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« Atlas stratégique » : la marche du monde

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Les éditions Autrement publient un Atlas stratégique portant sur l’Occident, de son ascension à son déclin. Les relations internationales, les enjeux démographiques et les bouleversements économiques y occupent une place de choix. L’ouvrage est enrichi des nombreuses cartes, édifiantes, de Roc Chaliand.

L’Histoire mondiale est constituée de basculements. Ces derniers interviennent parfois au bout de quelques mois, d’autres fois après des décennies ou des siècles de relative fixation. Entre 1878 et 1914, une demi-douzaine d’États occidentaux se partage le monde. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie ou la Belgique entendent honorer les missions civilisatrices qui, d’après eux, leur reviennent de fait – presque de droit. Au cours du XXe siècle d’ailleurs, seul le Japon apparaît épargné par les rapports de domination faisant des uns des colonisés – l’Administration britannique des Indes constitue à cet égard un exemple édifiant – et des autres, des zones soumises à influence politique – durant la guerre froide – ou considérées comme des territoires tampons. Peu clairvoyant, Francis Fukuyama sonne la fin de l’histoire après la victoire du camp occidental, et surtout américain, face à une URSS qui périclite en autant d’États indépendants. Un basculement a pourtant déjà eu lieu : la guerre de Corée, le Vietnam, les chocs pétroliers, l’Iran étaient les signes avant-coureurs d’une domination en trompe-l’œil, que le terrorisme islamique, les puissances pétro-monarchiques ou l’incapacité des Européens à se fédérer face aux épreuves vont éclairer d’une lumière aveuglante.

L’Atlas stratégique de Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau donne à voir une perspective historique s’étendant sur les trois siècles derniers. Il permet de prendre le pouls de l’ascension puis du déclin de l’Occident dans un monde en perpétuelle mutation. Les nombreuses cartographies qui en émaillent la lecture font état, mieux que n’importe quel discours, de ces mouvements incessants, de flux et de reflux, ordonnant la marche géopolitique du monde : les données économiques, démographiques, militaires ne cessent de redistribuer des cartes que le croupier occidental pensait à tort faire siennes. Ainsi, les deux guerres mondiales apprennent aux Européens que les frontières demeurent fragiles, y compris sur le vieux continent, le Vietnam et la guerre du Golfe renferment des leçons communes sur l’incurie des Occidentaux et leur méconnaissance des cultures locales, les opinions publiques sont plus souvent qu’à leur tour chauffées à blanc (Vietnam, seconde guerre du Golfe), l’envahissement de l’Ukraine par les forces russes rappelle à tous que la paix reste un état des plus précaires.

La Chine et l’Inde font évidemment l’objet d’une attention particulière. Cette dernière est justifiée par leur poids démographique, par les enjeux environnementaux sous-jacents, par leur croissance économique, parfois insolente, mais aussi, et surtout, par la propension de Pékin à se projeter partout dans le monde, pour faire des affaires et user d’influence diplomatique. Ainsi, les auteurs ne manquent pas de pointer la Chine comme un rival historique, pesant de plus en plus sur le commerce mondial et tissant peu à peu un réseau qui concurrence, voire surpasse, celui des Etats-Unis, y compris dans son propre jardin (l’Amérique latine). Un peu plus loin dans l’ouvrage sont évoqués les cas de la Turquie, grand vendeur d’armes et dual quant à ses rapports envers l’OTAN d’une part et Daech ou la Russie de l’autre, ou du continent africain, pris dans son ensemble et caractérisé par une croissance démographique non maîtrisée ainsi que des interventions étrangères d’une grande pluralité, tant dans le chef des acteurs que des objectifs. La Russie, son rôle énergétique majeur, ses ingérences dans les pays se situant à sa périphérie (Géorgie, Ukraine), son action sous la présidence de Vladimir Poutine font sans surprise l’objet d’un chapitre spécifique, tout comme les États-Unis ou le terrorisme.

Si l’on ne fait que survoler l’état d’un monde changeant, cet Atlas stratégique a néanmoins le mérite de pencher sur le temps long et de recontextualiser certains événements marquants, sans oublier, lorsque cela est possible, d’en préciser les conséquences immédiates et plus lointaines. Didactique, ingénieusement conçu, laissant une grande place aux cartes, l’ouvrage est un précieux outil d’éducation pour qui veut s’initier à la géopolitique.

Atlas stratégique, Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau
Autrement, novembre 2022, 160 pages

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« Choujin X » : quête initiatique et identitaire

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Créateur de la série Tokyo Ghoul, Sui Ishida publie aux éditions Glénat le premier numéro de Choujin X, dont le récit met en scène des adolescents faisant face à des entités surhumaines, quand ils ne s’en approprient pas eux-mêmes les facultés…

Tokio et Azuma ne peuvent être appréhendés l’un sans l’autre. Le premier, assimilé à un vautour, semble vivre par procuration à travers le second, quant à lui renvoyé au lion. C’est en effet son ami qui remédie à ses faiblesses, lui offre un cadre de vie rassurant, le conseille et le guide au quotidien. Le mangaka Sui Ishida va pourtant plonger Tokio, peu sûr de lui, ô combien vulnérable, dans une profonde quête initiatique et identitaire. Non seulement il va apprendre à s’affranchir de son ami, mais il lui faudra en plus composer avec une seconde nature aux mystères encore épais.

Ces deux adolescents ne sont pas les seuls héros de Choujin X. Ely, jeune cultivatrice de tomeïto, se rend seule à une foire agricole. Durant son voyage, elle survivra à un accident aérien causé par un chouijin maléfique. C’est à cette terrible occasion que se révèlent ses pouvoirs cachés. Ces trois jeunes protagonistes, auxquels le lecteur est appelé à s’identifier, vont se mouvoir dans un monde divisé en provinces autonomes et soumis aux agissements d’entités machiavéliques, dont les représentations rappellent forcément le folklore nippon – les yōkai par exemple.

La région de Yamato, dans laquelle se déroule le récit, se nappe d’un pessimisme certain. Tokio et Azuma s’y distinguent en se dressant contre les voyous. Dans le détail, le premier déclenche l’alerte et le second est prié d’agir en conséquence. Le binôme procède de cette façon : liés l’un à l’autre, Tokio et Azuma constituent des contraires qui se complètent et s’attirent. Un incident va toutefois redéfinir la stature de Tokio, puisqu’il va se muer, malgré lui, en chouijin. Et de ce fait croiser la route d’Ely, dont le caractère protecteur est réaffirmé à cette occasion.

Remarquablement dessiné, mené tambour battant, ce premier numéro de Choujin X expose des personnages à fort relief – surtout Tokio, invariablement diminué – tout en instituant un univers suffisamment envoûtant pour tenir en haleine le lecteur. Sui Ishida, qui s’inspire beaucoup des comics américains et des jeux vidéo, avoue cependant lui-même ne pas encore connaître tous les tenants et aboutissants de son histoire. Gageons qu’il saura quoi faire de ces prémisses pour le moins prometteuses.

Choujin X, Sui Ishida
Glénat, octobre 2022, 262 pages

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3.5

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, ultime épisode

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Dans cet ultime épisode, nous parlons de pandémie et d’une conclusion impressionnante.

Cinquième et dernier épisode

Cet ultime épisode couvre la monumentale dernière partie du roman : plus de 500 pages à elle seule, regroupées en plus de 60 chapitres. Une fin énorme, à l’image de ce roman foisonnant.
Une fin apocalyptique qui se déroule sur fond de l’épidémie de choléra qui toucha Paris au printemps 1832. Une épidémie qui, dans le roman, accompagne le Juif errant comme une malédiction. Le premier chapitre de cette partie, montrant ce personnage mystérieux qui entre dans la ville avec ce fantôme verdâtre accroché à ses pas, sonne le coup d’envoi d’une conclusion à la fois terrible et, parfois, un peu maladroite.
Quelles que soient ses qualités, sur lesquelles nous reviendront bientôt, cette partie a un défaut majeur : elle est trop longue. L’enchaînement des séquences liées au complot, tour à tour ourdi puis déjoué, puis ré-ourdi, etc., est vite répétitif. Nous touchons là à un des défauts habituels des romans-feuilletons : les auteurs étant payés à la page, ils « tiraient à la ligne », selon l’expression consacrée, c’est-à-dire qu’ils remplissaient le plus de pages possible pour augmenter leur rémunération. Et si ce défaut n’était pas flagrant jusque là, il se manifeste clairement dans cette dernière partie qui aurait mérité d’être plus courte.
D’autant plus que, malgré ce défaut, cette partie est ponctuée de moments impressionnants. La description de Paris ravagée par le choléra est très puissante (l’image des hôpitaux dépassés par l’afflux de malades, et les théories délirantes d’une partie de la population qui rejette l’idée d’une épidémie naturelle et reste convaincue qu’il s’agit d’un empoisonnement, donnent une étonnante modernité au roman).
Et surtout il y a ces cent dernières pages, pleines de rebondissements. Si le roman a pu paraître, parfois, assez prévisible, ce final a déjoué tous nos pronostics. C’est inattendu, dramatique et passionnant.

