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Funérailles molles dans le Manoir des fantômes

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Dans ce roman au titre frappant, la chinoise Fang Fang explore une longue période de troubles successifs dans son pays. Tout en faisant sentir l’ambiance générale, elle s’attache aux destins de quelques personnes et familles, entre souvenirs qui remontent péniblement à la surface et tentation de l’oubli.

Le roman commence avec le sauvetage d’une jeune femme, repêchée dans une rivière juste avant de s’y noyer. Revenue à la conscience, elle est malheureusement amnésique. Sur quelques indices, le docteur Wu qui la soigne, décide de la nommer Ding Zitao. Celle-ci accepte de servir de bonne dans une maison que lui trouve le docteur. Bien des années après, celui-ci est étonné de la trouver toujours au service de la même famille. Devenu veuf, le docteur Wu épouse Ding Zitao et c’est un mariage d’amour qui voit la naissance de Qinglin. Ce dernier exprimera son amour filial tout au long de la partie du roman qui le concerne et dont il devient le personnage central en tant que narrateur. Qinglin comme son père sont obsédés par le passé toujours mystérieux de Ding Zitao. Celle-ci pourrait être issue d’une famille de bonne condition, car elle connaît le grand classique (ensemble long et raffiné) de la littérature chinoise qu’est Le rêve dans le pavillon rouge, au point d’en citer et reconnaître des extraits.

Les niveaux de l’enfer

Par amour filial, dès qu’il en a les moyens, Qinglin installe sa mère dans une maison qu’il lui offre. Malheureusement, à peine entrée dedans, Ding Zitao demande de quelle maison il s’agit (comme si elle se référait à son passé) avant d’entrer dans un état de léthargie dont elle ne ressortira jamais avant sa mort. Par contre, et même si la narration laisse constamment planer le doute, dans sa tête les souvenirs de son ancienne vie remontent. Après ce qu’elle décrit comme une longue chute, elle remonte par paliers successifs qui sont désignés comme les niveaux de l’enfer.

Le choix des funérailles molles

On comprend donc les origines de la jeune femme. Surtout, on réalise à quoi elle a été confrontée. Encore jeune, elle a dû assumer un rôle pour lequel elle n’était pas préparée. C’est son beau-père qui a tout décidé dans l’urgence. La famille Lu (rien à voir, on s’en doute, avec les petits beurres nantais) était visée par une « séance de lutte ». En tant que chef de famille, il a alors décidé d’un suicide collectif par le poison pour échapper à la torture et à l’exécution. Pour l’honneur de la famille, la jeune femme (originaire de la famille Hu), fut désignée pour enterrer tous les morts avant de prendre la fuite par un passage secret (et donc continuer de vivre). Mais, bien entendu, elle n’avait ni le temps ni les moyens (et encore moins la sérénité) de faire quelque chose de satisfaisant. C’est ainsi que l’on apprend (tardivement) ce que sont des funérailles molles, désignées ainsi car elles n’assurent pas la paix de l’âme selon les croyances chinoises.

Aspect historique

Bien entendu, la remontée des enfers que revit Ding Zitao par étapes détaille ce moment crucial de son existence, en faisant sentir les relations entre les différents membres de la famille et en mettant à jour la raison qui fait planer la menace de cette séance de lutte sur la famille Lu. Le point crucial abordé par ce roman très ancré dans la réalité historique est la réforme agraire, d’actualité en Chine dans les années 50. Cette réforme s’accompagnait de redistribution des richesses, ce qui est toujours particulièrement délicat. Ainsi, au cours de cette période, il était particulièrement mal vu d’avoir des possessions. Parmi les possessions visibles, on trouve évidemment toutes les constructions, mais aussi tous les terrains. Toutes choses qu’on n’abandonne qu’à regret et la période vit éclater de vives tensions.

Une séance de lutte

Pourquoi donc cette séance de lutte et en quoi consiste-t-elle ? Plusieurs générations auparavant, la famille Lu a fait fortune dans l’exploitation de la culture du pavot. De ce fait, elle possède une vaste demeure et entretient de la domesticité. À cause d’une jalousie, la famille est désignée pour une séance de lutte. Concrètement, les victimes ainsi désignées sont soumises à une sorte de vindicte populaire assez aveugle, qui autorise un défoulement agressif vis-à-vis d’anciens propriétaires terriens. L’époque étant à la redistribution des biens, ces séances tournent presque systématiquement à une torture qui va jusqu’à l’exécution sommaire. Et puis, une fois qu’une telle séance est programmée, les personnes désignées sont surveillées et ne peuvent plus s’échapper.

Une fiction poignante

On devine progressivement la nature du drame que Ding Zitao a subi, justifiant largement que son esprit se soit réfugié dans l’amnésie pour pouvoir survivre. La construction du roman permet une prise de conscience progressive de la complexité du drame d’ensemble subi par la population chinoise. Ceci dit, Fang Fang prend bien soin de proposer une fiction avec des personnages issus de son imaginaire. Elle intègre de façon poignante à son intrigue, de nombreux points qui appartiennent à l’histoire de son pays. Je pense par exemple à la période de lutte contre les bandits où on comprend qu’une frange de la population s’est laissé convaincre que c’était la seule voie pour vivre dans des conditions matérielles satisfaisantes, malgré les risques et la marginalisation. Cette période est également montrée comme une phase où la famille Lu a cherché à se reconstituer une honorabilité durable.

Troubles en cascades

Fang Fang construit son roman par chapitres de longueurs raisonnables qui apportent à chaque fois des éléments nouveaux, en particulier sur ses nombreux personnages. Et elle entretient le doute sur la relation que chacun.e entretient avec le passé. Que se passerait-il si Qinglin mettait sa mère face à des points qu’elle ne pourrait que reconnaître ? De même, la famille Lu (du moins le chef de famille) est montrée en train d’évaluer les chances de sa famille de se sortir de cette séance de lutte qu’elle considère comme une impasse. Est-ce que les actions positives de la famille peuvent quand même être prises en compte ? Fang Fang montre qu’en temps troublés, une vengeance peut se mettre en place de manière fulgurante, à la faveur des circonstances. Alors, il n’y a pas grand-chose à faire pour s’y opposer.

Funérailles molles, Fang Fang
L’Asiathèque, février 2019

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Rome est une femme de Michel Chevallier

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Michel Chevallier présente Rome est une femme, un roman policier qui flirte avec le thriller historique. Dans cette fiction fascinante et légèrement érotique, Cesare Accardi doit résoudre le meurtre d’une splendide jeune femme, retrouvée sur la plage, au cœur du fascisme italien… Complots, drames et dénonciations sont au programme de ce texte intrigant.

1935. L’Europe est en proie à une tension indescriptible, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. L’Italie attaque l’Éthiopie : la nation est tourmentée, elle doit égaler le dictateur allemand et s’imposer dans la tragédie… Pendant ce temps, Cesare Accardi, lui, n’avait rien demandé. Certes, il s’est engagé dans la police. Mais il ne s’attendait pas à devoir résoudre un meurtre absurde, en guise de première affaire criminelle.

Le commissaire Gaetano et Cesare face au mystère

Qui est Vantona Vizzi, cette magnifique créature féminine et dénudée, retrouvée sur la plage, si élégante — à la manière d’une statue romaine ? Cette découverte trouble le héros, qui commence à développer des sentiments ambigus pour la victime. Dans un style naturel et fluide, l’auteur embarque le lecteur dans cette spirale qu’est l’obsession. Ce héros bouleversé par ses pulsions interdites est bien déterminé à connaître la vérité. En revanche, il se confie auprès de son amie Liana qui le laisse indifférent. Pourtant, c’est bien elle qui est vivante !
L’inexpérience de Cesare et son désir de faire ses preuves ne lui ôtent en rien ses qualités humaines. D’origine modeste, le protagoniste se démarque des fanatiques du Duce. Heureusement, il peut compter sur l’aide de son supérieur hiérarchique.

Rome : cette ville qui est femme, sexe et sensualité…

Peu à peu, l’ambiance instaurée par Michel Chevallier prend une tournure poétique et très intéressante, du fait de sa complexité. Certes, Rome représente le plaisir de la chair, l’art, la joie — mais elle est emprisonnée par cette politique qui l’étouffe. Les personnages principaux paieront les frais d’un régime obscur, qui cherche à éteindre toute forme de liberté.
Dans un pays presque schizophrène, coincé entre le poids d’un Vatican traditionnel et la volonté de créer un empire symétrique, froid et sans âme, le lecteur est subjugué par l’atmosphère lourde qui entoure cette période historique terrible, qui a marqué au fer tout un peuple. Les fins connaisseurs de ce si beau pays qu’est l’Italie reconnaîtront les lieux emblématiques de la capitale, dont la Piazza Navona. Finalement, le récit qui en découle rend ce roman vraiment crédible.

