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Teresa l’après-midi et le soir aussi

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Barcelone, 1956. Alors qu’il s’approche d’une villa des beaux quartiers, Manolo voit son attention attirée par une jolie blonde. Lui est un petit malfrat spécialisé dans le vol de motos, alors qu’elle est une charmante étudiante de 20 ans. Le genre avec qui Manolo n’a aucune chance dans des conditions ordinaires.

Toute la première partie de Ultimas tardes con Teresa (titre original) est centrée sur Manolo, dont le surnom de Bande-à-part émerge. Issu d’un milieu défavorisé (la narration le cite souvent comme le Murcien, après avoir expliqué tout ce que cela implique), il est officiellement ouvrier dans un garage, mais il passe le plus clair de son temps à mener des opérations pas franchement catholiques. Outre le vol de motos pour lesquelles il récupère un certain intéressement auprès de son receleur, le Cardinal (un surnom également, car l’homme n’a rien d’un ecclésiastique), il pratique le vol à l’arrachée. Il passe également du temps dans un bar où il gagne parfois de l’argent en jouant aux cartes. Et puis, avec sa belle gueule, il drague les filles qui lui plaisent, même s’il ne se gêne pas pour lancer de fausses promesses, même à une gamine comme La Seringue qui, après un petit accident, le soigne tout en espérant qu’il l’emmènera prochainement faire un tour en moto. Un soir donc, Manolo s’introduit au culot dans une fête et s’approche d’une jeune blonde qui bavarde avec une brune qui semble une amie proche. Mais la blonde ne l’a pas spécialement remarqué et se détourne au moment où Manolo allait l’aborder. Du coup, juste pour garder contenance, il entame la conversation avec la copine brune. Il faut dire que des garçons qui organisent la fête s’approchent pour demander des comptes. Manolo obtient ainsi la complicité de la brune en prétendant avoir été invité par la blonde qui s’appelle Teresa. Cela tombe bien, puisqu’elle vient de s’évaporer. On apprend quand même que Teresa fréquente des garçons qu’elle pêche on ne sait trop où et qui ne sont pas forcément tous bien recommandables (la chance de Manolo), car mademoiselle n’a pas froid aux yeux. Pour maintenir sa position un peu faiblarde ce soir-là, Manolo s’intéresse à celle qui l’a soutenu, la gentille Maruja qui accepte son intérêt, allant jusqu’à danser avec lui et se laisser embrasser dans un endroit discret.

Teresa

La seconde partie est plus centrée sur Teresa, jeune fille de bonne famille, étudiante ayant des convictions politiques nettement marquées à gauche. Elle le fait sentir notamment lorsqu’elle commande dans un bar, demandant systématiquement un « cuba libre », cocktail dont Marsé néglige d’indiquer la composition. Teresa affiche donc un côté provocateur par rapport à son milieu d’origine, en fréquentant des garçons pas très recommandables. Cela ne l’empêche pas de se comporter en jeune bourgeoise habituée à un certain train de vie : la villa de famille est franchement cossue et les Serrat y entretiennent de la domesticité. Et ce n’est pas parce que Teresa considère Maruja comme une amie (elles se connaissent depuis toutes petites) que cela change grand-chose : elles n’ont pas les mêmes origines, les mêmes connaissances, la même instruction. En fait, en grandissant, elles ne peuvent que s’éloigner.

L’accident

À la faveur des circonstances, Manolo s’est rapproché de Maruja. Finalement, cela l’arrange bien de venir la rejoindre régulièrement, de nuit, dans sa chambre de la villa des Serrat. Entre Maruja et Manolo, une liaison suivie s’établit donc, parce que Maruja – follement amoureuse – y trouve largement son compte. Quant à Manolo, le simple fait de pouvoir s’introduire dans la villa des Serrat lui ouvre des perspectives alléchantes. Mais à l’origine, Manolo avait flashé sur Teresa et rien ne le lui fera oublier. Quant à Teresa, elle a l’occasion d’observer les allées et venues du couple Manolo/Maruja et elle envie leur intimité. D’où l’invitation que Teresa adresse à Maruja : une promenade en bateau avec son ami (de Teresa) du moment. À ce moment, le destin bascule. Trop pressée, Maruja glisse sur une marche qu’elle descend pour rejoindre le couple déjà embarqué. Elle se fait mal, se relève et profite de la promenade. C’est le soir, lors d’une dispute avec Manolo dans sa chambre qu’elle s’écroule sur son lit. Après une gifle de Manolo, Maruja ne bouge plus et le Murcien fuit en croyant l’avoir tuée. C’est en se retrouvant dans la chambre d’hôpital de Maruja que Teresa et Manolo font connaissance…

Roman d’ambiance

Dans ce roman que je qualifierai d’assez sinueux, Juan Marsé trouve un terrain adapté à son ambition littéraire. Ses longues descriptions (avec régulièrement des phrases à rallonge typiques de sa parfaite maîtrise de l’écriture) servent aussi bien son intrigue que ses envies d’évocation de l’époque, de l’ambiance de la ville de Barcelone avec ses différents quartiers, ainsi que des relations qui se nouent ou se dénouent. Ses portraits des personnages principaux sont remarquables. Cela vaut essentiellement pour Manolo, Teresa et Maruja, mais les parents de Teresa et le milieu dans lequel ils évoluent méritent aussi l’attention. On se délecte également des fréquentations de Manolo. Et puis, Juan Marsé fait sentir tout ce qui oppose Manolo (qui n’a que peu d’éducation, quasiment aucune culture générale et s’en tire essentiellement grâce à sa belle gueule) à Teresa qui sait déjà ce qu’elle veut, affiche un caractère affirmé (elle connaît également sa capacité de séduction) et bien sûr son origine bourgeoise. C’est une attirance réciproque (peut-être avant tout une certaine fascination) qui leur fait penser qu’ils peuvent tout espérer. Cela sera évidemment sans compter avec les aléas de la vie (la condition de Maruja) et leurs différences criantes. Teresa n’est finalement qu’une jeune fille dont ses parents peuvent encore décider de ce qu’elle fera de l’été.

Ultimas tardes con Teresa, Juan Marsé (1966)
Teresa l’après-midi (traduction de Jean-Marie Saint-Lu) – Christian Bourgois éditeur (1993)
Teresa l’après-midi – Points, collection « Signatures » (2009)

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« La Révolution française » vue par Nino et Ariane

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La collection « Le Fil de l’Histoire » des éditions Dupuis s’enrichit d’un nouveau titre portant sur la Révolution française. Comme à leur habitude, Fabrice Erre et Sylvain Savoia font preuve de didactisme pour expliquer aux plus jeunes les tenants et aboutissants d’un événement historique séminal et retentissant.

À chaque mouvement populaire, ou presque, les mêmes allusions se forment : la Révolution française est souvent brandie en modèle, en source d’inspiration ou, plus prosaïquement, en point de comparaison. Que l’on évoque les Lumières, Marianne, le drapeau tricolore ou l’hymne national, ce soulèvement du tiers état n’est jamais loin. Et lorsque des privilégiés tendent à faire main basse sur des biens ou des financements publics, on n’hésite pas à leur rappeler ce précédent historique, voire à les menacer d’une fronde d’une ampleur similaire. Il n’est à cet égard guère étonnant de voir la collection « Le Fil de l’Histoire » s’emparer de la Révolution française et l’expliquer, certes un peu hâtivement (format oblige), à leurs jeunes lecteurs.

