ailleurs, là-bas, on rechignerait à prendre place dans des terrasses ou des restaurants bondés, où il est impossible d’échanger le moindre détail intime sans prendre le risque d’être écouté et entendu. Pis encore, placer ses parents dans une maison de repos reviendrait… à les abandonner et à s’exposer au mauvais karma. Car oui, en Indonésie, on croit aux esprits, aux fantômes, aux conséquences spirituelles et existentielles de nos actes.

Emmanuel Lemaire s’amuse à placer Madame Hibou en position d’observatrice commentant l’humeur des Français, leurs postures romantiques, leurs services publics (ces retards à la SNCF), leurs modes de vie (des horaires des magasins aux contraintes du temps)… Il la représente aussi s’émerveillant à la vue de la neige, ou lors de la chute des feuilles. Il la confronte aux Asian Lovers, à la stéréotypisation des comportements, au froid (inconfortable), aux chiens (qui l’effraient), aux applications de rencontre (sources de déceptions), aux superstitions (en lesquelles elle croit)… Tendre et amusant, La France vue par Madame Hibou peut être appréhendé comme une main tendue vers l’autre. Mais aussi comme un jeu sur les contrastes, culturels bien sûr, mais physiques également, tant les physionomies des deux voisins sont dissemblables.

Composé de récits courts d’une ou deux pages, cet album peut se lire d’une traite ou au compte-goutte. S’il n’arbore pas de grandes prétentions esthétiques ou narratives, il n’en demeure pas moins intéressant et divertissant, pour ce qu’il verbalise des rapports humains et interethniques, sur un ton léger et amusé, avec une bienveillance jamais démentie.

La France vue par Madame Hibou, Emmanuel Lemaire
Delcourt, août 2022, 160 pages

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Stay Awake : le poids de la maladie

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Si on ne compte plus les films traitant de l’addiction, rares sont ceux qui adoptent, non pas le point de vue du malade, mais celui des membres de la famille qui assistent et soutiennent un proche au quotidien. C’est l’intéressant parti pris de Stay Awake, premier film de Jamie Sisley présenté en compétition au Festival de Deauville. 

Lorsque l’on réfléchit à des films relatifs à la dépendance, des titres comme Requiem for a dream, Trainspotting, A star is born nous viennent rapidement en tête. Ces films possèdent un point commun : celui de raconter à travers le regard de la personne addicte. Dans Stay Awake, Jamie Sisley a souhaité aborder l’autre côté du miroir, dont l’on parle sûrement, à tort, beaucoup moins, mais qui implique tout autant épreuves et souffrances, celui des individus qui s’efforcent, corps et âme, d’aider un parent accro aux médicaments. En s’inspirant de son expérience personnelle auprès de sa mère et de son frère, il nous livre le récit d’une lutte sans fin contre la maladie ainsi qu’une magnifique relation de fraternité.

Sauver à tout prix ?

Ethan, dix-sept ans, et son frère Derek, dix-neuf ans, s’occupent de leur mère addicte aux médicaments. Ils l’accompagnent chez le médecin,  la soutiennent et passent une partie de leurs nuits debout afin de la retrouver, errante et inconsciente, dans les rues du quartier. Sans père, ils deviennent à temps plein des tuteurs de substitution pour une mère qu’ils adorent mais qui représente un poids extrêmement lourd à gérer. La recherche de solutions viables, l’assistance au jour le jour, les visites médicales, les recherches nocturnes éreintantes et les conduites régulières à l’hôpital constituent la majorité de leur existence. 

Cette charge, si permanente, si écrasante, empêche les deux jeunes frères de vivre leurs vies. Ethan aspire à déménager et à rentrer au sein d’une prestigieuse Université. Quant à Derek, il rêve de devenir acteur mais doit se contenter de figurer dans de courtes publicités locales. Ainsi, les deux protagonistes sont constamment tiraillés entre d’une part, leur devoir moral de sauver leur mère, coûte que coûte, et de l’autre, leur désir de construire leur propre avenir. C’est ce choix difficile que donne à voir Stay Awake, sans jugement et avec beaucoup de finesse.

Sur ce point, Ethan et Derek ne montrent pas le même état d’esprit. Si le premier souhaite poser plus de limites à sa mère, le second demeure prêt à tout sacrifier. Cette confrontation des points de vue, très subtile et riche, permet de s’identifier à ces deux frères et de s’interroger sur ce que nous, personnellement, envisagerions de faire. Stay Awake propose donc une réflexion, aussi actuelle que nécessaire, sur la complexité de l’assistance aux personnes dépendantes. Doit-on tout donner à un proche malade, même lorsqu’il ne réalise manifestement aucun effort pour se rétablir ? Jusqu’où peut-on aller dans la contrainte aux soins ? Faut-il être prêt à s’oublier soi-même, se sacrifier, pour secourir ce parent ? Jamie Sisley a l’intelligence de ne pas donner de réponse tranchée à ces questions. 