Une enquête sous haute tension

Dans cette course, cette recherche du tueur — Gaetano et le jeune Cesare sont évidemment confrontés aux protecteurs du régime fasciste italien. Certains n’hésitent pas à trahir leurs meilleurs amis pour s’attirer les faveurs du dirigeant et de sa milice… À la manière d’un gigantesque kraken aux redoutables tentacules, le monstre politique s’immisce dans toutes les sphères de l’État corrompu.

Alors, comment faire, quand l’affaire elle-même est menacée par la pression ? Est-ce que les protagonistes réussiront à se défaire de cette boue, en luttant contre les ordres donnés ?
En définitive, Rome est une femme de Michel Chevallier incarne un livre clair-obscur, à la fois organique et violent, doux et léger à certains instants. Finalement, il parvient à jauger l’intensité de chaque chapitre, en créant une attente chez son lecteur. Par ailleurs, ce mélange entre l’érotisme et le trépas est un cocktail des plus explosifs, que l’on retrouve dans de nombreux romans du genre et même dans les classiques de la littérature internationale. En outre, la figure du vampire n’est-elle pas la preuve que l’on peut s’éprendre d’un mort et inversement ? Toutes les générations pourront apprécier la puissance de ce roman, à condition que l’on soit un peu renseigné sur l’Histoire. En effet, pour savourer toutes les subtilités de ce petit trésor, il est plus judicieux d’avoir quelques connaissances au sujet de l’Italie de Mussolini.

Rome est une femme, Michel Chevallier
Éditions L’Harmattan, octobre 2020, 234 pages

La Loi du scalp, de Lesley Selander

Lesley Selander est l’un des réalisateurs de westerns les plus prolifiques de la période phare du genre. Beaucoup de ses films, pour ainsi dire bâclés, ont valu à Selander la réputation de cinéaste de deuxième catégorie, les critiques n’épargnant pas son manque d’inspiration. La Loi du scalpWar Paint – échappe quant à lui à ce « jugement des flèches ». Inédit en France, ce film bénéficie non seulement d’un casting de premier choix – Robert Stark et Peter Graves – mais son scénario, ses décors et le traitement des personnages y sont remarquables. Une découverte éditée en DVD/Blu-Ray chez Sidonis/Calysta.

Titres trompeurs

On peut le dire, La Loi du scalp est un drôle de western, ou plutôt un western drôlement foutu. En témoigne cette première scène pré-générique qui plonge d’emblée le spectateur au cœur d’une confrontation à quatre au milieu du désert. Face à face, un couple d’indiens (on l’apprendra plus tard, un vaillant fils d’un chef cheyenne et sa sœur) et deux visages pâles. Une fois la scène terminée, le titre original, War Paint, s’affiche en lettres rouges. En réalité, la suite du film fera très peu de cas de ces peintures de guerre, pas plus que des scalps du titre français. Le scénario, loin des escarmouches classiques entre soldats et groupes d’indiens, va plutôt nous faire vivre les aventures d’une petite unité de dix soldats confrontée aux affres du désert.

Dix hommes en perdition

Le lieutenant Billings (Robert Stack) n’a qu’une obsession : réussir à apporter à temps un traité de paix vital au puissant chef indien Nuage Gris. L’aventure serait moins périlleuse si Billings n’avait pas la mauvaise idée de prendre pour éclaireur Taslik, l’Indien de la scène d’ouverture. Celui-ci ne va pas leur faciliter la tâche. Là où le film est très intéressant, c’est que dans une première partie il s’attache à nous présenter les dix soldats avec leur personnalité propre. Il y a ainsi le lieutenant intransigeant, le coureur de jupons, le type dont la femme vient d’accoucher, etc. Puis, dans une deuxième partie, les relations pourtant respectueuses entre l’officier et ses hommes vont se dégrader. Une défiance grandissante qui n’est pas sans rappeler celle à l’œuvre dans Fort Massacre. Un délitement qui va aller se renforçant au fil des épreuves que leur impose la Vallée de la mort.

La Vallée de la soif

De fait, La Loi du scalp a été entièrement tourné en décor naturel dans la fameuse Vallée de la mort. Le désert est d’une certaine manière le personnage principal du film, du moins l’antagoniste le plus sévère. L’aridité des lieux, leur caractère labyrinthique et l’épuisement qu’ils provoquent chez les soldats est très bien retranscrit en termes de mise en scène par Selander. Un décor qui offre aussi des scènes inattendues comme ce duel à mains nues sur les flancs poussiéreux d’une montagne ou cette grotte cousue d’or que les soldats troqueraient bien contre un peu d’eau. Autant de scènes qui font de cette Loi du scalp un western très original qu’il ne faut assurément pas manquer.

Bande annonce :

Fiche technique :

Réalisation : Lesley Selander
Titre original : War Paint
Bande originale : Emil Newman, Arthur Lange
Scénario : Martin Berkeley, Richard Alan Simmons, William Tunberg
D’après l’œuvre originale de : William Tunberg, Fred Freiberger
Format : 16/9
Processus de couleur : Pathécolor
Durée : 85 min
Date de sortie initiale : 28 août 1953

Contenu :

Bonus :

Présentation par Patrick Brion

Présentation du film par Jean-François Giré

Bande Annonce

Support : Combo DVD/Blu-ray

EAN : 3512394001398

 

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FIFAM 2022 : Rencontre avec les auteurs de La Guerre des Lulus

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Ce dimanche, le FIFAM a projeté en avant-première La Guerre des Lulus, adaptation signée Yann Samuell de la bande dessinée éponyme, qui narre les pérégrinations de quatre jeunes garçons orphelins au destin bouleversé par le début de la « der des ders ». Rencontre avec les deux auteurs amiénois, le dessinateur Hardoc et le scénariste Régis Hautière, mais aussi Thierry Barle, le producteur du film et Léonard Fauquet, un collégien picard de treize ans qui joue le petit Ludwig.

Quelle a été la genèse de cette bande dessinée ? Pourquoi avoir voulu ancrer une histoire d’enfants dans le contexte de la Première Guerre mondiale ?

Régis Hautière : L’idée de mettre en scène des enfants est venue très naturellement. J’ai « rencontré » la guerre de 14-18 en venant vivre dans la région. Originaire de Bretagne, la Première Guerre mondiale était pour moi quelque chose d’assez lointain. Nous n’avons pas de traces des combats dans le territoire breton. Mon installation en Picardie m’a fait prendre conscience que ce conflit était toujours aussi présent sur une partie du territoire français au travers des cimetières militaires, des mémoriaux, des restes de tranchées notamment… J’ai donc commencé à m’intéresser de plus près à la période. L’idée de mélanger ces deux thématiques, à savoir raconter une histoire à travers le regard d’enfants tout en utilisant la Grande Guerre comme toile de fond, s’est rapidement imposée car j’ai constaté qu’il n’y avait pas de bande dessinée accessible au jeune public sur le sujet. L’objectif de départ était de proposer un autre point de vue que celui des soldats, auxquels on rend hommage en oubliant souvent les civils, entre autres les 800 000 enfants orphelins qui eux aussi ont souffert. Regarder la guerre à leur hauteur permet de l’appréhender d’une manière différente, de comprendre leur très forte capacité de résilience face à la mort, la maladie, la perte des proches… En effet, d’un point de vue narratif, les enfants sont capables de surmonter des difficultés extrêmes, cela les fait grandir et évoluer. L’itinéraire des Lulus qui doivent apprendre à se reconstruire dans un monde en perdition ravagé par la guerre intéressait particulièrement Yann Samuell, le réalisateur.

Aviez-vous déjà travaillé ensemble auparavant ou La Guerre des Lulus est-elle votre première collaboration en tant que scénariste et dessinateur ?

Hardoc : Le premier tome de la saga est paru en 2013 mais Régis et moi, nous nous connaissons et travaillons ensemble depuis vingt ans. Nous nous sommes rencontrés dans les locaux de l’association amiénoise « On a marché sur la bulle », créée en 1995. Pour notre tout premier projet intitulé « Jeux de guerre », nous avions déjà ébauché des personnages qui ressemblaient étonnamment aux jeunes Lulus. Très vite, nous avons pris conscience de l’énorme potentiel que recouvrait cette histoire et avons embarqué pour une aventure plus longue et ambitieuse. 

À quel moment et pourquoi avez-vous eu envie d’entreprendre cette adaptation ? Le metteur en scène Yann Samuell est-il à l’origine de la proposition ? 

Thierry Barle : Non, du tout. C’est à la suite du succès de l’album oneshot « De briques et de sang » (2010), que nous avons été approchés par l’éditeur Casterman pour mettre en œuvre La Guerre des Lulus. Très vite, Les Films du Lézard ont perçu la force cinématographique qu’une telle adaptation pouvait transporter. Habitué à traiter du point de vue de l’enfance dans ses précédents longs-métrages tels que Jeux d’enfants (2003) ou La Guerre des Boutons (2011), Yann a tout de suite accroché. Il a fait de La Guerre des Lulus une fresque, une fantaisie, qui en réalité tient plus du conte d’aventure que du récit historique. L’écriture du script s’est étalée sur une durée de huit mois, avant d’aboutir au scénario final. Nous avons eu beaucoup de chance : au-delà des enfants qui ont tous été formidables, tous les acteurs confirmés qui devaient jouer les adultes ont répondu positivement au casting en moins d’une semaine. 