Avant la Révolution, la France est caractérisée par des fractures profondes et institutionnalisées. Sa population n’est pas égale en droits et en devoirs, ceux des uns et des autres étant conditionnés par leur naissance. Trois ordres coexistent alors : le tiers état, qui représente 95% des Français, est composé des paysans, des artisans, des travailleurs modestes, tandis que la noblesse rassemble les grandes familles, les propriétaires terriens, les proches du pouvoir et que le clergé est constitué des religieux et des prêtres. Parmi ces trois groupes, seul le moins privilégié, c’est-à-dire le tiers état, est tenu de s’acquitter des taxes et des impôts. Cette division de la société se heurte aux idées progressistes défendues par les Lumières (dont Voltaire et Rousseau). Elle va surtout connaître son chant du cygne en raison des crises agricoles de 1787 et 1788 : les récoltes de céréales baissent drastiquement, le prix du pain explose, mais Louis XVI, ruiné par ses campagnes militaires, se montre incapable de venir en aide aux indigents.

C’est le temps des états généraux, des délégués et de leurs cahiers de doléances. Le 20 juin 1789, les députés contestataires, las, se réunissent dans une salle, se proclament Assemblée nationale et s’emploient à rédiger une Constitution. Le Roi ne peut désormais plus décider seul. Après la prise de la Bastille le 14 juillet, la Révolution se répand véritablement dans tout le pays, souvent dans la violence. En août, les privilèges sont abolis et deux camps se font face : révolutionnaires d’un côté et royalistes de l’autre. Mirabeau a beau être noble, il devient l’un des meneurs du mouvement. L’abbé Sieyès ou l’évêque Talleyrand figurent également parmi les révolutionnaires. Le 26 août, l’assemblée publie la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. La presse libre apparaît et l’opposition entre les deux camps ne cessera plus de se renforcer…

La suite est bien connue : les craintes de voir interférer les monarchies étrangères, la chasse aux aristocrates et aux troupes loyalistes, le jusqu’au-boutisme des sans-culottes, les massacres par guillotine, armes à feu ou noyade, l’exécution du Roi et de Marie-Antoinette (appelée « l’Autrichienne »), la Terreur de Robespierre, l’élimination des Girondins et des Hébertistes, le Directoire mis en place en 1795 après la condamnation à mort de Robespierre, lui-même alors considéré comme un dictateur et, enfin, la consécration d’un héros militaire, Napoléon Bonaparte, promu premier Consul de la République, puis Empereur… L’histoire est longue, complexe, faite d’avancées et de reculades, d’apaisements et de tensions, de symboles et de trahisons. Autant de choses sur lesquelles reviennent avec pédagogie Fabrice Erre et Sylvain Savoia, et notamment à travers leur traditionnel dossier explicatif glissé en conclusion de l’album.

Le Fil de l’Histoire : La Révolution française, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, septembre 2022, 48 pages

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3.5

Emily The Criminal : femme au bord de l’endettement

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Le spectre des galères financières a toujours constitué une solide motivation pour voir des personnages sombrer dans l’illégalité. Ici, c’est au tour d’Emily (Aubrey Plaza) qui va devenir au détour d’un film convenu et sans surprises, une crack dans le business de la fraude à la carte bancaire.

Pouvait-il en être seulement autrement ? 

La question mérite d’être posée à mesure que le cru 2022 du Festival de Deauville égraine son ultime atout, Emily The Criminal. Puisqu’avec ce film, qui marque la fin de la compétition se profile surtout la promesse que la sélection constituée par Bruno Barde ait bien fait le tour complet des thématiques qui définissent (et embrasent) notre voisin outre-Atlantique. En cause ? Le fait qu’il s’attaque à un problème endémique de là-bas : les galères financières. Un joli paradoxe, dès lors qu’on compare ça avec l’image de Goliath économique qu’arborent les US dans l’inconscient collectif, mais qui n’en demeure pas moins vraie avec sa palanquée de jeunes actifs endettés jusqu’à l’os avec leurs prêts étudiants. Parmi eux, on retrouve Emily (Aubrey Plaza), ex-étudiante en art qui a du mal à joindre les 2 bouts et dont le fort caractère l’a gratifiée d’un casier, après qu’une beuverie où elle a participé s’est mal terminée. La voilà donc à enchainer les services sans lendemains en restauration, dans l’attente que la conjoncture (ou un miracle) lui donne une 2ème chance. La situation va alors se décanter quand par l’entremise d’un collègue lui proposant une jolie somme contre 1h de son temps, elle va sombrer dans le milieu illégal de la fraude à la carte bancaire. Une usurpation d’identité courante aux Etats-Unis (on appelle ça « identity theft ») que l’intéressée va appliquer avec force et fracas sous le scope concentré de John Patton Ford, dont c’est ici la première réalisation.  Collant au plus près de l’actrice, sa caméra va alors capturer cette lente et inexorable descente aux enfers, sans curieusement émettre le moindre jugement. Aucun plan n’évoquera la satisfaction de l’intéressée qui pourtant va s’enrichir petit à petit. Et hélas, aucune effusion stylistique non plus ne viendra l’installer comme homme à suivre dans la profession. Car tout aussi appliqué puisse-t-il être, Emily The Criminal reste désespérément plat. Pas tant à cause du rythme cela dit, qui est d’ailleurs l’un des films les plus entrainants de cette morne compétition, mais bien de la gestion de son sujet. Ici, une femme avec les meilleures intentions du monde qui se plonge à corps perdu dans une sphère criminelle, c’est déjà se frotter à un canevas assez éculé puisque on devine aisément la suite. Elle va mettre une main dans la machine, puis un bras et finalement, le corps entier à mesure que les évènements deviennent incontrôlables. 

Et on a déjà vu tout ça (en mieux) & flamboyant chez Scorsese. 

La différence sera alors visible dans le ton général de la mouture signée Ford. Puisque là ou Scorsese use souvent d’un certain cynisme pour dépeindre ses anti-héros, Emily The Criminal semble répudier cette approche. La Emily du titre n’est certes pas une victime mais ne prend pas pour autant plaisir à être du mauvais coté de la barrière non plus. Elle y est contrainte, oppressée par un système qui n’arrive pas à voir les bonnes intentions d’une personne y compris quand celle-ci a pu être à l’origine d’erreurs de jeunesse. La hargne qui la pousse donc à embrasser cette voie n’en devient que plus compréhensible et on comprend qu’elle est là encore victime de son choix. Une donnée qui la rend certes plus ambiguë (on passera de la sympathie à son égard à une certaine pitié) mais aussi plus humaine. Exit donc le coté grisant et flamboyant de la dépiction de ce milieu qui laisse place à une approche un tantinet plus documentaire. La caméra est fuyante, fragile, comme flottant dans l’éther à la recherche de bribes. Un regard fuyant, une main qui se crispe, un esprit moins affuté qu’on pourrait le croire : autant de petites inflexions du corps que le cinéaste capte et qui permette d’élever un chouia l’entreprise au-dessus de la mêlée. Mais qu’on se le dise, ça n’est pas sa fin (qui agit en antithèse des œuvres de Scorsese susmentionnées) ni même son actrice investie qui arriveront à dissiper le fort relent de déjà-vu qui émane de ce Emily The Criminal.

Invoquer le spectre des galères financières est en théorie un bon moyen pour dépeindre un personnage en plein dilemme moral. Emily The Criminal expédie pourtant ces dilemmes au profit d’une intrigue convenue et somme toute attendue. Reste une Aubrey Plaza investie.

Emily The Criminal : Bande-Annonce

Emily The Criminal : Fiche Technique

Réalisation & scénario : John Patton Ford
Casting : Aubrey Plaza, Gina Gershon, Théo Rossi
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Jeff Bierman
Durée : 93 minutes
Etats-Unis – 2022

Indochine : l’empire et la reine

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Retour sur Indochine dans le cadre du cycle Catherine Deneuve. Réalisée en 1992, la fresque romantique révélait la profondeur du cinéma de Régis Wargnier… et consolidait la couronne de la reine du cinéma français.