En guise de conclusion…
Et donc, si l’on revenait sur le roman dans son ensemble, maintenant qu’il est achevé…
Incontestablement, Le Juif errant est un grand roman. Grand par le nombre de pages, bien entendu, mais aussi par les qualités. D’abord parce que, à part lors de quelques scènes, il parvient à maintenir une tension dramatique forte. Une fois commencé, il est impossible de lâcher ce roman.
Un roman qui joue beaucoup avec les émotions. Les passages d’aventures alternent avec les scènes dramatiques, voire pathétiques. Le suspense et l’amour sont très présents. Certaines scènes grandioses ponctuent le roman à intervalles réguliers : un naufrage, la première lecture du testament, le choléra… Toute cette organisation, très structurée, très travaillée, capte l’attention des lecteurs.
Eugène Sue sait aussi parfaitement gérer la multiplicité des personnages. Des personnages créés dans un objectif de diversité, puisque nous avons aussi bien une richissime aristocrate qu’une misérable ouvrière, un jeune prince indien ou un un pauvre ancien grognard. Cette palette très riche permet d’alterner variées et de multiplier les intrigues secondaires, sans jamais perdre le lecteur. Ces protagonistes sont, certes, sinon caricaturaux, en tout cas monolithiques, mais cela n’empêche pas qu’ils soient attachants et que l’on s’intéresse vraiment à leur sort.
Et quid du juif errant lui-même ? N’hésitons pas à le dire : si vous voulez lire un roman sur ce personnage mythique, allez plutôt vers celui écrit par Jean d’Ormesson. Car dans le roman d’Eugène Sue, le juif errant apparaît trois fois en tout et pour tout, pour un total d’environ une trentaine de pages sur les 1600 que compte l’ouvrage. Ce personnage grandiose, marquant et follement romanesque, ne fait que quelques apparitions dont la rareté déçoit un peu, mais conserve cependant une dimension mythologique impressionnante.
En bref, Le Juif errant est un très bon roman, malgré quelques défauts. Roman d’aventures, drame social, tragédie sentimentale, il cumule les genres sans se départir de son unité. Cela donne envie d’approfondir l’oeuvre d’Eugène Sue.

Arras Film Festival 2022: Le cinéma vit

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Arras Film Festival 2022, clap de fin. Sans vouloir contredire Oscar Wilde, l’art imite la vie bien plus la vie n’imite l’art.  (Pro)créer c’est donner vie à, et pour ça il faut au moins être deux. Un émetteur sème les graines, un récepteur ovule, le polichinelle est dans le tiroir, et si ça se passe bien Mazel Tov, tout le monde a bien travaillé. Ce n’est pas un tweet de J.K Rowling, simplement un fait biologique et anthropologique. Une réalité de l’espèce.

A cet égard, un festival est un kamehameha de création, de rencontres de gens entre eux, de gens et de films, de films l’un sur l’autre. En 10 jours, une arborescence d’embryons se déploie et c’est un cycle de vie qui (re)commence. Dans culture essentielle, il y a essence et ce n’est pas à ranger en dessous de la pile de PQ ou du paquet de pâtes. C’est vital, tout simplement.

Joyeuses Funérailles

La 23ème édition de l’Arras Film Festival fut une nouvelle occasion de ressentir les forces du cosmos à l’œuvre. Nadia Paschetto et Éric Miot, respectivement présidente et délégué général de la manifestation, l’ont dit et répété : on ne décide pas à l’avance des lignes de forces qui traversent une édition. Programmer, c’est un acte de création en soit, il faut laisser la vie trouver son chemin entre les films et les spectateurs. Mettre en place les conditions de la rencontre, et non pas conditionner les termes de cette rencontre. Accompagner et non pas diriger la forme du puzzle, pièce après pièces, projections après projections. Bref, un acte d’amour.

Force est de constater que cette année fut largement occupée par une couleur qui domina toutes les autres : le deuil. Celui qu’on ne peut pas faire : le deuil d’un enfant (En plein feux), d’une épouse (Les Survivants), d’un mari jamais revenu du front (C’est mon homme). Celui qu’on doit faire seul (Plus que jamais), accompagné (L’astronaute, Amore Mio, Houria), collectivement (Pour La France, Nos Frangins, Un hiver en été). Celui qu’on doit faire, pour le bien commun et le salut de l’humanité (Maestro(s), on aura l’occasion d’en reparler). Il y a autant de façon de faire son deuil que de le filmer et le raconter : les étapes fatidiques de la vie surviennent toujours sans mode d’emploi, devant et derrière la caméra.

La vie et rien d’autre

Le deuil pèse, mais le deuil apaise et, bien souvent le deuil libère. On appelle ça communément la catharsis, et le pouvoir du cinéma en salles réside aussi dans sa capacité à ritualiser le processus. Le public retiendra à cet égard quelques très très grands moments de grand-écran de cette édition 2022. L’état de transe de Lyna Khoudri-Houria dansant ses plaies et celles de l’Histoire, les frères d’écran Karim Leklou et Shaïn Boumedine cautérisant celles du spectateur et de la nation Pour La France et au son de la Mafia K’1 Frye, L’Astronaute Nicolas Giraud qui (re)trouve sa place dans le monde en habitant quelques instants l’horizon retrouvé de l’espace…

C’est bien connu, les enterrements à l’irlandaise sont les plus plébiscités. Oraison pas funèbre, le rite funéraire élaboré par l’Arras Film Festival avec le public au gré de 10 jours de cinéma fut avant tout une célébration passionnée de la vie. Ensemble, en salles et en dehors, lorsque le village du festival donnait le coup d’envoi de ses incontournables afters musicaux. À la manière d’une coutume traditionnelle qui honorerait la mémoire des défunts en fêtant le mouvement des vivants.

Le cinéma le poing levé

C’est le goût retrouvé de la lutte dans C(h)œurs de Rockers et Brillantes, la ferveur des passions déraisonnables dans Mon Héroïne et L’astronaute, l’amour sans peurs et sans barrières de l’adolescence dans 16 ans, la danse à s’en faire mal dans Houria, la vengeance justicière de Léa Drucker dans Couleurs de l’incendie… C’est celui des victoires jamais acquises mais assez célébrées : la France change, et c’est tant mieux. Lyna Khoudri, Karim Leklou, Mounia Mouddour, Rachid Hami etc. n’ont pas besoin de le dire pour le montrer.

Pendant 10 jours, le ballet des corps et des images – celui des corps dans les images- délivra ainsi une bataille à sens unique contre la pesanteur de l’existence. « You have to Let it go », comme le disait Iceman à Maverick plus tôt dans l’année. Pourquoi le cinéma en salles ? Pour ça. Pour synchroniser au même moment et dans un même endroit les chakras de l’inconscient collectif et les libérer ensemble de leurs enclaves. Bref, c’est important. Et l’Arras Film Festival nous a une nouvelle fois rappelé pourquoi.

 

FIFAM 2022 : « Freak Orlando » ou la monstrueuse parade de Ulrike Ottinger

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Objet de cinéma expérimental évoquant à la fois Virginia Woolf, Tod Browning et Fritz Lang, doublé d’un manifeste queer sur le genre, la difformité du corps, l’interchangeabilité des sexes et leurs représentations dans l’art, Freak Orlando est une monstrueuse parade, une orgie kitsch surréaliste et grotesque menée par deux créatures hors du temps interprétées par Magdalena Montezuma et Delphine Seyrig. Une œuvre excentrique, transgressive, inclassable, dont l’extravagance visuelle déroute le spectateur autant qu’elle ne l’enchante.

Figure de la nouvelle vague allemande, Ulrike Ottinger nous plonge ici dans un Berlin industriel et déluré figuré par « Freak City », étrange centre commercial (qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Mall abandonné du Zombie de Romero sorti trois ans plus tôt) aux allures de dépotoir apocalyptique, investi par une secte d’extraterrestres hermaphrodites dont les gourous ne sont autres que la vedette du cinéma d’avant-garde Magdalena Montezuma et une Delphine Seyrig lunaire, coiffée comme la fiancée de Frankenstein. Freak Orlando 

L’imagination tordue et le futurisme anachronique d’Ottinger n’ont aucune limite. Réceptacle de toutes les représentations les plus abstraites, cette « ville monstre » renferme une galerie de créatures survoltées célébrant un carnaval de la laideur : nains dalmatiens, poulets à têtes de poupées, femmes à barbes, martyrs, sœurs siamoises ou encore Christ transgenre.. Autant de monstres difformes qui peuplent cette galaxie du grotesque faisant fi de tous les codes établis, de toutes les conventions narratives classiques. Succession illogique de saynètes cauchemardesques, tableaux mythologiques et autres visions azimutées qui renvoient à la fois au théâtre de l’absurde et de la cruauté, Freak Orlando est une mise en scène décapante de la marginalité dans tous ses excès, en continuel dialogue avec le chef-d’œuvre de Tod Browning. Ici, les banquets de l’immobilisme organisés dans des bassins vides ne sont plus vecteurs de sociabilité, les puissants crucifient leurs proies à tout-va et les plus faibles embarquent pour l’asile à bord d’un lit à roulettes tiré par un souffre-douleur. De même, le film déploie jusqu’à l’épuisement la mécanique lancinante et cyclique d’un cirque de la nudité et de l’horreur, comme l’illustre l’interminable transe des flagellants ensanglantés, tous vêtus de cuir, déterminés à aduler ou à persécuter la figure androgyne et immortelle d’Orlando.

