FIFAM 2022 : Rencontre avec les auteurs de La Guerre des Lulus

Ce dimanche, le FIFAM a projeté en avant-première La Guerre des Lulus, adaptation signée Yann Samuell de la bande dessinée éponyme, qui narre les pérégrinations de quatre jeunes garçons orphelins au destin bouleversé par le début de la « der des ders ». Rencontre avec les deux auteurs amiénois, le dessinateur Hardoc et le scénariste Régis Hautière, mais aussi Thierry Barle, le producteur du film et Léonard Fauquet, un collégien picard de treize ans qui joue le petit Ludwig.

Quelle a été la genèse de cette bande dessinée ? Pourquoi avoir voulu ancrer une histoire d’enfants dans le contexte de la Première Guerre mondiale ?

Régis Hautière : L’idée de mettre en scène des enfants est venue très naturellement. J’ai « rencontré » la guerre de 14-18 en venant vivre dans la région. Originaire de Bretagne, la Première Guerre mondiale était pour moi quelque chose d’assez lointain. Nous n’avons pas de traces des combats dans le territoire breton. Mon installation en Picardie m’a fait prendre conscience que ce conflit était toujours aussi présent sur une partie du territoire français au travers des cimetières militaires, des mémoriaux, des restes de tranchées notamment… J’ai donc commencé à m’intéresser de plus près à la période. L’idée de mélanger ces deux thématiques, à savoir raconter une histoire à travers le regard d’enfants tout en utilisant la Grande Guerre comme toile de fond, s’est rapidement imposée car j’ai constaté qu’il n’y avait pas de bande dessinée accessible au jeune public sur le sujet. L’objectif de départ était de proposer un autre point de vue que celui des soldats, auxquels on rend hommage en oubliant souvent les civils, entre autres les 800 000 enfants orphelins qui eux aussi ont souffert. Regarder la guerre à leur hauteur permet de l’appréhender d’une manière différente, de comprendre leur très forte capacité de résilience face à la mort, la maladie, la perte des proches… En effet, d’un point de vue narratif, les enfants sont capables de surmonter des difficultés extrêmes, cela les fait grandir et évoluer. L’itinéraire des Lulus qui doivent apprendre à se reconstruire dans un monde en perdition ravagé par la guerre intéressait particulièrement Yann Samuell, le réalisateur.

Aviez-vous déjà travaillé ensemble auparavant ou La Guerre des Lulus est-elle votre première collaboration en tant que scénariste et dessinateur ?

Hardoc : Le premier tome de la saga est paru en 2013 mais Régis et moi, nous nous connaissons et travaillons ensemble depuis vingt ans. Nous nous sommes rencontrés dans les locaux de l’association amiénoise « On a marché sur la bulle », créée en 1995. Pour notre tout premier projet intitulé « Jeux de guerre », nous avions déjà ébauché des personnages qui ressemblaient étonnamment aux jeunes Lulus. Très vite, nous avons pris conscience de l’énorme potentiel que recouvrait cette histoire et avons embarqué pour une aventure plus longue et ambitieuse. 

À quel moment et pourquoi avez-vous eu envie d’entreprendre cette adaptation ? Le metteur en scène Yann Samuell est-il à l’origine de la proposition ? 

Thierry Barle : Non, du tout. C’est à la suite du succès de l’album oneshot « De briques et de sang » (2010), que nous avons été approchés par l’éditeur Casterman pour mettre en œuvre La Guerre des Lulus. Très vite, Les Films du Lézard ont perçu la force cinématographique qu’une telle adaptation pouvait transporter. Habitué à traiter du point de vue de l’enfance dans ses précédents longs-métrages tels que Jeux d’enfants (2003) ou La Guerre des Boutons (2011), Yann a tout de suite accroché. Il a fait de La Guerre des Lulus une fresque, une fantaisie, qui en réalité tient plus du conte d’aventure que du récit historique. L’écriture du script s’est étalée sur une durée de huit mois, avant d’aboutir au scénario final. Nous avons eu beaucoup de chance : au-delà des enfants qui ont tous été formidables, tous les acteurs confirmés qui devaient jouer les adultes ont répondu positivement au casting en moins d’une semaine. 

En tant qu’auteurs, comment avez-vous réagi à ce projet ? Étiez-vous inquiets d’apprendre que la BD allait être adaptée au cinéma, qui plus est en prises de vues réelles ?