Revenu des morts

Indochine a marqué le cinéma mondial, entre succès public et récompenses multiples. Une pluie de César et l’Oscar du meilleur film étranger distinguaient notamment son interprétation ou ses qualités techniques, dont une photo magnifique de François Catonné. Production d’ampleur, le long-métrage revêt une ambition romanesque disparue du grand écran au fil des décennies précédentes, en même temps qu’il reconstitue une époque révolue. Plus post-moderne que maniériste, Régis Wargnier réfléchit d’ailleurs sa démarche à l’écran de façon similaire à Casino et Titanic, deux œuvres américaines de fin de siècle conçues dans la même intention. Celle-ci implique d’abord une incarnation de la mort. De fait, Indochine débute par des funérailles, à l’instar de la supposé mort d’Ace Rothstein qui lance la fresque de Scorsese, et de l’exploration du Titanic par Cameron nous montrant le tombeau des passagers défunts. Afin d’appuyer l’expression d’un cinéma perdu, les trois opus associent encore leur récit d’une période ancienne à une narration au passé, portée par une voix off.

Dans le film de Wargnier, Éliane Devries se remémore durant les accords de Genève, en 1954, ses années passées en Indochine. Elle est à l’époque une femme épanouie, dédiée à sa plantation d’hévéas, son père et surtout sa fille adoptive Camille, issue d’une illustre famille d’Annam. Son existence bascule lorsqu’elle tombe amoureuse de Jean-Baptiste, un jeune lieutenant qui occasionne bientôt un triangle passionnel quand Camille s’éprend aussi de lui. Aux prémices du mouvement décolonial, les trois personnages voient leur brasier personnel devenir incontrôlable sous le souffle de l’histoire.

Au fil de l’eau

À vrai dire, user de la métaphore du feu pour résumer Indochine est inadéquate. Le cinéma romantique de Wargnier est ardent, là n’est pas la question, mais le réalisateur privilégie la figure de l’eau pour le signifier. Ainsi les funérailles en ouverture du film, celles des parents biologiques de Camille, se déroulent sur un fleuve. Serrant la main de la petite fille, Éliane s’apprête à devenir sa mère et administrer les terres des défunts en plus des siennes, ouvrant le chapitre le plus intense de sa vie. Quelques scènes plus loin, elle parie (et gagne) sur une course d’aviron entre hexagonaux et autochtones, en contraste avec le petit biplace qui demeure tristement quand l’héroïne vend sa plantation et quitte l’Indochine. La figure liquide investit le cœur passionné du film jusqu’à se dédoubler lors de la fuite de Camille et Jean-Baptiste dans la baie d’Halong. Les personnages veulent y sauver leur vie tout en dépérissant à mesure que leur gourde se vide.

L’eau illustre les poussées romantiques d’Indochine comme une force vitale qui mue les individus à aimer, risquer, accomplir. Sous forme de lait, d’innombrables indochinoises en nourrissent un bébé privé de sa mère et, de village en village, tout autant sa légende. Le liquide se retrouve aussi dans le latex naturel des hévéas, que Éliane saigne pour en produire le caoutchouc, et dont les coulées cessent (à l’instar des compétitions d’aviron) une fois le domaine perdu. Dans Je suis le seigneur du château (1989), deuxième long-métrage de Wargnier, une cascade servait déjà de décor à une épreuve initiatique aux jeunes garçons de l’histoire, et aux abandons charnels de leur parent respectif. Avant que les vagues n’avalent l’un d’eux lors de la scène finale, dans une tentative désespérée de rejoindre un père de l’autre côté des océans. La conclusion d’Indochine se situe dès lors aux antipodes car Éliane, sur une rive du Lac Léman à Genève, n’en est que spectatrice tandis qu’elle termine passivement le récit de ses années de passion. Sans prise sur son présent, le regard perdu sur des reflets qui lui renvoient ses souvenirs indochinois.

Briser les digues

Le réalisateur suggère l’eau même quand elle est absente, et filme la sortie de prison de Camille tel un torrent qui brise une digue. La jeune femme y est l’un des innombrables remous parmi les prisonniers jaillissant des barrières ouvertes. Le courant n’est alors puissant que par le mur dont il s’affranchit. Sept ans après Indochine, le rapport entre la cloison et le liquide sera tout aussi fondamental dans Est-Ouest (1999). Un couple y rejoint l’URSS sur une promesse trompeuse de Staline et, quand les murs du régime s’érigent autour des protagonistes, la nage porte un espoir de liberté. Il s’observe également que l’art peut se jouer des frontières et répressions, comme lorsque Camille et Jean-Baptiste échappent à leurs poursuivants au sein d’une troupe de théâtre itinérante. Ou que le personnage de Deneuve dans Est-Ouest, une actrice, apporte son aide pour s’échapper d’URSS.

Intrinsèque à l’élan passionnel, le tragique n’est qu’affaire de cloisonnement dans le cinéma wargnierien, bien plus que de choix cornéliens ou de prédestination. Éliane transgresse sa position sociale dans sa relation avec Jean-Baptiste, ce dernier trahit l’armée française par amour pour Camille, qui elle-même brise le carcan colonial pour embrasser pleinement son identité autochtone. D’où la célèbre réplique d’Éliane : « C’est peut-être ça la jeunesse. Croire que le monde est fait de choses inséparables. » En 1995, le protagoniste féminin d’Une femme française lutte encore contre les conventions, ses sentiments chevillés au corps. Inspiré de la vie de la propre mère de Wargnier, le film révèle aussi des clés pour comprendre pourquoi les femmes bravent les interdits chez le réalisateur, loin devant les hommes.

La reine

Indochine frappe pour sa corrélation entre la chute de l’empire français et l’engagement incertain de l’Hexagone, durant la décennie 90, dans le temps de la mondialisation. Le long-métrage a aussi la prescience d’un désir d’Asie, quelques années avant que son cinéma déferle sur le monde ou que la culture japonaise s’impose en France.

Et Deneuve dans tout ça ? À la fois charismatique, intense et juste, sa prestation sous la direction de Wargnier rappelait à quel point sa stature survole les époques et les conjonctures. Son règne amorcé durant les années soixante demeurera d’ailleurs au nouveau millénaire. Tout au plus peut-il s’acter que son aura est au diapason au moment d’Indochine, à presque cinquante ans. Outre le talent et la beauté, elle incarne la longévité et la légitimité qui en font une ambassadrice pour les marques de luxe autant que de l’UNESCO, quelques années après avoir figuré Marianne dans les mairies. Et c’est naturellement qu’elle attire à elle la jeunesse dans Indochine : celle de Camille, de Jean-Baptiste, et finalement de leur fils dont elle devient la mère. Avant de clôturer la décennie de la même façon dans Belle Maman en 1999, un autre succès populaire où la femme mûre qu’elle joue subjugue son gendre. Sans même le vouloir. Nul ne pouvait mieux interpréter ce rôle que la reine Catherine, une souveraine si évidente qu’elle semble presque l’être malgré elle.

Indochine – Bande-annonce

Indochine – Fiche technique

Réalisation : Régis Wargnier
Scénario : Erik Orsenna, Louis Gardel, Catherine Cohen, Régis Wargnier
Interprétation : Catherine Deneuve, Vincente Perez, Linh-Dan Pham, Jean Yanne, Dominique Blanc
Photographie : François Catonné
Musique : Patrick Doyle
Production : Eric Heumann, Jean Labadie
Durée : 2h39
Genre : drame romantique
Pays : France
Année de sortie : 1992

Cobra Kai, une cinquième saison impactante!