Exercice de style expérimental et hybride visuellement somptueux, Freak Orlando met en exergue les thèmes de métamorphose et de la transgression, deux motifs caractéristiques du cinéma underground des années 80. L’iconographie baroque et jouissive d’Ulrike Ottinger joue avec les mythes, les allégories et les symboles dans cette gigantesque mascarade, satire acerbe d’une société de consommation moderne, aveugle et décadente.

Sévan Lesaffre

Extrait

https://www.youtube.com/watch?v=7lWR2Bm2YzQ

Synopsis : Un personnage excentrique, ne subissant ni la loi du temps ni celle de l’éphémère, réalise le vieux rêve de l’androgyne en parcourant le monde, de sa création à aujourd’hui, changeant de sexe et d’époque. Au gré de son odyssée, il réalise que la peur, la cruauté et la folie humaine sont intemporelles et universelles.

Freak Orlando – Fiche technique

Réalisation : Ulrike Ottinger
Scénario : Ulrike Ottinger
Avec : Delphine Seyrig, Eddie Constantine, Magdalena Montezuma, Albert Heins, Claude Pantoja, Hiro Uschiyama…
Production : Renée Gundelach, Sibylle Hubatschek-Rahn
Photographie : Ulrike Ottinger
Montage : Dörte Völz-Mammarella
Musique : Wilhelm D. Siebert
Durée : 126 minutes
Genre : Comédie / Fantastique
Sortie initiale : 6 novembre 1981

FIFAM 2022 : Saint Omer d’Alice Diop

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4.5

Nouveau jour de gloire au FIFAM 2022 : salle comble pour la présentation de Saint Omer en présence d’Alice Diop, sa réalisatrice. Avec une précision documentaire, elle construit un récit bouleversant en inventant notamment le personnage de Rama, une esquisse dont le passé se dessine par petites touches. Empruntant aussi bien à Marguerite Duras qu’à Robert Bresson, Saint Omer est une plongée dans les affres du lien mère-fille, décrit comme une relation à la fois bénie et monstrueuse. C’est le regard des femmes sur une femme qui compte surtout ici. Une œuvre rare et engagée.

Quand la mer(e) monte 

Saint Omer commence par un souffle et se termine par un souffle (les deux rappellent le mouvement de la mer), c’est d’ailleurs cette question qui a inspiré Alice Diop dans son écriture, jusque sur le plateau : « sur le plateau, j’étais effondrée, aspirée par le souffle de Guslagie, par sa performance, et je traversais les scènes comme elle, en même temps qu’elle ». Ce souffle embarque le spectateur dans des scènes de procès où Laurence Coly, mère infanticide, est interrogée, et qui peuvent durer jusqu’à 22 minutes. Pour peu qu’on soit pris dans sa parole, son regard, alors le film se déroule dans une tension particulière et nous ne faisons que regarder, sans pouvoir détacher les yeux de l’écran, sans presque pouvoir respirer, reprendre notre souffle. Avec une précision documentaire, mais aussi une fascination et un goût du travail, Alice Diop a suivi le procès de l’affaire Kabou, toutes les paroles que prononcent Laurence Coly, la juge, l’avocate, sont au mot près (à part pour une histoire de chimères que nous ne révèlerons pas) ce qui a été dit au procès. Cependant, si la matière documentaire impressionne, la fiction aussi. Avec le personnage de Rama, esquisse, qui regarde Laurence, et tente d’en percer le mystère pour se rendre compte qu’elle se regarde aussi en miroir, Saint Omer devient un récit passionnant du lien, de la maternité, de l’universel.

Alice Diop ne s’empare pas simplement d’un fait divers pour faire « histoire vraie », elle fait fiction avec ce qui vient de la vie, du réel, pour mieux nous questionner, et surtout s’interroger sur ses propres sentiments, sensations. Pourquoi a-t-elle été prise d’un sentiment de familiarité en découvrant la photographie de Fabienne Kabou dans la presse (avant qu’elle ne soit retrouvée) ? Pourquoi le spectateur se sent-il si proche de Rama, de son regard, de son intensité de personnage pourtant subjectif ? Aucune réponse n’est donnée sinon celle de l’universel qui parle à l’intime, de l’intime qui devient soudain universel.

Alice Diop ne construit pas un récit de vérités, ce qu’un procès tente toujours de faire, mais elle fait s’épaissir le mystère. Les portraits qu’elle esquisse ne sont pas définitifs. Son regard de cinéaste lorgne plus du côté d’un Robert Bresson avec Procès de Jeanne d’Arc ou d’un Bruno Dumont, toujours avec Jeanne. Saint Omer est construit à travers des regards. Le regard de Rama sur Laurence. Le regard d’autres femmes présentent dans la salle, qu’Alice Diop filme avec une belle intensité. Le regard de Marie Ndiaye qui a d’abord écrit La vengeance m’appartient sur cette même affaire Kabou avant de co-scénariser Saint Omer. Enfin, le regard d’Alice Diop qui retranscrit des heures de procès et qui, jusqu’au montage, décide quelles coupes elle opère dans la fiction (de plus en plus raccourcie), dans le documentaire (elle a aussi co-écrit le film avec sa monteuse, Amrita David).  C’est cette « ronde de regards » qui coexistent et qui fondent l’intérêt de Saint Omer. Comme Bonello avait fait sien Saint Laurent (il suffit de comparer son biopic à celui de Jalil Lespert pour le comprendre), c’est ici qu’Alice Diop fait sienne Laurence Coly.

 » Je ne sais pas et j’espère que ce procès pourra me l’apprendre »

A ce titre, la réalisatrice a très bien compris la force des images et de leur écho en nous. A travers des images d’archives de l’enfance de Rama (très bouleversantes dans leur simplicité qui raconte tellement), à travers un mythe qu’elle regarde par le prise du cinéma en s’intéressant aux visages que Pasolini a filmés dans Médée. Surtout, elle convoque la force de la sublimation du réel (au sens de l’élever, le raconter autrement que par ce qu’il dit déjà dans l’image), avec Marguerite Duras. L’autrice aurait ainsi pu écrire, en substance, « Sublime, forcément sublime Laurence C. », référence à son texte sur la mère de Grégory alors accusée un temps du meurtre de son fils. C’est pourtant un extrait d‘Hiroshima mon amour qui est diffusé dans Saint Omer. Quoi de plus bouleversant que de convoquer ce texte sur Hiroshima, preuve s’il en est de ce que l’art peut faire au réel et inversement. Face à l’horreur de l’événement, Duras oppose un texte décousu, intense, un texte de présent, de réminiscences, de folie et de douleurs et invente cette « mémoire de l’oubli ».

Au final, Saint Omer devient un récit intime et universel, intensément rivé aux visages de ses actrices, ses silences disent beaucoup, autant que le foisonnement du texte, des interprétations qu’il induit sur un personnage qui ne cesse de nous échapper. Le film, des mots de la réalisatrice, devient une réponse à des images manquantes. Point ici d’héroïnes, mais des femmes qui traversent autant le réel que le fictionnel et qui se regardent autant qu’elles nous regardent. Ces femmes qui sont mères, ont été filles, qui sont habitées par ce lien aussi puissant qu’il peut être destructeur, mais qui est à l’origine de tout. Alice Diop partage donc avec Céline Sciamma une directrice de la photographie commune, la géniale Claire Mathon, mais aussi et surtout ce désir de créer des récits qui partent d’un désir fort, d’un regard et qui ne font que déployer cette intensité première, ce sont toutes deux les inventrices d’un nouveau Nous et des créatrices d’images manquantes. Et c’est sublime, forcément sublime, et bien que âpre, il faut s’y abandonner, s’y accrocher et laisser les larmes couler (comme les visages du film) quand la voix de Nina Simone s’élève et que Rama rejoint sa mère.

Saint Omer : Bande annonce

Saint Omer : Fiche technique

Synopsis : Rama, jeune romancière, assiste au procès de Laurence Coly à la cour d’assises de Saint-Omer. Cette dernière est accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant à la marée montante sur une plage du nord de la France. Mais au cours du procès, la parole de l’accusée, l’écoute des témoignages font vaciller les certitudes de Rama et interrogent notre jugement.