En tant qu’auteurs, comment avez-vous réagi à ce projet ? Étiez-vous inquiets d’apprendre que la BD allait être adaptée au cinéma, qui plus est en prises de vues réelles ?

Régis Hautière : Le fait que le cinéma s’intéresse à notre œuvre représente évidemment pour nous une vraie satisfaction. Elle traduisait en parallèle l’enthousiasme des nombreux lecteurs de la BD. Je m’en suis d’abord détaché compte tenu du nombre de projets d’adaptations pour le grand écran qui sont signés puis abandonnés ou qui n’aboutissent pas faute de budget. Je considère que lorsque l’on cède les droits comme nous l’avons fait, l’adaptation demeure forcément une réinterprétation de l’œuvre d’origine. Il faut donc accepter l’idée de la confier à quelqu’un d’autre, afin qu’elle devienne la vision subjective du cinéaste qui va s’en emparer. Yann s’est engagé à respecter l’esprit et les valeurs défendues dans la bande dessinée (la fraternité, l’entraide, l’abandon des frontières), aussi bien que l’intrigue et les personnages, tous traversés par des émotions contradictoires. Nous étions sur la même longueur d’ondes, surtout en ce qui concerne la ressemblance des jeunes acteurs sélectionnés pour interpréter la bande des Lulus. Il y avait une véritable volonté de sa part de réaliser un film qui reste proche de la BD et de son esthétique. D’un point de vue graphique, il fallait respecter une charte de couleurs tout à fait particulière qui est très travaillée. Les angles et la composition de l’image sont également très étudiés. L’inquiétude s’est davantage portée sur la potentielle valeur du long-métrage lorsque l’on connait les difficultés liées au fait de tourner avec des enfants. 

Avez-vous été partie prenante de l’adaptation ou bien êtes-vous restés à un poste d’observateurs réguliers ?

Régis Hautière : Là encore, il s’agit d’un travail d’équipe mais le réalisateur n’était en aucun cas dans l’obligation de répondre à nos exigences. Hardoc et moi avons été des observateurs durant tout le processus pour apporter un regard analytique sur l’adaptation. Notre mission consistait bien sûr à relire les différentes versions du traitement et du scénario pour apporter des corrections, le plus souvent sur des incohérences historiques. La guerre étant ici une sorte de monstre, d’ogre qui engloutit tout sur son passage, Yann Samuell a privilégié l’atmosphère du conte pour mettre en scène, à partir de son imagerie connue de tous, une dimension plus fantasmée de l’horreur de 14-18.

Hardoc : Le processus de création a duré trois ans. Nous avons découvert les lieux de tournage, rencontré plusieurs fois les enfants sur le plateau, vu des rushes, des extraits. Nous vivions des moments incroyables. Ce qui compte à présent, c’est la réception du film par le public…

Comment s’articule le scénario par rapport à la chronologie des douze tomes ?

Régis Hautière : Le scénario reprend le contenu des trois premiers tomes. Certains des personnages secondaires sont là. D’autres comme la « sorcière » et l’abbé, campés respectivement par Isabelle Carré et François Damiens, ont été inventés ou enrichis afin de donner plus d’ampleur à la trame. Par ailleurs, Yann Samuell a repris le personnage du tirailleur sénégalais, interprété par Ahmed Sylla, qui accompagne les Lulus en agissant directement sur leur destinée. À l’origine, ce dernier apparaît dans une histoire courte parue dans la revue « Pierre Papier Chicon » créée justement par les deux coloristes de La Guerre des Lulus. Le scénariste a également puisé dans le sixième tome pour construire tout l’incipit. La chronologie est d’ailleurs très différente puisque l’intrigue du film est ramassée sur deux ou trois mois, contrairement à la bande dessinée qui couvre toute la Première Guerre mondiale.

Pourquoi avoir fait le choix de réécrire la mort de Hans, le déserteur allemand ?

Régis Hautière : En effet, Yann Samuell a choisi d’emmener les Lulus sur le champ de bataille. Il était essentiel de mettre en scène la mort de Hans, interprété par Luc Schiltz, dans la mesure où sa disparition symbolise le premier traumatisme commun des Lulus, épreuve importante au sein de leur parcours initiatique. En effet, ce n’est qu’après la perte de ce père spirituel que les orphelins vont « faire famille ». 

Quant à toi Léonard, comment es-tu arrivé sur le projet ? Faisais-tu déjà du cinéma ?

Léonard Fauquet : Pas du tout. C’était mon premier casting. Je faisais du théâtre mais je n’avais aucune expérience dans le milieu du cinéma. Après plusieurs longues semaines d’attente, j’ai enfin obtenu le rôle. 

Pour jouer Ludwig, t’es-tu beaucoup imprégné du personnage de la BD ou au contraire plutôt du scénario ?

Léonard Fauquet : Naturellement, notre coach souhaitait que l’on se concentre davantage sur le scénario (Rires). 

Le film a-t-il été entièrement tourné dans les Hauts-de-France ? 

Thierry Barle : Nous avons arpenté la région et tourné en quarante-six jours entre les villes d’Amiens, Saint-Quentin et Hirson. Le tournage ayant eu lieu entre août et novembre 2021, un important travail d’étalonnage a été nécessaire pour rectifier les anomalies lumière et les faux raccords liés à la météo. Nous tenions surtout à tourner en décors naturels. L’Abbaye de Saint-Michel figure l’orphelinat de Valencourt, par exemple. Il a également fallu en construire d’autres entièrement et ce avec des moyens limités, comme la maison de Louison, la cabane des Lulus ou encore la mairie pour les besoins de la séquence de l’anniversaire de Luce. 

Pensez-vous déjà à une suite ? 

Régis Hautière : Oui. Pour tout vous dire, le film est en cours d’écriture. Tout dépendra du succès de ce premier volet. Nous espérons bien sûr que cela va marcher. 

Thierry Barle : Nous avons terriblement envie de réaliser la suite. Un premier chapitre a déjà été écrit. Il y aura une ellipse d’un an puisque évidemment les acteurs grandissent. 

FIFAM 2022 : La guerre des Lulus, Children of the mist : enfances sacrifiées

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L’attente fut longue, salle comble (et il y avait encore du monde dehors) ce jour pour le très attendu La guerre des Lulus, en présence de l’équipe du film. L’occasion pour l’un des auteurs de la BD d’origine, natif de la Somme, de revenir « à la maison ». Autre salle, autre ambiance, avec la présentation, en compétition, du documentaire Children of the mist. Dans ces deux propositions, il s’agit de parler d’enfances sacrifiées, mais les regards divergent. Retour sur cette 2e journée du FIFAM 2022.

La guerre des Lulus ou les désastreuses aventures des orphelins picards
Synopsis : À l’aube de la Première Guerre mondiale, dans un village de Picardie, quatre amis inséparables, Lucas, Luigi, Lucien et Ludwig, forment la bande des Lulus. Ces orphelins sont toujours prêts à unir leurs forces pour affronter la bande rivale d’Octave ou pour échapper à la surveillance de l’Abbé Turpin… Lorsque l’orphelinat de l’Abbaye de Valencourt est évacué en urgence, les Lulus manquent à l’appel. Oubliés derrière la ligne de front ennemie, les voilà livrés à eux-mêmes en plein conflit. Bientôt rejoints par Luce, une jeune fille séparée de ses parents, ils décident coûte que coûte de rejoindre la Suisse, le « pays jamais en guerre »… les voilà projetés avec toute l’innocence et la naïveté de leur âge dans une aventure à laquelle rien ni personne ne les a préparés !
Date de sortie : 18 janvier 2023

« C’est l’histoire d’enfants qui se construisent dans un pays qui se déconstruit », voilà les mots d’un des auteurs de la BD La guerres des Lulus à la fin de la projection du film qui l’adapte. Le film suit en effet, en accéléré, les étapes de la construction d’enfants, presque adolescents pour certains, des premiers amours en passant par l’amitié qui les lie très fort. Projetés dans la guerre, les gamins deviennent des débrouillards malgré eux. La guerre est représentée en arrière plan, mais souvent filmée de manière brutale et violente (on pense ici à la scène dans les tranchées, ou encore à l’incendie de l’orphelinat), telle qu’elle a été vécue par des centaines de milliers d’enfants devenus orphelins.