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Cobra Kai, c’est la série populaire la plus improbable de ces dernières années. Depuis son lancement très discret en 2018, le show aura véritablement explosé après son passage sur Netflix pour la saison 3. Avec cinq saisons, deux jeux vidéos et des fans de plus en plus massifs, on pourrait penser que tout va vite, trop vite. On le sait, faire durer le plaisir trop longtemps n’est jamais une bonne idée. Toutefois, dans un univers aussi improbable que le MiyagiVerse, on accueille encore chaque saison avec un gigantesque sourire.

Cobrai Kai, pourquoi ça fonctionne ?

Cobra Kai, c’est un peu la bête noire des cinéphiles, adeptes du bon cinéma.  Vous savez, ceux pour qui une œuvre  n’a pas d’intérêt si elle ne remet pas complètement leur vie en question. Ceux qui grimacent  si les dialogues ne sont pas impeccablement écrits et formidablement interprétés (ces gens-là, ayez au moins la décence de voir la VO). Non, Cobra Kai, n’a rien d’implexe. C’est avant tout une série ultra kitch, à l’interprétation très aléatoire et aux situations toujours plus ridicules. Oui, la série n’aurait aucune chance d’exister dans notre monde. Et, pourtant, le show parvient à être réellement addictif.

D’ailleurs, on remarque une certaine hypocrisie envers la série, venant de la part de personnes qui ont adoré les premiers Karaté Kid. En quoi voir Daniel exécuter son fameux coup du héron à l’âge de 50 ans est plus ridicule qu’à 17 ans ? Ça ne l’est pas, à part dans votre tête. Pour avoir re-visionné les trois films avant l’écriture de cette critique, les deux œuvres reposent exactement sur la même recette.  Je dirai même que la série est meilleure que les films. Elle est (un peu) moins manichéenne , plus drôle, plus touchante. Les combats sont nettement mieux chorégraphiés (on en reparlera). Quant aux protagonistes, ils s’avèrent nettement plus intéressants que Daniel à l’époque. Ceux qui vous diront que la série n’a donc aucun intérêt ont tort. Chaque saison occupe 10 épisodes, que l’on avale d’une traite. Et, ce qui me concerne, je m’évade totalement devant ce show. Cobra Kai, c’est LA série addictive, totalement décomplexé, qui transpire la good-vibe et fait un bien fou.  Et, finalement, n’est-ce pas tout ce que l’on demande ? De l’évasion ? Bon, maintenant, passons à la critique de cette saison 5 !

UN ANTAGONISTE TERRYFIANT

Nous sommes très peu de temps après les évènements de la quatrième saison. Cobra Kai est désormais leader sur la vallée, après sa victoire truquée au Tournoi. Miyagi Do et l’Aigle Venimeux (les Dojos de Daniel et Johnny) ferment leur porte. Daniel, de son côté, prépare son combat contre Terry Silver, afin de l’empêcher d’étendre Cobra Kai et de corrompre ses élèves. Il faut dire que celui-ci est prêt à tous les coups bas pour atteindre ses objectifs.  Johnny, lui, tente tant bien que mal de réconcilier Robby et Miguel, tout en apprenant à gérer une famille. Pour commencer, il est important de dire que cette cinquième saison se concentre sur les adultes, jusqu’ici moins présents que les ados. On pourrait presque qualifier la saison de Karaté Kid IV, tant elle est centrée sur Daniel. Son affrontement contre Silver occupe une bonne partie de l’intrigue. Pour l’accompagner, nous aurons Chozen, son nemesis de Karate Kid II et le combattant d’Okinawa ne fait pas de figuration. Véritable support moral, l’ancien ennemi de Daniel se révèle particulièrement attachant et bad-ass. Silver réellement terrifiant, manipulateur et nettement plus dangereux que Kreese, car bien plus immoral, fait un formidable antagoniste. Thomas Ian Griffin livre une performance réellement excellente, plus calme mais tout aussi menaçante que son jeu totalement barré de Karaté Kid III . Même Ralph Maccio, dont le jeu d’acteur n’a jamais été le fort, parvient à ouvrir son potentiel dramatique, tout en offrant à Daniel de très sympathiques affrontements. Malgré quelques actions de Daniel exaspérantes de stupidité (même à l’échelle de la série), cette intrigue tient réellement en haleine.

Bien sûr, le gros point positif de Cobra Kai reste ses personnages. Si l’accent est mis sur Daniel, les autres ne sont pas oubliés. L’intrigue de Johnny, toujours fun et décomplexée parvient à émouvoir, offrant de véritables moments de douceur entre Robby, Miguel ou Carmen. D’ailleurs, après 4 saisons à reproduire le même schéma (ennemis de toute une saison, réconciliés une journée, ennemis…) Daniel et Johnny sont enfin amis. C’est un véritable soulagement que de voir ces deux rivaux avancer ensemble et pas l’un contre l’autre. Globalement, ces 10 épisodes parviennent à montrer à quel point les héros ont évolué, que ce soit Daniel, Chozen, Miguel, Robby mais surtout, Johnny Lawrence. En résulte une saison bien plus joyeuse, ou l’alchimie entre les acteurs est plus palpable que jamais. L’écriture continue de briller quand elle représente les problèmes de ces jeunes qui, on le rappelle, sont des ados, avec des problèmes d’ados. On regrettera peut-être un manque de présence de Kenny et de Tory sur l’ensemble de la saison, surtout par rapport à leur importance cruciale pour les deniers épisodes. Quant à Sam, elle est toujours insupportable. Maintenant, il faut aussi avouer que la série semble au bout de son concept et on se demande s’il n’aurait pas été judicieux de terminer son histoire avec cette ultime salve. Pour le bien de la série, il faudrait que la 6ème saison soit la dernière.

LA MISE EN SCÈNE GAGNE UNE CEINTURE

En attendant, difficile de bouder cette saison 5 qui, au-delà de son aspect narratif plus sérieux, se veut également moins barrée. Si les précédents épisodes offraient des scènes allant du délicieusement ridicule au parfois franchement malaisant (on se souvient d’un match de foot en saison 3…), on se retrouve ici avec une intrigue plus calme, plus réfléchie et un peu plus réaliste. La rivalité entre les dojos reste particulièrement en retrait, en dehors des derniers épisodes et d’un petit affrontement pas bien méchant dans un parc aquatique. Les combats, parlons-en ! Non, parce que mine de rien, c’est important dans un feuilleton d’action. Et bien, excepté un combat au Mexique très mal filmé, mal monté et peu enthousiasmant, les affrontements ont réellement gagné en mise en scène et s’avèrent ici bien plus percutants. C’est plus fluide, mieux filmé et surtout, nettement mieux monté. De temps à autre, mais surtout dans le dernier épisode, le show se permet quelques magnifiques transitions et quelques superbes idées de mise en scène. Le pay-off, un élément toujours important dans l’identité de la saga, est toujours maitrisé et chaque idée trouvée par les scénaristes fait sourire. De même, certains effets scénaristiques classiques du cinéma, comme ce que j’appelle Une Fol Œil (un personnage qui se trahit en disant quelque chose qu’il n’est pas sensé savoir. Fol Œil venant d’Harry Potter 4), sont ici parfaitement bien utilisés.  Les plans s’avèrent également plus soignés, plus détaillés, mettant par exemple en valeur la taille de Thomas Ian Grifin (1m96), imposant face à ses ennemis et augmentant la menace du bad guy. Non, décidément, du tout bon pour Miyagi-Do cette année !