Stay Awake dénonce également une relative inertie, pour ne pas dire incompétence, du corps médical et du système légal. Le médecin de famille ne propose aux jeunes aucune solution. Pire, il continue de prescrire des médicaments en se laissant facilement abuser par le trucage d’échantillons effectué par la mère. Les établissements de désintoxication, essayés un par un un par les frères, ne conduisent pas même à un début de rémission. Enfin, l’hospitalisation psychiatrique, réservé aux individus qui s’auto-mutilent, demeure impossible. Le film nous montre ainsi à voir deux adolescents, pourtant dynamiques et volontaires, complètement démunis et impuissants face au poids de la maladie.

Frères de sang

A cause des épreuves qu’ils ont traversées, Ethan et Derek entretiennent des liens très fort. Désemparés, ils se sont unis face à l’insurmontable défi de l’addiction. Cette relation, à la fois naturelle, exemplaire et touchante à l’écran, compose le cœur même de Stay Awake

Les deux frères, malgré leurs différences de caractère, s’encouragent l’un l’autre dans leurs projets personnels. Aucun ne semble pouvoir échouer lorsqu’ils sont tous deux réunis. S’ils gardent évidemment quelques désaccords, notamment pour la prise en charge de leur mère, leur discussions aplanissent rapidement les malentendus et ils finissent par se comprendre sans prononcer un mot. A l’inverse, lorsqu’ils sont séparés, ils perdent pied et ne sont plus sûrs de leurs décisions. 

Malgré son côté académique, Stay Awake mérite le détour pour ses questionnements sur l’assistance aux personnes dépendantes et la beauté de sa relation fraternelle. Nul doute qu’il permettra à son public de s’éveiller à ce sujet actuel qui continue de bouleverser bien des familles. 

Stay Awake – Clip

Stay Awake – Fiche technique

Réalisation : Jamie Sisley
Scénario : Jamie Sisley
Interprétation : Wyatt Oleff (Ethan), Fin Argus (Derek), Chrissy Metz (Ashley)…
Producteurs : Shrihari Sathe, Eric Schultz
Maison de production : Dialectic
Durée : 94 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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4

Les Cinq Diables : le pouvoir magique insoupçonné de l’odorat

Énigmatique et enivrant, le dernier film, Les Cinq Diables de Léa Mysius nous transporte dans un univers à cheval entre le mystique et la réalité avec comme fil conducteur : l’odorat. Un scénario original qui revisite l’intrigue et le drame via une mise en scène orchestrée d’une main de maître, des personnages touchants, une image intime – filmée au 35mm – et une bande son hypnotisante. Retour à chaud sur un film qui ne laisse pas indifférent.

Synopsis : Vicky, petite fille étrange et solitaire, a un don : elle peut sentir et reproduire toutes les odeurs de son choix qu’elle collectionne dans des bocaux étiquetés avec soin. Elle a extrait en secret l’odeur de sa mère, Joanne, à qui elle voue un amour fou et exclusif, presque maladif. Un jour Julia, la sœur de son père, fait irruption dans leur vie. Vicky se lance dans l’élaboration de son odeur. Elle est alors transportée dans des souvenirs obscurs et magiques où elle découvrira les secrets de son village, de sa famille et de sa propre existence.

Une atmosphère inquiétante

Des flammes, des cris stridents et Adèle Exarchopoulos qui se retourne face caméra, des larmes coulant le long de son visage. Écran noir.

Les Cinq Diables s’ouvre sur une scène choc qui donne le ton de l’intrigue principale où la violence des flammes fait rage. Tourné au cœur des montagnes près de Grenoble, l’environnement a une place majeure dans le déroulé de l’histoire et contribue à l’atmosphère si particulière du film. Afin de renforcer cet aspect mystique, la réalisatrice a pris le parti de filmer entièrement son long métrage au 35 mm, à hauteur de 1h par jour en moyenne, pendant 7 semaines. Un pari risqué, mais qui en valait la peine. En faisant ce choix, Léa Mysius a voulu donner de la spontanéité au jeu des acteurs et amplifier l’aspect “magique” de son film. Dans son dossier de presse, la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”.

De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule” la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”. De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule”. 

L’image contribue grandement à la part de mystère du film, tout comme la musique, grave et entêtante, composée par Florencia Di Concilio, qui rythme les séquences et instaure petit à petit cette atmosphère inquiétante. On dit même qu’elle a composé une bande originale “chamanique”.