Réalisation : Alice Diop
Scénario : Alice Diop, Amrita David, Marie Ndiaye
Interprètes : Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, Aurelia Petit
Photographie : Claire Mathon
Montage : Amrita David
Distribution : Les Films du Losange
Date de sortie : 23 novembre 2022
Durée : 2h02
Genre : Drame

France – 2022

FIFAM 2022 : Rencontre avec Alice Diop, réalisatrice de Saint Omer

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Rencontre avec Alice Diop à l’occasion de l’avant-première de Saint Omer, sa première fiction multiprimée inspirée de l’affaire Kabou. La réalisatrice met en scène le procès de Laurence Coly, une mère accusée d’infanticide. 

Quel a été le déclic pour réaliser Saint Omer ?

Alice Diop : Tout a débuté par une image qui accompagnait l’avis de recherche publié en 2015 dans le journal Le Monde. Lorsque j’ai vu cette photo prise par une caméra de surveillance, sur laquelle une femme noire pousse un bébé métisse emmitouflé dans une combinaison, j’ai immédiatement su qu’elle était sénégalaise. J’ai eu l’impression d’avoir une grande familiarité avec elle, étant moi-même mère d’un enfant métisse. C’est là le point de départ de mon obsession pour cette femme. Elle me fascinait davantage que l’ampleur médiatique et le caractère sordide, horrible, du crime en lui-même. Quelques jours plus tard, je suis tombée sur cette formule de la journaliste Pascale Robert-Diard : « Elle a déposé son enfant à la mer », ce qui renvoyait à l’idée très particulière qu’elle souhaitait le lui offrir. Cela ouvre un champ poétique, suppose un sacrifice mais aussi un acte très doux, très psychanalytique et durassien. En effet, l’ombre de Marguerite Duras plane constamment dans Saint-Omer. J’aime son écriture très clinique, très âpre. Duras a irrigué l’histoire dans sa dimension organique.

Vous avez assisté au procès de Fabienne Kabou qui a eu lieu en juin 2016. Quel a été le processus d’écriture ? 

Je m’y suis rendue avec la certitude qu’en tant que femme noire, j’allais forcément comprendre cette mère mieux que les autres. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Fabienne Kabou m’a fait entrevoir mes propres abîmes et m’a permis de réfléchir sur mon rapport à la maternité. J’ai également été fascinée par le rituel documentaire de la cour d’assises et de la justice en général. Pendant le procès, j’ai rédigé une centaine de pages de notes dans lesquelles il a fallu se replonger pour réaliser un premier travail de narration et, avant tout, dessiner un personnage.

Était-il important de parvenir à vous détacher du fait divers pour faire de Saint Omer un récit universel ?

En effet, tout l’enjeu de Saint Omer était de ne pas tenter de répliquer le procès mais plutôt de regarder, à ma place de femme noire, cette mère qui a commis l’impardonnable. Je voulais mener une enquête d’ordre existentiel. J’ai rapidement compris que cette manière de réfléchir sur moi allait parler de nous toutes en tant que femmes. Le fait divers était bien évidemment largement commenté dans la presse, pourtant la question de la littéralité a été complètement évacuée. Le film est un point de vue sur cet infanticide. Je ne raconte pas tout mais me concentre sur une traversée personnelle et très intime à partir d’émotions, de souvenirs de l’audience. Même s’il est très suggestif, le personnage fictif de Rama, la jeune romancière qui assiste au procès, est nourri par des éléments appartenant à mon vécu, à des émotions enfouies. En précisant les enjeux du scénario, sa trajectoire très silencieuse me donnait l’opportunité de me détacher de la vérité des faits et du reportage afin de mener à bien un geste politique fort : celui de permettre au corps noir de porter l’universel, tout en renouvelant sa représentation au cinéma. Au delà des réflexions tout aussi politiques sur la langage, la restitution de la parole, la figure de la mère, la dimension mythologique du monstre et du crime (cf la citation de Médée avec Maria Callas), il s’agit évidemment de raconter mon histoire, de dire quelque chose des miens, de répondre à une invisibilisation de la part de la société.

Quelles ont été vos références ? 

Jeanne d’Arc de Robert Bresson et La vérité de Georges Clouzot sont des références évidentes. Étrangement, je n’ai pas pensé à La Noire de.. de Ousmane Sembène. Sur le plan esthétique, il y a quelque chose de l’ordre de l’épure, de l’abstraction, de la peinture aussi. En ce qui concerne la lumière, la cheffe-opératrice Claire Mathon et moi-même nous sommes notamment inspirées de toiles emblématiques de Renaissance italienne comme La Belle Ferronnière de Léonard..

 

 

 

La beauté ordinaire et la vérité des visages renvoient notamment à Pasolini. Comment avez-vous réfléchi le casting ? 

J’ai rencontré Kayije Kagame et Guslagie Malanda au tout début du processus d’écriture. C’est la base de mon travail de cinéaste : dans mes documentaires précédents, je ne suis jamais partie de sujets mais des gens et de la richesse qui découle des rencontres. Il y a eu une vraie alchimie avec les actrices. En ce qui concerne Guslagie, par exemple, j’ai senti qu’il y avait dans son histoire intime, sa manière d’être, sa profondeur inaccessible et son regard insondable, quelque chose qui faisait écho au corps de Fabienne Kabou et ce que je voulais que soit le personnage de Laurence Coly. J’ai écrit le film en pensant à sa présence, laquelle a littéralement contaminé le scénario. Je comprenais intuitivement avec quelle matière intime elle allait jouer ce rôle. Idem pour Kayije qui a pourtant moins de texte. Le spectateur s’identifie au personnage de Rama, qui, au travers de l’expérience qu’elle vit lors du procès, fait la jonction entre l’universel et l’intime.

Sur plusieurs aspects, le film est à la frontière entre la fiction et le documentaire..

Oui, j’ai tenté de performer un rapport d’intensité à la vérité documentaire, à la fois à travers la restitution précise du texte du procès mais aussi grâce à la mise en scène. Je souhaitais faire dialoguer la matière fictionnelle avec le matériau du documentaire, essayer de faire dire au réel une vérité que lui-même n’aurait pas pu exprimer, et ce sans « gonfler » artificiellement tout ce qui relevait de la fiction. Il a donc fallu mettre en scène Saint Omer à partir de mon expérience de réalisatrice documentaire. Nous étions dans une recherche pure de la vérité de l’émotion au présent et il me semble que ce dispositif de tournage raconte ma direction d’acteurs. J’ai donné peu d’indications et tourné très peu de prises sachant que l’on ne peut pas tricher avec des plans-séquences de vingt-cinq minutes. J’aime l’installation et surtout la traversée de l’émotion dans le plan-séquence. Sur le plateau, j’étais effondrée, aspirée par le souffle de Guslagie, par sa performance, et je traversais les scènes comme elle, en même temps qu’elle. 

Diriez-vous que Saint Omer épaissit le mystère du meurtre plus qu’il ne cherche à le résoudre ? Cela était-il un choix ?

Si l’accusée justifie son geste en évoquant le maraboutage, le film lui ne résout pas la question de la sorcellerie. De mon point de vue, il s’agit plutôt d’une explication irrationnelle qui raconte un tas de choses complexes : la projection, les fantasmes, les à priori, l’exotisme.. Dans la fiction, Laurence Coly ignore pourquoi elle a tué sa fille et attend du procès qu’il puisse lui apporter des explications sur son geste. De même, mon propos n’a pas la prétention de résoudre l’énigme en apportant des réponses binaires. La violence est hors-champ également. Je me suis refusée à montrer le corps de l’enfant pour que le spectateur ne se focalise pas uniquement sur la reconstitution des faits.

Devenez juré au Festival international du premier film d’Annonay

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Chaque année, la ville ardéchoise d’Annonay accueille le Festival International du Premier Film, une occasion de réunir artistes et cinéphiles autour d’oeuvres de créateurs prometteurs.

Parmi les films présentés, dix premiers films inédits font l’objet d’une compétition, et le lauréat est choisi par un jury constitué de cinéphiles et encadré par un professionnel du cinéma.

Pour sa 40ème édition, qui se tiendra du 27 janvier au 6 février, le festival cherche des amoureux du cinéma pour constituer ce jury. Le premier critère, pour candidater, est avant tout d’aimer le cinéma, d’avoir envie de découvrir des films inédits et de vouloir promouvoir de jeunes artistes afin de faciliter la sortie de leurs films en salles.

Pour poser sa candidature, il s’agit d’envoyer votre autoportrait de cinéphile, de spectateur ou spectatrice, soit sous forme écrite (trois pages maximum), soit sous forme audio ou vidéo (trois minutes maximum) avant le 21 décembre.