Cobra Kai saison 5 : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVkkWOllK7E

Fiche technique : Cobra Kai

Type de série : web-série diffusée sur Netflix
Genre : comédie dramatique
Création de Jon Hurwitz, Hayden Schlossberg et Josh Heald
Acteurs principaux : Ralph Macchio, William Zabka, Courtney Henggeler, Xolo Maridueña, Tanner Buchanan, Mary Mouser…
Musique : Leo Birenberg, Zach Robinson
Nb. de saisons 5
Nb. d’épisodes 50
Durée 22–36 minutes

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Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux

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L’auteur Marc Desaubliaux présente sa septième parution chez « Des Auteurs Des Livres ». D’emblée, le titre de cet ouvrage annonce la couleur. Ainsi, le lecteur part à la rencontre d’Un homme sans volonté. Mais qui est-il ? Qu’est-ce qui a poussé ce personnage à sombrer de la sorte, dans les tréfonds d’une âme éternellement insatisfaite ?

Publié depuis le mois de janvier 2022, le roman est disponible à l’achat via le site de la maison d’édition. Derrière le livre se cache un artiste parisien, Marc Desaubliaux. Un nostalgique qui puise dans sa mémoire, pour en faire des histoires aux accents dramatiques. En effet, l’une des grandes qualités de ce roman est sans doute son réalisme. Par ailleurs, l’ouvrage a été entièrement rédigé à la première personne. Ainsi, le narrateur Louis Puissonier-Tavernier incarne un homme indécis, difficile à cerner. Le lecteur se sentira à la fois agacé et parfois compatissant quant à ses changements d’humeur. Dans ce journal intime hybride, ce protagoniste se remémore ses jeunes années, lors d’un évènement, dans la demeure familiale.

Un récit de vie où les pensées parasitaires sont souvent explicites

Très vite, la cible se rend complice, témoin de son mal-être profond. Une sensation qui permet de bousculer les habituelles lectures dites « de confort ». Ici, les chapitres ne sont pas numérotés. D’emblée, ce « héros » aux émotions fluctuantes est présenté comme privilégié. Il est né dans la bourgeoisie où tout se tait, surtout les secrets. Frustré, Louis ne se sent pas à sa place. Ses parents voulaient qu’il se lance dans une brillante carrière, mais chaque décision qu’il prend semble teintée de noir. Même enfant, Louis faisait partie de ces enfants doués pour une discipline, en l’occurrence la peinture.

Il souffle sur ce livre un vent de Musset ou de Proust, sans la madeleine…

Rares sont les passages où le lecteur sentira l’excitation du héros Louis, qui dissimule de vives colères. Avec un personnage désespérément mélancolique, le garçon se mue en adolescent qui se recroqueville. Un arrogant qui s’ennuie et cultive son malheur : voilà le portrait du jeune Louis. Sous la pression d’une communauté totalement clanique, il est hors de question de rêver de n’importe quoi, d’aimer n’importe qui. Emprisonné, mais exposé à tant d’occasions, il ne parvient pas à les saisir en plein vol. Qu’il s’agisse de sa propre carrière, de sa famille qui le délaisse ou bien de sentiments, l’ensemble des éléments qui composent sa vie se fragilisent. Impossible de prendre une décision, dans cet océan de choix, qui contient si peu de combustible pour lui, lui permettant ainsi de s’enflammer.

Mais peut-on vivre sans jamais choisir ?

En résulte une découverte éprouvante, où certaines touches d’humour laissent respirer le lecteur. Cet ouvrage rappelle d’ailleurs une autre publication de l’auteur au titre tout aussi cynique : Journal du désespoir, rédigé en 1978. Dans cette approche d’un monde sordide, aux protocoles étouffants, l’écrivain dénonce la pression qui gangrène la sphère bourgeoise. En réalité, il est difficile de ressentir de l’empathie pour ces personnes illustres, « bien nées », tombées dans des familles où l’or coule à flots. Et pourtant, cette opulence ne permet en rien d’accéder au bonheur de Louis. Comme prédestiné, depuis sa tendre enfance, à se sentir en décalage avec tous ceux qui croisent son chemin. L’ouvrage Un homme sans volonté offre une expérience immersive dans la France des années 70.

Un homme sans volonté, Marc Desaubliaux
Des Auteurs Des Livres, janvier 2022, 262 pages

« Convoi » : après le basculement

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Publié aux éditions Soleil, Convoi se déroule en 2074, dans une France post-apocalyptique défigurée par les guerres nucléaires et les dérèglements climatiques. Alex est chargée d’assurer un convoi de médicaments du Havre vers Marseille, un exercice périlleux pour lequel elle s’est entourée d’une équipe de gueules cassées. Manifestement inspirés de Mad Max, Kevan Stevens et Jef livrent un récit pop, tarantinesque et traversé de tirades fusantes.

Déforestation, surconsommation, pollution, armes nucléaires, virus : ces menaces, longtemps soulignées dans la presse, les rapports d’experts ou les sommets internationaux, se sont agglomérées pour façonner le monde post-apocalyptique dans lequel évoluent les personnages de Kevan Stevens et Jef. La France n’est plus le décor de carte postale qu’elle a été : elle ressemble désormais davantage aux étendues désertiques traversées par les engins motorisés de Mad Max. Y acheminer des médicaments d’une ville à l’autre n’a d’ailleurs rien d’une sinécure, puisqu’il faut faire face aux terrains accidentés, au manque de ressources et aux hordes sectaires fanatisées. C’est pourtant à cette entreprise périlleuse que vont s’astreindre Alex et ses camarades, pour le moins insolites (on y trouve des binaires, des végétariens extrémistes, des réac’ à la petite semaine, des vieillards pervers, des gourous opportunistes…).

Pour qui a lu Mezkal, le côté pop et tarantinesque de Convoi ne sera pas une surprise. L’avalanche de tirades bien ciselées non plus. Kevan Stevens et Jef restent ainsi fidèles à leurs fondamentaux et livrent, dans un rythme effréné, ce qu’il faut de violence brute et de déraison pour marquer la rétine et la mémoire de leurs lecteurs. La traversée d’Alex n’est qu’une succession d’écueils à travers lesquels l’humanité apparaît toujours plus diminuée. À cet égard, l’introduction de l’album constituait déjà un bon indicateur : des gardes passés à tabac, un mercenaire crucifié, une mission casse-gueule imposée par la force, il n’en fallait sans doute pas plus pour initier une folie impétueuse.

Cette constellation de gueules cassées, plutôt réussie, prend place dans des planches avenantes, colorées avec soin, dont les dimensions et les angles de vue ont été contrôlés par le truchement de modèles réduits, comme chacun pourra le constater en parcourant les annexes de l’album. On aura en revanche davantage de réserve sur les expressions faciales, souvent sommaires, voire monolithiques quand il s’agit par exemple de dessiner l’étonnement (les yeux ronds, la bouche ouverte), comme en témoigne par exemple la page 75. Ce n’est pas forcément gênant, car cela s’inscrit dans l’esprit exalté voulu par Kevan Stevens et Jef, mais ça pourrait cependant refroidir certains lecteurs attentifs.

Par ses partis pris narratifs, sa science des dialogues et ses personnages gratinés, Convoi pourrait se ranger aux côtés d’Overseas Highway, Psykoparis,Valhalla Hotel ou encore (et surtout) Gun Crazy. Explosions, corps démembrés, cheveux ridiculement colorés, sexe, vomi, Milky Way, références à la culture populaire (de Goldorak au rap en passant par les frères Bogdanoff) : tout contribue à l’outrance dans un univers où la mesure n’a plus aucune prise. Finalement, on se dit que Convoi manque un peu d’épaisseur (et peut-être même de colonne vertébrale), mais qu’il se rachète par l’ingéniosité de ses planches et son côté pop et bravache, parfaitement fondu dans ses tirades fusantes et irrévérencieuses.