L’odeur du passé

La petite Vicky – interprétée avec brio par la jeune Sally Dramé – a ce pouvoir insoupçonné : reconnaître et reproduire des odeurs, qu’elle classe par la suite dans des bocaux placés sous son lit. Une passion atypique qui intrigue son entourage et ses petits camarades de classe qui n’hésitent pas à la mettre à l’écart et à la traiter de folle. Et c’est pourtant grâce à ce pouvoir que Vicky pourra voyager dans le passé et découvrir des secrets de famille. Ce qui est étonnant dans ce scénario pour le moins original est le fait que la réalisatrice s’entraîne elle-même, depuis son enfance, à reconnaître et à reproduire des odeurs.

Les Cinq Diables a pour thème principal l’odorat mais également la temporalité. Elle est partout, que ce soit à travers les voyages dans le temps de Vicky ou encore dans la scénarisation du film, séparé en deux grandes parties stratégiques. Effectivement, l’irruption de la tante de Vicky dans l’histoire et dans la vie de la famille bousculera à tout jamais le courant de l’intrigue. Une tension monte crescendo et c’est à partir de là que la petite fille va découvrir le passé caché et enfoui de sa famille. De là démarre une quête obsessionnelle de Vicky qui cherche absolument à avoir des réponses à son histoire.  L’odorat serait alors une sorte de machine à remonter le temps fantasmagorique.

Un film poétique

Léa Mysius s’est inspirée de plusieurs fictions cinématographiques et littéraires pour écrire Les Cinq Diables : Le Tambour, de Volker Scholöndorff, Twin Peaks de David Lynch, Shining de Stanley Kubrick ou encore Get Out de Jordan Peele.

En mêlant toutes ces références et en modelant son univers, Léa Mysius parvient à créer un film de genre ancré dans un certain réalisme des villages français. Elle arrive à faire sa propre proposition de réalité, où les femmes sont les personnages principaux, décisionnaires et puissants. La réalisatrice parvient à affirmer sa propre vision, assez poétique voire fantastique, de l’humain, sous toutes ces aspérités.

Finalement, Les Cinq Diables est un film d’introspection qui pourrait se résumer à “une histoire de vies manquées” où chacun est maître de son destin via les choix qu’il fait au cours de sa vie. Un film qui prend aux tripes et qui fait ressentir chaque émotion vécue avec passion par les personnages qui sont brûlants de sincérité et à fleur de peau. Tout ceci dans une ambiance pesante et menaçante, entourée par les flammes. Les Cinq Diables est un film qui réveille nos cinq sens.

Les Cinq Diables : bande annonce

Les Cinq Diables : Fiche technique

Réalisation : Léa Mysius
Scénario : Léa Mysius, Paul Guilhaume
Interprètes : Adèle Exarchopoulos, Sally Dramé, Swala Emati, Moustapha Mbengue, Patrick Bouchitey, Daphné Patakia, Antonia Buresi, Hugo Dillon,  Noée Abita…
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Marie Loustalot
Musique : Florencia Di Concilio
Décors : Esther Mysius
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h35
Genre : Fiction / Drame
Date de sortie : 31 août 2022

Scrap : boulevard of Broken Dreams…

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Vue la nature cathartique que leur prêtent souvent beaucoup de cinéastes, il n’est pas rare de voir ces derniers dégainer toutes leurs cartouches dès l’apparition du titre. Une rigueur que l’on retrouve bien avec Scrap qui derrière son titre évoquant une multitude de mots (ferraille, fragments, abandon, pour ne citer qu’eux), renvoie surtout vers l’idée de quelque chose attaché profondément (ou symboliquement) à la personne. 

Une idée personnifiée d’ailleurs par l’héroïne du film, Beth. Jeune mère virée à l’issue d’une restriction d’effectifs, le personnage incarné par Vivian Kerr (elle-même réalisatrice) accuse d’emblée le coup de posséder un fort caractère. La preuve en est ainsi faite avec le début du film, qui la voit se lever d’une nuit que l’on imagine courte puisque passée sur la banquette arrière de sa voiture. L’intérieur, jonché d’affaires en pagaille, suffira pour nous faire comprendre qu’à l’instar de beaucoup de ses pairs, Beth est de cette génération qui refuse de laisser transparaitre la moindre faille quand bien même, toute sa vie rencontre une grosse série de turbulences. Et déjà se profile avec cette simple entame, l’esquisse d’une idée un peu devenue le mal du siècle : la dissonance cognitive entre nos aspirations professionnelles et là ou l’on se trouve réellement. Comme un condensé de toutes les déceptions qui émaillent nos vies et qui induisent à l’autre grosse souffrance rencontrée par le personnage (et par extension, nous) : la question de la responsabilité. Car si l’on est confronté demain à un chaos dans notre vie, doit-on blâmer la vie en tant que telle qui nous offre que des mauvaises cartes ou tout simplement nous-mêmes pour ne pas avoir su les utiliser au mieux ?