Pour plus de renseignements, voir la page du festival :

https://www.annonaypremierfilm.org/festival-pratique/comment-devenir-jury/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=info+le+navire+juin+2022

Voir aussi notre entretien avec le directeur artistique du Festival, en 2020 :

https://www.lemagducine.fr/interviews/festival-international-du-premier-film-dannonay-37eme-edition-10024240/

Maryline Canto, une actrice sous influence : Interview

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Il est des actrices dont le septième art ne saurait se passer. Marilyne Canto en fait partie. Depuis plus de trente ans, L’actrice jongle, avec finesse et éclectisme, entre le cinéma et la télévision. Claude Chabrol, Dominique Cabrera, Xavier Beauvois ou encore Maïwenn –, la comédienne s’est illustrée chez les plus grands cinéastes de l’hexagone. En 2023, Marilyne Canto sera à l’affiche de trois films – Flo, La Voie royale et Néné superstar – dans lesquels elle jouera respectivement la mère de Florence Arthaud, une agricultrice et une journaliste. Nous avons rencontré une actrice éprise de liberté pour qui le jeu est un art (de vivre). Une interview aussi passionnée que passionnante

Vous avez commencé au cinéma très jeune dans L’Hôtel de la plage de Michel Lang et La Clé sur la porte de Yves Boisset. Vous avez aussi fait en parallèle des apparitions à la télévision (Joëlle Mazart ou L’été 36). Quand on regarde votre carrière, on voit que vous avez privilégiez plutôt le cinéma et que vous êtes revenue à la télévision à partir des années 2000. Quel rapport entretenez-vous avec la télévision ? Quels sont les liens qui relient votre carrière cinématographique à votre carrière télévisuelle ?

C’est surtout des choix de films et de rôles qui me guident. Je n’ai pas de principes trop rigides. Si on me propose des rôles intéressants comme dans Alex Hugo, par exemple, alors je fonce. Tous les rôles que j’ai eus à la télévision, je les ai aimés.

C’est aussi simple que ça. La différence avec la télévision est dans la gestion du temps et les conditions de travail. On va beaucoup plus vite sur un téléfilm. Le temps est plus compté à la télévision qu’au cinéma. On peut néanmoins faire des choses excellentes sur les deux supports. Ce n’est pas tant la diffusion qui compte que le traitement du sujet et l’écriture du scénario.

Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières. Il y a des séries tellement ambitieuses à la télévision. La télévision propose beaucoup de contenus de qualité. Le petit écran est marqué par une vraie diversité. Pour autant, il faut absolument continuer à aller au cinéma. Il faut qu’il puisse exister et attirer les spectateurs. Aller au cinéma, c’est quelque chose d’essentiel !

On note justement que votre carrière télévisuelle est jalonnée par des rôles dans des téléfilms policiers (Professeur Stern dans César Wagner, Marie dans L’Ile aux trente cercueils, Les Petits meurtres d’Agatha Christie) sans parler de votre rôle de Commissaire dans Alex Hugo. Qu’est-ce qui vous plaît justement dans le polar ?

C’est surtout la rencontre avec le metteur en scène et le personnage qui m’intéresse. Mon choix de jouer dans une série comme Alex Hugo s’explique par la possibilité qu’offre le rôle. La commissaire Dorval possède un caractère, une personnalité à laquelle je suis attachée. C’est un personnage d’autorité qui est en même temps extrêmement sensible. J’ai trouvé extrêmement bien de pouvoir jouer sur ces deux facettes. Qu’est-ce que je peux faire pour rendre un rôle complexe ? C’est vraiment une des questions qui m’anime. Je ne vais pas seulement jouer une commissaire, je vais jouer cette femme-là. Je ne suis pas attachée au polar. Je suis attachée à ce que je vais pouvoir donner dans le rôle. On met toujours un peu de soi dans les personnages qu’on joue. On ne va pas se mentir.

Justement, quel ressemblance la commissaire entretient-elle avec vous ?

Cette ambivalence entre la force et la fragilité. C’est vraiment les deux à la fois. Elle est forte et sensible.

Vous incarnez la commissaire Dorval depuis 5 saisons dans la série Alex Hugo, c’est la première fois que vous avez un rôle aussi récurrent. Comment on aborde un rôle sur la longueur ? Comment on fait finalement pour ne pas s’ennuyer et pour justement rester créatif ?

C’est une question qu’on se pose chaque année. Comment ne pas répéter le même comportement ? On travaille avec les metteurs en scènes, les scénaristes pour essayer de trouver ce qu’on peut faire afin de se réinventer. Sinon, c’est ennuyeux pour les spectateurs et les acteurs. J’aurais l’impression de radoter et le spectateur aurait la sensation de revoir sans fin le même refrain. On fait attention à ça en essayant d’apporter de la nuance. Je propose toujours des choses au réalisateur.

Cela fait partie du contrat. Les réalisateurs tiennent compte de ce que je peux leur proposer. Non pas pour exister plus mais pour exister mieux. On travaille comme cela. Tout le monde y gagne. Cette liberté me permet d’enrichir le scénario et le personnage. Et c’est là que cela devient vraiment passionnant. Il y a un dialogue qui se crée. Ce n’est pas facile pour les scénaristes de se renouveler sur des séries longues. Je pense que le public aime retrouver des personnages avec leurs caractéristiques. Le succès de séries telles que Colombo tient à cela. Ce qu’aimaient les gens, c’était la familiarité avec les protagonistes. On aime les retrouver tout en ayant le besoin d’être surpris. Cela marche dans les deux sens.  C’est aussi le cas avec les acteurs. Je pense par exemple à Jean-Pierre Bacri. Il a imposé  le rôle du type bougon qui râle tout le temps. Il a tellement travaillé ce stéréotype qu’il a réussi à le renouveler. C’est qui était beau et génial avec lui ! Il était surprenant tout en incarnant un rôle que tout le monde connaît. Pareil avec Belmondo qui jouait le rôle du casse-cou. Il avait un caractère tellement joyeux. Les gens adoraient sa pitrerie. C’est comme s’ils retrouvaient un membre de leur famille.

On a besoin de retrouver quelque chose qu’on aime et qu’on connaît. La familiarité et la surprise constituent, selon moi, la formule qui explique le succès d’une série ou d’un film. Une œuvre d’art est toujours appelée à devenir un objet intime. C’est la même chose dans Alex Hugo. Au début, mon personnage n’existait pas Il a été créé à partir de la 2e saison. On aime retrouver autant la commissaire Dorval qu’Alex Hugo. Pour réussir à jouer un personnage sur la longueur, il faut penser contre soi-même. Un acteur doit toujours tâcher de se surprendre lui-même. C’est hyper important !

Aborder un rôle sur la longueur peut faire peur. Est-ce que cela a été votre cas ?

Je n’ai pas pensé sur la longueur. Je n’ai pas tout de suite tenu compte de cela. C’est apparu au fur et à mesure. On faisait chaque année trois ou quatre films par an.  On a très vite su que cette série aurait du succès. L’injonction à se renouveler est survenue à ce moment-là. Notre souci a donc été de placer la barre très haut afin d’aller encore plus loin à chaque épisode.

Quel lien avez-vu tissé avec la Commissaire Dorval ?

Je me suis évidemment attachée au personnage. C’est comme remettre un costume. J’aime jouer sa mauvaise foi, son mauvais caractère, sa fougue ! On adore jouer ces contrastes-là. On les creuse si j’ose dire.

Cela a-t-il été le personnage que avez préféré jouer ?

Non, parce que j’ai eu tellement de rôles différents et enrichissants.  J’ai eu la chance de travailler avec des gens dont j’aime les films tels que Maïwenn ou Robert Guédiguian. Ces expériences ont toutes été passionnantes. Ce qui compte, ce n’est pas la taille du rôle. Je suis d’accord pour dire, aux côtés de Stanislavski, qu’« il n’y a pas de petits rôles, il n’y a que de petits acteurs ». Il m’est arrivé de refuser un rôle parce que je trouvais qu’il n’y avait pas assez de matière. Je craignais de m’ennuyer aussi. Chaque fois que j’ai accepté un film, je savais que j’allais en faire quelque chose avec le metteur en scène. Il faut toujours être mieux que le scénario. Accepter un rôle implique nécessairement un défi. On se demande ce qu’on va bien pouvoir faire le rôle. Il faut toujours être mieux que le scénario. C’est capital à la fois pour soi, pour le metteur en scène et surtout pour le film.

Ce qui est frappant dans la série, c’est la place accordée aux paysages

Les paysages ont une place non négligeable dans Alex Hugo. La série est très cinématographique. Elle crée, en effet, une rupture avec le sensationnalisme que l’on voit ordinairement dans les téléfilms policiers classiques, en optant pour l’introspection. Dans quelle mesure, Alex Hugo se distingue des autres séries policières actuellement diffusées à la télévision ?

Ce que vous dites justement. La série se caractérise effectivement par sa dimension cinématographique. Le décor est vraiment décisif. Le paysage est un personnage à part entière. Nos personnages jouent pour et contre cette nature environnante. L’espace de jeu a son importance. C’est vraiment le cas de le dire ici. Quand j’ai vu la série, j’ai tout de suite pensé au western. On était comme des cowboys se battant face à un environnement pour ou contre. Et puis, on a peur pour les personnages. Le paysage crée une sensation d’angoisse. Les personnages sont parfois en danger à cause de la nature. Cette dernière apporte une épaisseur  supplémentaire au scénario. Il n’y a pas beaucoup de séries où le paysage possède une présence aussi forte.