Convoi, Kevan Stevens et Jef
Soleil, septembre 2022, 132 pages

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3

« Le Ciel pour conquête » : odyssée intérieure et féminine

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Artiste coréenne très suivie sur les réseaux sociaux, Yudori publie son premier album aux éditions Delcourt. Le Ciel pour conquête prend pour cadre les Pays-Bas du XVIe siècle et s’appuie sur le point de vue de quatre personnages féminins.

Hans est un marchand de la bonne société hollandaise du XVIe siècle. Autour de lui gravitent trois, puis quatre femmes au tempérament et au statut bien distincts. Il y a d’abord sa femme, Amélie, une catholique particulièrement pieuse, peu épanouie dans son mariage, et considérée comme une sorcière sous prétexte qu’elle s’adonne aux expériences scientifiques. Il y a ensuite Eva, sa domestique attitrée, qui ne vit que par procuration, s’installant dans le sillage d’Amélie et s’accommodant du confort qu’elle peut en tirer. Le cas de Yolente apparaît un peu plus complexe et ambigu : sous le charme de son maître, elle est soucieuse de son apparence et désireuse de plaire aux hommes, voire de se faire une place dans la bonne société et de s’affranchir de sa condition de domestique. La dernière venue, baptisée Sahara, n’est autre qu’une esclave arrachée de force à un autre homme. Malmenée, violée, elle ne se berce pas d’illusions et compose avec son rôle, pourtant douloureux, de femme marchandisée et objetisée – sans pour autant perdre en dignité.

C’est avec une grande sensibilité que Yudori portraiture ces quatre femmes et met en exergue leurs relations tumultueuses, non seulement entre elles, mais aussi avec Hans. Amélie est l’héritière d’une grande famille en perdition et traîne comme un boulet des rêves laissés en souffrance. Elle va bientôt nouer une relation spéciale et ambivalente avec Sahara, retrouvant en elle certains échos à sa propre personnalité, jusqu’à partager ensemble cette conquête du ciel annoncée dans le titre de ce très beau roman graphique. Car en plus de maîtriser d’une main de maître un récit choral et caractérisé par sa justesse, Yudori s’emploie à travers des planches dessinées à traits fins, en noir et blanc, recourant volontiers au pointillisme, à la poésie et, parfois, à l’impudeur – notamment pour illustrer ces coïts froids, mécaniques et dénués de sentiments. En filigrane, la bourgeoisie du début des temps modernes, l’esclavage, la chasse aux sorcières, la foi religieuse, la logistique marchande ou encore la domesticité s’intègrent tous dans une trame narrative où seuls Hans et son chat peuvent aller et venir librement. Et pourtant, le premier se sent diminué par le regard critique de son épouse et le second ne doit sa présence au foyer, vue avec circonspection, qu’au plus grand des hasards.

En s’appuyant sur des personnages féminins à fort relief, en mettant en vignettes la Hollande du XVIe siècle, mais surtout en questionnant les sentiments humains les plus élémentaires (désirs, désillusions, jalousie, etc.) et l’existentialisme plus largement, Le Ciel pour conquête nous apparaît comme une fresque passionnante, plus attachée à la marge et l’anodin qu’à la centralité et au spectacle. C’est peut-être ce parti pris qui rend le roman graphique de Yudori si pertinent. La Coréenne, très encline à évoquer la liberté et la féminité, va les lier avec beaucoup d’à-propos, et en exploitant la relation en dents de scie entre une femme prisonnière d’un mariage sans amour et une esclave privée de toute autodétermination. Une très belle réussite.

Le Ciel pour conquête, Yudori
Delcourt, octobre 2022, 336 pages

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4

« La Route du bloc » : une vocation au scalpel

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Lisa Sanchis publie La Route du bloc aux éditions Delcourt. Elle y narre le parcours d’un aspirant chirurgien pédiatrique, bientôt « pris dans l’engrenage d’une machine infernale qui ne s’arrêterait jamais ».

La quatrième de couverture de La Route du bloc apporte de premières indications précieuses quant à la teneur de l’album : sous la forme d’un plateau de jeu (procédé qui se verra renouvelé à maintes reprises), on découvre les étapes itinérantes du futur chirurgien, les premières années d’études, le concours pour devenir interne et, au bout du compte… le burn-out. Car ce que Lisa Sanchis livre dans ce one-shot, c’est « une vocation à l’épreuve du réel », c’est-à-dire la confrontation d’une aspiration profonde et précoce (Benjamin, le personnage central, voulait devenir médecin dès ses trois ans, après avoir assisté à une intervention en urgence dans un supermarché) et des nombreux écueils qui en découlent (déconsidération, fatigue, vie privée mise entre parenthèses…).

L’hôpital et ses composants (personnel, patientèle, logistique) forment le cœur de La Route du bloc. Designer et graphiste indépendante, Lisa Sanchis raconte les dessous de ces établissements de soins où des internes s’affairent 90 heures par semaine, partagés entre le bloc opératoire, les urgences et leur service d’origine, sollicités pour des pathologies aiguës, des transferts de patients ou par des infirmiers débordés, quand ils ne font pas face au courroux de malades exaspérés par l’attente ou de supérieurs furieux qu’une occlusion intestinale n’ait pas fait l’objet du sacro-saint toucher rectal de contrôle. En cours de route, le lecteur découvre les joies d’une pneumonectomie, d’une luxation cardiaque ou d’une sternotomie. Il apprend qu’il faudrait 18500 IBODE là il n’y en a pourtant que 8000 et que le coût de fonctionnement d’une salle de bloc avoisine les 300€ l’heure. Les statuts des uns et des autres, de l’externe au PUPH, lui sont révélés par analogie, en exploitant l’univers de Star Wars.

Ce dernier point a son importance. La Route du bloc n’a rien de sentencieux, son récit est rythmé, émaillé de traits d’humour et pétri d’anecdotes éclairant d’une lumière profuse le milieu hospitalier. Quel est le rôle d’un interne avant, pendant et après une intervention chirurgicale ? Quel est le pourcentage de réussite du concours en médecine ? Pourquoi y a-t-il tant de pancréatites à Rochechouart ? Comment fâcher un radiologue, se faire remonter les bretelles par une spécialiste de garde, concilier vie de parent et vie de thésard ? Toutes ces questions, et bien d’autres encore, prennent place dans un album employant les couleurs avec parcimonie, présentant de manière inventive la longue initiation vers le métier de chirurgien et faisant de Ludovic une sorte de héros pudique, tout entier dévolu à ses patients, qu’il soigne dans des conditions souvent difficiles, très bien restituées, et sans pathos, par Lisa Sanchis.

La Route du bloc, Lisa Sanchis
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

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3.5

« Métro boulot boulot » : Germain Huby décortique le monde professionnel moderne

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Dans Métro boulot boulot, publié aux éditions Delcourt dans la collection « Pataquès », Germain Huby prend le parti de radiographier, avec une ironie délectable, le monde professionnel d’aujourd’hui, entre travailleurs aliénés, plateformes prédatrices, bullshit jobs et reconversions inattendues.

Germain Huby n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il publiait en mars 2021, dans cette même collection « Pataquès », Vivons décomplexés, dont la parenté avec Métro boulot boulot saute immédiatement aux yeux : des récits d’une planche caractérisés par leur tonalité légère et ironique, mais reposant toutefois sur des enjeux sociétaux et des comportements humains bien réels. Là où l’artiste plasticien s’inscrivait dans les pas de Dino Risi ou de Damián Szifron en satirisant une société malade et désenchantée, il opte cette fois pour un effeuillage amusé du monde du travail, des espoirs déchus d’une institutrice au relâchement impossible de ces nouveaux retraités ayant tout sacrifié pour leur travail.