Il faut dire que Lucien, Luigi, Luce, Lucas et Ludwig (les « Lulus ») croisent sur leur chemin des adultes bourrus parfois, mais surtout bienveillants, prêts à les aider, qui finissent par disparaître, pour relancer les aventures. Un brin trop gentillet et propret, La Guerre des Lulus se suit pourtant comme un grand film d’aventures et d’amitié, donne un point de vue un peu différent sur la guerre, nous ne sommes pas ici dans les tranchées, mais parmi ceux qui n’ont aucune arme pour se défendre. Non dénué d’humour, La Guerre des Lulus joue beaucoup sur la naïveté de ses petits protagonistes tout autant que sur la grande maturité de certains d’entre eux. Tout est alors question de communication pour ces cinq gamins seuls au monde, mais surtout de se choisir une famille.

Graphiquement très travaillé, le film doit beaucoup à la bande dessinée qu’il adapte, dialogues ciselés, rebondissements, personnages très typés et donc souvent drôles (à leur insu!), tout va vite, tout contribue à l’émotion jusque dans la petite ritournelle qui accompagne le film.

Children of the mist de Ha Le Diem
Synopsis : Di est une fille de douze ans originaire des montagnes embrumées du nord du Vietnam. Elle appartient à la minorité ethnique des Hmong dans laquelle les filles se marient à un très jeune âge, évènement souvent précédé par le controversé «kidnapping de la mariée» qui se voit enlevée par son futur époux à l’occasion des festivités du Nouvel An lunaire.

Diem regarde Di, elle n’intervient que rarement, mais on sent qu’entre ces deux filles, le courant est passé au-delà d’un simple sujet documentaire. A l’image des étudiants de We, student ! (lui aussi présenté au festival), un lien amical se noue entre les deux filles, Diem a filmé Di pendant trois années, sachant l’inéluctable et au moment où elle raconte l’ayant déjà perdue dit-elle. Dans ce village vietnamien embrumé (très belle première séquence du film), Di vit assez insouciante sa vie de jeune fille. Elle a douze ans quand le film commence et plane pourtant au-dessus d’elle la menace, qu’elle prend comme un défi, d’un mariage prochain, pour lequel elle peut être « kidnappée » par son futur mari.

Une tradition que Di ne rejette pas, mais qui lui semble bien loin quand elle en parle, tout en étant très concret puisque sa sœur a été « kidnappée » et attend, à 17 ans, son 2e enfant. Cela ne l’empêche pas de flirter avec des garçons ou encore de parler de sexe.

Ha Le Diem suit le quotidien de la famille, s’adresse parfois à Di, l’exhorte à prendre sa destinée en main, à refuser ce qui est prévu. Children of the mist est le premier film de la jeune réalisatrice (31 ans), dans le cadre des ateliers Varan, qui porte un regard sur des coutumes qu’elle ne pratique pas, mais sans les juger frontalement. Elle tente de faire réfléchir Di et de réfléchir avec elle. Pourtant, Children of the mist est filmé comme un piège qui se referme sur Di, sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Il ne sera plus question dans la dernière partie du film que de s’en extirper. Que peut alors la caméra, parfois malmenée, dans ce qui se joue devant elle ? Sans jamais la désarmer, Diem ne lâche pas son sujet, s’y engouffre et tente d’insuffler un peu de lumière dans ce quotidien où les ados ne rêvent que de « redevenir des petites filles ».

FIFAM 2022 : Rencontre avec les auteurs de La Guerre des Lulus

Bande annonce : La guerre des Lulus

Bande annonce : Children of the mist

Pour La France : Allons Z’Enfants… : Arras Film Festival 2022

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Pour la France est inspiré d’une histoire vraie: la mort d’un aspirant à Saint-Cyr au cours d’un bizutage (pardon, « bahutage ») qui a mal tourné. C’est une tragédie personnelle : celle du réalisateur Rachid Hami, ayant perdu son frère dans cet accident absolument évitable. En France, un tel film devrait parler de lui, caméra à l’épaule et acteurs qui improvisent leur colère. Mais Pour La France est un film qui fait du cinéma pour s’adresser à tout le monde en grand-écran.

Epopée intime

Balayez d’emblée tout ce que l’histoire de Pour La France peut vous inspirer à priori. Le film de Rachid Hami n’est ni un fait-divers (mal) fait film, ni une auto fiction, ni même une oeuvre à charge contre l’armée. Oui, les origines algériennes du défunt entreront en conflit avec la Grande Muette et son protocole inchangé depuis l’invention de l’uniforme. C’est justement l’un des sujets du film: comment une famille musulmane accablée par le chagrin va imposer son deuil et son rite à l’institution nationale par excellence.

« Être reconnu, c’est reconnaitre qu’on existe » comme le dit le réalisateur. Hami se raconte et se livre sans doute dans la relation entre les deux frères incarnés par Karim Leklou et Shaïn Boumedine. Mais il narre aussi un moment de grande Histoire, au sens large du terme. Bref, il fait du cinéma, et dans les moindres pores de l’image.

La composition picturale est une affaire de synchronicité. Dans Pour La France, la maitrise du moindre pixel de lumière ne s’additionne pas mais se multiplie avec la direction d’acteurs. Leur synergie font parler les non-dits et suggèrent ce qui n’est pas montré, le cinéaste sublime ses personnages en peignant le mouvement silencieux de leurs émois. On appelle ça un travail d’orfèvre, qui permet au film d’elargir l’espace d’intériorité des personnages.

Histoire d’une Nation

Car Pour la France est un film qui voyage et fait voyager, au sens géographique et romanesque du terme. Le deuil, c’est le moment où le présent se fige dans le passé, mais Ismaël vit ses souvenirs comme si c’était maintenant. Sur le papier, on appelle ça des flash-backs, mais ils surgissent à l’écran comme une aventure de l’instant. La quête romanesque est à portée de subconscient: celui d’Ismaël pour poursuivre le fantôme d’Aïssa. Ismaël, le vilain petit canard de la fratrie, qui lit dans les yeux de ses proches que la mort s’est trompé de frère.

Dans le rôle, Karim Leklou creuse 50 nuances de profondeur de son personnage à chaque scène. Chez lui, l’épaisseur est plus que jamais le meilleur ami de la finesse, et son caractère naturellement disruptif joue harmonieusement à contre temps avec la droiture de jeune premier de l’excellent Shaïn Boumedine.

Au cinéma comme dans la vie, tout le monde a ses codes, de l’armée coupable aux familles endeuillées. Mais celui d’Ismaël n’est reconnu nulle part. Dans un monde où chacun a trouvé sa place dans le paysage symbolique, lui stationne hors cadre. Aïssa, le défunt avait tout d’un héros en devenir, de l’acabit de ceux qui changent l’histoire avec un grand H. Ismaël devra s’assurer que sa mort n’en soit pas le fin mot.

Sous le drapeau

Les symboles c’est ce qui permet au récit d’avancer, qu’il soit filmique où national. On peut et on doit les déconstruire, mais impossible de faire sans. L’histoire se raconte avec des images qui valent mille mots, et Rachid Hami en a conscience. Le fait-divers qu’il porte à l’écran ne doit pas être une histoire comme une autre, sinon Aïssa sera mort pour rien. Il faut donner du sens à la tragédie, à défaut de lui trouver une raison.

C’est la mission qui incombe à Ismaël: transformer l’accident en sacrifice en organisant les funérailles de son frère avec les responsables de sa mort. Il faut prendre sur soit pour trouver un compromis sur la base d’une injustice absolue. Le deuil d’Aïssa devient ainsi une cause nationale, où le corps d’armée le plus traditionnel dialogue avec une famille musulmane pour élaborer un rite funéraire commun. Deux frères et deux France qui ne font enfin qu’un, comme de ce dernier plan où la Mafia K’Fry  intègre l’hymne national. Une page d’histoire se tourne dans le bon sens: celui où Aïssa est mort pour quelque chose de plus grand que lui. Pour la France.


Bande-annonce : Pour la France

Un film de Rachid Hami

Par Rachid Hami, Ollivier Pourriol
Avec Karim Leklou, Shaïn Boumedine, Lubna Azabal
15 février 2023 en salle / 1h 53min / Drame

Le Messager (1971) de Joseph Losey : crépuscule historique et sentimental

Troisième et dernière collaboration entre Losey et le scénariste/dramaturge Harold Pinter, Le Messager (The Go-Between) est souvent considéré comme le magnum opus du cinéaste. Situé dans la campagne anglaise du début du XXe siècle, le récit est – à l’instar des travaux précédents du duo – une peinture brillante d’une société britannique à la veille d’un changement d’époque. Étude de classe et de mœurs d’une finesse rare, le film bénéficie en outre d’une mise en scène naturaliste de haut vol, d’une distribution impeccable et de la musique inoubliable de Michel Legrand. Certains costume dramas britanniques contemporains devraient s’inspirer de cette vision proposée par un étranger. Elle prouve que le classicisme de la forme peut cohabiter avec une critique profonde et subtile. 

“The past is a foreign country; they do things differently there.”