De fait, le personnage qui vous incarnez, la Commissaire Dorval, apparaît comme un rafraichissant contre-point aux personnages de « femmes flics » dont le rôle est souvent relégué au second plan au profit du héros masculin. Est-ce c’est cela qui vous a plu – et continue de vous plaire – chez ce personnage ?

Oui c’est ça que je voulais défendre. Je suis entouré d’hommes. Je ne voulais pas être relégué à une forme de personnage subalterne. J’avais envie de défendre une femme complexe, autoritaire et sensible. Elle a de l’humour et du sérieux. Il me fallait défendre ce personnage pour qu’il ne soit pas mis au second plan. Pour cela, il était nécessaire qu’il soit entouré de personnalités fortes. Je ne voulais pas que la Commissaire Dorval soit juste là pour régler des enquêtes. Elle possède une personnalité bien à elle. La série a toujours implicitement suggéré qu’elle aurait une histoire avec Alex Hugo. C’est sous-entendu. Cette ambiguïté entre attirance et proximité rend leur rapports complexes. C’est ce qui fait que ces personnages sont passionnants à jouer !

Votre personnage va-t-il réapparaître dans les prochaines saisons ?

Je vais arrêter Alex Hugo. Non pas parce que cela ne me plaît plus, mais parce que j’ai envie d’être un peu plus libre pour d’autres expériences. C’est une série qui est assez prenante. On tourne souvent de juin à octobre. Je suis très contente d’avoir pu jouer ce personnage de commissaire. J’avais, néanmoins, le désir de participer à d’autres projets. On m’a d’ailleurs proposé de jouer dans une pièce de théâtre.

Si on revient sur le plan cinématographique, vous avez une actualité plutôt chargée puisque vous allez être à l’affiche de trois films en 2023 dont Flo qui est un biopic sur Florence Arthaud et La Voie royale sur l’univers impitoyable des prépas. Deux œuvres qui évoluent dans des univers assez différents. Parlez-nous un peu des rôles que vous allez jouer ?

Alors là on m’a proposé deux fois des rôles de mère. Or, j’e n’ai pas fait beaucoup jusqu’à maintenant. Dans Flo, je joue la mère de Florence Arthaud. Je suis en duo avec Charles Berling qui joue le père. C’est un biopic sur elle. On voit sa famille. Comment celle-ci l’accompagne et/ou refuse ce qu’elle veut entreprendre. Dans La Voie royale, je joue une agricultrice qui a une exploitation de cochons. Aucun rapport ! Les choses sont variées. C’est ça qui est intéressant. Je joue la mère d’une jeune fille qui va passer de la vie à la campagne aux études. On observe comment elle va vivre ce passage de changement de vie sociale. J’ai aussi un troisième film prévu qui s’appelle Néné superstar. Le film se déroulera dans l’univers de la danse. On y suit une jeune fille qui veut jouer à l’Opéra de Paris. Moi, j’interprète une journaliste qui enquête sur le fonctionnement de l’Opéra.

Vous avez opté pour le grand écart.

Oui, c’est vraiment la richesse de ce métier ! J’ai la chance de passer de l’histoire merveilleuse de Florence Arthaud, une femme extraordinaire, à une exploitation de cochons. J’ai pu rencontrer des navigateurs aussi bien que la dame qui dirige l’exploitation de cochons.  J’adore ça ! L’interprétation s’ enrichie de ces rencontres. On est immergé, en tant qu’acteur, dans des univers extrêmement différents qui sont animés par des gens passionnés et passionnants. Jouer c’est avant tout rencontrer d’autres gens !

On observe une constance dans votre carrière. Qu’elle soit télévisuelle ou cinématographique, l’éclectisme et la curiosité dominent. On vous a vu chez Dominique Cabrera, Xavier Beauvois, Pierre Jolivet, Robert Guédiguian ou encore Claude Chabrol. Quel sont vos moteurs en tant qu’actrice ?

Le plaisir de jouer ! C’est toujours un plaisir pour moi. C’est vraiment la chose que je préfère le plus au monde. Ce qui me motive, c’est de continuer à jouer, de ne pas me répéter, d’aller encore plus loin. Vous savez, le jeu c’est une histoire sans fin. Comment on peut faire plus et mieux ? En continuant à travailler et à se dire qu’on peut et qu’on doit toujours faire mieux.

Misery, d’après Stephen King : Kathy Bates en tortionnaire de James Caan

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On ne compte plus les excellents romans de Stephen King, ni les excellents films qui en sont tirés. Si Shining (1980) de Stanley Kubrick reste la référence en la matière, Misery (1990) est un autre long-métrage qui tire son épingle du jeu. Huis clos glaçant (au propre comme au figuré), le film de Rob Steiner garde son spectateur en haleine au rythme d’un kidnapping tout en duplicité. Il vaudra à Kathy Bates un Oscar de la meilleure actrice.

Misery se concentre autour de deux personnages. Paul Sheldon est un auteur à succès, notamment connu pour sa série de romans Misery, du nom de leur héroïne dont il s’est lassée et qu’il souhaite faire mourir pour pouvoir passer à autre chose. Annie Wilkes est une ancienne infirmière vivant recluse dans un chalet du Colorado. Elle est, en outre, une fan inconditionnelle du personnage de Misery et du travail de Sheldon. Dès le début, la rencontre de ces deux êtres commence dans le drame : sous le blizzard de l’hiver du Colorado, Paul Sheldon fait une sortie de route. Par chance – ou malchance ? – Annie découvre sa voiture, extrait l’écrivain du véhicule et, l’ayant ramené chez elle, le soigne. Paul se réveille avec les deux jambes cassées, il est alité chez Annie qui lui apprend que les communications téléphoniques sont coupées pour un moment.
Sa voiture enfouie sous la neige, personne ne sait ce qu’est devenu Paul, livré à lui-même avec Annie, qui ne s’intéresse qu’à une chose : le devenir de Misery.

Misery est un film qui fonctionne notamment pour son ambiance, dont une très grande partie est due au travail de ses deux interprètes principaux. Rien n’est jamais dit au spectateur : tout est supposé, grâce à un jeu de regards, de phrases laissées en suspens et prononcées l’air de rien, mais pourtant lourdes de sens. L’Annie Wilkes composée par Kathy Bates est un étrange mélange de subtilité et d’intensité. Tour à tour mielleuse et explosive, l’infirmière qui a « recueilli » Paul est aussi glaçante que le paysage enneigé. Face à elle, l’écrivain désormais infirme dissimule l’état d’alarme général que sa situation lui inspire rapidement. L’usage du téléphone, le transport à l’hôpital sont toujours repoussés, sous couvert d’excuses prononcées avec un sourire désolé. Et puis, avec les jours, ces contacts avec l’extérieur ne sont même plus évoqués… Paul Sheldon l’a compris : inutile d’insister. Le spectateur partage sa psyché avec lui : l’on se sent reclus avec cet homme, l’on angoisse et l’on espère pour lui.

L’enfermement prend ici de faux airs de vacances : pas de cellule de prison ou de chambre capitonnée d’asile psychiatrique. Tout au long de Misery, la captivité est due aux éléments naturels, à cette météo déchaînée qui a brisé les deux jambes de Paul, qui a enseveli son véhicule et toute trace de son passage, et qui coupe les communications de cette maison déjà bien isolée.
Bien sûr, l’enfermement est aussi dû à la folie humaine d’une infirmière fan qui décide de garder son héros littéraire pour elle. Sans jamais admettre son abus et sa folie, Annie joue de son pouvoir en mêlant faux chagrin, colère feinte et tout un panel d’actes passifs agressifs pour essayer de culpabiliser Paul, pour prétendre que tout ce qui se passe est normal. Sans jamais reconnaître qu’elle a façonné la situation pour avoir l’emprise sur son captif – son patient, à ses yeux – Annie se révèle d’autant plus terrifiante qu’il faut la brosser dans le sens du poil, puisqu’elle n’admet jamais le mal qui l’anime. C’est ce qui installe cette ambiance si particulière dans laquelle le spectateur, bien à l’abri dans son canapé ou son lit, se complaît : la maison de l’infirmière est cosy, la neige dehors est immaculée, Paul, alité, reçoit ses trois repas par jour et fait la conversation à une Annie tout sourire d’entendre parler de Misery. Et pourtant, rien ne va et à la seconde où sa ravisseuse a le dos tourné, Paul cherche frénétiquement un moyen de s’échapper, avec constamment cette tension et cette menace de la voir le surprendre.

Dans Misery, le monde extérieur n’existe plus, à l’exception de ce shérif Buster qui cherche encore Paul. Mais là encore, ces scènes tournent autour de la captivité, du moins de la disparition. Dans ce long-métrage, toute trace de légèreté s’est envolée. Passage après passage, le spectateur n’a en tête que le kidnapping, la potentielle évasion salutaire et une aide extérieure tant espérée. Et dans la maison, Annie mène la danse : la survie de Sheldon est suspendue aux sautes d’humeur d’une criminelle qui se prend pour son amie ; ce genre d’amitié perverse qui a depuis longtemps dépassé le stade de la manipulation.