Il faut reconnaître à l’auteur et dessinateur français une capacité rare à tirer des détails les plus anodins de puissants ressorts comiques. Ainsi, les questions d’un futur père à une gynécologue lui permettent de deviner quel type d’individu deviendra l’enfant encore en gestation. Un accrochage automobile remplit d’émoi un homme découvrant à cette occasion à quoi servent les pièces qu’il assemble machinalement depuis des années sur des ateliers de montage. Des individus attablés et affairés dans un café renvoient aux frontières brouillés entre vie privée et professionnelle. « C’est un bistrot ici, pas le SAV d’Amazon », note un tenancier décontenancé. Et il en va de même avec ce père de famille ridiculement barbu cherchant à se reconvertir en… influenceuse mode, ce consultant s’étant longtemps moqué des travailleurs manuels avant de songer à la plomberie suite à son licenciement ou encore à ce couple de touristes chinois invités à ramener en guise de souvenir une tour Eiffel miniaturisée… semblable à celles qu’ils produisent eux-mêmes au pays !

Métro boulot boulot, c’est aussi cette coach sportive conservant ses réflexes professionnels à la maison (et même au lit), ce psychologue surinterprétant la moindre parole et le plus insignifiant des gestes, des acteurs pornographiques attendant sagement les derniers réglages techniques de leur équipe de tournage ou un chargé de com’ prié de faire du greenwashing à bon compte. Dans son entreprise de déconstruction, Germain Huby est bien aidé, il est vrai, par les mutations permanentes du monde du travail, par ces mécanismes d’uberisation ou ces techniques de management de plus en plus répandues mais de moins en moins compréhensibles aux yeux du travailleur (ou du consommateur) lambda. Dans ces conditions, la formule ne pouvait que fonctionner. Résultat : on sort revigoré d’une lecture qui, sous ses dehors humoristiques, a pourtant quelque chose de désespérant.

Métro boulot boulot, Germain Huby
Delcourt, septembre 2022, 56 pages

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3.5

Littérature française, géographie, médecine : trois « Incroyables Histoires » portées en BD

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Les Arènes BD publient trois nouveaux titres, dont deux sous forme d’éditions augmentées, dans sa collection « L’Incroyable Histoire ». Ceux-ci portent respectivement sur la géographie, la médecine et la littérature française. Le parti pris de ces albums ne souffre aucune ambiguïté : rendre accessible au plus grand nombre, à force de didactisme et en recourant aux vignettes, l’évolution de disciplines scientifiques et artistiques riches en talents, en progrès et… en anecdotes croustillantes.

Des figures tutélaires de la géographie française aux progrès de la médecine en passant par les récits biographiques des plus grands auteurs francophones, ces trois « Incroyables Histoires » apportent toutes leur lot d’enseignements, de curiosités et d’anecdotes. Si l’organisation des albums varient sensiblement d’un titre à l’autre (des fiches biographiques d’auteur pour L’Incroyable Histoire de la littérature française, une classification thématique pour L’Incroyable Histoire de la médecine, qui a été revue afin d’y incorporer l’ARN messager et les allergies), ces différents volumes, auxquels contribue l’auteur et dessinateur Philippe Bercovici, se distinguent tous par leur dimension pédagogique et leur capacité à vulgariser une matière abondante et souvent complexe. Le revers de la médaille est double – mais cependant inévitable : une narration non conventionnelle et pouvant paraître empesée, sous prétexte que l’aspect informatif l’emporte sur le caractère ludique.

Il serait toutefois malvenu d’en tirer de quelconques griefs. Cette collection n’arbore en effet aucune prétention strictement narrative, mais vise avant tout à porter à la connaissance de tous, sous une forme avenante et originale, les tenants et aboutissants des grandes disciplines scientifiques et artistiques qu’elle embrasse. À cet égard, Philippe Bercovici et ses acolytes (Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat, Catherine Mory et le Professeur Jean-Noël Fabiani-Salmon) s’en sortent avec les honneurs, puisqu’ils papillonnent au gré des événements et des personnalités pour façonner une histoire, certes partielle mais non moins passionnante, de la géographie, de la littérature française et de la médecine. Président de la Société de géographie depuis 2009, Jean-Robert Pitte met sa science et ses capacités de synthèse au service d’un album compulsant les portraits et les expéditions, scénarisé par Benoist Simmat et faisant la part belle aux explorateurs français. Les plus chagrins regretteront sans doute l’aspect compilatoire inhérent à cette matière foisonnante, ou la place probablement trop chiche dévolue aux femmes, mais l’essentiel réside ailleurs : portraiturer les lieux, les époques et les personnalités qui ont donné son allant à une discipline encore relativement méconnue, partagée entre explorateurs, diplomates et universitaires, de Napoléon Bonaparte à Jules Dumont d’Urville ou René Caillié.

L’Incroyable Histoire de la littérature française se compose de courts récits autobiographiques, revenant sur l’enfance, la vie familiale et amoureuse, l’émergence littéraire et les déboires des grands auteurs francophones. La professeure de littérature Catherine Mory y revient sur Jean de La Fontaine, dont on connaît les célèbres fables, mais moins la passion pour les très jeunes femmes ou les récits irrévérencieux, sur Albert Camus, dont les ancêtres furent parmi les premiers colons français d’Algérie et dont le parcours scolaire est probablement plus inattendu que son engagement au Parti communiste (il n’avait pas le moindre livre chez lui !), ou encore sur Marcel Proust, grand observateur de son temps, régurgitant en clerc son environnement immédiat dans ses écrits, et dont la relation fusionnelle avec sa mère n’est pas sans rappeler celle d’un Jean-Paul Sartre – qui sera quant à lui marqué par les grands événements politiques de son temps. Montesquieu, Blaise Pascal ou la comtesse de La Fayette prennent également place aux côtés d’Émile Zola (on revient notamment sur son amitié avec Paul Cézanne ou Auguste Renoir et, sans surprise, sur l’affaire Dreyfus) ou de Louis-Ferdinand Céline, dont les immenses qualités littéraires ne sauraient masquer un antisémitisme abject. Le tour d’horizon est certes partiel et partial, mais l’entreprise n’en est pas moins salutaire et réussie, et organisée de manière intuitive. Surtout, la portée sociale, politique et philosophique des auteurs français transparaît clairement, leurs écrits prenant souvent appui – et racine – sur/dans une société en mutation constante.

L’Incroyable Histoire de la médecine est un projet d’autant plus ambitieux que la pluralité de ses composants est proprement vertigineuse : la chirurgie, la vaccination, l’anesthésie, les bactéries, les maladies, les différentes spécialités hospitalières… Le sujet est vaste, transversal et à même de nous emmener de la Grèce antique aux structures de soins les plus modernes. Ainsi, le lecteur se voit baladé de l’invention des lunettes au XIIIe siècle à l’hôpital Pompidou traversé par une rue piétonne et commerciale, des découvertes d’Ignaz Semmelweis sur l’inoculation de bactéries cadavériques dans le Vienne des années 1840-1850 à l’ARN messager ayant défrayé la chronique à l’occasion de la crise de la Covid-19, de Félix examinant la fistule anale de Louis XIV (vignette hilarante de grotesque) dans les années 1680 – le temps des chirurgiens barbiers – aux enjeux contemporains entourant le big data. On apprend que l’hôpital fut longtemps un endroit où l’on enfermait les pauvres pour les rééduquer, où l’on envoyait les mendiants pour les soustraire à l’espace public. Que l’arrivée tardive de la médecine de l’enfance se matérialise avec le mot pédiatrie, qui n’apparaît dans le dictionnaire qu’en 1907. Qu’au Moyen-Âge, les affections mentales étaient considérées comme des possessions démoniaques, qu’elles ont ensuite fait l’objet de suspicion de sorcellerie et que c’est finalement William Cullen, en 1777, qui proposa une première approche rationnelle des maladies mentales, avant que le Bavarois Émil Kraepelin n’en élabore une classification cohérente en 1883. Hippocrate, Robert Debré, Louis Pasteur, Edward Jenner : l’album se gonfle, à raison, de figures séminales, ayant chacune à leur façon modifié le cours de la médecine pour parvenir aux disciplines que nous connaissons aujourd’hui. À l’instar des deux albums précédemment évoqués, celui-ci se veut passionnant, érudit et d’une ampleur remarquable.