Installé en Angleterre depuis près de vingt ans après son exil des États-Unis où il était devenu persona non grata, Joseph Losey connut une première période « anglaise » sur un mode mineur, enchaînant les tournages modestes dans des genres variés. Tout change en 1963, lorsqu’il rencontre un fils d’exilés (ses parents étaient des juifs ashkénazes originaires d’Europe de l’Est) : Harold Pinter. L’acteur et dramaturge s’était récemment lancé dans l’écriture de scénarios pour le grand écran. Les deux hommes vont connaître ensemble une première consécration avec le brillantissime The Servant en 1963, suivi d’Accident quatre and plus tard. Si ces deux œuvres s’intéressent de près aux questions de classe et de sexualité dans une aristocratie engluée dans le passé, Losey et Pinter vont transposer ces sujets dans la campagne britannique de 1900 avec Le Messager, qui fait encore mûrir ces questionnements tout en donnant au cinéaste une grande liberté en matière de mise en scène, à la fois picturale et naturaliste. Cette adaptation d’un roman de Leslie Poles Hartley remportera la Palme d’or au festival de Cannes en 1971.

L’histoire est celle de Léo (Dominic Guard), un jeune garçon issu d’une famille modeste qui, invité par un camarade de classe à passer les vacances d’été dans sa famille aristocratique, dans le Norfolk, va involontairement endosser le rôle de messager d’un « couple interdit » formé par Marian (Julie Christie), fille aînée de la maison promise à un vicomte revenu de la guerre des Boers, et le fermier voisin Ted (Alan Bates). L’œuvre est d’abord un subtil roman d’apprentissage sentimental, Léo trompant son ennui éprouvé dans ce milieu rigide en courant les champs muni de messages secrets. Ce jeu innocent – le garçon ignorant initialement la nature du courrier qu’il transporte – prend une tournure différente lorsqu’il commence à éprouver des sentiments amoureux pour la ravissante Marian. L’enfant réalise alors qu’il n’est qu’un vulgaire intermédiaire dans un jeu qui n’est pas le sien – un jeu d’adultes. Les deux amants pourtant si charmants n’hésitent pas à exercer sur le garçon, réticent à continuer à jouer le rôle de messager, un chantage sentimental de bas étage. Suspicieuse, la mère de Marian en fait de même afin de découvrir la vérité. La fin du film révèle le résultat cruel de ces marivaudages : un suicide et deux destins brisés, dont celui d’une jeune victime innocente pour laquelle Marian, vieille et amère, n’éprouve aucune culpabilité même tardive.

A ce drame sentimental se greffe une peinture critique du milieu aristocratique. Par sa différence de classe, Léo n’aura jamais la même valeur que les membres de la famille de son camarade de classe. D’abord sujet de curiosité teintée de condescendance (on lui achète de nouveaux vêtements car on déplore qu’il porte toujours les mêmes, en outre inadaptés à la saison et donc à l’étiquette), le garçon remplit ensuite une fonction purement utilitaire. Marian, puis Ted, comprennent comment manipuler Léo, l’une par l’affection et l’autre par la camaraderie virile. Mais dès que ce dernier fait mine de vouloir sortir du rôle qu’on lui a assigné, ils dévoilent leur vrai visage et n’hésitent pas à faire pression sur le garçon. Les amants se retrouvent régulièrement pour assouvir leurs pulsions charnelles dans le foin de la ferme de Ted, mais ce dernier est complètement désemparé lorsque Ted lui demande d’expliquer ce qu’est « faire l’amour ». Bref, voici deux représentants de l’aristocratie qui ne supportent manifestement pas les règles morales rigides de leur milieu (en particulier le mariage arrangé) et prennent un plaisir juvénile à flirter avec le danger (comme ces messages qu’on cache prestement lorsque quelqu’un entre dans la pièce), mais qui ne sont pas prêts, pour autant, à laisser un élément exogène faire précisément cela, c’est-à-dire sortir du cadre rigide de sa condition inférieure. Derrière leur apparence amicale et leur amour sincère l’un pour l’autre, Marian et Ted sont coupables d’un égoïsme aveugle qui entraînera le jeune garçon dans leur perte.

Au scénario d’une finesse rare, ajoutons l’interprétation impeccable de tous les comédiens – jusqu’aux plus petits rôles, dans la grande tradition britannique – et la bande originale mémorable composée par Michel Legrand (thème qui sera repris bien plus tard comme générique de l’émission Faites entrer l’accusé !), qui n’était pas du goût de Losey mais qu’il finit, heureusement, par accepter. Le Messager demeure assurément une des grandes réussites du cinéaste américain. Un grand, un très grand film qui mérite d’être vu et revu.

Synopsis : Un jeune garçon de milieu modeste est invité par son camarade de classe dans une famille de l’aristocratie britannique. Il va servir de messager à la jeune fille de la maison qui vit des amours impossibles.

SUPPLÉMENT

Si l’on peut reprocher à ESC d’avoir été, pour une fois, chiche avec les suppléments, au moins le seul qui nous est proposé est d’une grande qualité, puisqu’il s’agit d’un entretien d’un peu moins d’une demi-heure avec Michel Ciment, directeur de la revue Positif et exégète de Losey auquel il consacra un livre et un recueil de textes. Comme de coutume dans ce type d’exercice, le spécialiste resitue d’abord l’œuvre dans le parcours du réalisateur, rappelant au passage ses affinités communistes et l’exil volontaire que celles-ci entraînèrent. Avec sagacité, Ciment observe que les peintures sociétales les plus justes sont celles qui sont réalisées avec distance, c’est-à-dire par des étrangers. Ainsi, la rencontre entre l’Américain Losey et le fils d’immigrés juifs Pinter donna lieu à une analyse très juste d’un milieu et d’une époque qui n’étaient pas les leurs. Illustrée par des extraits du film, l’analyse de différents éléments clés par Michel Ciment se révèle enfin passionnante, et permet de revoir le film et de profiter de ses qualités avec d’autant plus d’acuité. N’est-ce pas justement la qualité recherchée dans un supplément comme celui-ci ?

Supplément de l’édition Blu-ray :

  • Entretien avec Michel Ciment (25 min)

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

3.5

My Heart Is That Eternal Rose : romance et mafia Hongkongaises en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur My Heart Is That Eternal Rose de Patrick Tam, une love & mafia story toute en pastels et couleurs chatoyantes à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Rick et Lap sont des amoureux dont la romance est brisée par le meurtre accidentel de l’inspecteur Tang dans lequel Rick et le père de Lap sont impliqués. Ils sont obligés de fuir chacun de leur côté. Six ans plus tard, Rick, devenu tueur à gages, retrouve Lap, qui s’est fiancée au puissant des triades Shen pour sauver son père. Les deux réalisent vite qu’ils ont encore des sentiments l’un envers l’autre.

Love Story mafieuse à Hong-Kong

My Heart Is That Eternal Rose plonge passionnément dans les tropes des deux genres qui le construisent : la romance et le thriller mafieux. D’un côté, nous avons un jeune couple naïf à la relation amoureuse chaste, proche du « fleur bleue », dans un décor d’antan capturé avec un travail de photographie nimbé de douce lumière inspirant le rêve, l’utopie. De l’autre, le monde de la mafia va s’imposer à eux avec des lumières un peu plus crues, des décors tantôt cradingues, tantôt luxueusement grossier, occupé par des gangsters immondes, des prostituées asservies, des « bikinis et des gros calibres » pour reprendre l’expression de Stephan Hammond et Mike Wilkins dans Sex and Zen & Bullet in the Head.

La direction artistique du film, dans la continuité de Scarface (1983) et de la série Deux Flics à Miami (1984-1989), avec ses pastels chatoyants et couleurs saturées cachant souvent une réalité bien moins colorée, permet à Patrick Tam de confronter le romantisme jusqu’au-boutiste des deux personnages, joliment complétés par un jeune Tony Leung, formant ainsi un triangle amoureux, au cosmos nocturne des triades. Cette originalité d’ambivalence des tons ne sera pas sans évoquer un autre grand thriller mafieux romantique, un chef d’œuvre du genre, L’Impasse, réalisé par Brian De Palma quatre ans plus tard en 1993.

Ce jeu de tonalité pourra peut-être perturber les spectateurs non aficionados du cinéma Hongkongais, notamment des années 80, aux drames mouvementés par une Nouvelle Vague de cinéastes tels que Tsui Hark, Ann Hui et Alex Cheung. Si l’on ne remet pas en question ses gunfights inspirés par John Woo et Ringo Lam – alors devenus les papes du genre –, on pourra toutefois légèrement tiquer face à l’écriture de certaines séquences où les différentes tonalités peinent à être croisées de façon incarnée. On peut en effet penser aux retrouvailles entre Rick et Lap, six ans après avoir été éloignés par de tragiques événements. Rick, devenu tueur à gages, vient d’assassiner un témoin pour le compte du fiancé de Lap. Alors qu’il fuit, elle le retrouve par hasard lors d’une sortie véhiculée. Elle le reconnait, l’emmène. Le court dialogue qui suit cette rencontre du destin n’est pas sans prêter à sourire tant elle semble déconnectée de tout sens du réel. On pourrait reprocher à cette séquence comme à d’autres un manque de direction d’acteurs, en particulier du duo amoureux Kenny Bee / Joey Wong. Toutefois, n’oublions pas que le réalisateur et monteur Patrick Tam fut l’un des mentors de Wong Kar-wai. Être in the mood for love pour Tam ne reviendrait-il pas à élever les sentiments au point de repousser la suspension d’incrédulité dans ses retranchements les plus doux ?