Sans en dévoiler davantage sur l’intrigue, on peut dire de Misery qu’il s’agit d’un film intense, très prenant et dont les bénéfices cathartiques marquent durablement. Evidemment dû au talent de conteur de Stephen King, Misery est aussi magistral grâce à l’interprétation sans faille de ses personnages principaux. Kathy Bates rafle même pour ce rôle l’Oscar de la meilleure actrice. Quand on sait qu’une autre comédienne, Kim McGuire (Cry Baby, 1990), avait signé pour le rôle, mais qu’il a finalement été ré-attribué à Kathy Bates, on a peu de regrets : l’actrice a effectué un travail impeccable sur le personnage d’Annie Wilkes. Et nous, spectateurs, nous régalons d’assister confortablement à ce thriller captivant.

Bande-annonce : Misery

« Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia » édité chez BQHL

Souvent considéré comme le film le plus personnel de Sam Peckinpah, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia met en scène le fidèle comédien Warren Oates, déjà aperçu dans La Horde sauvage ou Major Dundee, en tant qu’alter ego fictif du sulfureux metteur en scène des Chiens de paille. L’éditeur BQHL nous propose de redécouvrir ce chef-d’œuvre nihiliste dans une édition soignée augmentée de plusieurs bonus passionnants.

L’ouverture d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia compte parmi ses rares moments d’apesanteur. Teresa, la fille d’un riche propriétaire terrien, se prélasse au bord d’un lac, anesthésiée par le soleil et la quiétude des environs. Une musique douce, quelques canards voguant sur l’eau, une nature paisible. Ce tableau idyllique est toutefois rapidement battu en brèche par l’irruption soudaine de deux hommes, qui la prient de rejoindre son père, « El Jefe », pour une cérémonie en tous points glaçante. Enceinte, déshonorée au cours d’un rituel public pétrifiant, elle se voit contrainte de révéler, sous la force, le nom du père de son enfant. Le puissant baron du crime n’y va pas par quatre chemins : il pose aussitôt un contrat sur la tête de l’amant honni et se propose de grassement rémunérer celui qui la lui ramènera.

Séance tenante, Sam Peckinpah immerge le spectateur dans un Mexique pessimiste, presque nihiliste, loin des images d’Épinal et appelé à faire école dans un Hollywood qui va pourtant traiter ce long métrage en pestiféré. Alfredo Garcia, l’homme le plus recherché des environs, n’est déjà plus de ce monde. « Sa voiture a refusé le virage, il y avait des rochers, il est mort. » Benny, le pianiste raté d’un bar, l’apprend sans tarder mais y voit surtout l’opportunité d’empocher le magot à bon compte : il lui suffira de décapiter un cadavre pourrissant pour toucher les 10 000 dollars escomptés. Il va être aidé dans cette entreprise funeste par sa maîtresse qui, peu scrupuleuse, venait justement de se faire porter pâle auprès de lui parce que trop occupée à s’offrir à Alfredo ! Ce couple tellement cinégénique est capable de moments de tendresse (la séquence près de l’arbre) mais se caractérise surtout par ses soubresauts tapageurs. Après avoir passé la nuit avec Elita, Benny se désinfecte le sexe à l’aide d’un spiritueux. Il la réveille ensuite en la fouettant plusieurs fois avec un drap, avant qu’ils ne prennent la route ensemble, abrutis par les coups de feu, les riffs de guitare et leur éthylisme.

Il ne faut pas attendre d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia une construction dramatique classique. Sam Peckinpah y a d’abord vu un titre, puis une promesse : celle d’un film hautement personnel, partiellement autobiographique (comme pouvaient l’être les longs métrages de François Truffaut), au cours duquel il pourrait enfin s’affranchir des diktats des studios (à l’instar d’Orson Welles, il a vu plusieurs de ses films reconfigurés, amputés, dénaturés par ces derniers, dont Pat Garrett et Billy le Kid l’année précédente). Reprenons dans l’ordre. Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, c’est d’abord un titre et un pitch sommaire du scénariste Frank Kowalski. Le script, en mutation constante, va ensuite passer entre les mains des uns et des autres pour finalement ne se figer que sur le plateau de tournage, où Sam Peckinpah va faire de Benny son pendant fictif, au point de lui prêter ses lunettes personnelles et une partie de sa gestuelle. Mais la résonance entre la fiction et la réalité ne s’arrête pas là, puisque la photographie d’Alfredo que Benny montre à tous ceux qu’il croise n’est en fait rien de moins qu’un cliché de Warren Oates, son interprète. Alfredo est donc Benny, qui se substitue lui-même à Peckinpah, dans une quête commune de renouveau. La mise en abîme a quelque chose de vertigineux.

Science du cadre, désenchantement permanent, personnages tout en fêlures, fusillades occasionnelles, plans passés à la postérité (ce sac cerclé de mouches) : Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia présente suffisamment de reliefs pour que chacun puisse y trouver de quoi s’accrocher. Sam Peckinpah y imprime un faux rythme qui ne permet que de rares moments de respiration. C’est par exemple une demande en mariage pathétique, dans une sorte de bulle narrative, aussitôt éclipsée par une scène d’agression sexuelle au détour de laquelle la victime, Elita, devient elle-même actrice du forfait, en se montrant entreprenante. Cette caractérisation mi-fascinée mi-scandaleuse du seul personnage féminin important n’est pas sans rapport avec la réputation qu’avait Peckinpah à l’égard du sexe faible. Sa vision personnelle irrigue d’ailleurs tout le film et ce n’est certainement pas un hasard si le sulfureux metteur en scène, que l’on sait alcoolique, drogué et excessif, a décidé de résider plusieurs mois à Mexico City avant d’entamer le tournage. Il lui fallait se saisir de l’atmosphère des lieux pour mieux en restituer le ressenti subjectif.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia est un film de savoir-faire et de radicalité absolue. Il doit au premier son succès d’estime et à la seconde son échec commercial. Difficile de ne pas déceler du génie dans les partis pris de Sam Peckinpah, dans la construction de ses séquences, dans l’alternance des plans, parfois rejoués au ralenti dans son style spécifique, ou dans l’abîme et la perdition de ses personnages. Mais la médaille a son revers : un marketing mensonger, faisant passer le film pour une Horde sauvage bis, tué dans l’œuf par le désengagement rapide des studios et les interviews catastrophiques du metteur en scène. La profanation des tombes, l’amoralité des personnages (« Je veux en finir une fois pour toutes avec lui »), la succession des tragédies, bref la noirceur inexpiable mue par un homme qui n’a plus rien à perdre, inscrivent le film à mille lieues des usines à rêves hollywoodiennes.

BONUS ET TECHNIQUE

D’un point de vue technique, cette édition est très satisfaisante, avec une image stable, des couleurs cohérentes, des pistes sonores audibles et bien spatialisées, et malgré quelques discrètes scories.

Parmi les bonus, on notera tout d’abord la présence d’un passionnant livret de Marc Toullec, revenant sur la genèse du film, sa place dans la filmographie de Sam Peckinpah, le comportement de ce dernier lors de son tournage (retards réguliers, états seconds), ainsi que les conditions difficiles dans lesquelles il fut réalisé, notamment en raison de pluies torrentielles. On apprend aussi que Peter Falk aurait pu camper le premier rôle et qu’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia fut boycotté en Argentine, en Suède et en Allemagne. Rafik Djoumi, journaliste, rappelle l’appartenance contrariée de Sam Peckinpah au Nouvel Hollywood, établit des ponts entre Benny et le cinéaste (des lunettes aux mimiques en passant par la rédemption) et explique que cette représentation crépusculaire du Mexique fut un choc visuel en son temps, mais qu’elle s’imposera ensuite largement à Hollywood.

Au-delà des affiches promotionnelles destinées aux différents pays d’exploitation du film ou d’un court entretien avec la productrice Katy Haber, un documentaire de presque une heure donne la parole aux proches de Sam Peckinpah et aux parties prenantes d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia. Sont notamment évoqués la direction d’acteurs du cinéaste, laissant une grande liberté aux comédiens, l’importance de son travail au cinéma, qui l’aiderait à se sentir en vie, ses rapports aux autres (il est décrit comme fou) et aux femmes (qu’il ne respectait pas vraiment), les coupes intempestives dont ses films firent les frais ou encore quelques anecdotes croustillantes (notamment sur la marijuana ou le masochisme présumé de ses collaborateurs).