L’Incroyable Histoire de la géographie, Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 192 pages

L’Incroyable Histoire de la littérature française, Catherine Mory et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, avril 2022, 352 pages

L’Incroyable Histoire de la médecine, Pr. Jean-Noël Fabiani-Salmon et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 312 pages

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4

Feu follet : l’art de pomp(i)er

Présenté lors du dernier Festival de Cannes, dans la Quinzaine des Réalisateurs, le sixième long-métrage du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues Feu follet (r)échauffait la Croisette en jetant un vent queer (bienvenu) dans une compétition jusque là un peu (trop) sage. Retour sur le phénomène.

Synopsis : En 2069, au Portugal, alors qu’il est mourant, le roi Alfredo se rappelle ses premières amours. 

Le Renouveau (Queer) du cinéma portugais (et cannois)

Feu follet n’est pas une œuvre cinématographique comme les autres. Comme tous les films qui peuplent l’histoire du cinéma pourrait-on dire. Oui et non. Si le septième art nous a offert son lot de comédies musicales, il a, en revanche, relativement peu versé du côté de la « fantaisie musicale ». Consacrée par Feu follet, dont elle est le sous-titre officiel, l’expression s’affirme comme un nouveau genre cinématographique faisant explorer les (rôles de) genres.

Qui a dit que le Festival de Cannes ne savait pas être novateur (et anti conservateur) ? Personne ou presque. Peu connu du grand public, voire carrément méconnu, João Pedro Rodrigues est, pourtant, un réalisateur expérimenté, comptant plusieurs dizaines films à son actif. Passé par le court-métrage et le documentaire, sa carrière, débutée il y a plus de trente ans, connaît un tournant dans les années 2010. Sorti en 2016, et présenté au Festival International du film de Locarno, où il remporte le Léopard de la meilleur réalisation, L’Ornithologue marque une étape en inscrivant le cinéaste dans la catégorie des réalisateurs à suivre (de près).

Feu Follet confirme cette tendance en faisant, cette fois, de João Pedro Rodrigues, le chef de file d’une nouvelle école. Avec lui, le cinéma (portugais) semble prendre un nouvel envol vers des terres (queer) humides et drôlement engagées. Un cinéaste à suivre (définitivement).

Le cinéma dans tous ses ébats

Comment raconter un film de moins d’une heure sans risquer la paraphrase ? Question inutile ou véritable pari ? Un peu des deux sans doute. L’essentiel de l’œuvre ne réside pas dans ce qu’elle raconte, mais bien dans ce qu’elle montre. L’expression manifeste « fantaisie musicale » ne doit pas nous tromper. Si la musique entretient une place de choix dans la narration, la fantaisie constitue également un socle capital (et nécessaire) à la réussite du film. Teintée de surnaturel, et prenant les couleurs de la science-fiction, celle-ci intervient dès le début. Nous sommes en 2069 au Portugal. Affaibli et mourant, le roi Alfredo trouve, cependant, la force de se souvenir de son premier (et unique) amour. Si le roi se mourait du temps de Ionesco, le roi 3.0 se marre aujourd’hui la larme à l’œil, devant un petit neveu dont les flatulences empuantissent un protocole royal aussi ridicule que jubilatoire.

Alfredo retourne du côté de chez Swann ou plutôt d’Afonso. Nouvelle cassure. On s’attendait à la mise en scène d’un passé romancé. On se retrouve dans une relecture de la cène. Tableau d’une famille royale où les méga incendies et le réchauffement climatique font face à une aristocratie méchamment barrée, et dont le conformisme s’affiche jusque dans l’onomastique de ses animaux domestiques. Alfredo a fait son choix. Il sera soldat du feu. Désireux de protéger son pays contre la menace climatique, le jeune prince décide d’abdiquer droits et privilèges, rêvant finalement d’être traité comme un citoyen lambda. Nouveau décor. Exit l’ambiance surannée du Palais royal, nous voilà projetés dans un tout autre univers, celui de la caserne et de ses pompiers rutilants. JoãPedro Rodrigues entérine les facilités de la subversion. Mot valise qui s’enfonce bien souvent dans le classicisme « choque-bourgeois » suffisamment déjà-vu pour être scandaleusement pertinent. A la suggestion, le réalisateur préfère la monstration. Chez lui, la nudité ne constitue pas un hors-champs. Le sujet du film n’est, en ce sens, pas évincé du cadre. L’histoire d’amour homosexuelle est belle et bien représentée à l’écran. Entre Alfredo et Afonso, c’est le coup de foudre. Si la caserne apparaît comme un lieu socialement marqué, symbolisant une réalité instable ravagée par un danger écologique qui ne dit que trop bien son nom, elle est également un endroit fortement marqué sexuellement.

E(gay)er le cinéma de papa

Dès l’arrivée d’Alfredo, le ton est donné (ou presque). Les corps masculins (s’ex)posent au nez et à la barbe du jeune prince héritier. Ces derniers dégagent une sensualité dénuée de toute chosification. Les personnages échappent au traditionnel « male gaze », allant souvent de pair avec une hypersexualisation (dont on se passe très bien ici). Alfredo et Afonso s’aiment. Qu’importe que leurs amours aient lieu dans une forêt ou ailleurs. Ici rien ne sera éludé ni caché. JoãPedro Rodrigues prend à contre-pied les codes de la pornographie mainstream. La mise en scène de la sexualité prend une coloration aussi bien humoristique que romantique. Dans ces conditions, les ébats entre les héros peuvent ainsi susciter un réel débat.

Feu follet pourrait, à première vue, passer pour une œuvre « phallocratique » tant le phallus y est (sur)représenté. Tour à tour objet de désir, moyen mnémotechnique ou métaphore d’un système patriarcal sur les rotules, jamais le phallus n’aura été autant sujet à discussion. Démythifié autant que démystifié, viré de son piédestal, alors qu’il est paradoxalement plus prégnant que jamais, ce dernier s’efface joyeusement pour laisser place à la fantaisie pure. S’abat alors l’art pompier et son conservatisme, écrasé par l’universalité de l’amour, (en)chanté par la magnifique voix de Paulo Bragança. Feu follet ou l’œuvre qui é(gay)e le cinéma d’auteur en s’amusant de sa frilosité (plus ou moins assumée). Il nous tardait de pouvoir dire : au feu l’art pompier. C’est maintenant chose faite.

Feu follet – Bande-annonce

Feu follet – Fiche technique

Réalisation : João Pedro Rodrigues
Scénario : Paulo Lopes Graça, João Rui Guerra da Mata et João Pedro Rodrigues
Musique : Paulo Bragança
Décors : João Rui Guerra da Mata
Son : Nuno Carvalho
Montage : Mariana Gaivão
Production : João Matos, João Pedro Rodrigues et Vincent Wang
Sociétés de production : Terratreme Filmes ; House on Fire et Filmes Fantasma
Société de distribution : n/a
Pays : Portugal, France
Genre : comédie musicale
Durée : 1h07
Sortie : 14 septembre 2022

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