My Heart Is That Eternal Rose en Blu-ray

Le film de Patrick Tam est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Il y a en effet peu à redire sur la présentation vidéo du film. La colorimétrie semble équilibrée, les images sont stables, et les plans les plus doux obéissent aux choix des directeurs de la photographie David Chung et Christopher Doyle (In the Mood for Love, et bien d’autres). Du côté du son, on privilégiera la piste stéréo au mix 5.1. En effet, la première est plus harmonieuse quant aux dialogues et sons d’ambiance, tout en ne manquant pas de panache. Le mix 5.1 valorise beaucoup trop les voix, ce qui pourra perturber le visionnage de plus d’un.

Le film est complété par un bel ensemble de compléments : l’habituelle et – toujours formidable – présentation du film par Arnaud Lanuque (pour lequel on va finir par établir un fan club), une nouvelle rencontre avec le cinéaste Patrick Tam qui revient sur ses débuts télévisés, la conception difficile du film, ses rapports avec l’acteur principal Kenny Bee dont l’acting est aussi remis en question par le producteur John Shum qui évoque aussi le cadre de production du film. Enfin, on trouve un court et efficace essai vidéo signé Alex Rallo revenant sur le travail de photographie du film en lien avec ses différentes thématiques, ainsi qu’un beau documentaire réalisé par Yves Montmayeur en 2007 sur la carrière du directeur de la photographie Patrick Doyle, revenant par ailleurs sur le nouveau paysage de talents Hongkongais d’alors. On n’y loupera pas la présence de quelques grands noms du cinéma tels que Fruit Chan, Wong Kar-wai ou Gus Van Sant. Pour terminer votre séance, vous pourrez enfin découvrir la bande-annonce du film.

Bande-annonce – My Heart Is That Eternal Rose (Patrick Tam, 1989)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1 BD-50 – Format Respecté 1.77 :1 – 1080p HD Encodage AVC – Langue : Cantonais DTS-HD Master Audio 5.1 et 2.0 – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Thriller/Romance – Durée : 1h30

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Rencontre avec le réalisateur Patrick Tam

Essai vidéo : L’impossible échappée

Interview de John Shum

In the Mood for Doyle – documentaire sur le directeur de la photographie par Yves Montmayeur

Bande-annonce

Sortie le 30 Juin 2021 – prix public indicatif: 25,00 €

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4.5

Black Panther: Wakanda Forever, déjà oublié

Après un premier opus très agréable et deux participations à Avengers, la franchise Black Panther disposait d’une place de choix dans l’actuelle phase du Marvel Cinematic Universe. Le décès soudain et tragique de Chadwick Boseman a malheureusement bousculé les nombreux plans de Disney/Marvel pour le personnage. En plus de perdre un acteur aussi doué qu’humain, le studio devait revoir l’intégralité de ses plans. Hors de question de remplacer l’acteur, ni d’annuler Black Panther 2. Le Wakanda doit avoir son défenseur. On promettait un film hommage, destiné à être aussi culte que le premier. Encore une promesse non tenue. Ça fait beaucoup.

Ça monte…

Le nouveau bébé du MCU est assez particulier et, bien que décevant, très intéressant. Le film s’offre une première heure et demie fluide et presque impeccable. On reste très éloigné de ce que propose Marvel habituellement. Quel plaisir. Le récit est intimiste, avec un peuple qui pleure la mort de son Roi et protecteur : T’Challa alias Black Panther. L’humour se fait rare, les dialogues fonctionnent et les personnages sont attachants. De tous, on retiendra Namor. Le grand méchant de ce film se montre sous un jour fascinant, au premier abord. Roi de Talocan, un autre royaume sous-marin lui aussi possesseur du vibranium (détail qui sera totalement balayé de l’intrigue malgré ses énormes conséquences sur le monde), Namor se montre sage, raisonnable et surtout, humain. On comprend ses motivations et les raisons qui le poussent à agir ainsi. Les dialogues avec Suri, héroïne principale de l’œuvre, sont réussis. On en vient presque à prendre parti pour son camp… au début.

Suri, quant à elle, assure plutôt bien la relève. Il faut dire que Chadwick Boseman avait mis la barre très haute. La cadette possède toujours cet esprit rebelle et futé qu’on lui connait. Laetitia Wright fait le travail malgré une tendance pour le surjeu plus ou moins acceptable. Dommage pour elle, toutes les autres actrices lui volent la vedette, que ce soit Okoye (Danai Gurira) et surtout Ramonda (Angela Basset) qui livre une performance magistrale. Le long métrage, quasi essentiellement composé de femmes, offre de bons dialogues qui font évoluer le monde du Wakanda et ses habitants. Parmi les nouveaux venus dans la future équipe B des Avengers, place à Riri Williams alias IronHeart. Si le personnage fonctionne, son costume reste assez ridicule et donne presque l’impression d’être dans le mauvais film. On ne demande évidemment pas un Iron Man bis, qui existe déjà par ailleurs, mais une tenue moins Power Rangers ferait meilleur effet à l’avenir. On retiendra aussi le retour assez anecdotique de Ross (Martin Freeman). Le Dr Watson de la série Sherlock ne sert ici pas à grand chose, malgré son importance essentielle dans le premier opus.

… et ça descend.

Malheureusement, après une première partie très réussie qui faisait figure de petit OVNI au sein du MCU actuel, Black Panther 2 chute complètement et à presque tous les niveaux. Dire que Disney fait vraiment n’importe quoi depuis les rachats de Marvel et/ou Star Wars est un euphémisme. La seconde partie du film rassemble une grande partie de ce qui ne va pas depuis quelques années. Commençons par Namor. Le personnage, au départ si charismatique, devient vite un méchant de plus, lambda et sans personnalité. Quel dommage et quelle cruelle déception. Disons-le, le film enchaîne brusquement les mauvaises décisions scénaristiques. Et si Disney avait demandé à ce que l’on accélère le rythme, afin de sortir le film dans les délais ?  L’hommage à Boseman, annoncé comme le plus beau jamais fait dans un film, est vraiment léger. On en parle au début, un peu par-ci, par-là et ensuite… plus rien, ou presque. Reste le générique Marvel du début, sans un son et réellement touchant, pour le coup.

Bon, l’histoire chute, O.K. Et après ? C’est encore pire pour les visuels. Beau au départ, le film devient de plus en plus laid. Les fonds verts sautent aux yeux et sont même douloureux. Et ce n’est rien comparé aux scènes d’action hideuses d’un point de vue de la CGI. On remarquera d’ailleurs que le visuel des films Marvel chute depuis le rachat par Disney. (On en connait la raison : Marvel/Disney demande trop aux équipes de FX pour des délais ridiculement courts, ce qui cause de nombreux burn out,  dépressions et démissions.) L’éclairage est souvent raté lors des scènes de nuit. On ne voit rien. Quant à Talocan, elle offre de sympathiques visuels, noyée sous la verdure des abysses. Pour le coup, on accepte l’éclairage ou l’étalonnage de cette lugubre cité aquatique.

Le pire revient sans doute aux séquences d’action, vraiment catastrophiques outre l’immersion ratée par les effets numériques hideux. Car ni la chorégraphie des combats, ni l’absence d’idée de réalisation, ni le montage abominable ne sauvent la mise. La première scène de combat du film, par exemple, est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. On pourrait presque y voir un monteur débutant à l’œuvre. On ne vibre jamais lors de ces séquences, à l’exception d’un affrontement plus réussi (mais à l’éclairage bien fade) sur un pont. Avec cette pauvreté affligeante, difficile de s’extasier devant Suri en nouvelle Black Panther. Non, décidément, quelle cruelle déception qui clôt une phase 4 dans l’ensemble très moyenne.

Black Panther: Wakanda Forever – Bande-annonce

Black Panther: Wakanda Forever – Fiche Technique

Réalisation : Ryan Coogler
Scénario : Ryan Coogler  /Joe Robert Cole
Acteurs : Letitia Wright / Dunai Gurira / Tenoch Huerta Mejía / Angela Basset
Musique : Ludwig Göransson (Rihanna : générique de fin)
Décors : Hannah Beachler
Sortie : le 9 Novembre 2022 en salles

Note des lecteurs19 Notes

2.6

FIFAM 2022 : La Passagère d’Héloïse Pelloquet, le désir n’a pas d’âge

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Porté par la beauté solaire de Cécile de France et la fougue du jeune Félix Lefebvre, La Passagère, premier long-métrage de la réalisatrice Héloïse Pelloquet, raconte avec tendresse la naissance du désir entre Chiara, une femme mariée et Maxence, son jeune apprenti, dans un paysage marin dont la délicate sensualité est propice à la romance.