Détails sur le produit
Rapport de forme ‏ : ‎ 1.85:1
Classé ‏ : ‎ 12 ans et plus
Réalisateur ‏ : ‎ Sam Peckinpah
Format ‏ : ‎ Couleur, Cinémascope
Durée ‏ : ‎ 1 heure et 52 minutes
Sous-titres : ‏Français
Langue ‏ : ‎ Anglais (PCM Stéréo), Français (PCM Stéréo)
Studio ‏ : ‎ BQHL Éditions
Pays d’origine ‏ : ‎ France
Nombre de disques ‏ : ‎ 2

Bande-annonce

Note des lecteurs3 Notes
4.5

Controverses artistiques : Affaire CopyComic, « Piss Christ », incendie de l’« Espace Saint-Michel », La Grande Bouffe et la statue russe de Vladimir

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Attention, sujet inépuisable. C’est parce qu’elles peuvent se prévaloir d’une pluralité qui n’a d’égale que leur abondance que les controverses artistiques font l’objet d’un dossier permanent, régulièrement alimenté par nos rédacteurs. Cinéma, peinture, littérature, art contemporain, théâtre, musique… Partout et en tout temps, les artistes n’ont cessé de heurter les sensibilités, de bousculer l’ordre établi, d’interroger les sociétés, leurs valeurs et travers. Et quelquefois, ce sont eux qui se sont pris les pieds dans le plat. Épisode un.

Affaire CopyComic, par Jonathan Fanara
« Mauvaise blague chez les comiques ». C’est ainsi que l’émission Envoyé Spécial de France 2 a décidé d’intituler un reportage consacré à l’affaire CopyComic, du nom de la chaîne YouTube ayant éventé le plagiat dont se rendraient coupables bon nombre d’humoristes français. Malik Bentalha, Michaël Youn, Tomer Sisley, Gad Elmaleh ou encore Jamel Debbouze : les plus grandes stars du stand-up ont fait les frais des accusations de « Ben », le vidéaste anonyme qui a mis le feu aux poudres. Tous auraient puisé dans le répertoire de comiques étrangers, essentiellement anglo-saxons, de quoi alimenter leurs sketchs. Et la mise en miroir des spectacles des uns et des autres, dans des vidéos largement partagées, laisse peu de place au doute.
Gad Elmaleh aura beau partir en croisade contre ses détracteurs, l’affaire est entendue et certains passent même aux aveux, à l’image de Tomer Sisley. D’autres, comme Élie Semoun ou Kheiron, ne cachent pas l’existence de plagiaires parmi leurs homologues. La situation est si préoccupante que Jamie Masada, le propriétaire des salles Laugh Factory, qui ont vu émerger à Los Angeles Jim Carrey, Robin Williams, Chris Rock ou encore Eddie Murphy, déclarera aux journalistes de France 2 ne plus faire confiance aux humoristes français. On comprend qu’une blague testée et avalisée par le public puisse faire l’objet de convoitises. On se désole en revanche de constater que des grands noms du stand-up ont bâti leur carrière, ou du moins une partie d’entre elle, sur des récupérations discrètes et le non-respect du droit d’auteur.

Immersion, le « Piss Christ » d’Andres Serrano, par Jonathan Fanara
Le photographe américain Andres Serrano réalise en 1987 une photographie grand format polémique, représentant un crucifix immergé dans un bain d’urine, et éclairé par la droite. Cette œuvre a fait l’objet de nombreuses controverses, s’attirant notamment le courroux des groupes religieux radicaux, qui n’y voient souvent rien de moins qu’un impardonnable blasphème. Des manifestants se sont insurgés contre elle, des pétitions réunissant des dizaines de milliers de signatures ont cherché à en empêcher la publicité.
Présentée à Avignon en 2011, Immersion, rebaptisée « Piss Christ », fut vandalisée par des individus armés de marteaux, après que Civitas et trois parlementaires UMP ont exigé en vain son retrait de l’exposition « Je crois aux miracles ». Lui-même chrétien, Andres Serrano appréhende son travail comme une critique adressée à tous ceux qui exploitent les enseignements du Christ à des fins personnelles et pécuniaires. Il a d’ailleurs pris l’habitude d’user des « humeurs du corps » (sang, urine, larmes, sueur) et de la nudité ou des matières fécales pour choquer son public et susciter de vifs débats.

L’incendie du cinéma parisien « Le Saint-Michel », par Jonathan Fanara
« Lorsqu’on agresse ce qui est sacré aux yeux des hommes, il faut s’attendre au déclenchement de mécanismes aveugles. » C’est ainsi que le cardinal Jean-Marie Lustiger commenta l’incendie criminel du cinéma parisien « Espace Saint-Michel » au lendemain d’un drame ayant fait quatorze blessés, dont quatre sévères. Nous sommes en 1988 et Martin Scorsese dépeint dans son long métrage La Dernière Tentation du Christ un Jésus sombre, assailli par le doute. Cela engendre des réactions outrées de la part des intégristes religieux, qui s’opposent obstinément à la diffusion du film. Le lendemain de cet attentat, perpétré par des fondamentalistes rattachés à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, seize des dix-sept salles parisiennes qui projetaient La Dernière Tentation du Christ décident de le déprogrammer, pour des raisons de sécurité. Interrogée par les journalistes, une spectatrice, scrupuleusement fouillée à l’entrée du dernier cinéma permettant de le visionner, déclare alors vouloir assister à la projection du film pour poser un « acte contre l’intolérance ». Des autodafés de Jérôme Savonarole dans la Florence du XVe siècle à l’incendie de l’« Espace Saint-Michel » à Paris cinq siècles plus tard, la frontière est plus ténue qu’on ne le croit.

La Grande Bouffe, le scandale cannois de 1973, par Jonathan Fanara
Les critiques de cinéma n’en croient pas leurs yeux. Certains journalistes qualifient le film de « honte ». Les spectateurs grincent des dents. France Culture évoquera des années plus tard une « convulsion généralisée » sur la Croisette et des « réactions ulcérées ». Cinéaste particulièrement caustique, l’Italien Marco Ferreri prend le parti de satiriser la société de consommation et une bourgeoisie en pleine décadence dans La Grande Bouffe, long métrage pour le moins irrévérencieux, intégré dans la sélection française du Festival de Cannes 1973. Il y met en scène quatre amis économiquement privilégiés se retranchant dans une villa parisienne afin de se goinfrer jusqu’à en mourir. Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Michel Piccoli et Philippe Noiret se donnent la réplique, mordante, et présentent un microcosme désespérément dépourvu de valeurs. Rabelaisien, pessimiste, obscène, La Grande Bouffe, c’est du cinéma subversif à larges flots, un suicide gastronomique collectif, volontiers scatologique et d’une seconde lecture souvent sexuelle – cette Andréa Ferréol mi-madone mi-perverse. « Le scandale de la décennie », tout simplement, si l’on en croit certains. Et de ce massacre organisé sur pellicule, on retiendra notamment ce plan dérangeant, immortalisant un homme affaibli, alité et gavé sous les encouragements de ses complices : « Pense que tu es un Indien, à Bombay… » Aujourd’hui, signe des temps, la Croisette n’atteint de tels sommets d’indignation que lorsqu’un réalisateur danois confesse sa sympathie pour Adolf Hitler…

Russie : une statue politiquement significative, par Hervé Aubert
Début novembre 2016, le président russe Vladimir Poutine a inauguré une grande statue de 17 mètres de haut, installée juste devant le Kremlin. Cette dernière représente Vladimir, prince de Kiev. Outre l’évidente homonymie entre le souverain médiéval et le président actuel, le monument est vite interprété comme une véritable proposition politique. Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose. À la fin du Xe et au début du XIe siècles, Vladimir Ier dirige un pays appelé la Rus’ kiévienne, grand État qui recouvrait une grande partie des territoires des actuelles Ukraine et Biélorussie, ainsi que le Nord-Ouest de la Russie contemporaine, et dont la capitale était Kiev. À son apogée, la Rus’ fut le plus grand pays d’Europe, ayant tissé des relations étroites avec l’Empire Byzantin, mais aussi des alliances avec de nombreux autres pays d’Europe. Cette époque est largement employée par la propagande russe pour convaincre de l’existence d’un destin commun aux trois nations slaves, l’Ukraine et la Biélorussie devant, selon les tenants de cette idéologie, nécessairement s’unir à la Russie, ayant avec elle, outre une proximité culturelle et linguistique, une histoire commune. Cette idée existe depuis longtemps : l’image d’une grande Russie, englobant l’Ukraine et la Biélorussie, a été revendiquée par de nombreux souverains russes, et l’ancienne couronne des tsars s’appelait « couronne du Monomaque », faisant ainsi référence à un autre des grands princes de la Rus’. De plus, Vladimir Ier a une importance capitale dans l’histoire de la Rus’ kiévienne, puisque c’est lui qui a converti le pays au christianisme orthodoxe. Personne, en Russie, n’a été surpris d’apprendre que le projet de statue était soutenu par l’Église orthodoxe ; le monument a d’ailleurs été inauguré conjointement par le président Poutine et le patriarche Kirill. Rappelons que cette statue a été inaugurée deux ans et demi après l’annexion de la Crimée à la Russie, alors que les tensions entre Moscou et Kiev sont au plus haut. La statue est avant tout l’occasion de jouer à nouveau sur l’histoire, le président se présentant comme le successeur de Vladimir Ier, l’unificateur des nations slaves et le dirigeant d’une lutte spirituelle.