Là se posent finalement tous les enjeux de Scrap qui a la bonne idée de dépeindre cette dichotomie via le truchement de 2 personnages, dont les grandes différences les rapprochent paradoxalement plus ce que l’on pourrait le penser. D’un coté, Beth, licenciée depuis plusieurs semaines mais qui refuse de dévoiler ça à son frère & surtout à sa fille qui squatte chez son oncle le temps que sa mère trouve une solution. Et de l’autre, Ben son frère auteur à succès qui rencontre lui aussi un hic : son souhait de paternité contrarié par les aléas de la nature.

2 poids 2 mesures donc mais qui à l’arrivée se fusionnent pour ne laisser voir que 2 âmes en perdition face à des frustrations existentielles étouffantes. Mais loin de s’appesantir sur ça et inviter définitivement la déprime dans l’équation, V. Kerr préfère y voir dans Scrap, les prémices d’un combat : « Le mot Scrap évoque la lutte contre un dernier défaut dont on n’arrive pas à se débarrasser, en l’occurrence la fierté de Beth. Un « scrap » est le dernier vestige, la toute dernière chose à laquelle il lui faut renoncer pour pouvoir avancer. Beth rêvait d’une autre vie, et maintenant elle dort dans sa voiture et se retrouve sans abri. »

Un combat difficile donc mais constamment ouatée par une mise en scène qui emprunte étonnamment beaucoup à la… sitcom. Photo lumineuse à l’extrême, comique de situations axé sur le décalage ou l’insolence et enfin comédiens directement issus du monde de la télévision (Anthony Snapp réchappé ici de la série Star Trek), c’est peu dire que Scrap est à mille lieues de ce que l’on peut s’imaginer quand on pense premier film, qui plus est sélectionné à Deauville. Et pourtant, c’est peut-être justement ce statut créant le décalage qui le rend si atypique et donc en soi mémorable. Néanmoins, tout aussi sincère puisse être l’essai, qui se pare surtout d’une lecture sur la maternité et la féminité à l’ère 2.0, le film ne peut éviter l’écueil d’une représentation très blanche et donc bourgeoise de son sujet. Car évoquer les traumas d’une famille dysfonctionnelle telle que celle de Beth & Ben est une chose, méconnaitre leur statut de « privilégiés » en est une autre et à ce jeu là, V.Kerr paye son inexpérience. 

En atteste les problèmes rencontrés par notre héroïne, qui sont le résultat d’une flopée de maladresses et/ou de mauvaises décisions, mais ne trahissent jamais la difficulté sans doute accrue qu’auraient rencontré la même personne si elle était issue de minorités. On pourra par ailleurs déplorer que tout aussi soignée puisse être la mise en scène, elle dégage paradoxalement un aspect trop propret, trop lisse pour illustrer au mieux ce bouillonnement d’incertitudes dans lequel est supposée évoluer Beth. Mais à ce jeu là, et si on se prête à l’auto-diagnostic, le dilemme se pose : doit-on saluer l’exercice, au risque de voir les scories propres à ce premier film s’estomper par la suite ; ou au contraire enterrer tous les espoirs de cette nouvelle venue dans le médium au risque qu’aucun film ne portera plus jamais sa patte ? Telle est la question qui se pose et dont la réponse dépendra surtout de votre appétence (ou non) pour les histoires de réconciliation & de rédemption. Mais ici, bien que relativement imparfait, on a envie d’y croire.

Raconter les affres d’une génération toute entière via le truchement d’une single mother complètement à la ramasse n’était pas une mauvaise idée en soi. Le seul petit problème réside peut-être dans son approche très orientée WASP qui finit de faire plonger Scrap dans les travers d’un cinéma américain assez bourgeois sur les bords. Très sympathique mais pas suffisamment pour permettre à l’oeuvre d’accéder à une universalité qui l’aurait définitivement inscrite dans les films à saluer de l’autre coté de l’Atlantique.

Bande-annonce : Scrap

https://www.youtube.com/watch?v=W8JWpzkG0J8

Scrap : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Vivian Kerr
Casting : Vivian Kerr, Beth Dover, Lana Parrilla, Khleo Thomas, Anthony Rapp
Photographie : Markus Mentzer
Musique : Holly Tatnall
Durée : 1h45
Genre : Comédie dramatique
USA – 2022