Pour ce premier long-métrage à la fois romanesque et naturaliste, Héloïse Pelloquet (Comme une grande, L’Âge des sirènes, Côté Cœur) offre à Cécile de France le rôle de Chiara, héroïne moderne et libre, femme d’une quarantaine d’années et épouse d’un travailleur de la mer, qui revendique son droit au plaisir en succombant au charme d’un jeune apprenti interprété par Félix Lefebvre (remarqué dans L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier, puis Été 85 de François Ozon).

Réflexion sensible et plurielle sur l’adultère, l’obstacle au désir, la fusion de deux corps antinomiques, le bonheur.., La Passagère prend pour décor le petit port d’une île fictive près de Noirmoutier, sensuel reflet de l’état d’esprit de ses personnages bruts et authentiques, en quête d’un équilibre dans leur existence quelque peu désorientée.

Telle une étrangère, Chiara, femme belge à la fois bourrue et chaleureuse, rude mais épanouie, à laquelle Cécile de France prête sa beauté toujours solaire, est constamment confrontée au regard des autres, en particulier celui de la communauté de marins qui l’a accueillie à son arrivée en France. Anticonformiste, elle choisit en effet de bousculer sa destinée en tombant dans les bras de Maxence, jeune garçon plutôt réservé dont l’étonnante maturité va brusquement la fasciner. Lui, talentueux flûtiste pourtant sans grand avenir professionnel, est immédiatement troublé par son sourire éclatant, séduit par son regard brûlant de désir. Très vite — et c’est là sans doute la réussite du film –, l’apprentissage de la pêche se change en un véritable coup de foudre ; la délicatesse, la pureté et la musicalité de l’idylle naissante entrent en contrepoint avec la rudesse du métier alors que chaque geste, chaque moment d’intimité, chaque vibration, résonne comme le doux clapotis d’une vague intérieure.

Citant notamment l’émouvant Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian, la réalisatrice saisit ici toute la beauté du climat sentimental qui irrigue la trame. Elle chorégraphie avec précision les prémices de l’élan amoureux ainsi que la gracieuse animalité qui se dégage de cette union passagère, de cette machine tanguant quelque part entre douceur, maladresse et brutalité, tout en magnifiant les visages et corps des acteurs.

Avec pour seuls effets le gros plan et la radieuse lumière de la Vendée capturée par le chef-opérateur Augustin Barbaroux (L’Ordre des médecins, TeddyLa Passagère laisse également la part belle à la mise en scène intime d’une sexualité féminine intense, renforçant d’une certaine manière la qualité presque documentaire du film. Un mélo incarné avec passion et humilité par Cécile de France.

Sévan Lesaffre

Rencontre avec l’équipe du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet

Bande-annonce

Synopsis : Chiara vit sur une île de la côte atlantique, là où son mari Antoine a grandi. Ils forment un couple heureux et amoureux. Elle a appris le métier d’Antoine, la pêche, et travaille à ses côtés depuis vingt ans. L’arrivée de Maxence, un nouvel apprenti, va bousculer leur équilibre et les certitudes de Chiara…

La Passagère – Fiche technique

Réalisation : Héloïse Pelloquet
Scénario : Rémi Brachet
Avec : Cécile de France, Grégoire Monsaingeon, Félix Lefebvre, Jean-Pierre  Couton, Imane Laurence…
Production : Mélissa Malinbaum
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Clémence Diard
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Caroline Spieth
Musique : Maxence Dussère
Distributeur : Bac Films
Durée : 1h35
Genre : Drame, Romance
Sortie : 14 décembre 2022

FIFAM 2022 : A piece of sky de Michael Koch: humanité et nature dans un drame poignant

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4.5

Présenté en compétition au Festival International du Film d’Amiens (FIFAM), A piece of sky (Drii Winter) de Michael Koch est un drame poignant au cœur d’un village de montagne, une alliance magnifique entre nature et humanité où les liens entre les Hommes sont intenses, où l’animal a une place centrale. Un récit de corps, de mort aussi, mais surtout de saisons.

Trois saisons en enfer

Présenté par la vice-présidente du FIFAM comme un film qui commence par un gros plan sur une pierre et qui déroule ensuite un drame dans un village de montagne, avec des gros plans sur les hommes et la nature, A piece of sky n’est que cela : un élan d’humanité, un tableau de maître, porté par des voix prémonitoires, par une destinée tragique et contrainte au travail du corps, sans cesse renouvelé au fil des saisons. A piece of sky est une tragédie sublime. Dans cette première scène, plan d’une pierre, immuable, posée là pour des années, on voit aussi des voitures et motos serpenter la vallée, grimper la montagne. Le regard est autant porté sur la nature que sur les hommes qui la peuplent, la travaillent. Le titre original du film Drii Winter, autrement dit trois hivers, renvoie autant à la temporalité du film qui voit défiler trois hivers (dont l’un, joyeux, ne sera pas montré, juste évoqué), qu’à la place des saisons dans une vie de montagne. Michael Koch, qui signe ici son 2e film salué à la Berlinale, raconte autant la vie, les gestes, que l’histoire tragique d’Anna et Marco.

Sublime nature

A piece of sky est d’abord le récit de l’histoire d’amour entre Anna et Marco, sur laquelle tout le village semble avoir un avis. Par quelques plans simples, le réalisateur en dresse le portrait : un amour pudique, mais fort, qui est ancré dans le quotidien de la montagne. Marco est un bloc, mais il est aussi un personnage doux, attentionné. Quant à Anna, elle est sans cesse dans l’action, en mouvement. C’est presque aussi simplement que Michael Koch introduit le drame dans une scène de mariage, lors d’une danse intime, très belle entre les deux amants devenus légitimes, Marco s’éloigne, quitte la salle et les bras d’Anna, il semble malade. Ajoutez à cela un chant (par une chorale aux allures de chœur antique) prémonitoire et vous avez les ingrédients de A piece of sky qui prend le temps de raconter, de regarder. D’ailleurs, c’est souvent celui qui regarde qui est filmé, un peu à la manière de la Jeanne de Bruno Dumont, car l’importance des corps, du paysage, de la nature est soulignée par l’intensité des regards. A la manière dont il avait filmé la pierre dans sa scène d’ouverture, Michael Koch filme les visages en gros plans, donnant soudain une intensité nouvelle à leurs sentiments. Eux qu’il montre si petits face à la montagne prennent soudain un sursaut d’humanité. Michael Koch joue donc de ces regards, de cette intensité, mais aussi du décalage. Souvent ses plans commencent par un élément particulier, une insistance sur une fenêtre, un couloir, un objet, comme pour mieux raconter par le détail, l’enjeu d’une scène. C’est ainsi une fenêtre ouverte qui annonce la mort, mais aussi l’ouverture vers un ailleurs.

Corps tragiques

Dans ce jeu d’équilibriste, la durée des plans compte beaucoup car elle offre un autre rapport au temps, aux saisons aussi. Il y a des gestes immuables, des moments qui reviennent comme en écho (notamment la scène des foins qui sont envoyés vers la montagne et réceptionnés d’abord par Marco) et il y a les réactions de Marco qui changent brutalement, qui viennent tout bouleverser. Dans ce rapport au temps, c’est aussi le lien entre les êtres qui est raconté, leur rapport aux bêtes, que ce soit dans l’affection ou dans la mort. L’animal est autant montré comme un produit pour certains, que comme un être qui compte. Corps des animaux et corps des hommes se confondent. « Les corps étaient fondamentaux pour moi, j’ai  essayé de les mettre en scène de manière à les faire parler », déclare le réalisateur dans un entretien pour Arte. Souvent, une scène avec un animal annonce comme en écho la vie des hommes, ainsi lorsqu’une vache est saillie par un taureau, il ne faut pas dix minutes à Michael Koch pour faire dire à un homme du village « alors, c’est quand qu’il te fait un enfant? », en évoquant Marco devant Anna. Le réalisateur va alors tenter de déterminer, par l’entremise de ses personnages, ce qui compte vraiment. Il va alors distinguer le matériel, à l’aide notamment des patins à glace offerts par Marco à la fille d’Anna (qui l’appelle « papa ») et que l’enfant espère amener avec elle après sa mort, aux gestes, aux sentiments. C’est eux que Marco va garder pour lui pour plus tard. C’est pourquoi ces scènes en apparence banales deviennent les rudiments de la tragédie. Quelque chose de violent se noue alors, quand Marco sombre, mais le film offre à ce couple un nouveau souffle et c’est alors que A piece of sky prend une ampleur romanesque d’une grande intensité. Sublime.