Régis Hautière : Le fait que le cinéma s’intéresse à notre œuvre représente évidemment pour nous une vraie satisfaction. Elle traduisait en parallèle l’enthousiasme des nombreux lecteurs de la BD. Je m’en suis d’abord détaché compte tenu du nombre de projets d’adaptations pour le grand écran qui sont signés puis abandonnés ou qui n’aboutissent pas faute de budget. Je considère que lorsque l’on cède les droits comme nous l’avons fait, l’adaptation demeure forcément une réinterprétation de l’œuvre d’origine. Il faut donc accepter l’idée de la confier à quelqu’un d’autre, afin qu’elle devienne la vision subjective du cinéaste qui va s’en emparer. Yann s’est engagé à respecter l’esprit et les valeurs défendues dans la bande dessinée (la fraternité, l’entraide, l’abandon des frontières), aussi bien que l’intrigue et les personnages, tous traversés par des émotions contradictoires. Nous étions sur la même longueur d’ondes, surtout en ce qui concerne la ressemblance des jeunes acteurs sélectionnés pour interpréter la bande des Lulus. Il y avait une véritable volonté de sa part de réaliser un film qui reste proche de la BD et de son esthétique. D’un point de vue graphique, il fallait respecter une charte de couleurs tout à fait particulière qui est très travaillée. Les angles et la composition de l’image sont également très étudiés. L’inquiétude s’est davantage portée sur la potentielle valeur du long-métrage lorsque l’on connait les difficultés liées au fait de tourner avec des enfants. 

Avez-vous été partie prenante de l’adaptation ou bien êtes-vous restés à un poste d’observateurs réguliers ?

Régis Hautière : Là encore, il s’agit d’un travail d’équipe mais le réalisateur n’était en aucun cas dans l’obligation de répondre à nos exigences. Hardoc et moi avons été des observateurs durant tout le processus pour apporter un regard analytique sur l’adaptation. Notre mission consistait bien sûr à relire les différentes versions du traitement et du scénario pour apporter des corrections, le plus souvent sur des incohérences historiques. La guerre étant ici une sorte de monstre, d’ogre qui engloutit tout sur son passage, Yann Samuell a privilégié l’atmosphère du conte pour mettre en scène, à partir de son imagerie connue de tous, une dimension plus fantasmée de l’horreur de 14-18.

Hardoc : Le processus de création a duré trois ans. Nous avons découvert les lieux de tournage, rencontré plusieurs fois les enfants sur le plateau, vu des rushes, des extraits. Nous vivions des moments incroyables. Ce qui compte à présent, c’est la réception du film par le public…

Comment s’articule le scénario par rapport à la chronologie des douze tomes ?

Régis Hautière : Le scénario reprend le contenu des trois premiers tomes. Certains des personnages secondaires sont là. D’autres comme la « sorcière » et l’abbé, campés respectivement par Isabelle Carré et François Damiens, ont été inventés ou enrichis afin de donner plus d’ampleur à la trame. Par ailleurs, Yann Samuell a repris le personnage du tirailleur sénégalais, interprété par Ahmed Sylla, qui accompagne les Lulus en agissant directement sur leur destinée. À l’origine, ce dernier apparaît dans une histoire courte parue dans la revue « Pierre Papier Chicon » créée justement par les deux coloristes de La Guerre des Lulus. Le scénariste a également puisé dans le sixième tome pour construire tout l’incipit. La chronologie est d’ailleurs très différente puisque l’intrigue du film est ramassée sur deux ou trois mois, contrairement à la bande dessinée qui couvre toute la Première Guerre mondiale.

Pourquoi avoir fait le choix de réécrire la mort de Hans, le déserteur allemand ?

Régis Hautière : En effet, Yann Samuell a choisi d’emmener les Lulus sur le champ de bataille. Il était essentiel de mettre en scène la mort de Hans, interprété par Luc Schiltz, dans la mesure où sa disparition symbolise le premier traumatisme commun des Lulus, épreuve importante au sein de leur parcours initiatique. En effet, ce n’est qu’après la perte de ce père spirituel que les orphelins vont « faire famille ». 

Quant à toi Léonard, comment es-tu arrivé sur le projet ? Faisais-tu déjà du cinéma ?

Léonard Fauquet : Pas du tout. C’était mon premier casting. Je faisais du théâtre mais je n’avais aucune expérience dans le milieu du cinéma. Après plusieurs longues semaines d’attente, j’ai enfin obtenu le rôle. 

Pour jouer Ludwig, t’es-tu beaucoup imprégné du personnage de la BD ou au contraire plutôt du scénario ?

Léonard Fauquet : Naturellement, notre coach souhaitait que l’on se concentre davantage sur le scénario (Rires). 

Le film a-t-il été entièrement tourné dans les Hauts-de-France ? 

Thierry Barle : Nous avons arpenté la région et tourné en quarante-six jours entre les villes d’Amiens, Saint-Quentin et Hirson. Le tournage ayant eu lieu entre août et novembre 2021, un important travail d’étalonnage a été nécessaire pour rectifier les anomalies lumière et les faux raccords liés à la météo. Nous tenions surtout à tourner en décors naturels. L’Abbaye de Saint-Michel figure l’orphelinat de Valencourt, par exemple. Il a également fallu en construire d’autres entièrement et ce avec des moyens limités, comme la maison de Louison, la cabane des Lulus ou encore la mairie pour les besoins de la séquence de l’anniversaire de Luce. 

Pensez-vous déjà à une suite ? 

Régis Hautière : Oui. Pour tout vous dire, le film est en cours d’écriture. Tout dépendra du succès de ce premier volet. Nous espérons bien sûr que cela va marcher. 

Thierry Barle : Nous avons terriblement envie de réaliser la suite. Un premier chapitre a déjà été écrit. Il y aura une ellipse d’un an puisque évidemment les acteurs grandissent. 

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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