A piece of sky : Bande annonce

A piece of sky : Fiche technique

Synopsis : Anna et Marco mènent une vie tranquille jusqu’à ce que, peu après leur mariage, Marco apprenne qu’il est atteint d’une tumeur cérébrale maligne. En raison de la maladie, ce dernier perd progressivement le contrôle de ses actes. Ces changements soudains de comportement, initialement perçus par Marco comme « libérateurs », s’avèrent rapidement difficiles à gérer pour Anna…

Réalisation : Michael Koch
Scénario : Michael Koch
Interprètes : Michèle Brand, Simon Wilsler, Josef Aschwanden
Photographie : Armin Dierolf
Montage : Florian Riegel
Production : Pandora Film Produktion, Arte
Durée : 2h16
Genre : Drame
Date de sortie : prochainement
En compétition au FIFAM 2022, récompensé à la Berlinade 2022 (mention spéciale).

Allemagne – 2022

FIFAM 2022 : Rencontre avec l’équipe du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet

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La première journée du FIFAM 2022 s’est terminée par la projection du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet, en présence de la réalisatrice et des comédiens Cécile de France et Felix Lefebvre (découvert dans Eté 85). Le film est autant le récit d’une romance que celui d’une émancipation féminine portée par l’actrice belge. Un film de corps, de travail et surtout de désir et donc de corps à corps. Récit de la rencontre entre le public du FIFAM et l’équipe de La Passagère.

Le côté documentaire, mêlé à la fiction, était déjà très présent dès vos courts métrages. Comment travaillez-vous le lien entre documentaire et fiction ?

Héloïse Pelloquet : J’ai un goût pour les films avec des frontières poreuses. J’aime que le romanesque vienne de choses très simples, filmer des héros, en l’occurrence ici une héroïne, ordinaires. Je voulais que mon film soit une aventure ordinaire, à la portée de tous. Il y a dans La Passagère un socle naturaliste très fort, la plupart des comédiens sont des gens du coin, sans texte appris, à la différence de Cécile de France et Felix Lefebvre qui ont une partition à jouer.
Je voulais aussi filmer le travail des marins pêcheurs et cela demande une certaine précision, une concentration. Le réalisme, ça nous ressemble, ça nous parle. On y ressent des sentiments communs, forts.

Combien de temps avez-vous mis à réaliser ce film, a-t-il été ralenti par le covid ?

Héloïse Pelloquet : Non au contraire, il a pu nous aider à être plus dans l’intimité. Nous avons tourné en avril 2020, il y avait peu de touristes malgré les vacances scolaires, nous étions comme dans un cocon, c’était un tournage très intime. Pour autant, l’écriture d’un film est longue, on a commencé à l’écrire en 2018 je crois.

Comment avez-vous fait naître ce couple de cinéma, avec des gestes de travail très techniques, physiques ?

Cécile de France : Félix n’était pas obligé d’être un pro puisqu’il était en apprentissage, mais il est venu avec nous en stage pour connaître les bons gestes, ceux à ne pas faire, car ça peut être dangereux. Nous avons été une semaine sur un bateau pour apprendre les vrais gestes, c’était important pour Héloïse de filmer la précision de ces gestes, et atteindre la justesse. Cela nous a aidé à construire nos personnages, même si avec Felix, on s’est blessé, on s’est abimé le dos, les mains, et on a pu vraiment se rendre compte que c’est un métier très physique.

Le corps est très important dans ce film, que ce soit dans les scènes d’amour ou justement dans la représentation du métier. Souvent, au cinéma, le corps disparaît, mais là il est vraiment représenté, que ce soit dans des gros plans sur les émotions des personnages, mais aussi dans la représentation du corps, que j’avais perçu dès le scénario, avec un travail sur l’animalité. Héloïse s’intéresse vraiment au jeu du comédien.

Cécile, vous jouez un personnage de femme marin-pêcheur, ce qui est assez rare, comment avez-vous perçu ce personnage à la fois désiré et très masculin dans son quotidien ?

Cécile de France : C’est un personnage brut, anticonformiste, c’est une femme entière. Je trouve ça fort qu’un jeune homme puisse désirer une femme d’âge mûr qui ne soit pas dans les habits de la séduction, qui aille contre la norme, tomber amoureux alors que ça sent le poisson, clairement.

Cécile, vous apparaissez ici dans un 1er long métrage, comment faire ce parti, parlez-nous de la lettre envoyée par Héloïse Pelloquet ?

Cécile de France: Souvent, un premier film c’est très émouvant, on y met les tripes. Dans sa lettre, une des plus belles que j’ai reçue, Héloïse était allée chercher plein de mes personnages et les liait à ce qu’elle voulait faire. Je voulais aussi jouer ce personnage désobéissant. J’avais vu et adoré ses courts métrages et je voulais tourner avec Imane Laurence qui est une de mes actrices préférées au monde.

Félix, comment avez-vous rejoint l’aventure de ce film ? Et comment on aborde le fait de jouer avec Cécile de France ?

Félix Lefebvre : De manière classique, j’ai passé un casting, j’ai rencontré Héloïse et ça a tout de suite matché. Elle m’a accordé sa confiance assez facilement, rapidement et ça m’a donné confiance à moi aussi. Pour jouer avec Cécile de France, on se place devant le miroir et on répète dix fois « je peux y arriver ». Puis, on arrive sur le tournage et on se demande comment on va faire, mais en fait Cécile est très humble, elle te met tout de suite à l’aise, c’est une collègue qui te parle à sa hauteur, il n’y a pas de rapport de force.

Comment s’est passé le tournage sur l’eau, sur un bateau ?

Héloïse Pelloquet : On ne pouvait pas faire semblant de pêcher, on avait des prises de 10 minutes, soit le temps pour remonter une filière. C’était un petit bateau avec une équipe réduite et quand on ne naviguait pas, une partie de l’équipe était dans un bateau à côté. Cela m’a rappelé le travail sur pellicule, que j’avais abordé pour un petit projet, où le temps est précieux, on retrouve l’intensité du moment, on tourne peu de scènes, on est à fond tout de suite.

Vous filmez de nouveau Noirmoutier comme dans vos courts métrages, la pêche également, avez-vous besoin de familiarité pour filmer ?

Héloïse Pelloquet : J’ai effectivement grandi à Noirmoutier, je m’intéresse beaucoup à la pêche, à la mer. La mer est aussi une symbolique parfaite pour un mélo, avec les tempêtes, les houles qui traduisent les états émotionnels des personnages. Pour tourner, j’ai en effet besoin de familiarité, de concret, de mes proches, pour moi ces décors ont une âme. Tourner à domicile, c’est construire un tournage très joyeux, très participatif.

Comment se travaille l’intensité des scènes d’amour dans le film ?

Cécile de France: Avec Félix, on a tous les deux la même manière de travailler, on écoute le boss ! Et quand on est face à un réalisateur avec une vision, c’est très simple. Avec Félix, on a le même rapport à notre corps, comme un outil pour raconter une histoire. Ici, il fallait raconter des scènes d’amour qui sortent de l’ordinaire, différentes de ce qui est filmé d’habitude, des scènes qui montrent la joie, la simplicité.

Héloïse Pelloquet : Les scènes d’amour sont un dialogue de gestes, je me suis interrogée sur la manière de filmer la jouissance féminine, la sexualité féminine. Si j’imagine quel humour elle a, j’imagine aussi dans quelle position elle fait l’amour, chaque geste est écrit, ça raconte les personnages. Je raconte des gens qui s’aiment et les gens qui s’aiment font l’amour.

Lorsque Chiara dit « j’aurai voulu vous garder tous les deux », on pense à Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian …

Héloïse Pelloquet : Oui, c’est une référence. C’est une scène dans le film de Gédiguian d’une sincérité désarmante, oui le personnage trompé souffre, est en colère, mais en même temps il a une réaction douce, j’aime les hommes doux au cinéma. Antoine, dans mon film, a une réaction douce, tolérante, je voulais une fin sans morale, sans jugement.

Qu’est-ce que le film a fait grandir en chacun d’entre vous ?

Cécile de France: Le travail avec les non acteurs. Ils ont une qualité de jeu qu’ils ne fabriquent pas, ça m’a apporté un nouveau rapport au jeu, au réalisme et à l’autre aussi.

Félix Lefebvre : Que c’est important quand on est bien entouré, qu’on sait où l’on va, qu’on se laisse porter par le réalisateur. Concernant les non acteurs, le fait d’arriver à leur endroit de vérité, c’est leur lieu, leur vie, et de ne plus jouer, mais de se laisser transporter dans leur univers.

Héloïse Pelloquet: Je ne sais pas encore ce que je pense du film, il n’est pas encore terminé pour moi, j’attends beaucoup de la réception qu’il aura. Mais j’ai trouvé la question de l’intensité du tournage, de la collectivité, j’ai su faire monter tout le monde dans l’aventure qu’est le film. C’est la manière dont j’ai envie de faire des films et je l’ai déjà trouvée, donc c’est un grand pas.